André Fraigneau

livres_auteuron213Jacques Laurent avait prophétisé juste: « Fraigneau est un menu. Le menu non d’une génération, mais de deux, surement de trois s’il y a une tradition secrète ». Bien qu’obstinément méconnu, il semble insubmersible. L’indifférence des uns fait le bonheur des autres: Fraigneau, on l’aime en secret. Sans que l’on s’en étonne, la postérité ne retient de lui que deux faits somme toute assez superficiels :  Yourcenar qui en fut éprise et l’ombre de la collaboration.  Modérément démocrate pour mieux être intensément démophile, il participera au tragi-pathétique voyage des intellectuels à Weimar en octobre 1941. Mais Fraigneau fut surtout le parangon de quelques gardiens de civilisation qui organisèrent l’offensive anti-Sartre. S’il ne fut jamais chef d’une école, il exerça une profonde influence sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, ballotté dignement entre dandysme et jansénisme. 

Le sort de ce «peintre du tragique» aurait été sans doute plus «heureux» s’il avait eu la bonne idée de rejoindre le groupe surréaliste, au lieu de «rouler vers l’inconnu» en solitaire. Latiniste distingué et helléniste érudit, il fut tout à la fois romancier, portraitiste, chroniqueur, essayiste et éditeur. Fidèle à l’idéal de clarté des classiques, il est plaisant sans artifice, élégant sans emphase, profond sans la vanité des profondeurs. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». Sa plume retient entre les lignes un mode d’emploi de l’existence qui incite à la gentillesse sans cesser d’être un appel à la grandeur. Fraigneau vagabonde hors des sentiers battus, sans consulter les guides des circuits balisés et nous apprend ces mots clés qui vous ouvrent certaines portes, et vous permettent d’en fermer d’autres. Son nom se transmet comme un mot de passe, son oeuvre faisant office de sésame. Attention: « on ne fréquente pas impunément ces lieux où de simples mortels donnaient rendez-vous à la Divinité »

Les textes de Fraigneau révèlent une acuité du regard qui doit autant à celle du reporter des années cinglantes qu’à celle de la méthode La Bruyère, c’est-à-dire un réalisme de l’essentiel: « L’amitié stellaire débute toujours comme une rencontre dans la rue entre deux fumeurs, par une demande ou une proposition de feu. » Roger Nimier l’avait saisi au vol « Homme à mettre un index sur sa narine et s’écrier: « Sublime ! « , il nous a donné des leçons d’admiration. La Grèce qu’il a déshabillée de ses statues, Venise sans la lagune, Barrès sans tambour ni trompette, mil neuf cent vingt-cinq qu’il a presque inventé, les peintres, la musique, ses amis, il n’a pas cessé pour sa part d’entretenir l’univers en état de noblesse et de drôlerie.. Nous ne parlons pas, il faut le reconnaitre d’un agneau. Tout un jeu de fléchettes à la main, un oeil fixé sur la beauté mobile des siècles, l’autre sur l’ennui (pour le punir), coiffé d’une casquette, les pieds dans les espadrilles de danseur, sous les pieds: la terre si l’on veut, ou une planète similaire, voici donc André Fraigneau ». 

(Merci à Christopher Gérard)

728836Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.AVT_Andre-Fraigneau_433

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques même s’il a dès 1937 publié des textes antisémites), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

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Nonchalant à l’égard des contingences matérielles de la vie, abandonné pendant les années de plomb du résistantialisme; il fut redécouvert par les « Hussards » qui lui dédièrent peu ou prou leurs premiers romans. Ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes. Garder l’allure, le rythme et le style. Etre généreux en amitié. Son credo.
Ses lecteurs représentent donc jusqu’à trois générations qui se succèdent depuis 1930, au fil des rééditions. Professeur de littérature idéal, il accueillait volontiers ses « élèves » à la Rhumerie martiniquaise : « Nous nous retrouvions là, chacun apportant son dernier chapitre. Antoine Blondin écrivait L’Europe buissonnière, Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, et moi L’Amour vagabond. » Ou, plus souvent, dans son antre de la rue Saint-Romain. Assis, ou allongé sur son lit, dans la demi-pénombre de sa chambre-salon, aux volets toujours clos, fumant cigarette sur cigarette. Bertrand Galimard Flavigny sera l’un de ces élus avec qui il enregistrera cinq émissions souvenirs, retranscrites dans le livre que lui consacrent les Editions Séguier.

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Décédé en 1991, il repose dans le columbarium du père Lachaise, case 22 068. Il existe une Association des amis d’André Fraigneau, fondée en 1993 par Michel Mourlet.

Chronique de Pol Vandromme:

« Le chroniqueur qui fait briller sur les pages des hebdomadaires et des revues les éclairs de ses illuminations se nourrit chez André Fraigneau au romanesque qui transfigure les récits de Guillaume Francoeur. Le journalisme est ainsi le journal d’une oeuvre, fragments d’appui et de confirmation. La littérature spontanée, écrite au jour le jour et en hâte, se révèle aussi élaborée que la littérature longtemps mûrie et bonifiée par des soins continus. De même, et par voie de conséquence, ce qui a été remis sans relâche sur le métier jaillit de la même source qui répand la vivacité de son eau claire sur les pages improvisées à la fortune des jours infortunés. Fraigneau ne gaspille rien, il gagne sa vie sans perdre son art, tel qu’en lui-même dans les salles de rédaction comme dans sa « grotte », dans l’éphémère comme dans la durée. Le journaliste ne change ni de quête, ni de manière ; il accompagne l’écrivain, le commente à la dérobée, le pastichant presque ; il se sert de l’actualité pour desservir le snobisme et pour ramener la mode à Guillaume Francœur.

… Ce Parisien-là n’accorde aucune audience au parisianisme, cette laideur fardée, cette complaisance à ce qui se porte sans importer. Tout lui interdit de flatter la bassesse attifée par l’inculture mondaine : écrivain proscrit par la confraternité germanopratine, refusant de penser par slogans, révulsé par les tournures jargonnantes et le patois bas-allemand de la philosophie en vogue, résolu à accueillir « la splendeur définitive de ce qui est éternel », à joindre « dans une harmonie sans défaut la beauté grecque au sentiment chrétien » et à découvrir « un aventurier qui négligerait le profit pour le geste, la haine pour le rire, la vulgarité pour la grâce, l’égoïsme pour l’amitié».

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Sartre et Camus triomphent dans les lettres et sur la scène, prophètes de la loi nouvelle. La révolte se proclame la première des obligations civiques, l’académie Goncourt ceint de lauriers la tête dure et la prose flasque de la mère Triolet, les idées générales lestent de plomb vil l’intelligence que l’idéologie a pétrifiée, Retz passe pour un comploteur de la bande noire, les lendemains chantent le goulag dans les éditoriaux de L’Humanité stalinienne, un ennui tyrannique désertifie la terre promise.

Tel est l’esprit du temps, ses consignes comminatoires, son espérance messianique. Fraigneau vagabonde hors des sentiers battus, sans consulter les guides des circuits balisés, ignorant les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. Lui parle d’Achard et de Roussin, d’Arletty, de Pitoëff et de Damia, de Blondin et de Déon, de Moal et de Mourlet, bannit les adjectifs stéréotypés comme « significatif » et « culturel », fréquente le salon de Marie-Laure de Noailles, présente ses hommages respectueux à la sublime Louise de Vilmorin, détaille les fioritures de la porcelaine limousine, s’émerveille de l’invention ouvragée des orfèvres, des joailliers, des tapissiers de haute lisse. Ainsi la vie ennoblie est-elle une chose de beauté indestructible. La beauté, ce passeport pour l’éternité bienheureuse.

En 1950, Fraigneau séjourne toujours dans sa résidence littéraire de 1925, Parisien du Paris de Diaghilev, de Satie et de Cocteau, des Mariés de la tour Eiffel au Bal du comte d’Orgel ou en goguette au Boeuf sur le toit. La modernité se récrie, abasourdie : c’est un barbon, en retard d’un quart de siècle sur la mode d’aujourd’hui. Les hussards, qu’il traite en camarades et qui le regardent comme un maître, s’apprêtent à répliquer à la contre-vérité dénigrante : il y a erreur sur la personne ; c’est un jeune homme sans ride, en avance d’un quart de siècle sur la mode à venir. « À l’époque de l’avion, il est plus agréable de circuler en canot, lentement. On voit mieux, on vit mieux. » C’est la consolation suprême du réactionnaire.

Fraigneau ne polémique pas, sauf entre les lignes de ses textes d’incantation. Il invente une forme d’indifférence tranquille à la morosité ambiante. Non pas passionnée comme elle le sera chez Nimier. Non pas même, comme elle l’est déjà chez Chardonne, nostalgique à mots couverts. Ni le baroud d’un mousquetaire du roi, ni la sagesse désenchantée d’un ci-devant; l’allure d’un en-dehors, assuré de vaincre le Temps et lové dans le cristal de sa bulle, son éden séraphique. Avec lui, dans la lumière du premier matin du monde que le don d’enfance réconforte, la gaieté ragaillardit les phrases, et l’ancienne version civilisée du bonheur redevient la plus française des idées neuves.

Le second recueil, celui de l’écrivain voyageur, comme le premier, celui du Parisien de Paris, porte, des quartiers proches aux horizons lointains, l’écho de la voix de Francœur. On n’est pas dépaysé en les lisant d’affilée : le même canton de connaissance, le même registre, le même savoir-vivre avec le même savoir-écrire. L’un et l’autre, aussi bien, mettent en exergue la définition stendhalienne du romancier : un homme qui se promène un miroir à la main. Le miroir de Fraigneau renvoie le visage de sa prédilection et de sa familiarité, fil rouge tendu sur les chemins buissonniers du conte. On ne quitte jamais le livre fondateur, on y revient sans cesse. « Le journal de voyage (même quand il n’est pas, et surtout quand il n’est pas, un journal intime), c’est le roman d’un romancier. »

Fraigneau n’a qu’une boussole dans sa besace : l’instinct du voyageur. Il se fie à ce que lui indique cet instrument de découverte, de mesure et de contrôle du plaisir. Rien ne s’enseigne, ni ne s’édicte par décret. La raison, canne blanche du regard infirme, n’explique pas la magie, maîtresse du songe, éveilleuse des hasards propices, bâton de jeunesse de « la cécité clairvoyante des somnambules ». Un état d’âme, non un état d’esprit, conduit le voyageur vers la surprise miraculeuse, fait naître en lui le plus précieux des réflexes – l’étonnement, l’étonnement créateur du surréel – lui permet d’entrer « en communication directe avec l’invisible, le Féerique, l’Infini ».

L’art aristocratique de Fraigneau n’est jamais d’un père noble. Il est modérément démocrate pour mieux être intensément démophile. À Bruxelles, par exemple, le voyageur ne va pas d’emblée vers le théâtre de pierre et la fabuleuse architecture chantournée de la Grand-Place – ce sera le terme et l’apothéose de sa promenade – mais vers les lieux sans prestige où la rumeur autochtone s’épanche et bourdonne : la profusion des estaminets, la farandole des guéridons, la baguenaude des venelles, les bouffées d’odeurs de cuisine, la déambulation vibrante de la kermesse de plein air. Il juge d’abord la ville sur ses rues, sur la gaieté de son peuple (si cette gaieté est communicative, il a partie gagnée). « Bruxellois d’humeur », « évitant le pédantisme du tourisme rationnel », il retrouve, dans le septentrion des brumes et des pluies, l’exubérance ensoleillée des cités méditerranéennes de son adolescence. Pareillement, il aborde Venise dans le souvenir de son carnaval et de la commedia dell’arte. Avant de se rendre dans les musées « où le présent s’efface et nous entraîne vers le passé », il se mêle à la vie quotidienne dans le naturel de ses habitudes, étrangère aux représentations des petits-bourgeois parvenus et à l’esclavage de la fourmilière. Le roi dans ses conseils, le peuple dans ses états, chacun à sa place et à chacun son rôle, c’est la devise de la monarchie de Fraigneau qui, d’un même mouvement, récuse le despotisme, fût-il éclairé, la confusion chaotique de l’anarchie, la démocratie xénophobe.

La France n’a pas le monopole des passeurs de lumière et des allumeurs d’étoiles. La félicité terrestre entretient d’autres parcs, bâtit d’autres palais sur le marécage, atteint d’autres points d’achèvement, fixe d’autres points de mire ; Versailles et Schönbrunn, Watteau et Vermeer, Fauré et Mozart, la perfection conciliatrice, l’accolade de l’exigence à la tendresse. l’Italie descend l’Escaut, Paris essaime jusqu’en Amérique, le Rhin s’égare dans les tréfonds de l’Auvergne, selon Vialatte. Fraigneau le sait en cosmopolite sans laxisme racoleur, en Français d’avant la frénésie nationalitaire, en esthète sans oeillère. L’Europe, cet archipel ; chaque île a son trésor enfoui dans la terre ancestrale.

La barque du voyageur fait le tour des îles, établit entre elles des relais et des correspondances, multiplie les escales de l’admiration, détecte en orpailleur, rassemble les trésors épars. L’enfance baudelairienne des amoureux de cartes et d’estampes salue l’adolescence rimbaldienne obsédée par la marée des saisons et la fragilité des châteaux de sable. La beauté des choses -alliance du « dessin et de la couleur, de la rigueur et de la grâce », de l’énergie qui hausse et de l’élégance qui embellit, de l’élan de la grandeur et du goût du bonheur – doit la part inestimable de son prix à la précarité des choses de beauté. Le regard du voyageur se voile d’une mélancolie pudique, encourage le magicien itinérant à composer « un paysage figuré sur un paysage réel ». Plus proche de Nerval que de Barrès, de la poésie chimérique du voyant que du maniérisme somptueux d’un virtuose au lyrisme pommadé, Fraigneau irrigue l’intelligence de l’ardeur de son âme sensible, empêche la vie de se dessécher, la rend euphorique pour qu’elle puisse visiter convenablement le musée imaginaire du patrimoine.

On éprouve le charme sans fadeur et sans scorie – absolu, définitif – de son art visuel qui décrit comme on évoque, évoque comme on s’extasie quand on a le feu aux joues et la tête en fête. Impossible de mieux écrire sur le chevalet des peintres et la partition des musiciens, de se répéter en renouvelant la rutilance de sa palette et la ferveur de son chant, de mieux sacraliser ce que le monde moderne laïcise et de consacrer ce qu’il dévalue, en installant la littérature au sanctuaire de l’office liturgique. S’avoue le secret des coeurs simples et des âmes droites, avec en prime le mode d’emploi du talent de Francoeur : « La frivolité est un attribut indispensable aux civilisations. Elle sert de prétexte à leur naissance ; elle demeure un moteur puissant pendant leur durée ; elle témoigne en leur faveur après leur mort. »

Pol Vandromme.

Chardonne dira de lui « Fraigneau a la meilleure plume aujourd’hui dans le style sec et brillant, le style qui a de l’esprit et qui fait sourire de bonheur. »

« Les Français voyagent peu, voyagent mal, mais ce sont les seuls voyageurs qui savent voir. »

« Le vin glacé exaspérait cette fraternité secrète. Un pays qui n’existait pas sur les cartes et non plus dans les livres d’histoire se dessinait autour des buveurs. Il n’était pas besoin de langage. »

« La frivolité est un attribut indispensable aux civilisations. Elle sert de prétexte à leur naissance ; elle demeure un moteur puissant pendant leur durée ; elle témoigne en leur faveur après leur mort. »

« La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. »

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… »C’est le tragique du coeur actuel. L’amitié est l’aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C’est la grandeur de ces couples de l’avoir tentée. L’amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l’extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu’on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu’on s’est arraché soi-même à l’emprise de la calomnie qui comme une force d’envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c’est au principe de l’union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L’amitié est impossible dans le siècle comme l’amour, parce que comme l’amour et plus que lui c’est un sentiment désintéressé. Chacun s’efface : c’est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu’on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l’amitié est de tout donner à qui l’on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l’effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l’amour, et la défaite par la trahison à l’intérieur, comme une fois tout organisé pour l’exécution de l’œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine. »
[ailleurs…] Amitié – Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd’hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu’un ami souffre, c’esr comme si j’avais le doigt pris dans une porte.

L’amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l’un dans l’autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s’établissant. Mais s’ils n’avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n’auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l’amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926).
extraits de « Papiers oubliés dans l’habit » Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.

Extrait d’une des « cartes-préfaces » de 1956  qui accompagnent la parution de « l’Amour vagabond »…Elles sont signées Blondin, Déon, Laurent, Nimier.

« André Fraigneau est entré dans notre vie à la manière d’un diable. Il a jailli d’une botte et nous avons reconnu aussitôt, pour ne plus le quitter, ce visage affûté au scalpel. Peu d’auteurs avaient écrit à leur ressemblance avec autant de bonheur. Ce fut un privilège étonnant que de pouvoir déjeuner de plain-pied avec le héros des romans que nous aimions. Nous avons continué longtemps.
L’époque était aux restrictions de tous ordres et surtout mentales. Nous avions le cceur et l’esprit à jeun. Avant de nous apprendre à écrire, Fraigneau nous apprit à lire, à discerner, à ouvrir l’oeil. Il intercéda pour nous auprès des ouvrages des hommes, nous rendit attentifs aux paysages et, au sens propre, nous présenta à ses amis, qui s’appelaient Cocteau, Barrès, Louis II de Bavière, Stendhal, Pascal, Julien l’Apostat – je veux dire qu’il nous révéla les cantons de nous-mêmes qui pouvaient se satisfaire de leur commerce. J’ai toujours pensé que l’on vivait à plusieurs, a-t-il déclaré dans la préface de Fortune virile. Il y a là plus qu’une maxime d’amitié; la mise en oeuvre d’un chantier amical, où les expériences de chacun retentissent l’une sur l’autre, se nourrissent mutuellement, se prolongent. Fraigneau nous apporta le chiffre de la vie que nous vivions, du film que nous regardions, de la rue que nous traversions. Par lui, la naissance d’un enfant ou la mort d’un père, les êtres qui passaient, les choses, les minutes, se trouvaient qualifiés d’un seul coup jusqu’au fond de l’âme. Il nous apprit à faire notre bagage.
J’ai lu dix livres d’André Fraigneau. Voici le onzième. Il vient longtemps après les autres. L’héroine, Cynthia, en est une jeune femme dont la maturité est sans doute plus accusée que chez ses personnages précédents. Pour ceux-ci, le grand problème consistait jusqu’alors à entrer dans le monde, comme pour Guillaume Francoeur, ou à en sortir, comme pour les héros des merveilleux mémoires apocryphes. Il s’agit maintenant de s’y maintenir. Sous les péripéties d’un roman d’aventures sentimental et picaresque, l’Amour vagabond retient entre les lignes un mode d’emploi de l’existence qui incite à la gentillesse sans cesser d’être une invitation à la grandeur.
Durant tout le temps que Fraigneau avait pratiquement cessé d’écrire, il me semblait que la nuit tombât plus vite. ]e crois maintenant que les jours vont rallonger. » ANTOINE BLONDIN.

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Val de Grâce (1930), Les Voyageurs transfigurés (1933), L’Irrésistible (1935), Camp-Volant (1937), La Grâce humaine (1938), La Fleur de l’âge (1942), Fortune Virile ( 1944), Le Livre de raison d’un roi fou (1947), Journal profane d’un solitaire (1947), L’Amour vagabond (1949), Le Songe de l’empereur (1952), Les Étonnements de Guillaume Francœur (réunissant en un seul volume « L’Irrésistible », « Camp-Volant » et « La Fleur de l’âge, » 1985), L’Arène de Nîmes (recueil de nouvelles inédites, réunies en 1997), Le Miracle Amical (rassemble « Val de Grâce » et « les Voyageurs transfigurés », 1998), Dame au lac (nouvelle inédite, 1998), C’était hier (journal, publié en 2001), Papiers oubliés dans l’habit (Journal, Carnets 1922-1949, 2001 puis 2006), Escales d’un Européen (chroniques, réunies en 2005, préface de Pol Vandromme), En bonne compagnie (textes de 1938 à 1970 réunis et publiés en 2009).
Sans oublier : Cocteau par lui-même (Seuil, « écrivains de toujours », 1957), EntretiensJean Cocteau-André Fraigneau (collect.10/181965). Michel Mourlet: André Fraigneau, le livre du Centenaire, (1998)

Lucien Rebatet

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Dans le souvenir des années noires, l’ombre de Lucien Rebatet plane comme la figure de l’opprobre absolue. Son nom ne peut que susciter le genre d’indignation qui clôt le débat avant d’être entamé, fortifiant les digues de silence qui entourent son oeuvre. « Je n’ai jamais eu dans les veines un seul globule de sang démocratique. » Reconnaissons que Rebatet ne s’est guère distingué en politique par la nuance, au niveau du teint, il ne se réclamait que du brun. A la libération, sa dérive fasciste lui vaut d’être condamné à mort, puis miraculeusement gracié. Depuis il traine derrière lui l’odieux parfum de ceux à qui on ne parvient pas à pardonner. Cela ne dispense pas de le lire. 

Celui qui fut à la fois l’auteur d’un des plus beaux romans du siècle dernier (Les deux étendards), un critique de cinéma visionnaire et un solide historien de la musique, demeure à jamais dans l’esprit de tous l’auteur du best-seller de la collaboration:  les Décombres. L’image de nazillon forgée par cet « abominable chef d’œuvre » dixit Galtier-Boissière, laisse croire qu’il n’y aurait aucun intérêt à s’y frotter. On rétorquera que d’autres se sont au moins tout autant fourvoyés, qu’aucune bagatelle aussi immonde soit-elle ne peut écarter un Voyage au bout de la nuit. Peut-être qu’un jour Rebatet profitera de cette jurisprudence; et qu’on cessera de jeter l’ampoule avec la lampe en enterrant Les Deux Etendards sous les Décombres. Histoire de se payer le luxe de ne pas démentir F.Mitterand, qui goutait de susurrer à l’oreille des intrigants « qu’il y a deux sortes d’hommes: ceux qui ont lu les Deux Etendards, et les autres». 

 De toute cette (parfois)« peu ragoutante famille des anarchistes de droite », Rebatet est certainement l’agent le plus répulsif, le mécréant qu’il convient d’haïr. Mais le souffre qui enténèbre sa mémoire ne doit pas faire oublier certains charmes essentiels; les voluptueux fracas de son souffle. Alliant scalpel d’âmes, lyrisme colérique, et hurlements métaphysiques, la société est repeinte au vitriol. Une fois approché, le lecteur ne pourra que constater qu’il n’existe que peu de chants d’une violence aussi fine et désespérée. Comme l’aurait conclu le Comte de Lautréamont : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire ».

( Merci à Yves Reboul dont le présent article reprend une partie de son excellente étude )

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Né en 1903 à Moras‑en‑Valloire dans la Drôme, fils d’un notaire républicain, mais d’ascendance maternelle cléricale et réactionnaire, il fut comme tant d’autres un élève des Pères et c’est son séjour comme interne au collège des Maristes de Saint‑Chamond qui, sans doute, a façonné sa personnalité de façon décisive. Dès l’âge de neuf ans, il intègre donc des instituts qui le conduiront à l’obtention du baccalauréat en 1921. Jusqu’en 1929, il oscille entre Lyon et Paris, s’essayant sans succès au droit et à la philosophie ; il cède au dilettantisme tout en occupant divers emplois, comme répétiteur ou employé d’assurance. Il profite de son temps libre pour écrire:

« Nous autres ne pouvons avoir le choix qu’entre deux attitudes, nous déclarer pour l’anarchie ou pour l’aristocratie. Elles abhorrent l’une et l’autre la fiente égalitaire. Je professerais volontiers que le régime le plus propice à l’épanouissement de notre espèce à nous et à l’accomplissement de son oeuvre, seuls buts qui nous importent, serait celui d’un despotisme vigoureux et éclairé. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il est purement utopique de l’espérer d’ici longtemps, et ce n’est pas mon affaire d’y travailler. »

En outre il se retrouve à plusieurs reprises surveillant dans des écoles catholiques. La rigueur des institutions fréquentées nourrit en lui une aversion pour le catholicisme que l’on retrouve dans Les Décombres comme dans ses derniers articles pour le journal d’extrême droite Rivarol. Cette hostilité franchit un seuil lorsqu’il simule une conversion mystique au catholicisme pour séduire la compagne d’un de ses amis. Cette expérience, déterminante, constituera la trame des Deux Étendards (1952). Néanmoins, les liens interpersonnels tissés dans ce milieu lui permettent de rentrer en 1929 à L’Action française qui, suite aux départs occasionnés par la condamnation pontificale de 1926, ouvrait ses colonnes à une nouvelle génération de jeunes plumes.

C’est le début d’une carrière en un sens paradoxale puisqu’elle va l’amener à se faire le défenseur de l’art moderne dans les colonnes d’une presse maurrassienne vouée jusqu’alors à l’exaltation de tous les traditionalismes, à ce qu’il nommera plus tard « l’esthétique mistralienne ou néo-classique de la maison », merveilleusement adaptée selon lui aux « moeurs des Jeunes Filles Royalistes, à leurs virginités quadragénaires ». Il est vrai que son entrée au quotidien monarchiste avait été le fait du hasard et qu’elle n’avait revêtu à peu près aucune dimension idéologique. Sans doute éprouvait-il une certaine sympathie pour un mouvement qui lui semblait marqué du sceau de l’anticonformisme et dont les orientations pouvaient flatter en lui l’aristocratisme du bohème et de l’esthète. Rebatet entame sa carrière de critique de cinéma à l’heure où le système français de production, naguère le premier du monde, connaît une crise profonde et où le septième art lui-même, bouleversé par l’apparition récente du parlant, connaît un problème de définition souvent vécu comme une question de vie ou de mort.

Il tiendra dans le journal de Maurras les rubriques musicale, littéraire et cinématographique, où il écrit sous le pseudonyme de François Vinneuil. Mais il ne traite pas de politique avant 1932. Son « droitisme » s’affirme : « Ils n’ont pas à souhaiter un autre maitre, comme les esclaves. Eux, ce sont les hommes libres. Ils savent aussi, par longue tradition et bonne expérience, que le premier caractère de notre espèce est d’être imperfectible, ce qui vous purge merveilleusement de toute rêverie sociale. » Répandre autour de lui « une petite odeur révolutionnaire », voilà qui satisfait sa « jeunesse inoccupée et remplie de troubles velléités.

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Son hostilité intransigeante au communisme, n’allait lui laisser d’autre issue que l’engagement dans le camp du fascisme dès lors que l’urgence du politique s’imposerait à lui et que le régime républicain, identifié d’ailleurs dès l’origine à cette bourgeoisie tant honnie, lui apparaîtrait de surcroît comme engagé irrémédiablement dans la voie de l’impuissance et de l’abaissement.

Or ce constat, Rebatet le fait (ou croit le faire) au milieu des années 1930 quand, face au volontarisme et aux succès claironnés des régimes totalitaires, la IIIe République a l’air décidément incapable de relever les multiples défis de l’époque. De là son adhésion progressive à l’idée d’une révolution fasciste qui lui semble l’ardente nécessité de l’époque, adhésion dont on peut suivre les manifestations de plus en plus voyantes dans les colonnes d’un Je suis partout devenu un journal de combat.

La prise du pouvoir par Hitler provoque une émigration massive d’artistes juifs, producteurs et metteurs en scène d’Allemagne vers les studios français. Jusque là Rebatet affichait un certain cosmopolitisme artistique. C’est paradoxalement son intérêt pour le cinéma qui l’amène à se radicaliser. Dans ce secteur la présence des artistes juifs sera décriée par les cinéastes français eux-mêmes qui, dans une situation de crise, craignent avant tout la concurrence de ces nouveaux venus. Il devient alors le porte parole d’une profession en pleine réaction nationale-corporatiste.

Comme beaucoup d’autres « anarchistes de droite », Rebatet ne croit pas plus au ciel qu’aux groupes. « Les actes les plus répugnants, les plus féroces ou les plus bêtes sont imputables à l’homme collectif, à l’animal en foule ou en nation. C’est toujours au nom de cette collectivité que l’on pousse l’homme aux guerres les plus barbares, guerres de peuples ou guerres de classes, aux mouvements de fanatisme les plus aberrants. Les collectivités exigent de plus en plus des hommes, indistinctement, la même obéissance servile, sans égard à leur rang, à leur valeur propre. Autrui ne se relève que pour m’empêcher d’être ce que je peux, ce que je dois être ». 

Les manifestations du 6 février 1934 lui donnent sa première « bouffée politique ». Le manque de souffle et d’action de l’AF l’excède désormais. La rupture avec Maurras, le vieux maitre est intérieurement consommée. À partir de là, les étapes de son entrée en politique allaient en quelque sorte de soi : lutte contre un Front populaire tenu pour pur processus de dissolution et dont la dimension réformatrice est absolument méconnue, développement d’un antisémitisme de plus en plus obsessionnel, affirmation face à l’Allemagne d’une position pacifiste acquise bien avant avant la crise de Munich. Aux approches de la Deuxième Guerre mondiale, Lucien Rebatet, naguère exclusivement critique d’art, s’est ainsi mué en un journaliste politique de premier plan — et aux sympathies fascistes clairement affirmées.

AVT_Lucien-Rebatet_3365.jpgQuand la guerre éclate, il est mobilisé, connaît la défaite et ses péripéties. A l’armistice, il se rend à Vichy, mais refuse de jouer dans les « intrigues de cette cour ridiculement balnéaire » . De retour à Paris, après un passage au journal Le Cri du peuple de Jacques Doriot, il revient à Je suis partout. Son attitude pendant l’Occupation, était somme toute prévisible. Nationaliste de stricte observance jusqu’à la défaite, il tire vite les conséquences de celle-ci : persuadé que l’Allemagne a pour sa part accompli cette révolution fasciste qui lui semble la seule voie du salut, il appelle à une collaboration complète au nom d’une espèce d’internationalisme dont il ne tarde pas à penser que les gens de Vichy ne veulent à aucun prix par réaction, comme il le dira bientôt, « non point de Français mais de bourgeois ». Il va donc se rallier aux groupes parisiens partisans de la collaboration totale et être de ceux qui, dans la capitale occupée, vont relancer Je suis partout pour le mettre au service de cette cause. Attitude extrémiste assumée comme en manière de défi et que la guerre germano-soviétique allait encore exaspérer dans la mesure où, pour Rebatet, elle donnait au conflit mondial toute sa logique : d’un côté, l’alliance de la réaction bourgeoise avec la barbarie soviétique, de l’autre, l’espérance incarnée par une révolution fasciste européenne et populaire. Que Vichy prétende se tenir à l’écart d’un tel conflit, voilà qui n’était pas supportable. Et c’est ainsi que Rebatet se jeta dans la mêlée en publiant à l’été de 1942, au fort de l’offensive allemande en Russie, son fameux pamphlet Les décombres, geste irrémédiable qui allait sceller définitivement son destin.h-3000-rebatet_lucien_les-decombres_1942_edition-originale_3_49196.jpg

Le contenu de ce livre est empreint des luttes internes dans lequel gravitent les intellectuels collaborateurs. À presque quarante ans, Rebatet n’a toujours rien publié de significatif. Cet ouvrage, par son style pamphlétaire et ses attaques ad hominem envers le tout Vichy, lui permet de se démarquer autant de l’État français que des figures plus littéraires de la collaboration parisienne. Les juifs et le régime démocratique sont présentés comme les grands responsables de la décadence de la France. Mais, à la différence des autres acteurs de la collaboration, Rebatet ajoute à son inventaire le christianisme (vecteur selon lui du judaïsme et de l’égalitarisme) et le nationalisme de Charles Maurras et de « L’Inaction française ». C’est ce même nationalisme qui aurait conduit à la guerre puis à la défaite et qui, désormais, servirait de caution au régime de Vichy qu’il abhorre. Rebatet, dont le racisme « l’a fait accéder à des catégories de perception supranationales », se revendique ainsi du fascisme pour affirmer sa modernité en opposition au classicisme réactionnaire de Maurras. Le paradoxe de ce livre foisonnant (et d’ailleurs très inégal), c’est que la cible principale n’en est pas tant la gauche, politique ou intellectuelle, que la droite pétainiste qu’un préjugé superficiel aurait pourtant pu tenir pour le propre camp de Rebatet — ce qui lui vaudra de rester presque complètement isolé quand viendront pour lui les temps difficiles. L’ouvrage traite successivement des années de déclin de la IIIe République et de la marche vers la guerre, de la campagne de 1940 vue à travers l’expérience de l’auteur lui-même et, enfin, de Vichy ainsi que de la situation de l’Europe en cette troisième année de conflit (c’est là, bien entendu, que l’appel à la collaboration, lancé en manière de conclusion, retentit avec le plus de force). Or, si la République, sa politique étrangère incohérente, les partis de gauche, le briandisme ou le Front populaire y sont l’objet des attaques que l’on pouvait attendre, les cibles sur lesquelles l’auteur s’acharne avec la délectation la plus visible n’en sont pas moins ce que la droite traditionnelle vénérait le mieux : catholicisme institutionnel, figures et totems de la réaction et, par-dessus tout peut-être, caste militaire ou généraux de jésuitière. Le coeur de cette polémique contre ce qu’on aurait pu croire le milieu politique naturel de Rebatet se situe indéniablement dans le chapitre intitulé « Au sein de l’inaction française », texte décisif qui, plus que tout autre, consomma sa rupture avec la majeure partie de la droite intellectuelle — et bien au-delà des années de l’Occupation.

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Dans ces pages virulentes, Rebatet ne s’attaquait pas seulement aux reculs perpétuels du mouvement maurrassien, au contraste entre ses appels récurrents à l’action et une frilosité confinant à l’immobilisme devant les occasions réelles : il s’en prenait à la personne même de Maurras que, secrétaire de L’Action française, il avait pu quotidiennement approcher durant de longs mois. Il en ressort en effet l’image d’un soi-disant révolutionnaire qui ne l’était guère qu’en paroles (particulièrement savoureuses sont les pages où on le voit occuper la soirée du 6 février 1934 à corriger un poème provençal), d’un prétendu meneur d’hommes prisonnier d’un milieu réactionnaire qui n’était guère qu’un cabinet des Antiques, d’un journaliste incapable de livrer sa copie dans les délais, rendant ainsi son journal inapte à diffuser à temps ses mots d’ordre. Or, aux yeux de Rebatet, les conséquences d’un tel état de choses ont été graves, à la mesure de l’influence que Maurras et L’Action française ont exercée. Ce n’est pas l’analyse intellectuelle de Maurras que Rebatet remet en cause ; bien au contraire, ce qu’il reproche au fondateur de L’Action française, c’est d’avoir contribué à désarmer ceux qui auraient pu tirer les conséquences de ses propres principes et d’avoir ainsi poussé la France de 1942 dans l’impasse mortelle d’une politique réactionnaire et archaïque, hostile en fait à toute révolution fasciste européenne. Logique profonde d’une attitude : la haine de la bourgeoisie possédante et du conformisme intellectuel liait indéniablement ce nouveau Rebatet à l’esthète avant-gardiste des années 1920. Mais cette fois, elle le précipitait tout droit dans l’illusion totalitaire.

cinemondial231042.jpgMais ce qui a fait des Décombres ce livre à jamais inexpiable et de Rebatet lui-même un écrivain désormais tabou, c’est la violence ostentatoire d’un antisémitisme qui, conjugué à un engagement politique particulièrement voyant dans les colonnes de Je suis partout, allait le transformer en bouc émissaire rêvé. Inutile en effet d’ergoter : même s’il est vrai qu’il faut replacer les choses dans leur contexte et que Rebatet à l’époque ignorait tout de la Shoah, Les décombres n’en restent pas moins un livre atrocement antisémite, où plusieurs passages donnent littéralement la nausée et les mains sales. Il n’a pas grand-chose à voir avec l’antisémitisme d’État qui était la doctrine officielle de L’Action française. Il y a là autre chose et des motifs assurément plus profonds.

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Parti à Sigmaringen dans les valises allemandes, avec d’autres collaborateurs et notables du régime de Vichy, Lucien Rebatet est arrêté à Feldkirch le 8 mai 1945, il est jugé le 18 novembre 1946 en même temps que deux collaborateurs de Je suis partout, Claude Jeantet et Pierre-Antoine Cousteau : « la Justice ne souhaite pas seulement juger un homme.

Elle a une ambition plus vaste : juger Je suis partout et, à travers lui la presse collaborationniste ». Rebatet et Cousteau sont condamnés à mort, Jeantet aux travaux forcés. Tous trois sont frappés d’indignité nationale.
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Le 10 avril 1947, après l’élection de Vincent Auriol à la présidence de la République, la condamnation à mort de Lucien Rebatet et de Pierre-Antoine Cousteau est commuée en peine de travaux forcés à perpétuité, après cent quarante et un jours de chaînes.

 

Il avait bénéficié d’une pétition qui comprenait les signatures de Paulhan, Bernanos, Roger Martin du Gard, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan, Jean Anouilh, Camus, Mauriac, Claudel
, Marcel Aymé. Sur le mur de sa cellule, Rebatet grave cette citation tirée du Rouge et le Noir : « Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C’est la seule chose qui ne s’achète pas. » Il sera finalement gracié. Dans Dialogue de vaincus cosigné avec Pierre-Antoine Cousteau en 1950 à la prison de Clairvaux, il relate, dans un dialogue avec son codétenu qui prend la forme de confessions, le sens de leurs engagements, leurs désillusions et leurs visions de l’avenir.
« Cousteau – Toi et moi, nous sommes étiquetés ‘fascistes’. Non sans raison, d’ailleurs ? Et nous avons fait tout ce qu’il fallait pour justifier cette réputation…

Rebatet – Jusqu’à et y compris la condamnation à mort…

Cousteau – Or pour le farfelu moyen – et même pour le farfelu supérieur – qu’est-ce qu’un fasciste ? C’est d’abord un énergumène éructant et botté, l’âme damnée de la plus noire réaction, le suppôt du sabre et du goupillon… Et de même qu’on attend d’un nihiliste qu’il ait des bombes dans sa poche, d’un socialiste qu’il ait les pieds sales et d’un séminariste qu’il soit boutonneux, on doit nous imaginer figés dans un garde-à-vous permanent devant les épinaleries déroulédiennes.

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Rebatet – J’en connais en effet, sans aller les chercher très loin qui sont au garde-à-vous vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais ça n’est pas notre cas.

Cousteau – Je crois même que nous sommes parvenus à un degré d’anarchie assez sensationnel. Nous sommes beaucoup plus anarchistes que les anarchistes homologués qui sont en réalité de pauvres types d’un conformisme pénible. Car c’est bien la peine de se débarrasser des vieux mythes pour donner dans le mythe du progrès, dans le mythe de la société sans Etat.

Rebatet approuvait d’un hochement de tête :

Rebatet – Il n’est pas douteux que nous sommes plus affranchis que ces gars-là. Nos moindres propos l’attestent.

Cousteau – Alors comment expliques-tu qu’avec de pareils tempéraments, nous nous soyons honnêtement et délibérément imbriqués dans un système politique dont les conformismes auraient dû nous rebuter ? Et comment expliques-tu que cette contradiction ne nous inspire aucune gêne ?

Rebatet – C’est intéressant ce que tu dis là. A première vue, ça me fait saigner le cœur. Ca me rappellera toujours ce que j’étais à vingt ans : le petit bonhomme le plus apte à franchir ce siècle sans le moindre accident. J’avais toutes mes idées sur la religion, l’éthique, la politique, j’avais décidé une fois pour toutes que je ne mettrais jamais le bout du petit doigt dans ces cloaques. Le qualificatif le plus répugnant que je pouvais appliquer à un être ou à une chose, c’était celui de social : un curé social, une atmosphère sociale…

L’activité la plus imbécile de l’homme, pour moi, c’était l’apostolat, quelque forme qu’il prît. La contamination progressive par autrui d’un petit type qui, dans son état premier, était d’une santé parfaite, les sacrifices aux préjugés, aux convenances, ça pourrait très bien être mon histoire… Et, tiens, il ne me déplairait pas de l’écrire sous cette forme, une espèce de conte antisartrien. Mais la réalité n’est tout de même pas aussi simple et consternante. Je l’espère, du moins.

Cousteau – Je t’arrête, cher Lucien. Ca n’est pas consternant du tout… Non seulement je ne regrette rien, mais je me félicite chaque jour d’avoir vécu cette aventure fasciste…

Rebatet – Même ici, même au bagne ?

Cousteau – Oui, même ici. Cette aventure fut magnifique et passionnante. Mon « engagement » – comme disent les francs-tireurs et partisans des Deux Magots – m’a conduit avec une sorte de fatalité à des expériences, à des sensations, à des satisfactions d’orgueil que j’eusse toujours ignorées sans cela et que les plus fortunés ne peuvent s’offrir. Rappelle-toi ce que Stendhal fait dire à Mathilde de la Mole de la peine de mort : « Il n’y a que cela qui ne s’achète pas ».

Rebatet – Tu parles si je m’en souviens ! Tu ne sais donc pas que je l’avais écrit dans ma cellule pendant que nous étions aux chaînes…

Cousteau – Possible, mais comme nous étions forcés de rester chacun chez nous, tu me l’apprends… En tout cas, en ce qui concerne l’engagement, point de regret. Mais tout de même un peu de surprise. Car si à vingt ans tu t’étais décrassé des conventions civiques, morales et religieuses, à cet âge-là, moi aussi, je ne respectais plus grand-chose. Pas tout à fait de la même manière que toi, cependant. Tu étais plus anarchiste que moi. Je donnais – je m’en excuse – dans le gauchisme…

 

(…)

Rebatet – Moi ce sont les curés et L’Echo de Paris de la guerre de 1914-1918 qui m’ont rendu anarchiste. Quand je fréquentais les Juifs et les hommes de gauche, à mes débuts dans le journalisme, ils avaient tout de suite trouvé la formule pour concilier mes propos et mon appartenance à l’A.F. : j’étais pour eux un anarchiste de droite. Malgré tout, cette anarchie cohabitait avec une admiration très vive pour Mussolini. J’étais donc de droite pour la même raison que les barbeaux…

Cousteau eut un sourire d’indulgence :

Cousteau – Je connais ta théorie : les barbeaux et les artistes ont besoin d’ordre pour prospérer.

Rebatet – Exprimé sous cette forme, c’est classique, c’est assez plat, et tout de même insuffisant. Il me semble que nous avons le droit de revendiquer notre aristocratie dont la marque est d’abord la liberté de l’esprit, ensuite l’horreur des mythes égalitaires, ce qui nous distingue de l’anarchiste sentimental, toujours plus ou moins nazaréen. Une certaine forme d’aristocratie cousinerait nécessairement avec l’anarchie. »

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Rebatet termine ensuite le grand livre de sa vie sur le mauvais papier de la prison de Fresne, retraçant ses notes de mémoires, faisant défiler la centaine de tableaux et d’opéras dont il parle devant le vide aveuglant des murs de sa cellule. L’homme, devant qui des foules de lecteurs débordaient des trottoirs en 1942, n’est plus qu’un prisonnier hâve qui attend la sentence dans l’attente de la condamnation qui a emporté Brasillach (Cette histoire haletante est contée dans les stupéfiantes Lettres de Prison, que Le Dilettante a eu le cran de publier). La nouvelle finit par tomber : Rebatet est grâcié. A quel prix. Le livre sort dans l’indifférence générale. Malgré les voix de Blondin, Nimier, ou Etiemble qui s’élèvent, Les Deux Etendards restent largement inconnus et ignorés, condamnés à l’opprobre, par le nom de leur auteur, ou aux admirations souterraine.

François Mitterrand eut, dit-on, cette formule : «Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Etendards, et les autres.» Tout y est : les interrogations métaphysiques, l’amour fou, la province française aux accents balzaciens, l’entre-deux guerres, la peinture, la musique et la littérature. Et même si l’on peut parfois être irrité par les longs débats théologiques des deux protagonistes, le style alerte entraîne, le lyrisme emporte, l’ironie mordante réjouit.Ce qui fait le charme, la richesse et l’intérêt des Deux Etendards, c’est qu’il contient plusieurs romans, surprenant ainsi le lecteur. Au roman parisien succède le roman de Lyon, au roman d’apprentissage le roman d’amour. Rebatet étire ainsi mille pages de torture morales, de digressions théologiques et d’envolées lyriques.

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Étrangement, le destin de romancier de Rebatet allait s’arrêter là : y contribua sans aucun doute le relatif échec public des Deux étendards (roman auquel il tenait infiniment) et aussi la reprise de sa carrière de journaliste dans le courant des années 1950 qui, jusqu’à un certain point, allait refaire de lui une figure de la presse parisienne, mais sans lui permettre pour autant de rompre avec une marginalité dont il ne devait au fond jamais sortir (son influence au cinéma sur la Nouvelle Vague, par exemple, devait demeurer occulte).

L’exception fut le succès qu’il devait rencontrer en 1969 en écrivant, à la suite d’une commande, la remarquable somme intitulée Une histoire de la musique, laquelle fut effectivement un triomphe intellectuel aussi bien qu’éditorial. Encore faut-il, à la réflexion, nuancer quelque peu la portée de ce triomphe : d’abord parce que cette réussite même acheva d’occulter Les deux étendards, comme Rebatet n’a cessé de le relever avec amertume ; ensuite parce que si cette histoire de la musique s’est imposée au point que nul n’a songé, à propos de ce livre, à revenir sur le passé politique de l’auteur, c’est aussi qu’au-delà de ses immenses qualités (notamment stylistiques), ce gros ouvrage était dans l’air du temps, jugeait des compositeurs à l’aune essentiellement de leur modernité. Rebatet apparaissait ainsi, paradoxalement, comme l’historien selon le coeur du domaine musical (son livre se terminait par l’éloge de musiciens comme Boulez, Berio ou Xenakis) et ce positionnement ne fut évidemment pas une des moindres causes de son succès.

 

Il reprend par ailleurs son activité de journaliste, travaillant pour Rivarol à partir de 1958. Lors de l’élection présidentielle de 1965, opposé à la candidature de Charles de Gaulle, Rebatet soutient au premier tour Jean-Louis Tixier-Vignancour, puis, au second, François Mitterrand. Ce choix, paradoxal en apparence, est d’abord dû à un antigaullisme demeuré intact, mais aussi à sa fidélité à l’idéal européen. Rebatet est désormais prêt à transiger avec la démocratie, seule capable selon lui d’unifier l’Europe après la défaite du fascisme. Il est ensuite rédacteur à Valeurs actuelles. Jusqu’au bout, il restera fidèle au fascisme, bien qu’il soutienne de moins en moins l’antisémitisme, en raison de la législation en vigueur, mais aussi par une modification de son regard sur les juifs : s’il ne renie rien de ses attaques antisémites d’avant 1945, il ne peut s’empêcher de porter un regard empreint de sympathie pour la nouvelle nation israélienne, en guerre contre les Arabes. En 1967, Lucien Rebatet soutient la guerre israélienne contre les États arabes : « La cause d’Israël est là-bas celle de tous les Occidentaux. On m’eût bien étonné si l’on m’eût prophétisé en 1939 que je ferais un jour des vœux pour la victoire d’une armée sioniste. Mais c’est la solution que je trouve raisonnable aujourd’hui. » . En 1969, il affirme « savourer le paradoxe historique qui a conduit les juifs d’Israël à défendre toutes les valeurs patriotiques, morales, militaires qu’ils ont le plus violemment combattues durant un siècle dans leur pays d’adoption. » Lucien Rebatet vieillit douloureusement, souffre d’une polyarthrite chronique contractée durant ses années de prison, mais ne perd ni sa vivacité ni sa verve. Il meurt d’un infarctus en 1972, âgé de 69 ans, à Moras (sic) où il sera enterré : « J’ai beaucoup trimé, pour un modeste profit, avec une résignation coupée d’accès de rage. Je valais mieux, je le sais. Mais n’a-t-on pas conspiré à me fermer le bec ? » Rebatet n’aura jamais renié son fascisme, et aura toujours affirmé être d’abord un écrivain.

À l’heure où cette page est tournée, faut-il donc relire Rebatet ? Oui, mille fois oui. D’abord parce que se détourner de lui revient à donner encore et toujours des gages à ce conformisme institutionnel aujourd’hui harassé mais qui, au long de presque deux générations, a entrepris de faire croire que Robbe-Grillet ou Duras étaient plus importants que Giono, ou Céline, ou Aragon. Ensuite parce que de ce passé d’une illusion que fut dans l’Europe du XXe siècle l’histoire des totalitarismes, il n’est peut-être pas de meilleur moyen de prendre connaissance que de suivre un itinéraire comme le sien. Car de la dérive fasciste, il demeure sans doute, dans la littérature française, le représentant le plus pur : plus que Drieu, en tout cas, qui ne cessa de flotter, et avec une autre force d’écriture que Brasillach. Encore faut-il le lire pour ce qu’il est, prendre en compte ce que l’ignorance et la paresse intellectuelle tiennent pour énigme insoluble : la chute dans le totalitarisme fasciste, puis dans l’ignominie antisémite, d’un critique remarquable par sa liberté d’esprit et sa capacité à penser l’art moderne. De cette prétendue énigme à laquelle événements et contexte offrent bien entendu plus d’une explication, c’est néanmoins l’écriture romanesque qui offre la véritable clé.

Extrait du dialogue de vaincus entre Cousteau et Rebatet.

« Pour moi, l’histoire de France me sert surtout à établir des espèces de diagnostics. Je sais bien qu’il a suffi de quelques grands hommes, à maintes reprises, pour changer le destin de ce pays. Mais je pense qu’aujourd’hui, ces grands hommes ne suffiraient plus, ou plus exactement, ces grands hommes sont devenus impossibles. Ils peuvent naître, les institutions françaises les condamneront à l’obscurité, les rejetteront de la politique. Les grands hommes sont les antitoxines, les réactions organiques d’un corps social. Je pense, en dernière analyse, que la France est un corps trop vieux. Elle a été la première à faire son unité : cela doit se chiffrer pour les nations comme la date de naissance des individus. Il est stupide de réclamer d’elle la vigueur, l’audace, l’instinct de conquête des pays jeunes. La France a encore certaines qualités, propres du reste aux vieilles gens, aux vieilles civilisations. Elle a le scepticisme, l’esprit d’analyse, un penchant au pessimisme gai. Elle a eu la veine de conserver ses archives, ses musées, ses cathédrales, sa capitale qui est un des coins les plus agréables du monde. Ses femmes sont toujours jolies, ses tables bien garnies, sa littérature ingénieuse et savoureuse. Si la France savait accepter sa décadence, renoncer aux entreprises et aux tartarinades qui ne sont plus de son âge, tout en se soignant contre les chaude-pisses sartriennes, picassiennes ou progressistes qui hâtent l’heure de sa décomposition, elle pourrait être encore charmante et tenir un rôle enviable dans cet univers de prédicateurs sanglants et de sauvages mécanisés. »

Lucien Rebatet (Rebatet/Cousteau. Dialogue de « vaincus ». Berg International)

Maurice Sachs

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Vaurien misérable ou archange maléfique, Maurice Sachs laisse sur une époque troublée un témoignage irremplaçable. Plus qu’un maudit, Sachs, demi-mondain, kleptomane, ivrogne, apostat, indic, traitre et escroc, est devenu synonyme d’abomination. Se pencher sur son existence, c’est aller de surprise en dégout. Notable du désastre, Sachs est l’homme de toutes les contradictions : amoureux des deux sexes, juif et collabo, jouisseur et mystique, il est malgré la litanie d’abjections dont il s’est rendu coupable, une crapule presque attachante. Peut-être parce que sans génie, mais avec franchise et obstination, il s’est laissé chuté, divertir, trompé et pervertir plus intensément qu’un autre. Sachs n’a pu trouver pour salut qu’un naufrage.

Sous l’effervescence picaresque d’une vie d’amoralisme absolu court quelque chose de tragique, et donc de terriblement humain qui mérite qu’on s’y penche. Anti-héros absolu, trop fêlé, mesquin, et opportuniste pour être récupéré par quiconque, ses écrits devraient être voués à l’oubli et aux mises à l’index. Néanmoins il continue d’intriguer. Sa légende s’étant établie sur les ruines d’une œuvre sincèrement légère et assez peu lisible, constatons que ce caméléon désarmant a tout de même réussi un sacré coup: devenir une figure inaliénable de la littérature, peu à peu élevée au rang de mythe.

Dʼaventure en mésaventures, Maurice Sachs a connu une existence complexe. Abandonné par son père à six ans, puis par sa mère à dix-sept ans, il devient tour à tour séminariste, galeriste, conférencier aux USA et même protestant, pour marier une jeune femme dont il divorce rapidement. Il revient en Europe au bras d’un homme. Gide l’introduit chez Gallimard, où il vole des Pléiade ; dérobe des gouaches à Max Jacob, fréquente les bordels homosexuels, écrit sans rarement parvenir à être édité. Après la débâcle de 1940, Sachs se livre au marché noir, mais bientôt compromis et à bout de ressources, il sʼemploie au service de la Gestapo, à laquelle il balance les autres trafiquants.En novembre 1943, il est arrêté et emprisonné par la Gestapo, fatiguée de ses imprudences et de ses faux rapports. Selon la version officielle, Sachs a été abattu le 13 avril 1945 par un SS sur la route de Hambourg à Kiel; à bout de forces, il retardait un convoi de prisonniers. Mais beaucoup prétendent l’avoir vu vivant après cette date. A Hambourg ou Paris, en Asie ou en Egypte. La légende pouvait commencer.

Ouvert à toutes les expérimentations morales et intellectuelles de son époque, son itinéraire met à nu tous les dysfonctionnements d’une société qui avança sans trop frémir vers sa destruction. Peu de temps avant son exécution, il écrira de sa cellule sa propre notice biographique:“ Moraliste sceptique, et pessimiste de bonne humeur, sa philosophie consiste à reconnaître que l’homme est généralement impuissant à se conduire suivant ses principes, à réaliser ses ambitions et à vivre selon ses vœux, mais qu’il peut faire bon ménage avec le hasard. ”

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Voilà comment Sachs résumera sa vie :

« Maurice Sachs est né à Paris en 1906. Sa famille tenait d’un côté à la bourgeoisie du négoce, de l’autre aux lettres et à la musique. Son grand-père qui avait été l’un des soutiens de Jaurès et de Briand, et l’un des douze fondateurs de L’Humanité, était l’ami intime d’Anatole France. Sa grand-mère avait épousé Jacques Bizet, fils du compositeur de Carmen et de madame Bizet-Strauss dont le salon était célèbre, qui protégeait Marcel Proust et dont les saillies d’esprit ont servi à tracer le portrait de la duchesse de Guermantes. Sachs pénètre dans le milieu des arts ; il rencontre Jean Cocteau, s’affide aux jeunes qui l’entourent, monte pour la première fois sur la scène à l’époque des Soirées de Paris du comte de Beaumont. Mais ces milieux sont travaillés par d’autres pensées que celles de la poésie. L’influence de Jacques Maritain s’y fait sentir, Sachs se lie d’amitié avec le philosophe néo-thomiste, s’exalte et entre au séminaire des Carmes, bien sincèrement persuadé de sa vocation pastorale. Mais le service militaire verse une eau froide sur cette fièvre religieuse. Il quitte le séminaire, et se jette dans les folies. Passe en Amérique, s’y débrouille au mieux, y reste quatre ans et revient en France. André Gide l’y protège.

Il commence à publier et sa vie, dès lors, aurait pu prendre un tour plus sérieux si Sachs n’avait eu un caractère indisciplinable, et si la guerre, enfin, qui rompt les résolutions les meilleures, n’était venue à la traverser. Sachs, contraint par des revers de famille, de gagner sa vie dès l’âge de dix-sept ans, et ne sachant rien faire, s’est livré, sans calcul et sans prudence, à cette grande Aventure amorale qui tente ceux qui se sentent propres à tous les états, et ne peuvent se consacrer à aucun. Il s’est abandonné à cette existence d’intrigues et d’enthousiasmes, de farces et de malheurs, d’expédients et de plaisirs, qui l’a porté de pays en pays et de métier en métier. Journaliste, comédien, religieux, fonctionnaire, commis chevalier d’industrie, marchand, critique, agent secret, ouvrier d’usine, conférencier célèbre aux Etats-Unis, puis mendiant obscur, il s’enivrait d’alcools et de rêve avec Nietzsche dans une poche et Casanova dans l’autre. Homme des villes et des campagnes, reçu dans bien des salons, adulé dans bien des milieux, renié par bien d’autres, Sachs a beaucoup vu et beaucoup vécu : mais ce qu’il sait, il l’a payé son prix. La passion des lettres lui est venue très tôt ; il les a cultivées sans cesse malgré les vicissitudes extraordinaires. Mais sa singulière existence explique le mélange de traits intéressants et d’articles inégaux ou hâtifs qu’offrent les écrits de sa jeunesse (…).

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“Ma vie n’a été qu’une longue complicité avec des coupables. J’ai toujours été du côté des parias de ma famille et je me suis dès l’enfance senti le plus coupable de tous, car à leurs fautes capitales (dont je ne savais rien, mais dont je sentais le poids) venaient s’ajouter les miennes dont je ne connaissais que trop le détail.”

“Les Juifs, peuple élu. Élu pour la malédiction.”

« On ne trahit que ceux qu’on aime »

 » Je suis un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils.  »

« On estime davantage ses juges que ses avocats, car on juge ses avocats par cela même qu’ils nous défendent »

« J’ai grand peur que ce que j’écris soit trop intelligent pour les lecteurs médiocres et pas assez intelligent pour plaire aux esprits supérieurs. »

« En ce qui concerne son espèce, l’homme n’est fait que pour l’amour et la haine. L’indifférence est un acquis des sociétés. »

« Il est impossible de gouverner la France. A-t-on idée d’une maison de commerce où le directeur et les membres du conseil d’administration ne s’occuperaient qu’à plaire aux employés ?

https://rief.revues.org/1171

L’idiot International

 

52′ retraçants une des dernières aventures libertaires du journalisme: l’Idiot international. De la chute du mur au traité de Maastricht, la France pourra se targuer maintenu dans son paysage médiatique un torchon bien torché. Une arche de Noé réunissant sous sa bannière suffisamment d’esprits libres pour voir le zèle de nos torquemadas du penser juste s’agiter jusqu’à en perdre la face. Sous le feu de l’incompréhension, ils créeront une nouvelle étiquette infamante: rouge-brun. Alliance fantasque de la carpe et du lapin, du poing levé et du bras tendu, qui monopolisera la vigilance aiguë des polices de pensée.

Derrière cette aventure, ne pouvait se cacher qu’un tordu; JE.Hallier: « La preuve est que je suis démocrate, c’est que je ne suis pas toujours d’accord avec moi-même. Je suis extrémiste dans tous les sens. J’ai tous les défauts, c’est ma principale qualité. » La mégalomanie du capitaine et la liberté de ses matelots risque de rendre un brin nostalgique les spectateurs de cette croisière baignant aux eaux amères de la fronde. La relève se fait attendre.

Requiem pour un Déon éternel

Derrière le tragique des trépas, se cache paradoxalement certains bienfaits: pendant quelques heures ou jours selon la publicité accordée, on évoque le talent, l’influence ou les raisonnances de ceux que les anges ont eu le mauvais gout de rappeler à leur cotés. La lumière médiatique se charge alors d’éclaircir, entre archives, témoignages et biographies, le passage ici-bas des tout frais défunts. C’est dans ce court interstice que vivants et morts, oublieux de cette fragile et dérisoire cloison qui les sépare, continuent de fleurir coude à coude. L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaitre immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, toute entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa propagation d’enchantements. Sans doute l’ignoriez-vous, mais le parfum déonien continue d’aimanter des générations d’apprentis aventuriers, de lectrices avides de courtoisies chevaleresques, de rêveurs en quête d’un monde où rien n’est résolu… Une arche, ou tout au moins une famille d’âmes exigeantes, qui possède aujourd’hui quelques bonnes raisons de se sentir bruyamment orpheline. Eric Neuhoff, chef d’escadrille en déonie, l’avait trop bien perçu « les livres de Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à aimer. » Il est difficile, malaisé même, parlant de ces écrivains qui influent, de faire la part entre la dette et la légende, l’influence des ombres ou des lumières qu’ils ont su propager, mais pour tout le bonheur du monde, il ne faudrait jamais oublier ce jeune homme éternellement vert qui, après une odyssée de près d’un siècle vient d’être rappelé pour un déjeuner de soleil bien mérité avec le Dieu pâle.

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque, d’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaitre pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de raisonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. L’abîme où nous menèrent les diplomaties de Versailles ne sauraient ébahir ceux qui, en lecteurs attentifs de Jacques Bainville, ont désespérément vu grossir l’hydre du ressentiment allemand. Déon n’est donc pas surpris, juste dépité d’avoir vu l’orage rugir et les Cassandres méprisées. Fantassin, il a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et muri. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ». En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maitre devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions du en ce jour nous souvenir en silence. » Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient juste de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. Rien à voir avec l’errance de troupeaux contemporaine, sous ses semelles cette quête d’ailleurs reprend une allure qu’on aimerait seulement pouvoir encore imiter, peuplée de découvertes allaitantes et de mystères familiers. Sous noble patronage, sur les pas de Stendhal ou Larbaud, «parcourir le monde redevient une aventure heureuse, une manière de tenter de nouvelles chances.» L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée, il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Entre-temps un grand souffle de bonne volonté a entrepris d’abreuver le pays: les lumières du Plan Marchall scintillent dans les coeurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on éleva au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des Lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant gout aux excommunications, elle se repris, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fasciste. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement. À la veille des années cinquante de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour tête de gondole. L’histoire littéraire a offert une postérité à cette appellation, acceptons-le, profitons-en, d’autant qu’à bien y regarder, cette école de la désinvolture, auquel on ajoute rapidement Michel Déon (et quelques autres), n’est pas dénuée de fondations. Sans chef ni manifeste cet attelage partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié. Cela paraît aujourd’hui bien banal, presque conforme. C’était pourtant déjà trop de libertés pour le zèle des maitres-censeurs qui réclamaient déjà la conjonction de la pensée et de l’écriture. Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette réaction néo-classique à contre-courant. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la table ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Cette fratrie s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Sans foi ni roi, Michel Déon, par simple plaisir de baguenauder sans chaine ni collier, continue de suivre l’inclinaison de sa curiosité. A son retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, il revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour la Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie-Claire ou à la Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali.. Au delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination. Conséquence d’une labeur qui tranche avec sa réputation nonchalante, les fresques de Déon prennent de l’ampleur, son ami Paul Morand le note : « sa palette s’est simplifiée, ses portraits se sont touchés de caractère, son trait a gagné en muscle, sans perdre de sa gaieté foncière ».

Tout ne saurait être rose, « Paris était plein de pièges pour les curieux, plein de réminiscences, de regrets, de désirs. » Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de la capitale avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Loin des transhumances saisonnières et des clubs Méditerranéen, il prend le large et s’y installe; le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.» Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation, teintée de nostalgie bienveillante: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. « Il ne faut espérer trouver qu’un même éclairage: celui d’un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le coeur plus que de l’esprit. » Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité: « J’ai décidé depuis assez longtemps de vivre sur une planète dont je ne serai pas le lugubre croque-mort, mais l’amusé spectateur au cœur sensible ». Face au progrès qui a force de niveler rend tout indistinct, il glane ce qu’il reste au bon goût de lueurs et d’éclats, cueille les derniers éclats d’héroïsme dans les décadences, remue les cendres, tente de les arracher à la nature pour l’annexer à sa civilisation, la seule déontologie qui vaille, celle de ses livres.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle même». Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement:, ils soutiennent une cause perdue d’avance forcément, la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants.« Le simple fait de voir ses craintes justifiées donne au moins la satisfaction d’avoir vu la débâcle arriver. » Face à ce morceau de France qui se détache, Déon et son quarteron de vagabonds célestes lèveront leur irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman, il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec les poneys sauvages (prix interallié 1970), le taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou le jeune homme vert (1975).

Sanctionnant une aisance qui parait germer d’elle même, les critiques l’affublèrent d’une nouvelle étiquette, celle de romancier du bonheur. Ce n’est pas tant que ce soit infamant, juste étrange, tant chez lui cet état parait inatteignable, et lorsque par chance il se laisse effleurer, c’est enivré de la pleine conscience du précaire. Déon sait retranscrire les heures de la vie où l’on se sent le mieux vivre, il rend l’agrément des minutes condamnées: des bribes d’allégresse, un espace de vérité ou quelques murmures irrévocables guident ses pas. Ardeur à vivre et renoncement, ses romans aboutissent souvent dans la triste lucidité de l’échec. En toute sphère, Déon a admis qu’on n’abuse pas sans risque de sa faculté de douter et qu’aucun paradis ne fait l’économie du désenchantement, il est un pessimiste heureux, un nostalgique enjoué dans la veine de ce qu’évoque Blaise Cendrars « pour être désespéré, il faut avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde ».

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses oeuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève». Modeste ou ambitieux, le plaisir est ragaillardi. L’ancien presbytère de Tynagh d’où il rayonnait hier encore, lui permettent d’entretenir sa curiosité de galvanisantes perspectives. Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un  déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres ». Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir. » ce constat d’amertumes successifs ne saurait rester sans conséquence. La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante, presque spectrale, donc inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire de l’injonction d’une existence lisse et prédéfinie. Pol Vandromme remarquait que dans l’oeuvre de Déon « le mystère du mal empoissonne l’aspiration au bonheur; l’énergie, sans s’illusionner sur son pouvoir, porte le défi comme une élégance ». Perdus dans les brumes mélancoliques du hasard, la trajectoire de ces personnages s’articule sans s’équilibrer dans un furieux galop, le lecteur est conduit mais les héros s’égarent. À travers les brèches du fatum, ils avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main. De cette fatalité jamais ils ne s’écartent, anarchistes par passion de l’ordre, ces dissidents sans projets préalables fuient, lézardent ou fanfaronnent, toujours en zigzags dans les méandres d’un univers pas foncièrement préposé à leurs déambulations.

On cède souvent à la tentation de chercher un auteur dans ses romans, il n’est pas nécessaire d’ici trop forcer le trait pour voir poindre entre l’oeuvre et l’existence de l’ex-dernier-hussard plus d’un brin d’harmonie. Déon riposte: « n’avons-nous pas, nous les funambules de l’imaginaire, le droit d’inventer à notre usage une vie privée, après en avoir tant prêté à d’autres qui ne nous en savent aucun gré ? » Comme souvent avec lui, on s’accorde: il a raison. Mousquetaire d’une espèce en voie avancée d’extinction, Déon a délivré plus que des injonctions ou des maximes, une éthique : « vivons dans les délicieuse incertitudes ». En nous offrant le récit de ses plénitudes, comme le tableau de ses désordres, son oeuvre continue sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires. Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui à mesure de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux, un constat qui mijote dans les songes de ceux qui s’essoufflent de trop l’avoir trop constaté: « nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

« Je te salue au seuil sévère du tombeau. Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau ». V. Hugo

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Léon Daudet

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Léon Daudet traîne derrière lui une réputation des plus sulfureuses, auteur repoussoir, il fut bien souvent tout à la fois, nationaliste et royaliste, antisémite et antigermaniste. Hormis quelques biographes perspicaces, personne ne s’est guère aventuré à écrire sur lui après 1945 : il est longtemps resté dans l’oubli, d’autant que son œuvre romanesque, inégale, n’a pas racheté son œuvre critique. Ce silence réprobateur tranche avec l’audience confortable qu’il avait acquise de son vivant.

Difficile à arrêter, Daudet fut tour à tour ou simultanément: médecin, romancier, critique, mémorialiste, biographe, pamphlétaire, activiste, exilé, duelliste, député, grand amoureux, procureur, orateur, journaliste, historien, gourmet, adepte des bordels et de l’église, républicain et monarchiste, père de famille, chef de parti, auteur de plus de cent livres.  Homme paradoxal, capable du pire comme du meilleur, Daudet possédait un tempérament sanguin et jouisseur, il appréciait les hommes possédés par l’amour de la vie et de l’esprit. Bien que doté d’une culture extraordinaire dans tous les domaines artistiques, il s’est trompé, gravement parfois. Oui, il a été injuste, grossier, outrancier, approximatif, répétitif, colérique. Mais en neuf vies (et plus), il est humainement impossible d’avoir tant écrit, d’avoir vécu autant, sans se tromper jamais, et c’est pourquoi on ne peut que pardonner ses faiblesses à ce diable d’homme.. Est-il bon, est-il méchant ? Là n’est plus la question car le brio fait tout supporter et beaucoup pardonner.

Si Léon Daudet restera surtout pour son oeuvre de mémorialiste, de polémiste et de critique littéraire, ses romans se révèlent dans l’ensemble plus que moyens. L’écriture de Daudet est typiquement un style de droite, à la fois puissant, riche, fleuri, et carré néanmoins. Un jaillissement constant, sans tarissement. À quoi s’ajoute une bonne humeur, une verve et un esprit rabelaisien  qui lui sont en propre et ont quelque chose de revigorant et de roboratif.  A dire vrai, Léon Daudet a un peu trop ébloui ses contemporains par ses dons jupitériens de polémiste, par le massacre joyeux des crétins, des traîtres, des routines, des conventions et des dessus de pendule auquel il se livrait chaque matin pour que sa mémoire se propage, mais une pantagruélique alchimie lui a néanmoins permis de se transmuer pour influencer quelques plumes stridentes jusqu’à nos jours.. 

 

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Léon Daudet est un écrivain, journaliste et homme politique français, né le 16 novembre 1867 à Paris 4e et mort le 30 juin 1942 (à 74 ans) à Saint-Rémy-de-Provence.
Léon Daudet est le fils aîné d’Alphonse Daudet et de son épouse, Julia née Allard, le frère de Lucien Daudet et d’Edmée Daudet, future Mme André Germain. Son père, écrivain renommé mais aussi homme enjoué et chaleureux, a beaucoup d’amis. Les réceptions du jeudi de Mme Daudet attirent de nombreuses personnalités du monde de la culture. « Fils d’un écrivain célèbre et qui avait non seulement le goût, mais la passion des échantillons humains, depuis le vagabond de la route jusqu’au plus raffiné des artistes, j’ai été en relation avec beaucoup de gens3 ». Aussi Léon fréquente-t-il dès son enfance des écrivains et des journalistes, les uns, comme Gustave Flaubert, visiteurs épisodiques, les autres, comme Edmond de Goncourt, presque membres de la famille. Maurice Barrès, Émile Zola, Édouard Drumont, Guy de MaupassantErnest Renan, Arthur Meyer, Gambetta, entre autres, marquent ses souvenirs d’enfance. Il est également ami de jeunesse de Marcel Proust, alors inconnu.

Quoiqu’ayant bénéficié, lors de ses débuts à Paris, de la protection de l’impératrice Eugénie et du duc de Morny, Alphonse Daudet se targue de sentiments républicains, qu’il communique à son fils. Les grands hommes, chez les Daudet, outre la figure tutélaire de Victor Hugo, sont successivement Gambetta et Clemenceau. Au soir de la victoire électorale de Boulanger à Paris, le 27 janvier 1889, Léon Daudet et ses camarades étudiants lancent à tue-tête, dans les rues du Quartier Latin, des slogans hostiles au général.

Déjà, Léon Daudet est sensible aux sirènes de l’antisémitisme. La révélation antisémite lui est donnée en 1886 par la lecture de La France juive, d’Édouard Drumont, que son père fait publier chez Flammarion et Marpon en 1886. Dès lors, il le promeut au rang des grands génies de son temps. Eugen Weber parle d’une adhésion à la ligue antisémite dès la fin de la crise boulangiste, sans citer de source.

Après de brillantes études au lycée Louis-le-Grand, où il reçoit l’enseignement du philosophe kantien Auguste Burdeau, qui a déjà été, à Nancy, le professeur de Maurice Barrès, et qui entreprend une carrière parlementaire et ministérielle, il entame en 1885, des études de médecine qu’il mène jusqu’au bout, thèse exceptée. Il voit de l’intérieur le monde médical et fréquente des sommités comme Charcot jusqu’à son échec au concours de l’internat, en 1891. Cette expérience lui permet d’écrire Les morticoles (1894), caricature amère du monde médical, qui le fait connaître.

Son premier roman, L’Héritier, paraît en 1892, en feuilleton dans La Nouvelle Revue de Juliette Adam. En 1900, il est critique de théâtre au journal Le Soleil, collabore au Gaulois et à La Libre Parole. Il débute ainsi une carrière d’écrivain et de journaliste qu’il continue à un rythme enfiévré jusqu’à sa mort : il laisse environ 9 000 articles et 128 livres dont une trentaine de romans, une quinzaine d’essais philosophiques, des ouvrages de critique littéraire, des pamphlets (une dizaine), de l’histoire, et enfin ses Souvenirs, publiés avec succès de 1914 à 1921 qui restent son premier titre de renommée littéraire.

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Le 12 février 1891, à Paris, il épouse Jeanne Hugo, petite-fille de Victor Hugo (celle-là même que le poète a célébrée dans L’art d’être grand-père), sœur de son meilleur ami Georges Hugo, à la mairie du XVIe arrondissement. Le mariage est civil, Victor Hugo ayant défendu à sa descendance la pratique du mariage religieux. Ce mariage lui fait découvrir de l’intérieur le monde qui gravite autour du poète national : sa famille et le parti républicain. Le beau-père de son épouse est Édouard Lockroy, homme de gauche, député de 1871 à 1913, ministre de 1886 à 1899. Le ménage n’est pas heureux et, le 21 décembre 1894, Jeanne quitte le domicile conjugal. Le divorce est prononcé l’année suivante. Jeanne Hugo épouse en secondes noces l’explorateur Jean-baptiste Charcot, puis en troisième noces un capitaine grec, Michel Négroponte. Pour expliquer l’antiparlementarisme et l’antirépublicanisme de Léon Daudet, Eugen Weber a parlé de réaction contre le clan Hugo et de haine pour Lockroy.

Quelques jours après le départ de Jeanne, Léon Daudet, accompagné de Maurice Barrès, assiste, pour le compte du Figaro, à la dégradation du capitaine Dreyfus. L’article qu’il rédige alors fait forte impression, tant l’écrivain y verse son venin méprisant de polémiste. Ses formules sont restées célèbres : « il n’a plus d’âge. Il n’a plus de nom. Il est couleur traître. Sa face est terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto » (Le Figaro, 6 janvier 1895). Léon Daudet reste toute sa vie persuadé de la culpabilité de Dreyfus.

La publication de la brochure de Bernard Lazare, en novembre 1896, ne l’ébranle pas. Ce n’est pas le cas de tous, parmi son entourage. Le 7 décembre 1897, il assiste au premier dîner des balzaciens, lors duquel est consommée la rupture entre écrivains dreyfusards (Zola, France) et antidreyfusards (Barrès, Coppée, Bourget). Si Zola est encore de ceux qui, quelques jours plus tard, portent les cordons du poêle, lors des obsèques d’Alphonse Daudet, Léon le poursuit bientôt de sa haine, surtout après la publication du J’accuse. Alors qu’il est à même, plus tard, de reconnaître les vertus littéraires d’un Gide ou d’un Céline, il ne cesse de dénoncer l’influence néfaste de Zola sur la littérature et s’obstine à le surnommer « le Grand Fécal ».

S’il est encore républicain, Léon Daudet s’affiche alors clairement comme nationaliste et clérical. Le 19 janvier 1899, il assiste, avec sa mère, à la première réunion de la Ligue de la Patrie française, dont l’un comme l’autre ont été parmi les premiers adhérents. La même année, il entre dans la rédaction du Soleil, puis, en 1900, dans celles du Gaulois et de la Libre parole. Là, il se livre sans retenue au combat antidreyfusard et nationaliste, regrettant que ses appels à la résistance violente contre les ennemis de la Patrie et de la Religion ne soient pas suffisamment relayés par la presse dans laquelle il s’exprime. Ses attaques personnelles lui valent de multiplier les duels. Le premier l’oppose, en 1901, au député socialiste Gérault-Richard. En 1901 toujours, son antiparlementarisme s’exprime dans un ouvrage polémique : Le pays des parlementeurs.

Émancipé de l’ombre tutélaire de son père, Léon Daudet est devenu un homme d’influence. Exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt, il est chargé, en 1900, au terme d’un procès avec les héritiers de l’écrivain, de mettre sur pied l’Académie Goncourt, dont il est élu l’un des dix membres. Au printemps 1903, il entre dans le comité exécutif de la Fédération nationale antijuive de Drumont, sans pour autant s’engager dans un militantisme actif.

Bien qu’il connût déjà Charles Maurras et Henri Vaugeois, c’est sa rencontre en 1904 avec le duc d’Orléans qui décide de sa vocation monarchiste, vocation renforcée par son mariage, en 1903, avec sa cousine Marthe Allard, qui partage ses idées.

L’affaire des fiches (1904), suivie de l’affaire Syveton, dans laquelle il s’obstine à voir un assassinat, renforcent son engagement dans la politique réactionnaire et anti-parlementaire. En 1908, il est l’un des fondateurs, avec Charles MaurrasHenri Vaugeois et Maurice Pujo, du quotidien L’Action française dont le financement est largement assuré par l’héritage que son épouse reçoit de la comtesse de Loynes, l’égérie de Lemaître et de la Ligue de la patrie française, dont il fréquente le salon. Il devient éditorialiste et rédacteur en chef, puis codirecteur à partir de 1917, tandis que son épouse tient la rubrique culinaire sous le pseudonyme de « Pampille ».

Léon Daudet est dès lors une figure de la vie culturelle et politique : articles polémiques au style populaire, vif et amusant, charriant les injures, voire les appels au meurtre, mais aussi essais, livres d’histoire et romans se succèdent à un rythme soutenu. Le personnage est un colosse truculent, sanguin, pittoresque, mangeant, buvant (plusieurs bouteilles de bourgogne par repas), écrivant, discourant sans cesse. Celui qu’on surnomme « le gros Léon » défraye la chronique, autant par ses écrits que par les duels que lui valent ses insultes et les coups qu’il donne ou reçoit au cours de manifestations qui se terminent souvent au poste.

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À partir de 1912, il entame une campagne dénonçant une prétendue infiltration des milieux des affaires et de la politique par des agents à la solde de l’Allemagne, campagne pour laquelle il produit de faux documents, ce qui lui vaut d’être condamné pour diffamation en 1913. Il continue cependant à répandre des accusations, souvent à tort, qui mènent à l’arrestation de Miguel Almereyda (affaire du Bonnet rouge et du Chèque DUVAL) lors de la Première Guerre mondiale en 1917, suivie de celles de Louis Malvy et de Joseph Caillaux, accusés de forfaiture et qu’il aurait voulu voir fusillés en compagnie d’Aristide Briand. L’ensemble de ses allégations furent « entièrement réfutées. » Son livre L’Avant-Guerre, paru le 5 mars 1913, voit ses ventes passer de 12 000 exemplaires à 20 000 en début du conflit. Entre fin 1914 et début 1916, il s’en vend 50 000 exemplaires de plus. C’est grâce à la persévérance de Léon Daudet que l’enquête contre Louis Malvy sera poursuivie, condamnant Louis Malvy à l’exil pour trahison. Les allégations de Léon Daudet seront confirmées par l’enquête judiciaire.

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Aristide Briand, onze fois Président du Conseil, huit fois ministre des Affaires Étrangères, est véritablement sa « tête de turc », qui avait inspiré à Clemenceau ces mots : « Un cabinet qui parle de la guerre sans jamais la faire » et « un pur-sang (lui) ne peut faire attelage avec une grenouille ».

Briand personnifie à ses yeux « la nocivité de la démocratie » et justifie sa haine du régime républicain. Dans ses mémoires politiques, il ne cesse de le traîner dans la boue, le faisant passer pour une « gouape », voire un « maquereau » ou un « souteneur ». Il justifie ces injures par une affaire d’outrage à la pudeur commis au « pré de Toutes Aides », quartier actuellement bien connu de Saint-Nazaire, et où il aurait trempé, et qui l’aurait fait condamner par le tribunal de Redon à un mois de prison avec sursis, le 2 novembre 1891. Ce jugement aurait été confirmé par la cour d’appel de Rennes le 2 février 1892, avant d’être définitivement annulé par le tribunal de Poitiers quelques années plus tard. Ce fait semble corroboré dans un ouvrage intitulé Homosexualité et Prostitution masculine à Paris-1870 à 1914, écrit par Régis Revenin et paru aux Éditions l’Harmattan. Cet ouvrage fait mention d’un article du journal de l’époque « L’autorité », devise : « Pour Dieu, Pour la France », interpellant tout à la fois Louis Lépine, Préfet le police, Georges Clemenceau, Président du Conseil, et dont le Ministre de la Justice, lors de la parution de l’article en question, les 13 et 14 mai 1908, n’était autre qu’Aristide Briand lui-même. Bien que l’esprit du passage du livre ci-dessus référencé démontre surtout l’exploitation faite des déviances de comportement réelles ou supposées dans le milieu politique des débuts du vingtième siècle pour déstabiliser les adversaires politiques de tous bords, la précision des faits et des dates est assez troublante, ce qui n’a pu échapper au sens aigu d’observation du « Gros Léon », relié par sa « goualante » méridionale et son gout immodéré de la polémique.

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De 1919 à 1924, il est député de l’Union nationale à Paris, principal porte-parole des nationalistes et, même s’il estime plus tard avoir perdu là quatre ans et demi de sa vie, les occasions ne lui manquent pas d’animer les débats par ses boutades et ses invectives. Il est battu en 1924. Lire à propos de cette période « Député de Paris », publié vers 1932.

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En 1923, son fils Philippe, âgé de quatorze ans, fait une fugue, tente de s’embarquer au Havre pour le Canada, puis rentre à Paris, où il prend contact avec des milieux anarchistes. Quelques jours plus tard, il se suicide dans un taxi. Une lettre à sa mère annonçait son intention de mettre fin à ses jours. Léon Daudet affirme dans un premier temps que son fils est mort d’une méningite, puis, quand le suicide est rendu public, il refuse toujours de l’admettre, soutient que son fils a été assassiné et porte plainte pour homicide volontaire et complicité contre plusieurs hauts fonctionnaires de la Sûreté Générale, accusée d’être une police politique au service du régime républicain. Le procès ayant confirmé le suicide et conclu à un non-lieu contre les inculpés, Léon Daudet refuse le verdict. Une « enquête » est publiée jour après jour dans l’Action française. Accusant de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme.

En 1927, ayant épuisé tous les recours et se disant victime d’une machination policière, Léon Daudet transforme pendant quelques jours les locaux de l’Action française en Fort Chabrol avant de se rendre. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard par les Camelots du roi, qui sont parvenus, détournant les communications téléphoniques de la prison et déployant des dons d’imitateurs, à faire croire à son directeur que le gouvernement lui ordonnait d’élargir discrètement le journaliste monarchiste et, pour faire bonne mesure, le député communiste Pierre Sémard.

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De retour à Paris après avoir été gracié, il reprend sa place au journal et participe activement à la vie politique : il dénonce la corruption du régime, il prédit la guerre, soutient le fascisme de Mussolini mais redoute le relèvement de l’Allemagne et espère, lors de la manifestation du 6 février 1934, la chute de la République (la « Gueuse »), dénonçant Camille Chautemps (démissionnaire de la présidence du conseil depuis quelques jours en raison de l’affaire Stavisky) comme le « chef d’une bande de voleurs et d’assassins ».

Il souhaitait depuis plusieurs années l’arrivée du Maréchal Pétain au pouvoir lorsque la défaite amène, pour reprendre l’expression de Charles Maurras, la « divine surprise ». Mais l’occupation allemande désole ce patriote résolument latin et viscéralement antigermanique, qui a depuis les années 1920 beaucoup tempéré son antisémitisme.
Il meurt en 1942 à Saint-Rémy-de-Provence, dans le pays des Lettres de mon moulin. Sa tombe est visible au cimetière de Saint-Rémy.

Il entreprend la rédaction de ses mémoires à quarante-sept ans en 1914, voulant offrir à ses lecteurs « un tableau véridique sans l’atténuation qu’apporte aux jugements un âge avancé ». Il les intitule Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. Il a, dès son enfance, côtoyé des écrivains (du salon d’Alphonse Daudet au grenier Goncourt, du salon de Mme de Loynes à la création de l’Académie Goncourt), des scientifiques, des hommes politiques, des journalistes (du Gaulois au Figaro), des hommes de théâtre, et a été proche de nombre d’entre eux. Son sens de l’observation, son style enlevé et sa férocité lui ont permis de graver à l’eau forte des milliers de pages de portraits et d’anecdotes qu’on dirait saisis sur le vif.

« Nul n’a su comme lui faire le portrait au vitriol de ses contemporains, esquisser une silhouette en quelques traits mordants, décerner des surnoms qui collent à la peau, trouver la formule assassine qui étend raide l’adversaire, décrire avec une verve prodigieuse les ridicules d’un salon, d’une académie, d’une assemblée parlementaire, d’un tribunal, évoquer l’ambiance hallucinante des hôpitaux de sa jeunesse. Tout un monde, toute une époque, ressurgissent sous sa plume, avec les couleurs de la vie même. », rappelle Bernard Oudin, qui a établi les notes de l’édition de Léon Daudet : souvenirs et polémiques dans la collection Bouquins (1992).

Si ses romans – il poursuit toute sa vie une carrière de romancier avec un insuccès littéraire à peu près total – ont beaucoup vieilli, si son œuvre de polémiste ne suscite plus l’intérêt, ses Souvenirs restent une mine pour tous ceux que la IIIe République intéresse. Ils révèlent un réel bonheur d’écriture, surtout lorsqu’il s’agit de traîner dans la boue tel ou tel de ses ennemis politiques, notamment parmi les juifs et les dreyfusards. Comme si son incontestable talent ne pouvait s’épanouir que sur le terreau de la contestation, de la contradiction.

Mais ses jugements à l’emporte-pièce et ses partis pris souvent dictés par ses haines politiques n’empêchent pas des opinions originales et un anticonformisme qui l’a parfois fait classer dans les « anarchistes de droite », et lui a même permis de défendre des œuvres ou des auteurs auxquels son entourage traditionaliste était hostile. Ainsi a-t-il fait obtenir en 1919 le Prix Goncourt à Marcel Proust (pourtant de mère juive et surtout dreyfusard) qui le lisait et est resté son ami (Proust lui dédie Le côté de Guermantes), tenté sans succès de le faire attribuer à Céline pour Voyage au bout de la nuit, ouvrage alors honni par les patriotes, écrit, au grand dam de son clan, un article élogieux sur André Gide, loué Picasso et confié « qu’il n’a pas connu d’idéaliste plus complet que Marcel Schwob », alors que celui-ci était juif et dreyfusard.

«Le libéralisme, c’est l’individualisme, donc l’anarchie édulcorée. Il aboutit, en fait, à la finance, à la pire et à la plus dure des tyrannies : celle de l’or. Inutile d’insister sur le mécanisme par lequel il annihile toute originalité de pensée, puisqu’il ne table jamais que sur des moyennes»

 Hervouët François-Xavier

« Léon Daudet, un réactionnaire aux avant-gardes »

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Personnage controversé de son vivant, l’homme a occulté l’écrivain, qu’Hannah Arendt range dans la catégorie des « nihilistes », lorsqu’elle condamne « l’élite de jeunes intellectuels » formée par Barrès, Maurras et Daudet, au nom de l’antisémitisme qu’ils professent ouvertement, élite qu’elle rend coupable des crimes d’un Jules Guérin ou d’un Max Régis : « leur philosophie du pessimisme et leur délectation devant un monde condamné furent les premiers signes de l’effondrement imminent de l’intelligentsia européenne » [1][1] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, L’Antisémitisme,…. Antoine Compagnon, reprenant les analyses de Raymond Aron, notait déjà à propos de Brunetière qu’Hannah Arendt « paraît s’ingénier à ne pas voir les drames de conscience qui déchiraient les hommes ». Antisémite, mais surtout antigermanique viscéral, Daudet lui-même reconnaîtra sur le tard qu’il est revenu de son antisémitisme, dans Paris vécu, paru en 1930 : « je ris quand j’apprends que des personnes me croient encore dans le même état moral vis-à-vis des fils de Sem qu’il y a trente ou vingt-cinq ans » [3][3] Voir Paris vécu, in Souvenirs et polémiques, Paris,…. Ce qui ne l’empêchera pas de continuer à assimiler juifs et allemands, peu avant qu’Hitler conçoive la « solution finale ».

Il n’est pas ici question de ré-instruire le procès de l’homme Léon Daudet, irrécupérable sur bien des points, mais d’interroger son œuvre critique, extrêmement abondante et sujet à polémiques lors de sa parution. Apparemment antimoderne, au sens où Antoine Compagnon définit cette notion à propos de Péguy , Daudet, à la suite de son maître Maurras, condense de manière particulièrement prégnante le refus des conceptions historique, philosophique, morale, théologique et esthétique, héritées du XIXe siècle, même si son antimodernisme est aussi un rationalisme optimiste qui le place, plus que beaucoup d’autres, plus que Thibaudet par exemple, aux avant-gardes artistiques, tant littéraire (Proust lui doit l’attribution du prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Céline un soutien sans faille pour Voyage au bout de la nuit), que picturale (il fut l’un des premiers à mettre en avant l’œuvre de Picasso) [5][5] Voir à ce sujet l’hommage pour le moins surprenant… ou musicale (sa défense de Pelléas et Mélisandre de Debussy). Réactionnaire et avantgardiste, la figure de Léon Daudet est d’emblée duelle.

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L’aspect le plus immédiatement visible de son œuvre critique est bien l’aspect polémique ; la mystique républicaine, scientifique et historique du progrès, fer de lance des utopies dix-neuviémistes, trouve en Daudet, « benjamin de la République » [6][6] Jean-Noël Marque, Léon Daudet, Paris, Éditions Fayard,…, un de ses plus farouches opposants. Coïncidence troublante, même si elle n’est que le fruit d’une chronologie de hasard, la vie de Léon Daudet, le contempteur le plus virulent sans doute du parlementarisme, épouse les sinuosités de l’histoire de la Troisième République. Né trois ans avant l’effondrement du Second Empire, il meurt en 1942, deux ans après la fin du régime qu’il n’a eu de cesse de fustiger. D’emblée inactuel, donc, le fils d’Alphonse Daudet, dès sa vingtième année, s’inscrit en réaction contre son siècle :

Né dans le dernier tiers du XIXe siècle et mêlé, par la célébrité paternelle, à l’erreur triomphante de ses tendances politiques, scientifiques et littéraires, j’ai longtemps participé à cette erreur, jusqu’à environ ma vingtième année. Alors, sous diverses influences, notamment sous le choc des scandales retentissants du régime, puis de la grande affaire juive, et des réflexions qui s’ensuivirent, le voile pour moi se déchira. Je reconnus que les idées courantes de nos milieux étaient meurtrières, qu’elles devaient mener une nation à l’affaiblissement et à la mort, et que baptisées dans le charnier des guerres du premier Empire, elles mourraient sans doute dans une autre charnier pire [7][7] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., Introduction, p…..

C’est ainsi que le voit Bernanos, tel Chateaubriand, « Inutile Cassandre », prophète du désastre, dans Les grands Cimetières sous la lune :

Plus qu’aucun des nôtres, au contraire, il est fait pour la sueur d’agonie, pour cette autre espèce de larmes purificatrices, plus intimes et plus profondes, que virent couler, une nuit entre les nuits, les oliviers prophétiques. Certains êtres que rien n’assouvit, ne sauraient trouver leur rafraîchissement dans l’eau vive promise à la Samaritaine, il leur faut le fiel et le vinaigre de la Totale Agonie [8][8] Georges Bernanos, Les grands Cimetières sous la lune,….

Dans le tragique d’un destin assumé, il se rapprocherait de Sorel ou Péguy. Combat d’arrière-garde plus que d’avant-garde sans doute, dans le refus de la modernité scientifique, dans celui de voir la critique littéraire entre les mains des positivistes. Pour autant, Daudet est de ces personnages bicéphales, qu’on ne peut réduire au polémiste virulent et vitupérant. En cela aussi, il s’éloigne des antimodernes, dans le retravail, avec une constance qui pourrait tenir de l’acharnement si l’humour n’était aussi présent, des mêmes portraits, des grands hommes politiques et littéraires. Pour Julien Benda, « c’est du tir à la carabine. Il écrit n’importe quoi, calomnie les gens en se tordant de rire » [9][9] Voir Bernard Oudin, Préface aux Souvenirs et polémiques,….

Ce serait oublier un peu vite cet acharnement même à portraiturer sans cesse les mêmes figures politiques et littéraires du XIXe siècle ; la répétition indique déjà un programme, l’intention de dresser un panorama sans cesse affiné et réaffirmé. Plus encore, c’est oublier que dans ce travail de mémorialiste, le vitriol le dispute à l’admiration : derrière le polémiste perce le mémorialiste. C’est, exemple parmi tant d’autres, Balzac contre Sand et Hugo, Baudelaire contre le Parnasse, Leconte de Lisle, Heredia et Régnier en tête : Daudet raisonne par confrontation, évaluation comparative. Ainsi dans la conclusion du Stupide XIXe siècle : « je fais seulement remarquer qu’à ces valeurs véritables, authentiques, ont été préférées, par le siècle, en général, des valeurs fausses. Nous l’avons vu, chemin faisant : Hugo a été préféré à Mistral, Taine à Fustel. L’influence d’un Renan a été infiniment supérieure à celle d’un Joseph de Maistre » [10][10] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1327.. Ce que souligne Marcel Proust, qui distingue justement le polémiste du mémorialiste, et parle de « double état que nous avons de la pensée de Léon Daudet, dans sa polémique et dans ses souvenirs », ou encore :

Je veux parler impartialement de ce dédoublement du regard, considérant les mêmes êtres, sous l’aspect de l’action et sous celui de la rêverie, et dire qu’il me donne dans ses livres de Souvenirs, au-delà de la verve inouïe du récit et de la peinture, l’impression mystérieuse d’une espèce d’âge d’or [11][11] Marcel Proust, « Un esprit et un génie innombrables :….

En cela, il est fidèle à Maurras, dans sa préférence pour les écrivains « classiques » du XIXe siècle. Le culte qu’il voue à Barbey d’Aurevilly n’a de mesure que la haine viscérale à l’encontre de Zola. Lui-même souligne à plusieurs reprises la sincérité qui l’habite dans cette entreprise de réévaluation du XIXe siècle, et prend soin de distinguer le polémiste du mémorialiste :

Il n’entre nullement dans mes intentions d’écrire ici un pamphlet. Je veux montrer les choses et les gens dans leur lumière de l’époque, quitte à noter par la suite leurs déformations et leurs dégradations. Je n’atténue rien mais je ne force rien. Ces pages n’auront aux yeux des lecteurs qu’un mérite : la sincérité dans l’exactitude [12][12] Fantômes et vivants, op. cit., p. 21..

A la fois en retard et en avance sur son temps, il n’est pas pour autant nostalgique, passéiste ou pessimiste, disciple en cela de Maurras qui, à l’âge de vingt ans, lui apporte une révélation qui éclairera le sens de ses engagements à venir. Davantage sceptique par esprit critique — son modèle reste tout au long de ses écrits les Essais de Montaigne, plus que Les Pensées de Pascal — il n’identifie pas réaction et retour en arrière, dans la nostalgie d’un âge d’or perdu. En cela, il est loin des antimodernes, ce que soulignait déjà Maurice Clavière en 1943, pour qui Daudet incarnait le contre-courant d’une décadence.  Ses Souvenirs sont en effet écrits contre le mal du siècle précédent, la décadence. Contre le prétendu esprit de progrès, Daudet ne cessera de polémiquer et d’affirmer la déchéance continue d’un siècle qui se complairait dans ses « chimères démocratiques » [14][14] Fantômes et vivants, op. cit., p. 10. en passant à côté de ses génies littéraires. Plus grave encore, l’idéal démocratique est pour lui une erreur funeste :

On aura beau tourner et retourner la question dans tous les sens, on en arrivera toujours à ce point que des millions de français ont payé de leur vie les sottises, même solennelles, même rythmées, même et surtout grandiloquentes, issues d’abord de la Réforme, puis de la Révolution, et vénérées au XIXe siècle [15][15] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1328..

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Dès lors, la critique de Daudet est résolument moderne, dans l’affirmation réitérée que la France connaît aujourd’hui le « chemin de la délivrance ». Il s’agit bien de lier ici réaction et modernisme, ou plus exactement de voir en quoi cet antimoderne est aussi profondément moderne, car authentiquement réactionnaire. C’est sans doute là un trait fondamental de Daudet, que met en valeur Proust, qui le compare à Saint-Simon, alors que pour Pierre Dominique, il semble surgi tout droit du XVIe siècle.Montaigne ou Saint-Simon, qu’importe, Daudet est inactuel, réactionnaire et moderne, comme lui-même aime à se définir. Ainsi, dans Le stupide XIXe siècle, à propos des libéraux :

Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réactionnaire. Est-il rien de plus beau, de plus net, de plus harmonieux, de plus efficace aussi, je vous le demande, que de s’affirmer en réaction contre la sottise et le mal, ceux-ci eussent-ils pour eux le nombre et la force ? Comment le corps humain sort-il de la maladie ? Par la réaction. […] Que nous dit la Raison ? qu’il faut réagir. C’est la vie et c’est le salut. Mais qu’il faut réagir à fond, et persister dans la voie de la réaction choisie, si l’on veut aboutir à quelque chose [17][17] « Stupidité de l’esprit politique », Le Stupide XIXe….

Pour lui, la réaction n’est donc pas un retour en arrière, mais une reconstruction, ce qu’il souligne à de nombreuses reprises, notamment dans Vers le Roi : la réaction est la promesse d’une victoire :

Il est urgent de montrer à la nouvelle génération les erreurs de sa devancière, de lui faire voir à quel point elle a raison de tourner le dos aux chimères démocratiques, qui nous ont mis là où nous en sommes. Il m’a paru que mon expérience, que mes épreuves rendraient ainsi service aux admirables garçons qui se lèvent en ces jours contre la république, pour le salut de leur nationalité en péril. Éclairé par la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et commande la quadruple santé militaire, littéraire, scientifique et artistique d’un splendide pays tel que le nôtre, éclairé par la doctrine du grand Maurras, je me retourne vers les ténèbres où nous nous agitions il y a vingt-cinq, quinze et dix ans et j’extrais nos larves, nos vaines rumeurs, nos nuées. Camarades, voici le paquet, voici les écoles que nous avons faites. Ah ! Combien vous avez de bonheur de ne plus croupir dans ces insanités, de connaître le chemin de la délivrance ! [18][18] Fantômes et vivants, op. cit., p. 10.

Réactionnaire, Daudet est alors avant tout un redresseur de torts impénitent, acharné à promouvoir, contre la prévalence du romantisme, une autre littérature — celle qui hérite et suit la filiation des véritables modernes : les classiques.

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AUX RISQUES DE LA POLITIQUE

Si Roland Barthes définit la littérature de gauche comme « production des écrivains de gauche », c’est-à-dire fruit d’une idéologie, il précise aussitôt que « notre enquête doit commencer, dans ce moment où les écrivains de gauche, définis et rassemblés par les opinions qu’ils professent […] s’effacent pourtant derrière leur œuvre, imposent silence à leur personne et laissent apparaître derrière eux la littérature dans sa solitude et son énigme, debout sous le regard véritable de l’Histoire » [19][19] Roland Barthes, « Écrivains de gauche ou littérature…. Par-delà les options idéologiques que la littérature servirait, existe-t-il chez Daudet autre chose qu’une « disculpation de la littérature », pour reprendre encore une expression de Barthes ? Autrement dit, l’idéologie a-t-elle réduit à rien le nécessaire silence d’une littérature qui ne s’inscrirait qu’au regard de l’Histoire ?

S’attaquant au XIXe siècle, sa bête noire, celle qui lui inspira les pages les plus cinglantes, dans l’emploi d’une ironie mordante, la critique de Daudet se veut avant tout systématique — politique, littéraire, philosophique, morale, scientifique, pour suivre l’ordre des chapitres du Stupide XIXe siècle. Lui-même fut tour à tour étudiant en médecine, romancier, journaliste, critique littéraire, mémorialiste, homme politique. Aborder sa critique, c’est donc, avant tout, saisir l’entreprise même de la critique dans le sens que lui assigne Daudet. Ainsi, dans l’avant-propos de Études et milieux littéraires,

La critique littéraire n’a jamais été qu’un chapitre de cette critique générale qui contrôle les phénomènes de la vie. Ce point de vue, cependant fort simple, paraît avoir échappé à la plupart des écrivains, même réputés, qui ont esquissé ou dressé des tableaux et tableautins de notre histoire littéraire; il n’a pas échappé aux érudits du XVIe et du XVIIe siècles — dont Montaigne est le type achevé — qui, par delà les textes, cherchaient l’homme, le style et les causes, avec le moyen de les rattacher [20][20] Études et milieux littéraires, Paris, Éditions Grasset,….

L’idéal critique de Daudet tient tout entier dans ces quelques lignes, qui expliquent ses réticences à l’égard de Taine. Être le Montaigne de son siècle, non le critique « pontifiant, et en bonnet carré » [21][21] Ibid., p. 21. dans les salons, type comique que Daudet voit tout droit sorti de Molière. Il ne suffit en effet pas pour lui d’étudier le milieu pour comprendre l’œuvre; il faut aussi appréhender la littérature dans la production littéraire d’un écrivain ou d’un groupe littéraire comme singularité, c’est-à-dire résistance au milieu, « la platitude, ou l’insincérité ou l’incompréhension environnante » [22][22] Ibid., p. 3. Sur Baudelaire, Verlaine et Moréas, voir…. D’où la mise en avant de Baudelaire, qui « apparaissait à ses contemporains, saturés de sottise, comme inclassable, comme morbide », alors que Daudet voit en lui « le coup de vent du XVIe, sur les chemins du Vendômois ». En cela, Daudet critique se rapproche une fois encore des vues de son maître Maurras, qui voit par exemple dans l’œuvre poétique de Renée Vivien un « baudelairisme central, profond, générateur » [23][23] Charles Maurras, Le Romantisme féminin, Paris, Éditions…. Baudelaire, aristocrate de l’esprit et du style, rejoint ainsi Ronsard. Même constat pour Verlaine, « aristo du sentiment », et plus encore pour Moréas, « poète divin », à qui « l’amer et orgueilleux breuvage de la méconnaissance fut versé à pleines coupes, suprême libation d’un siècle détaché du lyrisme naturel, uniquement attentif aux rhéteurs, aux hurleurs et aux échevelés des deux sexes ». Pour Balzac, Daudet est encore plus explicite :

Brave Balzac, courageux Balzac, que de fois j’ai songé à lui, à sa jugeote tourangelle, en exil parmi ces nains boursouflés, à sa bonhomie laborieuse, à ses embêtements d’argent, à sa recherche enfiévrée de sa vraie compagne, qui l’a toujours fui ! En voilà un qui eût mieux fait de naître au XVIe siècle, dans cette effervescence cordiale, dans ce tumulte harmonieux, parmi ces femmes tragiquement passionnées, cultivées, et si belles, plutôt que dans ce bric-à-brac qu’il chérissait, comme certains chérissent leur diminution et leur mort [24][24] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 1230-1….

C’est finalement cela que Daudet reproche par dessus tout à Taine et Brunetière : avoir manqué par esprit de système, dévouement aux marottes du positivisme et du romantisme, les plus grands auteurs de leur siècle, ceux qui surent innover tout en restant classiques. Ainsi l’analyse de Taine ne peut-elle tenir, car elle ignore dans son influence « déterministe » (Claude Bernard, Spencer et Stuart Mill sont explicitement visés) « un auteur ou une œuvre en réaction violente contre le milieu et ses suggestions » [25][25] Ibid., p. 3.. Le cas de Brunetière est encore plus durement traité, et son œuvre qualifiée d’« inconsistants travaux de hérissé dogmatique, contradictoire et bien pensant »

Derrière la mise en accusation des plus influents critiques littéraires du siècle perce, on l’aura compris, le même reproche, formulé à propos de Sainte-Beuve, celui des trois le plus épargné, car le plus proche de la méthode critique même de Daudet :

La déveine du XIXe siècle français a voulu que son plus grand critique, et un des plus grands critiques de tous les temps, Sainte-Beuve, ait eu précisément la vision troublée (d’abord par l’amitié et l’amour, puis par la haine) quant à l’aberration romantique. (Sa liaison avec Mme Hugo, et la brouille consécutive entre les deux hommes) Toujours que c’est quant à l’absurdité foncière du romantisme (si digne de son fouet) qu’il est le moins mastigophore. Dieu sait si sa célèbre malignité, tant reprochée (alors que l’indulgence outrancière est le pire des vices chez un critique) eût pu trouver là l’occasion de s’exercer ! Enfin Sainte-Beuve, remarquable et plutarquien quant aux personnalités, et au rattachement des œuvres à ces personnalités, s’occupe plus des sinuosités capricieuses des courants littéraires que de leurs sources et de leurs embouchures [27][27] Ibid., p. 1225-1226..

Et Daudet de parfaire alors l’œuvre du maître beuvien, sans complaisance, attaché — la métaphore fluviale l’illustre, qui revient sans cesse sous sa plume — à éradiquer « l’aberration romantique » [28][28] Ibid., p. 1219-1252. à sa source : la Révolution française, et bien avant cela, la Réforme du XVIe siècle. Derrière le mémorialiste attaché au trait saillant, portraitiste des grands hommes à la manière de Sainte-Beuve, perce l’historien, un critique empathique, qui récuse Taine et Brunetière au nom d’une critique générale, d’une vision historique, d’une téléologie littéraire. La démonstration de cette filiation quelque peu fantaisiste est menée par Daudet dans deux ouvrages théoriques, l’Hérédo et Le monde des images. Daudet y conçoit l’histoire comme mouvements de l’esprit humain; au critique alors de remonter aux causes, tâche que Daudet assigne à son entreprise, lorsqu’il défend Fustel de Coulanges contre Renan, ou critique le « manque de vues générales » de Michelet, qu’il oppose au Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. Dans les deux cas, est fustigée l’absence de mise en lumière des déterminantes humaines, « placé sur un promontoire intellectuel d’où l’on distingue les causes, leurs mouvements sinueux, leurs affluents, leurs embouchures, comme un tracé de fleuve lumineux » [29][29] Sur les grands critiques et historiens du siècle, voir…. En ce sens, Daudet lie catholicisme (le sens précis du divin dans l’histoire) et histoire, construit une histoire littéraire et philosophique de l’esprit européen ouvertement duelle, non sans un certain manichéisme. D’un côté, le catholicisme et la monarchie française, de l’autre la Réforme luthérienne et « l’assombrissement de l’esprit européen par la négation du miracle » [30][30] Op. cit., p. 1189.. Kant et Rousseau sont considérés comme les enfants de la Réforme, qui mènent à la Révolution française [31][31] Ibid.. En lecteur attentif de Hugo — on pense ici à la Préface de Cromwell — Daudet voit en effet dans le romantisme la Révolution en littérature : Kant, en séparant monde extérieur et intérieur dans son criticisme transcendantal, ébranle la raison occidentale, mène à Fichte, et partant, au cycle des affrontements franco-allemands.

C’est, en résumé, par cette assimilation entre Réforme, Révolution et Romantisme que Daudet suit la définition que lui-même avait donné de la critique. Impossible donc de dissocier chez lui ce qui a trait aux sphères politique, religieuse, de ce qui est spécifiquement littéraire. En ce sens, il incarne à merveille la figure du « critique de droite », dans la mesure où l’engagement politique, c’est-à-dire le substrat idéologique, conditionne la lecture même des œuvres littéraires, et vice versa. La démonstration est parfois forcée, et tient de la pétition de principes, notamment lorsqu’il est question d’établir la filiation entre Réforme religieuse, antigermanisme et Révolution française, Daudet se contentant d’une comparaison toute littéraire :

Quelle est la part de la Réforme, mêlée à sa fille sanglante la Révolution, dans l’esprit et le corps du XIXe siècle français ? Considérable. Bien mieux, totale. Je comparerai ce bloc de l’erreur, réformée et révolutionnaire, à un immense quartier de roc, placé à l’entrée du XIXe siècle français et qui en intercepte la lumière, réduisant ses habitants au tâtonnement intellectuel [32][32] Ibid..

Daudet est ici authentiquement réactionnaire, à l’arrière garde, dans une conception binaire de l’histoire littéraire : Moyen-Age et Renaissance culminent chez lui dans le XVIe siècle, véritable âge d’or avant la décadence, qui s’ouvre avec le mouvement des Lumières, à l’aune duquel il juge sans complaisance l’ensemble de la production littéraire du XIXe siècle. Le raccourci est facile et peu novateur, qui identifie apogée de la monarchie française avec acmé de la littérature, et servirait une fois encore les intérêts d’une démonstration idéologique, si cette dernière n’était portée par une vision proprement littéraire de l’idéal humaniste, idéal sur lequel Daudet revient longuement dans Études et milieux littéraires. Commençant par dénoncer de manière assez peu originale [33][33] Voir notamment Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence,…l’affaiblissement des humanités gréco-latines dans le programme des études scolaires, il en vient à rappeler la position de Maurras. Mais cette mise en avant de l’idéal humaniste fournit une clé d’explication plus littéraire que politique au sentiment de décadence que fustige Daudet : les plus grands auteurs du XIXesiècle sont ceux qui possèdent cette érudition due au contact et à la connaissance approfondie des Anciens. Ainsi s’éclaire sous un autre angle l’opposition entre Taine et Fustel, et la mise en avant de Sainte-Beuve :

La supériorité incontestable de Sainte-Beuve, déjà nommé, en matière critique, et de son jugement sur les morts — car il était envieux des vivants — découle de sa vaste érudition antique. Comme Montaigne, il est farci, truffé, du meilleur latin et du meilleur grec, au point que ses Lundis et Nouveaux Lundis les plus célèbres et ses études d’envergure — Chateaubriand, Proudhon, etc., — semblent des réminiscences des grands commentateurs du XVIe siècle. Il est né quelques trois siècles trop tard, avec un bagage de connaissances, un esprit étymologique et syntaxique, un sens de la réalité qui le dépaysent parmi ses ignares et tumultueux contemporains [34][34] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 27-28..

C’est donc tout un système clos, où idéologie et littérature se renvoient, que construit Daudet. En cela, il est difficile de déterminer de prime abord si ce qui l’emporte chez lui est considération politique, empathie personnelle, ou encore admiration pour l’œuvre. Certains auteurs détonnent en effet dans le système politique : la mise en avant de Rimbaud, ou de Verlaine — et pas seulement du Verlaine converti, qui eussent pu lui paraître comme les types achevés du décadent — n’est qu’un exemple de cette ambiguïté, comme si l’auteur littéraire perçait derrière et malgré le polémiste politique [35][35] Voir notamment Le stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1186,…. Même chose pour Diderot, pourtant maître d’œuvre de l’Encyclopédie, contre laquelle Daudet n’a pas de mots assez durs. Ce qu’il reproche finalement si violemment aux auteurs qu’il critique n’est pas tant le choix d’une option politique ni même l’affiliation au romantisme honni que le manque de culture littéraire « classique » :

Il y aurait beaucoup à dire sur l’erreur des savants spécialisés, qui croient que la science peut se passer de culture générale. Il n’est connaissance qui ne soit reliée aux règles fondamentales, générales, de l’esprit, elles-mêmes établies avec une sécurité, une rigueur, une ampleur magistrales et dans des termes intimement reliés aux racines de notre langage, par les philosophes grecs et les moralistes latins [36][36] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 34..

L’anti-intellectualisme affiché de Daudet — l’érudition de la Sorbonne au tournant des XIXe et XXe siècles est ici visée — le mène à explorer un autre champ possible : le problème de l’œuvre dans sa réception. Pas question, certes, ici, d’horizon d’attente, mais l’idée que l’histoire littéraire se doit de rendre compte de l’histoire des œuvres comprise comme rapport entre l’œuvre et son public. D’où cette conclusion sans appel : « la puissance de création et d’ordre d’un écrivain, en prose ou en vers, d’un critique ou d’un philosophe, sera proportionnée à l’étendue de ses études classiques en grec et en latin » [38][38] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 36.. C’est en vertu de cet idéal humaniste que Baudelaire est arraché par Daudet à la tourbe romantique, dans le tour classique, le rythme, propres à la poésie latine. C’est en cela aussi que la critique de Daudet est profondément novatrice, non sans un certain paradoxe : ce sont ses options réactionnaires et la condamnation de la décadence qui lui permettent de saisir certains auteurs comme singuliers en leur siècle, car palimpsestes inspirés. Parti d’une critique idéologique car anti-révolutionnaire, il en vient à considérer de manière proprement littéraire ce qui fait d’un auteur un classique, dans une optique qui rappelle l’analyse proustienne des chefs-d’œuvre. C’est parce qu’ils sont inactuels que ces auteurs sont appelés à créer leur propre postérité. Le palimpseste est alors la condition d’une vie de l’œuvre littéraire.

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LÉON DAUDET, OU « LE RYTHME INTÉRIEUR »

Interrogeant les rapports entre critique littéraire et politique, Daudet réécrit une histoire littéraire qui, malgré la critique empathique qu’il pratique — son père est mis au panthéon des auteurs du XIXe siècle — revient sur et exhume quelques-uns des auteurs alors oubliés et décriés. C’est d’abord le retour au classicisme, dans un panthéon des auteurs humanistes et classiques que les romantiques avaient peut-être hâtivement enterrés. C’est en effet une histoire littéraire par courants littéraires et mouvements qu’il esquisse : face au romantisme et au naturalisme, il met en avant Stendhal, Balzac, Barbey d’Aurevilly; contre le théâtre de Hugo, il place au premier plan celui de Musset ; les raisons de ces choix ne sont pas qu’idéologiques, elles tiennent finalement à la mise en cause du romantisme comme idéologie du progrès — il faut se démarquer à tout prix — occultant les autres cercles littéraires. C’est finalement contre une forme supposée de monopole du romantisme dans les lettres que Daudet s’insurge. Ainsi s’attache-t-il à opposer au sein même du XIXe siècle deux grandes littératures : l’une, romantique, emphatique et boursouflée, expression d’un désaccord entre l’idée et son expression; l’autre, classique ou plus exactement humaniste. La pléiade romantique est ainsi décriée car elle occulte la pléiade mistralienne, qui accomplit une œuvre aussi capitale que celle de Ronsard et Malherbe : elle entreprend « une immense besogne d’enrichissement de la langue, en même temps qu’elle donn[e] à notre littérature des chefs-d’œuvre sans rivaux : MireilleCalendalLa Grenade entr’ouverte » [41][41] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 6.. C’est la figure de Mistral, que Daudet n’a de cesse de mettre en avant, car dans son entreprise de promotion du romanisme, il assure « la soudure entre les deux parlers français », alors que la pléiade romantique « ne va nulle part, ne se donne aucun but, et ne s’appuie sur aucune érudition, dans aucun domaine, pas même architectural ». Il manque alors au romantisme, de part ses options révolutionnaires et modernistes, le sens du lien, une intention et un but qui ne soient pas seulement d’enthousiasme. C’est aussi le sens de sa définition du style comme intensité : « l’intensité littéraire, qui est le don, et sans laquelle il n’y a pas d’écrivain, tient à la puissance de reviviscence des racines étymologiques dans l’esprit ». Par ce biais, il rejoint dans la définition de la création littéraire les préoccupations philologiques de son temps.

Pour lui, qu’est-ce finalement qu’une grande œuvre ? Ni critique thématique, ni attaché à la réception, Daudet reste tributaire des catégories traditionnelles, mais met en avant une idée nettement plus novatrice, celle même de Proust : à partir de l’idée que l’invention, la nouveauté littéraire, s’ancrent dans la tradition, il soutient que « les humanités ont le privilège d’apprendre à qui les fréquente, de connaissance certaine, que rien n’est nouveau sous le soleil, et que personne n’invente rien qui ne soit encore une tradition et un legs » . La réaction qu’il incarne et préconise le conduit en effet à considérer que toute œuvre novatrice est d’abord inactuelle, en attente d’une réception adéquate ; tel ce jugement très proustien à propos de la peinture :

C’est un art étrange que la peinture où toute nouveauté, plus violemment encore qu’en musique, étonne, rebute, irrite non seulement le public, mais la plupart des amateurs, des critiques et des marchands de tableaux. Puis, au bout de quelques années, les choses se tassent, les œuvres contestées ou raillées prennent leur place et leur rang et quelquefois se muent en chefs-d’œuvre. […] les gens croient que l’innovateur — lequel n’est souvent qu’un continuateur incompris — se moque d’eux [45][45] Fantômes et vivants, op. cit., p. 26..

Appliquant quelques années plus tard, dans Le stupide XIXe siècle cette analyse à l’ensemble des productions de l’esprit humain, Daudet déclare que « l’esprit réformateur, ou rousseauiste, ou révolutionnaire (c’est tout un), présume lui-même cette erreur foncière — et meurtrière des idées générales — qui consiste à croire qu’on innove sans continuer. Tout novateur véritable est un continuateur »

Qu’en est-il finalement de l’œuvre même pour Daudet ? Étrange et improbable synthèse entre nouveauté et tradition classique, elle incarne la réunion féconde d’une sensibilité ou d’une subjectivité, et de l’esprit français. Au carrefour des humanités et de l’inspiration créatrice, la définition de l’œuvre littéraire que pose Daudet est étrangement novatrice, « rencontre entre la mémoire héréditaire, ou atavique, et la mémoire, ou l’observation, individuelle. D’ailleurs la généralisation nous serait impossible, sans la mémoire héréditaire, et l’abstrait est une condensation, une concentration du concret, repris par l’alambic de cette mémoire » [47][47] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 2.. Est-ce à dire que chaque œuvre, chaque grande œuvre littéraire établit la synthèse entre une singularité novatrice et l’ensemble des œuvres qui la précèdent ? Tout chef-d’œuvre pousserait sur les autres chefs-d’œuvre du passé, revisités et sans cesse réincarnés en chaque œuvre, carrefour d’une individualité et d’une histoire ? Le mystère de la création est alors saisi dans cette synthèse entre inspiration et re-travail, élan et application; le chef-d’œuvre est :

D’abord la puissance, l’originalité originelle de la conception, prose ou vers, et ensuite la personnalité du style. Il y a entre la première et la seconde, un lien mystérieux qui permet à l’auteur en transe d’embrasser, en quelque sorte, d’un seul regard l’ensemble et certains détails […] L’art consiste à ordonner ensuite cette espèce de coup de foudre mental, ou, comme dirait Bourget, cette psychoclasie [48][48] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1246..

D’où le reproche le plus grave lancé par Daudet à la critique d’ambiance que pratique Taine

Je vois avec Goethe, avec Dostoïevsky et avec Ibsen, l’aboutissant d’une chaîne héréditaire. L’auteur lutte par le choix des mots et par la qualité du verbe, contre la rêverie indéterminée de son esprit. Il lutte, en tant qu’homme contre la pression de la nature hors de nous et en nous — en nous, c’est-à-dire contre les instincts déchaînés — il lutte enfin contre l’ambiance [49][49] Ibid., p. 74..

Ainsi s’explique sans doute mieux l’aversion de Daudet pour la littérature romantique, dans la mesure où il lui manque cette « énergie déflagrante », cette « atmosphère miraculeuse » [50][50] Ibid.. En somme, le romantisme pèche à la fois par excès de subjectivité, manque de rigueur dans la recherche des grandes lois de la nature et par pauvreté de l’inspiration. Issu du criticisme transcendantal qui consomme une rupture entre l’esprit et le monde, il mène pour Daudet la philosophie française dans l’impasse, telle celle d’Émile Boutroux, attaché à démontrer la contingence des lois de nature. Contre la mystique contingente et l’irrationnel du projet romantique, il appelle de ses vœux le retour à la recherche de causes premières. On ne peut porter plus grave accusation à son encontre, quand on connaît le projet même de ses fondateurs, Hugo en tête. Dès lors, Daudet retourne contre le romantisme l’argument qu’on n’a cessé de lui imputer : confondre littérature et politique, en « utilisant les lettres pour des fins moins nobles, la politique républicaine »

Ainsi Daudet nous est-il apparu comme le dernier classique, ou plus précisément le dernier humaniste [52][52] Pour lui, « l’absence d’humanisme, chez un auteur,…, refusant de séparer, de contingenter critique littéraire et engagement politique, éthique serait-on tenté d’affirmer. Héritier revendiqué et assumé de cet idéal séculaire qu’il ne cesse de mettre en avant, ce n’est plus tant l’idéologie que l’idéal littéraire qui le guide dans ses choix, certes partiaux. Tel, pour finir, le portrait de Hugo, le XIXe incarné, portrait que, plus que tout autre, il ne cesse de rebrosser, avec acharnement, tout au long de ses souvenirs. Dans la mesure où il demeure encore au début du XXe siècle le fer de lance du romantisme, il n’est pas étonnant que Daudet lui ait réservé ses piques les plus aiguisées, parfois mesquines (sur sa vie privée notamment, et sa liaison avec Juliette Drouet, alors qu’il ne tient pas rigueur à Sainte-Beuve de sa liaison avec Mme Hugo), souvent injustes, mais toujours drôles. Hugo, le cabotin, Tartuffe au naturel — la comparaison qui fait de Hugo le sujet idéal d’une comédie moliéresque reviendra souvent sous sa plume [53][53] Sur Hugo, voir notamment Le Stupide XIXe siècle, op….. Que lui reproche-t-il au juste ? D’incarner l’ensemble des défauts romantiques : antirationalisme, démocratisme, croyance en l’esprit de progrès, méconnaissance des humanités. Incarner le siècle dans ses excès et sa grandeur, tel est sans doute le péché que Daudet ne peut pardonner à Hugo. Pour autant, derrière le polémiste, perce l’admiration de l’auteur pour l’œuvre, admiration transmise par son père, intime de Hugo. C’est alors bien plutôt le mouvement parnassien et par dessus tout le naturalisme, comme point d’achoppement du romantisme, qui sera dénigré par Daudet : Flaubert, Maupassant, et par dessus tout Zola, antithèse vivante de ses positions. Ce qu’il reproche au romantisme, au-delà de ses options politiques et de sa position de rupture, c’est de mener à Zola : « le naturalisme n’est que l’aboutissement naturel du romantisme » [54][54] Ibid., p. 1236., il est « le romantisme de l’égout » [55]

C’est alors faire, comme ses contemporains, le procès du naturalisme, cette littérature de notation, au nom d’un étroit matérialisme, qui nie le « rythme intérieur des sentiments et extérieur des émotions qui les expriment » [56][56] Ibid., p. 1238. : le réalisme et le naturalisme sont un matérialisme réductionniste. En cela, Daudet n’est pas enfermé dans l’arrière-garde littéraire et artistique, mais s’inscrit pleinement au cœur de la « crise du roman » qui bouleverse la fin du XIXe siècle, pour mieux faire signe vers la problématique moderne de l’œuvre d’art, telle que l’ont posée Proust ou Céline : il est le dernier humaniste, au pays des avant-gardes.

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Abécédaire succinct:

(Anticléricalisme) : « Une certaine frénésie anticatholique accompagne fréquemment la perversion ou l’inversion sexuelle. Il y a à cela une raison psychologique : la religion catholique, frein intérieur aux débordements et aux anomalies, constitue, pour les vicieux, un obstacle de conscience, qu’ils prennent généralement en haine. »
(Démocratie) : « La démocratie, c’est la Révolution couchée, et qui fait ses besoins dans ses draps. »
(Démocratie) : « Le régime démocratique n’est, au moyen du suffrage universel, qu’une vaste machine à fabriquer des salopiots, et ce salopiot, à peine usé et démonétisé, un autre lui succède, qui fera demain, à peine dessalé, la même chose que lui. »
(Député) : « Qui n’a pas été député ne saurait se faire une idée du vide humain.  »
(Internationale) : « Les seules ententes internationales possibles sont des ententes gastronomiques. »
(Lutte) : « La polémique, c’est la lutte. Qui n’a pas lutté n’a pas vécu. »
(Mort) : « La mort sans l’Eglise est sans grandeur. Elle a l’air un peu d’une formalité administrative, d’une opération d’arithmétique physiologique, d’une soustraction charnelle : un tel y était. Il n’y est plus. Ca fait moins un. A qui le tour ? »
(Optimisme) : « Autant l’optimisme béat, c’est-à-dire inactif, est une sottise, autant l’optimisme, compagnon de l’effort, est légitime. »
(Panthéon) : « Le dépotoir de la IIIè République. »
(Politique) : « Le plus simple, quand on a peur des juifs et des francs-maçons, est de ne pas faire de politique et de planter ses choux. »
(Réactionnaire) : « Je suis tellement réactionnaire que j’en perds parfois le souffle ! »
(République) : « La République a tué mon fils, moi je tuerai la République. »
(Suffrage universel) : « Le suffrage universel est stupide. Il n’a ni yeux, ni oreilles, ni odorat, ni même toucher. Il n’a qu’un ventre, que des appétits, que des besoins immédiats et sommaires. »
(Sur Anatole France) : « C’est un Socrate extrêmement timide, à qui la seule vue de la ciguë donnerait immédiatement la colique. »
(Sur Aristide Briand) : « Il émane de lui une odeur qui me plaît : une odeur de fin de régime. »
(Sur Aristide Briand) : « Il marche de son allure rapide de vipère qui se fraye un chemin dans la vase. »
(Sur Calman-Lévy) : « Hideux petits juifs mondains et trifouilleurs, nourris des boyaux des écrivains français. »
(Sur Charles Leconte de Lisle) : « Il est de ces auteurs impeccables qu’il conviendrait de lire entre deux draps chauds avec une boule aux pieds. J’ajoute à ma grande honte que, même ainsi muni, je dormirais bien vite. »
(Sur Edmond Rostand, auteur de Cyrano de Bergerac) : « Mauvais écrivain dont la pauvre ingéniosité, faussement héroïque, et le boursouflement lyrique, sont heureusement taris. »
(Sur Emile Zola) : « Il avait le goût du déshonneur, de la déchéance et de la mort de son prochain, comme d’autres aiment le vin et les jolies filles. »
(Sur Georges Clémenceau) : « C’est une tête de mort sculptée dans un calcul biliaire. »
(Sur Georges Clémenceau) : « Il a toujours profondément méprisé la nature humaine, en raison même de l’échantillon que lui renvoyait son miroir. »
(Sur Léon Blum) : « Sorte de lévrier hébreu, minaudant et hautain, à la parole facile et pédante. »
(Sur Léon Gambetta) : « Large comme une table de douze couverts et rouge comme quelqu’un qui vient d’avaler de travers un drapeau. »
(Sur Marc Sangnier) : « Sa langue, trop bien pendue, lui sert de doctrine. Je le comparerais à une tartine dont le beurre serait le néant. »
(Sur Marc Sangnier) : « Voletant à l’extrême-gauche, dans le sillon du socialisme révolutionnaire, avec des ailes de plâtre rouge achetées rue Saint-Sulpice. »
(Sur Paul Doumer) : « Pauvre larve politicienne qui a l’air, physiquement et moralement, d’avoir été prise entre deux portes. »
(Sur Paul Painlevé) : « Un soir glacé de novembre, je lui administrai, d’une voix de stentor, une engueulade soignée. Il m’écoutait balbutiant, effaré, clignotant, sans m’interrompre, et, quand j’eus achevé mes vociférations, il me serra la main, me remerciant de lui avoir dit la vérité, c’est-à-dire qu’il était un fourbe, un incapable et un cochon. »
(Vieux) : « La sensualité sénile me fait mal au cœur. Les vieux devraient toujours être bien propres. »

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