Léon Daudet

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Léon Daudet traîne derrière lui une réputation des plus sulfureuses, auteur repoussoir, il fut bien souvent tout à la fois, nationaliste et royaliste, antisémite et antigermaniste. Hormis quelques biographes perspicaces, personne ne s’est guère aventuré à écrire sur lui après 1945 : il est longtemps resté dans l’oubli, d’autant que son œuvre romanesque, inégale, n’a pas racheté son œuvre critique. Ce silence réprobateur tranche avec l’audience confortable qu’il avait acquise de son vivant.

Difficile à arrêter, Daudet fut tour à tour ou simultanément: médecin, romancier, critique, mémorialiste, biographe, pamphlétaire, activiste, exilé, duelliste, député, grand amoureux, procureur, orateur, journaliste, historien, gourmet, adepte des bordels et de l’église, républicain et monarchiste, père de famille, chef de parti, auteur de plus de cent livres.  Homme paradoxal, capable du pire comme du meilleur, Daudet possédait un tempérament sanguin et jouisseur, il appréciait les hommes possédés par l’amour de la vie et de l’esprit. Bien que doté d’une culture extraordinaire dans tous les domaines artistiques, il s’est trompé, gravement parfois. Oui, il a été injuste, grossier, outrancier, approximatif, répétitif, colérique. Mais en neuf vies (et plus), il est humainement impossible d’avoir tant écrit, d’avoir vécu autant, sans se tromper jamais, et c’est pourquoi on ne peut que pardonner ses faiblesses à ce diable d’homme.. Est-il bon, est-il méchant ? Là n’est plus la question car le brio fait tout supporter et beaucoup pardonner.

Si Léon Daudet restera surtout pour son oeuvre de mémorialiste, de polémiste et de critique littéraire, ses romans se révèlent dans l’ensemble plus que moyens. L’écriture de Daudet est typiquement un style de droite, à la fois puissant, riche, fleuri, et carré néanmoins. Un jaillissement constant, sans tarissement. À quoi s’ajoute une bonne humeur, une verve et un esprit rabelaisien  qui lui sont en propre et ont quelque chose de revigorant et de roboratif.  A dire vrai, Léon Daudet a un peu trop ébloui ses contemporains par ses dons jupitériens de polémiste, par le massacre joyeux des crétins, des traîtres, des routines, des conventions et des dessus de pendule auquel il se livrait chaque matin pour que sa mémoire se propage, mais une pantagruélique alchimie lui a néanmoins permis de se transmuer pour influencer quelques plumes stridentes jusqu’à nos jours.. 

 

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Léon Daudet est un écrivain, journaliste et homme politique français, né le 16 novembre 1867 à Paris 4e et mort le 30 juin 1942 (à 74 ans) à Saint-Rémy-de-Provence.
Léon Daudet est le fils aîné d’Alphonse Daudet et de son épouse, Julia née Allard, le frère de Lucien Daudet et d’Edmée Daudet, future Mme André Germain. Son père, écrivain renommé mais aussi homme enjoué et chaleureux, a beaucoup d’amis. Les réceptions du jeudi de Mme Daudet attirent de nombreuses personnalités du monde de la culture. « Fils d’un écrivain célèbre et qui avait non seulement le goût, mais la passion des échantillons humains, depuis le vagabond de la route jusqu’au plus raffiné des artistes, j’ai été en relation avec beaucoup de gens3 ». Aussi Léon fréquente-t-il dès son enfance des écrivains et des journalistes, les uns, comme Gustave Flaubert, visiteurs épisodiques, les autres, comme Edmond de Goncourt, presque membres de la famille. Maurice Barrès, Émile Zola, Édouard Drumont, Guy de MaupassantErnest Renan, Arthur Meyer, Gambetta, entre autres, marquent ses souvenirs d’enfance. Il est également ami de jeunesse de Marcel Proust, alors inconnu.

Quoiqu’ayant bénéficié, lors de ses débuts à Paris, de la protection de l’impératrice Eugénie et du duc de Morny, Alphonse Daudet se targue de sentiments républicains, qu’il communique à son fils. Les grands hommes, chez les Daudet, outre la figure tutélaire de Victor Hugo, sont successivement Gambetta et Clemenceau. Au soir de la victoire électorale de Boulanger à Paris, le 27 janvier 1889, Léon Daudet et ses camarades étudiants lancent à tue-tête, dans les rues du Quartier Latin, des slogans hostiles au général.

Déjà, Léon Daudet est sensible aux sirènes de l’antisémitisme. La révélation antisémite lui est donnée en 1886 par la lecture de La France juive, d’Édouard Drumont, que son père fait publier chez Flammarion et Marpon en 1886. Dès lors, il le promeut au rang des grands génies de son temps. Eugen Weber parle d’une adhésion à la ligue antisémite dès la fin de la crise boulangiste, sans citer de source.

Après de brillantes études au lycée Louis-le-Grand, où il reçoit l’enseignement du philosophe kantien Auguste Burdeau, qui a déjà été, à Nancy, le professeur de Maurice Barrès, et qui entreprend une carrière parlementaire et ministérielle, il entame en 1885, des études de médecine qu’il mène jusqu’au bout, thèse exceptée. Il voit de l’intérieur le monde médical et fréquente des sommités comme Charcot jusqu’à son échec au concours de l’internat, en 1891. Cette expérience lui permet d’écrire Les morticoles (1894), caricature amère du monde médical, qui le fait connaître.

Son premier roman, L’Héritier, paraît en 1892, en feuilleton dans La Nouvelle Revue de Juliette Adam. En 1900, il est critique de théâtre au journal Le Soleil, collabore au Gaulois et à La Libre Parole. Il débute ainsi une carrière d’écrivain et de journaliste qu’il continue à un rythme enfiévré jusqu’à sa mort : il laisse environ 9 000 articles et 128 livres dont une trentaine de romans, une quinzaine d’essais philosophiques, des ouvrages de critique littéraire, des pamphlets (une dizaine), de l’histoire, et enfin ses Souvenirs, publiés avec succès de 1914 à 1921 qui restent son premier titre de renommée littéraire.

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Le 12 février 1891, à Paris, il épouse Jeanne Hugo, petite-fille de Victor Hugo (celle-là même que le poète a célébrée dans L’art d’être grand-père), sœur de son meilleur ami Georges Hugo, à la mairie du XVIe arrondissement. Le mariage est civil, Victor Hugo ayant défendu à sa descendance la pratique du mariage religieux. Ce mariage lui fait découvrir de l’intérieur le monde qui gravite autour du poète national : sa famille et le parti républicain. Le beau-père de son épouse est Édouard Lockroy, homme de gauche, député de 1871 à 1913, ministre de 1886 à 1899. Le ménage n’est pas heureux et, le 21 décembre 1894, Jeanne quitte le domicile conjugal. Le divorce est prononcé l’année suivante. Jeanne Hugo épouse en secondes noces l’explorateur Jean-baptiste Charcot, puis en troisième noces un capitaine grec, Michel Négroponte. Pour expliquer l’antiparlementarisme et l’antirépublicanisme de Léon Daudet, Eugen Weber a parlé de réaction contre le clan Hugo et de haine pour Lockroy.

Quelques jours après le départ de Jeanne, Léon Daudet, accompagné de Maurice Barrès, assiste, pour le compte du Figaro, à la dégradation du capitaine Dreyfus. L’article qu’il rédige alors fait forte impression, tant l’écrivain y verse son venin méprisant de polémiste. Ses formules sont restées célèbres : « il n’a plus d’âge. Il n’a plus de nom. Il est couleur traître. Sa face est terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto » (Le Figaro, 6 janvier 1895). Léon Daudet reste toute sa vie persuadé de la culpabilité de Dreyfus.

La publication de la brochure de Bernard Lazare, en novembre 1896, ne l’ébranle pas. Ce n’est pas le cas de tous, parmi son entourage. Le 7 décembre 1897, il assiste au premier dîner des balzaciens, lors duquel est consommée la rupture entre écrivains dreyfusards (Zola, France) et antidreyfusards (Barrès, Coppée, Bourget). Si Zola est encore de ceux qui, quelques jours plus tard, portent les cordons du poêle, lors des obsèques d’Alphonse Daudet, Léon le poursuit bientôt de sa haine, surtout après la publication du J’accuse. Alors qu’il est à même, plus tard, de reconnaître les vertus littéraires d’un Gide ou d’un Céline, il ne cesse de dénoncer l’influence néfaste de Zola sur la littérature et s’obstine à le surnommer « le Grand Fécal ».

S’il est encore républicain, Léon Daudet s’affiche alors clairement comme nationaliste et clérical. Le 19 janvier 1899, il assiste, avec sa mère, à la première réunion de la Ligue de la Patrie française, dont l’un comme l’autre ont été parmi les premiers adhérents. La même année, il entre dans la rédaction du Soleil, puis, en 1900, dans celles du Gaulois et de la Libre parole. Là, il se livre sans retenue au combat antidreyfusard et nationaliste, regrettant que ses appels à la résistance violente contre les ennemis de la Patrie et de la Religion ne soient pas suffisamment relayés par la presse dans laquelle il s’exprime. Ses attaques personnelles lui valent de multiplier les duels. Le premier l’oppose, en 1901, au député socialiste Gérault-Richard. En 1901 toujours, son antiparlementarisme s’exprime dans un ouvrage polémique : Le pays des parlementeurs.

Émancipé de l’ombre tutélaire de son père, Léon Daudet est devenu un homme d’influence. Exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt, il est chargé, en 1900, au terme d’un procès avec les héritiers de l’écrivain, de mettre sur pied l’Académie Goncourt, dont il est élu l’un des dix membres. Au printemps 1903, il entre dans le comité exécutif de la Fédération nationale antijuive de Drumont, sans pour autant s’engager dans un militantisme actif.

Bien qu’il connût déjà Charles Maurras et Henri Vaugeois, c’est sa rencontre en 1904 avec le duc d’Orléans qui décide de sa vocation monarchiste, vocation renforcée par son mariage, en 1903, avec sa cousine Marthe Allard, qui partage ses idées.

L’affaire des fiches (1904), suivie de l’affaire Syveton, dans laquelle il s’obstine à voir un assassinat, renforcent son engagement dans la politique réactionnaire et anti-parlementaire. En 1908, il est l’un des fondateurs, avec Charles MaurrasHenri Vaugeois et Maurice Pujo, du quotidien L’Action française dont le financement est largement assuré par l’héritage que son épouse reçoit de la comtesse de Loynes, l’égérie de Lemaître et de la Ligue de la patrie française, dont il fréquente le salon. Il devient éditorialiste et rédacteur en chef, puis codirecteur à partir de 1917, tandis que son épouse tient la rubrique culinaire sous le pseudonyme de « Pampille ».

Léon Daudet est dès lors une figure de la vie culturelle et politique : articles polémiques au style populaire, vif et amusant, charriant les injures, voire les appels au meurtre, mais aussi essais, livres d’histoire et romans se succèdent à un rythme soutenu. Le personnage est un colosse truculent, sanguin, pittoresque, mangeant, buvant (plusieurs bouteilles de bourgogne par repas), écrivant, discourant sans cesse. Celui qu’on surnomme « le gros Léon » défraye la chronique, autant par ses écrits que par les duels que lui valent ses insultes et les coups qu’il donne ou reçoit au cours de manifestations qui se terminent souvent au poste.

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À partir de 1912, il entame une campagne dénonçant une prétendue infiltration des milieux des affaires et de la politique par des agents à la solde de l’Allemagne, campagne pour laquelle il produit de faux documents, ce qui lui vaut d’être condamné pour diffamation en 1913. Il continue cependant à répandre des accusations, souvent à tort, qui mènent à l’arrestation de Miguel Almereyda (affaire du Bonnet rouge et du Chèque DUVAL) lors de la Première Guerre mondiale en 1917, suivie de celles de Louis Malvy et de Joseph Caillaux, accusés de forfaiture et qu’il aurait voulu voir fusillés en compagnie d’Aristide Briand. L’ensemble de ses allégations furent « entièrement réfutées. » Son livre L’Avant-Guerre, paru le 5 mars 1913, voit ses ventes passer de 12 000 exemplaires à 20 000 en début du conflit. Entre fin 1914 et début 1916, il s’en vend 50 000 exemplaires de plus. C’est grâce à la persévérance de Léon Daudet que l’enquête contre Louis Malvy sera poursuivie, condamnant Louis Malvy à l’exil pour trahison. Les allégations de Léon Daudet seront confirmées par l’enquête judiciaire.

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Aristide Briand, onze fois Président du Conseil, huit fois ministre des Affaires Étrangères, est véritablement sa « tête de turc », qui avait inspiré à Clemenceau ces mots : « Un cabinet qui parle de la guerre sans jamais la faire » et « un pur-sang (lui) ne peut faire attelage avec une grenouille ».

Briand personnifie à ses yeux « la nocivité de la démocratie » et justifie sa haine du régime républicain. Dans ses mémoires politiques, il ne cesse de le traîner dans la boue, le faisant passer pour une « gouape », voire un « maquereau » ou un « souteneur ». Il justifie ces injures par une affaire d’outrage à la pudeur commis au « pré de Toutes Aides », quartier actuellement bien connu de Saint-Nazaire, et où il aurait trempé, et qui l’aurait fait condamner par le tribunal de Redon à un mois de prison avec sursis, le 2 novembre 1891. Ce jugement aurait été confirmé par la cour d’appel de Rennes le 2 février 1892, avant d’être définitivement annulé par le tribunal de Poitiers quelques années plus tard. Ce fait semble corroboré dans un ouvrage intitulé Homosexualité et Prostitution masculine à Paris-1870 à 1914, écrit par Régis Revenin et paru aux Éditions l’Harmattan. Cet ouvrage fait mention d’un article du journal de l’époque « L’autorité », devise : « Pour Dieu, Pour la France », interpellant tout à la fois Louis Lépine, Préfet le police, Georges Clemenceau, Président du Conseil, et dont le Ministre de la Justice, lors de la parution de l’article en question, les 13 et 14 mai 1908, n’était autre qu’Aristide Briand lui-même. Bien que l’esprit du passage du livre ci-dessus référencé démontre surtout l’exploitation faite des déviances de comportement réelles ou supposées dans le milieu politique des débuts du vingtième siècle pour déstabiliser les adversaires politiques de tous bords, la précision des faits et des dates est assez troublante, ce qui n’a pu échapper au sens aigu d’observation du « Gros Léon », relié par sa « goualante » méridionale et son gout immodéré de la polémique.

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De 1919 à 1924, il est député de l’Union nationale à Paris, principal porte-parole des nationalistes et, même s’il estime plus tard avoir perdu là quatre ans et demi de sa vie, les occasions ne lui manquent pas d’animer les débats par ses boutades et ses invectives. Il est battu en 1924. Lire à propos de cette période « Député de Paris », publié vers 1932.

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En 1923, son fils Philippe, âgé de quatorze ans, fait une fugue, tente de s’embarquer au Havre pour le Canada, puis rentre à Paris, où il prend contact avec des milieux anarchistes. Quelques jours plus tard, il se suicide dans un taxi. Une lettre à sa mère annonçait son intention de mettre fin à ses jours. Léon Daudet affirme dans un premier temps que son fils est mort d’une méningite, puis, quand le suicide est rendu public, il refuse toujours de l’admettre, soutient que son fils a été assassiné et porte plainte pour homicide volontaire et complicité contre plusieurs hauts fonctionnaires de la Sûreté Générale, accusée d’être une police politique au service du régime républicain. Le procès ayant confirmé le suicide et conclu à un non-lieu contre les inculpés, Léon Daudet refuse le verdict. Une « enquête » est publiée jour après jour dans l’Action française. Accusant de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme.

En 1927, ayant épuisé tous les recours et se disant victime d’une machination policière, Léon Daudet transforme pendant quelques jours les locaux de l’Action française en Fort Chabrol avant de se rendre. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard par les Camelots du roi, qui sont parvenus, détournant les communications téléphoniques de la prison et déployant des dons d’imitateurs, à faire croire à son directeur que le gouvernement lui ordonnait d’élargir discrètement le journaliste monarchiste et, pour faire bonne mesure, le député communiste Pierre Sémard.

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De retour à Paris après avoir été gracié, il reprend sa place au journal et participe activement à la vie politique : il dénonce la corruption du régime, il prédit la guerre, soutient le fascisme de Mussolini mais redoute le relèvement de l’Allemagne et espère, lors de la manifestation du 6 février 1934, la chute de la République (la « Gueuse »), dénonçant Camille Chautemps (démissionnaire de la présidence du conseil depuis quelques jours en raison de l’affaire Stavisky) comme le « chef d’une bande de voleurs et d’assassins ».

Il souhaitait depuis plusieurs années l’arrivée du Maréchal Pétain au pouvoir lorsque la défaite amène, pour reprendre l’expression de Charles Maurras, la « divine surprise ». Mais l’occupation allemande désole ce patriote résolument latin et viscéralement antigermanique, qui a depuis les années 1920 beaucoup tempéré son antisémitisme.
Il meurt en 1942 à Saint-Rémy-de-Provence, dans le pays des Lettres de mon moulin. Sa tombe est visible au cimetière de Saint-Rémy.

Il entreprend la rédaction de ses mémoires à quarante-sept ans en 1914, voulant offrir à ses lecteurs « un tableau véridique sans l’atténuation qu’apporte aux jugements un âge avancé ». Il les intitule Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. Il a, dès son enfance, côtoyé des écrivains (du salon d’Alphonse Daudet au grenier Goncourt, du salon de Mme de Loynes à la création de l’Académie Goncourt), des scientifiques, des hommes politiques, des journalistes (du Gaulois au Figaro), des hommes de théâtre, et a été proche de nombre d’entre eux. Son sens de l’observation, son style enlevé et sa férocité lui ont permis de graver à l’eau forte des milliers de pages de portraits et d’anecdotes qu’on dirait saisis sur le vif.

« Nul n’a su comme lui faire le portrait au vitriol de ses contemporains, esquisser une silhouette en quelques traits mordants, décerner des surnoms qui collent à la peau, trouver la formule assassine qui étend raide l’adversaire, décrire avec une verve prodigieuse les ridicules d’un salon, d’une académie, d’une assemblée parlementaire, d’un tribunal, évoquer l’ambiance hallucinante des hôpitaux de sa jeunesse. Tout un monde, toute une époque, ressurgissent sous sa plume, avec les couleurs de la vie même. », rappelle Bernard Oudin, qui a établi les notes de l’édition de Léon Daudet : souvenirs et polémiques dans la collection Bouquins (1992).

Si ses romans – il poursuit toute sa vie une carrière de romancier avec un insuccès littéraire à peu près total – ont beaucoup vieilli, si son œuvre de polémiste ne suscite plus l’intérêt, ses Souvenirs restent une mine pour tous ceux que la IIIe République intéresse. Ils révèlent un réel bonheur d’écriture, surtout lorsqu’il s’agit de traîner dans la boue tel ou tel de ses ennemis politiques, notamment parmi les juifs et les dreyfusards. Comme si son incontestable talent ne pouvait s’épanouir que sur le terreau de la contestation, de la contradiction.

Mais ses jugements à l’emporte-pièce et ses partis pris souvent dictés par ses haines politiques n’empêchent pas des opinions originales et un anticonformisme qui l’a parfois fait classer dans les « anarchistes de droite », et lui a même permis de défendre des œuvres ou des auteurs auxquels son entourage traditionaliste était hostile. Ainsi a-t-il fait obtenir en 1919 le Prix Goncourt à Marcel Proust (pourtant de mère juive et surtout dreyfusard) qui le lisait et est resté son ami (Proust lui dédie Le côté de Guermantes), tenté sans succès de le faire attribuer à Céline pour Voyage au bout de la nuit, ouvrage alors honni par les patriotes, écrit, au grand dam de son clan, un article élogieux sur André Gide, loué Picasso et confié « qu’il n’a pas connu d’idéaliste plus complet que Marcel Schwob », alors que celui-ci était juif et dreyfusard.

«Le libéralisme, c’est l’individualisme, donc l’anarchie édulcorée. Il aboutit, en fait, à la finance, à la pire et à la plus dure des tyrannies : celle de l’or. Inutile d’insister sur le mécanisme par lequel il annihile toute originalité de pensée, puisqu’il ne table jamais que sur des moyennes»

 Hervouët François-Xavier

« Léon Daudet, un réactionnaire aux avant-gardes »

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Personnage controversé de son vivant, l’homme a occulté l’écrivain, qu’Hannah Arendt range dans la catégorie des « nihilistes », lorsqu’elle condamne « l’élite de jeunes intellectuels » formée par Barrès, Maurras et Daudet, au nom de l’antisémitisme qu’ils professent ouvertement, élite qu’elle rend coupable des crimes d’un Jules Guérin ou d’un Max Régis : « leur philosophie du pessimisme et leur délectation devant un monde condamné furent les premiers signes de l’effondrement imminent de l’intelligentsia européenne » [1][1] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, L’Antisémitisme,…. Antoine Compagnon, reprenant les analyses de Raymond Aron, notait déjà à propos de Brunetière qu’Hannah Arendt « paraît s’ingénier à ne pas voir les drames de conscience qui déchiraient les hommes ». Antisémite, mais surtout antigermanique viscéral, Daudet lui-même reconnaîtra sur le tard qu’il est revenu de son antisémitisme, dans Paris vécu, paru en 1930 : « je ris quand j’apprends que des personnes me croient encore dans le même état moral vis-à-vis des fils de Sem qu’il y a trente ou vingt-cinq ans » [3][3] Voir Paris vécu, in Souvenirs et polémiques, Paris,…. Ce qui ne l’empêchera pas de continuer à assimiler juifs et allemands, peu avant qu’Hitler conçoive la « solution finale ».

Il n’est pas ici question de ré-instruire le procès de l’homme Léon Daudet, irrécupérable sur bien des points, mais d’interroger son œuvre critique, extrêmement abondante et sujet à polémiques lors de sa parution. Apparemment antimoderne, au sens où Antoine Compagnon définit cette notion à propos de Péguy , Daudet, à la suite de son maître Maurras, condense de manière particulièrement prégnante le refus des conceptions historique, philosophique, morale, théologique et esthétique, héritées du XIXe siècle, même si son antimodernisme est aussi un rationalisme optimiste qui le place, plus que beaucoup d’autres, plus que Thibaudet par exemple, aux avant-gardes artistiques, tant littéraire (Proust lui doit l’attribution du prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Céline un soutien sans faille pour Voyage au bout de la nuit), que picturale (il fut l’un des premiers à mettre en avant l’œuvre de Picasso) [5][5] Voir à ce sujet l’hommage pour le moins surprenant… ou musicale (sa défense de Pelléas et Mélisandre de Debussy). Réactionnaire et avantgardiste, la figure de Léon Daudet est d’emblée duelle.

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L’aspect le plus immédiatement visible de son œuvre critique est bien l’aspect polémique ; la mystique républicaine, scientifique et historique du progrès, fer de lance des utopies dix-neuviémistes, trouve en Daudet, « benjamin de la République » [6][6] Jean-Noël Marque, Léon Daudet, Paris, Éditions Fayard,…, un de ses plus farouches opposants. Coïncidence troublante, même si elle n’est que le fruit d’une chronologie de hasard, la vie de Léon Daudet, le contempteur le plus virulent sans doute du parlementarisme, épouse les sinuosités de l’histoire de la Troisième République. Né trois ans avant l’effondrement du Second Empire, il meurt en 1942, deux ans après la fin du régime qu’il n’a eu de cesse de fustiger. D’emblée inactuel, donc, le fils d’Alphonse Daudet, dès sa vingtième année, s’inscrit en réaction contre son siècle :

Né dans le dernier tiers du XIXe siècle et mêlé, par la célébrité paternelle, à l’erreur triomphante de ses tendances politiques, scientifiques et littéraires, j’ai longtemps participé à cette erreur, jusqu’à environ ma vingtième année. Alors, sous diverses influences, notamment sous le choc des scandales retentissants du régime, puis de la grande affaire juive, et des réflexions qui s’ensuivirent, le voile pour moi se déchira. Je reconnus que les idées courantes de nos milieux étaient meurtrières, qu’elles devaient mener une nation à l’affaiblissement et à la mort, et que baptisées dans le charnier des guerres du premier Empire, elles mourraient sans doute dans une autre charnier pire [7][7] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., Introduction, p…..

C’est ainsi que le voit Bernanos, tel Chateaubriand, « Inutile Cassandre », prophète du désastre, dans Les grands Cimetières sous la lune :

Plus qu’aucun des nôtres, au contraire, il est fait pour la sueur d’agonie, pour cette autre espèce de larmes purificatrices, plus intimes et plus profondes, que virent couler, une nuit entre les nuits, les oliviers prophétiques. Certains êtres que rien n’assouvit, ne sauraient trouver leur rafraîchissement dans l’eau vive promise à la Samaritaine, il leur faut le fiel et le vinaigre de la Totale Agonie [8][8] Georges Bernanos, Les grands Cimetières sous la lune,….

Dans le tragique d’un destin assumé, il se rapprocherait de Sorel ou Péguy. Combat d’arrière-garde plus que d’avant-garde sans doute, dans le refus de la modernité scientifique, dans celui de voir la critique littéraire entre les mains des positivistes. Pour autant, Daudet est de ces personnages bicéphales, qu’on ne peut réduire au polémiste virulent et vitupérant. En cela aussi, il s’éloigne des antimodernes, dans le retravail, avec une constance qui pourrait tenir de l’acharnement si l’humour n’était aussi présent, des mêmes portraits, des grands hommes politiques et littéraires. Pour Julien Benda, « c’est du tir à la carabine. Il écrit n’importe quoi, calomnie les gens en se tordant de rire » [9][9] Voir Bernard Oudin, Préface aux Souvenirs et polémiques,….

Ce serait oublier un peu vite cet acharnement même à portraiturer sans cesse les mêmes figures politiques et littéraires du XIXe siècle ; la répétition indique déjà un programme, l’intention de dresser un panorama sans cesse affiné et réaffirmé. Plus encore, c’est oublier que dans ce travail de mémorialiste, le vitriol le dispute à l’admiration : derrière le polémiste perce le mémorialiste. C’est, exemple parmi tant d’autres, Balzac contre Sand et Hugo, Baudelaire contre le Parnasse, Leconte de Lisle, Heredia et Régnier en tête : Daudet raisonne par confrontation, évaluation comparative. Ainsi dans la conclusion du Stupide XIXe siècle : « je fais seulement remarquer qu’à ces valeurs véritables, authentiques, ont été préférées, par le siècle, en général, des valeurs fausses. Nous l’avons vu, chemin faisant : Hugo a été préféré à Mistral, Taine à Fustel. L’influence d’un Renan a été infiniment supérieure à celle d’un Joseph de Maistre » [10][10] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1327.. Ce que souligne Marcel Proust, qui distingue justement le polémiste du mémorialiste, et parle de « double état que nous avons de la pensée de Léon Daudet, dans sa polémique et dans ses souvenirs », ou encore :

Je veux parler impartialement de ce dédoublement du regard, considérant les mêmes êtres, sous l’aspect de l’action et sous celui de la rêverie, et dire qu’il me donne dans ses livres de Souvenirs, au-delà de la verve inouïe du récit et de la peinture, l’impression mystérieuse d’une espèce d’âge d’or [11][11] Marcel Proust, « Un esprit et un génie innombrables :….

En cela, il est fidèle à Maurras, dans sa préférence pour les écrivains « classiques » du XIXe siècle. Le culte qu’il voue à Barbey d’Aurevilly n’a de mesure que la haine viscérale à l’encontre de Zola. Lui-même souligne à plusieurs reprises la sincérité qui l’habite dans cette entreprise de réévaluation du XIXe siècle, et prend soin de distinguer le polémiste du mémorialiste :

Il n’entre nullement dans mes intentions d’écrire ici un pamphlet. Je veux montrer les choses et les gens dans leur lumière de l’époque, quitte à noter par la suite leurs déformations et leurs dégradations. Je n’atténue rien mais je ne force rien. Ces pages n’auront aux yeux des lecteurs qu’un mérite : la sincérité dans l’exactitude [12][12] Fantômes et vivants, op. cit., p. 21..

A la fois en retard et en avance sur son temps, il n’est pas pour autant nostalgique, passéiste ou pessimiste, disciple en cela de Maurras qui, à l’âge de vingt ans, lui apporte une révélation qui éclairera le sens de ses engagements à venir. Davantage sceptique par esprit critique — son modèle reste tout au long de ses écrits les Essais de Montaigne, plus que Les Pensées de Pascal — il n’identifie pas réaction et retour en arrière, dans la nostalgie d’un âge d’or perdu. En cela, il est loin des antimodernes, ce que soulignait déjà Maurice Clavière en 1943, pour qui Daudet incarnait le contre-courant d’une décadence.  Ses Souvenirs sont en effet écrits contre le mal du siècle précédent, la décadence. Contre le prétendu esprit de progrès, Daudet ne cessera de polémiquer et d’affirmer la déchéance continue d’un siècle qui se complairait dans ses « chimères démocratiques » [14][14] Fantômes et vivants, op. cit., p. 10. en passant à côté de ses génies littéraires. Plus grave encore, l’idéal démocratique est pour lui une erreur funeste :

On aura beau tourner et retourner la question dans tous les sens, on en arrivera toujours à ce point que des millions de français ont payé de leur vie les sottises, même solennelles, même rythmées, même et surtout grandiloquentes, issues d’abord de la Réforme, puis de la Révolution, et vénérées au XIXe siècle [15][15] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1328..

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Dès lors, la critique de Daudet est résolument moderne, dans l’affirmation réitérée que la France connaît aujourd’hui le « chemin de la délivrance ». Il s’agit bien de lier ici réaction et modernisme, ou plus exactement de voir en quoi cet antimoderne est aussi profondément moderne, car authentiquement réactionnaire. C’est sans doute là un trait fondamental de Daudet, que met en valeur Proust, qui le compare à Saint-Simon, alors que pour Pierre Dominique, il semble surgi tout droit du XVIe siècle.Montaigne ou Saint-Simon, qu’importe, Daudet est inactuel, réactionnaire et moderne, comme lui-même aime à se définir. Ainsi, dans Le stupide XIXe siècle, à propos des libéraux :

Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réactionnaire. Est-il rien de plus beau, de plus net, de plus harmonieux, de plus efficace aussi, je vous le demande, que de s’affirmer en réaction contre la sottise et le mal, ceux-ci eussent-ils pour eux le nombre et la force ? Comment le corps humain sort-il de la maladie ? Par la réaction. […] Que nous dit la Raison ? qu’il faut réagir. C’est la vie et c’est le salut. Mais qu’il faut réagir à fond, et persister dans la voie de la réaction choisie, si l’on veut aboutir à quelque chose [17][17] « Stupidité de l’esprit politique », Le Stupide XIXe….

Pour lui, la réaction n’est donc pas un retour en arrière, mais une reconstruction, ce qu’il souligne à de nombreuses reprises, notamment dans Vers le Roi : la réaction est la promesse d’une victoire :

Il est urgent de montrer à la nouvelle génération les erreurs de sa devancière, de lui faire voir à quel point elle a raison de tourner le dos aux chimères démocratiques, qui nous ont mis là où nous en sommes. Il m’a paru que mon expérience, que mes épreuves rendraient ainsi service aux admirables garçons qui se lèvent en ces jours contre la république, pour le salut de leur nationalité en péril. Éclairé par la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et commande la quadruple santé militaire, littéraire, scientifique et artistique d’un splendide pays tel que le nôtre, éclairé par la doctrine du grand Maurras, je me retourne vers les ténèbres où nous nous agitions il y a vingt-cinq, quinze et dix ans et j’extrais nos larves, nos vaines rumeurs, nos nuées. Camarades, voici le paquet, voici les écoles que nous avons faites. Ah ! Combien vous avez de bonheur de ne plus croupir dans ces insanités, de connaître le chemin de la délivrance ! [18][18] Fantômes et vivants, op. cit., p. 10.

Réactionnaire, Daudet est alors avant tout un redresseur de torts impénitent, acharné à promouvoir, contre la prévalence du romantisme, une autre littérature — celle qui hérite et suit la filiation des véritables modernes : les classiques.

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AUX RISQUES DE LA POLITIQUE

Si Roland Barthes définit la littérature de gauche comme « production des écrivains de gauche », c’est-à-dire fruit d’une idéologie, il précise aussitôt que « notre enquête doit commencer, dans ce moment où les écrivains de gauche, définis et rassemblés par les opinions qu’ils professent […] s’effacent pourtant derrière leur œuvre, imposent silence à leur personne et laissent apparaître derrière eux la littérature dans sa solitude et son énigme, debout sous le regard véritable de l’Histoire » [19][19] Roland Barthes, « Écrivains de gauche ou littérature…. Par-delà les options idéologiques que la littérature servirait, existe-t-il chez Daudet autre chose qu’une « disculpation de la littérature », pour reprendre encore une expression de Barthes ? Autrement dit, l’idéologie a-t-elle réduit à rien le nécessaire silence d’une littérature qui ne s’inscrirait qu’au regard de l’Histoire ?

S’attaquant au XIXe siècle, sa bête noire, celle qui lui inspira les pages les plus cinglantes, dans l’emploi d’une ironie mordante, la critique de Daudet se veut avant tout systématique — politique, littéraire, philosophique, morale, scientifique, pour suivre l’ordre des chapitres du Stupide XIXe siècle. Lui-même fut tour à tour étudiant en médecine, romancier, journaliste, critique littéraire, mémorialiste, homme politique. Aborder sa critique, c’est donc, avant tout, saisir l’entreprise même de la critique dans le sens que lui assigne Daudet. Ainsi, dans l’avant-propos de Études et milieux littéraires,

La critique littéraire n’a jamais été qu’un chapitre de cette critique générale qui contrôle les phénomènes de la vie. Ce point de vue, cependant fort simple, paraît avoir échappé à la plupart des écrivains, même réputés, qui ont esquissé ou dressé des tableaux et tableautins de notre histoire littéraire; il n’a pas échappé aux érudits du XVIe et du XVIIe siècles — dont Montaigne est le type achevé — qui, par delà les textes, cherchaient l’homme, le style et les causes, avec le moyen de les rattacher [20][20] Études et milieux littéraires, Paris, Éditions Grasset,….

L’idéal critique de Daudet tient tout entier dans ces quelques lignes, qui expliquent ses réticences à l’égard de Taine. Être le Montaigne de son siècle, non le critique « pontifiant, et en bonnet carré » [21][21] Ibid., p. 21. dans les salons, type comique que Daudet voit tout droit sorti de Molière. Il ne suffit en effet pas pour lui d’étudier le milieu pour comprendre l’œuvre; il faut aussi appréhender la littérature dans la production littéraire d’un écrivain ou d’un groupe littéraire comme singularité, c’est-à-dire résistance au milieu, « la platitude, ou l’insincérité ou l’incompréhension environnante » [22][22] Ibid., p. 3. Sur Baudelaire, Verlaine et Moréas, voir…. D’où la mise en avant de Baudelaire, qui « apparaissait à ses contemporains, saturés de sottise, comme inclassable, comme morbide », alors que Daudet voit en lui « le coup de vent du XVIe, sur les chemins du Vendômois ». En cela, Daudet critique se rapproche une fois encore des vues de son maître Maurras, qui voit par exemple dans l’œuvre poétique de Renée Vivien un « baudelairisme central, profond, générateur » [23][23] Charles Maurras, Le Romantisme féminin, Paris, Éditions…. Baudelaire, aristocrate de l’esprit et du style, rejoint ainsi Ronsard. Même constat pour Verlaine, « aristo du sentiment », et plus encore pour Moréas, « poète divin », à qui « l’amer et orgueilleux breuvage de la méconnaissance fut versé à pleines coupes, suprême libation d’un siècle détaché du lyrisme naturel, uniquement attentif aux rhéteurs, aux hurleurs et aux échevelés des deux sexes ». Pour Balzac, Daudet est encore plus explicite :

Brave Balzac, courageux Balzac, que de fois j’ai songé à lui, à sa jugeote tourangelle, en exil parmi ces nains boursouflés, à sa bonhomie laborieuse, à ses embêtements d’argent, à sa recherche enfiévrée de sa vraie compagne, qui l’a toujours fui ! En voilà un qui eût mieux fait de naître au XVIe siècle, dans cette effervescence cordiale, dans ce tumulte harmonieux, parmi ces femmes tragiquement passionnées, cultivées, et si belles, plutôt que dans ce bric-à-brac qu’il chérissait, comme certains chérissent leur diminution et leur mort [24][24] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 1230-1….

C’est finalement cela que Daudet reproche par dessus tout à Taine et Brunetière : avoir manqué par esprit de système, dévouement aux marottes du positivisme et du romantisme, les plus grands auteurs de leur siècle, ceux qui surent innover tout en restant classiques. Ainsi l’analyse de Taine ne peut-elle tenir, car elle ignore dans son influence « déterministe » (Claude Bernard, Spencer et Stuart Mill sont explicitement visés) « un auteur ou une œuvre en réaction violente contre le milieu et ses suggestions » [25][25] Ibid., p. 3.. Le cas de Brunetière est encore plus durement traité, et son œuvre qualifiée d’« inconsistants travaux de hérissé dogmatique, contradictoire et bien pensant »

Derrière la mise en accusation des plus influents critiques littéraires du siècle perce, on l’aura compris, le même reproche, formulé à propos de Sainte-Beuve, celui des trois le plus épargné, car le plus proche de la méthode critique même de Daudet :

La déveine du XIXe siècle français a voulu que son plus grand critique, et un des plus grands critiques de tous les temps, Sainte-Beuve, ait eu précisément la vision troublée (d’abord par l’amitié et l’amour, puis par la haine) quant à l’aberration romantique. (Sa liaison avec Mme Hugo, et la brouille consécutive entre les deux hommes) Toujours que c’est quant à l’absurdité foncière du romantisme (si digne de son fouet) qu’il est le moins mastigophore. Dieu sait si sa célèbre malignité, tant reprochée (alors que l’indulgence outrancière est le pire des vices chez un critique) eût pu trouver là l’occasion de s’exercer ! Enfin Sainte-Beuve, remarquable et plutarquien quant aux personnalités, et au rattachement des œuvres à ces personnalités, s’occupe plus des sinuosités capricieuses des courants littéraires que de leurs sources et de leurs embouchures [27][27] Ibid., p. 1225-1226..

Et Daudet de parfaire alors l’œuvre du maître beuvien, sans complaisance, attaché — la métaphore fluviale l’illustre, qui revient sans cesse sous sa plume — à éradiquer « l’aberration romantique » [28][28] Ibid., p. 1219-1252. à sa source : la Révolution française, et bien avant cela, la Réforme du XVIe siècle. Derrière le mémorialiste attaché au trait saillant, portraitiste des grands hommes à la manière de Sainte-Beuve, perce l’historien, un critique empathique, qui récuse Taine et Brunetière au nom d’une critique générale, d’une vision historique, d’une téléologie littéraire. La démonstration de cette filiation quelque peu fantaisiste est menée par Daudet dans deux ouvrages théoriques, l’Hérédo et Le monde des images. Daudet y conçoit l’histoire comme mouvements de l’esprit humain; au critique alors de remonter aux causes, tâche que Daudet assigne à son entreprise, lorsqu’il défend Fustel de Coulanges contre Renan, ou critique le « manque de vues générales » de Michelet, qu’il oppose au Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. Dans les deux cas, est fustigée l’absence de mise en lumière des déterminantes humaines, « placé sur un promontoire intellectuel d’où l’on distingue les causes, leurs mouvements sinueux, leurs affluents, leurs embouchures, comme un tracé de fleuve lumineux » [29][29] Sur les grands critiques et historiens du siècle, voir…. En ce sens, Daudet lie catholicisme (le sens précis du divin dans l’histoire) et histoire, construit une histoire littéraire et philosophique de l’esprit européen ouvertement duelle, non sans un certain manichéisme. D’un côté, le catholicisme et la monarchie française, de l’autre la Réforme luthérienne et « l’assombrissement de l’esprit européen par la négation du miracle » [30][30] Op. cit., p. 1189.. Kant et Rousseau sont considérés comme les enfants de la Réforme, qui mènent à la Révolution française [31][31] Ibid.. En lecteur attentif de Hugo — on pense ici à la Préface de Cromwell — Daudet voit en effet dans le romantisme la Révolution en littérature : Kant, en séparant monde extérieur et intérieur dans son criticisme transcendantal, ébranle la raison occidentale, mène à Fichte, et partant, au cycle des affrontements franco-allemands.

C’est, en résumé, par cette assimilation entre Réforme, Révolution et Romantisme que Daudet suit la définition que lui-même avait donné de la critique. Impossible donc de dissocier chez lui ce qui a trait aux sphères politique, religieuse, de ce qui est spécifiquement littéraire. En ce sens, il incarne à merveille la figure du « critique de droite », dans la mesure où l’engagement politique, c’est-à-dire le substrat idéologique, conditionne la lecture même des œuvres littéraires, et vice versa. La démonstration est parfois forcée, et tient de la pétition de principes, notamment lorsqu’il est question d’établir la filiation entre Réforme religieuse, antigermanisme et Révolution française, Daudet se contentant d’une comparaison toute littéraire :

Quelle est la part de la Réforme, mêlée à sa fille sanglante la Révolution, dans l’esprit et le corps du XIXe siècle français ? Considérable. Bien mieux, totale. Je comparerai ce bloc de l’erreur, réformée et révolutionnaire, à un immense quartier de roc, placé à l’entrée du XIXe siècle français et qui en intercepte la lumière, réduisant ses habitants au tâtonnement intellectuel [32][32] Ibid..

Daudet est ici authentiquement réactionnaire, à l’arrière garde, dans une conception binaire de l’histoire littéraire : Moyen-Age et Renaissance culminent chez lui dans le XVIe siècle, véritable âge d’or avant la décadence, qui s’ouvre avec le mouvement des Lumières, à l’aune duquel il juge sans complaisance l’ensemble de la production littéraire du XIXe siècle. Le raccourci est facile et peu novateur, qui identifie apogée de la monarchie française avec acmé de la littérature, et servirait une fois encore les intérêts d’une démonstration idéologique, si cette dernière n’était portée par une vision proprement littéraire de l’idéal humaniste, idéal sur lequel Daudet revient longuement dans Études et milieux littéraires. Commençant par dénoncer de manière assez peu originale [33][33] Voir notamment Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence,…l’affaiblissement des humanités gréco-latines dans le programme des études scolaires, il en vient à rappeler la position de Maurras. Mais cette mise en avant de l’idéal humaniste fournit une clé d’explication plus littéraire que politique au sentiment de décadence que fustige Daudet : les plus grands auteurs du XIXesiècle sont ceux qui possèdent cette érudition due au contact et à la connaissance approfondie des Anciens. Ainsi s’éclaire sous un autre angle l’opposition entre Taine et Fustel, et la mise en avant de Sainte-Beuve :

La supériorité incontestable de Sainte-Beuve, déjà nommé, en matière critique, et de son jugement sur les morts — car il était envieux des vivants — découle de sa vaste érudition antique. Comme Montaigne, il est farci, truffé, du meilleur latin et du meilleur grec, au point que ses Lundis et Nouveaux Lundis les plus célèbres et ses études d’envergure — Chateaubriand, Proudhon, etc., — semblent des réminiscences des grands commentateurs du XVIe siècle. Il est né quelques trois siècles trop tard, avec un bagage de connaissances, un esprit étymologique et syntaxique, un sens de la réalité qui le dépaysent parmi ses ignares et tumultueux contemporains [34][34] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 27-28..

C’est donc tout un système clos, où idéologie et littérature se renvoient, que construit Daudet. En cela, il est difficile de déterminer de prime abord si ce qui l’emporte chez lui est considération politique, empathie personnelle, ou encore admiration pour l’œuvre. Certains auteurs détonnent en effet dans le système politique : la mise en avant de Rimbaud, ou de Verlaine — et pas seulement du Verlaine converti, qui eussent pu lui paraître comme les types achevés du décadent — n’est qu’un exemple de cette ambiguïté, comme si l’auteur littéraire perçait derrière et malgré le polémiste politique [35][35] Voir notamment Le stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1186,…. Même chose pour Diderot, pourtant maître d’œuvre de l’Encyclopédie, contre laquelle Daudet n’a pas de mots assez durs. Ce qu’il reproche finalement si violemment aux auteurs qu’il critique n’est pas tant le choix d’une option politique ni même l’affiliation au romantisme honni que le manque de culture littéraire « classique » :

Il y aurait beaucoup à dire sur l’erreur des savants spécialisés, qui croient que la science peut se passer de culture générale. Il n’est connaissance qui ne soit reliée aux règles fondamentales, générales, de l’esprit, elles-mêmes établies avec une sécurité, une rigueur, une ampleur magistrales et dans des termes intimement reliés aux racines de notre langage, par les philosophes grecs et les moralistes latins [36][36] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 34..

L’anti-intellectualisme affiché de Daudet — l’érudition de la Sorbonne au tournant des XIXe et XXe siècles est ici visée — le mène à explorer un autre champ possible : le problème de l’œuvre dans sa réception. Pas question, certes, ici, d’horizon d’attente, mais l’idée que l’histoire littéraire se doit de rendre compte de l’histoire des œuvres comprise comme rapport entre l’œuvre et son public. D’où cette conclusion sans appel : « la puissance de création et d’ordre d’un écrivain, en prose ou en vers, d’un critique ou d’un philosophe, sera proportionnée à l’étendue de ses études classiques en grec et en latin » [38][38] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 36.. C’est en vertu de cet idéal humaniste que Baudelaire est arraché par Daudet à la tourbe romantique, dans le tour classique, le rythme, propres à la poésie latine. C’est en cela aussi que la critique de Daudet est profondément novatrice, non sans un certain paradoxe : ce sont ses options réactionnaires et la condamnation de la décadence qui lui permettent de saisir certains auteurs comme singuliers en leur siècle, car palimpsestes inspirés. Parti d’une critique idéologique car anti-révolutionnaire, il en vient à considérer de manière proprement littéraire ce qui fait d’un auteur un classique, dans une optique qui rappelle l’analyse proustienne des chefs-d’œuvre. C’est parce qu’ils sont inactuels que ces auteurs sont appelés à créer leur propre postérité. Le palimpseste est alors la condition d’une vie de l’œuvre littéraire.

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LÉON DAUDET, OU « LE RYTHME INTÉRIEUR »

Interrogeant les rapports entre critique littéraire et politique, Daudet réécrit une histoire littéraire qui, malgré la critique empathique qu’il pratique — son père est mis au panthéon des auteurs du XIXe siècle — revient sur et exhume quelques-uns des auteurs alors oubliés et décriés. C’est d’abord le retour au classicisme, dans un panthéon des auteurs humanistes et classiques que les romantiques avaient peut-être hâtivement enterrés. C’est en effet une histoire littéraire par courants littéraires et mouvements qu’il esquisse : face au romantisme et au naturalisme, il met en avant Stendhal, Balzac, Barbey d’Aurevilly; contre le théâtre de Hugo, il place au premier plan celui de Musset ; les raisons de ces choix ne sont pas qu’idéologiques, elles tiennent finalement à la mise en cause du romantisme comme idéologie du progrès — il faut se démarquer à tout prix — occultant les autres cercles littéraires. C’est finalement contre une forme supposée de monopole du romantisme dans les lettres que Daudet s’insurge. Ainsi s’attache-t-il à opposer au sein même du XIXe siècle deux grandes littératures : l’une, romantique, emphatique et boursouflée, expression d’un désaccord entre l’idée et son expression; l’autre, classique ou plus exactement humaniste. La pléiade romantique est ainsi décriée car elle occulte la pléiade mistralienne, qui accomplit une œuvre aussi capitale que celle de Ronsard et Malherbe : elle entreprend « une immense besogne d’enrichissement de la langue, en même temps qu’elle donn[e] à notre littérature des chefs-d’œuvre sans rivaux : MireilleCalendalLa Grenade entr’ouverte » [41][41] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 6.. C’est la figure de Mistral, que Daudet n’a de cesse de mettre en avant, car dans son entreprise de promotion du romanisme, il assure « la soudure entre les deux parlers français », alors que la pléiade romantique « ne va nulle part, ne se donne aucun but, et ne s’appuie sur aucune érudition, dans aucun domaine, pas même architectural ». Il manque alors au romantisme, de part ses options révolutionnaires et modernistes, le sens du lien, une intention et un but qui ne soient pas seulement d’enthousiasme. C’est aussi le sens de sa définition du style comme intensité : « l’intensité littéraire, qui est le don, et sans laquelle il n’y a pas d’écrivain, tient à la puissance de reviviscence des racines étymologiques dans l’esprit ». Par ce biais, il rejoint dans la définition de la création littéraire les préoccupations philologiques de son temps.

Pour lui, qu’est-ce finalement qu’une grande œuvre ? Ni critique thématique, ni attaché à la réception, Daudet reste tributaire des catégories traditionnelles, mais met en avant une idée nettement plus novatrice, celle même de Proust : à partir de l’idée que l’invention, la nouveauté littéraire, s’ancrent dans la tradition, il soutient que « les humanités ont le privilège d’apprendre à qui les fréquente, de connaissance certaine, que rien n’est nouveau sous le soleil, et que personne n’invente rien qui ne soit encore une tradition et un legs » . La réaction qu’il incarne et préconise le conduit en effet à considérer que toute œuvre novatrice est d’abord inactuelle, en attente d’une réception adéquate ; tel ce jugement très proustien à propos de la peinture :

C’est un art étrange que la peinture où toute nouveauté, plus violemment encore qu’en musique, étonne, rebute, irrite non seulement le public, mais la plupart des amateurs, des critiques et des marchands de tableaux. Puis, au bout de quelques années, les choses se tassent, les œuvres contestées ou raillées prennent leur place et leur rang et quelquefois se muent en chefs-d’œuvre. […] les gens croient que l’innovateur — lequel n’est souvent qu’un continuateur incompris — se moque d’eux [45][45] Fantômes et vivants, op. cit., p. 26..

Appliquant quelques années plus tard, dans Le stupide XIXe siècle cette analyse à l’ensemble des productions de l’esprit humain, Daudet déclare que « l’esprit réformateur, ou rousseauiste, ou révolutionnaire (c’est tout un), présume lui-même cette erreur foncière — et meurtrière des idées générales — qui consiste à croire qu’on innove sans continuer. Tout novateur véritable est un continuateur »

Qu’en est-il finalement de l’œuvre même pour Daudet ? Étrange et improbable synthèse entre nouveauté et tradition classique, elle incarne la réunion féconde d’une sensibilité ou d’une subjectivité, et de l’esprit français. Au carrefour des humanités et de l’inspiration créatrice, la définition de l’œuvre littéraire que pose Daudet est étrangement novatrice, « rencontre entre la mémoire héréditaire, ou atavique, et la mémoire, ou l’observation, individuelle. D’ailleurs la généralisation nous serait impossible, sans la mémoire héréditaire, et l’abstrait est une condensation, une concentration du concret, repris par l’alambic de cette mémoire » [47][47] Études et milieux littéraires, op. cit., p. 2.. Est-ce à dire que chaque œuvre, chaque grande œuvre littéraire établit la synthèse entre une singularité novatrice et l’ensemble des œuvres qui la précèdent ? Tout chef-d’œuvre pousserait sur les autres chefs-d’œuvre du passé, revisités et sans cesse réincarnés en chaque œuvre, carrefour d’une individualité et d’une histoire ? Le mystère de la création est alors saisi dans cette synthèse entre inspiration et re-travail, élan et application; le chef-d’œuvre est :

D’abord la puissance, l’originalité originelle de la conception, prose ou vers, et ensuite la personnalité du style. Il y a entre la première et la seconde, un lien mystérieux qui permet à l’auteur en transe d’embrasser, en quelque sorte, d’un seul regard l’ensemble et certains détails […] L’art consiste à ordonner ensuite cette espèce de coup de foudre mental, ou, comme dirait Bourget, cette psychoclasie [48][48] Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1246..

D’où le reproche le plus grave lancé par Daudet à la critique d’ambiance que pratique Taine

Je vois avec Goethe, avec Dostoïevsky et avec Ibsen, l’aboutissant d’une chaîne héréditaire. L’auteur lutte par le choix des mots et par la qualité du verbe, contre la rêverie indéterminée de son esprit. Il lutte, en tant qu’homme contre la pression de la nature hors de nous et en nous — en nous, c’est-à-dire contre les instincts déchaînés — il lutte enfin contre l’ambiance [49][49] Ibid., p. 74..

Ainsi s’explique sans doute mieux l’aversion de Daudet pour la littérature romantique, dans la mesure où il lui manque cette « énergie déflagrante », cette « atmosphère miraculeuse » [50][50] Ibid.. En somme, le romantisme pèche à la fois par excès de subjectivité, manque de rigueur dans la recherche des grandes lois de la nature et par pauvreté de l’inspiration. Issu du criticisme transcendantal qui consomme une rupture entre l’esprit et le monde, il mène pour Daudet la philosophie française dans l’impasse, telle celle d’Émile Boutroux, attaché à démontrer la contingence des lois de nature. Contre la mystique contingente et l’irrationnel du projet romantique, il appelle de ses vœux le retour à la recherche de causes premières. On ne peut porter plus grave accusation à son encontre, quand on connaît le projet même de ses fondateurs, Hugo en tête. Dès lors, Daudet retourne contre le romantisme l’argument qu’on n’a cessé de lui imputer : confondre littérature et politique, en « utilisant les lettres pour des fins moins nobles, la politique républicaine »

Ainsi Daudet nous est-il apparu comme le dernier classique, ou plus précisément le dernier humaniste [52][52] Pour lui, « l’absence d’humanisme, chez un auteur,…, refusant de séparer, de contingenter critique littéraire et engagement politique, éthique serait-on tenté d’affirmer. Héritier revendiqué et assumé de cet idéal séculaire qu’il ne cesse de mettre en avant, ce n’est plus tant l’idéologie que l’idéal littéraire qui le guide dans ses choix, certes partiaux. Tel, pour finir, le portrait de Hugo, le XIXe incarné, portrait que, plus que tout autre, il ne cesse de rebrosser, avec acharnement, tout au long de ses souvenirs. Dans la mesure où il demeure encore au début du XXe siècle le fer de lance du romantisme, il n’est pas étonnant que Daudet lui ait réservé ses piques les plus aiguisées, parfois mesquines (sur sa vie privée notamment, et sa liaison avec Juliette Drouet, alors qu’il ne tient pas rigueur à Sainte-Beuve de sa liaison avec Mme Hugo), souvent injustes, mais toujours drôles. Hugo, le cabotin, Tartuffe au naturel — la comparaison qui fait de Hugo le sujet idéal d’une comédie moliéresque reviendra souvent sous sa plume [53][53] Sur Hugo, voir notamment Le Stupide XIXe siècle, op….. Que lui reproche-t-il au juste ? D’incarner l’ensemble des défauts romantiques : antirationalisme, démocratisme, croyance en l’esprit de progrès, méconnaissance des humanités. Incarner le siècle dans ses excès et sa grandeur, tel est sans doute le péché que Daudet ne peut pardonner à Hugo. Pour autant, derrière le polémiste, perce l’admiration de l’auteur pour l’œuvre, admiration transmise par son père, intime de Hugo. C’est alors bien plutôt le mouvement parnassien et par dessus tout le naturalisme, comme point d’achoppement du romantisme, qui sera dénigré par Daudet : Flaubert, Maupassant, et par dessus tout Zola, antithèse vivante de ses positions. Ce qu’il reproche au romantisme, au-delà de ses options politiques et de sa position de rupture, c’est de mener à Zola : « le naturalisme n’est que l’aboutissement naturel du romantisme » [54][54] Ibid., p. 1236., il est « le romantisme de l’égout » [55]

C’est alors faire, comme ses contemporains, le procès du naturalisme, cette littérature de notation, au nom d’un étroit matérialisme, qui nie le « rythme intérieur des sentiments et extérieur des émotions qui les expriment » [56][56] Ibid., p. 1238. : le réalisme et le naturalisme sont un matérialisme réductionniste. En cela, Daudet n’est pas enfermé dans l’arrière-garde littéraire et artistique, mais s’inscrit pleinement au cœur de la « crise du roman » qui bouleverse la fin du XIXe siècle, pour mieux faire signe vers la problématique moderne de l’œuvre d’art, telle que l’ont posée Proust ou Céline : il est le dernier humaniste, au pays des avant-gardes.

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Abécédaire succinct:

(Anticléricalisme) : « Une certaine frénésie anticatholique accompagne fréquemment la perversion ou l’inversion sexuelle. Il y a à cela une raison psychologique : la religion catholique, frein intérieur aux débordements et aux anomalies, constitue, pour les vicieux, un obstacle de conscience, qu’ils prennent généralement en haine. »
(Démocratie) : « La démocratie, c’est la Révolution couchée, et qui fait ses besoins dans ses draps. »
(Démocratie) : « Le régime démocratique n’est, au moyen du suffrage universel, qu’une vaste machine à fabriquer des salopiots, et ce salopiot, à peine usé et démonétisé, un autre lui succède, qui fera demain, à peine dessalé, la même chose que lui. »
(Député) : « Qui n’a pas été député ne saurait se faire une idée du vide humain.  »
(Internationale) : « Les seules ententes internationales possibles sont des ententes gastronomiques. »
(Lutte) : « La polémique, c’est la lutte. Qui n’a pas lutté n’a pas vécu. »
(Mort) : « La mort sans l’Eglise est sans grandeur. Elle a l’air un peu d’une formalité administrative, d’une opération d’arithmétique physiologique, d’une soustraction charnelle : un tel y était. Il n’y est plus. Ca fait moins un. A qui le tour ? »
(Optimisme) : « Autant l’optimisme béat, c’est-à-dire inactif, est une sottise, autant l’optimisme, compagnon de l’effort, est légitime. »
(Panthéon) : « Le dépotoir de la IIIè République. »
(Politique) : « Le plus simple, quand on a peur des juifs et des francs-maçons, est de ne pas faire de politique et de planter ses choux. »
(Réactionnaire) : « Je suis tellement réactionnaire que j’en perds parfois le souffle ! »
(République) : « La République a tué mon fils, moi je tuerai la République. »
(Suffrage universel) : « Le suffrage universel est stupide. Il n’a ni yeux, ni oreilles, ni odorat, ni même toucher. Il n’a qu’un ventre, que des appétits, que des besoins immédiats et sommaires. »
(Sur Anatole France) : « C’est un Socrate extrêmement timide, à qui la seule vue de la ciguë donnerait immédiatement la colique. »
(Sur Aristide Briand) : « Il émane de lui une odeur qui me plaît : une odeur de fin de régime. »
(Sur Aristide Briand) : « Il marche de son allure rapide de vipère qui se fraye un chemin dans la vase. »
(Sur Calman-Lévy) : « Hideux petits juifs mondains et trifouilleurs, nourris des boyaux des écrivains français. »
(Sur Charles Leconte de Lisle) : « Il est de ces auteurs impeccables qu’il conviendrait de lire entre deux draps chauds avec une boule aux pieds. J’ajoute à ma grande honte que, même ainsi muni, je dormirais bien vite. »
(Sur Edmond Rostand, auteur de Cyrano de Bergerac) : « Mauvais écrivain dont la pauvre ingéniosité, faussement héroïque, et le boursouflement lyrique, sont heureusement taris. »
(Sur Emile Zola) : « Il avait le goût du déshonneur, de la déchéance et de la mort de son prochain, comme d’autres aiment le vin et les jolies filles. »
(Sur Georges Clémenceau) : « C’est une tête de mort sculptée dans un calcul biliaire. »
(Sur Georges Clémenceau) : « Il a toujours profondément méprisé la nature humaine, en raison même de l’échantillon que lui renvoyait son miroir. »
(Sur Léon Blum) : « Sorte de lévrier hébreu, minaudant et hautain, à la parole facile et pédante. »
(Sur Léon Gambetta) : « Large comme une table de douze couverts et rouge comme quelqu’un qui vient d’avaler de travers un drapeau. »
(Sur Marc Sangnier) : « Sa langue, trop bien pendue, lui sert de doctrine. Je le comparerais à une tartine dont le beurre serait le néant. »
(Sur Marc Sangnier) : « Voletant à l’extrême-gauche, dans le sillon du socialisme révolutionnaire, avec des ailes de plâtre rouge achetées rue Saint-Sulpice. »
(Sur Paul Doumer) : « Pauvre larve politicienne qui a l’air, physiquement et moralement, d’avoir été prise entre deux portes. »
(Sur Paul Painlevé) : « Un soir glacé de novembre, je lui administrai, d’une voix de stentor, une engueulade soignée. Il m’écoutait balbutiant, effaré, clignotant, sans m’interrompre, et, quand j’eus achevé mes vociférations, il me serra la main, me remerciant de lui avoir dit la vérité, c’est-à-dire qu’il était un fourbe, un incapable et un cochon. »
(Vieux) : « La sensualité sénile me fait mal au cœur. Les vieux devraient toujours être bien propres. »

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Dominique de Roux

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Passéiste du présent, Dominique de Roux n’a laissé aucun chef-d’œuvre impérissable. Ses livres sont pour la plupart des collages d’idées anarchiques, anarchiquement assemblées pour former une pâte de textes indigestes jetées sans autre souci à la figure d’un lecteur qui n’est pas habitué à être reçu ainsi. Mis à part une poignée d’irréguliers, personne ne s’en réclame. Il faut dire qu’il est difficile à cerner.

Comment situer Dominique de Roux, écrivain dans la trentaine, essayiste, polémiste et éditeur sur la scène littéraire ? « MOI, déjà pendu à Nuremberg. » Ainsi se présentait Dominique de Roux, mâchant le travail de ses ennemis qui le traitaient de fasciste. En politique, de Roux honnissait le nationalisme et la propriété privée. En France, ce voyageur infatigable se considérait en territoire ennemi. La Droite selon Dominique de Roux est partout où domine le tragique, donc le sens du sacré. Une droite reconnue par lui seul, qu’il réinvente et redessine au gré de ses illuminations. Imaginons-le du côté des moutons noirs de bonne famille, l’air à la fois très détaché de ce bas monde et cependant préoccupé d’y croiser le fer avec élégance, plein d’une morgue teintée d’ironie, tantôt amical et tantôt éclatant en foucades contre ce qu’il appelle les «ténèbres de l’imbécillité».

De Roux est extrême, sans doute. Mais cet extrémisme est d’abord critique, lancé contre la déchéance métaphysique dans laquelle l’Occident a sombré sous les yeux de quelques veilleurs.  Il fut l’un des acteurs les plus subversifs de la littérature contemporaine, mêlant engagements publics et activités occultes. Fondateur des Cahiers de l’Herne, il travaille à faire connaitre des écrivains proscrits ou ignorés. Il soutient, au nom de l’ « Internationale gaulliste » (et oui !), la révolution portugaise de 1974 et la guérilla angolaise de Jonas Savimbi. TOUT était surprenant chez Dominique de Roux, non par fabrique, par nature. Ses formules sont fulgurantes, ses jugements sans appel, et sa langue, déliée ici, voire somptueuse, se décharne là jusqu’à l’os, pour s’improviser ensuite couperet ou main caressante, selon l’objet considéré. L’oeuvre a été son maître. C’est pour elle qu’il a cherché à forcer les portes de l’éros, de l’Histoire et de la mort. Il avait d’avance accepté d’en payer le prix.

 

L’histoire de Dominique de Roux commence en 1935. Il est le troisième d’une famille de onze enfants. Fin de race hanté dès sa jeunesse par le pressentiment d’une mort prématurée (qui frappa plusieurs de ses frères), ce fils d’une longue lignée aristocratique de Charente se rêva très tôt un destin de héros stendhalien, à la fois homme d’action et écrivain engagé dans l’histoire contemporaine comme l’avait été un Malraux.

Dominique de Roux était né à droite, dans une famille maurrassienne (un arrière-grand-père, avocat emblématique de L’Action française), d’une aristocratie qui répugnait viscéralement aux compromis politiciens de la bourgeoisie d’opportunité et qui s’encombrait d’enfantillages honorables. Né vieux d’une certaine manière; mais, au terme d’incessantes métamorphoses qui conjurèrent un désespoir bernanosien et la hantise de l’irrémédiable d’un grand cardiaque, mort jeune, au-delà d’une Action française enlisée dans un dogmatisme passéiste, à l’avant-garde chimérique de l’avenir.

Dominique de Roux interrompt ses études en Première et, à la fin des années 1950, il fait plusieurs stages linguistiques et périodes de travail en Allemagne, en Espagne et en Angleterre.

Il a à peine vingt-deux ans et est en plein service militaire quand il assène à sa mère : « Je suis pressé d’en finir. La vie est précieuse. Je ne suis pas fait pour être tondu, […] je ne suis pas né pour avoir les épaules rentrées. Je voudrais enfin utiliser tous mes battements de cœur, ne pas me permettre de temps à autre un coup de respiration pour le plaisir. […] Je demande à foutre le camp. Je demande la suppression des horloges parce qu’ici tout le temps est compassé, limité, réglé par les heures et que je meurs de cette gangue de minutes et de secondes. »

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À son retour, il fonde avec plusieurs amis (dont son frère Xavier de Roux, sa sœur Marie-Hélène de Roux ou Georges Londeix) le bulletin ronéotypé L’Herne, où il publie notamment ses « Confidences à Guillaume », chroniques d’un cynisme lyrique adressées à son géranium. À la même époque, il effectue son service militaire en France dans une base aérienne. Il épouse en 1960 Jacqueline Brusset, fille du député gaulliste Max Brusset, qui participera très activement à l’aventure de L’Herne et dont il aura un fils en 1963, Pierre-Guillaume de Roux, merveilleux éditeur dont la maison porte son nom.

Il se singularise déjà par son penchant pour l’éclectisme politique, que maints esprits chagrins lui reprocheront : en 1955, ne demande-t-il pas que lui soient expédiés des disques de Brassens et de Montand pour une émission en français, qu’il anime à Alicante… sur Radio Phalange ! À l’époque, il se déclare poujadiste, tout en se laissant enthousiasmer par Michelet. On se tromperait à ne voir dans cette attitude que rebuffades immatures ou véniels péchés de jeunesse : de Roux entretiendra sans faille cet art suprême de brouiller les cartes en ce qui concerne son « idéologie ». Sans doute était-ce sa façon à lui d’être cohérent. Il le suggèrera, dans ses derniers jours, en se qualifiant de « métaphysicien sans croyances ».

En 1960, il publie son premier roman, Mademoiselle Anicet, et refonde sa revue sous la forme définitive qui sera celle des Cahiers de l’Herne, une collection de monographies librement consacrées à des figures méconnues ou maudites de la littérature, comprenant des articles, des documents et des textes inédits. Après des volumes consacrés à René-Guy Cadou (1961) et Georges Bernanos (1962), ce sont surtout les cahiers concernant Borges, Louis-Ferdinand Céline, Ezra Pound, Witold Gombrowicz et Pierre Jean Jouve, qu’il dirige personnellement, ainsi que ceux consacrés, toujours à son initiative, à Burroughs-Pélieu-Kaufman, Henri Michaux, Ungaretti, Louis Massignon, Lewis Carroll, H. P. Lovecraft, Alexandre Soljenitsyne, Julien Gracq, Dostoïevski, Karl Kraus, Gustav Meyrink, Thomas Mann, Edgar Poe, Jules Verne, Arthur Koestler, Charles Péguy et Raymond Abellio, qui imposent L’Herne sur la scène littéraire française.

 

Dès 1963, L’Herne ajoute à ses activités l’édition proprement dite. C’est un écrivain-éditeur, rudoyant la fausse culture journalistique, la comédie des faiseurs, l’imposture des courtisans, la canaillerie des figures fardées de la décadence. dom1

En 1966, la parution de son essai « La Mort de L.-F. Céline » inaugure la maison qu’il fonde la même année avec Christian Bourgois, sous le nom de ce dernier et codirige jusqu’à la fin de l’année 1972. En 1968, il prend la direction de la collection de poche 10/18 avec Christian Bourgois puis la quitte à la fin de l’année 1972.

http://www.ina.fr/video/I09293083

À trente ans à peine, il compte parmi les personnalités en vue de la littérature française, omniprésent et âpre à la polémique, notamment contre le groupe Tel Quel. Dominique de Roux est souvent sans le sou, mais pour rien au monde, il ne ferait des courbettes. Il fait l’objet d’attaques. Alors qu’il a publié Trotski et Marx, voilà que ses adversaires le traitent de fasciste.

Mais au fait, nous n’avons pas encore hissé les couleurs : Dominique de Roux est-il de gauche ou de droite ? Sans doute les chiens de garde du troupeau n’auront-ils pas attendu le premier mot de l’intéressé pour lui coller les étiquettes de « réac », voir de « fasciste ». Et lui-même en aura rajouté par provocation : « Moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg ». Et d’ajouter dans une interview début seventies: « Tout le monde aujourd’hui se sent débordé sur sa gauche à chaque instant. C’est une surenchère minable de tous les instants. On ne peut plus parler, on fait du bruit. Les couvercles de pianos ont remplacé les pianos ».

– Et la droite ?

– Des débris ! Des vieillards agitant des épouvantails et de jeunes flics. Je crois que l’engagement dans la réalité est aujourd’hui trop profond pour se laisser délimiter par les critères de « gauche » ou de « droite ». D’autant que celle-ci ne sera jamais forte que des abdications de celle-là. Pour ma part, je crois mille fois plus important de sauvegarder à tout prix ma liberté intérieure. »

Son écoute des poètes et écrivains de la beat generation (en particulier Claude Pélieu, Allen Ginsberg et Bob Kaufman) et surtout sa rencontre avec Witold Gombrowicz, à qui il consacre également un essai et un livre d’entretiens, lui révèlent pourtant la possibilité d’un retrait par rapport à l’agitation parisienne. Deux événements décisifs et traumatisants le décident à partir : la présentation, dans Italiques du 3 février 1972, de son recueil d’aphorismes Immédiatement (1971) critiqué par Roland Barthes (traité de « bergère ») et de Maurice Genevoix (présenté comme un « écrivain pour mulots ») et le début de la prise de contrôle des éditions de l’Herne par Constantin Tacou à la faveur de manœuvres financières à la fin de l’année 1973. Ce dernier n’en prendra véritablement la direction qu’en 1976.

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Dominique de Roux commence alors une vie d’errance et se réfugie à Lisbonne, puis à Genève. C’est dans ces conditions qu’il animera sa nouvelle revue Exil et lancera ses nouveaux cahiers, les Dossiers H, qui deviendront, après sa mort, une collection dirigée par Jacqueline de Roux aux Éditions L’Âge d’Homme. Il publie plusieurs pamphlets et consacre beaucoup d’énergie au journalisme écrit et télévisuel, notamment comme correspondant et envoyé spécial dans le monde portugais au bord de l’implosion et en proie à la guerre dans ses colonies (Guinée-Bissau, Angola, Mozambique).

De Roux tisse ainsi des réseaux actifs dans le milieu lusophone, d’abord parce qu’il était proche du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) et, ensuite, en raison de son adhésion à un certain « transcendentalisme politique » inspiré par la lecture de Raymond Abellio avec qui ses rapports anciens s’intensifient à cette époque. Ceci s’incarne dans son utopie d’une « Internationale gaulliste » ainsi que dans son idée que le Portugal représente l’hypothèse d’une civilisation universelle.

En avril 1974, au moment de la Révolution des Œillets, il est le seul journaliste français présent à Lisbonne, et probablement l’un des étrangers ayant l’accès le plus direct au général Spínola.dom4

Il est alors proche du « dernier des grands reporters », comme on le nommait, Paul Ribeaud d’Ortoli, alors lui-même grand reporter à Paris Match. Cette contribution majeure à l’histoire de son temps – qui l’a parfois fait comparer à son ami Malraux – donne également l’impulsion à ses dernières œuvres.

De là à s’intéresser à la décolonisation portugaise, il n’y a qu’un pas. On le voit au Mozambique et en Angola où il se lie avec Jonas Savimbi qui dirige l’un des trois mouvements de libération. Il devient son conseiller et s’entremet pour la cause de l’Unita auprès des gouvernements français, d’Afrique du Sud et des États-Unis.

Au cœur de la guerre froide, le combat mené en Afrique est celui de savoir si l’Angola – où les Cubains ont débarqué – sera contrôlé par le mouvement pro soviétique MPLA de Neto ou si, au contraire, les forces occidentales conserveront cet état stratégique dont le sous-sol regorge de pétrole et de ressources naturelles. L’histoire est compliquée. Savimbi met fin au régime pro cubain de l’Angola, mais ne parvient pas à prendre le pouvoir. Influencé par ces événements auxquels il a pris part, Dominique de Roux écrit “le Cinquième Empire“, un épais roman qui sera le dernier.

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Les affaires internationales l’ont beaucoup fatigué. Le 29 mars 1977, Dominique de Roux s’éteignait dans une ambulance, victime d’un mal qui avait déjà emporté deux de ses jeunes frères, la maladie « de Marfan ». De Roux mourait, donc, à quarante et un ans, laissant sur le flanc sa génération, et inachevée une histoire littéraire, éditoriale et politique comme seule la France semble parfois capable de les susciter – et comme on n’en a plus guère vue depuis. Il a joué à refaire le monde, mais il n’a pas été entendu.

La véhémence de Dominique de Roux, sa manière de théâtraliser l’expression, de multiplier des aspects lumineux de la phrase, de précipiter, au sens chimique du terme, ses métaphores, tout cela, qui déplaît aux sinistres pédagogues de la modernité, apparaît comme la baroque rébellion d’une Europe que l’on pourrait dire « sudiste » contre l’Occident puritain et moralisateur du modèle américain et des normes profanes.

Mais sans doute ne comprendrions-nous que peu de choses à cette « force qui va » à ne la croire que pamphlétaire. Les libelles ne se réduisent pas à eux-mêmes. Ils sont la pointe avancée, visible, d’une morale chevaleresque. Dominique de Roux attaque pour défendre. Il vitupère par esprit de fidélité. Contrairement aux cuistres qui ne veulent voir que le « texte », Dominique de Roux croit que la valeur des hommes est indissociable de la qualité de leurs écrits. Définitivement, les cosmologies de de Roux étaient incompatibles avec les aspirations de la société raisonnable, lui que traversaient tant de fulgurances, ces ultimes miettes du festin adolescent qui se déposent du temps qu’on souffre de tout et qu’on ne s’apaise de rien.

« Toute chasse est mystique, écrit Dominique de Roux, Elle glisse, selon l’Art de Chasser avec les Oiseaux, dans l’air du rêve. Vers quoi hélas ? Vers le désespoir ! Toute chasse est-elle vaine ? Non, même si rien n’est plus rien, et que pas un seul mot ne soit soumis aux attractions de l’être, fidèle à l’ancienne chaleur du feu central de la terre , nous resterons quelques uns, en cet obscur Occident du monde, à penser que, dans l’avènement même de la perdition, persiste une ombre de vestige où se livrera au moins le risque du nouveau, précisément le Dernier Mot ? Pour que le commencement vienne, arriver jusqu’au Dernier dom9Mot. Nous y sommes, tout recommence ».

Si le personnage vous intrigue, lire l’excellente biographie de Jean-Luc Barré :

Dominique de Roux, le provocateur (1935-1977), Éd. Fayard, 656 pages.

Ses romans :

1960, Mademoiselle Anicet.

1963, L’Harmonika-Zug.

1969, La Maison jaune.

1978, La Jeune Fille au ballon rouge, publication posthume

Ses essais :

La Mort de L.-F. Céline (1966) ; L’Ouverture de la chasse (1968), Contre Servan-Schreiber (1970) et La France de Jean Yanne et Immédiatement (1971) ; Entretien avec Witold Gombrowicz (1970).

Gamal Abdel Nasser, L’Âge d’homme, 2002

Il faut partir : Correspondances inédites (1953-1977), Fayard, 2007

http://www.juanasensio.com/archive/2009/07/26/dominique-de-roux-dans-la-zone.html

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Au premier rendez-vous de la Résistance

 

Documentaire inédit – Diffusé sur la Chaine Histoire le 8 juin – 20h40

Dans son discours du 25 août 1944, le général de Gaulle affirme que Paris s’est « libéré par son peuple avec le concours de la France tout entière », dans le même temps le parti communiste se présente comme «le parti des 75 000 fusillés». Bien qu’adversaires irréductibles, les deux grands courants politiques de la France d’après guerre partagent alors une vision de l’Histoire, laissant sur leurs marges des groupes entiers n’entrant pas dans leur configuration héroïque. A l’heure où la France, traumatisée par la débâcle et minée par une guerre civile larvée, affrontait le double impératif de la reconstruction et de la modernisation, les pouvoirs publics préféraient présenter l’image d’un peuple dressé contre le nazisme. En réduisant la Résistance à un phénomène guerrier, ils la désidéologisaient. Le vaste conglomérat de tendances idéologiques qui avait oeuvré à la libération du pays dut, dès sa révélation au grand jour, développer une rhétorique de rassemblement et d’unification afin de ne plus être contesté.

Du fait des circonstances politiques et des relectures historiques, l’idée même qu’on puisse simultanément ou conjointement être pétainiste, royaliste ou nationaliste et tout à la fois résistant ne se contenta pas de tomber dans l’oubli, elle devint de plus en plus improbable pour aboutir par sembler scandaleuse. Les ambivalences et les ambiguïtés, les itinéraires en clair-obscur n’ont pu supporter, une fois la paix revenue, la lumière irradiante de la ré-écriture stalino-gaulliste.

Considéré comme un soldat par défaut en 45, le résistant se métamorphosa à la fin du XXème siècle en pionnier des droits de l’homme, se battant non contre l’Allemagne hitlérienne mais contre le totalitarisme. La mémoire de la résistance brille, dans la France contemporaine, d’un éclat singulier : depuis la Libération, L’Etat veille à entretenir sa flamme. Mais l’écoulement du temps, l’ouverture des archives et des consciences ont permises, dans un tumulte de près de 70 ans, la ré-émergence de certaines vérités devenus désormais impossibles à occulter.

Ce film n’est en aucune façon une Histoire de la Résistance mais il a pour ambition, en prenant comme point de départ le refus de la capitulation dès l’été 1940, de donner aux spectateurs un certain nombre d’éléments leur permettant de mieux comprendre pourquoi certains hommes et femmes, pourtant formés politiquement à l’extrême-droite, antirépublicains, souvent même antisémites, furent parmi les tout premiers à s’engager. Honoré d’Estienne d’Orves, Gilbert Renault alias colonel Rémy, Pierre Fourcaud, Maurice Duclos, Jacques Renouvin, Marie-Madeleine Fourcade, Pierre de Bénouville, Georges Loustaunau-Lacau, le colonel Groussard…Tous ces proto-résistants sont issus des mouvements politiques les plus actifs de la « droite dure » qu’on croit, à tort, irrésistiblement liés à la collaboration, et sont pour la plupart issus des rangs de l’Action Française, de la Cagoule ou de mouvements anti-communistes.

Cette réalité historique reste encore difficile à accepter pour ceux qui ont décidé après coup que l’on ne pouvait être que d’un seul camp à la fois une fois pour toutes. Aujourd’hui, l’assimilation de la Résistance à la seule lutte antifasciste et à la défense des valeurs démocratiques et républicaines rend les parcours politiques de ces combattants peu compréhensibles. Pourtant, pour ces anti-conformistes au sang chaud, cet engagement leur semble dans le droit fil des valeurs dans lesquelles ils ont été formés :  « Opposants de naissance ou rebelles par tempérament, cultivant le mépris du conformisme bourgeois, habitués à narguer la légalité et ses représentants, rodés aux risques et aux ruses de la répression, initiés souvent aux pratiques clandestines, conspirateurs par esthétisme, nationalistes intransigeants et germanophobes, certains militants d’extrême droite sont mieux préparés que quiconque à s’engager par idéalisme, bravade, insouciance et générosité d’humeur dans des actions de résistance. » (D. Venner)

En faisant le choix de revenir sur l’histoire du nationalisme durant la Troisième République mais également sur les années cruciales de l’entre-deux guerres qui sont celles de la montée de tous les périls, le documentaire, composé d’images d’archives et de témoignages d’historiens, comble un vide historique. C’est tout un lot d’idées reçues qui volent en éclat, 1h45 qui aideront à lézarder les chapes de plomb mémorielles et manichéennes qui assaillent depuis la fin de la guerre notre compréhension de cette période ô combien trouble de notre Histoire.

Raconter leur parcours ne contribue pas à instaurer une confusion, mais bien au contraire à souligner le caractère exceptionnel d’un combat commun; la Résistance n’a pas été l’apanage d’un clan ou d’un camp, mais celui d’une nation fière et courageuse. C’est la force et l’honneur des résistants d’y avoir apporté une telle diversité et de l’avoir fondue dans une union efficace sur le moment et prestigieuse pour la postérité.

http://www.histoire.fr/actualités/thema-tics-semaine-spéciale-résistants-de-la-première-heure

Stephen Hecquet

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 Inusable avocat, Stephen Hecquet caracolait d’une prison à un palais de justice, d’une plaidoirie à un arbitrage; le soir venu, il se rendait au théâtre puis en rédigeait une critique qu’il livrait à quelques hebdomadaires avisés. Plus tard, il retrouvait ses amis pour dîner. De véritables banquets. On le dit magnétiseur, à son contact tout devient effervescence spirituelle, bacchanales de calembours et autres joutes verbales. S’il perd un peu de sang au passage, s’il se livre, c’est normalement par excès, de mauvaise foi ou de générosité, à votre guise. 

Hussard du barreau, Hecquet est anarchiste par passion de l’ordre, par amour de la miséricorde. Depuis ses 24 ans, il se sait condamné, atteint d’une malformation cardiaque. Il va donc s’embarquer sans retenue dans une existence galopante et tumultueuse, se jeter à l’eau dans chaque article pour sauver une vérité perdue; réveiller la magistrature en mettant du bon sens dans ses paradoxes et de l’indignation dans son bon sens. Cette fougue stimulait son naturel : le goût d’être soi et, pour l’être jusqu’au bout, la volonté de déplaire. Hecquet fut un libre esprit, dans l’intrépidité des gambades perdues d’avance.

Au palais, il était peu récompensé. La littérature ne lui avait pas ouvert les bras très grands. Quand aux grands journaux sans opinion, ils s’en méfiaient. Hecquet ne songeait pas à s’en plaindre, la mécanique infidèle du monde lui paraissait satisfaisante. L’auteur a préparé un chemin de sable; il ne reste plus qu’à entreprendre la traversée. D’autant plus impérieuse que les sentiers de ses étincelles menacent, sous le feu de l’indifférence, de disparaitre.

Lecteur, si vous connaissez l’existence d’une photo de Steph’, prière de nous transmettre son écho.

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Né à Valenciennes le 7 juillet 1919, Stephen Hecquet était de ceux qui eurent 20 ans en 1939. Le choix qu’il fît à ce moment là sera condamné par l’Histoire mais il ne reniera rien: « Quand le coeur a dicté sa conduite, pas d’erreur possible; on peut alors être démenti par les résultats, on est certain, vous m’entendez, certain de ne pas s’être trompé soi-même. » (Les Guimbardes de Bordeaux. Responsable dans un Chantier de jeunesse et, à partir de 43, membre du cabinet du préfet de Versailles, il n’a pas, du fait de ses activités administratives, connu de désagréments à la Libération. Inscrit au bureau de Paris en février 1945, il plaida plusieurs fois pour la plèbe de la collaboration. En même temps, se lançait dans l’écriture de Daniel. portrait d’un jeune homme dont les exigences généreuses se heurtent à la médiocrité du monde et qui, lassé, abandonne la lutte pour se réfugier dans le petit bonheur bourgeois du mariage.

En 47, premier secrétaire de la conférence du stage, Hecquet candidate à un prestigieux concours d’éloquence. Et en achèvant un discours complètement improvisé, soudain, venu à sa péroraison, montre un doigt du coin du plafond qu’il désigne du doigt et dit : « quel est cet objet creux, gonflé de vent et qui résonne comme une outre ? C’est un discours de conférence »puis se rassoit.

Sa carrière d’orateur a à peine commencé qu’il a déjà atteint le point critique où l’admiration des uns et la détestation des autres précipitent la naissance d’un grand destin. Son étoffe, toutefois n’est pas de celles où l’on taille les gloires officielles et les uniformes d’académicien. Il ignore l’ambition, se moque des honneurs et méprise l’argent. Son seul luxe est le dénuement. 

Si Céline est le médecin des pauvres, lui est le conseil des causes sans le sou, l’avocat des condamnés à mort à qui l’on sert la main, dans la froidure de l’aube et qui, pour payer les honoraires, n’ont que leur vie à offrir. Hecquet plaidait comme requiert un procureur. Il réclamait le pardon en fulminant l’anathème. Il défendait les victimes en tonnant contre les puissants :

« Juges de tous les âges, de toutes les nations, magistrats blanchis sous l’hermine et sous l’obéissance, procureurs empourprés de crimes et de honte, jurés gris et tristes, pris dans vos gilets de laine et vos élans de haine, venez voir vos victimes bien portantes, car voilà votre vérité : ceux que vous avez tué ne sont pas morts. Vous les avez déshonorés, ils sont l’honneur du monde ».Unknown

Hecquet portait la robe comme les prêtres d’autrefois l’uniforme des hautes préoccupations. Il accomplissait un devoir sacré ; il servait, loin des autels de la peur, contre l’imposture régnante et les pouvoirs gardiens de la bassesse instituée, les valeurs délaissées ; il menait combat contre le désordre établi, la déraison d’un Etat de vindicte, il déclarait en polémiste la guerre au système judiciaire.

Par modestie sans doute, il admirait d’abord et ne cherchait pas à rapetisser. Pour lui-était-ce une contagion de la magistrature idéale- chacun pouvait à la rigueur être juge et non puni. Même à ceux qui l’attaquaient, de front ou de biais, il témoignait une considération à leur mesure. Marcher jusqu’à l’aube ne lui était pas étranger mais, le plus souvent, il rentrait chez lui: il avait toujours un roman à écrire, un pamphlet à avancer, des coups de fils à passer. A cette vie trépidante, il mêlait les intermittences du coeur: il tombait amoureux, finissait malheureux. Dormir peu lui était une nécessité et une hygiène de vie. Alors il repartait dès le lendemain et, avant un bref déjeuner, devait bien songer qu’il allait bientôt mourir…Le bout de vie qu’il lui reste n’est pas assez grand pour qu’il s’y enferme. 

Chez Hecquet, les complaisances geignardes de l’humanitarisme étaient proscrites. Il parlait au nom de sa connaissance du malheur et de celle, plus proche encore, du dégout. L’écrivain et l’avocat avaient la même fonction : dénoncer l’hypocrisie, entrer en colère comme on entre en religion. La clef de cette révolte, c’est le souvenir d’une humiliation, tournée en ridicule par la jactance cocardière.Alors qu’on embouchait les trompettes de la renommée pour saluer le retour des taxis de la Marne, Hecquet rappelait la ruée sauvage et chaotique des guimbardes de Bordeaux. Défendre les causes perdues, c’était amplifier l’accusation contre la mémoire falsifiée. Hecquet se consolait de ce devoir austère en s’adonnant au vice impuni. gimbardesq

Hecquet s’attaque à la plus dévastatrice des passions : l’indifférence. Elle « est d’abord impotence ou mieux: inappétence, que le dédain dont elle s’entoure n’est qu’un des moyens de masquer la trahison du désir, que ce dédain fait souffrir ceux qui le manifestent autant que ceux qui s’en assurent les victimes, que si la souffrance est moins évidente et probablement moins grande, la différence n’est que de degré, non de nature, et parce que la privation de ce que nous aurions souhaité d’avoir laisse moins de vide que la privation de ce que nous avons eu. » Pour l’auteur, cette confusion des sentiments n’a as lieu d’être: « Nous nommons amitié les prémices ou les agonies de l’amour, le moment du plus doux espoir et de la plus tendre des résignations. »  Anne ou le garçon de verre est le roman de l’aisance, du brio, de l’élégance.femmesesclaves

 Le livre où Stephen Hecquet montre tout son éclat est ce pamphlet dont on se demande bien s’il pourrait être accepté aujourd’hui. Faut-il réduire les femmes en esclavage? est jubilatoire, féroce, spirituel, roboratif. « Votre souci primaire d’égalisation, votre instinct planificateur, n’ont atteint qu’à aggraver votre condition. Vous avez préféré les conventions collectives aux accords particuliers, la certitude de la médiocrité aux rebondissements de l’incertitude, les règles du droit aux exceptions de la vie » 

Il écrivit ses pamphlets au grand jour, ses romans en cachette, parfois pour tenir cette promesse, parfois pour en garder l’envie. L’aigle du palais fut autruche devant ses livres : en les cachant, il pensait qu’on ne les lirait pas et surtout, car il se serrait passé de l’insuccès, qu’on ne mêlerait pas trop les deux hommes qu’il voulait être, l’homme de plume et l’homme de lettres. Le triomphe du premier, l’effacement du second furent deux entreprises parallèles, menées à bien.

Il disait dans son second livre paru en 49 : « Le plus douloureux, en effet, dans la fin d’un jeune homme, n’est pas la perte de la vie, mais la ruine des espérances, et non la nostalgie des choses, mais des actes, non la nostalgie du passé, mais du futur. »

5 mai 1960 imagesmortcéline

Après une lente et pénible sonie, Stephen Hecquet a ouvert la voie aux disparitions prématurées. 40 ans seulement.

Le premier destin tragique des écrivains des années 60, c’est lui. Il était le grand ami de Nimier. Son grand frère qui le rejoindra deux ans plus tard. Un Nimier « cassé par la douleur, sanglotant sur la tombe ouverte de Stephen à Valenciennes. Des deux, on ne saura jamais lequel a eu le plus d’influence sur l’autre. » (Chardonne)

28 septembre 1962

« Oui la mort de Nimier avait un sens, après celle d’Hecquet: le temps passerait lentement avant que ne vienne la relève de leur garde, notre génération n’était pas l’élue, puisque ses souverains étaient fauchés en pleine vie, elle n’aurait qu’un rôle contemplatif et contempler à assurer dans la mascarade du monde. «  Eric Ollivier. Leurs successeurs connaitrons plus de succès et d’honneurs séculaires, mais ne posséderont jamais leur rayonnement.

 Intelligence rare, talent indubitable, le bouillonnant Stephen Hecquet méritait un meilleur destin. Il a laissé quelques livres fameux et quelques formules qui trottent toujours dans la tête: « La justice, cette forme endimanchée de la vengeance. », « Ce qui est beau d’un homme: c’est ce qu’il a raté! », « Toute femme a dans son coeur un bourreau qui sommeille. » 

« Mais comme le brillant esprit n’a besoin que d’une boutade pour retrouver l’essence de l’univers, l’homme vraiment supérieur se contente d’une caresse pour jouir du miracle de la possession. »

Ouvrages publiés

  • Collégiens, Éditions de la Table Ronde, 1960
  • Les guimbardes de Bordeaux, Éditions de la Table Ronde, 1958
  • Anne ou le garçon de verre, Plon, 1956
  • La tête dans le plat, Éditions de la Table Ronde
  • Faut-il réduire Les femmes en esclavage ?
  • La grande chance de M. Ferdinand Marie Madeleine Cardiaque, Editions Nagel, 1953.
  • L’homme accusé, Editions Nagel Essai, 1952.
  • Bons pour la mort, Editions
  • Daniel, Editions Bateau Ivre, 1946.
  • Daniel II, Editions Nagel, 1951.

Merci à :

Alexandre le Dinh – De nécessité vertu.fr 

Christian Millau et feu Eric Ollivier & Pol Vandromme

Mes espoirs de retour par H.J. Coudy:

Stephen Hecquet (1919-1960), le hussard ensablé

Hecquet-Stephen-Collegiens-Livre-850605741_MLNous entretenons un lien curieux avec Stephen Hecquet, mort à presque quarante-et-un ans il y a maintenant plus d’un demi-siècle et nous le devons à notre mère.Stephen Hecquet était, au début des années cinquante avocat, à une époque où parait-il la profession était d’une bonne rentabilité, n’attirant pas l’attention des services fiscaux qui traitait ses revenus au forfait, évidemment sous-évalués. Il se trouve qu’il appartenait à la même mouvance, intellectuelle et politique que notre père qui était également avocat ; il vint dîner un soir chez mes parents, nous devions y être mais à un âge où l’on dort quand les adultes dînent . Nous avons gardé depuis le récit  d’un Hecquet entrant dans la cuisine de notre mère, sans y être invité, regardant de près ce qui s’y faisait et commentant d’un ton qui déplut ; les mauvaises manières de Stephen Hecquet sont pour nous une histoire bien ancienne. Hecquet avait servi dans l’administration préfectorale d’un département proche de Paris, la Seine-et-Oise, pendant la guerre ; il en tira une chronique «  Les Guimbardes de Bordeaux » dont le titre est suggestif mais le contenu en retrait, on est loin du Maurice Sachs de La Chasse à Courre, dans le Bordeaux de juin 1940. Il y prend sa propre défense, d’un fonctionnaire qui a servi et ne voit pas très bien pourquoi on pourrait le lui reprocher, et  surtout pourquoi les temps de la Libération furent aussi agités.

Mais Hecquet était aussi écrivain, ami d’écrivains ; il existe un court livre «  Tel était Stephen Hecquet » que lui consacra Roger Nimier, paru en 1962, dont on dit que le chagrin fut immense lorsque Hecquet, qui avait une malformation cardiaque et le savait, décéda en juillet 1960 ; nous citons la phrase que l’on trouve sur le site Wikipedia : «  Une lumière, un souvenir le hantait : la gloire de l’écrivain, la plus haute à ses yeux. Traverser les siècles à grands mots, être entendu quelque temps plus tard, cet enfantillage le brûlait ». On voit que nous sommes dans notre sujet en feuilletant les rares œuvres de Stephen Hecquet, le hussard ensablé. Une fois n’est pas coutume, c’est à deux livres  que nous nous intéresserons. Les Collégiens est paru l’année même de la mort de Hecquet. En 1993, la ville de Paris qui se préoccupe aussi de littérature le réédita dans la collection Capitale et en  fit cadeau à tout acheteur de 150 francs de livres chez un libraire ; elle entendait , et nous la citons, «rendre justice à l’exceptionnelle qualité d’œuvres d’écrivains moins connus de la période contemporaine ». On en jugera. Les Collégiens est une chronique, la chronique d’un grand établissement d’enseignement secondaire et préparatoire catholique parisien sur fond de grossissement de nuages, puisqu’elle se situe dans les deux années scolaires 1937-1938 et 1938-1939. Les amateurs reconnaîtront peut être sous le nom de Balthazar, Stanislas, Saint-Louis-de-Gonzague, Fénelon, en tout cas quelque chose qui y ressemble ; on suppose qu’Hecquet parlait en connaisseur et qu’il avait quelques comptes à régler. On y voit défiler des prêtres bien sûr, quelques rares enseignants et personnels laïcs, des élèves en général, si ce n’est toujours, issus de ce qu’on peut appeler les meilleurs milieux, des affaires, de la politique, de l’administration. Au sommet le chanoine Boulingrin ; un homme qui remplit admirablement sa mission de chef d’établissement prestigieux aux yeux de ses hiérarques de l’archevêché, un peu trop même si l’on considère que le chanoine ne songe qu’à devenir évêque, incompatible avec ses actuelles fonctions ; c’est que la route en est difficile ! Convaincre le cardinal-archevêque d’appuyer en cour de Rome sa démarche suppose d’éviter d’aussi redoutables obstacles que dressent «  les plus proches collaborateurs du prélat…les plus dangereux et les moins honnêtes des rivaux. L’un d’eux n’a-t-il-pas suggéré que le cardinal intervienne en vue de l’attribution de la rosette au chanoine, au titre des Affaires Étrangères ?…Mais le macaron décerné, adieu la mitre ! ». Boulingrin navigue, il faut le reconnaître, avec habileté, entre les nécessités du recrutement, les humeurs et les attitudes de prêtres aux sensibilités fort différentes, des lettres anonymes  relatives à leurs mœurs dont le vicaire-général, premier collaborateur du cardinal l’entretient ( mais allez savoir ce qu’il en pense), lui recommandant de ne plus se servir du cabriolet jaune clair du plus fortuné de ses clercs, qui fait désordre au sein d’un établissement aussi respectable… Car Hecquet est drôle. Drôle quand il met en scène les efforts de la direction de l’établissement pour trouver un prix à attribuer au fils d’un académicien, les mérites propres de l’élève l’interdisant, mais auquel académicien on ne peut faire l’affront de le refuser ; il y a bien un ancien de la maison , qui fut conseiller municipal de Gambais, qui désire attribuer un prix à un élève qui se sera distingué «  par son amour de la nature et son attachement aux choses de la terre » ; la seule difficulté est que l’ancien élève s’appelle Charles-Henri Landru, et s’il n’est qu’un lointain cousin du Landru plus connu, il conviendra d’effacer la mention de Gambais en faisant porter le chapeau à l’éditeur ( car le Landru en question y tient). Drôle quand la direction de l’établissement se met en quête de renouveler la galerie des portraits des anciens élèves illustres où les contemporains ont droit à une exposition particulière ; on y regrette que le maréchal Pétain ne soit pas un ancien élève , «  Avec un homme de cet âge, on n’a vraiment rien à craindre… » ; et on s’arrête, ça tombe sous le sens, sur le généralissime en poste, le général Gamelin, «  Gamelin sort de Balth ? Parfaitement , messieurs, et dans des conditions très honorables…Premier en composition française notamment, et toujours nommé en Histoire. Aucune incartade sur le plan moral. De plus un homme d’une courtoisie et d’une modération absolues. Rien de l’aventurier et du conquérant. Bref, le vrai chef d’une armée moderne, c’est-à-dire prête à la riposte plutôt qu’à l’offensive… ».soutane-1Drôle quand il conduit à son aboutissement la rivalité entre deux prêtres, chacun préfet des études, qui ne pouvaient déjà largement pas se sentir et dont l’attribution à l’un des deux de la surveillance du cours exceptionnel, réservé aux candidats au baccalauréat  ayant échoué à la session de juillet  qui retient l’heureux titulaire jusqu’au milieu du mois d’août, met le feu aux poudres. Les deux préfets  qui bénéficient chacun des heureux surnoms de Caïn et du Huron finissent par en venir aux mains devant un parterre de leurs confrères : Devant un rideau de soutanes, les deux hommes roulèrent à terre, leurs grandes bottines  à clous dessinant dans l’espace d’inquiétants moulinets. « Canaille, incapable, corbeau de malheur, fumier de curé, pourriture de Satan… « Et sans doute, le combat se fût-il terminé par quelque malheur, si l’abbé Lafon , entrant opportunément dans la salle, n’avait de deux directs posément assénés , séparé les combattants… ». Il est plus grave  quand il évoque les tentations qui rôdent autour du monde de l’établissement Batlhazar. Celle de la chair, bien sûr ; passe encore que l’élève Seboeuf, fréquente quelquefois les maison de tolérance et la couche d’une mère d’élève, mais les prêtres… Eh bien, certains prêtres ont les mêmes habitudes qui les exposent à être reconnus par leurs élèves. Mais il y a pour l’état de prêtrise, plus grave, qui pourrait être la naissance d’un sentiment. C’est qu’une nouvelle génération de prêtres est arrivée dans l’établissement qui a des vues sur le monde différentes, quelquefois très différentes, de celles des plus anciens ; ainsi l’abbé Leblanc,  qui est bien décidé à laisser sa santé, sa réputation, sa foi mais n’entrera jamais dans la voie de la compromission …La vraie révolution , c’est n’est aujourd’hui ni dans les comités ni dans les meetings, ni dans les combats qu’il faut la chercher. Malraux, Mauriac, Déat, Bidault, tous finiront ministres ou grand-croix de la Légion d’Honneur. Pouah ! Ce qu’il faut, c’est briser les livres scolaires, brûler les facultés, incendier les professeurs d’un feu nouveau... Bigre ! Trente ans avant d’autres iconoclastes, voila la jeune génération cléricale prise d’un étrange feu sacré. Car l’abbé Leblanc est torturé. Ne le voilà-t-il pas qui va demander à son collègue Ysabel, de la même génération, combien de leurs commensaux ont encore la foi… Ce à quoi Ysabel, indifférent cynique, à qui la stabilité matérielle et morale de la condition de clerc convient, répond : Mais aucun, mon ami, aucun…  et de l’entretenir de la perte de ce qui faisait la grandeur de l’église catholique et sa solidité, sa vocation de service public, en voie de disparition. Et puis, il y a Jacqueline des Butours, mère d’élève, délaissée par un mari homme d’affaires, fort pris, qui lui propose de participer à des réunions d’étude où des gens d’orientation différente viennent confronter leurs points de vue ; comment refuser quand le regard de Mme des Butours lui fait rajuster sa soutane comme une femme rajusterait sa jupe ; on peut craindre pour le jeune prêtre qu’il ne s’engage sur un chemin qui est, comme chacun sait, pavé de bonnes intentions… C’est dans cet état d’équilibre instable que les évènements de l’automne 38, la crise des Sudètes, la mobilisation partielle puis la démobilisation, viennent donner un peu plus de roulis à la vénérable institution. Pourtant, Hecquet, dont il faut bien reconnaître la virtuosité d’écriture, n’évoque aucun drame, comme si passer du comique au légèrement grave lui suffisait. Il faut dire que les évènements que connût le jeune homme avaient leur plein de fureur. Il peut, en tout cas, être rassuré. Stephen Hecquet, le hussard ensablé, n’est pas oublié. anneHecquet pouvait écrire sur des thèmes fort différents. Anne ou le garçon de verre, qui met scène une relation triangulaire, dans lequel le narrateur évoque, avec un certain courage pour l’époque, – le livre est paru dans les années soixante, mais avant 68,  à tout le moins sa bisexualité. Était-ce le cas d’Hecquet, lui-même ? Oui, sans doute, même s’il nous paraît absurde d’évoquer les mœurs privés d’un écrivain pour en apprécier l’œuvre, contrairement à ce qu’une ministre a pu récemment dire. Anne est donc un garçon ; le prénom fut autrefois porté par des hommes même si la chose n’est plus courante. Le narrateur, un avocat, trentenaire, remarque la silhouette aux cheveux blonds d’un voisin de rue, dont il recevra une lettre d’invitation à un repas-débat puisqu’il est connu pour des interventions de conférencier. Il découvre qu’Anne est étudiant en droit, même pas vingt ans et se destine au notariat qui n’est pas, on en conviendra, un chemin romantique. Pour autant, l’avocat comprend vite qu’il est amoureux de la régularité des traits du visage d’Anne,  une passion dormante et qu’un rien risquait de jeter hors de son lit. Ils deviennent amants. Un moment de bonheur, d’autant que le miracle était aussi qu’Anne s’emparait de mes pensées  et de mes loisirs , sans paraître les annexer , et davantage sans se prévaloir d’un empire dont je pressentais trop la portée pour qu’il ne me déplût pas qu’il fît montre de le mesurer. Mais, car évidemment il y a un mais, sinon où serait l’histoire, Anne n’est un garçon si poli que pour l’être à la manière des vitres du même nom : étonnant morceau de verre sur lequel les plaisirs et les peines coulaient sans laisser de trace. Désormais, le récit n’est plus que la quête, vaine,  de passion partagée, de la part d’un garçon qui n’est qu’indifférence avec lequel son aîné n’arrivera sans doute pas à partager ce qui lui tient à cœur. En fait, à l’origine de son parti pris d’entrer dans ma vie, il y avait encore et surtout l’amour-propre. Anne ne m’aimait pas : il aimait à être aimé par moi. Dès lors, Anne, conquis, se retirait de ma pensée par le même mouvement qui nous fait quitter, amants repus, le corps dont nous venons de prendre possession. Chez lui, la satisfaction n’était pas physique, mais intellectuelle. Ou mieux, socialeIl était à moi, s’en étonnait, s’en félicitait : il lui souciait peu que je fusse à lui. Mais  le narrateur n’arrive pas à rompre ; il n’y arrive pas plus lorsque qu’Anne lui fait part de sa rencontre avec Dominique, une femme ( Hecquet aime bien les prénoms sans sexe) dont il ajoute, vite, que son amant pourra en faire sa maîtresse ; il y a de quoi s’y perdre…. Le narrateur fait un effort pour s’éloigner sans résultat ; il accepte de rencontrer Dominique, dont il apparaît qu’Anne n’a de relations avec elle que pour se donner des allures adultes ; il la trouve jolie mais espère secrètement qu’Anne est trop beau pour être vraiment apprécié par une femme. Le fonctionnement du triangle se complique vite, du fait de l’absence de tout rapport charnel, confessé par  Anne entre lui et Dominique. Il arrivera ce qui doit arriver , le narrateur deviendra l’amant de la fausse maîtresse, pour quel aboutissement, pour quel drame ?

Nimier
Nimier

C’est là qu’on attend Hecquet qui, pourtant et contrairement à son ami Nimier, dont les personnages ont souvent un sort tragique, semble hésiter à l’aboutissement de situations devenues non-maitrisables. Peut être ne pourront-ils que souffrir longuement de l’absence persistante d’amour : J’avais moi-même glissé le long de ce beau miroir, quand il n’eût fallu que lui imposer un visage : le mien. Ce court texte de cruauté indifférente est étrange à lire à la suite des moments de franche gaieté des Collégiens. Hecquet devait être un homme déroutant. C’est ce qu’en disaient ses contemporains ; nous aurions aimé le voir devant Mai 68 qui lui aurait, nous en avons la conviction, inspiré des sentiments contradictoires, tant il avait la démarche classique du dandy, à la Baudelaire ou à la Barbey ; les hasards de la vie ont fait que nous n’en saurons rien, à notre regret.

Georges Brassens

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Si Georges Brassens revendique la fréquentation des truands, des prostituées et autres marginaux, c’est pour tracer une ligne infranchissable entre l’humain d’un coté et l’hypocrisie des bonnes mœurs de la société de l’autre. Un projet rabelaisien de désordre anime son oeuvre, il n’est pas besoin d’être activiste, d’agiter les pecs ou de faire sauter des bombes pour s’inscrire dans une révolte permanente, sans système, pas plus qu’il n’y a chez lui de barrière ni de sacré. Tout repose sur la fidélité, aux êtres et aux songes. Brassens est donc un chanteur qui ne peut pas parler de politique sans entrer dans le registre passionnel, ne s’aventurant que parcimonieusement dans le domaine des idées, préférant se cantonner à celui, plus vaste et dévasté, de la contestation. 

Brassens a vendu environ 20 millions d’albums de son vivant. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une fronde lyophilisée, mainstream, pourtant, à bien l’écouter, rien n’y fait, Brassens est définitivement libre, à rebours du temps, aujourd’hui plus que jamais. Les seules contraintes qu’il doit affronter sont celles qu’il s’impose. Cela le préservera de toute compromission. Rétif à tout esprit de groupe, son anarchisme se veut libertaire, sceptique, intérieur et individualiste, il vise à extraire de chacun ses potentialités, sans rien attendre ni réclamer, par soi. Une certaine gauche s’évertue à se l’accaparer. Brisons les bastilles mémorielles, tout est, comme souvent avec les « anarchistes de droite », autrement plus nuancé. Nous nous efforcerons de tenter d’éclaircir cette question en évitant l’écueil de vouloir arracher des certitudes là où il n’y a justement que des hypothèses. « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous pour ne point avoir à discuter avec la maréchaussée »

« Ne croyant ni en Dieu, ni en une société parfaite, ni en une amélioration de l’homme, je suis désespéré. Les choses n’étant pas ce que je voudrais qu’elles fussent, j’ai tendance à râler, à rouspéter… Et puis je transforme ça en gaieté. En ironie. En humour. Ne voulant pas pleurer, parce que je suis quand même un type pudique, ne voulant pas trop non plus crier, ni me plaindre, ni pousser les cris souffrants des romantiques (au fond, je suis un romantique dénaturé…), alors je fais semblant d’être gai. Même devant moi, je n’aime pas pleurer ».

Merci à http://brassenspolitique.free.fr

Brassens pouvait – par certaines idées – se rapprocher des libéraux. Brassens chante en effet les bienfaits d’un individualisme forcené, par opposition au groupe. L’unité politique de base de Brassens n’est pas la nation, la communauté, le village ou même la famille. L’unité politique de base est l’individu. Brassens se méfie comme de la peste des idées qui sont produites par un groupe, une foule, une masse, surtout quand celle-ci est chapeautée par un leader. L’individu doit être protégé des excès et des pressions des institutions. Il doit avoir un espace vital garanti. Développer l’Etat, c’est réduire la liberté individuelle. L’inégalité est une donnée irréductible, qu’il faut accepter, en nivelant c’est vers le bas qu’on tend. Rétif à un « tout collectif » étouffant, Brassens a choqué les adorateurs postsoixante-huitards des posters du Che avec Mourir pour des idées (1972).

Brassens voudrait donc que l’on concentre notre énergie sur le droit à la différence, et la protection de la diversité. L’opinion des autres, surtout quand elle émerge d’un groupe. Il souffre de la tendance naturelle qu’ont les institutions et toutes les autres instances de régulation sociale à écraser la diversité au profit d’une identité commune. Brassens refuse que la politique – l’expression plus ou moins pure de la volonté de plusieurs hommes sur chacun – exerce sa contrainte sur lui. Si on lui propose de faire un choix, entre la droite, la gauche, le centre […], il répond que le fil d’Ariane lui fait peur, et qu’il ne lui sert plus qu’à couper le beurre.

Les opinions sont relatives, car tous les individus pensent, et beaucoup donnent leur avis. Or, il s’avère que les avis divergent au final. A cela, Brassens fournit une explication dans Ceux qui ne pensent pas comme nous – chanson particulièrement intéressante. Il prend l’exemple d’une situation où deux individus sont en désaccord. L’un est plus intelligent que l’autre, mais le plus idiot des deux n’en démord pas, car : « entre nous soit dit, bonnes gens pour reconnaître / que l’on est pas intelligent, il faudrait l’être ».

Les problèmes politiques sont éternels, ils reviennent toujours, semblables et toujours impossibles à résoudre. Il est donc vain de chanter pour que Rome perdure. La pourriture politique est immuable. La volonté passionnée d’en venir à bout est son corollaire. A qui sait observer le temps, et l’histoire, viendra l’idée d’un temps cyclique, qui ne fait que se reproduire éternellement. Brassens n’a pas formulé cette idée de façon claire et précise. Il ne semble pas qu’il ait eu conscience de cette idée. Mais la plupart de ces chansons attestent de sa croyance en un temps débarrassé de tout progrès. La place du passé dans l’œuvre de Brassens est très importante. Bon nombre de ses chansons sont conçues comme des mythes. Dans l’œuvre de Brassens, le présent est semblable au passé, et le passé tient une place floue et matricielle, de la même façon que dans la plupart des mythes anciens. Quant au futur, il n’a pas le droit de cité. Le futur, c’est le passé, et c’est le présent.

L’anarchisme qui en découle.

La synthèse des idées et des humeurs que nous venons de présenter aboutit logiquement à rattacher Brassens à la famille des anarchistes. La seule porte de sortie, la seule balise politique à laquelle Brassens peut se rattacher, étant donné la force de son libéralisme, la force de son scepticisme, et l’intensité de sa haine pour la politique, ne peut être que l’anarchisme. Ce libéralisme extrême va jusqu’à refuser le pouvoir de tout groupe d’individu sur un autre. On gagnerait peut-être à qualifier Brassens de Libertaire, plutôt que de libéral, bien qu’il ne fasse au fond que pousser dans ses retranchements le concept de liberté. Il n’y a pas de solution démocratique (au sens scientifique du terme) à une telle opinion politique. Et Brassens le sait, lui qui refuse dans Le Libertaire l’idée du vote: ceux qui s’y laissent prendre acceptent qu’on se moque d’eux. Brassens incite implicitement les lecteurs du libertaire à ne pas en faire partie. Seul le scepticisme est valable en la matière. Face à l’ineptie du discours des hommes politiques, Brassens – en vieux Normand -, ne Veut pas choisir. Pour remplacer la politique telle qu’elle se pratique, il refuse évidemment toute forme de système où la majorité, la moyenne, les braves gens auraient raison. Le système politique doit préserver la pleine et entière liberté de tous. Seule la solution anarchiste est à même de faire la synthèse entre le doute catégorique, et le refus absolu de toute domination, symbolique ou réelle. Le doute catégorique paralyse l’action politique. Le refus de toute domination tend vers le même refus d’un système politique organisé.

L’anarchisme, disait Brassens, c’est « le respect des autres, une certaine attitude morale » (Entretien avec Chancel). Etre anarchiste, c’est aussi ne pas se mêler des affaires des autres – des affaires des étudiants en 68 par exemple. Etre anarchiste, c’est, selon l’étymologie du mot, refuser le pouvoir. Seule solution, lorsqu’on ne veut pas que certains hommes commandent à d’autres, et lorsqu’on doute de tout espoir de solution politique : éliminer la politique. Chasser les hommes qui ont fait de leur métier la représentation des autres. Chasser les hommes qui ont volé la parole des individus dans leur bouche. Et ainsi sortir de l’histoire définitivement, plutôt que d’être broyé par son cycle éternel . Renvoyer les enjeux que la politique se propose de résoudre à chaque individu. Renvoyer la régulation sociale et l’organisation entre hommes à chaque être humain. En se perdant dans un recours systématique au contrat, comme l’ont proposé certains théoriciens de l’anarchie. Ou encore en en revenant à un mode de vie plus simple. Brassens ne nous a pas laissé d’indice quand à la solution qu’il jugerait capable de remplacer la politique. Il a même laissé entendre qu’il ne savait pas par quoi remplacer la politique, et que cela était gênant, puisque tous les hommes ne sont pas suffisamment bons pour se passer de toute forme de régulation (le cri des gueux).

Cet anarchisme – s’il est dissimulé dans son œuvre chantée – se manifeste sans que le doute soit possible dans la vie de Brassens, et dans ses écrits annexes. Brassens l’avoue même au micro de Jacques Chancel, dans les dernières années de sa vie. La sagesse n’aura pas tempéré son refus de la politique, et son identité anarchiste. Mais l’espoir de voir un jour ses opinions traduites par les fait est allé déclinant au fil des années. La nostalgie est demeurée présente, exprimée dans la seule chanson explicitement anarchiste de Brassens : Le boulevard du temps qui passe.

Par contre, lorsque la patine des années n’avait pas encore adouci ses idées, Brassens avait cet espoir, l’espoir de voir le peuple se soulever et chasser la canaille politique des palais où elle y exerçait sa domination. Les articles du libertaire en attestent. Une telle opinion paraîtra très radicale au lecteur qui n’a pas pénétré complètement la psychologie de Brassens. Mais si l’on se remémore que Brassens n’attend rien du temps, qu’il ne croit pas au progrès, et qu’il voit la démocratie comme un âge d’or qui n’aura qu’un temps, on comprend mieux que Brassens appelle de ses vœux un monde débarrassé des affres de la politique. Ce monde est le seul qui puisse apaiser ses rancœurs et réaliser ses principes.

Brassens doute donc que l’individu soit suffisamment bon pour vivre sans contrôle. Brassens pense que tous les groupes d’hommes sont par nature oppressifs (Le pluriel). L’anarchisme de Brassens est autant opposé à la société qu’il est opposé à l’anarchie. Son combat n’est pas seulement contre les institutions politiques, mais contre tous les groupes qui exercent une quelconque pression sur l’individu. Brassens doute de toutes les vérités. Et il n’est pas sur que l’anarchisme soit une réponse juste et universelle aux problèmes politiques. Brassens est un relativiste. Et lorsqu’on lui demande ce qu’est la justice, voilà ce qu’il répond : « Ca varie avec chaque sujet vous savez ca ». Une autre facette de sa personnalité qu’on nommera, faute de mieux, humaniste, mais d’un genre particulier; qui ne vaut que pour un. Il n’y a qu’un juge, c’est un individu qui croit, et c’est un individu qui agit. Brassens précise la nature de son anarchisme dans un entretien à la revue individualiste de Pierre JouventinÉgo, en avril 1970 : « C’est pour moi, une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idéal. L’individualisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt un amour des hommes. La révolte n’est pas suffisante, ça peut mener à n’importe quoi, au fascisme même. »

–BRASSENS–BIO —

Georges Brassens naît en 1921 à Sète. Il est l’enfant légitime du deuxième mariage d’Elvira Dagrossa. Cette femme très pieuse, dont les parents ont passé leur enfance en Italie, a perdu son premier mari à la guerre. Elle épouse en 1920 Jean-Louis Brassens – qui, lui, ne porte pas les curés dans son cœur. Ce sont les croyances de sa mère qui prévaudront dans l’éducation du petit Georges, qui ira longtemps à la messe le Dimanche. Mais son éducation tiendra aussi de l’athéisme cynique de son père, ainsi que de sa propension à dédramatiser tout ce qui est de l’ordre du sacré – sacré religieux ou non.

La chanson

L’enfance de Georges Brassens sera donc marquée par le catholicisme de sa mère, mais aussi par un autre fait notable : tout le monde, chez les Brassens est passionné par la chanson. La demi-sœur, le père, la mère … on peut surprendre toute la famille en train d’entonner les airs de Lino Ventura, de Tino Rossi, et de bien d’autres. Bientôt, Georges découvrira Charles Trenet – dont les rythmes Swing et la poésie légère le marquent pour longtemps. Il admire également Vincent Scotto, auteur de milliers de chansons, et qui a contribué à tirer la chanson Française vers le Swing. Tous les membres de la famille ont l’oreille musicale et la mémoire de plusieurs centaines de chansons. Le fossé des goûts musicaux qui traverse de nos jours les familles moyennes n’existe pas encore dans l’entre-deux-guerres.

A l’école

Georges Brassens est d’une tempérament têtu, et il aime tremper dans des coups tordus. A l’école, il ne brille d’ailleurs pas par ses résultats scolaires : il ne dépassera pas la troisième. Mais son niveau est inégal : certains professeurs parviennent en effet à susciter sa curiosité, et à améliorer ses résultats. Ses professeurs de Français de quatrième et de troisième lui communiqueront la passion des grands prosateurs, et des grands versificateurs. Georges Brassens, qui venait juste de se mettre à écrire de petites chansons, aux textes – selon ses propres termes –  » approximatifs « , prend conscience de l’immense fossé qui sépare les petits rimailleurs radiophoniques des grands poètes. Il révise son ambition et se met à écrire des poèmes.

Un métier ?

Si ses premiers vers sont assez corrects – sans toutefois laisser prévoir la qualité de ceux de son âge mur -, son niveau scolaire général reste mauvais. Ce qui ne gène pas son père, qui le verrait bien reprendre son titre d’entrepreneur de maçonnerie et de plâtrerie. Ce qui dérange en revanche beaucoup sa mère, qui aurait aimé le voir devenir médecin, avocat ou fonctionnaire. Chez lui, lorsque les périodes scolaires se terminent, la cérémonie de signature du bulletin est toujours un véritable drame.

> La mauvaise herbe

Les copains

Brassens montre très tôt son goût pour les rapports humains. Il sera tout au long de sa vie entouré de différentes « bandes de copains », dont il est le plus souvent le pivot. A l’école primaire, il fait la rencontre de quelques jeunes garçons qui compteront dans les rangs de ses « copains » toute sa vie durant. Miramont, Deplont, Scopel, puis Bestiou, Laville, Colpi, Gévaudan (…) forment avec lui une bande de compères qui accumulent les mauvaises blagues et les bagarres. Dans la bande, tout le monde a un surnom. Brassens aime à pousser ses amis dans l’entreprise de coups tordus, mais il prend souvent soin de rester en retrait. Avec l’âge, cependant, Brassens et ses amis occupent leur temps libre différemment, partagés entre la plage, les bars à la mode, et les rêveries sur leurs futures carrières d’artistes. On organise des séances de projection de films entre amis, on discute de cinéma et de chanson, et on forme même un petit orchestre, dans lequel Brassens joue du banjo. Tous rêvent de monter à Paris, pour y vivre de leur art.

Paris

Mais avec le temps, les sentiments s’apaisent, et la mère de Brassens imagine d’autres stratagèmes, qui lui permettraient de garder son fils au près d’elle. Le petit Georges, en revanche, s’est fait à l’idée d’un voyage vers la capitale qui l’attire tant. Il décide ainsi de partir tout de même à Paris, et ne profite pas des hésitations de ses parents pour rester dans la ville de son enfance. Brassens part donc vers Paris, c’est décidé. Mais il n’imagine pas partir seul. Monter à Paris, c’est un rêve qu’il a conçu avec ses copains, et il espère bien réussir à convaincre l’un d’entre eux de le suivre. Pourtant, tous se dérobent, et confient à Brassens le rôle d’explorateur.

> La bohème.

La guerre

Nous sommes en Février 1940, à 4 mois de la défaite Française. C’est Tante Antoinette qui l’accueille à Paris. Elle lui offre le gîte et le couvert, mais il est convenu que Georges – qui a maintenant 18 ans – doit trouver un travail. Brassens sera donc apprenti relieur, pendant une demi-journée. Puis il rentrera aux usines Renault, où il sera OS. Le travail est épuisant, les journées extrêmement longues. En Mai, son ami le rejoint à Paris, et se fait engager à Renault. En Juin, les usines Renault sont bombardées par les Allemands, et rendues inutilisables. La carrière d’OS de Georges Brassens s’arrête là : les deux Sétois prennent part à l’exode, et redescendent à Sète.

L’écrivant

Quelques mois sont passés lorsque Brassens décide de remonter à Paris. Seul cette fois-ci. Brassens ne veut pas travailler pour les Allemands. Sa tante se résout à le garder chez elle, où il passe ses journées à écrire, à remanier et à composer ses chansons et ses poèmes. La guerre, la capitale, les souffrances qui l’entourent sont une formidable source d’inspiration, et Brassens travaille d’arrache-pied.

Brassens passera ainsi trois années de sa vie à écrire et à composer. Il fera paraître à compte d’auteur un recueil de poèmes auxquels il croit. On sent nettement que son style progresse, et que son art de la chanson est en pleine formation. Brassens a dépensé toutes ses économies pour faire paraître cet opuscule. Toute sa famille y a été de son sou. Mais les milieux littéraires ne réagissent pas.

Le STO

Brassens a échappé à la guerre. Brassens a vécu sans le sou sous l’occupation. Mais en 1943, la guerre le rattrape. Le gouvernement Français décrète le STO. Les classes 20-21-22 sont mobilisées et envoyées en Allemagne. Georges réfléchit, il tente de gagner du temps, mais il doit se présenter le 8 Mars 43 dans le Hall de la gare de l’Est. Il ne quittera définitivement les baraquement de l’usine BMW de Basdorf que le 8 Mars 1944, très précisément un an après son départ. Ce qui lui laissera le temps de se lier d’amitié avec de nombreux compagnons d’infortunes, qui formeront ce que certains biographes appellent le deuxième cercle des amis de Brassens. Ceux-ci, comme tous les autres, ne seront jamais oubliés.

Amours

Les quelques années qui séparent Brassens de la consécration seront un peu moins introspectives que les années 40-43. Brassens a désormais autour de lui un groupe d’amis qui le reçoivent de temps à autre, avec qui il peut partager du temps et des idées. Ce climat est également favorable à l’éveil des sentiments. Lui qui n’a jamais brillé dans ses conquêtes féminines rencontre enfin quelques personnalités féminines, et s’engage dans des histoires sérieuses. L’une d’entre elle lui coûtera beaucoup, mais lui vaudra quelques unes de ses meilleures chansons d’amour. Il fait également la rencontre de celle qu’il surnommera Chenille, et qui l’accompagnera toute sa vie durant, sans jamais loger dans la même chambre que lui. Il ne se mariera pas avec elle, mais il ne l’en aimera que mieux, comme il le dit dans La non demande en mariage.

Opinions

En Juin 1945, Brassens et quelques amis décident de monter un journal, qu’ils veulent appeler le cri des gueux. Brassens, Miramont et Larue prennent les choses au sérieux : ils montent un comité de rédaction, mènent à bien la réalisation d’une maquette, et se lancent en quête d’un financier. Mais personne ne voudra éditer le cri des gueux. Brassens trouvera alors un autre exutoire : le libertaire , publication de l’organe central de la FA (fédération anarchiste). Il y signera une bonne douzaine d’articles attestés, prenant pour cible première les gendarmes. Mais sa collaboration au Libertaire prend fin quelques mois après cela.

Littérature.

Brassens a pour ambition première d’écrire. Des vers ou des romans. En 1947, il tente de publier un petit roman, la lune écoute aux portes, mais aucun éditeur n’est intéressé par son manuscrit. Brassens décide alors de faire un ‘coup’. Il fait éditer quelques dizaines de romans dont la couverture et la mise en page parodient la plus prestigieuse collection de l’édition Française : NRF Gallimard. En les expédiant à toute la presse Parisienne, il espère attirer le scandale, et donc le succès. Peine perdue, puisque seul France-Dimanche prendra la peine de publier un compte rendu, et que son roman restera dans l’oubli. En parallèle, Brassens écrit des vers avec une ferveur redoublée. Il tente même sa chance en auditionnant devant les tenanciers de plusieurs cabarets, poussé par Jacques Grello. Mais personne ne souhaite lui confier un tour de chant. Il faut dire que le chansonnier se révèle être un piètre interprète, tétanisé par la peur lorsqu’il s’agit de monter sur scène. D’ailleurs, le rêve de Brassens est de placer ses chansons auprès d’interprètes, qui les chanteront pour lui. Il n’a jamais souhaité monter sur scène, et n’y montera d’ailleurs qu’à contrecœur. Brassens persévère, et le niveau de ses chansons a désormais atteint celui que nous lui connaissons. En 1950, il chante déjà La Chasse aux papillons et Le Gorille depuis quelques années.

B – Le succès

> La reconnaissance

Le succès

A partir de là, les choses s’enchaînent très rapidement. Brassens est applaudi chez Patachou, puis dans d’autres cabarets. Il passe par le plus prestigieux d’entre eux – les trois baudets, et presse ses premiers disques. Sa carrière sera parfaite, les succès s’enchaînant avec une régularité parfaite, sur la scène comme chez les disquaires. Chez Phillips, on s’étonne de ce succès qui ne veut pas se tasser. Les critiques ne lassent pas de souligner la qualité de ses chansons, ainsi que – il faut bien le dire – ses attitudes frustres sur scène. Dans toute sa carrière; il ne saluera jamais son public. Son succès ne s’en porte pas plus mal : Brassens sera d’ailleurs, avec Brel, l’un des seuls chanteurs à ne pas être balayé par la vague yéyé qui déferlera sur le monde de la chanson dans les années 60.

Opposants

Entre la presse, le chanteur et le public, nous n’en sommes pas encore au consensus des années 70. Brassens n’est pas encore ce monument de la chanson française que l’on attaque pas sans prudence. La radio censure la moitié de ses chansons. Une partie de la presse se révolte contre les idées et les images que ses chansons véhiculent. Brassens a parfois même l’impression d’être mal compris par son public. Selon Michel Brial, il a la tentation de lui murmurer de temps à autres des insultes, entre deux chansons. Brassens est applaudi par tous, mais il a parfois l’impression d’être aimé pour son côté potache, et pour sa vulgarité, comme il le dit dans Le pornographe. Le public, lui, écoute avec respect cet ours immobile, qui lui assène ses chansons avec tout de même un petit sourire dans la voix, de temps à autres, lorsqu’il sait chanter un vers osé. Et en dépit des anicroches, sa carrière se poursuit bon train. Au fil des années, Brassens révoltera de moins en moins de plumes publiques.

Boulimie

Georges Brassens est mal à l’aise sur scène. Le parolier est sujet à de graves problèmes intestinaux et rénaux – il souffre de coliques néphrétiques par intermittence, et devra se faire opérer plusieurs fois des reins. Brassens ne court pas après l’argent, ni après la célébrité. Pourtant Brassens court, de salle en salle, sillonnant l’hexagone et enchaînant les engagements pendant plusieurs années, sans discontinuer. Il aura même le temps de publier plusieurs récits en prose. Brassens néglige son corps, et prend même beaucoup de poids. Il est suivi partout de son fidèle ami Pierre Onteniente, qui s’occupe de ses papiers et de ses engagements à plein temps, et de Pierre Nicolas, son contrebassiste. Tous sillonnent avec d’autres passagers les routes de France pour aller à la rencontre du public.

> La nouvelle vie

Succès

Brassens ne recherche pas le contact de la foule et des admirateurs. Il se prête aimablement à la cérémonie des autographes lorsqu’il ne peut pas y échapper. Mais son mode de vie reste simple. Tout semble respirer la dignité dans le comportement de ce personnage, qui préfère garder son identité plutôt que de se construire une nouvelle vie. C’est dans le même état d’esprit qu’il se prête parfois aux questions des journalistes. Il ne souhaite pas se construire une image. Il a l’impression qu’on lui a trop souvent parlé de lui, et n’aime pas qu’on aille trop loin dans la dissection de sa personnalité. Tout ce qui ne lui semble pas naturel lui coûte. Il y a – dans son comportement avec le public, comme dans sa façon de refuser les représentations mythiques une forme d’austérité sincère, qui ne le quittera jamais. Ce qui ne le conduit pas à prétendre que son succès lui est indifférent. Il souhaite simplement garder sa vie d’écrivant, et un rapport respectueux avec le public. Tout ce qui est de l’ordre du sacré et de la légende ne l’intéresse pas.

L’aisance

Brassens voit arriver la manne d’argent que son succès apporte avec une certaine indifférence. Il ne s’occupe pas, et ne s’occupera jamais de ses comptes. Si quelque chose lui fait envie, il demande à Pierre, qui lui dit son désir est réalisable. Mais Brassens n’a en aucun cas le fétichisme du chiffre. Ce qui ne l’empêche pas de dépenser assez largement son argent. De façon généreuse d’abord, en récompensant tous ses amis passés de l’avoir soutenu, en apportant tout le confort moderne dans la maison de Jeanne. Sa table sera toujours ouverte à ses amis, et il donnera beaucoup, à des gens qui ne lui rendront pas forcément, et à qui il ne fera pas de reproches. Brassens achète également quelques maisons et quelques propriétés. Les Parisiennes, et les provinciales, qui serviront de lieu de vie commune pour lui et ses amis. Et s’il dit n’acheter ses voitures que pour rouler – et n’avoir aucune passion pour l’objet en lui même -, il n’en demeure pas moins fasciné par les objets sophistiqués en général et les armes à feu, qu’il achète dans des catalogues. Peu à peu, Brassens se dégage du rythme infernal de ses tournées et se ménage de grandes aires de repos. Il faut pourtant croire Brassens lorsqu’il dit à Jaques Chancel qu’il aurait fait le même métier, quand bien même il ne lui aurait pas rapporté un sou. Son comportement durant la décennie 40 en fournit la meilleure preuve : Brassens se consacre corps et âme à sa musique, sans avoir ne serais-ce que l’espérance d’un revenu futur.

Le cercle

Brassens profite de sa célébrité pour rencontrer les stars du passé dont il a entonné les chansons dans sa jeunesse. Il fait aussi la connaissance de quelques artistes – le plus souvent chanteurs comme lui -, qui entrent dans son cercle d’amitiés, et qui seront parfois célébrés peu de temps après. On peut mentionner Lino Ventura, Georges Moustaki, Guy Béart… Aux cercles de Sète et de Basdorf s’ajoute donc celui des Parisiens. Brassens prend l’habitude de les réunir à Paris, ou de les emmener en vacance dans ses résidences de campagne. Brassens aime être entouré, au même titre qu’il aime profiter d’instants de solitude chaque jour. Avec ses amis, il échange des vues, des livres. Il les emmène dans sa maison de campagne où l’on travaille à la réfection des bâtiments.

Avant sa mort, Brassens est déjà en mythe. Il est le deuxième chanteur, après Léo ferré à entrer dans la collection « poètes d’aujourd’hui ». Il doit également refuser un siège à l’Académie Française, qui lui aurait fait beaucoup d’honneur, mais que sa « dignité lui interdisait » : Brassens déteste les uniformes, sauf celui du facteur. Il est traduit dans de nombreuses langues, et symbolise déjà la France à l’étranger, aux côtés de la tour Eiffel et de la baguette. En 1976, Brassens a vendu le chiffre astronomique de 20 millions de 33 tours, record absolu dans la chanson française.

Anar de droite ou pas, on n’en finira pas, anar en or, en tout cas: “La seule révolution possible, c’est d’essayer de s’améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors.”

Jacques Perret

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Mutin, Jacques Perret l’est des pieds à l’âme. A la pointe de toutes les révoltes sacrées. Sa vie ? Une Odyssée moderne qui prouve qu’au siècle des robots un esprit libre peut encore déguster l’aventure. Tour à tour soldat au Maroc, dessinateur en Suède, courtier en librairie, graveur, professeur, journaliste, pêcheur de bonites au Honduras, porteur de bananes au Nicaragua, bûcheron au Canada, travailleur saisonnier au Manitoba, explorateur, chercheur d’or en Guyane, géographe, ethnologue, paysan en Touraine, viticulteur, hôtelier et enfin romancier, nouvelliste, chroniqueur et polémiste à Paris. Plutôt qu’un ton, il avait trouvé une voix. Plus qu’un style, une malice.

Qui aujourd’hui le poursuit? Une poignée de nostalgiques, et quand bien même, cela suffirait à maintenir vivant cet écrivain si français disparu en 1992. Mais ne vous méprenez pas : ces lecteurs-là ne regrettent pas tant une époque qu’une certaine manière de s’en sortir avec les mots, de nouer la langue commune à la langue classique pour la faire sourire.  Folliculaire de la réaction, écrivain du transcourant, styliste hors-pair qui buvait avec soin afin d’éviter tout faux-pli dans le jugement, il eut la faiblesse de ne jamais dire non à l’aventure et au voyage. Il tenait la littérature pour un art d’agrément qui aurait pris tournure de gagne-pain. Luxuriance du style et vocabulaire  richissime. Ajoutez-y périphrases et métaphores de qualité, un humour finement ciselé, et vous avez là une cuvée qui vous fait claquer la langue française au palais.

L’oeuvre de Perret conjugue au présent la première des vérités temporelles ; l’incompatibilité entre l’augmentation constante du niveau de vie et le maintien de la qualité de la vie ; la certitude que dans les sociétés libérales la loi du marché, frénésie contraignante, exaspère la sauvagerie du capitalisme et, dans les sociétés encasernées, l’étouffoir d’une bureaucratie omniprésente et parodique ajoute le ridicule à la cruauté bestiale d’un Etat policier. Bref, qu’on ne gouverne pas les hommes par la seule efficacité économique et la promesse d’un progrès social infini ou par une pensée messianique organisée selon la méthode de la terreur jacobine et expérimentée comme un nihilisme en transe.

Jacques Perret est né le 8 septembre 1901 à Trappes dans les Yvelines. Second fils de Marc Perret, rédacteur principal à la préfecture de la Seine et de Thérèse Roque, son enfance est marquée par la Première guerre mondiale au cours de laquelle son frère Louis est tué, le 25 septembre 1916 à Bouchavesnes dans la Somme.

Après une scolarité à Montaigne puis Louis-le-Grand, il fera des études de français et de philosophie. Jacques Perret a tiré de là un plan de réforme de l’enseignement. Il souhaite des établissements purement gratuits, dans tous les sens du terme, où on ne préparerait aucun examen. Les élèves seraient capables de traduire Thucydide à livre ouvert et incapable de faire une multiplication.

De 1921 à 1923, il fera son service militaire au Maroc dans le 29ème Régiment des Tirailleurs Algériens avec le grade de caporal et bataillera contre les Chleuhs.

Représentant chez Belin puis brièvement professeur de français en classe de troisième il fera ses débuts journalistiques au Rappel et au Journal. Plusieurs voyages le meneront au Danemark, en Suède, au Mexique, Honduras, Canada, en Turquie et au Liban. Au Danemark il donne des leçons d’italien. En Norvège il joue le bûcheron.  La hache a élargi ses épaules, aminci son bas ventre en triangle isocèle, donné à ses bras des possibilités de giration. Elle lui a fait faire son école de satirique.

En réalité Jacques Perret accumula dans ses viscères, dans ses circonvolutions cérébrales des trésors de paresse qui devaient l’aider puissamment à se constituer une sagesse. Pour se reposer des ses voyages il tâta du journalisme. Au journal « Le Journal », il fut tourneur de commissariat. L’ancienne sinécure des chiens écrasés : les petits crimes, les menus crêpages de chignons, tous ces forfaits miniatures qu’on peut apprendre, depuis une table de café, en téléphonant à l’inspecteur de police du coin.

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En 1931 il entreprend une expédition en Guyane, pour le compte du musée de l’Homme pour l’aspect ethnographique, et des industriels Monteux et Richard pour l’aspect prospection d’or. Il revient sans or, mais riche de renseignements sur les indiens Emerillons. Une exposition sera consacrée à  cette expédition en 1932.

Le 31 octobre 1931, il se marie avec Alice Thiétry, professeur de français à l’Alliance Française. En 1932, naissance de sa fille Jacqueline. En 1934, un bref retour à la terre à Chissay-en-Touraine, dans le Loir-et-Cher, se solde par un échec agricole mais permet la parution de son premier roman Roucou édité chez Gallimard.

Le roucou est la teinture écarlate dont les Indiens s’oignent le corps ; son parfum lourd et tenace invite au hamac et incite à la sieste. Pour le Blanc civilisé friand de rêverie, c’est un stimulant magnifique : tout le mystère indien s’exhale dans une bouffée de roucou.

De retour à Paris en 1936 il emménage rue de la Clef et poursuit sa vie de journaliste et de romancier. En 1937 parait Ernest le Rebelle (adapté incarné au cinéma par Fernandel dans le film Ernest le rebelle réalisé par Christian-Jaque en 1938.).

« Il y a un roman qui s’appelle Ernest le Rebelle. Il vaut ce qu’il vaut. Comme c’est moi qui l’ai écrit, je suis assez tenté de croire qu’il vaut mieux que rien, mais je serai discret. En revanche, il y a un film qui porte le même nom, et comme je n’y suis pour rien, je ne vous cacherai pas mon opinion, qui est celle des honnêtes gens : c’est, indiscutablement, un franc navet… »

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Mobilisé en 1939, il s’engage dans les corps francs au 334ème RI. Fait prisonnier en 1940 près de Longwy, il s’évade après trois tentatives en 1942 et entre dans le maquis au sein de l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée) jusqu’à la Libération.

Il choisit la mitraillette car il ne croit qu’à la guerre à portée d’injures, et que les porte-parole sont rarement les porte-fusils. Maquisard non par idéologie mais par pure et instinctive réaction d’honneur : comme il est des circonstances où il serait déshonorant de ne pas s’engager, il n’a même pas réfléchi tant cela lui paraissait naturel.

Il continue d’écrire dans divers journaux et y pourfend régulièrement les Droits de l’homme, la démocratie, le parlementarisme tout en affirmant son attachement au régime monarchique. Jacques Perret était de ces rares écrivains qui s’était fait une idée de son pays et s’y était tenu contre tous les vents et nombre de marées ; ses nombreux articles des années 50 et 60 dans Aspects de la France, Arts, Combat et Itinéraires en témoignent. Il ne cessait pas d’aimer sa patrie quand elle cessait d’être aimable.

En 1947, sort son best seller, le Caporal Epinglé qui raconte sa captivité. Les périodes de gémissements ne font pas ici une bien longue élégie. Le barbelé est cruel, vexatoire, mais ce n’est qu’une entrave entre toutes celles qui menacent l’homme libre, avec l’avantage d’un aspect loyal. Parmi tant de captivités sordidement camouflées et d’évasions fallacieuses, l’expérience des chaînes authentiques et des évasions qui payent redonne quand même du prix à certains mots.

En 1951 Gallimard édite Bande à part (prix Interallié) qui raconte son expérience dans le maquis. Bande à part, avant tout, est une évocation des camarades qui vécurent ensemble de petites aventures sans grand éclat, cocasses pour les uns, mortelles pour les autres, et dans l’atmosphère souvent exquise d’une fraternité à l’état brut qui est le privilège du soldat, surtout s’il est irrégulier, surtout quand, aux yeux même de la dissidence, il fait bande à part.
Bande à part ayant connu un beau succès en librairie, Jacques Perret profita de la manne pour se lancer dans une nouvelle aventure, avec l’achat d’un voilier – «sloop à tape-cul de 7,80 mètres doté de deux mâts.» Et vogue le navire !… Mais voici la guerre d’Algérie qui se déclare. Perret s’engage, est il nécessaire de le préciser, avec fidélité et panache, pour une certaine idée de la France.
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Jacques Perret est déchu, en mai 1963, de ses droits civiques, et rayé du contrôle de la médaille militaire pour la part active qu’il a prise dans la défense de l’Algérie Française et pour différents articles contre le général de Gaulle et quelques offenses à la Légion d’honneur.

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En 1960 il prend une part active à la défense de l’Algérie Française. Différents articles contre le général de Gaulle et quelques offenses à la Légion d’Honneur lui vaudront d’être déchu de ses droits civiques et radié des contrôles de la Médaille Militaire en mai 1963.On voit bien par là que la punition gaullienne ne laissa pas à Perret un mauvais pli à l’estomac. En bon marin, Perret a toujours hissé sa voile contre le vent de l’histoire. Cela ne pardonne pas dans notre démocratie moderne, et au panthéon de la reconnaissance républicaine, il est plutôt tricard. Tour à tour gaulois, mérovingien, chouan et mousquetaire, il était terriblement français, un indécrottable français, mais d’une France qui n’existe plus guère. S’étant toujours déclaré pour le trône et l’autel, à l’argument que les temps ont changé il répondait imperturbable : «  Qu’ils aient changé ou non c’est leur affaire, mais un principe n’est pas une girouette. »

C’est sans doute ce qui donne à ses écrits le charme suranné des vérités séculaires aujourd’hui étouffées sous les apophtegmes progressistes ! Ce n’est pas qu’il était contre le progrès mais il se méfiait : « Bien sûr, unité, universalité, c’est un vieux rêve, une noble hantise ; et sur le plan temporel elle sert de caution à toutes les  entreprises d’hégémonies, à toutes les tyrannies autocratiques et doctrinaires ».

La mer qu’il chérit depuis l’enfance, lui inspirera plusieurs de ses ouvrages dont le Vent dans les voiles (1948), Rôle de plaisance (1957) puis la Compagnie des eaux (1969). Des recueils de nouvelles paraissent : Objets perdus en 1949, la Bête Mahousse en 1951, l’Oiseau rare en 1952 et Histoires sous le vent en 1953.

Il s’engage également contre les réformes apportées dans l’Eglise par le Concile Vatican II.

 En 1975 parait son premier livre de souvenirs, Grands chevaux et dadas , suivi l’année suivante de Raisons de famille , puis d’un Marché aux puces en 1980, Belle lurette en 1982 et le Jardin des Plantes en 1984. Il s’éteint à Paris le 10 décembre 1992.

   Son oeuvre a été couronnée de plusieurs prix : Interallié (1951), Prince Rainier de Monaco (1958), Thyde Monnier (1978), Mac Orlan (1978), de l’Académie (1978, 1984) et de la Ville de Paris (1979).

« Le cinéma, le magazine et la radio ont répandu une espèce de facilité pathétique, et le sens du drame en est sottement vulgarisé. C’est peut-être un phénomène de démocratisation qui fait les héros à meilleur compte et les tempêtes promues sans frais.  »  

« Mieux valait nous en tenir à l’explication traditionnelle: en mer, le jour éloigne les objets et la nuit les rapproche. Comme dit le matelot, on ne peut donc se fier ni au jour ni à la nuit et la côte n’est jamais à sa place. »

Rôle de plaisance, Jacques Perret, éd. Gallimard,

Tourisme

« Quand on parle d’échanges touristiques, cela veut dire que le touriste propage sur lui-même un certain contingent d’idées fausses et qu’il remporte sur autrui une quantité égale d’impressions vicieuses. Assez de balivernes sur les voyages qui forment la jeunesse ; c’est une formule moyenâgeuse qui donnait de bons résultats avec des locomotions moyenâgeuses. Le voyage pour tous est une institution burlesque. Sur cent voyageurs il y a quatre-vingt-dix sédentaires et il n’est jamais bon que les sédentaires prennent la route. Ce n’est pas que je méprise les sédentaires, beaucoup s’en faut, je les admire, je les chéris, je les conjure de rester fidèles à leur mission, solides au poste, car ils sont la joie, l’alibi et la raison des voyageurs. Pas la peine de voyager s’il n’y a plus l’espoir de secouer sa poussière ou de se chauffer le derrière chez les gentils sédentaires que la Providence a placés le long des routes pour faire le pain du voyageur et lui servir à boire en écoutant ses histoires. Et voilà qu’aujourd’hui les sédentaires infidèles se payent des voyages au Cap, des ouiquennes à Marrakech, des brevets de voyageur enfin, et qu’ils se les payent au sens le plus vénal du mot, comme on se payait jadis des quartiers de noblesse ou naguère des certificats de résistance ; c’est de la simonie. Dix mille kilomètres, pas une chemise mouillée, pas une ampoule au pied. Ce disant je n’exhale pas le dépit du voyageur écoeuré par la vulgarisation des voyages, car je ne suis après tout qu’un voyageur dérisoire, suspect, anxieux de l’étape et il se pourrait qu’en traînant ici et là, naguère, bon gré mal gré, je n’aie promu sur les routes qu’un sédentaire honteux, pour lui faire les pieds. Hélas ! la peau des pieds est longue à durcir, prompte à mollir, mais j’ai tout de même quelques souvenirs de pieds qui me cuisent assez pour envisager d’écrire aujourd’hui, les pieds à l’aise, une somme apologétique à la gloire des panards fumants et des nougats meurtris. »

Chroniques, Arcadia Editions, Paris, 2005

Le caporal épinglé (1947)

« …C’est un fait certain que les bouteillons de classe et de libération ne vont plus suffire à nous tenir tranquilles. L’espèce de crédulité semi-comateuse où nous étions tous réduits commence à se dissiper, l’espoir se fait moins frénétique et les bobards accumulés pour étouffer les idées de fuite se laissent entamer par l’approche du printemps. Nul courrier spécial ayant crevé vingt chevaux depuis Vichy ne nous apportera un beau matin la liberté officielle timbrée au double sceau de la francisque et de la croix gammée, ou alors c’est que tout l’honneur de la France aura passé au paiement de la rançon. Non, la liberté, la mienne, j’en suis bien certain maintenant, c’est une petite affaire qui me regarde. Le docteur n’en est pas moins persuadé, mais il a des scrupules :
— Un peu cucu à dire peut-être, m’a-t-il confié, mais j’ai la prétention d’être encore utile ici, pour l’instant en tout cas.
Je suis bien convaincu que ce renoncement à la fuite n’est pas une dérobade, mais un sacrifice. A tout hasard il s’amuse pourtant à travailler la carte avec moi. C’est une petite carte que Nana m’a fait parvenir dans un pain d’épice avec une boussole qu’on pourrait se mettre au cou comme un médaillon. Depuis que j’ai cette boussole, depuis que je la sens planquée à mon chevet derrière une latte reclouée, c’est comme si j’avais déjà un pied dehors et j’en tire une sérénité intime, une assurance, comme si Ariane en douce m’eût déjà glissé dans la main le bon bout de son fil. Avoir son petit Nord bien planqué à la tête du lit, c’est quelqu’un. Puisqu’en France les phares se sont éteints, il faut bien se démerder tout seul dans ces remous de sargasse où braillent et pleurnichent d’équivoques sirènes. Sur la dunette c’est le bordel, le porte-voix cafouille et le compas n’a plus de jus, mais ça n’a pas d’importance, je suis dépanné, j’ai ma petite boussole à moi maintenant, ma petite aiguille tout spécialement magnétisée pour me conduire rue de la Clef, Paris Vème, et je vais me tailler ma route à mon idée, choisir mon cap, appareiller à mon heure. »
(c) Gallimard, 1947.

Bande à part (1951)

« …Mais le dernier homme était resté là, sur le chemin. Il posa son fusil par terre, déboucla son ceinturon d’un geste fébrile, s’empêtra quelques secondes dans ses buffleteries et posa culotte. Sans même nous consulter du regard, Polard et moi prîmes nos dispositions pour épauler.
       Un vilain réflexe, mais conforme au métier de franc-tireur qui doit mettre un peu de lâcheté au service de la patrie. L’homme se présentait à nous de trois-quarts, c’est-à-dire que, les fesses encore protégées par le sillage de la patrouille, il faisait face instinctivement au chemin parcouru, comme si les égorgeurs de traînards et les terreurs de la montagne eussent marché à pas de loup, dans l’empreinte des bottes. Tout en lui respirait l’urgence, mais, à dire vrai, le temps qu’il se déboutonnât, impossible d’affirmer si les grimaces de son visage tenaient plus à la peur qu’au travail des boyaux. Il avait une grosse figure plutôt pâle, une figure de paysan en mauvaise santé, mais sans ruse et même un peu simplet, un peu ridicule aussi avec son casque trop petit et couronné de piteux feuillages comme un gros luron bucolique en train de payer ses orgies. Sitôt accroupi, les traits se détendirent brusquement et je garde la vision d’une espèce de béatitude à la sauvette qui est l’une des images de guerre les plus importantes de ma modeste collection. Il arrive un moment où ces choses-là comptent plus que tout au monde, et il y a des gens qui bravent la mort plutôt que de faire dans leur pantalon. L’homme avait une terrible chiasse, une vraie chiasse d’Ostrogoth, qui faisait une pétarade lugubre à travers le vent et la pluie. Je peux même dire que le bruit nous fit une grosse impression et nous ne tirions toujours pas. Le détachement avait pourtant pris de l’avance en bas du chemin, et nous pouvions lâcher impunément notre coup de feu jumelé avant de nous barrer dans les replis de la montagne. Mon fusil était posé, bien immobile, sur un gros caillou, et je tenais l’homme au quart de poil dans ma ligne de mire, en plein dans le ventre, et j’en avait mal au ventre et le coeur sur les lèvres à le prévoir basculant le derrière dans sa crotte ou le nez dans la boue et le fessier au vent. On ne tire pas sur un homme qui débourre ; pas besoin de convention de La Haye pour expliquer la chose. C’est un interdit qui vient du fond des entrailles. Une fois reculotté, l’homme était peut-être un salopard, je ne veux pas le savoir, et cela m’etonnerait parce que les francs salauds s’arrangent toujours pour ne pas se mettre dans des cas pareils, mais, pour l’instant, nous étions liés par une fraternité à l’état brut, une solidarité sans phrase, et bien peu s’en fallut que je n’allasse lui offrir un bout de papier au nom de la condition humaine. »
(c) Gallimard, 1951.

1936

Roucou, Editions Gallimard

1937

Ernest le rebelle, Editions Gallimard

1944

Histoires sous le vent (Un général qui passe, La mouche, Vêpres indiennes, Une belle figure qui s’en va, L’aventure en bretelles, L’amateur de papillons, Viva Gonzales !, Le mégot), Editions de la Nouvelle France

1947

Le caporal épinglé, Editions Gallimard
L’oiseau rare (L’oiseau rare, Le tourangeau de Winnipeg, Pour une barbe, Une histoire en or), Editions Arc-en-ciel

1948

Le vent dans les voiles, Editions Gallimard

1949

Objets perdus (Objets perdus, Arrangement pour le théorbe, La fortune des girouettes, Jean sans terre, Les grives du Parthénon, La composition de calcul), Editions Gallimard

1951

Bande à part, Editions Gallimard
La bête Mahousse (La bête Mahousse, Un homme perdu, Les insulaires, Trafic de chevaux, Enfantillages), Editions Gallimard

1953

Bâtons dans les roues, Editions Gallimard
Mutinerie à bord, Editions Amiot-Dumont

1954

Cheveux sur la soupe, Editions Gallimard
Les collectionneurs, Editions Hubert Baille

1955

Le machin (Le machin, Le vélo, Le pique-nique, La virée, Le cartable), Editions Gallimard

1957

Salades de saisons, Editions Gallimard
Rôle de Plaisance, Editions Gallimard

1961

Les biffins de Gonesse, Editions Gallimard

1964

Trois pièces(Maximilien, Monsieur Georges, Caracalla), Editions Gallimard
Le vilain temps, Editions Le Fuseau

1966

L’Ile de France, Editions Sun

1969

La compagnie des eaux, Editions Gallimard

1975

Grands chevaux et dadas, Editions Gallimard

1976

Raisons de famille, Editions Gallimard

1980

Un marché aux puces, Editions Julliard

1981

Tirelires (Un violoncelle, La petite fille de Noël, Rapport sur le paquet de gris, Une grenouille), Editions Julliard

1982

Belle lurette, Editions Julliard

1984

Le jardin des Plantes, Editions Julliard

1989

Trafic de chevaux (Arrangement pour le théorbe, Les grives du Parthénon, La bête Mahousse, Trafic de chevaux, La mouche, Le cheval de grâce, L’oiseau rare), Editions Gallimard
Les collectionneurs, Editions Le Dilettante

1991

Articles de sport, Editions Julliard

1992

1995

Un général qui passe(Un général qui passe, Le Tourangeau de Winnipeg, Objets perdus, Jean sans terre, Une belle figure qui s’en va, Le mégot), Editions Gallimard

1996

2004

L’aventure en bretelles suivi de Un Blanc chez les Rouges, Editions le Dilettante

2005

Articles de sport, Editions de la Table Ronde
Chroniques, Arcadia-Editions

2006

Mutinerie à bord, Le Dilettante, Paris
Le vent dans les voiles, Edtions du Rocher, Monaco

2009

Les 7 péchés capitaux, Via Romana, Versailles
2011 
Dans la musette du caporal, Le Dilettante, Paris
2012
La République et ses Peaux-Rouges, Via Romana, Versailles
Multitude de renseignements sur  :
 http://www.jacques-perret.com

Sans dieu, ni maitre, ni Marx

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