Incarnations

Comme toute idéologie d’envergure, l’anarchisme de droite a ses héros. Véritables figures tutélaires, les représentations se sont muées en incarnations. On a souvent reproché à certains d’être devenus plus des personnalités que des acteurs ou des écrivains ; d’écraser, une fois installés, leurs rôles sous leur interprétation. A force d’incarner ces personnages marginaux en constante opposition; on s’étonnera de remarquer qu’il n’y a bien souvent plus de frontières entre l’homme, l’oeuvre, l’auteur et l’interprète, le modèle et son image.

Tout seul ?

« C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu » écrit Céline dans L’Église et réitère 12 ans plus tard dans l’incipit de Mort à Crédit : « Nous voici encore seuls ».

Plus qu’une solitude subie, le comportement de l’anarchiste de droite impose l’idée d’une solitude choisie. C’est moins un homme seul qu’un solitaire. N’attend rien de la société et des institutions. Il n’est d’aucune tribu ni d’aucune communauté. Seul contre tous, mais fier de l’être, il est un loup parmi les hyènes.

Jean Anouilh dans Les Poisson rouges explose :« Est-ce qu’on ne peut pas lui foutre la paix, à l’homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d’assurances sociales, votre homme. Il n’ose même plus faire un pet s’il n’est pas certain qu’il sera remboursé ! Il s’étiole à force d’être assuré de tout et perd sa vraie force – qui était immense ! C’était un des animaux les plus redoutables de la création. »

C’est dans le film policier à la française des années 70 que s’épanouit le plus cette figure du grand fauve trahi puis traqué par la société anonyme des imbéciles et des salauds. La scène d’entrée la plus familière serait une sortie de prison et le visage d’Alain Delon nous faisant comprendre que la vraie souricière est de ce côté-ci des murs. Les films de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le Cercle rouge), de José Giovanni (Dernier domicile connu) et bien sûr de Georges Lautner  sur des dialogues de Michel Audiard en constituent l’archétype.

Tous des cons ?

La dénonciation du con fait souvent figure de fond de commerce. A le lire, ou l’écouter on y découvre les nuances, les grains, les applications. Ses différentes qualités se reconnaissent aux proportions variables des trois composantes caractéristiques : la médiocrité, la couardise et la malveillance.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Gabin disait quant à lui : « Moi, je divise l’humanité entre les cons et les pas cons. Tout le reste, c’est de la littérature ». Dans le genre métamorphose des cloportes, la scène la plus typique est sans doute dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Gabin y insulte deux bistrots quinquagénaires qui exploitent une jeune fille juive dans le Paris occupé :

Céline n’a pas plus de considération pour les prolétaires, « ce sont des bourgeois qui ont échoué ». Quant à Frédéric Dard, il laisse au moins San Antonio donner un coup de chapeau aux idéalistes: « La grandeur de la gauche, c’est de vouloir sauver les médiocres ; sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! » mais écrit aussi que « le pauvre con subit et admire le sale con. C’est lui le peuple ! »

Il ne faudrait pas se méprendre sur son agressivité vis à vis des lâches ; on ne nous propose pas un couple courage-lacheté mais dominateur-dominé. Le con se reconnaît d’abord à ce qu’il se laisse manipuler. Cette tétanie de cons, stupides sous l’agression serait susceptible de renversement si d’aventure ils daignaient se réveiller. En même temps la foule est moins dangereuse dans ses aversions que dans sa versatilité.

 « La démocratie donne aux cons le pouvoir d’étouffer les intelligences ; c’est d’autant plus atroce que l’intelligence ne choisit pas son milieu social pour naître, les prolos donnent autant d’enfants rusés que les profiteurs » (MicBerth)

Tous Pourris ?

Obsédés par la bêtise, ils le sont aussi par la pourriture. Le message est clair : les pourris sont solidaires pour vous abattre et les autres sont des complices passifs. L’idéal-type du nanar de droite, Mort d’un pourri (1977) dénonce : « En attendant qu’on installe l’internationale des prolos, on a mis en place l’internationale du pognon. C’est un peu plus sérieux, croyez-moi… Nous n’avons plus d’amis, nous avons des partenaires. Nous n’avons plus d’ennemis, nous avons des clients. »

http://www.dailymotion.com/video/x4wus9_l-international-du-pognon_shortfilms#.UZUR74Lxky4

Le cercle rouge de Melville :« Les hommes sont coupables. Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas […] Ne l’oubliez jamais : tous coupables »

Tout dans l’honneur. Cette morale anarcho-droitiste appliquée à une solitude, se vit dans une défensive permanente, tendue. Le rapport qui s’établit au sein de l’amitié virile prend souvent la forme d’un apport père fils. La métaphore du vieux chef transformé en « dab » est claire dès que l’image du clan se précise (clan des siciliens, le cave se rebiffe, le pacha..)

La condamnation de la corruption est d’abord un mépris de la petite combine honteuse. En revanche la corruption sans illusion peut être aisément assumée ; puisque jungle il y a, les grands fauves seront toujours assez intelligents pour délimiter leurs territoires. « La société fonctionnait en mode subversif, tout ce qui semblerait devoir protéger les honnêtes gens concourait en réalité à assurer aux gros voleurs le succès d’abord, l’impunité ensuite » (Drumont).

La destruction physique ou l’échec de l’agent clôt souvent plusieurs de ces intrigues, comme si le respect de la Loi conduisait la société anar de droite à sa destruction. L’anarchiste de droit est selon Ory « un féodal égaré en démocratie » qui en crève.

http://www.dailymotion.com/video/x4z4ts_l-aventure-c-est-l-aventure-c-est-f_shortfilms#.UZIYGGBzGlg

Un homme, un vrai ?

Dans les œuvres anarchistes de droite, les femmes n’existent que par rapport au mec. Un héros de José Giovanni, dans Les Aventuriers (1974), croise un couple ; la femme est plus petite que l’homme. Commentaire : « les proportions étaient bonnes ».

Les femmes ne semblent y comprendre que la manière forte (« touche pas au grisbi salope ! »).

Claude Lévi Strauss a toujours refusé l’entrée des femmes à l’Académie française. Inutile de répertorier le catalogue d’insultes misogynes dont Desproges, Jean Yanne et G.Proust se drapent pour dénoncer la féminisation de la société.

Un comportement certainement hanté par l’image d’une enfance qu’ils se complaisent à décrire salie, pervertie, humiliée. Dans Les Valseuses de Bertrand Blier, la libération sexuelle est une sorte de reprise individuelle en matière de sexe. Dewaere et Depardieu ne respectent pas plus la femme que la famille, la police ou la SNCF.

C’est un tout. « A tel point le doute sur soi travaille les êtres que, pour y remédier, ils ont inventé l’amour, pacte tacite entre deux malheureux pour se surestimer, pour se louanger sans vergogne» (Cioran).

 La vertu de la gouaille anarchiste de droite était de réconcilier le populo et l’aristo. Au cinéma, l’effet était garanti. La Traversée de Paris, c’est Molière à l’heure du marché noir; Le Président, Machiavel en argot; Un singe en hiver, Rimbaud au bistrot. Dans Les Tontons flingueurs, la jactance du café du Commerce fusionne avec la langue du XVIIe siècle.

Le culte de l’amitié virile avec son code de l’honneur a souvent l’alcool comme médiateur (Un Singe en hiver, Tontons flingueurs…). L’appartenance au clan est élevée au rang de valeur, d’art de vivre. Le rapport au sein l’amitié virile est souvent le témoignage du rapprochement entre deux générations que tout oppose, souvent sous l’emprise d’une attache paternaliste. Vieux-jeunes, qu’ils soient truands ou flics, l’important c’est qu’ils se rejoignent dans la contestation (Gabin-Belmondo, Ventura-Belmondo,Montand-Depardieu, Ventura-Dewaere…).

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