Jean Yanne

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« Ni dieu, ni maître, ni nageur »… Enfant des banlieues ouvrières, Jean Yanne traitait avec un égal mépris les bourgeois arrogants et les révolutionnaires en chambre. Au cinéma, à la télévision, à la radio, au cabaret, en chanson et même en bande dessinée, ce touche-à-tout génial traquait sans répit les ridicules de son temps.

Chansons, sketches, revues, plus tard feuilletons radiophoniques ou BD, tout lui est bon pourvu que ça fuse, rapide et dru, dans un désordre d’à peu près et d’à propos, de calembours faciles et de coups de patte ravageurs.  Quoiqu’il touche, il finit toujours par brouiller à mort les ondes, avec sa façon incontrôlable d’improviser en usant de mots grossiers, de foncer dans le lard de tous, des trop bien assis aux soumis, conservateurs et révolutionnaires, traditions et modernité, ordre établi et grands cris libertaires.

Sans autre boussole que sa haine du con, il incarnait des types bourrus au coeur d’or comme les crapules les plus ignobles, jouant aussi bien chez Chabrol, Godard et Pialat que dans des comédies populaires ou des téléfilms à succès. Indomptable, Jean Yanne fut assez vigoureusement vilipendé. On le traita d’anarchiste, de démagogue ou d’affreux réac. Grand bien lui fasse, peut-être se contentait-il sous le masque de l’éternel second degré d’être trop lucide pour prendre l’univers autrement que tel qu’il devrait nous apparaitre: absurde et infini…

D’une famille d’origine bretonne, son père est lithographe, puis ébéniste et sa mère couturière chez de grands-couturiers. Ancien élève du lycée Chaptal, il avait commencé des études de journalisme qu’il abandonna pour écrire des sketches de cabaret. Ses condisciples du Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris se souviennent de ses talents d’amuseur et de provocateur, avec lesquels il mettait en révolution cet établissement.

Il commence une carrière de journaliste au Dauphiné libéré, puis d’animateur à la radio au début des années 1960. Il se lance également dans la chanson, comme compositeur et chansonnier, dans des émissions comiques avec Jacques Martin, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, notamment un disque de rock sous le nom de Johnny RockFeller et ses RockChild, avec des titres comme J’aime pas le rock, Le rock coco, Saint Rock, en 1961 ; également des parodies .

Avec Jacques Martin, il apparaît dans une émission de télévision, 1 = 3, très caustique pour son temps, qui est arrêtée après trois numéros. Mais, passant à 20h30 sur l’unique chaîne de l’époque, les deux compères sont immédiatement connus de la France entière.

Sa carrière prend le tournant du cinéma en 1964 dans La Vie à l’envers d’Alain Jessua. Il tournera dans des dizaines de films, en multipliant les seconds et premiers rôles. Il incarnait, avec une gouaille très parisienne et un humour grinçant, une figure de Français moyen, râleur, vachard, égoïste et roublard, mais avec un grand cœur.

Une confusion du public entre l’acteur et les rôles que celui-ci incarnait ne servit pas son image, au début. Sa manière de plaisanter, agressive, débraillée, versant du vitriol sur des plaies ouvertes, tenant la compassion pour obscénité, choquait un peu la France de l’époque. Bref, il fut viré de la radio, ce qui ne manquera pas de l’inspirer.

En 1967, il joue dans Week-End de Jean-Luc Godard,

puis se révèle véritablement en 1969 dans Que la bête meure de Claude Chabrol, où il incarne un homme intelligent, mais d’une absence de sensibilité qui le rend brutal.

Il enchaîne avec Le Boucher de Claude Chabrol, où il se retrouve en inquiétant commerçant, amoureux et assassin.

Avec Maurice Pialat, en 1971, il tourne Nous ne vieillirons pas ensemble, où il incarne à nouveau son personnage d’insensible, et pour lequel il obtient le prix d’interprétation au festival de Cannes, récompense qu’il n’ira pas chercher.

Voulant changer de registre et plutôt se tourner vers la comédie et l’humour satirique, raffermit très sensiblement sa veine anarchiste. Jean tourne ses premiers films à partir de 1972, dans lesquels il veut donner toute sa mesure à son esprit caustique, anticonformiste, parodique et parfois à la limite du délire.

Avec son compagnon d’écriture Gérard Sire, il brocarde la radio, qu’il connaît bien, dans le film Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil en 1972.Yanne tire à gros boulets sur l’Eglise, les médias, la mode, le conformisme, les pouvoirs politiques et économiques. Derrière l’utilisation des références religieuses, le cynisme et l’inhumanité de l’esprit d’entreprise sont dans la ligne de mire

la politique avec Moi y’en a vouloir des sous en 1973. jean Yannes’en prend ici au capitalisme en général. Il en montre les avantages, mais surtout les limites, nous amenant à penser que capitalisme et social sont totalement incompatibles. D’où la phrase de ce patron surpuissant interprété par Jean Yanne, « alors même quand je veux faire du social, même quand je veux faire un cadeau aux ouvriers, je gagne de l’argent ? ». Quel que soit le bord politique, la quête de profit reste toujours le principal objectif. Les syndicalistes ne sont pas épargnés, tant pour l’absurdité de leur comportement (plutôt ruiner une entreprise que laisser croire qu’un patron peut être bon) que pour leur double jeu et leur complicité avec le grand capital

Les Chinois à Paris en 1974. Souvenirs de l’Occupation (1940-1944) (et la Libération) à Paris. Né en 1933, Jean Yanne devait en conserver un souvenir vivace… Le film évoque pêle-mêle les pénuries alimentaires, la délation, la collaboration, le marché noir, la rafle du Vel d’Hiv, le pillage économique (la confiscation des automobiles), les résistants (surtout ceux de la vingt-cinquième heure), les femmes tondues, l’épuration (organisée par d’anciens collabos), l’exil de derniers pétainistes à Sigmaringen. La crainte des Chinois et de leur nombre (le « péril jaune »). Le marxisme-léninisme et le maoïsme. La nullité et la démission des élites.

le monde du spectacle avec Chobizenesse en 1975, Le film le plus noir, le plus caustique, le plus violent de Jean Yanne. Bien entendu, il n’eut aucun succès : le public s’attendait à un film comique.

et celui de la télévision avec Je te tiens, tu me tiens par la barbichette en 1978.

L’imprécateur », film étrange, prescient, passionnant et… introuvable. Les employés d’une multinationale se déchirent dans une Tour Montparnasse en voie de s’effondrer. Jean Yanne, Piccoli, Marielle et Michael Lonsdale partent en vrille. Intelligent. redécouvrir d’urgence.

Les Chinois à Paris et plus encore Chobizenesse lui attirent l’attention des producteurs américains en raison des sujets traités, moins franco-français que dans les deux films précédents, notamment le recours aux danses et ballets2.

Il réalise ensuite une parodie de péplum, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (1982), avec Coluche et Michel Serrault, qui remporte un gros succès public,

puis, de nouveau, une charge contre le monde politique avec Liberté, égalité, choucroute. Jean Yanne réécrit l’histoire et c’est irrésistible! Entre satire de la vie politique française et tentative d’essai historique, il multiplie les références qui nous ridiculisent tous. Gauche, droite, communistes, la lâcheté des uns fait l’illégitimité des autres

Jean Yanne oscillait entre deux faces d’un même personnage :

  • l’une, se plaisant à jouer ce que Cabu a nommé un « beauf ». Il s’en donnait tellement bien l’allure que beaucoup l’assimilaient aux personnages qu’il incarnait, et pensaient que ses rôles n’étaient pas de composition. Lui-même se délectait sans doute de cette ambiguïté en pensant, comme l’avait énoncé Courteline, que « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». Film typique : Que la bête meure.
  • l’autre, nettement plus positive, d’homme gardant les pieds sur terre quand tout le monde semble fou autour de lui, et ne se faisant guère d’illusion sur la condition humaine qu’il considère avec un détachement amusé. Films typiques : Tout le monde il est beau…, Êtes-vous fiancée à un marin grec…, L’Imprécateur, La Raison d’État ou Les Chinois à Paris (ce personnage était déjà en germe dans La Vie à l’envers). Dans ce style, Jean Yanne incarne tout à fait le Français moyen qui conserve son esprit critique, se moque bien de l’autorité, et à qui « on ne la fait pas », pour le délice de son public.

Il s’expatrie, en 1979, pour raisons financières, à Los Angeles (Californie), mais revient régulièrement en France, pour se ressourcer dans sa propriété de Morsains, petit village d’une centaine d’habitants en Champagne, entre Montmirail et Esternay ; pour apparaître dans des émissions de radio, comme sa chronique matinale sur RTL et aussi pour tourner au cinéma et à la télévision, la plupart de ses derniers rôles ressemblant à ceux de ses débuts, mettant en scène des personnages râleurs et individualistes, mais au grand cœur.

Il fut également l’un des plus brillants sociétaires des Grosses Têtes, l’émission de Philippe Bouvard sur la station de radio française RTL, aux côtés de ses amis Jacques Martin et Olivier de Kersauson, se livrant à d’hilarants numéros d’improvisation. Il rejoint l’émission de Laurent Ruquier « On va s’gêner » sur Europe 1 en 2000.

Côté audiovisuel, il est également le créateur, avec Jacques Antoine, de Je compte sur toi !, jeu diffusé sur La Cinq. Présenté par Olivier Lejeune, le programme a créé une polémique, à l’époque de sa diffusion car, lors de l’épreuve finale, les candidats devaient compter des centaines de véritables billets de banque pendant qu’ils étaient déstabilisés par de nombreux éléments perturbateurs. Si le compte des billets était bon, la somme était gagnée. Cet étalage d’argent en choqua beaucoup, qui considéraient cela comme vulgaire et choquant. Pourtant, cette émission ne faisait que parodier les codes existants des jeux télés (femmes-objets sur le plateau, étalage de cadeaux de luxe pour appâter le candidat…).

Une extraordinaire créativité dans critique de la modernité, et à ses travers. Dénonçant médias, élites et manipulations, longtemps considéré comme un simple amuseur, Jean Yanne prend, avec le temps, la dimension d’un authentique critique des ridicules de son époque. En s’attaquant, comme ses comparses, aux dérives et aux absurdité du système, Jean Yanne mérite sa place au firmament des anar de droite !

Jean Yanne est également l’auteur du célèbre slogan Il est interdit d’interdire, qu’il prononça par dérision, lors d’une de ses émissions radiophoniques du dimanche au printemps 1968, et qu’il fut tout surpris d’entendre repris ensuite « au premier degré ».

La bêtise humaine

« Si le gouvernement créait un impôt sur la connerie, il serait tout de suite autosuffisant ».

« Ce n’est pas possible ! Pour être aussi con, tu as appris ».

« Le jour où le flagrant délit de connerie sera passible des tribunaux, il y a pas mal de juges qui n’auront pas à quitter la salle ».

« Le monde est peuplé d’imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde ».

La solitude

« Vivre seul, c’est prendre plaisir à manger du céleri rémoulade dans son papier d’emballage ».

« Le plus beau compliment que je puisse faire à une femme est de lui dire : je suis aussi bien avec toi que si j’étais tout seul ».

« J’adore les chaises longues parce qu’il n’y a pas de place pour deux ».

« Ce n’est pas que je n’aime pas les autres, c’est que je n’en ai pas besoin ».

« J’ai déjà essayé de payer mes impôts avec le sourire. Ils préfèrent un chèque ».

« Le trésor public fait de plus en plus de retenues à la source. J’attends l’étape suivante, quand le percepteur viendra demander du fric directement aux mecs qui vont bosser le matin. On paie, sinon on ne peut pas aller travailler ».

« Le Nobel, j’aurais bien aimé l’avoir… pour l’argent ».

« L’idéal, ce serait de pouvoir déduire ses impôts de ses impôts ».

« Cette manière d’élever le journalisme à la hauteur d’un spectacle permet à ses promoteurs de laisser croire qu’ils ont du talent ».

« A mon avis, si les critiques littéraires ne lisent pas les livres, c’est tout simplement par peur d’être influencé dans leur a priori ».

« Comment voulez-vous que les hommes politiques n’aient qu’une parole, étant donné le nombre de médias ! »

« J’ai déjà eu de mauvaises petites coupures de presse mais jamais de grosses blessures d’amour-propre ».

« Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent ! »

« L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, c’est une connerie. Prenez les éboueurs… »

« Ça serait bien plus facile de faire du syndicalisme s’il n’y avait pas de travailleurs ».

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