Michel Déon

 

O’Déon…

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaitre immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, toute entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa propagation d’enchantements. Sans doute l’ignoriez-vous, mais le parfum déonien continue d’aimanter des générations d’apprentis aventuriers, de lectrices avides de courtoisies chevaleresques, de rêveurs en quête d’un monde où rien n’est résolu… Une arche, ou tout au moins une famille d’âmes exigeantes, qui possède aujourd’hui quelques bonnes raisons de se sentir bruyamment orpheline. Il est difficile, malaisé même, parlant de ces écrivains qui influent, de faire la part entre la dette et la légende, l’influence des ombres ou des lumières qu’ils ont su propager, mais pour tout le bonheur du monde, il ne faudrait jamais oublier ce jeune homme éternellement vert qui, après une odyssée de près d’un siècle vient d’être rappelé pour un déjeuner de soleil bien mérité avec le Dieu pâle.

Il est un romancier. Ce n’est pas une lapalissade. Car parmi ceux qui écrivent, il y a très peu de romanciers. Académicien certes, mais rebelle toujours, résolument contre l’air du temps, les idées toutes faites, les adresses définitives, Déon brouille les pistes, et ne se trouve jamais où on l’attend.  On a longtemps fait de lui le « romancier du bonheur » alors que ses livres finissaient souvent mal. Puis l’étiquette a changé, et il est devenu le « romancier de la désinvolture ». Michel Déon a profité de ses errances pour bifurquer vers l’essentiel: une chasse au bonheur tempérée par la fascination de la solitude. Sa fortune vient de ce qu’il a réussi à organiser sa vie, son talent, son bonheur suivant les règles d’une émigration prévoyante.

Michel Déon occupe une place singulière dans la littérature française contemporaine.  L’omniprésence de ces cultures au sein de cette panoplie révèle l’amplitude d’un rêve intérieur qui témoigne d’une curiosité insatiable pour les êtres et la littérature. Distribuant à l’excès tant de choses qui ne laissent pas de traces, aussi simples et essentielles que la gaieté, la fidélité, et une certaine désinvolture lucide. Délivrant de sentiment dépouillés d’artifices, on lui doit de finir par trouver sacré le désordre de son esprit ! Qu’il soit l’auteur d’une œuvre qui a aimanté plusieurs générations d’écrivains, la chose est entendue. Que l’homme soit de la même qualité, voilà qui est rare, et moins notoire.

Derrière le tragique des trépas, se cache paradoxalement certains bienfaits: pendant quelques heures ou jours selon la publicité accordée, on évoque le talent, l’influence ou les raisonnances de ceux que les anges ont eu le mauvais gout de rappeler à leur cotés. La lumière médiatique se charge alors d’éclaircir, entre archives, témoignages et biographies, le passage ici-bas des tout frais défunts. C’est dans ce court interstice que vivants et morts, oublieux de cette fragile et dérisoire cloison qui les sépare, continuent de fleurir coude à coude.

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque, d’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaitre pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de raisonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. L’abîme où nous menèrent les diplomaties de Versailles ne sauraient ébahir ceux qui, en lecteurs attentifs de Jacques Bainville, ont désespérément vu grossir l’hydre du ressentiment allemand. Déon n’est donc pas surpris, juste dépité d’avoir vu l’orage rugir et les Cassandres méprisées. Fantassin, il a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et muri. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ». En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maitre devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions du en ce jour nous souvenir en silence. » Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient juste de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. Rien à voir avec l’errance de troupeaux contemporaine, sous ses semelles cette quête d’ailleurs reprend une allure qu’on aimerait seulement pouvoir encore imiter, peuplée de découvertes allaitantes et de mystères familiers. Sous noble patronage, sur les pas de Stendhal ou Larbaud, «parcourir le monde redevient une aventure heureuse, une manière de tenter de nouvelles chances.» L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée, il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Entre-temps un grand souffle de bonne volonté a entrepris d’abreuver le pays: les lumières du Plan Marchall scintillent dans les coeurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on éleva au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des Lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant gout aux excommunications, elle se repris, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fasciste. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement. À la veille des années cinquante de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour tête de gondole. L’histoire littéraire a offert une postérité à cette appellation, acceptons-le, profitons-en, d’autant qu’à bien y regarder, cette école de la désinvolture, auquel on ajoute rapidement Michel Déon (et quelques autres), n’est pas dénuée de fondations. Sans chef ni manifeste cet attelage partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié. Cela paraît aujourd’hui bien banal, presque conforme. C’était pourtant déjà trop de libertés pour le zèle des maitres-censeurs qui réclamaient déjà la conjonction de la pensée et de l’écriture. Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette réaction néo-classique à contre-courant. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la table ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Cette fratrie s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Sans foi ni roi, Michel Déon, par simple plaisir de baguenauder sans chaine ni collier, continue de suivre l’inclinaison de sa curiosité. A son retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, il revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour la Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie-Claire ou à la Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali.. Au delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination. Conséquence d’une labeur qui tranche avec sa réputation nonchalante, les fresques de Déon prennent de l’ampleur, son ami Paul Morand le note : « sa palette s’est simplifiée, ses portraits se sont touchés de caractère, son trait a gagné en muscle, sans perdre de sa gaieté foncière ».

Tout ne saurait être rose, « Paris était plein de pièges pour les curieux, plein de réminiscences, de regrets, de désirs. » Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de la capitale avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Loin des transhumances saisonnières et des clubs Méditerranéen, il prend le large et s’y installe; le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». LGrèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.» Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morandne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation, teintée de nostalgie bienveillante: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. « Il ne faut espérer trouver qu’un même éclairage: celui d’un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le coeur plus que de l’esprit. » Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité: « J’ai décidé depuis assez longtemps de vivre sur une planète dont je ne serai pas le lugubre croque-mort, mais l’amusé spectateur au cœur sensible ». Face au progrès qui a force de niveler rend tout indistinct, il glane ce qu’il reste au bon goût de lueurs et d’éclats, cueille les derniers éclats d’héroïsme dans les décadences, remue les cendres, tente de les arracher à la nature pour l’annexer à sa civilisation, la seule déontologie qui vaille, celle de ses livres.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle même». Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement:, ils soutiennent une cause perdue d’avance forcément, la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants.« Le simple fait de voir ses craintes justifiées donne au moins la satisfaction d’avoir vu la débâcle arriver. » Face à ce morceau de France qui se détache, Déon et son quarteron de vagabonds célestes lèveront leur irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman, il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec les poneys sauvages (prix interallié 1970), le taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou le jeune homme vert (1975).

Sanctionnant une aisance qui parait germer d’elle même, les critiques l’affublèrent d’une nouvelle étiquette, celle de romancier du bonheur. Ce n’est pas tant que ce soit infamant, juste étrange, tant chez lui cet état parait inatteignable, et lorsque par chance il se laisse effleurer, c’est enivré de la pleine conscience du précaire. Déon sait retranscrire les heures de la vie où l’on se sent le mieux vivre, il rend l’agrément des minutes condamnées: des bribes d’allégresse, un espace de vérité ou quelques murmures irrévocables guident ses pas. Ardeur à vivre et renoncement, ses romans aboutissent souvent dans la triste lucidité de l’échec. En toute sphère, Déon a admis qu’on n’abuse pas sans risque de sa faculté de douter et qu’aucun paradis ne fait l’économie du désenchantement, il est un pessimiste heureux, un nostalgique enjoué dans la veine de ce qu’évoque Blaise Cendrars « pour être désespéré, il faut avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde ».

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses oeuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève». Modeste ou ambitieux, le plaisir est ragaillardi. L’ancien presbytère de Tynagh d’où il rayonnait hier encore, lui permettent d’entretenir sa curiosité de galvanisantes perspectives. Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé(1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un  déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir(1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres ». Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir. » ce constat d’amertumes successifs ne saurait rester sans conséquence. La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante, presque spectrale, donc inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire de l’injonction d’une existence lisse et prédéfinie. Pol Vandromme remarquait que dans l’oeuvre de Déon « le mystère du mal empoissonne l’aspiration au bonheur; l’énergie, sans s’illusionner sur son pouvoir, porte le défi comme une élégance ». Perdus dans les brumes mélancoliques du hasard, la trajectoire de ces personnages s’articule sans s’équilibrer dans un furieux galop, le lecteur est conduit mais les héros s’égarent. À travers les brèches du fatum, ils avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main. De cette fatalité jamais ils ne s’écartent, anarchistes par passion de l’ordre, ces dissidents sans projets préalables fuient, lézardent ou fanfaronnent, toujours en zigzags dans les méandres d’un univers pas foncièrement préposé à leurs déambulations.

On cède souvent à la tentation de chercher un auteur dans ses romans, il n’est pas nécessaire d’ici trop forcer le trait pour voir poindre entre l’oeuvre et l’existence de l’ex-dernier-hussard plus d’un brin d’harmonie. Déon riposte: « n’avons-nous pas, nous les funambules de l’imaginaire, le droit d’inventer à notre usage une vie privée, après en avoir tant prêté à d’autres qui ne nous en savent aucun gré ? » Comme souvent avec lui, on s’accorde: il a raison. Mousquetaire d’une espèce en voie avancée d’extinction, Déon a délivré plus que des injonctions ou des maximes, une éthique : « vivons dans les délicieuse incertitudes ». En nous offrant le récit de ses plénitudes, comme le tableau de ses désordres, son oeuvre continue sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires. Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui à mesure de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux, un constat qui mijote dans les songes de ceux qui s’essoufflent de trop l’avoir trop constaté: « nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

« Je te salue au seuil sévère du tombeau. Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau ». V. Hugo

Que de chemin parcouru depuis sa venue au monde, sous le nom d’Edouard Michel, le 4 août 1919 à Paris, rue de la Roquette. Mais déjà la capitale se montre impuissante à retenir le nomade en herbe que sollicite la chaude lumière du Midi et l’insistante musique du bonheur. C’est d’abord Monaco, lié au souvenir fugace d’un père conseiller à la cour du prince Louis II, puis les rues du vieux Nice, et la faculté de droit de Paris après Janson-de-Sailly. Au carrefour d’une jeunesse prématurément livrée aux emballements de l’histoire, le jeune étudiant hésite entre trois voies qui s’ouvrent devant lui comme autant de tentations incertaines : la politique à l’ombre du vieux Maurras et de L’Action française, la guerre rapidement entrevue sous De Lattre, la littérature à l’appel de ces maîtres exigeants que l’on se donne à vingt ans et pour toujours. Mobilisé de 1940 à 1942 (152e RT) et démobilisé à Lyon en novembre 1942 il devient en zone sud, secrétaire de rédaction à L’Action française auprès de Charles Maurras. Privé pour deux ans de carte de presse à la Libération, l’écrivain ployant désormais sous les honneurs, se considère pourtant comme une sorte de paria depuis 1944. Il ne peut s’empêcher de flétrir ceux qu’il perçoit comme des nomenklaturistes de la République, tels Jean-Paul Sartre et surtout François Mauriac, qui cumule trois fautes à ses yeux : la résistance, l’anti colonialisme, le gaullisme….

Après la Guerre, il commence une vie de voyages qu’il n’arrêtera plus et qui nourrira constamment son œuvre romanesque. Le « nomade sédentaire », pour reprendre le joli mot de Paul Morand, a toujours eu la bougeotte. Enfant, on le croisait à Vannes, rue Descartes, puis à Monaco, où il eut son premier bateau à voile à l’âge de douze ans. Jeune homme, il a sillonné les Etats-Unis en train et en bus Greyhound grâce à une bourse de la fondation Rockefeller. Adulte, il allait considérablement étendre son champ d’action.

Au retour, fin 1951, se consacre de nouveau au journalisme et commence de publier régulièrement des romans. En 1956, entre comme conseiller littéraire aux éditions Plon qu’il quitte, en 1958, pour séjourner près d’un an au Portugal, puis dans le Tessin, enfin en Grèce, à Spetsai. À Paris, collabore aux éditions de La Table ronde et tient la chronique dramatique des Nouvelles littéraires. En 1963, repart il pour la Grèce et s’installe pour cinq ans à Spetsai. Engrange les prix de la ville de Nice couronner Je ne veux jamais l’oublier (1951), le prix des Sept Le Dieu pâle (1954), le prix Kauffmann Le Balcon de Spetsai (1961).

Michel Déon, bien qu’il s’en défende aujourd’hui, rejoint « ce groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerai fascistes », comme les diabolisa Bernard Frank, dans les Temps Modernes, les affublant néanmoins du nom de « Hussards » qui passera à la postérité. L’amour du style, un style bref, cinglant, « à chaque phrase, il y a mort d’homme », caractérisaient ces « Hussards ». La plupart des « Hussards », Roger Nimier en tête, militeront pour l’Algérie française, manifestant ouvertement leur hostilité à la politique du général de Gaulle en Algérie. Michel Déon retrace cette épopée dans les « Gens de la nuit », dont le grand prêtre fut sans conteste Antoine Blondin : « Le noctambule qui découvre, chaque nuit, une métaphysique dans la machine à sous d’un bar-tabac de la rue du Bac. »

Puis, Michel Déon s’éloigna de ces nuits trop arrosées pour la lumière de la mer Égée où il partagea la vie du peuple grec qui, aujourd’hui comme hier, écrit-il, « mange, boit, chante, danse, peine, souffre, et un jour meurt, passant du rire aux larmes aussi vite qu’il passe des larmes au rire. »

Michel Déon se sentait proche de l’identité politique et ethnique de l’Irlande, mais aussi en grande fraternité avec ses écrivains. C’est là qu’il a bâti tour à tour ses plus grands romans : Les poneys sauvages (1970, Folio), prix Interallié,

Un taxi mauve (Folio cinéma, livre et DVD du film d »Yves Boisset), couronné par le grand prix de l’Académie française, et Le jeune homme vert (1975, Folio), qu’il lui fallut séparer en deux parties à cause de son ampleur.

Vivant entre la Grèce et l’Irlande, il est élu le 8 juin 1978 à l’Académie française en même temps qu’Edgar Faure. Il y est reçu en 1979 par Félicien Marceau et fait l’éloge de son prédécesseur Jean Rostand. Est-ce le dernier avatar de cette liaison tumultueuse, ponctuée de ruptures et de retrouvailles, entre la Ville Lumière et ce vagabond stendhalien toujours en partance ?  Il est vice-doyen d’âge et vice-doyen d’élection de l’Académie. Il est aussi commandeur de la Légion d’honneur.

Les fonctions de Michel Déon au Grand prix du roman de l’Académie française font de celui-ci un lecteur régulier de notre littérature contemporaine. Recevant une moyenne de cinq livres par jour, il ne nous cache pas que la plupart ne valent rien. Mais il n’en est pas pour autant pessimiste, ce qui le distingue une fois encore de certaines ganaches passéistes toujours promptes à vomir l’avenir.

En littérature, les influences de Michel Déon apparaissent aussi nombreuses que variées, tant françaises qu’étrangères, de droite ou de gauche. Ses Lettres de château récemment publiées en donnent un bon aperçu. Il faut d’abord citer Paul Morand, qui fut son ami et que l’on présente souvent comme le père spirituel, avec Chardonne, des « Hussards ». Mais il y a aussi Giono, dont les romans fascinèrent très tôt Déon, et même André Gide, incontournable pour un jeune intellectuel des années 30, fut-il d’extrême droite. À propos de ce dernier, Déon loue particulièrement le constant souci qu’il avait des jeunes littérateurs. Toute mauvaise blague mise à part, il remarque en effet que Gide s’est toujours intéressé de près aux écrivains naissants, leur adressant des encouragements, leur prodiguant des conseils, sans jamais faire montre d’aucune condescendance ni d’aucune supériorité. C’est ainsi qu’il rappelle comment le grand écrivain répondit fort poliment et en s’excusant à la lettre d’un jeune inconnu qui, après un envoi, se plaignait de n’avoir toujours pas reçu de réponse de la part de la NRF. Ce jeune inconnu s’appelait Valéry Larbaud.
C’est justement Larbaud qui apparaît peut-être comme la principale référence littéraire de Michel Déon. Cela n’a rien de surprenant si l’on songe que Déon a passé sa vie à voyager à l’instar de l’écrivain vichyssois. Mais au-delà des seuls récits de voyage de ce dernier, il n’hésite pas à conseiller la lecture d’un ouvrage trop peu connu encore, A.O. Barnabooth, qui annonce selon lui le Ulysse de Joyce, dont Larbaud fut d’ailleurs le premier traducteur.

 Gallimard — Vous sentez-vous plutôt anarchiste ou plutôt iconoclaste ?

  Michel Déon — L’anarchiste est un iconoclaste ! Mais je ne suis pas un iconoclaste systématique : par exemple, je ne maltraite pas la littérature. En revanche, je suis beaucoup plus dur pour l’art contemporain ! De même pour les maux du siècle : le tourisme, l’humanitarisme, les Droits de l’Homme… En résumé, tout ce qui provoque des guerres et des désastres sans fin.

Si on regarde d’un peu près : le tourisme est un facteur de destruction de civilisations, un prédateur, un avilisseur. L’humanitarisme ne fait que déclencher des catastrophes : c’est presque pire que la liberté ! Quant aux Droits de l’Homme, je préfère déclarer les Devoirs de l’Homme ! Ne parlons pas de l’information : seules les catastrophes intéressent les médias, et si une information n’est pas réellement catastrophique, il faut absolument la grossir ! Comme le fait ironiquement remarquer un des personnages à propos d’une bagarre dans un bar : « Attendez l’article dans le journal de demain. Ils ont toute la journée pour broder. Stalingrad ne sera qu’une escarmouche en comparaison. » !

Loin des transhumances saisonnières, il s’appliqua à découvrir les peuples et les pays au point de s’y installer quelques jours, quelques mois ou quelques années car «L’homme n’est pas fait pour le mouvement. Il a besoin d’ombre et de paix, de compréhension et d’amitié, sans quoi il risque la folie ou la haine.» C’est souvent à l’ombre ou sur les pas d’autres écrivains que Déon prit le large car en leur compagnie «parcourir le monde redevient une aventure heureuse, une manière de tenter de nouvelles chances.» Il se souvient ainsi avoir été «un heureux qu’un automne à Venise, un hiver à Florence, un été en Andalousie et toute une année à pratiquer les Etats-Unis d’Amérique et y revivre les livres tant aimés de Faulkner, Dos Passos, Hemingway, enchantent comme de suivre Stendhal en Italie, Valery Larbaud au Portugal, Paul Morand partout dans le monde.»
ces textes parfois vieux de plusieurs dizaines d’années, certaines phrases prennent aujourd’hui un écho particulier, à l’image de cet hommage au tempérament grec : «Le Grec est doué pour le travail intermittent. Au cours des longues récréations qu’il s’impose, il discute du temps, des verres de raisiné qu’il a bus dans la mâtinée, de ceux qu’il boira dans la soirée». À Londres, dès 1970, bien avant que l’on parle de communautarisme et des «bobos» , Michel Déon aperçoit le monde à venir et les futurs visages de la «City» : «Londres n’assimile plus les émigrants et les émigrants ne l’assimilent plus. Irlandais, Polonais, Grecs, Italiens, Espagnols, Portugais et surtout les Noirs carribéens ou africains truffent la capitale de communautés qui ont de plus en plus tendance à s’isoler. Il a suffi de quelques années pour que Londres devienne la ville la plus cosmopolite du monde (…) J’aime qu’à Londres le monde de demain, préfiguré par des outrances qui indignent peu, côtoie sans heurts le monde d’hier. À Chelsea, la nouvelle bohème a trouvé abri dans un ravissant quartier et le préserve jalousement des urbanistes (…) Des projets ambitieux menacent la silhouette traditionnelle de Londres. Déjà des gratte-ciel, une tour de télécommunications (on aurait presque souhaité qu’elle fût gothique) ont modifié le panorama et les habitudes de vie.»

A propos du jeune homme qu’il fût, l’écrivain écrit dans une préface inédite : «C’est le désir un peu fou de partager les bonheurs de ses découvertes qui l’a poussé à écrire. Des romans… oui bien sûr, mais aussi des choses vues célébrant le monde qui ont fait ce qu’il est devenu.» Cette générosité fait le prix des plus beaux récits de Déon dont Pages grecques et Pages françaises. «Je crains qu’il faille garder des images fugitives, des regrets superficiels pour aimer ce que l’on a quitté. Pour revoir les choses, il ne faut plus être seul, il faut les partager», lit-on dans Partir… Comme les voyages, la littérature est un exercice solitaire qui ne prend sens que lorsqu’il est partagé.

Extraits entretien Le Point 2010:

Peut-on parler d’une génération perdue ?

Pas perdue, mais qui a beaucoup souffert. Les événements d’aujourd’hui sont plutôt économiques. La chute de l’euro, ça ne vous blesse pas au coeur, alors qu’habiter dans un pays qui s’effondre et se retrouve occupé par l’ennemi, c’est bouleversant. Paradoxalement, c’était une époque formidable pour la littérature, avec les premiers livres de Camus, Beauvoir, Sartre, Roland Cailleux. Beaucoup de choses étaient étouffées, mais il y a eu une volonté de dire : vous, vous avez des chars et des canons, mais nous sommes intellectuellement plus forts.

« Nous avons tous été tentés par le communisme, le leurre d’une république musclée, le fascisme et peut-être même pour certains, peu nombreux, par le nazisme, mais tout plutôt que de rester passifs et veules », écrivez-vous. Pourquoi ce besoin d’idéologies ?

Pour combler un vide. Une idéologie, c’est très commode, car elle a réponse à tout. La tentation était très grande pour ma génération. Le Quartier latin, où je suis arrivé en 1937, était alors furieusement à droite. Je connaissais aussi des communistes, et il y avait des groupuscules fascistes, mais peu de modérés.

Vous n’avez jamais renié votre jeunesse maurrassienne et votre engagement dans l’Action française…

Je n’y vois rien de honteux. J’étais un grand lecteur des classiques, de latin et d’historiens, c’était mon jus. Maurras détestait le fascisme. Il pensait que la monarchie, c’était le pouvoir modéré, qui ne tient pas sa force des élections, mais des traditions. Nous étions aussi fascinés par Jacques Bainville, notre grand penseur. Dans Les conséquences politiques de la paix, il avait tout prévu, y compris la date de la chute de la Yougoslavie.

Etes-vous toujours monarchiste ?

Le spectacle qu’offre le monde n’est pas fait pour me convaincre que la démocratie est universelle. Je constate que les monarchies se reforment dans des pays – en Syrie, en Corée du Nord, au Congo-Kinshasa – où les mêmes familles ont le pouvoir sur plusieurs générations. Et aux États-Unis, si vous vous appelez Kennedy, vous êtes automatiquement élu président (rires).

Extrait ITV au cœur du nationalisme: « Dès qu’on l’installe un peu partout, la démocratie, c’est le désordre, le chaos financier et économique et, au final, la guerre. Ce que je voudrais, c’est la république, dans le sens romain du mot : aristocratique – une oligarchie intelligente. »

Déon le dandy

Le dandy est donc un parent éloigné du chevalier du moyen âge, mais sa courtoisie représente un renversement cynique des valeurs. L ’esthétique tient lieu de l’éthique, l’art prime la vie, l’inutile passe l’utilitaire, l’exclusivité élitiste est l’affirmation d’un individualisme exacerbé et l’enjeu du combat social est caractérisé par la dialectique nietzschéenne du maître et de l’esclave. D’où le masque social, nécessaire pour tromper les autres, mais aussi pour se protéger, ne serait–ce que contre soi–même.

Par rapport aux autres hussards, notamment en comparaison avec Roger Nimier, le dandysme de Déon apparaît sous des couleurs estompées. Il n’en est pas moins présent dans la typologie des personnages déoniens. Patrice Belmont de Je ne veux jamais l’oublier , Pierre Gauthier de La Corrida, Jean Dumont ou Michel Kostro des Gens de la nuit en sont les prototypes de leur époque. Jeunes chevaliers déchus, héros blessés et rejetés par l’histoire (la guerre), ils sont dandys moitié par vocation, moitié par révolte contre la médiocrité ambiante.

La soif des instants parfaits ou la rage de ne pas pouvoir y parvenir est un des thèmes récurrents qui accompagnent les dandys déoniens.

« En ce qui concerne la liberté, il y a longtemps que j’en ai fait mon affaire personnelle et ne me suis pas trop mal défendu dans ce monde où, chaque jour, on attente je ne dirais pas à notre liberté mais à nos libertés. »

 

Description de la journée du 8 mai 1945 dans son roman « Les poneys sauvages » (Gallimard, 1970) :

« Tout Paris était dans les rues. Deux projecteurs de l’armée dessinaient derrière l’Arc de Triomphe, dans le ciel noir, un V gigantesque. Un précoce été avait éclaté sur la France comme pour saluer la victoire. Place d’Italie, les paulownias fleurissaient une dernière fois dans l’air que ne saturaient pas encore les vapeurs d’essence. Il faisait chaud et les hommes étaient en bras de chemise, les femmes en robes légères, jambes nues, marchant encore – du moins les plus honnêtes – avec des semelles de bois qui clapotaient sur le ciment des trottoirs. La mode zazou triomphait toujours : pour les garçons cheveux dans le cou, pantalons étroits à hauts revers, trop courts ; pour les filles, brioches sur le sommet du crâne et jupes au-dessus du genou. Elles n’eurent jamais autant l’air de bonniches. Elles baisaient d’ailleurs comme des bonniches sans place. Tout soldat allié qui réclamait son dû pouvait les baratter dans les buissons d’un square. Du Rond-Point des Champs-Elysées jusqu’à la Concorde, sous les couverts des Tuileries, s’élevait un long râle d’amour hystérique. Il n’y avait plus de repos pour les guerriers. On les assaillait de toutes parts, on se ruait sur leurs cigarettes, leurs provisions de bonbons, leurs chewing-gums et leurs braguettes que, trop las, ils ne prenaient même plus la peine de refermer entre deux escarmouches. Dans les métros qui allaient circuler toute la nuit, on s’écrasait à hauteur du bassin, et les secousses des arrêts et des départs scandaient un long coït commencé à Vincennes et achevé à Neuilly. Des jeeps disparaissaient sous des grappes humaines comme des chars de Carnaval, grimpant à Montmartre par la rue Lepic dont les trottoirs ruisselaient de vomissures, déferlant vers Montparnasse où le marin américain, bien moulé dans son pantalon de danseur de charleston, cotait dans les cent francs de l’heure. Peu avant le dîner, un camion militaire fou avait tourné une dizaine de fois autour de l’Obélisque. Une fille, nue jusqu’à la ceinture, coiffée d’un plat à barbe anglais, assise sur la cabine du chauffeur, brandissait un drapeau français. La vérité oblige à dire que ses seins étaient assez beaux. Un virage un peu brisque l’avait jetée sur la chaussée et elle s’était relevée en sang, agrippée à la hampe du drapeau que les agents essayaient de lui arracher. Le camion avait fui. Dans les sacristies, les curés qui voulaient mêler leur Dieu à la grande frénésie de la victoire sonnaient frénétiquement les cloches. Au bistrot, les patrons, hilares et suants, raflaient la monnaie en versant un vin acide et amer, le vin de la capitulation allemande. C’était l’allégresse la plus forniquante, la plus éthylique qu’ait connue un peuple vaincu et relevé par la victoire de ses alliés. Il fallait oublier la honte.

« Ce soir-là, après une longue promenade dans Paris, je revins chez moi, préférant à la foule mon balcon des quais d’où l’on apercevait le grand V dilué dans le ciel sillonné d’avions. Les lourdes odeurs de la nuit d’un été précoce montaient jusqu’à moi. Paris avait été beau ce printemps, avec ses larges avenues vides, ses jardins triomphants. J’aurais aimé participer à la joie générale, si basse fût-elle, mais quelque chose me retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû, en ce jour, nous souvenir en silence. Oui, décidément, cette aube de paix se levait sur trop de sacrifices et de cadavres, et la guerre – l’Europe l’oubliait – continuait dans le Pacifique. Il y avait des ombres au tableau idyllique de la paix. Ombres du passé : morts pourrissant dans les plaines de Russie, sur les plages de Normandie, dans les Ardennes. Ombres du présent : les prisons pleines et les fusillés au petit matin à Vincennes et à Montrouge qui mourraient en criant : « Vive la France ! », cris que leurs bourreaux essayaient en vain d’étouffer. Ombres de l’avenir : cette paix était à peine un sursis. Nous entrions dans une nouvelle ère de violence et d’oppression. Il fallait être imbécile ou fou pour ne pas le pressentir, pour ne pas avoir le cœur serré d’angoisse. Nous devions dire adieu à notre avant-guerre. A vingt-six ans, nous n’étions plus la jeunesse. On nous avait volé le temps de joie, tué nos amis, ruiné nos enthousiasmes. Nous ne pourrions plus jamais croire à la Vérité, à la Justice, à l’Honneur ».

English: Michel Déon, a french author from the...
(Photo credit: Wikipedia)

Extraits ITV pour Zone Critique;

Z.C.: Qu’est-ce donc, au-delà de l’opposition au nouveau roman, et à la figure sartrienne de l’intellectuel, qui unissait,littérairement, le mouvement des « Hussards », dont vous êtes, selon l’expression consacrée, « le dernier des représentants » ?

M.D.: Ce qui faisait lien entre nous était sans doute plus extérieur que littéraire. J’étais très ami avec Antoine Blondin, qui était comme un frère pour moi. Nous vivions ensemble en tout bien tout honneur. Je me souviens d’avoir été séparé de lui par une porte, et de temps en temps y frapper pour lui dire : « qu’est-ce que tu penses de tel ou tel passage ? ». Aujourd’hui je lutte comme je peux contre la vulgarisation de son œuvre. Il y eut une grande exposition à la Mairie du VIème, à l’intérieure de laquelle on pouvait voir trois grandes salles remplies de photographies, et ce n’était lui qu’avec des cyclistes, des footballeurs, des gens de rugby… Vraiment, il eût des idées drôlement formidables, extrêmement bien traitées, mais qui se sont vites enfermées dans un système : il fallait faire rire, faire quelques calembours. Jacques Laurent n’est pas celui duquel j’étais le plus proche. Vraiment c’était un esprit supérieur, avec une envergure très grande.  Ses romans n’étaient peut-être pas des chefs-d’œuvre mais en tous les cas des romans de l’époque. J’aimais beaucoup tout ce qu’il écrivait, je crois qu’il n’aimait pas beaucoup ce que j’écrivais, si jamais il m’a lu (rires). Il m’a entendu en tous les cas puisque c’est moi qui l’aie reçu à L’Académie française. Roger Nimier, bon, était aussi quelqu’un mais qui m’amusait plus qu’il ne m’intéressait. Son œuvre romanesque n’est pas, disons, accrochée à grand-chose sinon à quelques petites acrobaties verbales. En revanche son œuvre de critique littéraire et d’historien de la littérature est prodigieuse. Vraiment, L’élève d’Aristote, Les journées de Lecture, tout cela est de premier ordre. Cela devrait être au programme de l’Université. L’œuvre de critique littéraire et d’historien de la littérature de Roger Nimier est prodigieuse

Z.C.: Pourquoi justement l’œuvre des hussards n’est pas plus étudié à l’Université, contrairement au courant du nouveau roman par exemple ?

M.D.: Vous savez, c’est la guerre en Littérature. Nous avons été présentés les uns et les autres comme des fascistes. Or il n’y en a rien de tout cela, ni dans mon œuvre, ni dans celle d’Antoine Blondin. Il y a simplement une très grande liberté. Et cela n’est pas toléré.

Z.C.: N’y a-t-il pas également entre vous tout de même quelques connivences stylistiques dans la brièveté de l’écriture, et le sens affirmé de la formule ?

M.D.: Oui, certainement. Cela peut se sentir parce que nous avons aimé les mêmes écrivains : Paul Morand, Jacques Chardonne, Marcel Aymé, Anouilh au théâtre…D’ ailleurs c’est frappant, vous verrez que va sortir à la fin de l’année la correspondance Morand-Chardonne, dans laquelle on peut lire les pires choses sur nous alors que nous avions au contraire l’impression qu’ils nous soutenaient, et qu’ils avaient grande estime pour nous. Enfin, c’est la méchanceté des vieillards, vous avez pu l’entendre à l’instant. (Rires). Je pense donc que l’admiration pour certains écrivains déteint nécessairement. Ils nous précédaient de beaucoup cependant. Morand était un homme très célèbre en 1939. Il avait eu d’immenses succès. Et puis il y avait une légende de Paul Morand. Marcel Aymé avait beau être un auteur très silencieux, nous savions qu’il était là, derrière nous.

Michel Déon : l’anarchisme de droite, ça conserve !

michel-deon

Le 7 mai 2013:  par José Meidinger  pour Boulevard Voltaire. (Titre original)

À l’âge de 94 ans, Michel Déon, le dernier « Hussard » vivant, le « jeune homme vert », n’a guère les faveurs des gazettes littéraires bien-pensantes. Un ostracisme qu’il partage outre-Rhin avec l’un des plus grands écrivains européens du siècle dernier, l’Allemand Ernst Jünger, qui a atteint l’âge mémorable de 103 ans. L’anarchisme de droite, ça conserve !

Michel Déon, comme Ernst Jünger, demeure sans doute l’exemple rare d’une « littérature qui ne se donne pas aux éphémères », selon l’élégante formule de son ami Dominique de Roux, mort lui trop tôt, à 42 ans. Avant de partir vivre en Grèce, qui lui a inspiré ses plus beaux récits (Le rendez-vous de Patmos, Le balcon de Spetsai, etc.), Michel Déon avait partagé durant la guerre, à Lyon, l’aventure éditoriale de Charles Maurras comme secrétaire de rédaction de l’Action française. Dans les années 50, Michel Déon, bien qu’il s’en défende aujourd’hui, rejoint « ce groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerai fascistes », comme les diabolisa Bernard Frank, dans les Temps Modernes, les affublant néanmoins du joli nom de « Hussards » qui passera à la postérité.

L’amour du style, un style bref, cinglant, « à chaque phrase, il y a mort d’homme », caractérisaient ces « Hussards » réunis autour de Roger Nimier, le plus brillant d’entre eux, Blondin le plus insolent, François Nourissier, Félicien Marceau ou encore Jacques Laurent, plus grand public. Hétéroclites certes, hérétiques virulents dans leur négation de l’existentialisme ambiant, ils ferraillaient contre l’intellectualisme engagé de Saint-Germain-des-Prés. Dans leur ligne de mire, les « papes » de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qu’Antoine Blondin, en singe désaltéré, rhabilla pour l’hiver : « Un agrégé replet et une amazone altière troussaient des concepts en toute simplicité à deux pas du croquant, comme on fabrique des gaufres. »

La plupart des « Hussards », Roger Nimier en tête, militeront pour l’Algérie française, manifestant ouvertement leur hostilité à la politique du général de Gaulle en Algérie. Michel Déon retrace cette épopée dans les « Gens de la nuit », dont le grand prêtre fut sans conteste Antoine Blondin : « Le noctambule qui découvre, chaque nuit, une métaphysique dans la machine à sous d’un bar-tabac de la rue du Bac. »

Puis, Michel Déon s’éloigna de ces nuits trop arrosées pour la lumière de la mer Égée où il partagea la vie du peuple grec qui, aujourd’hui comme hier, écrit-il, « mange, boit, chante, danse, peine, souffre, et un jour meurt, passant du rire aux larmes aussi vite qu’il passe des larmes au rire. » Et même s’il a voulu en faire abstraction, la mythologie l’a souvent rattrapé, omniprésente dans la vie quotidienne.

 

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