Jules Barbey d’Aurevilly

Romancier, nouvelliste, critique, journaliste, le « Connétable des lettres » est l’un des grands réfractaires du XIXe, fuyant, sous toutes ses coutures le conformisme. Son œuvre littéraire, d’une grande originalité, se perche au croisement du romantisme, du fantastique et du symbolisme décadent.

Attaquant les hypocrisies, Barbey développe une vision du monde et de la société fondée sur l’opposition récurrente de Dieu à l’homme, de l’ordre au désordre, de la vérité à l’hérésie et de l’autorité à la liberté. »A Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le diable, en réplique, y plante immédiatement un sot pour l’entretenir. » Nostalgique impénitent : chez lui, la violence de l’anathème ressemble souvent à un cri de désespoir. Il n’eus de cesse de déplorer les mutations d’une société qui bascule dans la déchéance moderne. Il initia avec panache la déconstruction progressiste.

Contradictoire et paradoxal, Barbey d’Aurevilly, catholique ultramontain, mena une vie élégante et désordonnée, multipliant les aventures, buvant et kiffant la came plus que de nécessaire. Nous lui devons le mythe du Dandy, qui métamorphose le fat en modèle et, de ce fait, l’invente, l’instrumentalise et donne naissance à un nouveau modèle d’aristocratie, qui ne se fonde ni sur la naissance, ni sur l’argent ni, horresco referens, sur le travail. De l’anar chic en somme.

Né dans la Manche à Saint-Sauveur-le-Vicomte, au sein d’une ancienne famille de la petite noblesse normande, Jules Barbey d’Aurevilly baigne dès son plus jeune âge dans les idées catholiques et monarchistes, en butte au progrès. Il passe son enfance à Saint-Sauveur puis à Valognes, où il fréquente un de ses oncles médecin aux idées libérales et qui exerce sur lui une profonde influence. En 1827, il se rend à Paris pour faire ses humanités et rencontre Maurice de Guérin, dont il devient un ami proche. Bachelier, il poursuit des études de droit à Caen, où il fonde avec Trébutien (son futur éditeur et correspondant) l’éphémère Revue de Caen (1832).

Un moment républicain et démocrate, Barbey, sous l’influence de joseph de maistre, finit par adhérer à un monarchisme intransigeant, méprisant le progrès et les valeurs d’un siècle bourgeois. Tout en menant une vie élégante et désordonnée de dandy, dont il se fait, par ailleurs, le théoricien (Du dandysme et de George Brummell, 1845), il se convertit au catholicisme vers 1846 et devient un défenseur acharné de l’ultramontanisme et de l’absolutisme.

Jules-Amédée Barbey naît le 2 novembre 1808, le jour des Morts, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, commune française située dans le département de la Manche et la région Basse-Normandie. Jules est l’aîné de trois enfants. La famille Barbey accède à la noblesse en 1756, lorsque Vincent Barbey, avocat au bailliage de Valognes, acquiert une charge. Sa mère Ernestine Ango, issue d’une famille de bonne bourgeoisie.

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L’enfance de Barbey se déroule entre Saint-Sauveur, Valognes et le bord de mer à Carteret, dans une atmosphère conservatrice et ultra : la Révolution a durement touché les deux familles. Les Barbey vivent dans l’attente du retour à la monarchie, au milieu des souvenirs et des vieilles coutumes normandes. Jules grandit entre une mère peu aimante et un père austère.

En 1816, l’admission de Jules est refusée à l’école militaire. Il poursuit ses études au collège de Valognes. En 1818, il habite chez son oncle le docteur Pontas-Duméril, un esprit libéral qui encourage l’émancipation intellectuelle et morale de son neveu – dans les Diaboliques, Barbey peindra son oncle sous les traits du docteur Torty. Cet ancien maire de Valognes attise son imagination lorsqu’il lui confie les détails intimes et croustillants des personnalités de la ville – le « dessous de cartes » de la haute société valognaise. Son cousin Edelestand du Méril, un poète et philosophe érudit, lui communique son admiration pour Walter Scott, lord byron, Robert Burns, ainsi que son goût pour l’histoire et la métaphysique.

En 1823 Barbey compose sa première oeuvre, une élégie Aux héros des Thermopyles, dédiée à Casimir Delavigne et qu’il publie l’année d’après. Il compose dans la foulée un recueil de vers, qu’en 1825 il brûle de dépit faute d’avoir pu l’éditer. En 1827, il entre en classe de rhétorique au collège Stanislas à Paris. Il y rencontre Maurice de Guérin avec lequel il noue une amitié. Après son baccalauréat en 1829, il rentre à Saint-Sauveur la tête pleine d’idées politiques et religieuses nouvelles, contraires à celles de sa famille. Il souhaite ardemment, contre la volonté de son père, entamer une carrière militaire mais il cède et accepte de faire son droit à Caen. A la mort de son oncle Jean-François Barbey d’Aurevilly, il refuse temporairement par conviction démocratique de reprendre le nom.

Vers 1830, Barbey rencontre Guillaume-Stanislas Trébutien, libraire à Caen et correspondant essentiel, et tombe amoureux de Louise du Méril, la femme de son cousin Alfred. Leur liaison est incertaine mais c’est pour Barbey « l’époque de sa vie la plus malheureuse ». Il est alors très marqué par l’influence des romantiques. En 1831 il écrit sa première nouvelle Le cachet d’onyx (inédite jusqu’en 1919, et dont il réutilisera le dénouement dans Un dîner d’athées), puis Léa en 1832, publiée dans l’éphémère Revue de Caen qu’il a fondée avec Trébutien et Edelestand du Méril.

En juillet 1833 Barbey soutient sa thèse. Il fonde en 1834 une Revue critique de la philosophie, des sciences et de la littérature avec Trébutien et du Méril, où il publie pendant quelques mois des articles de critique littéraire. Il retourne à Caen en décembre dans l’espoir de revoir Louise et écrit là-bas en une nuit La Bague d’Annibal, poème en prose d’inspiration byronienne, qui ne trouvera preneur qu’en 1842. En 1835 il compose un autre poème en prose, Amaïdée (publié en 1889), et un roman, Germaine ou La Pitié (qui deviendra Ce qui ne meurt pas en 1883). En 1836 il rédige les deux premiers Memoranda à l’intention de Guérin et rompt avec sa famille.

De retour à Paris, Barbey vit sur l’héritage de son oncle et rêve d’une carrière politique en lisant nombre d’ouvrages historiques. Il collabore au Nouvelliste, un journal politique, rencontre Hugo et se lie avec Eugénie de Guérin – la très dévote soeur de Maurice.

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Ses ambitions mondaines l’amènent à composer un personnage de parfait dandy : il s’applique à « se froidir », se perfectionne dans l’art de la toilette, fréquente Roger de Beauvoir et le café Tortoni, cultive l’ironie, l’art de l’épigramme et le mystère. Il mène une vie désordonnée : il se jette dans les fêtes et les plaisirs, les soirées noyées dans l’alcool et enchaîne les passades. Il consomme du laudanum pour s’endormir et ses amis le surnomment « Roi des ribauds » ou encore « Sardanapale d’Aurevilly ».

Ses causeries spirituelles lui valent de nombreuses conquêtes et lui ouvrent les portes des salons – il fréquente avidement celui de la marquise Armance du Vallon, qu’il entreprend de séduire. Cette bataille l’occupe quotidiennement pendant quelques mois, sans succès : elle se révèle plus dandy que lui. Elle lui inspire une longue nouvelle, L’amour impossible, « tragédie de boudoir » publiée en 1841 et qui passe inaperçue. La mort de Guérin en 1839 l’affecte profondément. Il fréquente le salon à tendance catholique et légitimiste de la baronne Amaury de Maistre, nièce par alliance de l’écrivain, et en 1842 il collabore au Globe, un journal politique qui publie sa Bague d’Annibal remaniée.

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En 1843 il collabore au Moniteur de la Mode sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène et commence son étude sur Brummell. Il entretient une liaison avec une mystérieuse Vellini, la future héroïne d’Une vieille maîtresse. Du dandysme et de George Brummell paraît en 1845, édité à une trentaine d’exemplaire. L’oeuvre est un succès de salon. Il commence un autre ouvrage sur le dandysme, le Traité de la princesse, manuel de séduction sous forme d’aphorismes, inspiré du Prince de Machiavel. Il le reprendra souvent pour l’enrichir mais l’ensemble restera inachevé.

Après une tentative infructueuse pour collaborer à la Revue des Deux Mondes, puis au Journal des Débats, Barbey passe les années 1845/46 à sa Vieille maîtresse. Il en compose la moitié avant de connaître une panne d’inspiration passagère. Fin 1846 il voyage dans le centre de la France en quête de fonds pour un projet de Société catholique. Il passe un mois dans le Forez, à Bourg-Argental, théâtre de la future Histoire sans nom, et réapparaît assagi à la fin de l’année : même s’il ne pratique pas encore, la lecture de joseph de maistre et sa rencontre avec Eugénie de Guérin ont amorcé sa conversion. Le retour au catholicisme lui renouvelle l’inspiration : l’écrivain de 38 ans qui sent au même moment resurgir le passé lointain et les impressions de l’enfance reprend son roman dans de nouvelles dispositions. Il place la seconde partie non plus à Paris mais en Normandie, dans le Carteret de sa jeunesse. La Revue du Monde catholique, journal ultramontain dont il est rédacteur en chef, l’occupe constamment en 1847. Il achève son roman à la fin de l’année, mais ne peut le publier : la Révolution de 1848 perturbe les délais de parution.

Dans la confusion qui suit les journées de février, il tente de s’adapter à la nouvelle situation et va jusqu’à présider un club d’ouvriers durant quelques semaines. La revue cesse de paraître et Barbey, écœuré par le présent, se retire dans la solitude pour préparer des œuvres très différentes, mais toutes en rapport avec le passé. Il passe le reste de l’année et une partie de 1849 à lire et se documenter. Il révise Une vieille maîtresse, en même temps qu’il prépare un grand article sur Jacques II Stuart et Les prophètes du passé – essai de philosophie politique sur Maistre, Bonald, Chateaubriand et Lamennais – ces hommes supérieurs « qui cherchent les lois sociales là où elles sont », c’est-à-dire « dans l’étude de l’histoire et la contemplation des vérités éternelles ». Il conçoit dans sa retraite le plan d’une série de romans au titre d’ensemble Ouest – il veut être le « Walter Scott de la Normandie ». Ricochets de conversation : Le dessous de cartes d’une partie de whist, la première des Diaboliques, est publiée en 1850.

En 1851 paraissent simultanément Une vieille maîtresse et Les Prophètes du passé – oeuvres très contrastées qui étonnent la critique : on comprend mal que le même écrivain livre en même temps un pamphlet catholique et monarchiste et un roman de moeurs aux pages sensuelles et passionnées. La parution d’Une vieille maîtresse est l’occasion de soulever le problème du roman catholique, de la morale et de l’art. La même année Barbey rencontre chez Mme de Maistre Françoise Emilie Sommervogel, baronne de Bouglon. Celle qu’il surnomme « l’Ange blanc » va dominer sa vie pour les 10 années à venir. Elle trouve le talent de son fiancé trop féroce : il se modère pour Le Chevalier des Touches, roman historique sur un héros chouan, commencé l’année suivante.

Il rentre au Pays, un journal bonapartiste, en 1852. Au départ il s’y occupe de critique littéraire en attendant de se voir confier une chronique politique. Il restera 10 ans à cet office. L’Ensorcelée, l’histoire du retour à son village d’un prêtre chouan défiguré par une tentative de suicide, est publiée cette même année en feuilleton puis en volume en 1854, mais passe inaperçue. Baudelaire toutefois considère ce roman comme un chef-d’oeuvre. Les deux hommes se rencontrent à cette époque. Il publie aussi des Poésies.

En 1855 Barbey se tourne vers la pratique religieuse. Il publie avec Trébutien les Reliquiae de son amie Eugénie de Guérin (décédée en 1848) et commence Un prêtre marié, roman frénétique mettant en scène un prêtre impie et sa fille. En 1856, à l’occasion d’un voyage en Normandie et de sa réconciliation avec avec ses parents, il écrit le troisième Memorandum. Il publie une critique audacieuse contre Les Contemplations de Victor Hugo, gloire intouchable. Par ses articles il contribue à faire découvrir Stendhal et à réhabiliter Balzac. Il défend également Les Fleurs du mal de Baudelaire et consacre à Madame Bovary de Flaubert une critique favorable mais sévère. Il déclare son goût pour les romantiques et n’hésite pas à tailler en pièces le réalisme, le naturalisme et les parnassiens : Champfleury, Jules et Edmond de Goncourt, Banville, Leconte de Lisle, et plus tard Emile Zola figurent parmi ses cibles. En 1858 il fonde Le Réveil, un journal littéraire, catholique et gouvernamental. Les articles qu’il publie lui valent des inimitiés : Sainte-Beuve, Pontmartin, Veuillot. Il fait encore parler de lui avec Une vieille maîtresse : l’oeuvre est rééditée et crée le scandale.

En 1860 il s’installe au 25 rue Rousselet à Paris – qui sera jusqu’à sa mort son « tournebride de sous-lieutenant » – et publie le 1er volume des Oeuvres et les hommes, vaste ensemble de recueils critiques où il entend juger la pensée, les actes et la littérature de son temps. En 1862 ses articles contre Les Misérables créent le scandale. Il quitte Le Pays à la suite d’un autre article contre Sainte-Beuve et part quelques mois travailler à ses romans chez Mme de Bouglon à la Bastide-d’Armagnac. En 1863, une chronique au Figaro qui ridiculise Buloz et la Revue des Deux Mondes lui vaut un procès. Il persévère et s’en prend à l’Académie en publiant dans le Nain jaune les Quarante médaillons de l’Académie, pamphlet contre les membres de l’Institut. Le Chevalier des Touches paraît la même année, Un prêtre marié paraît l’année suivante. Le dernier Memorandum est composé en 1864, à l’occasion d’un voyage à Saint-Sauveur.

En 1865 il quitte définitivement Le Pays et retourne au Nain jaune, devenu démocrate et anticlérical. Il y publie les Ridicules du temps et des articles de critique dramatique. Cette collaboration dure 4 ans. En 1867 il rencontre Léon Bloy, qui devient rapidement son disciple. En 1869 il entre au Constitutionnel où il s’occupera jusqu’à sa mort de critique littéraire. Les années suivantes il alterne vie parisienne et séjours plus ou moins prolongés en Normandie. En 1870 il prend du service dans la Garde nationale, et à la fin du siège en 1871 il retourne à Valognes où il achève Les Diaboliques. Il entretient la flamme polémiste en publiant des articles anti-républicains.

Les Diaboliques sont publiées en novembre 1874. Les exemplaires sont immédiatement saisis et l’auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs, et complicité ». Barbey fait intervenir Arsène Houssaye et Gambetta pour éviter le procès. Il accepte de retirer l’ouvrage de la vente et le juge d’instruction conclut au non-lieu. L’oeuvre sera rééditée en 1883 avec une préface, ajoutée par précaution. Durant les années qui suivent il se rapproche de la génération montante : Bloy, Vallès, Daudet, Bourget, Rollinat, Jean Lorrain, Richepin, Péladan, Huysmans, Coppée, Hello, Uzanne, octave mirbeau… ainsi que d’écrivains autrefois éreintés : Banville, Hérédia, Taine. Edmond de Goncourt l’inscrit sur une des premières listes de l’Académie des Dix.

En 1878 il publie Les Bas-bleus, cinquième volume des Oeuvres et les hommes, consacré « aux femmes qui écrivent, car les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes – du moins de prétention – et manqués ». En 1879 il rencontre Louise Read, sa dernière amie et celle qui va se dévouer à sa gloire. En 1880 il publie Goethe et Diderot, un pamphlet. Une histoire sans nom, autre roman catholique dans lequel un moine capucin qui prêche l’Enfer croise la route d’une jeune fille innocente et somnambule, paraît en 1882 – c’est un succès. Il collabore au Gil Blas et publie en 1883 deux histoires d’inceste et d’adultère : Retour de Valognes (Une page d’histoire) et Ce qui ne meurt pas (un roman écrit presque 50 ans plus tôt).

Il donne également les troisième et quatrième Memorandum. En 1884 il publie des poésies, Les Rythmes oubliés et ses derniers articles de critique – il salue notamment A rebours le manifeste fin de siècle de Huysmans. Malade du foi, il continue de fréquenter les salons de la baronne de Poilly, des Daudet et des Hayem, où ses causeries émerveillent. Il soutient les débuts à la scène de la jeune Marthe Brandès. En 1888 il publie Léa, l’une de ses premières nouvelles, puis Amaïdée en 1889, avant de tomber malade. Il s’éteint le 23 avril 1889. Il est inhumé au cimetière Montparnasse avant d’être transféré en 1926 au château de Saint-Sauveur-le-Vicomte. C’est Louise Read qui poursuivra la publication des Oeuvres et les hommes.

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Dans ses premières œuvres, Barbey imite souvent les romantiques. Son premier poème Aux héros des Thermopyles est dans la manière de Casimir Delavigne, alors le chantre des vaincus, auquel il est dédié. Les modèles lui servent souvent de repoussoir, il crée par opposition : Le cachet d’onyx est inspiré de la jalousie d’Othello, de Julie et des théories de Madame de Staël (Corinne). Germaine ou La pitié (Ce qui ne meurt pas) est influencé par Lélia de George Sand, La bague d’Annibal par Musset (Mardoche). Une vieille maîtresse est « l’antithèse complète » de Adolphe de Benjamin Constant et de Leone Leoni (George Sand), à laquelle il emprunte son sujet – l’amour d’une femme pour un amant dont elle découvre peu à peu la dépravation. La lecture de Stendhal en 1839, pendant qu’il compose L’amour impossible, le marque profondément : il admire la sècheresse et la netteté de l’analyse. Les patriotes écossais des Chroniques de la Canongate de Walter Scott lui inspirent vers 1850 l’idée d’une série de romans normands sur la chouannerie, dont le titre collectif devait être Ouest.

Barbey, dès son plus jeune âge, est un passionné de lord byron : « Byron et Alfieri, n’ont que trop empoisonné les dix premières années de ma jeunesse. Ils ont été à la fois ma morphine et mon émétique ». Byron domine son imagination, aucun écrivain n’aura sur lui une influence aussi profonde : « C’est dans Byron que j’ai appris à lire littérairement. ». Il possède les œuvres complètes et en anglais du poète de Childe Harold, et les connaît « à la virgule près ».

Les héros de Byron, « sombres figures de la Force blessée au cœur », qui ont « ce charme de la goutte de lumière dans l’ombre et d’une seule vertu parmi plusieurs vices », l’ensorcellent et influencent les personnages de ses romans : Jehoël de La Croix-Jugan dans L’Ensorcelée, Monsieur Jacques du Chevalier des Touches, Sombreval dans Un prêtre marié.

Le couple de Satan et de l’Ange, thème satanique très présent chez Byron, mais également chez Vigny (Éloa), est récurrent chez Barbey : Jehoël de La Croix-Jugan et Jeanne Le Hardouey (L’Ensorcelée), Hermangarde et Vellini (Une vieille maîtresse), Sombreval et sa fille Calixte (Un prêtre marié). Les personnages de prêtre coupable et impénitent symbolisent la chute de l’ange et Satan. Comme lui, ils pèchent contre l’esprit et choisissent la damnation : La Croix-Jugan, Sombreval, mais aussi le père Riculf (Une histoire sans nom) supportent comme le Manfred de Byron une malédiction et le poids d’une lourde faute.

Joseph de Maistre est un des plus fermes partisans de la contre-révolution et un ennemi des Lumières. Il soutient l’ultramontanisme, la théocratie, l’intolérance religieuse et l’absolutisme. Barbey découvre Les soirées de Saint-Pétersbourg vers la fin 1838. Il se délecte de la lecture de cet « ouvrage qui coupe la respiration à force d’idées et d’images », à la « métaphysique toute puissante ». Il lui consacre ensuite une série d’études importantes : Maistre figure au premier rang, avec Bonald, des Prophètes du passé (1851). Il lui rend hommage lors de la parution en 1853 des Mémoires de Mallet du Pan, puis en 1858 et 1860 lors de la publication de la Correspondance diplomatique, enfin en 1870 lors de la parution de ses Oeuvres inédites. Les connivences de Maistre et de Barbey sont à la fois éthique, métaphysique et esthétique.

Sur le plan moral, Maistre fait preuve d’une extrême rigueur dogmatique qui le conduit à légitimer l’Inquisition et à défendre le rôle social du bourreau. Ce goût de la posture provocante et polémique se retrouve chez Barbey. Maistre combat également l’idée, selon lui néfaste à toute critique, de distinguer la personne des opinions qu’elle formule dans ses écrits. Barbey sera fidèle à ce principe dans ses critiques littéraires.

La métaphysique de Maistre accorde une large place au mal, dont l’origine est la Chute de l’homme. Le dogme de la réversibilité, souffrance volontaire des hommes offerte à Dieu pour appeler la miséricorde et la rédemption de leurs frères, est considéré par Maistre comme l’une des vérités les plus importantes de l’ordre spirituel. Maistre affirme la possibilité pour tout innocent d’acquitter par sa souffrance le crime des coupables : toute vie étant coupable par nature, tout être vivant étant souillé par la Chute, il lui est possible de répondre à la place d’un autre, et même d’un crime qu’il n’a pas commis. Cette idée de réversibilité se retrouve dans Un prêtre marié. La nouvelle Le bonheur dans le crime illustre une autre idée maistrienne.

Les deux écrivains partagent certaines valeurs esthétiques, opposées à la modernité littéraire : Barbey d’Aurevilly comme joseph de maistre affirment la supériorité des classiques et de la tradition littéraire française du XVIIe siècle sur les écrivains de leur temps. Tous deux ils citent la Bible et les Pères de l’Eglise. Barbey critique subordonne comme de Maistre la création au vrai et au bien, idéal de Beauté classique. Enfin le style net et énergique, parsemé d’ironie de l’écrivain savoyard, plaît à Barbey dont le style partage les mêmes caractéristiques.

Les contemporains avaient remarqué l’influence de Maistre sur Barbey. Pontmartin ironisera sur le paradoxe de cette parenté littéraire entre les deux hommes qui conduit Barbey à « penser comme M. de Maistre et à écrire comme le Marquis de sade ».

C’est vers 1849 que Barbey d’Aurevilly découvre La Comédie humaine. Immédiatement, il déclare admirer leur auteur « comme les Alpes ». Il se charge de l’édition de ses Pensées et maximes, recueil d’aphorismes sélectionnés dans son oeuvre et publié en 1854. Il prend sa défense en 1857 dans Le Pays, en réponse à une attaque de La Revue des deux mondes. Le 1er février sa veuve lui envoie une lettre de remerciement et le médaillon de son mari par david d’angers.

Des oeuvres comme La vieille fille ou Le réquisitionnaire vont l’aider à trouver sa voie. La lecture de Balzac lui enseigne tout ce que sa propre expérience renferme de thèmes romanesques, notamment la peinture de la vie provinciale, l’atmosphère des petites villes et leurs drames secrets[30]. Barbey a hérité de Balzac son esthétique de la nouvelle – ce qu’il nomme « le dessous de cartes » ou « le fantastique de la réalité » : vectorisation implacable vers un évènement (la nouvelle est comme « un roman en raccourci »), jeu du dehors et du dedans, plongée dans les mystères et faux-semblants de la conscience, révélation de la face cachée des faits et des individus – autant de procédés que l’on retrouve dans Les Diaboliques. L’oralité est très présente dans les oeuvres des deux auteurs. Elle permet des effets de réverbération, de carambolage, et démultiplient les perspectives. Les Diaboliques s’appelaient primitivement Ricochets de conversation, en référence à Une conversation entre onze heures et minuit.

Dès Une vieille maîtresse, les récits de Barbey se déroulent systématiquement dans sa Normandie natale. Cela fait-il de Barbey d’Aurevilly un écrivain normand, et de ses romans des « romans de terroir » ?

La Normandie, ses paysages, ses coutumes, son histoire tiennent une grande place dans ses romans. Les poissonniers dans Une vieille maîtresse y parlent « comme des poissonniers véritables », c’est-à dire en patois normand.

Dans L’Ensorcelée, son roman suivant, et malgré les objections de ses amis Trébutien et Baudelaire, l’emploi du patois est plus accentué encore : on n’y parle pas « normand du bout des lèvres ». Cette langue devient un élément essentiel de son esthétique : les langues sont « le clavier des Artistes », « le moule-à-balles du Génie dans lequel il coule l’or ». La poésie pour lui « n’existe qu’au fond de la réalité et la réalité parle patois ».

Barbey demeure fidèle à son pays. L’évocation des paysages de cette région donnent de la profondeur à ses romans. La lande de Lessay dans L’Ensorcelée, l’étang du Quesnoy dans Un prêtre marié, Valognes sont au centre du récit, et ces romans ne pourraient pas se situer ailleurs. Ces paysages ne sont pas des cadres choisis et adaptés en fonction d’une histoire, ils proviennent des souvenirs de l’écrivain, et ne sont pas toujours fidèles à la réalité.

La Normandie et la vie provinciale, fortement associées à ses impressions de l’enfance, est un atout majeur de son talent : « Le premier Milieu dans lequel ont trempé les poètes, voilà l’éducation ineffaçable, la véritable origine de leur genre de talent, ce qui damasquine et fourbit leur acier, ce qui en décide le fil et les reflets. ». Dès qu’il y revient, qu’il fait cette découverte aux alentours de 1850, il devient grand romancier et écrit successivement la fin d’ Une vieille maîtresse, Le dessous de cartes d’une partie de whist et L’Ensorcelée.

Barbey d’Aurevilly développe lui-même sa théorie du roman catholique en 1866 dans la préface d’Une vieille maîtresse alors rééditée, oeuvre pour laquelle son catholicisme est mis en cause. Barbey se défend en rappelant que « le catholicisme n’a rien de prude, de bégueule, de pédant, d’inquiet », que le catholicisme est « la science du Bien et du Mal », et que son but a été de montrer « non seulement les ivresses de la passion, mais ses esclavages ».

Barbey estime avoir peint la passion « telle qu’elle est et telle qu’il l’a vue », mais qu’en la peignant, il l’a « à toute page de son livre condamnée ». Il n’a fait que l’exprimer. Un catholique peut-il toucher au roman et à la passion ? Barbey estime que l’art est permis par le catholicisme, il est même encouragé et protégé par lui. Le catholicisme absout le procédé de l’art qui consiste à « ne rien diminuer du péché ou du crime qu’on avait pour but d’exprimer. » Quand on lui reproche l’immoralité de son livre, Barbey oppose que la moralité de l’artiste est « dans la force et la vérité de sa peinture » : en étant vrai, l’artiste est suffisamment moral.

Sa théorie du roman catholique se retrouve dans ses romans où le personnage du prêtre est omniprésent : l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan (L’Ensorcelée), Jean Sombreval (Un prêtre marié), le père Riculf (Une histoire sans nom). Les Diaboliques, où s’épanouissent à chaque page le Mal, les passions et le sadisme, sont l’illustration parfaite de ces idées.

Avec les vingt volumes des Oeuvres et les hommes, Barbey d’Aurevilly a voulu dresser l’inventaire intellectuel du XIXe siècle. Sa critique littéraire est une grande chasse à la sottise. Injustes souvent, mais toujours logiques et en concordance avec ses principes, ses jugements sont légitimés par le talent et par le courage.

Ses victimes portent des noms illustres : Victor Hugo, George Sand, Madame de Staël, Jules Michelet, Mérimée, ernest renan, Théophile Gautier, Flaubert, les Goncourt, Emile Zola. Les Parnassiens, les bas-bleus, l’école naturaliste ont fait les frais de sa plume. Il est également l’auteur de plusieurs pamphlets contre Buloz, l’Académie française, et Sainte-Beuve – à travers Goethe et Diderot. Les rééditions d’auteurs classiques lui donnent l’occasion de stigmatiser la philosophie des Lumières, responsable du positivisme, du matérialisme et de l’idéologie dominante du progrès, qui heurtent son catholicisme et son idéal.

Mais il voit juste lorsqu’il défend Les Fleurs du mal (Baudelaire), Madame Bovary (Flaubert), les oeuvres de Balzac et celles de Stendhal, Emaux et camées (Gautier), A rebours (Huysmans).

Sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène, Barbey signe en 1843 des « impertinences raffinées » dans le Moniteur de la Mode, ainsi qu’un article intitulé De l’élégance. S’appuyant sur une biographie de George Brummell qui vient de paraître à Londres, il en extrait quelques anecdotes et le prend pour prétexte afin d’écrire le récit de son propre dandysme. Du dandysme et de George Brummell paraît en 1845. Il est réédité et augmenté en 1861, puis en 1879, enrichi d’un texte consacré à Lauzun et intitulé Un dandy d’avant les dandys.

Il y développe et analyse les principes du dandysme, plus intellectuels que vestimentaires, le dandy n’étant pas « un habit qui marche tout seul ». Le dandysme est une manière d’être tout en nuances, qui résulte d’un « état de lutte sans fin entre la convenance et l’ennui. Le dandy est le « souverain futile d’un monde futile » et se caractérise par l’absence d’émotion, l’horreur de la nature, l’audace et l’impertinence, la passion du luxe, l’artificialité, et le besoin d’individualité.

http://archaion.hautetfort.com/archive/2013/09/24/dandysme-5180142.html

Cet essai est l’un des trois principaux sur la question, avec le Traité de la vie élégante de Balzac et Le Peintre de la vie moderne de Baudelaire.

Barbey d’Aurevilly a fait l’objet de critiques contrastées. Presque tous s’accordent à lui trouver de l’originalité. Sainte-Beuve le juge « homme d’un talent brillant et fier, d’une intelligence haute et qui va au grand », « une plume de laquelle on peut dire sans flatterie qu’elle ressemble souvent à une épée ». Pour Baudelaire, c’est un « vrai catholique, évoquant la passion pour la vaincre, chantant, pleurant et criant au milieu de l’orage, planté comme Ajax sur un rocher de désolation ». Paul de Saint-Victor : « le polémiste intraitable est en même temps un écrivain de l’originalité la plus fière ». Jules Vallès lui trouve « un talent bizarre, tourmenté et fier ». Maupassant trouve dans ses oeuvres « quelles merveilles ». Edmond de Goncourt émet des réserves, mais l’inscrit dans ses premières listes de l’Académie en projet. Victor Hugo le pastiche en le surnommant « Barbey d’or vieilli ». Flaubert dans sa correspondance en parle franchement comme de son ennemi. Il juge Les Diaboliques « à se tordre de rire » et trouve qu’« on ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire ». Zola le rejoint et trouve qu’il a « deux ou trois siècles de retard ». Il condamne son attitude au moment des poursuites contre Les Diaboliques, lorsque Barbey accepte de retirer son oeuvre de la vente.

Paul Verlaine déplore les systèmes mais ne peut s’empêcher de lui reconnaître « un style de race » et une « manière originale ». Il admire la « profusion des images souvent réussies et toujours poétiques, des hardiesses parfois heureuses, et jamais vulgaires ». Jean Lorrain le trouve « admirablement taillé » pour la génération littéraire fin de siècle. Pour Huysmans, il fut « le seul artiste, au sens pur du mot, que produisit le catholicisme de ce temps », ainsi qu’un « grand prosateur » et un « romancier admirable ». Dans A rebours, il fait figurer ses oeuvres parmi les préférées de la bibliothèque élitiste de Des Esseintes. Pour Rémy de Gourmont, Barbey d’Aurevilly est « l’une des figures les plus originales de la littérature du dix-neuvième siècle », qui « excitera longtemps la curiosité » et « restera longtemps un de ces classiques singuliers et comme souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française ».

Julien Green lit Les Diaboliques avec « une admiration étonnée ». Paul Morand préface en 1967 Une vieille maîtresse. Marcel Proust dans La Prisonnière rend hommage à l’oeuvre romanesque de l’écrivain normand : la preuve du génie n’est pas dans le contenu de l’oeuvre mais dans la qualité inconnue d’un monde unique révélé par l’artiste. Chez Barbey, cette qualité se manifeste par « une réalité cachée révélée par une trace matérielle » : la rougeur d’Aimée de Spens (Le Chevalier Des Touches), les us et coutumes de sa région, l’histoire orale, les nobles cités normandes, les malédictions etc. Autant de détails qui marquent l’identité et l’unité d’un artiste.

L’obsession de la décadence dans l’œuvre de Jules Barbey d’Aurevilly :

Variation sur le thème de la Chute, par Jean-François Roseau

La Belle Époque et la période de l’entre-deux-guerres eurent chacune leur Cassandre apocalyptique, ressassant amèrement le thème obsédant de la décadence. Il y eut Barrès, puis Drieu la Rochelle, Léon Daudet, enfin Brasillach.

Chantres de la tradition en même temps qu’ils pleuraient l’inéluctable déclin de la France, ces noms décriés de la littérature contemporaine se sont arrogé malgré eux le monopole de l’intellectuel de droite, catholique et anti-démocrate, dont les symptômes, du bellicisme à l’autoritarisme, du ruralisme à la germanophobie, se font déjà hautement sentir dans les prophéties imprécatoires de Barbey.

Dès lors, il nous a paru pertinent de voir dans les écrits de cet auteur iconoclaste, en dépit de son attachement à la tradition, un précurseur méconnu, mais non moins influent, des écrivains réactionnaires du XXe siècle, encore que la notion même de «réactionnisme» puisse faire légitimement débat dans un usage strictement littéraire. Seulement Barbey, comme après lui Bloy, ou Bernanos, n’a pas cantonné son écriture au champ immense de la fiction, mais en a fait une chaire d’où condamner, d’un ton de prêcheur inlassable, les mœurs de son époque.

Dans un système qui bat en brèche les variantes politiques, philosophiques et institutionnelles du libéralisme moderne, sous sa forme humaniste et parlementaire, Barbey développe une vision du monde et de la société fondée sur l’opposition récurrente de Dieu à l’homme, de l’ordre au désordre, de la vérité à l’hérésie et de l’autorité à la liberté. Cette argumentation binaire structure sa pensée politique dans la seconde moitié du XIXe siècle : «Il ne peut y avoir que deux thèses en présence, écrit-il, la théorie de l’Autorité (qui implique Dieu) avec toutes ses conséquences et la théorie de la Liberté (qui implique l’homme sans Dieu) avec toutes les siennes»).

D’une conception initialement catholique de l’autorité, Barbey en vient progressivement à penser l’organisation sociale et politique sur le modèle vertical de l’Ancien Régime. Ainsi nie-t-il en bloc, dans un monarchisme pragmatique qui préfigure Maurras, les vertus émancipatrices du libéralisme républicain, articulant autour du concept de modernité des revendications aussi hétéroclites que la liberté de pensée, l’égalitarisme, la laïcité ou le suffrage populaire. Hanté par la Révolution française, Barbey voit dans la République une continuation anarchique de 1789, signant l’arrêt de la civilisation, par une inversion sémantique, qui assimile la notion moderne de «progrès» – technique, politique, social – à l’idée pessimiste de décadence. Ce terme occupe évidemment une place majeure dans l’idéologie conservatrice en ce qu’il suppose une lecture de l’Histoire à contre-courant du positivisme comtien ou de l’optimisme républicain.

Comme pour le terme polysémique de modernité, il faut néanmoins distinguer une acception esthétique de la décadence, dont se réclament les artistes et poètes fin-de-siècle, auxquels certains critiques rattachent usuellement Barbey, aux côtés de Charles Baudelaire, Joris-Karl Huysmans ou de Gustave Moreau, et un sens strictement culturel et politique apparenté à la phraséologie traditionaliste. La déchéance, Barbey l’observe et la dénonce dans la perte du sentiment religieux. Ainsi annonce-t-il sans cesse «la vaste décomposition qui s’avance sur nous» en constatant, note-t-il, que les nations européennes «dansent la danse macabre de leur agonie».

http://www.dailymotion.com/video/xf27rj_robert-kopp-baudelaire-le-soleil-no_news

De la Chute au déclin : la tragédie d’une société sans Dieu

Si le catholicisme offre une grille de lecture à la critique aurevillienne du monde contemporain, c’est d’abord par le prisme théologique et moral de la Chute. La perte du sentiment chrétien apparaît comme l’ultime étape d’une décadence amorcée par la Révolution française. Barbey réactive ainsi l’histoire de la Genèse en substituant l’épisode révolutionnaire au péché originel avec, comme point commun, le refus du pouvoir légitime. L’abolition de l’Ancien Régime sanctionne le triomphe de l’erreur, anti-chrétienne et libérale, qui, instituant l’homme comme principe de la connaissance, aboutit à une «métaphysique imbécilement humaine», bassement matérialiste et, partant, signant la damnation dans le rejet de Dieu. Comment ne pas penser au «préambule» biblique en lisant sa condamnation du vice moderne ? «Le serpent, proclame-t-il, le serpent immonde, qui se traînait dans l’ombre de la fange de nos cœurs, est maintenant une hydre immense qui lève ses mille têtes insurgées du fond de l’âme de tous les peuples ! Python énorme d’un temps qu’il dévore et qui, malheureusement, hélas ! pour le tuer n’a plus Dieu».

Cet aveuglement de scepticisme, Barbey le nomme «fanatisme moderne», et l’interprète comme un retour à la barbarie infra-chrétienne. Dans une conception pessimiste de l’Histoire, plutôt cyclique que linéaire, et plus providentielle que rationnelle, il ne croit pas, comme Condorcet, aux progrès de l’esprit humain, mais à son élévation par la religion chrétienne. «Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d’un peuple» : toute proportion gardée, ce constat de Gustave Le Bon traduit parfaitement le sentiment de décadence éprouvé par Barbey, réduit à constater, impuissant, l’effacement du rêve chrétien dans les mœurs de la société française.

Cette «humanité décrépite et dégradée» par la philosophie matérialiste enjoint nécessairement à établir une analogie plus ou moins juste, mais historiquement attestée, notamment dans la toile exposée en 1847 par Thomas Couture – Les Romains de la décadence –, entre la déchéance romaine et la corruption contemporaine. Cette fascination historique pour la chute de Rome s’exprime notamment dans les pages du cycle de Joséphin Péladan, La décadence latine, préfacé par Barbey, et qui s’ouvre en 1884 avec Le Vice suprême. Qu’un disciple de Barbey d’Aurevilly comme Péladan se penche avec tant d’intérêt sur l’Histoire de la décadence romaine n’est pas sans lien avec cette obsession dévorante d’assister aux commencements de l’Apocalypse. On retrouve là une thématique centrale des écrivains antimodernes, convaincus que le monde vit ses dernières heures, rongé par l’anarchie révolutionnaire. Point de salut sans religion, suggère Barbey, dans «une société qu’on a décapitée de son Dieu». La métaphore de la décapitation, référence implicite à la mort du souverain, est loin d’être anodine dans la mesure où elle connote la complémentarité idéale des principes catholique et monarchique sur laquelle reposait la société d’Ancien Régime.

La mort du roi, le 21 janvier 1793, doit se lire comme une conséquence implacable de la mort de Dieu dont il tirait son unique source de légitimité. S’ensuivent des mesures anti-chrétiennes, puis anticléricales, censées fonder la nouvelle religion immanente du progrès. Il n’y a guère de valeurs que la République puisse admettre d’une religion identifiée à l’oppression médiévale. Dès lors, la norme socio-religieuse n’émane plus d’un pouvoir transcendant, fédérant les hommes dans une même croyance, et la disparition de Dieu, puis du roi, induisent une décomposition du corps social que Barbey présente comme un symptôme de dégénérescence.

La négation des racines chrétiennes de la France est un enjeu fondamental pour la République si elle veut confirmer son assise philosophique dans un humanisme laïc indépendant de tout système extrinsèque en dehors des Lumières. En soutenant que la France a toujours vécu sur le principe chrétien, et qu’elle ne peut s’en séparer sans mourir, Barbey conteste le vœu pieux d’une France républicaine, régénérée par le libéralisme. Parmi les proches de Barbey d’Aurevilly, un second disciple, plus éminent encore que Joséphin Péladan, s’intéresse à la décadence dans son premier essai, Essai de la psychologie contemporaine, paru en 1883.

Si la notion de décadence appliquée au style de Baudelaire fait surtout l’objet d’une définition littéraire, Paul Bourget en vient à évoquer la dimension socio-politique de cette réalité contemporaine : «Par le mot de décadence, on désigne volontiers l’état d’une société qui produit un trop petit nombre d’individus propres aux travaux de la vie commune. Une société doit être assimilée à un organisme. Comme un organisme, en effet, elle se résout en une fédération d’organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L’individu est la cellule sociale. Pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée […]. Si l’énergie des cellules devient indépendante […], l’anarchie qui s’établit constitue la décadence de l’ensemble».

Cette représentation classique de la société, hiérarchique et organique, atteste l’influence des penseurs contre-révolutionnaires sur l’imaginaire de Bourget, en l’occurrence celle de Barbey, et souligne l’impression d’une décadence causée par l’individualisme et la désagrégation de la communauté. Là encore, cette atomisation du corps social provient d’une absence de principe supérieur et unitaire.

Par ailleurs, l’avènement du capitalisme mécanique, et la substitution de la richesse financière, essentiellement bourgeoise, à la domination foncière ou agraire de la noblesse, a pour revers le renversement des rapports de force constitutifs de la société féodale. L’individualisme, revendication opposée à la société d’ordre, justifie la Révolution française au nom de la liberté individuelle et mène à la démocratie : face à «la décadence des temps, assure Barbey, il faut en finir d’un dernier coup de balai avec […] toutes les imitations américaines; car l’Amérique nous ronge également par les idées et par les mœurs».

Par là, le critique visionnaire – c’est le moins qu’on puisse dire – s’en prend autant à la démocratie américaine, largement étudiée par Tocqueville, qu’à l’industrialisme croissant des États-Unis, pensé comme un prolongement moderne du matérialisme.

Progrès et déchéance : les méfaits de la civilisation technique

L’apologie du Moyen Âge chrétien ne peut mener Barbey d’Aurevilly qu’à une exécration catégorique de la civilisation progressiste qui s’ouvre en France, et en Europe, avec le second XVIIIe siècle. Matérialisme et industrie sont pour lui les deux bras d’un même monstre venu ruiner les bases d’une société fondée sur la domination aristocratique de la terre, et consacrée par Dieu.

La chaîne régressive de la décadence est tissée par les maillons successifs du libéralisme philosophique, économique et politique : «Le matérialisme envahissant, et l’industrialisme qui l’a suivi, et l’Américanisme qui le continue» sont pour lui les étapes d’une civilisation finissante et mortifère, à contre-courant de la civilisation chrétienne.

Il faut bien discerner les deux significations du terme qui renvoie simultanément, chez Barbey, à la seule civilisation qui soit, celle de la chrétienté incarnée par le «génie vrai de la France, cette tête hiérarchique des nations», Fille aînée de l’Église, «cette droite de la civilisation, catholiquement dite, cette missionnaire armée» et, aux antipodes de cette acception, à la civilisation technique, incrédule et scientiste, «orgueil bouffi […] de progrès» qui est «le mysticisme bête des apôtres de l’utopie» .

La critique des sciences et de leur prolongement technique, influencée par son romantisme régionaliste, aboutit à un violent rejet de «l’industrialisme moderne», dont l’incipit de L’Ensorcelée offre un exemple caractéristique. Dans les premières pages du roman, Barbey parle avec nostalgie de la beauté pure et sauvage des landes normandes, menacées par les ravages de l’industrie, car «notre époque, ajoute-t-il, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine».

La philosophie scientiste, qui cherche à détruire Dieu dans les cadres d’une connaissance uniquement factuelle, s’en prend aussi aux mystères de la nature lorsqu’ils échappent au contrôle de la technique – le chemin de fer, par exemple, dont les lignes se développent considérablement sous le Second Empire –, si bien que «sous ce règne de l’épais génie des aises physiques qu’on prend pour de la Civilisation et du Progrès, il n’y aura ni ruine, […] ni terres vagues, ni superstitions».

Or la superstition, comme le miracle et le surnaturel, sont la substance écrasante et irrationnelle du catholicisme aurevillien. Ce qu’il déplore par-dessus tout dans l’expansion du train, des usines ou des routes, c’est l’ambition démesurée – et donc sacrilège – d’uniformiser totalement les régions et les hommes, au mépris des spécificités culturelles ou locales qui font toute la richesse de l’Ancien Régime. On retrouve les mêmes plaintes dans son Memorandum de 1856, lorsqu’il observe sur les rivages de Caen «le profil indigne, bâtard, prosaïque, bourgeois de ce temps (ce mot dit tout !)» avant de conclure : «Des usines et des latrines, voilà ce que la civilisation du dix-neuvième siècle plante orgueilleusement».

Outre la laideur de ces bâtisses modernes qui signifient la fin d’un monde, dépossédé de son prestige par la montée d’une bourgeoisie économique possédant les principales infrastructures industrielles, le réaménagement des territoires, soumis au principe souverain de centralisation, suscite dans l’esprit de Barbey un regain de nostalgie pour la France, rêvée ou réelle, de ses ancêtres normands. Jugements esthétiques et politiques s’entremêlent donc dans la profonde méfiance exprimée par Barbey à l’endroit du progrès, à contre-courant des croyances saint-simoniennes en l’amélioration sociale des hommes par la maîtrise technique de leur environnement.

http://www.youtube.com/watch?v=xBu4F2UITEo

Le progrès, analysé comme un phénomène doublement bourgeois et républicain, constitue le ressort du capitalisme économique, sanctifié par les accords de libre-échange signés en 1860 entre la France et l’Angleterre. Or, comme Blanc de Saint-Bonnet, Barbey est convaincu que «Dieu hait le commerce» , cette forme de perversion de l’âme qui triomphe avec le XIXe siècle. En reprenant la condamnation traditionnelle du veau d’or et de l’idolâtrie, Barbey d’Aurevilly soutient que la modernité, devenue religion, a notamment substitué au Dieu chrétien les dieux pernicieux de la science et de l’industrie, qui «est maintenant la Reine du Monde».

Dans une vision fixiste de l’humanité, niant d’un seul bloc les théories sociales du progrès comme l’hypothèse scientifique de l’évolution, Barbey ne peut que déplorer les mutations d’une société qui bascule dans la déchéance moderne, sous peine d’abandonner sa foi en l’Ancien Régime.

http://www.juanasensio.com/archive/2013/01/06/decadence-chute-barbey-d-aurevilly-jean-francois-roseau.html

Citations de Jules Barbey d’Aurevilly

A mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police.

A Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le diable, en réplique, y plante immédiatement un sot pour l’entretenir.

Après les blessures, ce que les femmes font le mieux, c’est la charpie.

Avant de choisir le prénom d’un garçon pensez à la femme qui aura à le murmurer plus tard.

C’est avoir fait un bien grand pas dans la sagesse que de ne pas avoir besoin de société le soir.

C’est la seule école de style, mon fils. Ce qu’ils font avec leur corps nous devons le faire avec notre esprit.

C’est si rare maintenant quand une femme a du tempérament, que quand une femme en a, on dit que c’est de l’hystérie.

C’est surtout ce qu’on ne comprend pas qu’on explique. L’esprit humain se venge de ses ignorances par ses erreurs.

C’est surtout ce que l’on ne comprend pas qu’on explique.

Ce qui devrait avoir le plus de tact en nous, c’est l’amour-propre, et c’est ce qui en a le moins.

Cette mélancolie qu’ont les femmes qui ont cherché le bonheur et qui n’ont trouvé que l’amour.

Dans les choses où le coeur n’est plus, la main n’est jamais puissante.

Dans toute poésie, il y a une lutte secrète entre l’infini du sentiment et le fini de la langue dans laquelle cet infini se renferme sans se limiter.

Dans une société qui devient de plus en plus matérialiste, le confesseur, c’est le médecin.

En donnant le nom à un enfant, il faut penser à la femme qui aura un jour à le prononcer.

En fait de femmes, c’est dans les huîtres qu’on trouve les perles.

Il n’y a que la gloire qui dispense de la politesse.

Il n’y a que la mort qui soit vivante dans ce singulier monde qu’on appelle la vie !

Il y a plus loin d’une femme à son premier amant, que de son premier au dixième.

Il y aura toujours de la solitude pour ceux qui en sont dignes.

L’admiration prend quelquefois un télescope pour regarder les choses de la terre, mais elle n’en fait pas des astres pour cela.

L’avantage de la gloire : avoir un nom trimbalé par la bouche des sots !

L’égalité, cette chimère des vilains, n’existe qu’entre nobles.

L’égoïsme, ce gros ventru, cette citrouille qui prend toute la plate-bande.

L’expérience, ce fruit tardif – le seul fruit qui mûrisse sans devenir doux.

L’idéal économique des bourgeois est d’augmenter indéfiniment le nombre des consommateurs.

L’ironie est un génie qui dispense de tous les autres et même de ce dont tous les autres ne sont pas dispensés, c’est-à-dire de coeur et de bon sens.

La beauté est une. Seule la laideur est multiple.

La démocratie, qui semble être la règle du monde moderne, et qui n’en est que la punition.

La plus belle destinée : avoir du génie et être obscur.

La renommée, cette sourde sonneuse de fanfares, qui ne s’entend pas elle-même quand elle sonne, car souvent elle s’interromprait.

La séduction suprême n’est pas d’exprimer ses sentiments. C’est de les faire soupçonner.

La veille d’un être humain a toujours quelque chose d’imposant.

Le mépris, le plus grand sentiment et le seul que valent réellement les hommes

Le plaisir est le bonheur des fous, le bonheur est le plaisir des sages.

Le plus grand hommage que l’on puisse faire d’un diamant, c’est de l’appeler un solitaire.

Le plus triste, hélas, de toutes les vieillesses, c’est la vieillesse de l’amour.

Les acteurs sont des artistes autant et plus que les autres.

Les amoureux sont comme les somnambules ; ils ne voient pas seulement avec les yeux, mais avec le corps tout entier.

Les crimes de l’extrême civilisation sont, certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement.

Les êtres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser.

Les femmes s’attachent comme des draperies, avec des clous et un marteau.

Les gouvernements ne sont pas faits d’une autre pâte que les hommes auxquels ils commandent.

Les grands hommes sont comme les plus belles fleurs. Ils croissent sous le fumier et à travers le fumier que jettent sur eux les envieux et les imbéciles.

Les journaux sont les chemins de fer du mensonge.

Les passions font moins de mal que l’ennui, car les passions tendent toujours à diminuer, tandis que l’ennui tend toujours à s’accroître.

Les petits soins sont les grands pour les femmes.

Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils ?

Les plus grands hommes en politique (comme à la guerre) sont ceux qui capitulent les derniers.

Lorsqu’il y a dix pas à faire vers quelqu’un, neuf n’est que la moitié du chemin.

On parle plusieurs langues mais on ne cause que dans la sienne.

On voit dans le coeur des femmes par des trous qu’on fait à leur amour-propre.

Où les histoires s’arrêtent, ne sachant plus rien, les poètes apparaissent et devinent.

Qu’est-ce en général qu’un voyageur ? C’est un homme qui s’en va chercher un bout de conversation au bout du monde.

Quand les hommes supérieurs se trompent, ils sont supérieurs en cela comme en tout le reste. Ils voient plus faux que les petits ou les médiocres esprits.

Quand on a des opinions courantes, on les laisse courir.

S’il y a dans le sublime de l’homme les trois quarts de folie, il y a dans la sagesse les trois quarts de mépris.

Se savoir, c’est plus que se voir !

Si tout homme ment, toute femme ment aussi mais beaucoup mieux.

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