Paul Morand

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L’homme pressé conduit des bolides, monte des chevaux de sang, habite un obscur château Suisse et un appartement gigantesque à Paris; il ne côtoie que des célébrités et des duchesses, écume la planète, se joue des caps, enjambe les continents… Partir, écrire directement, ne pas se préoccuper des résultats, avoir la cible bien nette en tête, et une main qui ne tremble pas : la forme s’ensuit, qui arrive à destination quel que soit le contexte de l’agonie en cours. Morand, c’est l’un des rares écrivains non somnambules de ce siècle qui aura connu son lot de dormeurs et d’hallucinés. Il a accordé le rythme de son style au rythme de son temps. Son adresse est de présenter ses conclusions comme de simples remarques et de nous donner une loi générale à travers une métaphore cocasse. 

Paul Morand constitue une énigme, un cas à part dans le paysage littéraire français du vingtième siècle. Le triomphe et la célébrité puis le rejet et l’exil ont entouré l’homme et l’œuvre d’une sorte d’aura sulfureuse. Dans sa jeunesse, Morand s’est attaché à fixer les aspects d’un monde menacé de disparaître et à peindre des êtres uniques, produits particuliers d’une époque finissante. L’homme mûr et désabusé va davantage s’intéresser à percer le mystère de l’individu et à scruter les âmes. 

Cet individualiste farouche s’est en réalité surtout préoccupé des aspects organiques du caractère. Écrivain protéiforme, il a abordé tous les genres : roman, théâtre, poésie, essai, chronique, récit de voyage.. On comprend que beaucoup de ses confrères aient détesté cet éternel jeune homme pétri de soleil, d’intelligence, de mauvais esprit et d’eau de mer, nourri de poisson frais et la gorge veloutée au jerez. Tant d’insolente fortune dans l’art de vivre, et tout cela sur fond de pessimisme, il y a, en effet, de quoi scandaliser. 

« J’étais de naissance, de tempérament et de formation, huguenot. Bienséance, Convenance, Décence, ces trois fées réformées me suivaient depuis le berceau ». Né à quelques pas des Champs-Elysées le 13 mars 1888, ce futur chantre du cosmopolitisme est d’abord un vrai Parisien, fier d’appartenir à cette bourgeoisie cultivée, qui recueillait alors les fruits de sa fidélité à la IIIe République. Sa mère, issue d’une famille de négociants et de magistrats parisiens, est une femme douce, très catholique, distante à force de discrétion; son père Eugène Morand, artiste peintre entré dans l’administration des Beaux-Arts, mène parallèlement une carrière d’auteur dramatique, qui, le succès venant, le met en relation avec les célébrités littéraires, théâtrales et artistiques de Paris. Les familiers de son père ont pour nom Stéphane Mallarmé, Marcel Schwob, Marguerite Moréno, Sarah Bemhardt, Henri de Régnier, Auguste Rodin. L’atelier du sculpteur jouxte la demeure familiale dans le Dépôt des Marbres dont Eugène Morand est devenu directeur en 1902.

Face à cette société, ce fils unique tend à se replier sur lui-même. Le sport, pratiqué au Racing Club dès 1902, les séjours en Angleterre et, chaque été, le pèlerinage familial dans les villes italiennes, compensent une scolarité médiocre au lycée Carnot, que vient sanctionner l’échec au baccalauréat en juin 1905. C’est à Munich, où il a suivi son père pour un court séjour professionnel, qu’il prépare la seconde session avec pour répétiteur Jean Giraudoux, jeune normalien et apprenti germaniste. Cette rencontre le révèle à lui-même, à sa jeunesse et à ses capacités; elle est le point de départ d’une longue amitié entre les deux hommes, que renforcera le parallélisme de leurs carrières diplomatiques et littéraires. mor2

Des études de droit et, à l’Institut des sciences politiques, l’enseignement de maîtres renommés comme Émile Sorel, Élie Halévy, Louis Renault, le conduisent aux concours des ambassades, qu’il passe brillamment en 1912 et 1913. Entre-temps, versé dans le service auxiliaire pour insuffisance physique, il fait ses deux ans de service comme archiviste à la préfecture de Caen. Il met à profit cette période pour lire abondamment, et entreprendre un roman: Les Extravagants, dont le cadre — Londres, Oxford, Venise — décline déjà les grandes étapes de sa géographie personnelle et dont le héros, Simon de Biéville, professe le même cosmopolitisme que son auteur, préférant aux liens de l’amour « la nostalgie de l’univers, le mal de tous les pays ».

Après un passage au service du protocole, Paul Morand part comme attaché à Londres, auprès de l’ambassadeur Paul Cambon. Le travail du chiffre l’ennuie. Il court bibliothèques et salons. Dans cette ville qu’il connaît déjà, sa prestance de jeune diplomate et quelques amitiés puissantes, dont celles d’Antoine et Emmanuel Bibesco, le propulsent dans les milieux huppés.

Les premières nouvelles de Tendres Stocks, composées à cette époque, tout comme le Journal d’un attaché d’ambassade 1916-1917 (1947), scintillent des prestiges qu’il prête à cette société aristocratique et spirituelle, rencontrée chez Margot Asquith, l’épouse du premier ministre, chez Consuelo Vanderbilt, Catherine d’Erlanger ou Lady Cunard.mor

À nouveau réformé en décembre 1914, il peut cependant suivre d’assez près les péripéties du conflit lorsque, en 1916, il est rappelé de Londres pour assister Philippe Berthelot au Secrétariat général du Quai d’Orsay. La conduite de la guerre, subordonnée à d’obscurs calculs politiques et à de mesquines rivalités militaires, provoque chez lui une révolte et un dégoût, qu’il lui faut taire, mais qui sont sans doute à l’origine des positions antiparlementaires et pacifistes qu’il adoptera dans les années 1930. On trouvera l’écho de cette amertume, qui est celle de toute sa génération, dans plusieurs poèmes de Lampes à arc ( 1919): « Pour que tant de choses mauvaises, / qui subsistent, soient détruites, / fallait-il briser / tant de bonnes choses qui ne sont plus ? »

Deux rencontres marquent ces années de guerre: en 1915, celle de Marcel Proust, dont il a admiré Du côté de chez Swann, et qui écrit une préface pour son premier recueil de nouvelles,Tendres Stocks (1921); celle, en 1916, d’Hélène Soutzo, fille d’un richissime banquier greco-roumain, polyglotte, cultivée et très spirituelle — « l’intelligence à l’état pur » –, qu’il épousera en 1927.

Cet entourage exigeant le renforce dans la poursuite de ses projets littéraires: après plusieurs tentatives romanesques avortées, il cherche à mettre au point une forme de récit en accord, par son rythme rapide, avec la période d’accélération historique et de mutation sociale que représente la guerre européenne; elle doit aussi tenir compte des nouvelles approches de la réalité que les artistes, et en particulier les peintres cubistes, sont en train d’explorer. C’est ainsi que, dans ses premières nouvelles, Paul Morand propose des portraits de femmes constitués par le montage d’une série d’observations instantanées et de commentaires concernant la même personne: « J’imaginais, expliquera-t-il dans une lettre à Jacques Doucet, des superpositions de calques où, en éliminant l’anecdote, on arrive à composer parfois des portraits qui durent. Vivre des jours près d’une personne et n’en donner, bien plus tard, sous une forme aisée et sans travail apparent que l’essentiel, me paraissait le plus digne des jeux. »

Alors que les poèmes de Feuilles de température (1920) n’ont guère retenu l’attention, les héroïnes de Tendres Stocks suscitent l’intérêt de l’avant-garde: André Breton voit dans Clarisse, l’héroïne d’une des nouvelles, une incarnation du « sens moderne », et Jean Cocteau, qui, ayant connu Morand chez Berthelot et Misia Sert, l’a déjà admis au sein de sa Société d’admiration mutuelle, salue avec discernement la « proportion » architecturale de ces récits. Mais c’est avec les recueils suivants, Ouvert la nuit (1922) et Fermé la nuit (1923), que Paul Morand va connaître le succès auprès du grand public. Les ellipses d’un style sec et percutant, les métaphores sidérantes et pourtant justes, la confusion habilement entretenue entre la perspective du personnage-narrateur et celle de l’auteur, illustrent la naissance de cette prose moderne que le cinéma et les multiples bouleversements de l’époque rendent nécessaire. La génération de l’après-guerre trouve dans ces nouvelles une vue synthétique et exacte du monde en rapide métamorphose dans lequel elle se débat, avec ses attentes et ses frustrations.

Cette remarquable adéquation de Paul Morand écrivain avec son époque se vérifie dans son premier roman, Lewis et Irène (1924). Dans le contexte minutieusement reconstitué du conflit gréco-italien de Corfou, en 1923, il montre l’affrontement de deux héros modernes: un jeune financier international et la femme d’affaires grecque dont il est épris mais dont les intérêts s’opposent aux siens. L’argent, la Bourse, les voyages, la rumeur des complots politiques et des révolutions composent le pittoresque au goût du jour des nouvelles de L ‘Europe galante(1925), série de coups de sonde pour dresser la carte sentimentale de l’Europe aux lendemains de la guerre et des traités.Paul Morand

L’année 1925 marque pour Morand la fin de l’après-guerre. Au sommet de sa gloire récente, il traverse une crise. Au Quai d’Orsay, le service des Oeuvres françaises à l’étranger, que dirige Jean Giraudoux et dont il gère le département des livres, est en butte aux critiques et aux rivalités. Ses succès littéraires ont multiplié les contraintes et les sollicitations. Les termes du contrat obtenu chez Grasset lui imposent une production importante. Il décide de fuir Paris et accepte une affectation temporaire à Bangkok comme gérant de la légation. Il en profite pour passer aux États-Unis, où il signe un autre contrat pour un recueil de nouvelles en anglais, East India and Co (1927), traverse la Chine en révolution, rend visite à Paul Claudel au Japon, reste en rade à Hong Kong, bloqué par la grève nationaliste, arrive enfin à Bangkok où il reste deux mois, et, prétextant une dysenterie, rentre par le Vietnam, l’océan Indien et Suez. Le récit de cette galopade planétaire, Rien que la terre (1926), un de ses meilleurs livres, accrédite dans le public le cliché de l’homme pressé qu’on accole désormais au nom de Morand.

De fait, toujours inquiet et fuyant, il semble pris d’une fringale de voyages. S’étant fait mettre en disponibilité par son administration pour disposer de tout son temps, il boucle le manuscrit de Bouddha vivant (1927), roman dans lequel un jeune prince asiatique explore les coulisses de l’Occident avant de conclure que les valeurs qu’on y professe ne sont en rien supérieures à celles de son pays, et se lance dans une série de voyages qui le conduiront successivement aux Caraïbes, aux États-Unis, en Afrique occidentale française, en Amérique latine. « On peut voir rapidement, mais comprendre bien », réplique-t-il à ceux qui s’étonnent du succès de ces livres hâtifs qu’il publie à chacun de ses retours. Par le mélange de notations prises sur le vif, de commentaires originaux et suggestifs et de connaissances livresques rapidement acquises en chemin, des ouvrages comme Paris-Tombouctou ( 1928), Hiver caraïbe (1929), Air indien(1932), La Route des Indes (1936), renouvellent la prose documentaire et comblent le public de « cols blancs » qui lisent les magazines et rêvent de voyages. Mêlant de la même façon le reportage, l’essai, le guide du routard et quelques zestes de lyrisme, Paul Morand invente le portait de ville avec New York (1930), formule à succès reprise avec Londres (1933) et un Bucarest (1935), témoignant d’une société et d’un art de vivre aujourd’hui disparus.mor10

Paris est le centre du monde : dadaïsme, cubisme, surréalisme, Picasso, Joyce, Stravinski. Le temps, la nuit et les femmes changent de profondeur ; une nouvelle civilisation se venge vivement du dix-neuvième siècle. La circulation déborde, devient folle. Morand (« En 1925, chacun sa drogue. J’avais pour stupéfiant le voyage »…) est partout et nulle part. On le voit à Londres, à Bangkok, au Japon avec Claudel, en Chine, à Venise, en Afrique, aux États-Unis. En 1934, il est en Italie avec Josette Day, une actrice. Et puis en Égypte, en Arabie, au Yémen, en Irak, en Syrie. En 1938, il représente la France à la Commission internationale du Danube, à Bled, en Slovénie. Le style, c’est l’homme ; mais l’homme est désormais très pressé.

Cette fantaisie de l’exploration et de l’inventaire continue à le guider dans ses nouvelles: Magie noire (1928) fait un tour d’horizon désinvolte des négritudes. Dans quelques récits de Rococo(1932), il résume la mentalité asiatique en maigres anecdotes quelque peu stéréotypées.

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Dans les années trente, il prend conscience que ce type de courtes nouvelles, s’il répond à la demande de pittoresque de la période antérieure, ne correspond plus aux attentes du moment. Plutôt que le roman, dans lequel il s’essouffle parfois (Champions du monde, 1930), il adopte la forme de la longue nouvelle, dont la centaine de pages lui permet une analyse psychologique plus poussée de son personnage, à travers plusieurs épisodes. Bug O’SheaMonsieur Zéro, et surtout Milady (Gallimard, 1936), consacrent cette nouvelle manière à laquelle il restera fidèle jusqu’à sa mort.

Cette volonté de renouvellement le conduit à s’intéresser au cinéma. Plusieurs de ses récits ont déjà été transposés avec succès (La Glace à trois faces, par Jean Epstein, 1927; La Mort du cygne, par Jean Benoît-Lévy, 1936). Déçu par le refus de ses scénarios et les avatars rencontrés par son adaptation de Don Quichotte (réalisée par Georg Wilhelm Pabst, 1933), il dresse sous forme romanesque dans France la douce (1934) un réquisitoire amer contre le milieu cinématographique français. Il est vrai que les événements de février 1934 ont accéléré chez lui, comme chez beaucoup d’intellectuels de sa génération, un raidissement politique et idéologique qui le rapproche de la droite antiparlementaire. Son entrée au comité de rédaction du Figaro montre aussi un nouvel intérêt pour le journalisme. Refusant l’engagement partisan, il y pratique avec une profondeur discrète le commentaire et le pronostic à partir d’une actualité relue à la lumière des constantes historiques et géographiques, de la littérature ou de l’art (Rond-point des Champs-Elysées, 1934; Réflexes et réflexions, 1939; Excursions immobiles, 1944; L’Eau sous les ponts, 1954). mor9

En 1935, alors que la montée de périls s’amorce en Europe, Paul Morand accepte du gouvernement de Pierre Laval, dont il apprécie la personnalité et partage les positions pacifistes, une mission que l’arrivée du Front populaire interrompra. Favorable aux accords de Munich et le faisant savoir, il est réintégré en décembre 1938 aux Affaires étrangères et chargé de représenter la France aux commissions fluviales internationales. En août 1939, il est envoyé à Londres pour coordonner avec les Anglais le blocus économique de l’Allemagne, mission semblable à celle qu’il avait conduite en Espagne en 1918, mais que la défaite et l’armistice abrégeront. Refusant l’aventure politique auprès du général de Gaulle — pour lui un inconnu, alors qu’il connaissait Philippe Pétain et Pierre Laval de longue date –, persuadé que l’Angleterre sera à son tour envahie, il s’efforce de rapatrier rapidement le personnel de sa mission et rentre lui-même en France, ignorant la demande du nouveau gouvernement de Vichy de rester à Londres pour maintenir, dans des conditions qui auraient été sans doute très difficiles, un contact officieux avec les Anglais. Blâmé et mis à la retraite d’office, il se consacre à l’achèvement d’un roman, L’Homme pressé (1941), dans lequel la confidence se devine sous le portrait plein d’humour d’un frénétique qui, pour devenir maître de sa vie, s’interdit tout repos, filant droit à l’infarctus et détruisant autour de lui tout amour et toute amitié.

Sa Vie de Maupassant (1942), qui utilise les souvenirs inédits du docteur Blanche, frappe par son pessimisme. Il compose également quelques-unes de ses meilleures nouvelles: Le Bazar de la CharitéLe LocataireÀ la fleur d’oranger (1946) et, avec La Matrone d’Éphèse, il renoue avec une expérience théâtrale déjà tentée avant-guerre, qui n’est pas l’aspect le moins intéressant de son oeuvre (Petit Théâtre, 1942; Le Lion écarlate, 1959).

Revenu à Paris, Morand reçoit parfois chez lui l’écrivain allemand Ernst Jünger et d’autres responsables des forces d’occupation. Mais il saura se tenir à l’écart des voyages de propagande en Allemagne et se dérober aux sollicitations des écrivains collaborateurs. En revanche, après le retour de Pierre Laval au pouvoir, il préside pendant quelques mois la commission de censure cinématographique et accepte, en juillet 1943, de partir comme ambassadeur en Roumanie. À la Libération, il est révoqué et mis à l’index par le Comité national des écrivains. Il se retire en Suisse, où il a été nommé ambassadeur en juillet 1944. Interdit de publication en France, troublé par les règlements de comptes, il voit avec tristesse la page se tourner sur ce personnel politique et cette société mondaine qu’il a fréquentés depuis l’enfance.

Dans son confortable asile de Vevey, il s’absorbe dans un travail intense, cherchant dans l’histoire un dérivatif à l’indignité du moment: les violences de l’Inquisition (Le Dernier Jour de l’Inquisition, 1947), les turpitudes de la Révolution française (Parfaite de Saligny, 1947), les rêves déçus de la colonisation de l’Inde (Montociel, rajah aux grandes Indes 1947), servent de prétexte à une sombre méditation sur les revers et l’ironie de l’histoire. Mais c’est surtout dans Le Flagellant de Séville (1951) qu’il parvient à la maîtrise du genre historique. Ce récit d’une autre occupation, celle de l’Espagne par les armées napoléoniennes, et d’une autre collaboration, celle des libéraux espagnols avec les supposés héritiers des Lumières, expose les déchirements intimes de ceux qui crurent alors prendre le parti de l’avenir. Ce roman à contre-courant relance Morand et lui vaut l’hommage de jeunes romanciers agacés par le nouveau dogme de la littérature engagée. Ces « Hussards », conduits par Roger Nimier, Jacques Laurent, Kleber Haedens et quelques autres à l’assaut de la forteresse sartrienne, aiment chez Paul Morand comme chez Jacques Chardonne ou Louis-Ferdinand Céline le primat donné au style et le refus des facilités de la littérature d’idées.

Fort de ces nouvelles amitiés, Morand veut alors marquer son retour sur la scène littéraire parisienne par un coup d’éclat: la publication, en 1954, d’un récit longuement peaufiné et d’une tonalité nouvelle, Hécate et ses chiens (1954). Cette histoire d’un amour comblé qui devient un enfer lorsque le narrateur découvre les fantasmes et la perversion de sa maîtresse, a surpris par son érotisme violent et sa noirceur. Les nouvelles de La Folle amoureuse (1956) et de Fin de siècle (1957) manifestent la même force d’invention. Les thèmes, les époques, les espaces géographiques les plus divers y sont abordés avec un art du récit profondément renouvelé.

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En 1953, Paul Morand est réintégré dans l’administration et, en 1955, il se réinstalle à Paris et obtient sa retraite du Quai d’Orsay au titre de ministre plénipotentiaire. Ces retrouvailles avec Paris et son public l’incitent à se présenter à l’Académie française en 1958, mais une campagne conduite par François Mauriac, reprenant les anciennes accusations de collaboration et certains passages scabreux de Hécate et ses chiens, fait échouer sa candidature. Il la renouvelle en 1959, mais l’annonce du veto formulé par le général de Gaulle le contraint à la retirer.

Morand prend alors une leçon de stoïcisme auprès de Nicolas Fouquet, auquel il consacre une monographie: Fouquet ou le soleil offusqué (1960). Continuant à voyager, il trouve le temps d’évoquer pour la radio le temps des Habsbourg (La Dame blanche des Habsbourg, 1963) et de préparer une anthologie de ses meilleures nouvelles (Nouvelles du coeur, Nouvelles des yeux, 1965). Le court roman qu’il publie en 1965, Tais-toi, est, pour la première fois, un essai d’introspection dont la part autobiographique est importante. Mais la véritable ligne de son destin, c’est aux reflets des canaux vénitiens qu’il va la demander, dans un dernier livre,Venises (1971), où, imitant le savant désordre de cette ville trop aimée, il éparpille souvenirs et anecdotes de toute une vie comme autant de signes légers adressés à la postérité.mor4

Membre très assidu de l’Académie française, où il a été finalement élu en 1968, cet abonné au bonheur voit s’ouvrir, la même année, l’ère des chagrins avec la mort de Jacques Chardonne, son correspondant quasi quotidien depuis plus de quinze ans, puis avec celle d’Hélène, son épouse, qui meurt en 1975. Ses derniers textes évoquent son amie Coco Chanel (L’Allure de Chanel, 1976) et rendent hommage à un navigateur vaudois qui l’a précédé au XVIIIe siècle sur la voie de l’exotisme (Monsieur Dumoulin à l’Isle de Grenade (édition posthume, 1977).

Paul Morand est mort le 21 juillet 1976 à Paris, à l’âge de 88 ans.

Copyright © Michel Collomb / La République des Lettres

L’oisiveté exige tout autant de vertus que le travail: il y faut la culture de l’esprit, de l’âme et des yeux, le goût de la méditation et du rêve, la sérénité.

Pour aller de Chardonne à Morand, prendre la correspondance

Pour aller de Chardonne à Morand, prendre la correspondance

Pierre Assouline – 23 DÉCEMBRE 2013

La république des lettres

Il y a comme cela des livres qui nous arrivent précédés par leur légende. Pas sûr qu’ils en tirent avantage car le risque est grand de décevoir l’attente. Surtout lorsque la rumeur leur accorde généreusement un parfum de souffre et de scandale. Elle abuse d’autant plus qu’elle n’en sait rien puisque par définition, nul n’a encore lu ces fameux livres qui tardent à venir à jour afin de ne pas heurter les sensibilités de nos contemporains. C’est notamment le cas des correspondances et, parmi elles, plus encore le cas d’espèce des écrivains de droite au siècle qui a vu l’occupation de la France par l’Allemagne nazie.

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N’allez pas croire que Paul Morand et Jacques Chardonne se soient écrits pendant vingt ans sans imaginer que leurs lettres seraient publiées un jour. Ils l’avaient même prévu, le jour : n’importe quand mais après l’an 2000, cette borne stupide sur laquelle on fantasmait en ce temps-là. Cela représente quelque cinq mille pages. Le premier volume de leur Correspondance (préface de Michel Déon, édition annotée et établie par Philippe Delpuech, 1152 pages, 46,50 euros, Gallimard), qui court de 1949 à 1960, rassemble 800 lettres jusqu’ici gardées en lieu sûr à la bibliothèque cantonale de Lausanne. Flèches, saillies, traits, rosseries, bons mots : on ne s’ennuie pas sur le boulevard à ragots. D’autant que ces vieux observateurs de la politique littéraire ne vivent ni l’un ni l’autre à Paris qui en est le chaudron. Morand est à Vevey (canton de Vaud), Chardonne à la Frette-sur-Seine (département du Val d’Oise) mais par la grâce des services postaux, leurs villages servent de caisse de résonance aux rumeurs.

Deux écrivains qui ont eu chacun leur public, diminué par les séquelles de la Libération, et qui peinent à le regagner depuis leurs confortables purgatoires. Mais la gloire, le talent et la capacité de production du premier étant bien supérieurs à ceux du second, la comparaison qu’entraîne inévitablement toute correspondance ne tourne pas à l’avantage de celui-ci. L’inimitable touche Morand, cocktail de légèreté, d’intelligence et cynisme, a ceci de particulier qu’elle fane et fait pâlir tout ce qui se met en face. Chardonne, qui redevient souvent l’éditeur Boutelleau de chez Stock, en est conscient qui propose à son ami de publier les lettres de Morand sans celles de Chardonne, à la suite et sans interruption, à l’égal d’un journal. Ce qui n’aurait pas été une mauvaise idée, au fond. Pas sûr que l’on n’yhussardscc5 eut perdu le sel de la conversation ; car en vérité, Morand est si intimement convaincu de sa supériorité sur ses contemporains qu’il soliloque. Il a une si haute idée de lui-même qu’il se vit comme un Samuel Johnson qui n’a pas besoin d’un Boswell pour se survivre.

Les hussards naissants forment une bande dessinée par la pointe sèche de l’un et l’aquarelle de l’autre. Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Félicien Marceau, Michel Déon en sont les héros (avec Sagan, Mauriac, Fabre-Luce en vedettes américaines et Malraux en tête de turc) et Bernard Frank, le héraut. C’est d’ailleurs sur les épaules de ce dernier que les deux épistoliers placent tous leurs espoirs pour l’avenir de la littérature selon leur goût. La postérité les a détrompés : le brillant chroniqueur a si bien noyé ses dons dans l’alcool qu’il en a oublié de faire une œuvre. Ce monde, on y parle beaucoup, on y boit sans mesure, mais on y publie peu car, au fond, on parle souvent d’écrire. A leur âge, Morand en faisait davantage. Curieuse, toute de même, cette passion partagée pour Bernard Frank. Car c’est le seul juif de la bande. Leur bon juif. Encore que, contrairement à ce que l’on déduit souvent hâtivement de l’hitlérophilie de Chardonne, il n’avait pas l’antisémitisme en partage avec son correspondant. Rien de tel sous la plume de Chardonne qui précise même :

« La persécution juive à travers les âges, c’est pour moi la honte de l’humanité. Bien plus, ce cancer, et cela seulement,  me donne la honte d’être un homme. Le pire, peut-être, dans ce crime permanent, c’est la stupidité. Je le dis, n’ayant depuis trois siècles, pas une goutte de ce sang » (19 novembre 1959).

Or chez Morand, c’est une passion ancienne que seuls les morandiens les plus dévots attribuent encore à sa femme, une roumaine qui avait reçu dès sa naissance un solide entrainement dans cette discipline. Sauf que Morand n’eut besoin de personne pour mijoter cette haine-là tant certains de ses livres (France-la-douce) que dans son Journal inutile et dans sa correspondance où elle resurgit à chaque coin de page. « Ce besoin juif de souiller ce que l’on aime »… » « … le Journal d’Âne-France »… De la haine chic, en tweed ou en costume croisé, bien polissée, mais de la haine. Dans le même ordre d’idées, les homosexuels viennent juste après ; suivent les communistes, les francs-maçons, les démocrates, la plupart des femmes… Seul son style le sauve. Rapide, enlevé, percutant, éblouissant. Quelle perversité posthume que de nous forcer à l’admirer quand il le met au service de l’ordure !

Quant à Chardonne, sa cécité laisse perplexe. Non seulement il ne renie pas un mot du Ciel de Nieflheim, une ode insensée à l’Allemagne écrite en pleine occupation et demeurée à l’état d’épreuves circulant depuis sous le manteau, mais il en remet une couche dans le dévoiement du langage. La Suisse ? « Un camp de concentration » au motif qu’on y travaille beaucoup trop. Et comme l’Occupation fut « douce » à Bordeaux etc C’était un temps où l’on se plaignait déjà de la décadence de la vie littéraire (« Il n’y a plus de critiques ») malgré Arts, la Parisienne, Les Nouvelles littéraires et, horresco referens, les Lettres françaises.

Cette correspondance n’en constitue pas moins un témoignage indispensable sur l’histoire littéraire du demi-siècle. Même si certaines pages puent. Et même si l’appareil de notes n’est pas toujours à la hauteur : soit il est d’une sécheresse regrettable (il eut au moins fallu préciser l’engagement de Philippe Barrès pendant la guerre pour comprendre l’écart par rapport à son père) soit il laisse pantois dans la hiérarchie des informations : « Georges Simenon (1903-1989, journaliste à la Gazette de Liège, écrivain, auteur de romans policiers »…

Après nous, le déluge ! disaient-ils. Manière de souligner que les réactions que leur correspondance provoquerait les indifférait. Après les avoir lus, une fois dissipés le souvenir des éblouissements du style, et les traits les plus fameux de l’infâme pépite, cela ne nous rend ni meilleur, ni plus heureux ni plus intelligent. Et si l’on se laisse porter par ses pas du côté du boulevard Saint-Germain, en passant devant la brasserie Lipp, le lecteur se surprendra à se demander s’il ne s’appelait pas Lippmann et si, par hasard, il n’était pas « P.D. », lui aussi, preuve que le sale type en Morand est plus contagieux que l’écrivain.

correspondance

CITATIONS

Eloge du repos

  • […] les plus riches […] ont remplacé le besoin par les besoins.
  • […] cette dilatation gratuite de l’être qu’est la joie.
  • […] sous la pression d’une existence harcelante, notre pensée se meut si vite que les moyens d’expression ne l’ont pas encore rattrapée.
  • La peur a détruit plus de choses en ce monde que la joie n’en a créées.
  • La moitié des gens ont peur de ne pas gagner leur bifteck, l’autre moitié de se le voir prendre: tous d’avoir à manger seuls.
  • À voir ce que l’école exige aujourd’hui de nos fils, je me demande combien de pères seraient capables d’êtres des enfants.
  • Voyager, c’est être infidèle. Soyez-le sans remords; oubliez vos amis avec des inconnus.
  • […] par une désertion volontaire, entraînons-nous à ce jour où il nous faudra tout quitter.
  • […] un bon voyageur ne doit pas se produire, s’affirmer, s’expliquer, mais se taire, écouter et comprendre.
  • Puisse le voyage nous avoir rappelé notre bonheur!
  • Jouons avant tout la règle du jeu, et le jeu du campement, c’est de montrer à la civilisation que l’on peut se passer d’elle.
  • Le sage s’efforce de ne pas voir les premiers plans immédiats, qui s’enfuient, mais de fixer les yeux sur les lointains, qui sont immobiles.
    Le vrai repos vient de nous.
  • L’homme pressé

  • Si j’étais seul au monde, je me porterais à merveille ; mais il y a les autres.
  • – Parlez-vous avec Dieu ?
    – J’estime qu’après m’avoir joué le tour de me mettre au monde c’est à Lui à me faire signe le premier.
  • […] la vitesse est la forme moderne de la pesanteur […]
  • L’éloignement, la jalousie, les querelles, le ressentiment n’empêchent pas l’amour, affection reptilienne qui se mord la queue et se nourrit volontiers de son contraire.
  • Le patient use toujours l’impatient.
  • Quand on regarde les gens en face on les voit, mais quand on les regarde dans la glace on les comprend.
  • Qu’est-ce que la vitesse sinon une course gagnée dont la solitude est le prix. On sème ses semblables…
  • Aucune femme ne vaut qu’on l’attende.
  • Or, l’amour est d’un grand poids dans la vie des hommes ; c’est une surcharge. Rien d’écrasant comme les impondérables. Le coeur est un organe de plomb. Quand un homme et une femme se rencontrent, ils s’étudient moins qu’ils ne se soupèsent ; ils savent qu’un jour l’un des deux portera l’autre sur ses épaules. Car un couple, ce n’est pas un appareillage latéral, c’est un assemblage vertical.
  • Les rêves sont des appartements sans portes où l’on entre à travers les murs.
  • Que les autres ne se contentent pas de l’image que nous leur présentons nous étonne toujours.
  • [Les femmes] obéissent à une horloge invisible ; la preuve, c’est qu’elles sont en retard avec régularité.
  • […] il s’ennuie, comme dans la grammaire allemande, à attendre le verbe.
  • Le bonheur qu’un être aimé trouve en dehors de nous, après ne l’avoir trouvé qu’en nous, est non seulement immoral mais humiliant aussi car il nous oblige à de pénibles retours sur nous-mêmes, à des aveux de défiance et de défaite. La honte n’est pas toujours la conscience du mal que nous faisons, elle est souvent la conscience du mal qu’on nous fait.
  • C’est épouvantable d’être seul quand on a été deux.
  • […] on ne fait le salut des autres qu’en faisant d’abord le sien.
  • […] le plaisir d’être hésitant.
  • Quand on fixe une heure à une femme, c’est sans y croire, c’est plutôt une heure qu’on se fixe à soi-même : on se dit qu’on aura à souffrir qu’à partir de ce moment-là. Voilà la vertu consolatrice du rendez-vous, du rendez-vous auquel elles ne se rendent pas.
  • Les explications sont un des grands plaisirs de la vie à deux.
  • […] je ne suis pas un homme, je suis un moment !
  • Le voyage

  • Dès que je prends du recul pour regarder ma vieille planète, elle me paraît morte. La vitesse, c’est un mot inventé par le ver de terre.
  • Se déplacer, aller d’un point à un autre est une des caractéristiques des espèces supérieures. L’organisme, au lieu de s’épuiser en une défensive stupide, de se durcir, de ne connaître, saisir ou assimiler que ce qui passe à sa portée, s’assouplit, et trouve pour résister à la mort une arme nouvelle, la vitesse.
  • Les guerres elles-mêmes sont des voyages, des voyages de nations.
  • Malheur à qui ne sait pas voyager.
  • Je me garde de dire qu’il y a progrès. Je dis seulement qu’il y a bouleversement […]
  • À partir du milieu du XVIIIe siècle, la vie est devenue facile et fastidieuse ; on veut échapper au spleen ; on cherche à se fuir soi-même. C’est alors qu’apparaît, sous l’influence anglaise, cette nouvelle conception romantique du voyage qui nous régit encore, où il ne s’agit plus de découvrir quelque chose, mais bien plutôt de se perdre.
  • […] voyager, c’est demander d’un coup à la distance ce que le temps ne pourrait nous donner que peu à peu.
  • […] la gare est devenue un alcool et le tourisme, plus qu’un tonique, un stupéfiant.
  • Savoir voyager, c’est avoir la science des accords.
  • Voyager, c’est être infidèle. Soyez-le sans remords ; oubliez vos amis avec des inconnus ; trompez vos maîtresses avec des monuments ; à vos parents, préférez ce placeur de films avec lequel vous faites un poker de douze jours à travers le Pacifique. N’écrivez pas ; dites-vous que votre livre d’adresses est un cimetière ; mettez-vous en friche ; assolez votre esprit, faisant alterner les cultures de solitude, de silence avec les récoltes de travail, de chagrins ou de succès.
  • Le voyage est chose malaisée ; l’amour est chose surhumaine : essayer de combiner les deux, c’est jouer la difficulté.
  • Les « extravagants », étymologiquement, sont des gens qui errent.
  • Partout où je passe, les gens me disent : « Vous avez vu trop vite, restez encore ». Ils ont raison, mais, moi qui suis seul à savoir que j’ai une vie courte et devant moi le monde entier à visiter, en ne les écoutant pas, je n’ai pas tort. On peut voir rapidement, mais comprendre bien.
  • Mon père a écrit un vers que j’aime, parce qu’il me fait penser au début des Deux Pigeons (au début ou à la fin, car le milieu de la fable, avec le récit des périls courus par le pigeon, est beaucoup moins bon). Ce vers, c’est :Le plus beau voyage d’ici-bas
    C’est celui qu’on fait l’un vers l’autre.
  • Je voudrais qu’après ma mort on fît de ma peau une valise.
  • Les passions, voyages du coeur.
  • S’en aller, seul moyen de parvenir.
  • Attendre son sort, attendre la mort : commençons par ne pas les attendre.
  • S’en aller, c’est gagner son procès contre l’habitude.
  • Faire l’éloge de son coin de terre : point de vue de cadavre.
  • Lire, écrire, c’est devoir ; voyager, c’est pouvoir.
  • À tout instant, le hasard vous envoie promener. En profitez-vous ?
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