Michel Onfray, anar de droite ?

Onfray déménage

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1. – Pourquoi les Papous ?

Onfray affiche la vertu du philosophe devenu homme public : c’est, selon Foucault, la parrêsia, en grec le tout-dire, le dire-vrai, le franc-parler. Il dit leurs quatre vérités aux puissants, déboulonne les idoles, psalmodie des réquisitoires sans réplique. Quand le dosage est bon, on se l’arrache de la gauche à la droite. Il lui arrive de s’embrouiller, et alors, patatras !

Il y a peu, dans Le Point, notre justicier prenait d’assaut Saint-Germain-des-Prés, déclaré « village papou », et décapitait sans pitié sa mafia gauche caviar. A l’acmé du massacre : « Je préfère une analyse juste d’Alain de Benoist à une analyse injuste de Minc, Attali ou BHL… Les Papous vont hurler ! Mais ils ne me feront pas dire que je préfère une analyse injuste de BHL sous prétexte qu’il dit qu’il est de gauche. » (extrait cité par J.-J. Bourdin dans son entretien lundi avec Onfray).

Ce dimanche, Manuel Valls intervient. Lui affiche la vertu du chef : l’autorité, toujours voisine chez lui de la colère. Le voilà qui rive son clou au philosophe : « Quand Michel Onfray explique qu’Alain de Benoist au fond vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu’on perd les repères ».

Onfray est aussitôt dans tous les médias : il n’a pas été lu, il a été mal lu, il va jusqu’à proposer dans Le Figaro « une explication de texte ». Le problème selon lui ? Valls est « un crétin ». Mais non. Il y a plutôt quelque chose de tordu dans le propos d’Onfray.

Celui-ci présente un conflit des préférences. A) Etant « homme de gauche », je (Onfray) suis censé préférer les hommes de gauche à ceux de droite. B) Etant philosophe, je préfère le juste à l’injuste, le vrai au faux. C) Etant philosophe avant que d’être de gauche, je donne le pas à B sur A : mieux vaut une vérité de droite qu’une erreur de gauche.

Ce chiasme du préférable n’est pas du cru d’Onfray. Il a trouvé son expression classique dans la sentence latine « Amicus Plato, sed magis amica veritas » : Platon est mon ami, mais la vérité est une amie plus chère encore. Cette pensée vient de Platon, est reprise par Aristote. Cicéron, lui, fait le choix contraire : je préfère me tromper avec Platon plutôt qu’être dans le vrai avec Pythagore (origine du célèbre « Plutôt se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron »).

2. – Logique du charabia

Je voudrais maintenant rendre justice au charabia d’Onfray, en déployer toutes les subtilités, en dégager le sens profond.

Je commencerai par une « curiosité » pointée par Maria de França (« Manuel Valls, Michel Onfray et Bernard-Henri Lévy : l’enjeu du débat », La Règle du jeu, 8 mars 2015) : « on a le droit, nous, de trouver très curieuse cette façon de sortir de la naphtaline un intellectuel, Alain de Benoist, totalement oublié. » En effet, pourquoi Alain de Benoist ?

Pourquoi imputer à ce personnage précisément la paternité de « l’analyse juste » dont « l’analyse injuste » de BHL fait le pendant ? L’attaque étant ad hominem, BHL étant l’homme cible, la mention de son nom s’impose, est légitime, est nécessaire. En revanche, mentionner Alain de Benoist n’est pas nécessaire mais contingent : n’importe quel autre personnage de droite aurait aussi bien fait l’affaire à cette place. Le choix du nom propre n’a aucune incidence sur la validité logique du raisonnement.

Le choix des noms propres destinés à exemplifier l’homme de droite auteur d’une thèse vraie et l’homme de gauche auteur d’une thèse fausse n’est pas une décision d’ordre logique, mais idéologique ou sentimental, c’est-à-dire foncièrement rhétorique.

Dans le cadre d’une polémique contre BHL, rien de plus légitime que d’identifier de ce nom l’homme de gauche auteur d’une thèse fausse. Seulement, l’hostilité d’Onfray à l’endroit de BHL est telle qu’elle déborde son schéma logique des préférences croisées. D’où le sentiment d’avoir affaire à du charabia.

Ce qui met par terre le chiasme d’Onfray, c’est qu’il se refuse à reconnaître à BHL la qualité d’homme de gauche. Il souligne en effet que BHL « dit qu’il est de gauche ». Il s’agit donc à ses yeux d’une assertion illocutoire, exprimant une opinion du sujet sur lui-même, ce qui présuppose que lui, Onfray, se refuse à donner à ce dit le statut d’une vérité objective. Dès lors, rien n’empêche la fausseté supposée de la thèse de BHL de s’étendre à sa qualité d’homme de gauche. Autrement dit, Onfray laisse entendre, suggère, que BHL est un faux « homme de gauche ».

Il en résulte que l’axiome du préférable, qui pose que, dans tous les cas, le vrai vaut mieux que le faux, n’a pas pour seule conséquence le scolie affirmant que toute thèse vraie vaut mieux qu’une thèse fausse. Il en implique aussi un autre : qu’un vrai homme de droite auteur d’une thèse vraie vaut mieux qu’un faux homme de gauche auteur d’une thèse fausse. C’est ce scolie qui justifie pleinement la lecture faite par Manuel Valls du charabia d’Onfray.

Celui-ci s’est débattu comme un beau diable, a contesté cette lecture sur tous les tons et dans tous les médias, a qualifié Valls de « crétin ». Il n’empêche : de crétin, dans cette affaire, il n’y en a qu’un, et c’est Onfray.

Ce qui, en l’occasion, crétinise ce garçon qui, par ailleurs, est loin d’être inintelligent, ce sont les débordements de sa haine. Haine de BHL. Haine de la mafia élitiste et décadente dite de Saint-Germain-des-Prés. Haine de la gauche sous toutes ses formes connues, ou presque. De tous ceux qui s’expriment dans les médias en 2015, Onfray est de loin le plus constamment haineux, il est le seul dont le style transmet quelque chose de l’Action française. Le Rivarold’aujourd’hui  est loin derrière.

3. – Le choix d’un nom propre

Maintenant, quel nom choisir pour exemplifier l’homme de droite auteur d’une thèse vraie ?

Il y a des noms dont l’association à la notion de « thèse vraie » blesserait le sens commun du public, ou, pour parler comme Orwell-Michéa, la « common decency ». En effet, considérer quelqu’un comme l’auteur d’une thèse vraie comporte inévitablement un effet de sens laudatif. Mettons que je dise par exemple : « une thèse vraie de Hitler ». Même si par ailleurs j’affirme haïr le personnage, cet énoncé comporte un éloge, puisque je présuppose que Hitler est quelqu’un qui est capable d’énoncer (au moins) une thèse vraie.

Or, il est par ailleurs constant que Hitler a énoncé bon nombre de « thèses vraies », du genre : « Je vais réoccuper la Rhénanie par surprise, et ils ne bougeront pas », « Personne ne m’empêchera de réaliser l’Anschluss », « On va tourner la ligne Maginot comme le préconise Manstein, et on les battra à plates coutures », etc. Etant donné l’exactitude de ces assertions prévisionnelles, rien ne s’oppose sur le plan de la stricte logique à ce que l’on parle des « thèses vraies » de Hitler. Pour reprendre la phrase mémorable de Roland Dumas dans son dialogue avec Jean-Jacques Bourdin, du 16 février dernier, « Pourquoi ne pas le dire puisque c’est une réalité ? »

Cependant, faire de Hitler, dans le cadre d’une argumentation purement logique, le sujet de l’énonciation de thèses vraies, c’est une chose. C’en est une autre que de le faire dans la « sphère publique » (au sens de Habermas). Là, ce nom propre emporte une connotation que ne négligera aucun locuteur un peu dégourdi, qui ne souhaite pas se voir prêter des sympathies pour le nazisme.

De ce fait, le choix du nom propre doit répondre à des critères extra-logiques de tact et d’opportunité. Ce nom a le statut d’un signifiant rhétorique, caractérisé par sa « nébulosité », selon le mot de Roland Barthes. L’effet qu’il est susceptible d’avoir sur le public est à calculer à l’avance.

Dans le cas présent, l’harmonie du propos voudrait qu’en face de BHL, soit placé le nom d’un intellectuel de droite peu ou prou comparable, à savoir une personne notoire, actuellement active, ayant un accès aisé, voire privilégié, aux médias, prompte à s’exprimer haut et fort sur les questions d’actualité et les problèmes de l’heure.

Or, qui est Alain de Benoist ? C’est un authentique intellectuel autodidacte d’extrême-droite. C’est un auteur prolifique. C’est aussi un chef d’école ayant eu son heure de gloire dans les années post-68, quand Robert Hersant et Louis Pauwels lui confièrent, et à son groupe de « La Nouvelle Droite », l’orientation et la rédaction du Figaro-magazine, qu’avaient illustré en leur temps François Mauriac et Raymond Aron. Néanmoins, son nom ne satisfait nullement aux réquisits que je viens d’expliciter. D’où l’étonnement de Maria de França.

Ce n’est pas dire que le choix de ce nom par Onfray soit immotivé. On peut l’expliquer, comme le fait Renaud Dély, par « les points communs et convergences » entre Benoist et Onfray que met en évidence le dernier numéro de la revue de M. de Benoist, Eléments(« Michel Onfray et les « idées justes » d’Alain de Benoist », Bibliobs, 9 mars). Ce serait, en somme, un prêté pour un rendu.

Il n’en demeure pas moins qu’un autre nom que celui d’Alain de Benoist serait venu se placer tout naturellement en face de BHL, sans étonner personne : celui d’Eric Zemmour. Lui satisfaisait parfaitement aux réquisits informels que j’ai énumérés. D’où l’hypothèse qu’il y a eu dans le propos d’Onfray métaphore signifiante (au sens de Lacan). Le signifiant « Alain de Benoist » aurait été substitué à « Eric Zemmour », lequel serait « tombé dans les dessous ».

Pour autant que cette métaphore ait eu lieu, quel a été son effet de sens ?

1) Concernant BHL, la métaphore opère par contamination : elle l’envoie rejoindre Alain de Benoist dans la naphtaline et dans l’oubli. Associer BHL à Zemmour aurait été l’associer à une dynamique très actuelle et grosse d’avenir ; l’associer à Benoist, c’est le mettre au passé, l’enterrer, c’est l’équivalent d’un : « A mort, BHL ! » ou « Déjà mort, BHL ! »

2) Concernant Onfray lui-même, la métaphore opère inversement par décontamination : associer les noms de BHL et de Zemmour aurait corrélativement associé le nom d’Onfray à celui de Zemmour. Du coup, serait devenu lisible ce qu’il s’agit pour Onfray de laisser incompris du lecteur.

C’est ce que nous allons examiner maintenant.

4. – Comment être « de gauche » à droite

Ceci est ce que j’appelle le chiasme d’Onfray : plutôt une analyse juste d’Alain de Benoist qu’une analyse injuste de BHL. Jusqu’à présent, nous l’avons analysé comme tel, hors contexte. Replaçons-le maintenant dans le contexte de l’entretien du Point dont il est extrait.

Le chapô de la rédaction exprime sans fard qu’Onfray est dans une phase de transition, de déménagement politique, et on ne sache pas que le personnage, si prompt à rectifier tout propos le concernant, ait jugé bon de se manifester dans ce cas. Texto : « Le philosophe fustige la gauche bien-pensante. Assez pour que la droite le récupère… » En effet, Onfray s’est mis en route. Il est en train de migrer, avec armes et bagages, de la gauche à la droite.

Cependant, ce qui fait la difficulté de l’opération, c’est qu’Onfray sait n’avoir d’intérêt pour la droite que s’il la rejoint tout en restant un « homme de gauche ». Il lui faut, en somme, accomplir ce tour de force : être un « homme de gauche » à droite, voire « l’homme de gauche » de la droite.

Cela exige : a) que la droite soit définie comme un lieu, et non plus comme une classe d’individus ; b) que, contrairement au dit de Danton sur la patrie, lui, Onfray, puisse emporter la gauche sous la semelle de ses souliers.

Une condition peut satisfaire à ces deux exigences à la fois. C’est celle qu’énonce le Sertorius de Corneille devant Pompée : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis ». C’est l’entreprise d’Onfray : démontrer que la gauche n’est plus à gauche, qu’elle est toute où il est.

Ce n’est pas moi qui abandonne la gauche, vocifère Onfray, c’est elle, la garce, qui m’abandonne, et, ce faisant, elle se quitte elle-même. Comme l’a souligné Baptiste Rossi, la gauche d’Onfray n’est « ni la gauche bobo, ni la gauche communiste, ni la gauche libérale, ni la gauche islamiste, ni la gauche bien pensante, ni la gauche zoophile, ni la gauche Mitterrand, ni la gauche marxiste, ni la gauche Sarkozy… » (« Michel Onfray, la mafia ne passera pas », La Règle du jeu, 9 mars). Dans son entretien du Point, la rage que met Onfray à stigmatiser toutes les dérives de la gauche le conduit en effet à définir la gauche par ce qu’elle n’est pas. Cela revient à transposer en philosophie politique le procédé majeur de la théologie négative, dont le premier théoricien fut, à la fin du Vesiècle ledit Pseudo-Denys l’Aréopagite, « le père de la mystique ». Je signale en passant qu’il est regrettable que le volume de ses Œuvres complètes, jadis traduites chez Aubier par Maurice de Gandillac, soit épuisé.

L’apophatisme d’Onfray à l’endroit de la gauche (Wikipédia : du substantif grec apophasis, issu du verbe apophēmi, « nier ») ne connaît qu’une seule limite : Onfray lui-même. Baptiste Rossi l’exprime plaisamment : « On peut dire que la définition de la gauche pour Michel Onfray commence à Michel et s’arrête à Onfray. » C’est la solution du problème. La vraie gauche étant toute là où est Onfray, se confondant en quelque sorte avec sa personne, il lui est loisible de se compromettre avec la droite, frayer, flirter, baiser avec elle, voire lui faire des enfants, sans cesser pour autant d’être de gauche.

Il y a bien une perte de repères, comme le signale Manuel Valls, mais elle n’est pas due à une éventuelle désorientation d’Onfray. Tout au contraire, désorienter, c’est sa tactique. Pour réussir son installation à droite comme « homme de gauche », il lui faut brouiller les pistes autour de lui. L’idée est de créer une situation trouble où la fameuse chatte ne puisse retrouver ses petits. Le passage par le « cosmos » y aidera.

Dans son roman 1984, Orwell imagine que le ministère de la Vérité, organe de la propagande du pouvoir, martèle les trois slogans du Parti : « WAR IS PEACE », « FREEDOM IS SLAVERY », « IGNORANCE IS STRENGTH. » Onfray, qui se répand dans presque tous les médias depuis une semaine, est à lui tout seul un petit ministère de la Vérité à son service exclusif. Quels slogans subliminaux diffuse-t-il ? Quelque chose comme : « LA GAUCHE N’EST PLUS LA GAUCHE », « LA DROITE, C’EST BEAUCOUP PLUS QUE LA DROITE », « ONFRAY DIT LE VRAI SUR LE VRAI. »

5. – Flash sur l’avenir

1. – Maintenant qu’Onfray a déplacé ses pénates à droite, il est d’autant plus urgent pour lui de réaffirmer son identité d’homme de gauche. Il lui faudra donc mettre l’accent sur certains « marqueurs » présumés de gauche.

Il y a bien son antilibéralisme, mais il ne suffit pas à faire la différence. Antilibéral, le conservateur l’est tout autant. Voir par exemple l’entretien de Denis Tillinac dans Le Figaro du 14 mars, publié sous le titre : « Si la droite est une version libérale de la gauche, elle mourra ». Antilibéral, le néo-fasciste réformé l’est bien davantage que le membre moyen du Parti socialiste, d’où la boutade d’Alain de Benoist : « Je me sens plus à gauche que Manuel Valls ! » Enfin, personne qui ne sache que le Front National est désormais la plus grande force politique antilibérale du pays, reléguant loin derrière elle Mélenchon, le Front de gauche, les trotskystes.

Onfray devra donc se montrer inventif. Quelles astuces va-t-il trouver pour sauver sa réputation d’homme de gauche ? Jeter l’opprobre sur les gauches réelles, c’est bien, mais c’est insuffisant. Je le verrais bien picorer chez les uns et chez les autres quelques « vérités de gauche » auxquelles s’associer et donner son label.

2. – Combien de temps les gauches mettront-elles à enregistrer la défection d’Onfray ? L’Obs semble avoir fait son deuil du puissant plumitif. Ce n’est pas le cas à LibérationMarianne est complaisant : on encense ses élucubrations « cosmiques » ; on lui offre un espace pour dézinguer Valls ; le chroniqueur littéraire déplore que les politiques se mêlent du « débat culturel » : c’est dire, en somme, « Valls, à la niche ! » Voyons quelle sera la durée du temps-pour-comprendre chez les personnes un peu dures d’oreille.

3. – La droite conservatrice et l’extrême-droite fêtent le retour de l’enfant prodigue. On a vu qu’Alain de Benoist, grand antichrétien devant l’Eternel, avait adoubé Onfray. Dans Le Point de cette semaine, Christine Boutin n’est pas en reste : elle lui pardonne son athéisme militant, car « sa volonté de chercher la vérité à partir du réel rejoint l’incarnation chrétienne », mystère et boule de gomme. Puis, elle tombe en pamoison : « Il ose même proclamer la fin de la gauche ! »

Giesbert ne se cache pas d’être « un vieux pote » d’Onfray. Il serre dans ses bras « le colosse » dont il admire la puissance de travail. Il protège depuis toujours « notre Savonarole national », persécuté par « les commissaires de la police de la pensée ». En Onfray, il défend, croit-il, à la fois le fils de pauvres, le plouc et l’hérétique.

La vraie droite libérale et modérée ne sera vraisemblablement pas sur la même longueur d’onde que FOG, son dandy. Le cas Onfray sera-t-il une pomme de discorde entre les droites ? Il faudra regarder à la loupe les « positionnements » des uns et des autres.

6. – Les Papous, voici pourquoi

Nous en savons un peu plus long sur Onfray. Reste encore le mystère papou. Avons-nous maintenant de quoi le percer ?

De quoi s’agit-il en somme ? D’une bonne petite blague pas bien méchante. Elle consiste à assimiler Saint-Germain-des-Prés à un « village papou ». On sait que Saint-Germain fut brocardé dans les années de l’après-guerre, puis durant les guerres coloniales d’Indochine et surtout d’Algérie, comme étant le quartier de la gauche intellectuelle de la capitale, un peu comme Greenwich Village (« the village ») à New York, ou Bloomsbury à Londres, du temps des Keynes, Lytton Strachey, Virginia Woolf.

C’est une plaisanterie raciste, bien entendu, mais qui tient davantage au son qu’au sens. On ne peut pas dire que « l’ethnie papoue » serait visée en tant que telle. C’est le mot « papou » qui compte, avec l’allitération interne de ses labiales, « p…p… », et le « ou » final qui rappelle ces « hou… hou… » dont le signifié va de l’appel amical à la dérision hostile.

Il ne s’agit donc pas de ces Papous dont les cultures passionnèrent les grands ethnologues, pas du tout. C’est seulement qu’en français, vu l’esprit de la langue, un certain ridicule s’attache au mot « papou », mais aussi une certaine tendresse, comme dans « papounet », diminutif familier de « papa ». Quand on tient les intellectuels de Saint-Germain pour des snobs éthérés, voire dégénérés, les appeler « Papous », d’un nom qui évoque en français la signification générale du non civilisé, du sauvage, c’est rigolo, tout le monde comprend ça.

Bref, la blague d’Onfray sur les Papous, plus franchouillard tu meurs. C’est du meilleur style « Tontons flingueurs ». C’est du Michel Audiard. Tout l’esprit de l’anarchisme de droite est là.

7. – E finita la commedia

J’ai lâché le mot. Il n’y a pas à fléchir : Onfray est de cette famille spirituelle, qu’illustrèrent en littérature Anouilh, Marcel Aymé, Antoine Blondin, Céline, Michel Déon, et de moindres seigneurs.

C’est cette famille qui fit de Saint-Germain l’objet électif de sa détestation. Leur cible, pendant l’Occupation, c’étaient les « zazous » – ah ! les voilà, les ancêtres de nos « papous » – la jeunesse non conformiste, qui vomissait Vichy, aimait le jazz, et portait parfois l’étoile jaune par solidarité avec les Juifs (voir la notice Wikipédia). Ce furent ensuite les « existentialistes » que nos anars de droite vouèrent aux gémonies.

Je dis que personne ayant l’oreille littéraire, et quelque connaissance de l’histoire du pays au XXe siècle, ne saurait méconnaître en Onfray le surgeon de cette tradition bien française.

L’anarchisme de droite ! Sa politique est infâme. La littérature lui doit de très belles pages, de grands écrivains. Son style et sa conception du monde ont profondément imprégné « l’idéologie française ». Ne pas chercher à la bannir : c’est une part du génie de la France, de Gabin à Delon, des Pieds-Nickelés au Voyage au bout de la nuit, dont Beauvoir disait dans ses mémoires : avec Sartre, « nous en savions par cœur un tas de passages. Son anarchisme nous semblait proche du nôtre. »

Oui, entre l’anarchisme de gauche et celui de droite, au début, il y a toujours des recoupements. « Faut l’temps » pour que ça se décante. Pour Onfray, le temps est venu.

Lisez sa tirade haineuse contre la gauche.

Voyez comme il exècre les Robespierre, les Marx, les Sartre.

Voyez son mépris et pour l’intelligentzia et pour « la masse abêtie », celle qui « jouit de la servitude volontaire et descend dans la rue comme un seul homme au premier coup de sifflet médiatique » (dans Le Point, n°2216, p.40).

Voyez son « socialisme proudhonien », utopie attrape-nigaud qui n’a jamais prospéré que dans les cercles de l’extrême-droite (voir l’histoire du cercle Proudhon).

Voyez sa posture de « pauvre qui serre les poings », brûlant de prendre sa revanche sur les bourges, et de l’emporter sur les héritiers par son énergie d’« enfant du peuple humilié. Caliban n’a qu’une envie : devenir Prospero. Ou plutôt, prendre sa place. »

Voyez-le jouer au « fauve » pourchassé par « la société anonyme des imbéciles et des salauds. » Là-dessus, Giesbert le serre sur son cœur : théâtre de l’amitié virile. « La morale anarchiste-de-droite se vit dans une défensive permanente. »

Voyez la tendance de son verbe à « l’autobiographie généralisée, envahissante », au point qu’elle se donne libre cours dans son prochain opus, annoncé sous le titre Cosmos.

Voyez sa nostalgie réactionnaire, « son opposition au siècle », et, simultanément, sa conviction que le triomphe de ce même siècle est « inéluctable », que l’aristocratie de l’esprit est destinée à être piétinée et vaincue. Car son populisme « est moins le choix délibéré des victimes que le choix tout aussi délibéré des vaincus ».

Enfin, « son idéal sur terre, c’est le pavillon de meulière » – c’est maintenant, le succès venu, « un nouveau QG bas-normand » à Caen, nous apprend Giesbert – « et c’est le type social du petit entrepreneur, dont l’image positive parcourt tous ses livres. »

Ce que ma tirade anaphorique vous invite à voir chez Onfray, ce sont autant de traits qui dessinent une figure unique et reconnaissable entre toutes, celle de l’anarchiste de droite.

Apprenez que les citations qui parsèment mes lignes après la mention de Robespierre, Marx, Sartre, sont extraites d’un même livre : l’essai de l’historien Pascal Ory, L’anarchisme de droite, paru en 1985 chez Grasset. Il n’y est pas question d’Onfray, dont le premier livre est de 1988.

8. – Cosmico-comique

Les extraits de Cosmos que donne Le Point de cette semaine sont déjà réjouissants.

Onfray a la nostalgie des âges où les hommes étaient « en contact direct avec le cosmos, et leur vie se réglait sur le mécanisme d’horlogerie impeccable de l’Univers. » Quelle présomption de la part des humains, ces petits minuscules, de s’être rebellés contre l’ordre des choses ! « La pierre obéit au cosmos, la plante, l’animal aussi, bien sûr, mais pas l’homme » Bref, Bye Bye Kant, et la suite. C’est une tirade pour Jean Gabin.

Onfray s’est dépassé. Il s’est trouvé. Il le dit : « C’est mon premier livre ». Il se contentait jusqu’à présent d’être un râleur réactionnaire post-soixante-huitard. Le voici maintenant réactionnaire post-1789, à l’unisson de la pensée contre-révolutionnaire la plus pure, la pensée originelle de la contre-révolution, la plus hostile aux Lumières. Son emblème : l’anguille lucifuge. A bon entendeur, salut.

« Entre ici, ami de mon cœur », lui disent et Bonald, et Maistre, et Maurras, et Pétain.

9. – Nouveau flash

Onfray : notre Joseph de Maistre, le style en moins, le bagout d’Audiard en plus.

Zemmour, néo-bonapartiste, peut passer, en comparaison d’Onfray, pour un progressiste.

Non, Onfray ne sera pas « l’homme de gauche » de la droite. Aucune chance. Il sera, il est déjà le néo-anarchiste de droite que l’époque attendait.

Energie, souffle, ruse, charme, charisme, culot, il passe bien à la télé : il a tout pour durer.

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