Georges Brassens

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Si Georges Brassens revendique la fréquentation des truands, des prostituées et autres marginaux, c’est pour tracer une ligne infranchissable entre l’humain d’un coté et l’hypocrisie des bonnes mœurs de la société de l’autre. Un projet rabelaisien de désordre anime son oeuvre, il n’est pas besoin d’être activiste, d’agiter les pecs ou de faire sauter des bombes pour s’inscrire dans une révolte permanente, sans système, pas plus qu’il n’y a chez lui de barrière ni de sacré. Tout repose sur la fidélité, aux êtres et aux songes. Brassens est donc un chanteur qui ne peut pas parler de politique sans entrer dans le registre passionnel, ne s’aventurant que parcimonieusement dans le domaine des idées, préférant se cantonner à celui, plus vaste et dévasté, de la contestation. 

Brassens a vendu environ 20 millions d’albums de son vivant. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une fronde lyophilisée, mainstream, pourtant, à bien l’écouter, rien n’y fait, Brassens est définitivement libre, à rebours du temps, aujourd’hui plus que jamais. Les seules contraintes qu’il doit affronter sont celles qu’il s’impose. Cela le préservera de toute compromission. Rétif à tout esprit de groupe, son anarchisme se veut libertaire, sceptique, intérieur et individualiste, il vise à extraire de chacun ses potentialités, sans rien attendre ni réclamer, par soi. Une certaine gauche s’évertue à se l’accaparer. Brisons les bastilles mémorielles, tout est, comme souvent avec les « anarchistes de droite », autrement plus nuancé. Nous nous efforcerons de tenter d’éclaircir cette question en évitant l’écueil de vouloir arracher des certitudes là où il n’y a justement que des hypothèses. « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous pour ne point avoir à discuter avec la maréchaussée »

« Ne croyant ni en Dieu, ni en une société parfaite, ni en une amélioration de l’homme, je suis désespéré. Les choses n’étant pas ce que je voudrais qu’elles fussent, j’ai tendance à râler, à rouspéter… Et puis je transforme ça en gaieté. En ironie. En humour. Ne voulant pas pleurer, parce que je suis quand même un type pudique, ne voulant pas trop non plus crier, ni me plaindre, ni pousser les cris souffrants des romantiques (au fond, je suis un romantique dénaturé…), alors je fais semblant d’être gai. Même devant moi, je n’aime pas pleurer ».

Merci à http://brassenspolitique.free.fr

Brassens pouvait – par certaines idées – se rapprocher des libéraux. Brassens chante en effet les bienfaits d’un individualisme forcené, par opposition au groupe. L’unité politique de base de Brassens n’est pas la nation, la communauté, le village ou même la famille. L’unité politique de base est l’individu. Brassens se méfie comme de la peste des idées qui sont produites par un groupe, une foule, une masse, surtout quand celle-ci est chapeautée par un leader. L’individu doit être protégé des excès et des pressions des institutions. Il doit avoir un espace vital garanti. Développer l’Etat, c’est réduire la liberté individuelle. L’inégalité est une donnée irréductible, qu’il faut accepter, en nivelant c’est vers le bas qu’on tend. Rétif à un « tout collectif » étouffant, Brassens a choqué les adorateurs postsoixante-huitards des posters du Che avec Mourir pour des idées (1972).

Brassens voudrait donc que l’on concentre notre énergie sur le droit à la différence, et la protection de la diversité. L’opinion des autres, surtout quand elle émerge d’un groupe. Il souffre de la tendance naturelle qu’ont les institutions et toutes les autres instances de régulation sociale à écraser la diversité au profit d’une identité commune. Brassens refuse que la politique – l’expression plus ou moins pure de la volonté de plusieurs hommes sur chacun – exerce sa contrainte sur lui. Si on lui propose de faire un choix, entre la droite, la gauche, le centre […], il répond que le fil d’Ariane lui fait peur, et qu’il ne lui sert plus qu’à couper le beurre.

Les opinions sont relatives, car tous les individus pensent, et beaucoup donnent leur avis. Or, il s’avère que les avis divergent au final. A cela, Brassens fournit une explication dans Ceux qui ne pensent pas comme nous – chanson particulièrement intéressante. Il prend l’exemple d’une situation où deux individus sont en désaccord. L’un est plus intelligent que l’autre, mais le plus idiot des deux n’en démord pas, car : « entre nous soit dit, bonnes gens pour reconnaître / que l’on est pas intelligent, il faudrait l’être ».

Les problèmes politiques sont éternels, ils reviennent toujours, semblables et toujours impossibles à résoudre. Il est donc vain de chanter pour que Rome perdure. La pourriture politique est immuable. La volonté passionnée d’en venir à bout est son corollaire. A qui sait observer le temps, et l’histoire, viendra l’idée d’un temps cyclique, qui ne fait que se reproduire éternellement. Brassens n’a pas formulé cette idée de façon claire et précise. Il ne semble pas qu’il ait eu conscience de cette idée. Mais la plupart de ces chansons attestent de sa croyance en un temps débarrassé de tout progrès. La place du passé dans l’œuvre de Brassens est très importante. Bon nombre de ses chansons sont conçues comme des mythes. Dans l’œuvre de Brassens, le présent est semblable au passé, et le passé tient une place floue et matricielle, de la même façon que dans la plupart des mythes anciens. Quant au futur, il n’a pas le droit de cité. Le futur, c’est le passé, et c’est le présent.

L’anarchisme qui en découle.

La synthèse des idées et des humeurs que nous venons de présenter aboutit logiquement à rattacher Brassens à la famille des anarchistes. La seule porte de sortie, la seule balise politique à laquelle Brassens peut se rattacher, étant donné la force de son libéralisme, la force de son scepticisme, et l’intensité de sa haine pour la politique, ne peut être que l’anarchisme. Ce libéralisme extrême va jusqu’à refuser le pouvoir de tout groupe d’individu sur un autre. On gagnerait peut-être à qualifier Brassens de Libertaire, plutôt que de libéral, bien qu’il ne fasse au fond que pousser dans ses retranchements le concept de liberté. Il n’y a pas de solution démocratique (au sens scientifique du terme) à une telle opinion politique. Et Brassens le sait, lui qui refuse dans Le Libertaire l’idée du vote: ceux qui s’y laissent prendre acceptent qu’on se moque d’eux. Brassens incite implicitement les lecteurs du libertaire à ne pas en faire partie. Seul le scepticisme est valable en la matière. Face à l’ineptie du discours des hommes politiques, Brassens – en vieux Normand -, ne Veut pas choisir. Pour remplacer la politique telle qu’elle se pratique, il refuse évidemment toute forme de système où la majorité, la moyenne, les braves gens auraient raison. Le système politique doit préserver la pleine et entière liberté de tous. Seule la solution anarchiste est à même de faire la synthèse entre le doute catégorique, et le refus absolu de toute domination, symbolique ou réelle. Le doute catégorique paralyse l’action politique. Le refus de toute domination tend vers le même refus d’un système politique organisé.

L’anarchisme, disait Brassens, c’est « le respect des autres, une certaine attitude morale » (Entretien avec Chancel). Etre anarchiste, c’est aussi ne pas se mêler des affaires des autres – des affaires des étudiants en 68 par exemple. Etre anarchiste, c’est, selon l’étymologie du mot, refuser le pouvoir. Seule solution, lorsqu’on ne veut pas que certains hommes commandent à d’autres, et lorsqu’on doute de tout espoir de solution politique : éliminer la politique. Chasser les hommes qui ont fait de leur métier la représentation des autres. Chasser les hommes qui ont volé la parole des individus dans leur bouche. Et ainsi sortir de l’histoire définitivement, plutôt que d’être broyé par son cycle éternel . Renvoyer les enjeux que la politique se propose de résoudre à chaque individu. Renvoyer la régulation sociale et l’organisation entre hommes à chaque être humain. En se perdant dans un recours systématique au contrat, comme l’ont proposé certains théoriciens de l’anarchie. Ou encore en en revenant à un mode de vie plus simple. Brassens ne nous a pas laissé d’indice quand à la solution qu’il jugerait capable de remplacer la politique. Il a même laissé entendre qu’il ne savait pas par quoi remplacer la politique, et que cela était gênant, puisque tous les hommes ne sont pas suffisamment bons pour se passer de toute forme de régulation (le cri des gueux).

Cet anarchisme – s’il est dissimulé dans son œuvre chantée – se manifeste sans que le doute soit possible dans la vie de Brassens, et dans ses écrits annexes. Brassens l’avoue même au micro de Jacques Chancel, dans les dernières années de sa vie. La sagesse n’aura pas tempéré son refus de la politique, et son identité anarchiste. Mais l’espoir de voir un jour ses opinions traduites par les fait est allé déclinant au fil des années. La nostalgie est demeurée présente, exprimée dans la seule chanson explicitement anarchiste de Brassens : Le boulevard du temps qui passe.

Par contre, lorsque la patine des années n’avait pas encore adouci ses idées, Brassens avait cet espoir, l’espoir de voir le peuple se soulever et chasser la canaille politique des palais où elle y exerçait sa domination. Les articles du libertaire en attestent. Une telle opinion paraîtra très radicale au lecteur qui n’a pas pénétré complètement la psychologie de Brassens. Mais si l’on se remémore que Brassens n’attend rien du temps, qu’il ne croit pas au progrès, et qu’il voit la démocratie comme un âge d’or qui n’aura qu’un temps, on comprend mieux que Brassens appelle de ses vœux un monde débarrassé des affres de la politique. Ce monde est le seul qui puisse apaiser ses rancœurs et réaliser ses principes.

Brassens doute donc que l’individu soit suffisamment bon pour vivre sans contrôle. Brassens pense que tous les groupes d’hommes sont par nature oppressifs (Le pluriel). L’anarchisme de Brassens est autant opposé à la société qu’il est opposé à l’anarchie. Son combat n’est pas seulement contre les institutions politiques, mais contre tous les groupes qui exercent une quelconque pression sur l’individu. Brassens doute de toutes les vérités. Et il n’est pas sur que l’anarchisme soit une réponse juste et universelle aux problèmes politiques. Brassens est un relativiste. Et lorsqu’on lui demande ce qu’est la justice, voilà ce qu’il répond : « Ca varie avec chaque sujet vous savez ca ». Une autre facette de sa personnalité qu’on nommera, faute de mieux, humaniste, mais d’un genre particulier; qui ne vaut que pour un. Il n’y a qu’un juge, c’est un individu qui croit, et c’est un individu qui agit. Brassens précise la nature de son anarchisme dans un entretien à la revue individualiste de Pierre JouventinÉgo, en avril 1970 : « C’est pour moi, une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idéal. L’individualisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt un amour des hommes. La révolte n’est pas suffisante, ça peut mener à n’importe quoi, au fascisme même. »

–BRASSENS–BIO —

Georges Brassens naît en 1921 à Sète. Il est l’enfant légitime du deuxième mariage d’Elvira Dagrossa. Cette femme très pieuse, dont les parents ont passé leur enfance en Italie, a perdu son premier mari à la guerre. Elle épouse en 1920 Jean-Louis Brassens – qui, lui, ne porte pas les curés dans son cœur. Ce sont les croyances de sa mère qui prévaudront dans l’éducation du petit Georges, qui ira longtemps à la messe le Dimanche. Mais son éducation tiendra aussi de l’athéisme cynique de son père, ainsi que de sa propension à dédramatiser tout ce qui est de l’ordre du sacré – sacré religieux ou non.

La chanson

L’enfance de Georges Brassens sera donc marquée par le catholicisme de sa mère, mais aussi par un autre fait notable : tout le monde, chez les Brassens est passionné par la chanson. La demi-sœur, le père, la mère … on peut surprendre toute la famille en train d’entonner les airs de Lino Ventura, de Tino Rossi, et de bien d’autres. Bientôt, Georges découvrira Charles Trenet – dont les rythmes Swing et la poésie légère le marquent pour longtemps. Il admire également Vincent Scotto, auteur de milliers de chansons, et qui a contribué à tirer la chanson Française vers le Swing. Tous les membres de la famille ont l’oreille musicale et la mémoire de plusieurs centaines de chansons. Le fossé des goûts musicaux qui traverse de nos jours les familles moyennes n’existe pas encore dans l’entre-deux-guerres.

A l’école

Georges Brassens est d’une tempérament têtu, et il aime tremper dans des coups tordus. A l’école, il ne brille d’ailleurs pas par ses résultats scolaires : il ne dépassera pas la troisième. Mais son niveau est inégal : certains professeurs parviennent en effet à susciter sa curiosité, et à améliorer ses résultats. Ses professeurs de Français de quatrième et de troisième lui communiqueront la passion des grands prosateurs, et des grands versificateurs. Georges Brassens, qui venait juste de se mettre à écrire de petites chansons, aux textes – selon ses propres termes –  » approximatifs « , prend conscience de l’immense fossé qui sépare les petits rimailleurs radiophoniques des grands poètes. Il révise son ambition et se met à écrire des poèmes.

Un métier ?

Si ses premiers vers sont assez corrects – sans toutefois laisser prévoir la qualité de ceux de son âge mur -, son niveau scolaire général reste mauvais. Ce qui ne gène pas son père, qui le verrait bien reprendre son titre d’entrepreneur de maçonnerie et de plâtrerie. Ce qui dérange en revanche beaucoup sa mère, qui aurait aimé le voir devenir médecin, avocat ou fonctionnaire. Chez lui, lorsque les périodes scolaires se terminent, la cérémonie de signature du bulletin est toujours un véritable drame.

> La mauvaise herbe

Les copains

Brassens montre très tôt son goût pour les rapports humains. Il sera tout au long de sa vie entouré de différentes « bandes de copains », dont il est le plus souvent le pivot. A l’école primaire, il fait la rencontre de quelques jeunes garçons qui compteront dans les rangs de ses « copains » toute sa vie durant. Miramont, Deplont, Scopel, puis Bestiou, Laville, Colpi, Gévaudan (…) forment avec lui une bande de compères qui accumulent les mauvaises blagues et les bagarres. Dans la bande, tout le monde a un surnom. Brassens aime à pousser ses amis dans l’entreprise de coups tordus, mais il prend souvent soin de rester en retrait. Avec l’âge, cependant, Brassens et ses amis occupent leur temps libre différemment, partagés entre la plage, les bars à la mode, et les rêveries sur leurs futures carrières d’artistes. On organise des séances de projection de films entre amis, on discute de cinéma et de chanson, et on forme même un petit orchestre, dans lequel Brassens joue du banjo. Tous rêvent de monter à Paris, pour y vivre de leur art.

Paris

Mais avec le temps, les sentiments s’apaisent, et la mère de Brassens imagine d’autres stratagèmes, qui lui permettraient de garder son fils au près d’elle. Le petit Georges, en revanche, s’est fait à l’idée d’un voyage vers la capitale qui l’attire tant. Il décide ainsi de partir tout de même à Paris, et ne profite pas des hésitations de ses parents pour rester dans la ville de son enfance. Brassens part donc vers Paris, c’est décidé. Mais il n’imagine pas partir seul. Monter à Paris, c’est un rêve qu’il a conçu avec ses copains, et il espère bien réussir à convaincre l’un d’entre eux de le suivre. Pourtant, tous se dérobent, et confient à Brassens le rôle d’explorateur.

> La bohème.

La guerre

Nous sommes en Février 1940, à 4 mois de la défaite Française. C’est Tante Antoinette qui l’accueille à Paris. Elle lui offre le gîte et le couvert, mais il est convenu que Georges – qui a maintenant 18 ans – doit trouver un travail. Brassens sera donc apprenti relieur, pendant une demi-journée. Puis il rentrera aux usines Renault, où il sera OS. Le travail est épuisant, les journées extrêmement longues. En Mai, son ami le rejoint à Paris, et se fait engager à Renault. En Juin, les usines Renault sont bombardées par les Allemands, et rendues inutilisables. La carrière d’OS de Georges Brassens s’arrête là : les deux Sétois prennent part à l’exode, et redescendent à Sète.

L’écrivant

Quelques mois sont passés lorsque Brassens décide de remonter à Paris. Seul cette fois-ci. Brassens ne veut pas travailler pour les Allemands. Sa tante se résout à le garder chez elle, où il passe ses journées à écrire, à remanier et à composer ses chansons et ses poèmes. La guerre, la capitale, les souffrances qui l’entourent sont une formidable source d’inspiration, et Brassens travaille d’arrache-pied.

Brassens passera ainsi trois années de sa vie à écrire et à composer. Il fera paraître à compte d’auteur un recueil de poèmes auxquels il croit. On sent nettement que son style progresse, et que son art de la chanson est en pleine formation. Brassens a dépensé toutes ses économies pour faire paraître cet opuscule. Toute sa famille y a été de son sou. Mais les milieux littéraires ne réagissent pas.

Le STO

Brassens a échappé à la guerre. Brassens a vécu sans le sou sous l’occupation. Mais en 1943, la guerre le rattrape. Le gouvernement Français décrète le STO. Les classes 20-21-22 sont mobilisées et envoyées en Allemagne. Georges réfléchit, il tente de gagner du temps, mais il doit se présenter le 8 Mars 43 dans le Hall de la gare de l’Est. Il ne quittera définitivement les baraquement de l’usine BMW de Basdorf que le 8 Mars 1944, très précisément un an après son départ. Ce qui lui laissera le temps de se lier d’amitié avec de nombreux compagnons d’infortunes, qui formeront ce que certains biographes appellent le deuxième cercle des amis de Brassens. Ceux-ci, comme tous les autres, ne seront jamais oubliés.

Amours

Les quelques années qui séparent Brassens de la consécration seront un peu moins introspectives que les années 40-43. Brassens a désormais autour de lui un groupe d’amis qui le reçoivent de temps à autre, avec qui il peut partager du temps et des idées. Ce climat est également favorable à l’éveil des sentiments. Lui qui n’a jamais brillé dans ses conquêtes féminines rencontre enfin quelques personnalités féminines, et s’engage dans des histoires sérieuses. L’une d’entre elle lui coûtera beaucoup, mais lui vaudra quelques unes de ses meilleures chansons d’amour. Il fait également la rencontre de celle qu’il surnommera Chenille, et qui l’accompagnera toute sa vie durant, sans jamais loger dans la même chambre que lui. Il ne se mariera pas avec elle, mais il ne l’en aimera que mieux, comme il le dit dans La non demande en mariage.

Opinions

En Juin 1945, Brassens et quelques amis décident de monter un journal, qu’ils veulent appeler le cri des gueux. Brassens, Miramont et Larue prennent les choses au sérieux : ils montent un comité de rédaction, mènent à bien la réalisation d’une maquette, et se lancent en quête d’un financier. Mais personne ne voudra éditer le cri des gueux. Brassens trouvera alors un autre exutoire : le libertaire , publication de l’organe central de la FA (fédération anarchiste). Il y signera une bonne douzaine d’articles attestés, prenant pour cible première les gendarmes. Mais sa collaboration au Libertaire prend fin quelques mois après cela.

Littérature.

Brassens a pour ambition première d’écrire. Des vers ou des romans. En 1947, il tente de publier un petit roman, la lune écoute aux portes, mais aucun éditeur n’est intéressé par son manuscrit. Brassens décide alors de faire un ‘coup’. Il fait éditer quelques dizaines de romans dont la couverture et la mise en page parodient la plus prestigieuse collection de l’édition Française : NRF Gallimard. En les expédiant à toute la presse Parisienne, il espère attirer le scandale, et donc le succès. Peine perdue, puisque seul France-Dimanche prendra la peine de publier un compte rendu, et que son roman restera dans l’oubli. En parallèle, Brassens écrit des vers avec une ferveur redoublée. Il tente même sa chance en auditionnant devant les tenanciers de plusieurs cabarets, poussé par Jacques Grello. Mais personne ne souhaite lui confier un tour de chant. Il faut dire que le chansonnier se révèle être un piètre interprète, tétanisé par la peur lorsqu’il s’agit de monter sur scène. D’ailleurs, le rêve de Brassens est de placer ses chansons auprès d’interprètes, qui les chanteront pour lui. Il n’a jamais souhaité monter sur scène, et n’y montera d’ailleurs qu’à contrecœur. Brassens persévère, et le niveau de ses chansons a désormais atteint celui que nous lui connaissons. En 1950, il chante déjà La Chasse aux papillons et Le Gorille depuis quelques années.

B – Le succès

> La reconnaissance

Le succès

A partir de là, les choses s’enchaînent très rapidement. Brassens est applaudi chez Patachou, puis dans d’autres cabarets. Il passe par le plus prestigieux d’entre eux – les trois baudets, et presse ses premiers disques. Sa carrière sera parfaite, les succès s’enchaînant avec une régularité parfaite, sur la scène comme chez les disquaires. Chez Phillips, on s’étonne de ce succès qui ne veut pas se tasser. Les critiques ne lassent pas de souligner la qualité de ses chansons, ainsi que – il faut bien le dire – ses attitudes frustres sur scène. Dans toute sa carrière; il ne saluera jamais son public. Son succès ne s’en porte pas plus mal : Brassens sera d’ailleurs, avec Brel, l’un des seuls chanteurs à ne pas être balayé par la vague yéyé qui déferlera sur le monde de la chanson dans les années 60.

Opposants

Entre la presse, le chanteur et le public, nous n’en sommes pas encore au consensus des années 70. Brassens n’est pas encore ce monument de la chanson française que l’on attaque pas sans prudence. La radio censure la moitié de ses chansons. Une partie de la presse se révolte contre les idées et les images que ses chansons véhiculent. Brassens a parfois même l’impression d’être mal compris par son public. Selon Michel Brial, il a la tentation de lui murmurer de temps à autres des insultes, entre deux chansons. Brassens est applaudi par tous, mais il a parfois l’impression d’être aimé pour son côté potache, et pour sa vulgarité, comme il le dit dans Le pornographe. Le public, lui, écoute avec respect cet ours immobile, qui lui assène ses chansons avec tout de même un petit sourire dans la voix, de temps à autres, lorsqu’il sait chanter un vers osé. Et en dépit des anicroches, sa carrière se poursuit bon train. Au fil des années, Brassens révoltera de moins en moins de plumes publiques.

Boulimie

Georges Brassens est mal à l’aise sur scène. Le parolier est sujet à de graves problèmes intestinaux et rénaux – il souffre de coliques néphrétiques par intermittence, et devra se faire opérer plusieurs fois des reins. Brassens ne court pas après l’argent, ni après la célébrité. Pourtant Brassens court, de salle en salle, sillonnant l’hexagone et enchaînant les engagements pendant plusieurs années, sans discontinuer. Il aura même le temps de publier plusieurs récits en prose. Brassens néglige son corps, et prend même beaucoup de poids. Il est suivi partout de son fidèle ami Pierre Onteniente, qui s’occupe de ses papiers et de ses engagements à plein temps, et de Pierre Nicolas, son contrebassiste. Tous sillonnent avec d’autres passagers les routes de France pour aller à la rencontre du public.

> La nouvelle vie

Succès

Brassens ne recherche pas le contact de la foule et des admirateurs. Il se prête aimablement à la cérémonie des autographes lorsqu’il ne peut pas y échapper. Mais son mode de vie reste simple. Tout semble respirer la dignité dans le comportement de ce personnage, qui préfère garder son identité plutôt que de se construire une nouvelle vie. C’est dans le même état d’esprit qu’il se prête parfois aux questions des journalistes. Il ne souhaite pas se construire une image. Il a l’impression qu’on lui a trop souvent parlé de lui, et n’aime pas qu’on aille trop loin dans la dissection de sa personnalité. Tout ce qui ne lui semble pas naturel lui coûte. Il y a – dans son comportement avec le public, comme dans sa façon de refuser les représentations mythiques une forme d’austérité sincère, qui ne le quittera jamais. Ce qui ne le conduit pas à prétendre que son succès lui est indifférent. Il souhaite simplement garder sa vie d’écrivant, et un rapport respectueux avec le public. Tout ce qui est de l’ordre du sacré et de la légende ne l’intéresse pas.

L’aisance

Brassens voit arriver la manne d’argent que son succès apporte avec une certaine indifférence. Il ne s’occupe pas, et ne s’occupera jamais de ses comptes. Si quelque chose lui fait envie, il demande à Pierre, qui lui dit son désir est réalisable. Mais Brassens n’a en aucun cas le fétichisme du chiffre. Ce qui ne l’empêche pas de dépenser assez largement son argent. De façon généreuse d’abord, en récompensant tous ses amis passés de l’avoir soutenu, en apportant tout le confort moderne dans la maison de Jeanne. Sa table sera toujours ouverte à ses amis, et il donnera beaucoup, à des gens qui ne lui rendront pas forcément, et à qui il ne fera pas de reproches. Brassens achète également quelques maisons et quelques propriétés. Les Parisiennes, et les provinciales, qui serviront de lieu de vie commune pour lui et ses amis. Et s’il dit n’acheter ses voitures que pour rouler – et n’avoir aucune passion pour l’objet en lui même -, il n’en demeure pas moins fasciné par les objets sophistiqués en général et les armes à feu, qu’il achète dans des catalogues. Peu à peu, Brassens se dégage du rythme infernal de ses tournées et se ménage de grandes aires de repos. Il faut pourtant croire Brassens lorsqu’il dit à Jaques Chancel qu’il aurait fait le même métier, quand bien même il ne lui aurait pas rapporté un sou. Son comportement durant la décennie 40 en fournit la meilleure preuve : Brassens se consacre corps et âme à sa musique, sans avoir ne serais-ce que l’espérance d’un revenu futur.

Le cercle

Brassens profite de sa célébrité pour rencontrer les stars du passé dont il a entonné les chansons dans sa jeunesse. Il fait aussi la connaissance de quelques artistes – le plus souvent chanteurs comme lui -, qui entrent dans son cercle d’amitiés, et qui seront parfois célébrés peu de temps après. On peut mentionner Lino Ventura, Georges Moustaki, Guy Béart… Aux cercles de Sète et de Basdorf s’ajoute donc celui des Parisiens. Brassens prend l’habitude de les réunir à Paris, ou de les emmener en vacance dans ses résidences de campagne. Brassens aime être entouré, au même titre qu’il aime profiter d’instants de solitude chaque jour. Avec ses amis, il échange des vues, des livres. Il les emmène dans sa maison de campagne où l’on travaille à la réfection des bâtiments.

Avant sa mort, Brassens est déjà en mythe. Il est le deuxième chanteur, après Léo ferré à entrer dans la collection « poètes d’aujourd’hui ». Il doit également refuser un siège à l’Académie Française, qui lui aurait fait beaucoup d’honneur, mais que sa « dignité lui interdisait » : Brassens déteste les uniformes, sauf celui du facteur. Il est traduit dans de nombreuses langues, et symbolise déjà la France à l’étranger, aux côtés de la tour Eiffel et de la baguette. En 1976, Brassens a vendu le chiffre astronomique de 20 millions de 33 tours, record absolu dans la chanson française.

Anar de droite ou pas, on n’en finira pas, anar en or, en tout cas: “La seule révolution possible, c’est d’essayer de s’améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors.”

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