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nombrileux nihiliste - dédouaneur de démagogies

Roger Nimier – Radio 1954

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Capture d’écran 2014-11-18 à 00.43.331954. Sur les ondes de la RTF, Roger Nimier, jamais filmé, discute littérature. Il y est question de journaux intimes, de mémoires et de correspondances; du rapport que ceux-ci entretiennent avec la réalité. Après la troublante lecture du début du journal de Benjamin Constant par Roger Nimier et l’évocation de sa personnalité, la discussion dérive sur Stendhal, Casanova, ou madame de Sévigné… On retrouve le Nimier qu’on imagine: vif, mordant, cynique et brillant.

ob_a046d2_libertinageextrait à 40’00: RN : « Le libertinage n’est plus possible, puisqu’il est officiel. Au moins en ce qui concerne les grandes villes… Quand il n’y a plus de moralité, qu’il n’y a plus de barrières, il n’y a plus non plus d’assauts… Les familles se désolent beaucoup plus à présent d’avoir un fils qui ne court pas les jupons qu’un fils vertueux, il n’y a pas de question. De là à ce que ça se transmette aux filles.. cela ne saurait tarder… »

« Elle croule de rides et de graisse, mais ils la supplient d’être assez jeune pour inspirer de l’amour aux autres. Telle était notre République. Elle était dure, oui, comme le plâtre et les fards sèchés sur le visage d’une vieille maquerelle. Et pure, parce que personne, depuis longtemps, ne voulait y toucher. » Roger Nimier

 

Félicien Marceau

FM3Félicien Marceau appartient à cette période bénie de notre histoire littéraire, où les frontières entre les genres n’étaient pas encore étanches. Les auteurs les plus doués circulaient librement d’une forme à l’autre et savaient être, avec un égal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. Marceau a inventé une nouvelle formule théâtrale; la pièce écrite à la première personne. Ses pièces ont été jouées par Arletty, Jeanne Moreau, François Périer, Jean-Claude Brialy, Francis Blanche, Bernard Blier… Elles s’appelaient L’Œuf, La Bonne Soupe, L’Etouffe-Chrétien.. Elles remportèrent un succès considérable dans les années 1960.

L’individu en proie au terrorisme intellectuel d’un monde sans âme, voilà son credo. L’homme doit être un franc-tireur, prendre le maquis de la pensée courante et bâtir sa propre vérité. C’est pourquoi Marceau aime les personnages interlopes, mystérieux. Ses personnages sont en règle générale des inadaptés. Ils n’arrivent pas à entrer en communication avec leur époque. Marceau aime les contrebandiers, les voleurs, les prostituées ; ceux qui vivent une vie de roman dans un monde qui s’y prête guère. Quand on le présentait comme homme de droite, il répondait :  « Oui, le système reste mon ennemi et je ne crois pas à la société. Il y a deux révolutions à faire: la révolution des masses et la révolution individuelle, et l’une ne doit pas faire oublier l’autre. » A son avis la liberté n’existe que lorsqu’on l’a conquise, c’est à dire éprouvée. Mieux: elle n’est pas donnée à jamais, mais toujours en péril. 

L’époque a de plus en plus de mal à admettre que la littérature est une zone franche, une manière de plage ensoleillée où l’on va éviter la guerre civile et se baigner entre gens de bonne compagnie. Et puis, n’est-ce pas, quand toutes les idéologies sombrent, et elles sombrent souvent, ce qui reste au bout du compte, c’est le style. Le style, Félicien Marceau n’en manquait pas. Le style mais aussi la légèreté, l’impression de facilité dans l’art de dérouler les phrases et de raconter une histoire, c’est aussi pour cela bien plus que pour des engagements douteux, que certains écrivains sont secrètement détestés.

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Félicien Marceau était un grand vivant qui fait honte aux moribonds, à leurs pauvres et funestes rêveries. Toutes les apparences de la santé se fixent dans ses livres, une lucidité indulgente, une gravité toujours teintée d’une sorte de tendresse ironique. Il a un air désinvolte, narquois et avide pour parler de la vie; il invente presque une façon nouvelle d’être heureux; il se compose devant l’existence une attitude goguenarde et insolente.

Louis Carette, c’était son nom, est né à Cortenberg, dans le Brabant, le 16 septembre 1913. « Au commencement, écrit-il dans son autobiographie, Les Années courtes, il y eut un grand tumulte. » Ses premiers souvenirs sont des souvenirs d’épouvante : la guerre, le sac d’une ville, des incendies, des morts. « Ce n’est pas ça, l’enfance. Cela ne devrait pas être ça. C’est une aube, l’enfance, non ces clameurs, non cette peur. » Fils de fonctionnaire, il fait ses études au collège de la Sainte-Trinité à Louvain.

Deux grands principes structuraient son enseignement. Principe numéro 1 : « L’ennemi du style, c’est le cliché. Qu’est-ce que le cliché ? C’est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […]. Nous étions médusés, commente Félicien Marceau. Jusque-là nous pensions que bien écrire, c’était précisément écrire comme les autres, comme les écrivains. » Principe numéro 2 : il faut faire des comparaisons sans arrêt, « parce que, si on ne fait pas une comparaison, on ne voit pas. Or, le style, c’est faire voir ». Félicien Marceau n’oubliera jamais cette double injonction. Elle déterminera aussi bien son art littéraire que sa philosophie de la vie.

Après ses années de collège, Louis Carette entre à l’Université de Louvain. Et là ce jeune catholique fait ses premières armes dans ce qui est alors le seul quotidien universitaire au monde : L’Avant-garde. C’est son entrée en littérature, et c’est aussi, sous l’égide d’Emmanuel Mounier, son entrée en politique. Il préside la sous-section de la revue Esprit fondée à Louvain en 1933 et il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L’Avant-garde, un réquisitoire aux accents pré-sartriens contre la passion antisémite

Quand la guerre éclate, Louis Carette a vingt-sept ans et, depuis 1936, il est fonctionnaire à l’Institut national de la radiodiffusion. Mobilisé, il combat dans l’armée belge. Celle-ci est rapidement mise en déroute. Carette se replie avec son régiment en France. Après la reddition, il reprend ses activités sur le conseil de son ministre de tutelle. Mais, entretemps, l’I.N.R. a été rebaptisé Radio Bruxelles, et placé sous le contrôle direct de l’occupant. Il devient le chef de la section des actualités. En mars 1942, de retour d’un voyage en Italie, il trouve l’atmosphère alourdie. contributor_1649_195x320

S’extirpant de la glu de la camaraderie, Carette quitte donc la radio le 15 mai 1942. Il fonde sa propre maison d’édition, où il publie notamment le grand dramaturge Michel de Ghelderode, mais il ne choisit pas pour autant la voie de la Résistance. À la Libération, il apprend que la police le recherche, il fuit donc vers la France, en compagnie de sa femme, avec pour seul bien une valise et son Balzac dans l’édition de la Pléiade. En janvier 1946, il est jugé par contumace et condamné à quinze ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents émissions, a retenu cinq textes à sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restés en France, une interview d’un prisonnier de guerre revenant d’Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualité sur les ouvriers volontaires pour le Reich. Ces émissions ne sont pas neutres. Comme le dit l’historienne belge Céline Rase dans la thèse qu’elle vient de soutenir à l’université de Namur : « Les sujets sont anglés de façon à être favorables à l’occupant. » Cela ne suffit pas à faire de Carette un fanatique de la collaboration. Ainsi, en tout cas, en ont jugé le général de Gaulle qui, au vu de son dossier, lui a accordé la nationalité française en 1959 et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres qui, en 1975, a parrainé sa candidature à l’Académie française.

De la lecture d’Une ténébreuse affaire, il tira la leçon, aussitôt appliquée, que dans la mesure où ce ne sont pas des juges mais des adversaires qui siègent dans un procès politique, il est préférable de s’exiler. Ce qu’il fit à la libération de son pays, en s’installant en France. Une fois arrivé, il a voulu, avant même de reprendre la plume, tourner la page. Il s’est donc doté d’un nouveau nom pour une nouvelle naissance et ce nom n’est évidemment pas choisi au hasard : il se lit comme une promesse de gaieté et d’insouciance après les sombres temps de la politique totale. Promesse tenue pour notre bonheur dans des romans comme Les Passions partagées ou Un oiseau dans le ciel.

L-Academicien-Felicien-Marceau-est-mortComme beaucoup d’intellectuels et écrivains situés à l’extrême-droite de l’échiquier politique, les aspects plébéiens, grégaires du fascisme, ne peuvent que révolter cet esprit distingué qui rejoindra, ce n’est pas un hasard, le groupe littéraire des Hussards. Au lieu de prendre la mesure de la catastrophe européenne, un certain nombre d’écrivains talentueux, regroupés autour des revues La Table ronde ou La Parisienne, firent flèche de tout bois contre ce qu’ils vivaient comme l’arrogance insupportable des triomphateurs. Sans se laisser entamer le moins du monde par la découverte de l’ampleur des crimes nazis, ils revendiquèrent pour eux la qualité de parias, de proscrits, de persécutés et la critique du résistancialisme leur tint lieu d’inventaire. Ils reconnaissaient que l’Occupation avait été une époque pénible, mais c’étaient les excès de la Libération qui constituaient pour eux le grand traumatisme. Félicien Marceau a toujours su préserver sa singularité. Reste qu’il faisait partie de cette société littéraire qui s’était placée sans état d’âme sous le parrainage des deux superchampions de l’impénitence : Jacques Chardonne et Paul Morand.felicien-marceau-francois-perier

Félicien Marceau a commencé sa carrière en écrivant des romans : Chasseneuil (1948), Casanova ou L’Anti-Don Juan (1949), Capri petite île et Chair et cuir (1951). Mais c’est avec Bergère légère qu’il connaît son premier grand succès, en 1953. Il se réclame de Balzac, à qui il rend un hommage dans un essai, Balzac et son monde (1955). Qu’ils soient riches ou pauvres, parisiens, campagnards ou isolés sur une île italienne, les personnages de Félicien Marceau vivent en ingénus apparents dans une société jugée sans intérêt par l’auteur.

Marceau, qu’on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n’a pas usé pour nouer son intrigue de recettes éculées ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d’entretiens avec Félicien Marceau L’imagination est une science exacte, il a inventé une nouvelle formule théâtrale : la pièce écrite à la première personne. Dans L’œuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de génie de Marceau consiste à transférer sur les planches un procédé tout naturel dans le roman : c’est le romancier en lui qui élargit le champ des possibles du théâtre.

Mais si la forme varie, la pensée de l’écrivain se caractérise par la constance de son questionnement. La virtuosité chez lui va de pair avec l’opiniâtreté. « Tous mes livres, écrit-il en 1994, sont une longue offensive contre ce que dans L’œuf j’ai appelé le Système, c’est-à-dire le signalement qu’on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu’ils ont un fond de vérité mais qu’ils deviennent mensonge lorsqu’on en fait une vérité absolue. »

Pour quelqu’un qui avait reçu à peu près tous les honneurs que la République des Lettres peut offrir, il était d’un naturel modeste. Il confessait écrire lentement, et se donner «un mal de phoque pour un chapitre ou un article que n’importe qui écrirait dans le quart d’heure». Il qualifiait sa pensée de «simplette» et parlait peu. Il professait souvent: «L’époque ne respecte que les spécialistes. Cultive ton are. Ne t’aventure pas dans l’hectare.» C’était un écrivain, pas un intellectuel. A partir des années 1960, Félicien Marceau vit à Neuilly (Hauts-de-Seine), dans un hôtel particulier où les visiteurs sont accueillis par un valet en gilet rayé. Il s’insurge quand on qualifie son théâtre de vulgaire ou de cynique : « Je prends toujours les personnages au niveau le plus quotidien, parce que je crois que c’est là qu’est la force de frappe… Pour faire comprendre ce qu’on veut dire, il faut partir du plus bas », déclare alors Félicien Marceau.

Cette année-là, l’auteur reçoit le prix Goncourt pour Creezy, l’histoire d’une cover-girl tuée par son amant député. Il présente aussi une pièce, Le Babour, avec Jean-Pierre Marielle. Mais le succès au théâtre n’est plus de saison. 1968 est passé par là, changeant la société française. Cela n’empêche pas Félicien Marceau de continuer à écrire. Il livre en particulier L’Homme en question (1973), avec Bernard Blier dans le rôle d’un ministre dévoré d’ambition.
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Son roman Creezy lui vaut le Goncourt en 1969 ; en 1974, il reçoit le prix Prince Pierre de Monaco et sa course aux honneurs s’achève l’année suivante, dans un fauteuil laissé vacant par Marcel Achard, sous la plus illustre des coupoles. Cette élection n’est pas sans remuer des souvenirs. Pierre Emmanuel démissionne de l’Académie et Marceau le renvoie à son livre de souvenirs. Les Années courtes (1968), dans lequel il a fait le jour sur les engagements de sa jeunesse. Le scandale est bien vite émoussé et l’écrivain peut continuer sa vie de romancier, tenant de temps à autre une chronique au Figaro, offrant régulièrement un nouveau texte, abordant tous les genres et tous les styles, en restant cependant fidèle à ses principes: «Pour le romancier, la réalité n’est qu’un point de départ à partir de quoi il nous propose (…) une autre vie.»

Creezy et Le corps de mon ennemi ont donné deux films, eux aussi typiques des années 70. Il s’agit de La race des seigneurs de Pierre Granier-Deferre avec Delon et Sydne Rome, belle comme une couverture de Play-Boy sous Giscard. Le corps de mon ennemi est tourné avec Belmondo par Henri Verneuil sur des dialogues de Michel Audiard. C’étaient typiquement ce qu’on appelait les films du dimanche soir et il nous semble bien que c’est la première fois que nous avons vu, écrit au générique, le nom de Félicien Marceau, que c’est de cette manière, ausssi, que nous avons eu envie de lire l’écrivain qui inventait de telles histoires. Comme quoi, regarder la télé menait encore à tout en ce temps-là, même à Félicien Marceau.fm1

En 1978, il signe l’adaptation de la Trilogie de la villégiature, de Carlo Goldoni, dont Giorgio Strehler offre une mise en scène inoubliable, à l’Odéon, à Paris. Un an plus tard, L’Œuf entre au répertoire de la Comédie-Française. La pièce fait un flop, malgré la présence de Michel Duchaussoy. De même, la présence de Danielle Darrieux dans la reprise de La Bonne Soupe, toujours en 1979, n’empêche pas l’échec. Félicien Marceau retourne au roman. En 1993, La Terrasse de Lucrezia lui vaut le prix Jean Giono. En 2000, il publie L’Affiche. En 2002, L’Homme en question est repris au Théâtre de la Porte-Saint-Martin par Michel Sardou. Le chanteur n’arrive pas à relancer un auteur dont il partage les convictions.

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Cet amoureux du mot et de ses sortilèges laisse planer sur son absence l’ombre d’une œuvre riche et sarcastique, qui sut unir les fastes d’un Balzac aux irrévérences d’un La Bruyère. Comme toujours, quand une voix se tait, on est en droit de se demander si on continuera à l’entendre. La réponse n’est guère aisée. On ne s’aventurera pas beaucoup en postulant que son monumental « Monde de Balzac » défiera le temps, comme ses essais sur Casanova, fruits d’un double cousinage dû au goût du bonheur et à l’amour de l’Italie, résisteront à l’usure du temps. Pour ses romans, on, est en droit de ses demander s’ils bénéficieront de l’indulgence de la postérité. Il faudrait pour cela que l’Université, qui lui a préféré les expérimentations du Nouveau Roman, se mette à s’intéresser à lui. Et puis, il y a son théâtre, qui triompha sur le boulevard, alors qu’il méritait mieux que cela. Il fut un temps, comble de l’ironie, où on le comparaît à Brecht, en raison de son style assimilable au théâtre épique . Aujourd’hui, seuls les amateurs puisent encore dans ce répertoire. Marceau, qui se tut à l’aube du siècle dernier, y sera-t-il un jour renfloué ou est-il voué au cimetière des écrivains symptomatiques de leur temps ? La question reste entière.

 

 (Notice rédigée en 1988 par Félicien Marceau) 

Pourquoi moi? Pourquoi est-ce moi qu’on est allé chercher pour parler de Félicien Marceau? Je suis, il est vrai, de ses amis, le plus ancien. Cela laisse intacte la question: suis-je vraiment son ami? Ce qu’il peut m’horripiler parfois! Tenez, quand je le vois se donner un mal de phoque pour un chapitre ou un article que n’importe qui écrirait dans le quart d’heure.

Une justice à lui rendre pourtant: la chose imprimée, il ne reste que peu de traces de ses ahans. Le Marceau se lit sans difficulté. Parfois même avec agrément, si on en croit l’éminent critique du «Cri de la jeune fille», organe indépendant du Loiret. A mon idée, c’est surtout parce que sa pensée est simplette. Rarement chez lui de ces propos dont l’opacité est un si rassurant oreiller.

Conscient de cette infériorité intellectuelle, il parle peu. On raconte qu’un jour, congratulant Marcel Aymé à l’issue d’une de ses pièces, tout ce qu’il trouva à articuler fut: «Ah! Quelle bonne pièce!»  Ce à quoi, après un silence de trois siècles, Marcel Aymé rétorqua: «La vôtre aussi est bien», échange de vues qui les laissa d’ailleurs, tous les deux, parfaitement satisfaits. Moi, avec des gens comme ça, je frise la crise de nerfs.

Calme, sois calme, mon âme. On m’a demandé un article objectif. Genre biobibliographie. Pour la biographie de Félicien Marceau, je renvoie à ses mémoires, «Les Années courtes», où il nous narre sa vie de 1913 à 1946. Pour le reste, son trait principal est d’avoir écrit à peu près autant de romans que de pièces, plus quelques essais. Je dois énumérer? Bon, j’énumère.

Romans: «Chasseneuil», «Capri petite île», «Chair et Cuir», « ’Homme du roi», «Bergère légère», «Les Elans du cœur», «Creezy», «Le Corps de mon ennemi», «Appelez-moi Mademoiselle», «Les Passions partagées».

Pièces: «Caterina», «L’Œuf», «La Bonne Soupe», «L’Etouffe-chrétien», «Les Cailloux», «La Preuve par quatre», «Un jour j’ai rencontré la vérité», «Le Babour», «L’Ouvre-boîte», «L’Homme en question», «A nous de jouer».

Essais: «Casanova ou l’anti-Don Juan» et, encore sur Casanova (c’est une manie) «Une insolente liberté», «Le Roman de la liberté», et, plus considérable, en tout cas par le nombre de pages, un «Balzac et son monde» qui fait autorité, paraît-il (va-t-en voir), jusque dans le New Jersey.

Nouvelles: «En de secrètes noces» et «Les Belles Natures». Pour faire bon poids, ajoutons un opéra-bouffe, «Lavinia», et les quelques films tirés de ses romans ou de ses pièces.

On conviendra que tout ça ne fait pas très sérieux et quand on pense que ça a pu lui valoir des prix comme l’Interallié, le Goncourt, le Monaco, le grand prix de la Société des auteurs et enfin l’élection à l’Académie française, on se dit que, franchement… Silence, mon cœur! Apaise ton courroux. Cent fois, je lui ai dit: «L’époque ne respecte que les spécialistes. Cultive ton are. Ne t’aventure pas dans l’hectare.» Lui, il prétend que cette distinction entre les genres est une vue de professeur et que, de pièce en roman, il poursuit la même vérité, la même liberté. Pour reprendre ici une de ses répliques saisissantes d’originalité comme il en trouve une tous les trois ans: «Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd.»

Et ses sujets ! Au lieu de nous raconter les amours d’un écrivain avec l’emballeuse-chef de sa maison d’édition, péripétie qui a permis de si brillantes variations dans le roman contemporain, il s’en va chercher des patineurs de Montpellier (sic), des cover-girls, des comtesses transalpines. Il prétend que ça donne de l’air. Je me demande si sa vraie clef n’est pas dans un court divertissement, intitulé «La Carriole du père Juniet» qu’il a eu le front de publier et où on voit un boomerang poursuivant sa propriétaire depuis les Invalides jusqu’en haut de la rue La Fayette. Bref, pour exprimer le fond de ma pensée, je me demande surtout ce que vient faire cet homme-là dans ce dictionnaire.

 

http://m.ina.fr/video/I14171115/felicien-marceau-et-francis-blanche-a-propos-de-l-etouffe-chretien-video.html

citations:

« Juste assez charmantes pour qu’on aie envie d’elles. Juste assez assommantes pour qu’on puisse les quitter avec soulagement. »

Faites-vous tant d’histoires, lorsqu’on joue votre air national? Moi, je me lève. C’est mon derrière qui obéit. Mais mon esprit reste libre.

il vouait à l’exécration ce monde, ce foutu monde qui se croit libre, ce monde où, de toutes les bouches, comme une bulle, sort le mot liberté, ce monde qui s’en goberge, qui s’en pourlèche, qui s’en barbouille jusqu’aux naseaux, qui le clame dans ses cortèges, qui l’inscrit sur ses banderoles, sans voir qu’entre la liberté et lui, il y a toujours un papier qui manque, qu’entre la liberté et lui, il reste la bêtise, l’inertie, les règlements avec leurs barbelés, les lois avec leurs miradors, les cons avec leurs conneries, les choses enfin avec leur pesanteur.

La vie, à chaque instant, offre ses bifurcations. On ne les prend pas ou on n’a pas le temps ou quelqu’un vous attend.On est sur des rails.[…..]Les hommes se gargarisent de « si »: si j’avais su.[….]… Se peut-il que notre vie ne soit que cette suite de carrefours où, à chaque fois, suivant qu’on prend à gauche ou à droite, tout serait différent?…

C’est étrange, tant de choses, tant de gens, d’événements qui sombrent dans les gouffres de l’oubli. Ce qu’on n’oublie pas, ce qu’on n’oublie jamais, ce sont les gestes mesquins, les gestes sordides. Ce qui reste gravé en lettres de feu, c’est la vulgarité.. L’humiliation et l’offense. données ou subies: pareil….Le souvenir des moments où, même par la faute d’un autre, on a été le complice d’un monde immonde.

On croit qu’une vie, c’est sérieux. Une vie, ce n’est que ceci : six lettres, quatre factures et un extrait de compte.

– D’abord comment va-t-il ?
– Il va très bien.
– Il est heureux ?
– Il est libre.
– C’est différent ?
– C’est l’étage au-dessus.

J’étais entré au ministère aussi… Un autre univers. Qui me plaisait. Parce que, dans les ministères, le travail, je ne dis pas qu’il ne sert à rien, non, non, il sert mais au moins on ne voit pas à quoi. Ça rassure.

http://www.regietheatrale.com/index/index/thematiques/auteurs/marceau/felicien-marceau-extrait-de-l%27oeuf.html

“Ni dieu ni maître” : Une Histoire de l’anarchisme sur Arte

Le réalisateur Tancrède Ramonet a imaginé une ambitieuse fresque documentaire sur le mouvement anarchiste à travers le monde en deux épisodes diffusés mardi 11 avril sur Arte. Aucune mention d’une branche droitiste n’est bien entendu évoquée. Le contraire eut été surprenant. Reconnaissons lui une écriture dense, une histoire bien digérée, des archives jusqu’alors inconnues.. Bref une réalisation assez convaincante, qui malgré quelques sabots simplificateurs, a le mérite de venir enfin combler un assourdissant silence audiovisuel, et de rétablir certaines vérités oubliées.

Que reste-t-il de ce mouvement composite ? Qui en sont les héritiers et les promoteurs ? Le réalisateur Tancrède Ramonet a son idée : « Dans l’histoire récente, ceux qu’on a appelés les anarchistes de droite ont dénaturé le mouvement. Alors, depuis les années 1990, on voit émerger des groupuscules qui cherchent à se défaire de l’étiquette anarchiste et avancent masqués. » Et de citer le sous-commandant Marcos, leader cagoulé des zapatistes mexicains ; les mystérieux membres du Comité invisible, auteurs en 2007 de l’ouvrage L’Insurrection qui vient ; ou encore le collectif d’internautes hackers Anonymous. Il a aussi choisi d’ouvrir son film sur des images des black blocs, ces silhouettes tout de noir vêtues et masquées qui, hostiles aux institutions, cassent des vitrines de banque en fin de manifestation.

NB: On n’est pas certain de comprendre la pertinence de pareils rapprochements.. ni-dieu-ni-maitre-la-foisonnante-histoire-de-l-anarchisme-sur-arte,M437658.jpg

 

A.D.G

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« Facho pour faire chier », Alain Fournier, alias A.D.G. tordit généreusement l’époque et ses prophètes en s’autorisant de joyeux franchissements de ligne. Son énergie, son goût des intrigues haletantes et des coups tordus, son écriture poétique en ont fait une éminente figure du polar. Cet enfant de Balzac par la Loire, de Céline par la verve et de Simonin par la langue, était provocateur par principe et anar par tempérament. Un mélange de trivialité, d’allégresse argotique et de nostalgie canaille. Cet héritier de quelques siècles de gouaille frondeuse, a planté dans la panse d’une république peu recommandable les banderilles les plus jubilatoires de l’anarchisme de droite. 

A.D.G ce fut surtout un style : une avalanche de trouvailles argotiques, de calembours et de néologismes, de personnages libres et truculents, d’antihéros et de pieds nickelés. La parodie n’est jamais loin et bouscule les codes habituels du polar. «J’ai fait tous mes polars en vingt ou trente jours. En général, je livre ma première frappe, sans hésitation, sans remords.» A.D.G. aima jouer à l’emmerdeur, une discipline dans laquelle il a excellé pendant près de 57 ans.

ADG n’était pas du genre à donner des gages. Il est même probable qu’il se faisait un devoir et sans doute aussi un plaisir d’agir en faisant l’inverse : provocation et esprit de contradiction, goût prononcé pour la liberté, ce genre de penchant ainsi qu’un amour de la patrie lui firent porter l’arme à droite. Parallèlement à sa carrière d’auteur de polars, il joua au journaliste, de pigiste à Réveil socialiste jusqu’à secrétaire général de Rivarol en passant par grand reporter et chroniqueur à Minute. Dans un milieu et un pays corsetée par le gauchisme culturel, sa trajectoire n’a pas fini d’agacer.

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ADG_enfantAlain Fournier naît le 19 décembre 1947 à Tours, et fréquente le collège jusqu’au brevet. Ses parents, monsieur et madame Fournier, eurent la pétillante idée de le prénommer Alain. Pour un type qui veut faire des livres et qui a vécu la lecture du Grand Meaulnes comme une péripétie scolaire douloureuse, le coup est rude. C’est ainsi qu’il choisit les initiales A.D.G., diminutif d’un de ses pseudonymes, Alain Dreux Galloux, avec lequel il signe des oeuvres de jeunesse. Autodidacte, il est tour à tour employé de banque, bouquiniste à Blois, puis brocanteur. Il donne des spectacles avec le groupe « la jeune force poétique française » de Micberth.

A.D.G.--Alain-Dreux-Gallou--1« Je viens d’une famille de gauche, très très modeste. Mon père était ouvrier municipal, aux cuisines de Tours. Toute ma famille était de gauche. Mon grand-père dont je parle dans « Pour venger Pépère » était communiste mais aussi tailleur de pierre. Il était communiste par sentimentalité. Mais j’ai eu une réaction assez tôt. C’est pour ça que je suis parti en école militaire, en entrant en sixième aux enfants de troupe à l’école militaire d’Autun. Comme ça n’a pas bien marché, ils m’ont viré. J’ai été muté à Aix-en-Provence et, là, j’ai été viré directement. C’est vrai que c’était l’époque de l’Algérie et que ce que devenait l’armée ne me plaisait pas beaucoup. Mais, à partir de ce moment-là, on peut dire que j’étais engagé à droite. Après quoi c’est la littérature… C’est Céline qui m’a emmené vers Rebatet qui m’a conduit vers Maurras… En plus, à cette époque-là, j’étais bouquiniste et je lisais toute la journée. J’ai trouvé tellement plus d’élégance, plus de rires et plus de gaieté à droite qu’à gauche. »

adg-lautnerRoger Giroux, traducteur de Lawrence Durrell, le découvre avec la Divine Surprise en 1971. En 1972, il publie une chronique berrichonne, La Nuit des grands chiens malades, portée au cinéma par Georges Lautner sous le titre Quelques messieurs trop tranquilles, où l’on voit une communauté hippie s’installer dans un petit village et s’opposer à une bande de truands en s’alliant aux paysans du coin.

Il enchaîne avec Cradoque’s Band, hommage célinien comme son titre l’indique, Je suis un roman noir, La marche truque, puis ses hilarantes chroniques berrichonnes, la Nuit des grands chiens malades et Berry Story. Dans ses romans, il se garde bien, à l’inverse des autres auteurs de la Série noire, de faire l’éloge du milieu des truands qu’il juge constitué « de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs comme Auguste Le Breton et José Giovanni leur ont créée ».

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Une quinzaine de romans qui l’installent dans le paysage des années 70 et 80, avec Jean-Patrick Manchette, comme l’un des jeunes carnassiers qui mixent critique sociale virulente et sens narratif hors du commun. Pourtant, alors que tous les autres sont issus de l’héritage de l’ultragauche de 68, lui se prétend un réac pur et dur. adg_30ans

« C’était encore notre manie de jouer les Hussards : entre l’élitisme et l’éthylisme, plus très jeunes gens de trente-cinq ans, nous avions choisi le cynisme morbide de ceux qui sont condamnés par la massification. Vilain mot qui commence comme massicot et finit comme dissection mais bref, nous étions de droite rien que pour emmerder le monde qui d’ailleurs s’en fichait. »

Son rôle de vilain petit canard atteint son point d’orgue lors d’un homérique Droit de réponse, l’émission de Michel Polac. «En qualité de chroniqueur de Minute, j’étais venu témoigner, sincèrement, de mon regret de voir Charlie Hebdo disparaître. Surtout, on était tous bien chargés et, après quelques minutes, j’ai mis des gifles à Siné qui m’insultait et j’ai été expulsé du plateau. Choron, qui en tenait une bonne aussi, a protesté parce qu’il trouvait cela injuste. Il a été expulsé aussi et nous nous sommes retrouvés au pied de la Maison de la radio pour une biture mémorable.»

tourmontlheryReporter à Minute, secrétaire général de rédaction du Rivarol, ami intime de Le Pen et abonné aux fêtes Bleu-Blanc-Rouge, ADG avait cessé d’être fréquentable au début des années 80. Dans ces années, le trublion se fatigue. Après s’être fâché, un gag récurrent chez lui, avec une partie de la rédaction de Minute, il s’installe en Nouvelle-Calédonie. «C’était le Far West avec les cow-boys, les Indiens et même le 7e de cavalerie.» La rencontre avec sa future épouse n’est pas totalement étrangère à son nouveau cantonnement près de Nouméa. «Et puis ça a pété…» Il abandonne la rédaction du second tome du Grand Sud, saga de la Nouvelle-Calédonie commandée par Louis Nucéra, alors directeur de collection chez Lattès, pour écrire trois polars ­ pas très bons, de son propre aveu ­ et pour créer un hebdo anti-indépendantiste qui lui vaudra une flopée d’ennemis, une nuit mouvementée de garde à vue et l’oubli dans un sinistre suicide littéraire. «Je suis revenu à Paris en 1991, après mon divorce, totalement dépressif. Ensuite, on m’a diagnostiqué un crabe aux poumons. J’ai souvent entendu que le cancer était une maladie longue et douloureuse. C’est surtout une maladie très chiante.» A sa mort en 2003, on vit rapidement fleurir l’épithète facho dans les nécrologies.

« Ma posture (d’extrême-droite, ndlr) est peut-être esthétique, mais cela fait partie du rôle de l’écrivain d’être à contre-courant. En tout cas, en tant que journaliste, je n’écrirais jamais un article révisionniste, antisémite ou raciste ».

En parallèle à sa carrière d’écrivain, il a exercé le métier de journaliste pour la presse socialiste, gaulliste et anarchiste de droite :

1968 : rédacteur en chef de Révolution 70  ;

•de 1972 à 1973 : chroniqueur à Actual-Hebdo ;

Enfin pour la presse dite d’extrême droite où il fut successivement :

•de 1974 à 1981 : journaliste puis grand reporter pour l’hebdomadaire Minute ;

•au cours des années 1980 : fondateur de Combat calédonien, hebdomadaire anti-indépendantiste en Nouvelle-Calédonie, où il aura vécu de 1981 à 1991. Sa participation, durant un an, à cette aventure de presse vaudra à A.D.G. un certain nombre d’amendes et de condamnations, A.D.G. finissant par déclarer forfait, tandis qu’Edgard Pisani, cible favorite de l’hebdomadaire, sortit lui aussi quelque peu « éreinté » de cette période ;

•de 1991 à 1994 : chroniqueur à Minute ;

•depuis 1994 : membre de la rédaction de l’hebdomadaire Rivarol, dont il deviendra secrétaire général en 1998, et pour lequel il travaillait encore un an avant sa disparition, jusqu’à ce que l’aggravation de sa maladie ne le contraigne à s’éloigner.

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« Ça a commencé comme ça », dit Bardamu au début du « Voyage au bout de la nuit » et précisément, c’est par Louis-Ferdinand Céline que je suis arrivé à la droite nationale. Non pas que j’étais de gauche puisque, contre le sentiment de ma famille qui l’était, je voulais devenir officier et que la politique gaullienne concernant l’Algérie française m’avait passablement dégoûté de cet état, mais parce que j’étais assez indifférent. La découverte du chef-d’œuvre du bon docteur Destouches changea tout cela et je n’eus de cesse d’avoir tout lu. Étant bouquiniste et lisant mon fonds davantage que le vendant, je n’eus pas de peine à assouvir mes faims de lecteur et la découverte des pamphlets me secoua rudement au point que j’écrivis pendant longtemps avec des petits points mais, je le crains, sans le génie dévastateur de Meudon. Ma période célinienne.

La réaction redressa la tête et se mit en chaîne pour me donner « Les décombres » de Rebatet. Qui parlait de Maurras. Que je lus. Qui m’envoya Bainville et me renvoya vers Léon Daudet . Dès lors, j’étais pris dans l’engrenage et si le journalisme mène à tout, en ce qui me concerne, ce fut la littérature qui me mena vers le journalisme de combat. Mais d’autres lectures déterminèrent aussi mon choix de vie : celle des fabuleuses « Série Noire » du très grand Albert Simonin qui me prouvèrent qu’on pouvait écrire des « polars » (ce vilain terme n’existait alors pas) sans déchoir, et qui firent que c’est à la Série Noire que j’envoyais mon premier manuscrit. Tous les ans, je relis « Touchez pas au grisbi », « Grisbi or not grisbi », « Une balle dans le canon » et autres romans noirs de celui qui fut mon maître d’écriture et dont le dernier livre, « Confessions d’un enfant de la Chapelle » m’émeut toujours autant.Mes choix de lecture étaient bien souvent d’ordre politique ou, plus exactement, de réaction. Jean Bourdier, avec qui j’ai longtemps travaillé, guida mes choix qui allèrent de la découverte des « Hussards » (ah, « Un singe en hiver » et « Monsieur Jadis » de Blondin – mais surtout « L’Europe buissonnière » – ah, Jacques Laurent pour « Les bêtises » mais surtout pour « Les corps tranquilles » qui est un monument du XXe siècle et un « livre-tuteur », c’est-à-dire une de ces œuvres que chaque écrivain lit et relit pendant qu’il écrit car il s’y trouve conforté et enrichi), à celle de la découverte des humoristes anglo-saxons tels que Wodehouse, Saki et Evelyn Waugh pour qui j’ai une tendresse toute particulière à cause de son roman « Scoop ». Je reviens à Cécil Saint-Laurent qui est, on le sait, le double léger de Jacques Laurent parce que je crois que lui aussi a conditionné mon écriture : c’est en pensant fortement à lui (et en particulier au remarquable « Hortense 14-18 » où l’auteur se livre à un époustouflant pastiche de Proust) que j’ai entamé la rédaction du « Grand Sud » où passent aussi les quatre ombres pugnaces des « Trois mousquetaires », qui m’est un livre de chevet. J’ai moins de goût pour « Caroline Chérie », mais une bonne affection pour sa « Communarde ».Sorti de ma période célinienne dont, avec le temps, je m’étais rendu compte qu’il n’était qu’un génial mécano des Lettres mais qu’il n’avait en définitive pas grand-chose à dire, je sentais bien que j’avais besoin d’un papa de remplacement : ce fut Vladimir Nabokov dont, comme tout adolescent, j’avais lu « Lolita » en espérant y trouver des scènes graveleuses et que je repris plus tard pour découvrir qu’il s’agissait en fait d’une étonnante quête du Graal en même temps qu’un très malicieux voyage initiatique. Mais ce fut avec « Ada » que je compris que j’avais trouvé mon Maître. Dans ce gros roman fascinant, Nabokov, aristocrate slave d’un élitisme farouche, se donne le luxe d’écrire cinquante pages d’entrée propres – il l’avoue au détour d’une phrase – à décourager les imbéciles d’y entrer. Puis, se frottant les mains de jubilation, Nabokov nous annonce que maintenant que nous sommes entre nous, on va pouvoir y aller. C’est d’une insolence et d’un courage inouïs.Là aussi, comme pour Céline, j’ai TOUT lu de Nabokov, mais à la différence du premier, dont j’ai revendu les œuvres complètes (dont quelques belles éditions originales) et toutes les études parues sur lui afin de payer mon voyage en Nouvelle-Calédonie (par la même occasion, j’avais aussi fourgué les quelque 1 500 volumes de la Série Noire qui s’empoussiéraient dans mon appartement parisien), j’ai gardé mes Nabokov que je relis chaque année.Dans cette bibliothèque dispersée entre mes cantines tourangelles et calédoniennes, on trouve encore Jacques Perret, où tout m’est bonheur, depuis les romans « autobiographiques » comme « Le Caporal épinglé » et « Bande à part », jusqu’à ses récits marins où ses feux follets – qui ne font pas d’artifice – de style font merveille et qui me touchent encore davantage depuis que je vis sur une île entourée de bateaux.

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Mes arches de Noé
Une île ? Mais bon sang, j’allais oublier « Robinson Crusoë » et « L’Ile au trésor » et « Mes arches de Noé » de Michel Déon dont « Les Poneys sauvages » et « Je ne veux jamais l’oublier » ne me quittent jamais. Bateaux ? « Trois hommes dans un bateau » de Jérôme K. Jérôme, « Un capitaine de 15 ans », « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne.C’est comme Dickens que j’allais passer sous silence, alors que « Mr. Pickwick » me comble toujours d’aise et Vialatte qui me fait rire aux larmes (je viens de lire « Eloge du homard et autres insectes utiles ») et Marcel Pagnol dont la trilogie de souvenirs est un perpétuel délice.On voit par là que ma bibliothèque n’est pas un sinistre Panthéon, mais je crains bien d’être perdu de réputation si j’avoue que la bande dessinée occupe aussi pas mal de mes cantines. Tout ce qu’a fait Goscinny est gardé, mais Gotlib et Lauzier – mais aussi mon vieux camarade De Beketch.Et ce n’est pas par copinage – bien que je ne mette aucune connotation péjorative à cette expression, s’ils sont mes amis, c’est parce que j’aime ce qu’ils font et ce qu’ils sont, c’est parce qu’ils sont mes amis – qu’après Serge, je citerai Jean Bourdier avec son hilarant « A la mer comme à la mer », sa « citadelle du désert » qui, quoique d’une érudition un peu légère , tient bien la route, Pierre Durand pour son étude érudite sur Louise Michel, Alain Sanders pour « Mémoires d’un indifférent », Alphonse Boudard pour presque tout, et que j’ai une pensée émue pour Michel Audiard dont « La mort du petit cheval » et « répète un peu ce que tu viens de dire » ont prouvé qu’ils étaient parmi les meilleurs. J’aime aussi passionnément Jean Raspail pour toute son œuvre présente, passée et à venir.J’en oublie certainement parce que je suis coutumier du « bovarysme littéraire » (par exemple Geneviève Dormann), mais je dois refermer mes cantines de livres en espérant pouvoir bientôt les remettre sur mes rayons. Sous mes latitudes antipodistes, ce seront toujours des rayons de soleil…
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Citations: Fais chiant si tu veux, mais fais court !

Chez les pauvres d’aujourd’hui, c’est comme chez les pauvres d’antan ; autrefois, on faisait entrer la vache et le cheval dans la maison, maintenant, on y met le vélo ou la moto. Ça sent moins bon et c’est moins chaleureux mais c’est une coutume heureusement renouvelée et Dieu sait que nous avons besoin de toutes les coutumes.

Il y a des moments où l’on ne distingue plus très bien le moment de l’écriture et celui de la vérité. Tous deux sont certainement des étapes.

Quand je serai dictateur, j’interdirai la poésie, permettrai aux gens de roter en sortant de table et imposerai qu’on ôte son chapeau pour parler des rois fainéants.

Je suis un assassin, madame, dis-je avec urbanité. Le plus grand des assassins ; je tue le temps…

Dans le temps on naissait truand, maintenant c’est plus de la fatalité, c’est de la vocation. D’où les couenneries maousses, les retours de manivelles, les quiproquos…

Au physique, Machin ne fait pas sain : le visage bouffi et bouffé par les verres, l’œil humide comme un cul de bouteille, tout en lui évoque la boisson, librement acceptée et joyeusement assumée. Au moral, c’est pire. Droit ainsi qu’un tire-bouchon, parfaitement indifférent au siècle et à tout ce qu’il véhicule, sereinement oublieux des convenances et béatement installé dans une intempérance où la nonchalance le dispute à la paresse, il est nonobstant le meilleur des hommes et « coule » comme une gorgée de Turquant.

Personnellement, je suis plutôt ravi quand un sportif se casse quelque chose ; il y a tellement d’activités plus saines, comme boire, fumer, jouer au poker, etc.

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Il y a 40 ans, Dominique de Roux

Gabriel Matzneff rend hommage à Dominique de Roux, éditeur et écrivain devenu culte, mort il y a tout juste quarante ans à l’âge de 41 ans.

L'écrivain Dominique de Roux a fondé en 1975 les Cahiers de l'Herne.

André Fraigneau

livres_auteuron213Jacques Laurent avait prophétisé juste: « Fraigneau est un menu. Le menu non d’une génération, mais de deux, surement de trois s’il y a une tradition secrète ». Bien qu’obstinément méconnu, il semble insubmersible. L’indifférence des uns fait le bonheur des autres: Fraigneau, on l’aime en secret. Sans que l’on s’en étonne, la postérité ne retient de lui que deux faits somme toute assez superficiels :  Yourcenar qui en fut éprise et l’ombre de la collaboration.  Modérément démocrate pour mieux être intensément démophile, il participera au tragi-pathétique voyage des intellectuels à Weimar en octobre 1941. Mais Fraigneau fut surtout le parangon de quelques gardiens de civilisation qui organisèrent l’offensive anti-Sartre. S’il ne fut jamais chef d’une école, il exerça une profonde influence sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, ballotté dignement entre dandysme et jansénisme. 

Le sort de ce «peintre du tragique» aurait été sans doute plus «heureux» s’il avait eu la bonne idée de rejoindre le groupe surréaliste, au lieu de «rouler vers l’inconnu» en solitaire. Latiniste distingué et helléniste érudit, il fut tout à la fois romancier, portraitiste, chroniqueur, essayiste et éditeur. Fidèle à l’idéal de clarté des classiques, il est plaisant sans artifice, élégant sans emphase, profond sans la vanité des profondeurs. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». Sa plume retient entre les lignes un mode d’emploi de l’existence qui incite à la gentillesse sans cesser d’être un appel à la grandeur. Fraigneau vagabonde hors des sentiers battus, sans consulter les guides des circuits balisés et nous apprend ces mots clés qui vous ouvrent certaines portes, et vous permettent d’en fermer d’autres. Son nom se transmet comme un mot de passe, son oeuvre faisant office de sésame. Attention: « on ne fréquente pas impunément ces lieux où de simples mortels donnaient rendez-vous à la Divinité »

Les textes de Fraigneau révèlent une acuité du regard qui doit autant à celle du reporter des années cinglantes qu’à celle de la méthode La Bruyère, c’est-à-dire un réalisme de l’essentiel: « L’amitié stellaire débute toujours comme une rencontre dans la rue entre deux fumeurs, par une demande ou une proposition de feu. » Roger Nimier l’avait saisi au vol « Homme à mettre un index sur sa narine et s’écrier: « Sublime ! « , il nous a donné des leçons d’admiration. La Grèce qu’il a déshabillée de ses statues, Venise sans la lagune, Barrès sans tambour ni trompette, mil neuf cent vingt-cinq qu’il a presque inventé, les peintres, la musique, ses amis, il n’a pas cessé pour sa part d’entretenir l’univers en état de noblesse et de drôlerie.. Nous ne parlons pas, il faut le reconnaitre d’un agneau. Tout un jeu de fléchettes à la main, un oeil fixé sur la beauté mobile des siècles, l’autre sur l’ennui (pour le punir), coiffé d’une casquette, les pieds dans les espadrilles de danseur, sous les pieds: la terre si l’on veut, ou une planète similaire, voici donc André Fraigneau ». 

(Merci à Christopher Gérard)

728836Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.AVT_Andre-Fraigneau_433

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques même s’il a dès 1937 publié des textes antisémites), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

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Nonchalant à l’égard des contingences matérielles de la vie, abandonné pendant les années de plomb du résistantialisme; il fut redécouvert par les « Hussards » qui lui dédièrent peu ou prou leurs premiers romans. Ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes. Garder l’allure, le rythme et le style. Etre généreux en amitié. Son credo.
Ses lecteurs représentent donc jusqu’à trois générations qui se succèdent depuis 1930, au fil des rééditions. Professeur de littérature idéal, il accueillait volontiers ses « élèves » à la Rhumerie martiniquaise : « Nous nous retrouvions là, chacun apportant son dernier chapitre. Antoine Blondin écrivait L’Europe buissonnière, Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, et moi L’Amour vagabond. » Ou, plus souvent, dans son antre de la rue Saint-Romain. Assis, ou allongé sur son lit, dans la demi-pénombre de sa chambre-salon, aux volets toujours clos, fumant cigarette sur cigarette. Bertrand Galimard Flavigny sera l’un de ces élus avec qui il enregistrera cinq émissions souvenirs, retranscrites dans le livre que lui consacrent les Editions Séguier.

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Décédé en 1991, il repose dans le columbarium du père Lachaise, case 22 068. Il existe une Association des amis d’André Fraigneau, fondée en 1993 par Michel Mourlet.

Chronique de Pol Vandromme:

« Le chroniqueur qui fait briller sur les pages des hebdomadaires et des revues les éclairs de ses illuminations se nourrit chez André Fraigneau au romanesque qui transfigure les récits de Guillaume Francoeur. Le journalisme est ainsi le journal d’une oeuvre, fragments d’appui et de confirmation. La littérature spontanée, écrite au jour le jour et en hâte, se révèle aussi élaborée que la littérature longtemps mûrie et bonifiée par des soins continus. De même, et par voie de conséquence, ce qui a été remis sans relâche sur le métier jaillit de la même source qui répand la vivacité de son eau claire sur les pages improvisées à la fortune des jours infortunés. Fraigneau ne gaspille rien, il gagne sa vie sans perdre son art, tel qu’en lui-même dans les salles de rédaction comme dans sa « grotte », dans l’éphémère comme dans la durée. Le journaliste ne change ni de quête, ni de manière ; il accompagne l’écrivain, le commente à la dérobée, le pastichant presque ; il se sert de l’actualité pour desservir le snobisme et pour ramener la mode à Guillaume Francœur.

… Ce Parisien-là n’accorde aucune audience au parisianisme, cette laideur fardée, cette complaisance à ce qui se porte sans importer. Tout lui interdit de flatter la bassesse attifée par l’inculture mondaine : écrivain proscrit par la confraternité germanopratine, refusant de penser par slogans, révulsé par les tournures jargonnantes et le patois bas-allemand de la philosophie en vogue, résolu à accueillir « la splendeur définitive de ce qui est éternel », à joindre « dans une harmonie sans défaut la beauté grecque au sentiment chrétien » et à découvrir « un aventurier qui négligerait le profit pour le geste, la haine pour le rire, la vulgarité pour la grâce, l’égoïsme pour l’amitié».

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Sartre et Camus triomphent dans les lettres et sur la scène, prophètes de la loi nouvelle. La révolte se proclame la première des obligations civiques, l’académie Goncourt ceint de lauriers la tête dure et la prose flasque de la mère Triolet, les idées générales lestent de plomb vil l’intelligence que l’idéologie a pétrifiée, Retz passe pour un comploteur de la bande noire, les lendemains chantent le goulag dans les éditoriaux de L’Humanité stalinienne, un ennui tyrannique désertifie la terre promise.

Tel est l’esprit du temps, ses consignes comminatoires, son espérance messianique. Fraigneau vagabonde hors des sentiers battus, sans consulter les guides des circuits balisés, ignorant les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. Lui parle d’Achard et de Roussin, d’Arletty, de Pitoëff et de Damia, de Blondin et de Déon, de Moal et de Mourlet, bannit les adjectifs stéréotypés comme « significatif » et « culturel », fréquente le salon de Marie-Laure de Noailles, présente ses hommages respectueux à la sublime Louise de Vilmorin, détaille les fioritures de la porcelaine limousine, s’émerveille de l’invention ouvragée des orfèvres, des joailliers, des tapissiers de haute lisse. Ainsi la vie ennoblie est-elle une chose de beauté indestructible. La beauté, ce passeport pour l’éternité bienheureuse.

En 1950, Fraigneau séjourne toujours dans sa résidence littéraire de 1925, Parisien du Paris de Diaghilev, de Satie et de Cocteau, des Mariés de la tour Eiffel au Bal du comte d’Orgel ou en goguette au Boeuf sur le toit. La modernité se récrie, abasourdie : c’est un barbon, en retard d’un quart de siècle sur la mode d’aujourd’hui. Les hussards, qu’il traite en camarades et qui le regardent comme un maître, s’apprêtent à répliquer à la contre-vérité dénigrante : il y a erreur sur la personne ; c’est un jeune homme sans ride, en avance d’un quart de siècle sur la mode à venir. « À l’époque de l’avion, il est plus agréable de circuler en canot, lentement. On voit mieux, on vit mieux. » C’est la consolation suprême du réactionnaire.

Fraigneau ne polémique pas, sauf entre les lignes de ses textes d’incantation. Il invente une forme d’indifférence tranquille à la morosité ambiante. Non pas passionnée comme elle le sera chez Nimier. Non pas même, comme elle l’est déjà chez Chardonne, nostalgique à mots couverts. Ni le baroud d’un mousquetaire du roi, ni la sagesse désenchantée d’un ci-devant; l’allure d’un en-dehors, assuré de vaincre le Temps et lové dans le cristal de sa bulle, son éden séraphique. Avec lui, dans la lumière du premier matin du monde que le don d’enfance réconforte, la gaieté ragaillardit les phrases, et l’ancienne version civilisée du bonheur redevient la plus française des idées neuves.

Le second recueil, celui de l’écrivain voyageur, comme le premier, celui du Parisien de Paris, porte, des quartiers proches aux horizons lointains, l’écho de la voix de Francœur. On n’est pas dépaysé en les lisant d’affilée : le même canton de connaissance, le même registre, le même savoir-vivre avec le même savoir-écrire. L’un et l’autre, aussi bien, mettent en exergue la définition stendhalienne du romancier : un homme qui se promène un miroir à la main. Le miroir de Fraigneau renvoie le visage de sa prédilection et de sa familiarité, fil rouge tendu sur les chemins buissonniers du conte. On ne quitte jamais le livre fondateur, on y revient sans cesse. « Le journal de voyage (même quand il n’est pas, et surtout quand il n’est pas, un journal intime), c’est le roman d’un romancier. »

Fraigneau n’a qu’une boussole dans sa besace : l’instinct du voyageur. Il se fie à ce que lui indique cet instrument de découverte, de mesure et de contrôle du plaisir. Rien ne s’enseigne, ni ne s’édicte par décret. La raison, canne blanche du regard infirme, n’explique pas la magie, maîtresse du songe, éveilleuse des hasards propices, bâton de jeunesse de « la cécité clairvoyante des somnambules ». Un état d’âme, non un état d’esprit, conduit le voyageur vers la surprise miraculeuse, fait naître en lui le plus précieux des réflexes – l’étonnement, l’étonnement créateur du surréel – lui permet d’entrer « en communication directe avec l’invisible, le Féerique, l’Infini ».

L’art aristocratique de Fraigneau n’est jamais d’un père noble. Il est modérément démocrate pour mieux être intensément démophile. À Bruxelles, par exemple, le voyageur ne va pas d’emblée vers le théâtre de pierre et la fabuleuse architecture chantournée de la Grand-Place – ce sera le terme et l’apothéose de sa promenade – mais vers les lieux sans prestige où la rumeur autochtone s’épanche et bourdonne : la profusion des estaminets, la farandole des guéridons, la baguenaude des venelles, les bouffées d’odeurs de cuisine, la déambulation vibrante de la kermesse de plein air. Il juge d’abord la ville sur ses rues, sur la gaieté de son peuple (si cette gaieté est communicative, il a partie gagnée). « Bruxellois d’humeur », « évitant le pédantisme du tourisme rationnel », il retrouve, dans le septentrion des brumes et des pluies, l’exubérance ensoleillée des cités méditerranéennes de son adolescence. Pareillement, il aborde Venise dans le souvenir de son carnaval et de la commedia dell’arte. Avant de se rendre dans les musées « où le présent s’efface et nous entraîne vers le passé », il se mêle à la vie quotidienne dans le naturel de ses habitudes, étrangère aux représentations des petits-bourgeois parvenus et à l’esclavage de la fourmilière. Le roi dans ses conseils, le peuple dans ses états, chacun à sa place et à chacun son rôle, c’est la devise de la monarchie de Fraigneau qui, d’un même mouvement, récuse le despotisme, fût-il éclairé, la confusion chaotique de l’anarchie, la démocratie xénophobe.

La France n’a pas le monopole des passeurs de lumière et des allumeurs d’étoiles. La félicité terrestre entretient d’autres parcs, bâtit d’autres palais sur le marécage, atteint d’autres points d’achèvement, fixe d’autres points de mire ; Versailles et Schönbrunn, Watteau et Vermeer, Fauré et Mozart, la perfection conciliatrice, l’accolade de l’exigence à la tendresse. l’Italie descend l’Escaut, Paris essaime jusqu’en Amérique, le Rhin s’égare dans les tréfonds de l’Auvergne, selon Vialatte. Fraigneau le sait en cosmopolite sans laxisme racoleur, en Français d’avant la frénésie nationalitaire, en esthète sans oeillère. L’Europe, cet archipel ; chaque île a son trésor enfoui dans la terre ancestrale.

La barque du voyageur fait le tour des îles, établit entre elles des relais et des correspondances, multiplie les escales de l’admiration, détecte en orpailleur, rassemble les trésors épars. L’enfance baudelairienne des amoureux de cartes et d’estampes salue l’adolescence rimbaldienne obsédée par la marée des saisons et la fragilité des châteaux de sable. La beauté des choses -alliance du « dessin et de la couleur, de la rigueur et de la grâce », de l’énergie qui hausse et de l’élégance qui embellit, de l’élan de la grandeur et du goût du bonheur – doit la part inestimable de son prix à la précarité des choses de beauté. Le regard du voyageur se voile d’une mélancolie pudique, encourage le magicien itinérant à composer « un paysage figuré sur un paysage réel ». Plus proche de Nerval que de Barrès, de la poésie chimérique du voyant que du maniérisme somptueux d’un virtuose au lyrisme pommadé, Fraigneau irrigue l’intelligence de l’ardeur de son âme sensible, empêche la vie de se dessécher, la rend euphorique pour qu’elle puisse visiter convenablement le musée imaginaire du patrimoine.

On éprouve le charme sans fadeur et sans scorie – absolu, définitif – de son art visuel qui décrit comme on évoque, évoque comme on s’extasie quand on a le feu aux joues et la tête en fête. Impossible de mieux écrire sur le chevalet des peintres et la partition des musiciens, de se répéter en renouvelant la rutilance de sa palette et la ferveur de son chant, de mieux sacraliser ce que le monde moderne laïcise et de consacrer ce qu’il dévalue, en installant la littérature au sanctuaire de l’office liturgique. S’avoue le secret des coeurs simples et des âmes droites, avec en prime le mode d’emploi du talent de Francoeur : « La frivolité est un attribut indispensable aux civilisations. Elle sert de prétexte à leur naissance ; elle demeure un moteur puissant pendant leur durée ; elle témoigne en leur faveur après leur mort. »

Pol Vandromme.

Chardonne dira de lui « Fraigneau a la meilleure plume aujourd’hui dans le style sec et brillant, le style qui a de l’esprit et qui fait sourire de bonheur. »

« Les Français voyagent peu, voyagent mal, mais ce sont les seuls voyageurs qui savent voir. »

« Le vin glacé exaspérait cette fraternité secrète. Un pays qui n’existait pas sur les cartes et non plus dans les livres d’histoire se dessinait autour des buveurs. Il n’était pas besoin de langage. »

« La frivolité est un attribut indispensable aux civilisations. Elle sert de prétexte à leur naissance ; elle demeure un moteur puissant pendant leur durée ; elle témoigne en leur faveur après leur mort. »

« La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. »

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… »C’est le tragique du coeur actuel. L’amitié est l’aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C’est la grandeur de ces couples de l’avoir tentée. L’amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l’extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu’on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu’on s’est arraché soi-même à l’emprise de la calomnie qui comme une force d’envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c’est au principe de l’union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L’amitié est impossible dans le siècle comme l’amour, parce que comme l’amour et plus que lui c’est un sentiment désintéressé. Chacun s’efface : c’est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu’on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l’amitié est de tout donner à qui l’on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l’effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l’amour, et la défaite par la trahison à l’intérieur, comme une fois tout organisé pour l’exécution de l’œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine. »
[ailleurs…] Amitié – Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd’hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu’un ami souffre, c’esr comme si j’avais le doigt pris dans une porte.

L’amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l’un dans l’autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s’établissant. Mais s’ils n’avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n’auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l’amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926).
extraits de « Papiers oubliés dans l’habit » Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.

Extrait d’une des « cartes-préfaces » de 1956  qui accompagnent la parution de « l’Amour vagabond »…Elles sont signées Blondin, Déon, Laurent, Nimier.

« André Fraigneau est entré dans notre vie à la manière d’un diable. Il a jailli d’une botte et nous avons reconnu aussitôt, pour ne plus le quitter, ce visage affûté au scalpel. Peu d’auteurs avaient écrit à leur ressemblance avec autant de bonheur. Ce fut un privilège étonnant que de pouvoir déjeuner de plain-pied avec le héros des romans que nous aimions. Nous avons continué longtemps.
L’époque était aux restrictions de tous ordres et surtout mentales. Nous avions le cceur et l’esprit à jeun. Avant de nous apprendre à écrire, Fraigneau nous apprit à lire, à discerner, à ouvrir l’oeil. Il intercéda pour nous auprès des ouvrages des hommes, nous rendit attentifs aux paysages et, au sens propre, nous présenta à ses amis, qui s’appelaient Cocteau, Barrès, Louis II de Bavière, Stendhal, Pascal, Julien l’Apostat – je veux dire qu’il nous révéla les cantons de nous-mêmes qui pouvaient se satisfaire de leur commerce. J’ai toujours pensé que l’on vivait à plusieurs, a-t-il déclaré dans la préface de Fortune virile. Il y a là plus qu’une maxime d’amitié; la mise en oeuvre d’un chantier amical, où les expériences de chacun retentissent l’une sur l’autre, se nourrissent mutuellement, se prolongent. Fraigneau nous apporta le chiffre de la vie que nous vivions, du film que nous regardions, de la rue que nous traversions. Par lui, la naissance d’un enfant ou la mort d’un père, les êtres qui passaient, les choses, les minutes, se trouvaient qualifiés d’un seul coup jusqu’au fond de l’âme. Il nous apprit à faire notre bagage.
J’ai lu dix livres d’André Fraigneau. Voici le onzième. Il vient longtemps après les autres. L’héroine, Cynthia, en est une jeune femme dont la maturité est sans doute plus accusée que chez ses personnages précédents. Pour ceux-ci, le grand problème consistait jusqu’alors à entrer dans le monde, comme pour Guillaume Francoeur, ou à en sortir, comme pour les héros des merveilleux mémoires apocryphes. Il s’agit maintenant de s’y maintenir. Sous les péripéties d’un roman d’aventures sentimental et picaresque, l’Amour vagabond retient entre les lignes un mode d’emploi de l’existence qui incite à la gentillesse sans cesser d’être une invitation à la grandeur.
Durant tout le temps que Fraigneau avait pratiquement cessé d’écrire, il me semblait que la nuit tombât plus vite. ]e crois maintenant que les jours vont rallonger. » ANTOINE BLONDIN.

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Val de Grâce (1930), Les Voyageurs transfigurés (1933), L’Irrésistible (1935), Camp-Volant (1937), La Grâce humaine (1938), La Fleur de l’âge (1942), Fortune Virile ( 1944), Le Livre de raison d’un roi fou (1947), Journal profane d’un solitaire (1947), L’Amour vagabond (1949), Le Songe de l’empereur (1952), Les Étonnements de Guillaume Francœur (réunissant en un seul volume « L’Irrésistible », « Camp-Volant » et « La Fleur de l’âge, » 1985), L’Arène de Nîmes (recueil de nouvelles inédites, réunies en 1997), Le Miracle Amical (rassemble « Val de Grâce » et « les Voyageurs transfigurés », 1998), Dame au lac (nouvelle inédite, 1998), C’était hier (journal, publié en 2001), Papiers oubliés dans l’habit (Journal, Carnets 1922-1949, 2001 puis 2006), Escales d’un Européen (chroniques, réunies en 2005, préface de Pol Vandromme), En bonne compagnie (textes de 1938 à 1970 réunis et publiés en 2009).
Sans oublier : Cocteau par lui-même (Seuil, « écrivains de toujours », 1957), EntretiensJean Cocteau-André Fraigneau (collect.10/181965). Michel Mourlet: André Fraigneau, le livre du Centenaire, (1998)

Lucien Rebatet

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Dans le souvenir des années noires, l’ombre de Lucien Rebatet plane comme la figure de l’opprobre absolue. Son nom ne peut que susciter le genre d’indignation qui clôt le débat avant d’être entamé, fortifiant les digues de silence qui entourent son oeuvre. « Je n’ai jamais eu dans les veines un seul globule de sang démocratique. » Reconnaissons que Rebatet ne s’est guère distingué en politique par la nuance, au niveau du teint, il ne se réclamait que du brun. A la libération, sa dérive fasciste lui vaut d’être condamné à mort, puis miraculeusement gracié. Depuis il traine derrière lui l’odieux parfum de ceux à qui on ne parvient pas à pardonner. Cela ne dispense pas de le lire. 

Celui qui fut à la fois l’auteur d’un des plus beaux romans du siècle dernier (Les deux étendards), un critique de cinéma visionnaire et un solide historien de la musique, demeure à jamais dans l’esprit de tous l’auteur du best-seller de la collaboration:  les Décombres. L’image de nazillon forgée par cet « abominable chef d’œuvre » dixit Galtier-Boissière, laisse croire qu’il n’y aurait aucun intérêt à s’y frotter. On rétorquera que d’autres se sont au moins tout autant fourvoyés, qu’aucune bagatelle aussi immonde soit-elle ne peut écarter un Voyage au bout de la nuit. Peut-être qu’un jour Rebatet profitera de cette jurisprudence; et qu’on cessera de jeter l’ampoule avec la lampe en enterrant Les Deux Etendards sous les Décombres. Histoire de se payer le luxe de ne pas démentir F.Mitterand, qui goutait de susurrer à l’oreille des intrigants « qu’il y a deux sortes d’hommes: ceux qui ont lu les Deux Etendards, et les autres». 

 De toute cette (parfois)« peu ragoutante famille des anarchistes de droite », Rebatet est certainement l’agent le plus répulsif, le mécréant qu’il convient d’haïr. Mais le souffre qui enténèbre sa mémoire ne doit pas faire oublier certains charmes essentiels; les voluptueux fracas de son souffle. Alliant scalpel d’âmes, lyrisme colérique, et hurlements métaphysiques, la société est repeinte au vitriol. Une fois approché, le lecteur ne pourra que constater qu’il n’existe que peu de chants d’une violence aussi fine et désespérée. Comme l’aurait conclu le Comte de Lautréamont : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire ».

( Merci à Yves Reboul dont le présent article reprend une partie de son excellente étude )

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Né en 1903 à Moras‑en‑Valloire dans la Drôme, fils d’un notaire républicain, mais d’ascendance maternelle cléricale et réactionnaire, il fut comme tant d’autres un élève des Pères et c’est son séjour comme interne au collège des Maristes de Saint‑Chamond qui, sans doute, a façonné sa personnalité de façon décisive. Dès l’âge de neuf ans, il intègre donc des instituts qui le conduiront à l’obtention du baccalauréat en 1921. Jusqu’en 1929, il oscille entre Lyon et Paris, s’essayant sans succès au droit et à la philosophie ; il cède au dilettantisme tout en occupant divers emplois, comme répétiteur ou employé d’assurance. Il profite de son temps libre pour écrire:

« Nous autres ne pouvons avoir le choix qu’entre deux attitudes, nous déclarer pour l’anarchie ou pour l’aristocratie. Elles abhorrent l’une et l’autre la fiente égalitaire. Je professerais volontiers que le régime le plus propice à l’épanouissement de notre espèce à nous et à l’accomplissement de son oeuvre, seuls buts qui nous importent, serait celui d’un despotisme vigoureux et éclairé. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il est purement utopique de l’espérer d’ici longtemps, et ce n’est pas mon affaire d’y travailler. »

En outre il se retrouve à plusieurs reprises surveillant dans des écoles catholiques. La rigueur des institutions fréquentées nourrit en lui une aversion pour le catholicisme que l’on retrouve dans Les Décombres comme dans ses derniers articles pour le journal d’extrême droite Rivarol. Cette hostilité franchit un seuil lorsqu’il simule une conversion mystique au catholicisme pour séduire la compagne d’un de ses amis. Cette expérience, déterminante, constituera la trame des Deux Étendards (1952). Néanmoins, les liens interpersonnels tissés dans ce milieu lui permettent de rentrer en 1929 à L’Action française qui, suite aux départs occasionnés par la condamnation pontificale de 1926, ouvrait ses colonnes à une nouvelle génération de jeunes plumes.

C’est le début d’une carrière en un sens paradoxale puisqu’elle va l’amener à se faire le défenseur de l’art moderne dans les colonnes d’une presse maurrassienne vouée jusqu’alors à l’exaltation de tous les traditionalismes, à ce qu’il nommera plus tard « l’esthétique mistralienne ou néo-classique de la maison », merveilleusement adaptée selon lui aux « moeurs des Jeunes Filles Royalistes, à leurs virginités quadragénaires ». Il est vrai que son entrée au quotidien monarchiste avait été le fait du hasard et qu’elle n’avait revêtu à peu près aucune dimension idéologique. Sans doute éprouvait-il une certaine sympathie pour un mouvement qui lui semblait marqué du sceau de l’anticonformisme et dont les orientations pouvaient flatter en lui l’aristocratisme du bohème et de l’esthète. Rebatet entame sa carrière de critique de cinéma à l’heure où le système français de production, naguère le premier du monde, connaît une crise profonde et où le septième art lui-même, bouleversé par l’apparition récente du parlant, connaît un problème de définition souvent vécu comme une question de vie ou de mort.

Il tiendra dans le journal de Maurras les rubriques musicale, littéraire et cinématographique, où il écrit sous le pseudonyme de François Vinneuil. Mais il ne traite pas de politique avant 1932. Son « droitisme » s’affirme : « Ils n’ont pas à souhaiter un autre maitre, comme les esclaves. Eux, ce sont les hommes libres. Ils savent aussi, par longue tradition et bonne expérience, que le premier caractère de notre espèce est d’être imperfectible, ce qui vous purge merveilleusement de toute rêverie sociale. » Répandre autour de lui « une petite odeur révolutionnaire », voilà qui satisfait sa « jeunesse inoccupée et remplie de troubles velléités.

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Son hostilité intransigeante au communisme, n’allait lui laisser d’autre issue que l’engagement dans le camp du fascisme dès lors que l’urgence du politique s’imposerait à lui et que le régime républicain, identifié d’ailleurs dès l’origine à cette bourgeoisie tant honnie, lui apparaîtrait de surcroît comme engagé irrémédiablement dans la voie de l’impuissance et de l’abaissement.

Or ce constat, Rebatet le fait (ou croit le faire) au milieu des années 1930 quand, face au volontarisme et aux succès claironnés des régimes totalitaires, la IIIe République a l’air décidément incapable de relever les multiples défis de l’époque. De là son adhésion progressive à l’idée d’une révolution fasciste qui lui semble l’ardente nécessité de l’époque, adhésion dont on peut suivre les manifestations de plus en plus voyantes dans les colonnes d’un Je suis partout devenu un journal de combat.

La prise du pouvoir par Hitler provoque une émigration massive d’artistes juifs, producteurs et metteurs en scène d’Allemagne vers les studios français. Jusque là Rebatet affichait un certain cosmopolitisme artistique. C’est paradoxalement son intérêt pour le cinéma qui l’amène à se radicaliser. Dans ce secteur la présence des artistes juifs sera décriée par les cinéastes français eux-mêmes qui, dans une situation de crise, craignent avant tout la concurrence de ces nouveaux venus. Il devient alors le porte parole d’une profession en pleine réaction nationale-corporatiste.

Comme beaucoup d’autres « anarchistes de droite », Rebatet ne croit pas plus au ciel qu’aux groupes. « Les actes les plus répugnants, les plus féroces ou les plus bêtes sont imputables à l’homme collectif, à l’animal en foule ou en nation. C’est toujours au nom de cette collectivité que l’on pousse l’homme aux guerres les plus barbares, guerres de peuples ou guerres de classes, aux mouvements de fanatisme les plus aberrants. Les collectivités exigent de plus en plus des hommes, indistinctement, la même obéissance servile, sans égard à leur rang, à leur valeur propre. Autrui ne se relève que pour m’empêcher d’être ce que je peux, ce que je dois être ». 

Les manifestations du 6 février 1934 lui donnent sa première « bouffée politique ». Le manque de souffle et d’action de l’AF l’excède désormais. La rupture avec Maurras, le vieux maitre est intérieurement consommée. À partir de là, les étapes de son entrée en politique allaient en quelque sorte de soi : lutte contre un Front populaire tenu pour pur processus de dissolution et dont la dimension réformatrice est absolument méconnue, développement d’un antisémitisme de plus en plus obsessionnel, affirmation face à l’Allemagne d’une position pacifiste acquise bien avant avant la crise de Munich. Aux approches de la Deuxième Guerre mondiale, Lucien Rebatet, naguère exclusivement critique d’art, s’est ainsi mué en un journaliste politique de premier plan — et aux sympathies fascistes clairement affirmées.

AVT_Lucien-Rebatet_3365.jpgQuand la guerre éclate, il est mobilisé, connaît la défaite et ses péripéties. A l’armistice, il se rend à Vichy, mais refuse de jouer dans les « intrigues de cette cour ridiculement balnéaire » . De retour à Paris, après un passage au journal Le Cri du peuple de Jacques Doriot, il revient à Je suis partout. Son attitude pendant l’Occupation, était somme toute prévisible. Nationaliste de stricte observance jusqu’à la défaite, il tire vite les conséquences de celle-ci : persuadé que l’Allemagne a pour sa part accompli cette révolution fasciste qui lui semble la seule voie du salut, il appelle à une collaboration complète au nom d’une espèce d’internationalisme dont il ne tarde pas à penser que les gens de Vichy ne veulent à aucun prix par réaction, comme il le dira bientôt, « non point de Français mais de bourgeois ». Il va donc se rallier aux groupes parisiens partisans de la collaboration totale et être de ceux qui, dans la capitale occupée, vont relancer Je suis partout pour le mettre au service de cette cause. Attitude extrémiste assumée comme en manière de défi et que la guerre germano-soviétique allait encore exaspérer dans la mesure où, pour Rebatet, elle donnait au conflit mondial toute sa logique : d’un côté, l’alliance de la réaction bourgeoise avec la barbarie soviétique, de l’autre, l’espérance incarnée par une révolution fasciste européenne et populaire. Que Vichy prétende se tenir à l’écart d’un tel conflit, voilà qui n’était pas supportable. Et c’est ainsi que Rebatet se jeta dans la mêlée en publiant à l’été de 1942, au fort de l’offensive allemande en Russie, son fameux pamphlet Les décombres, geste irrémédiable qui allait sceller définitivement son destin.h-3000-rebatet_lucien_les-decombres_1942_edition-originale_3_49196.jpg

Le contenu de ce livre est empreint des luttes internes dans lequel gravitent les intellectuels collaborateurs. À presque quarante ans, Rebatet n’a toujours rien publié de significatif. Cet ouvrage, par son style pamphlétaire et ses attaques ad hominem envers le tout Vichy, lui permet de se démarquer autant de l’État français que des figures plus littéraires de la collaboration parisienne. Les juifs et le régime démocratique sont présentés comme les grands responsables de la décadence de la France. Mais, à la différence des autres acteurs de la collaboration, Rebatet ajoute à son inventaire le christianisme (vecteur selon lui du judaïsme et de l’égalitarisme) et le nationalisme de Charles Maurras et de « L’Inaction française ». C’est ce même nationalisme qui aurait conduit à la guerre puis à la défaite et qui, désormais, servirait de caution au régime de Vichy qu’il abhorre. Rebatet, dont le racisme « l’a fait accéder à des catégories de perception supranationales », se revendique ainsi du fascisme pour affirmer sa modernité en opposition au classicisme réactionnaire de Maurras. Le paradoxe de ce livre foisonnant (et d’ailleurs très inégal), c’est que la cible principale n’en est pas tant la gauche, politique ou intellectuelle, que la droite pétainiste qu’un préjugé superficiel aurait pourtant pu tenir pour le propre camp de Rebatet — ce qui lui vaudra de rester presque complètement isolé quand viendront pour lui les temps difficiles. L’ouvrage traite successivement des années de déclin de la IIIe République et de la marche vers la guerre, de la campagne de 1940 vue à travers l’expérience de l’auteur lui-même et, enfin, de Vichy ainsi que de la situation de l’Europe en cette troisième année de conflit (c’est là, bien entendu, que l’appel à la collaboration, lancé en manière de conclusion, retentit avec le plus de force). Or, si la République, sa politique étrangère incohérente, les partis de gauche, le briandisme ou le Front populaire y sont l’objet des attaques que l’on pouvait attendre, les cibles sur lesquelles l’auteur s’acharne avec la délectation la plus visible n’en sont pas moins ce que la droite traditionnelle vénérait le mieux : catholicisme institutionnel, figures et totems de la réaction et, par-dessus tout peut-être, caste militaire ou généraux de jésuitière. Le coeur de cette polémique contre ce qu’on aurait pu croire le milieu politique naturel de Rebatet se situe indéniablement dans le chapitre intitulé « Au sein de l’inaction française », texte décisif qui, plus que tout autre, consomma sa rupture avec la majeure partie de la droite intellectuelle — et bien au-delà des années de l’Occupation.

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Dans ces pages virulentes, Rebatet ne s’attaquait pas seulement aux reculs perpétuels du mouvement maurrassien, au contraste entre ses appels récurrents à l’action et une frilosité confinant à l’immobilisme devant les occasions réelles : il s’en prenait à la personne même de Maurras que, secrétaire de L’Action française, il avait pu quotidiennement approcher durant de longs mois. Il en ressort en effet l’image d’un soi-disant révolutionnaire qui ne l’était guère qu’en paroles (particulièrement savoureuses sont les pages où on le voit occuper la soirée du 6 février 1934 à corriger un poème provençal), d’un prétendu meneur d’hommes prisonnier d’un milieu réactionnaire qui n’était guère qu’un cabinet des Antiques, d’un journaliste incapable de livrer sa copie dans les délais, rendant ainsi son journal inapte à diffuser à temps ses mots d’ordre. Or, aux yeux de Rebatet, les conséquences d’un tel état de choses ont été graves, à la mesure de l’influence que Maurras et L’Action française ont exercée. Ce n’est pas l’analyse intellectuelle de Maurras que Rebatet remet en cause ; bien au contraire, ce qu’il reproche au fondateur de L’Action française, c’est d’avoir contribué à désarmer ceux qui auraient pu tirer les conséquences de ses propres principes et d’avoir ainsi poussé la France de 1942 dans l’impasse mortelle d’une politique réactionnaire et archaïque, hostile en fait à toute révolution fasciste européenne. Logique profonde d’une attitude : la haine de la bourgeoisie possédante et du conformisme intellectuel liait indéniablement ce nouveau Rebatet à l’esthète avant-gardiste des années 1920. Mais cette fois, elle le précipitait tout droit dans l’illusion totalitaire.

cinemondial231042.jpgMais ce qui a fait des Décombres ce livre à jamais inexpiable et de Rebatet lui-même un écrivain désormais tabou, c’est la violence ostentatoire d’un antisémitisme qui, conjugué à un engagement politique particulièrement voyant dans les colonnes de Je suis partout, allait le transformer en bouc émissaire rêvé. Inutile en effet d’ergoter : même s’il est vrai qu’il faut replacer les choses dans leur contexte et que Rebatet à l’époque ignorait tout de la Shoah, Les décombres n’en restent pas moins un livre atrocement antisémite, où plusieurs passages donnent littéralement la nausée et les mains sales. Il n’a pas grand-chose à voir avec l’antisémitisme d’État qui était la doctrine officielle de L’Action française. Il y a là autre chose et des motifs assurément plus profonds.

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Parti à Sigmaringen dans les valises allemandes, avec d’autres collaborateurs et notables du régime de Vichy, Lucien Rebatet est arrêté à Feldkirch le 8 mai 1945, il est jugé le 18 novembre 1946 en même temps que deux collaborateurs de Je suis partout, Claude Jeantet et Pierre-Antoine Cousteau : « la Justice ne souhaite pas seulement juger un homme.

Elle a une ambition plus vaste : juger Je suis partout et, à travers lui la presse collaborationniste ». Rebatet et Cousteau sont condamnés à mort, Jeantet aux travaux forcés. Tous trois sont frappés d’indignité nationale.
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Le 10 avril 1947, après l’élection de Vincent Auriol à la présidence de la République, la condamnation à mort de Lucien Rebatet et de Pierre-Antoine Cousteau est commuée en peine de travaux forcés à perpétuité, après cent quarante et un jours de chaînes.

 

Il avait bénéficié d’une pétition qui comprenait les signatures de Paulhan, Bernanos, Roger Martin du Gard, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan, Jean Anouilh, Camus, Mauriac, Claudel
, Marcel Aymé. Sur le mur de sa cellule, Rebatet grave cette citation tirée du Rouge et le Noir : « Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C’est la seule chose qui ne s’achète pas. » Il sera finalement gracié. Dans Dialogue de vaincus cosigné avec Pierre-Antoine Cousteau en 1950 à la prison de Clairvaux, il relate, dans un dialogue avec son codétenu qui prend la forme de confessions, le sens de leurs engagements, leurs désillusions et leurs visions de l’avenir.
« Cousteau – Toi et moi, nous sommes étiquetés ‘fascistes’. Non sans raison, d’ailleurs ? Et nous avons fait tout ce qu’il fallait pour justifier cette réputation…

Rebatet – Jusqu’à et y compris la condamnation à mort…

Cousteau – Or pour le farfelu moyen – et même pour le farfelu supérieur – qu’est-ce qu’un fasciste ? C’est d’abord un énergumène éructant et botté, l’âme damnée de la plus noire réaction, le suppôt du sabre et du goupillon… Et de même qu’on attend d’un nihiliste qu’il ait des bombes dans sa poche, d’un socialiste qu’il ait les pieds sales et d’un séminariste qu’il soit boutonneux, on doit nous imaginer figés dans un garde-à-vous permanent devant les épinaleries déroulédiennes.

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Rebatet – J’en connais en effet, sans aller les chercher très loin qui sont au garde-à-vous vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais ça n’est pas notre cas.

Cousteau – Je crois même que nous sommes parvenus à un degré d’anarchie assez sensationnel. Nous sommes beaucoup plus anarchistes que les anarchistes homologués qui sont en réalité de pauvres types d’un conformisme pénible. Car c’est bien la peine de se débarrasser des vieux mythes pour donner dans le mythe du progrès, dans le mythe de la société sans Etat.

Rebatet approuvait d’un hochement de tête :

Rebatet – Il n’est pas douteux que nous sommes plus affranchis que ces gars-là. Nos moindres propos l’attestent.

Cousteau – Alors comment expliques-tu qu’avec de pareils tempéraments, nous nous soyons honnêtement et délibérément imbriqués dans un système politique dont les conformismes auraient dû nous rebuter ? Et comment expliques-tu que cette contradiction ne nous inspire aucune gêne ?

Rebatet – C’est intéressant ce que tu dis là. A première vue, ça me fait saigner le cœur. Ca me rappellera toujours ce que j’étais à vingt ans : le petit bonhomme le plus apte à franchir ce siècle sans le moindre accident. J’avais toutes mes idées sur la religion, l’éthique, la politique, j’avais décidé une fois pour toutes que je ne mettrais jamais le bout du petit doigt dans ces cloaques. Le qualificatif le plus répugnant que je pouvais appliquer à un être ou à une chose, c’était celui de social : un curé social, une atmosphère sociale…

L’activité la plus imbécile de l’homme, pour moi, c’était l’apostolat, quelque forme qu’il prît. La contamination progressive par autrui d’un petit type qui, dans son état premier, était d’une santé parfaite, les sacrifices aux préjugés, aux convenances, ça pourrait très bien être mon histoire… Et, tiens, il ne me déplairait pas de l’écrire sous cette forme, une espèce de conte antisartrien. Mais la réalité n’est tout de même pas aussi simple et consternante. Je l’espère, du moins.

Cousteau – Je t’arrête, cher Lucien. Ca n’est pas consternant du tout… Non seulement je ne regrette rien, mais je me félicite chaque jour d’avoir vécu cette aventure fasciste…

Rebatet – Même ici, même au bagne ?

Cousteau – Oui, même ici. Cette aventure fut magnifique et passionnante. Mon « engagement » – comme disent les francs-tireurs et partisans des Deux Magots – m’a conduit avec une sorte de fatalité à des expériences, à des sensations, à des satisfactions d’orgueil que j’eusse toujours ignorées sans cela et que les plus fortunés ne peuvent s’offrir. Rappelle-toi ce que Stendhal fait dire à Mathilde de la Mole de la peine de mort : « Il n’y a que cela qui ne s’achète pas ».

Rebatet – Tu parles si je m’en souviens ! Tu ne sais donc pas que je l’avais écrit dans ma cellule pendant que nous étions aux chaînes…

Cousteau – Possible, mais comme nous étions forcés de rester chacun chez nous, tu me l’apprends… En tout cas, en ce qui concerne l’engagement, point de regret. Mais tout de même un peu de surprise. Car si à vingt ans tu t’étais décrassé des conventions civiques, morales et religieuses, à cet âge-là, moi aussi, je ne respectais plus grand-chose. Pas tout à fait de la même manière que toi, cependant. Tu étais plus anarchiste que moi. Je donnais – je m’en excuse – dans le gauchisme…

 

(…)

Rebatet – Moi ce sont les curés et L’Echo de Paris de la guerre de 1914-1918 qui m’ont rendu anarchiste. Quand je fréquentais les Juifs et les hommes de gauche, à mes débuts dans le journalisme, ils avaient tout de suite trouvé la formule pour concilier mes propos et mon appartenance à l’A.F. : j’étais pour eux un anarchiste de droite. Malgré tout, cette anarchie cohabitait avec une admiration très vive pour Mussolini. J’étais donc de droite pour la même raison que les barbeaux…

Cousteau eut un sourire d’indulgence :

Cousteau – Je connais ta théorie : les barbeaux et les artistes ont besoin d’ordre pour prospérer.

Rebatet – Exprimé sous cette forme, c’est classique, c’est assez plat, et tout de même insuffisant. Il me semble que nous avons le droit de revendiquer notre aristocratie dont la marque est d’abord la liberté de l’esprit, ensuite l’horreur des mythes égalitaires, ce qui nous distingue de l’anarchiste sentimental, toujours plus ou moins nazaréen. Une certaine forme d’aristocratie cousinerait nécessairement avec l’anarchie. »

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Rebatet termine ensuite le grand livre de sa vie sur le mauvais papier de la prison de Fresne, retraçant ses notes de mémoires, faisant défiler la centaine de tableaux et d’opéras dont il parle devant le vide aveuglant des murs de sa cellule. L’homme, devant qui des foules de lecteurs débordaient des trottoirs en 1942, n’est plus qu’un prisonnier hâve qui attend la sentence dans l’attente de la condamnation qui a emporté Brasillach (Cette histoire haletante est contée dans les stupéfiantes Lettres de Prison, que Le Dilettante a eu le cran de publier). La nouvelle finit par tomber : Rebatet est grâcié. A quel prix. Le livre sort dans l’indifférence générale. Malgré les voix de Blondin, Nimier, ou Etiemble qui s’élèvent, Les Deux Etendards restent largement inconnus et ignorés, condamnés à l’opprobre, par le nom de leur auteur, ou aux admirations souterraine.

François Mitterrand eut, dit-on, cette formule : «Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Etendards, et les autres.» Tout y est : les interrogations métaphysiques, l’amour fou, la province française aux accents balzaciens, l’entre-deux guerres, la peinture, la musique et la littérature. Et même si l’on peut parfois être irrité par les longs débats théologiques des deux protagonistes, le style alerte entraîne, le lyrisme emporte, l’ironie mordante réjouit.Ce qui fait le charme, la richesse et l’intérêt des Deux Etendards, c’est qu’il contient plusieurs romans, surprenant ainsi le lecteur. Au roman parisien succède le roman de Lyon, au roman d’apprentissage le roman d’amour. Rebatet étire ainsi mille pages de torture morales, de digressions théologiques et d’envolées lyriques.

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Étrangement, le destin de romancier de Rebatet allait s’arrêter là : y contribua sans aucun doute le relatif échec public des Deux étendards (roman auquel il tenait infiniment) et aussi la reprise de sa carrière de journaliste dans le courant des années 1950 qui, jusqu’à un certain point, allait refaire de lui une figure de la presse parisienne, mais sans lui permettre pour autant de rompre avec une marginalité dont il ne devait au fond jamais sortir (son influence au cinéma sur la Nouvelle Vague, par exemple, devait demeurer occulte).

L’exception fut le succès qu’il devait rencontrer en 1969 en écrivant, à la suite d’une commande, la remarquable somme intitulée Une histoire de la musique, laquelle fut effectivement un triomphe intellectuel aussi bien qu’éditorial. Encore faut-il, à la réflexion, nuancer quelque peu la portée de ce triomphe : d’abord parce que cette réussite même acheva d’occulter Les deux étendards, comme Rebatet n’a cessé de le relever avec amertume ; ensuite parce que si cette histoire de la musique s’est imposée au point que nul n’a songé, à propos de ce livre, à revenir sur le passé politique de l’auteur, c’est aussi qu’au-delà de ses immenses qualités (notamment stylistiques), ce gros ouvrage était dans l’air du temps, jugeait des compositeurs à l’aune essentiellement de leur modernité. Rebatet apparaissait ainsi, paradoxalement, comme l’historien selon le coeur du domaine musical (son livre se terminait par l’éloge de musiciens comme Boulez, Berio ou Xenakis) et ce positionnement ne fut évidemment pas une des moindres causes de son succès.

 

Il reprend par ailleurs son activité de journaliste, travaillant pour Rivarol à partir de 1958. Lors de l’élection présidentielle de 1965, opposé à la candidature de Charles de Gaulle, Rebatet soutient au premier tour Jean-Louis Tixier-Vignancour, puis, au second, François Mitterrand. Ce choix, paradoxal en apparence, est d’abord dû à un antigaullisme demeuré intact, mais aussi à sa fidélité à l’idéal européen. Rebatet est désormais prêt à transiger avec la démocratie, seule capable selon lui d’unifier l’Europe après la défaite du fascisme. Il est ensuite rédacteur à Valeurs actuelles. Jusqu’au bout, il restera fidèle au fascisme, bien qu’il soutienne de moins en moins l’antisémitisme, en raison de la législation en vigueur, mais aussi par une modification de son regard sur les juifs : s’il ne renie rien de ses attaques antisémites d’avant 1945, il ne peut s’empêcher de porter un regard empreint de sympathie pour la nouvelle nation israélienne, en guerre contre les Arabes. En 1967, Lucien Rebatet soutient la guerre israélienne contre les États arabes : « La cause d’Israël est là-bas celle de tous les Occidentaux. On m’eût bien étonné si l’on m’eût prophétisé en 1939 que je ferais un jour des vœux pour la victoire d’une armée sioniste. Mais c’est la solution que je trouve raisonnable aujourd’hui. » . En 1969, il affirme « savourer le paradoxe historique qui a conduit les juifs d’Israël à défendre toutes les valeurs patriotiques, morales, militaires qu’ils ont le plus violemment combattues durant un siècle dans leur pays d’adoption. » Lucien Rebatet vieillit douloureusement, souffre d’une polyarthrite chronique contractée durant ses années de prison, mais ne perd ni sa vivacité ni sa verve. Il meurt d’un infarctus en 1972, âgé de 69 ans, à Moras (sic) où il sera enterré : « J’ai beaucoup trimé, pour un modeste profit, avec une résignation coupée d’accès de rage. Je valais mieux, je le sais. Mais n’a-t-on pas conspiré à me fermer le bec ? » Rebatet n’aura jamais renié son fascisme, et aura toujours affirmé être d’abord un écrivain.

À l’heure où cette page est tournée, faut-il donc relire Rebatet ? Oui, mille fois oui. D’abord parce que se détourner de lui revient à donner encore et toujours des gages à ce conformisme institutionnel aujourd’hui harassé mais qui, au long de presque deux générations, a entrepris de faire croire que Robbe-Grillet ou Duras étaient plus importants que Giono, ou Céline, ou Aragon. Ensuite parce que de ce passé d’une illusion que fut dans l’Europe du XXe siècle l’histoire des totalitarismes, il n’est peut-être pas de meilleur moyen de prendre connaissance que de suivre un itinéraire comme le sien. Car de la dérive fasciste, il demeure sans doute, dans la littérature française, le représentant le plus pur : plus que Drieu, en tout cas, qui ne cessa de flotter, et avec une autre force d’écriture que Brasillach. Encore faut-il le lire pour ce qu’il est, prendre en compte ce que l’ignorance et la paresse intellectuelle tiennent pour énigme insoluble : la chute dans le totalitarisme fasciste, puis dans l’ignominie antisémite, d’un critique remarquable par sa liberté d’esprit et sa capacité à penser l’art moderne. De cette prétendue énigme à laquelle événements et contexte offrent bien entendu plus d’une explication, c’est néanmoins l’écriture romanesque qui offre la véritable clé.

Extrait du dialogue de vaincus entre Cousteau et Rebatet.

« Pour moi, l’histoire de France me sert surtout à établir des espèces de diagnostics. Je sais bien qu’il a suffi de quelques grands hommes, à maintes reprises, pour changer le destin de ce pays. Mais je pense qu’aujourd’hui, ces grands hommes ne suffiraient plus, ou plus exactement, ces grands hommes sont devenus impossibles. Ils peuvent naître, les institutions françaises les condamneront à l’obscurité, les rejetteront de la politique. Les grands hommes sont les antitoxines, les réactions organiques d’un corps social. Je pense, en dernière analyse, que la France est un corps trop vieux. Elle a été la première à faire son unité : cela doit se chiffrer pour les nations comme la date de naissance des individus. Il est stupide de réclamer d’elle la vigueur, l’audace, l’instinct de conquête des pays jeunes. La France a encore certaines qualités, propres du reste aux vieilles gens, aux vieilles civilisations. Elle a le scepticisme, l’esprit d’analyse, un penchant au pessimisme gai. Elle a eu la veine de conserver ses archives, ses musées, ses cathédrales, sa capitale qui est un des coins les plus agréables du monde. Ses femmes sont toujours jolies, ses tables bien garnies, sa littérature ingénieuse et savoureuse. Si la France savait accepter sa décadence, renoncer aux entreprises et aux tartarinades qui ne sont plus de son âge, tout en se soignant contre les chaude-pisses sartriennes, picassiennes ou progressistes qui hâtent l’heure de sa décomposition, elle pourrait être encore charmante et tenir un rôle enviable dans cet univers de prédicateurs sanglants et de sauvages mécanisés. »

Lucien Rebatet (Rebatet/Cousteau. Dialogue de « vaincus ». Berg International)