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nombrileux nihiliste - dédouaneur de démagogies

Nicolas Gómez Davila

1282246011« L’histoire nous indique qu’il existe 2 types d’anarchie: celle qui émane d’une multiplicité de forces et celle qui dérive d’une multiplicité de faiblesses. »

C’est par la répétition et le retour circulaire à deux ou trois idées fondamentales que l’on cerne peu à peu le corps de la pensée de Gómez Davila : moins une doctrine qu’une position à l’égard du monde et de l’époque, moins un corps de principes qu’un certain regard sur les choses. On peut tout de même y repérer quelques idées forces, à commencer par un aristocratisme absolu, un dégoût définitif pour l’égalitarisme démocratique, un catholicisme assumé et un profond ancrage dans l’idée de droit naturel et de hiérarchie des choses humaines ; le tout offert en millésime grand style: «la phrase doit avoir la dureté de la pierre et le frémissement de la feuille ».

Une vie solitaire, dans sa maison de Bogotá, consacrée à la lecture et à la méditation, où il résiste en vaincu au triomphe de la vulgarité langagière et spirituelle de la démocratie de masse, Gómez Dávila n’avait d’autre choix que celui d’écrire. Avec lui, se confirme l’intuition selon laquelle les miracles littéraires excèdent rarement des constellations de trente mots. « Si le réactionnaire n’a aucun pouvoir à notre époque, sa condition l’oblige à témoigner de son écœurement. » Voilà comment Nicolás Gómez Dávila défiait la domination et la censure du préjugé progressiste. Nous croyons être libres, nous sommes simplement suffisamment divertis pour oublier que nous sommes dominés. « La liberté à laquelle aspire l’homme moderne n’est pas celle de l’homme libre, mais celle de l’esclave un jour de fête ».

« Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles ». Beaucoup crieront haro à la réaction et penseront s’en tirer avec haussement d’épaules et ricanement, mais la pensée politique de Gómez Davila, absolument pas de gauche mais pas « simplement » à droite pour autant, s’avère en définitive extrêmement subtile, plus proche de la position des « anarchistes de droite » que des réactionnaires au sens classiques, plus littéraire, en fin de compte, que véritablement politique, plus radicale et intransigeante que pratique. L’impertinence fut le désespoir de sa politesse. Le lire serait une belle façon de la lui rendre.

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Les titres de ces livres pourraient faire croire qu’ils sont d’un bibliothécaire enregistrant des manuscrits anonymes : Notas, Textos et, pour l’œuvre principale, plusieurs recueils d’aphorismes : Scolies, Nouvelles Scolies et Autres Scolies pour un texte implicite. Toutes ces œuvres ont été éditées pour un usage privé ou avec un tirage si limité que même en Amérique du Sud on ne les trouve que difficilement. Ne cherchez pas trop à savoir qui fut Nicolás Goméz Dávila : sa biographie est trop pauvre en anecdotes et en rocambolesque. « Seules la quiétude et la routine nous livrent la pulpe des choses, des essences, des êtres », affirmait-il. Contentez-vous dès lors de l’imaginer, reclus dans la bibliothèque aux trente mille volumes de sa résidence à Bogota. La plume à la main, il attend patiemment la cristallisation d’une idée.« Peu importe la sordide pénombre organique d’où naît une idée. Ce qui compte, c’est sa dure pointe de diamant. »

Nicolás_Gómez_DávilaAttardons nous tout de même aux faits marquants de son existence. Né dans une famille des élites colombiennes, il passe une partie de sa jeunesse à Paris. Gómez Dávila a toujours considéré sa patrie comme l’exemple le plus malheureux d’une colonie, à savoir celle qu’on abandonne à sa liberté. « Nous ne devons pas émigrer mais conspirer. » Dans sa biographie, la France apparaît en tout cas comme le pays formateur de ses jeunes années, ce qui lui fait encore dire aujourd’hui : « C’est la France qui m’a fait. » Pendant son enfance, en raison d’une grave pneumonie, il doit rester alité pendant deux ans, période pendant laquelle il suit les cours de précepteurs et se prend de passion pour la littérature classique. Plus tard, un accident de polo lui brise les hanches.

De retour en Colombie dans les années 1930, il ne retourne jamais en Europe par la suite, à l’exception d’un séjour de six mois en 1948, en compagnie de son épouse. N’ayant jamais fréquenté l’université, il passe dès lors la plupart de son temps chez lui, où il accumule plus de 30 000 livres dans une impressionnante bibliothèque.

En 1954, un premier ouvrage est publié par son frère : Notas I, une compilation de remarques et d’aphorismes qui resta très largement ignorée dans la mesure où cent exemplaires seulement en avaient été tirés – ils étaient destinés à être offerts à des proches. Le programme génétique des scolies de Dávila est résumé dans ce vœu : «Tâchons que notre phrase, au lieu d’être le premier pas d’un discours, soit le dernier geste d’une idée». Ce parti pris de n’énoncer que des aboutissements, ou des conclusions, en s’épargnant de lourdes démonstrations, est encore explicité dans divers propos de l’auteur.

Le choix de la forme brève répond, d’une part, à l’option artistique d’un écrivain qui constate avec prudence que «Les miracles littéraires excèdent rarement des constellations de trente mots», et que la charge esthétique d’un texte ne saurait être proportionnelle à sa longueur. Ce choix satisfait, d’autre part, aux préoccupations morales d’un auteur soucieux de bienséance envers son lecteur, considérant que «L’écrivain bien élevé tâche de se limiter au nécessaire» et qu’il convient donc d’ «Ecrire bref, pour conclure avant de lasser»32040_10535_1

Mais le choix de la forme brève correspond aussi, plus profondément, à la conviction qu’un système philosophique est nécessairement faux : «Cohérence et évidence s’excluent», que «La vérité est une somme d’évidences incohérentes» et ne peut se révéler que par éclats : «Il y a mille vérités, l’erreur est une». Toute tentative d’assembler ces éclats en système est donc vaine : «L’idée développée en système se suicide» car «La déduction philosophique est l’art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système global, mais faux».

Gómez Dávila rédige un petit recueil d’essais, Textos I, qui est publié en 1959 (comme pour Notas I, le deuxième volume n’est jamais paru). Il y développe les concepts de base de son anthropologie philosophique et de sa philosophie de l’histoire, dans un registre de langue très recherché, où abondent les métaphores. C’est dans cet ouvrage qu’il exprime pour la première fois son intention de créer un  » mélange réactionnaire « , un système philosophique ne pouvant selon lui rendre compte de la réalité.

En 1958, il se voit offrir le poste de premier conseiller du président colombien, mais refuse ; quand on lui propose en 1974 de devenir ambassadeur à Londres, il refuse également. Même s’il appuie le président Alberto Lleras pour avoir renversé la dictature de Rojas Pinilla, il n’exerce jamais aucune fonction politique.

De fait, il critique aussi bien la gauche que la droite politique et les conservateurs, même s’il partage en grande partie le point de vue de ces derniers en raison de ses principes réactionnaires. Il défend une anthropologie sceptique, fondée sur une étude approfondie de Thucydide et de Jacob Burckhardt, ainsi que les structures hiérarchiques qui doivent ordonner la société, l’Église et l’État.

Il critique vigoureusement le concept de souveraineté du peuple, qui est pour lui une divinisation de l’homme dénuée de toute légitimité et un rejet de la souveraineté de Dieu. Dans le même ordre d’idées, Gómez Dávila voit dans le concile Vatican II une adaption très problématique de l’Église au monde. Il déplore tout particulièrement la quasi-disparition du rite de saint Pie V célébré en latin, dans la foulée du concile. Gómez Dávila pense que toutes les erreurs politiques résultent en dernier lieu d’erreurs théologiques. C’est précisément pour cette raison que sa pensée peut être considérée comme une forme de théologie politique.

« Beaucoup n’aiment l’homme que pour oublier Dieu la conscience tranquille. »…. « Être chrétien à la mode actuelle consiste moins à nous repentir de nos péchés qu’à nous repentir du christianisme. »… « L’Église est en train de mourir, poursuit-il en baissant la tête, nous devons désormais être seuls avec Dieu. La prière est la seule action intelligente. »

Le libéralisme, la démocratie et le socialisme, sont les principales cibles de la critique acerbe de Gómez Dávila ; il estime en effet que c’est en raison de l’influence de ces idéologies contemporaines que le monde est décadent et corrompu. Gómez Dávila s’est intéressé à un grand nombre de sujets, principalement des questions d’ordre philosophique ou théologique, mais également littéraire, artistique ou historique. Son style se caractérise par l’emploi de phrases brèves, ou scolies, dans lesquelles il commente le monde qui l’entoure, en particulier dans les cinq volumes de Escolios a un texto implícito (publiés successivement en 1977, 1986, et 1992). Son style se rapproche de celui des moralistes français comme La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère et Rivarol.

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Il a d’une certaine manière créé la figure littéraire du réactionnaire, au travers de laquelle il pense le monde moderne. Dans ses derniers ouvrages, il tente de définir de manière positive ce  » réactionnaire  » auquel il s’identifie ; il le place au-delà de l’opposition entre droite et gauche politique. Se fondant sur un catholicisme traditionnel influencé, entre autres, par la probité intellectuelle de Nietzsche, Gómez Dávila critique la modernité, son œuvre demeurant pour lui une défense d’une  » vérité qui ne périra jamais « . La posture réactionnaire de Gómez Dávila n’en fait pas un doctrinaire. Il condamne les désordres modernes plus qu’il ne prône un retour à l’ordre ancien. Croit-il seulement à ce retour ? Il y a chez lui de la nostalgie plus que de l’espérance. L’ironiste néanmoins l’emporte sur le partisan, et le moraliste sur le croyant.

La solution ne peut être que métaphysique, impliquant la réintroduction d’une transcendance dans l’ordre politique. Mieux qu’une pensée « réactionnaire » au sens restreint du terme ( dont on doit cependant oser, de temps à autre, se faire un étendard, mais le bon), les Scolies de Nicolás Gómez Dávila rétablissent les droits immémoriaux d’une grande pensée libertaire et aristocratique. « Le réactionnaire n’argumente pas contre le monde moderne dans l’espoir de le vaincre, mais pour que les droits de l’âme ne se prescrivent jamais. ». Comme le texte, la victoire est implicite, secrète. Car si les droits de l’âme demeurent imprescriptibles, le Moderne est bel et bien vaincu et ses triomphes ne sont que nuées.

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« Un geste, un seul geste suffit parfois à justifier l’existence du monde ». Cette pensée guerroyante et savante, polémique et érudite, est avant tout une pensée amoureuse. Le combat contre l’uniformité, l’étude savante qui distingue et honore la diversité prodigieuse sont autant de sauvegardes de l’amour. « L’amour est l’organe avec lequel nous percevons l’irremplaçable individualité des êtres ». Or cette « irremplaçable individualité » n’est autre que la beauté. « La beauté de l’objet est sa véritable substance ». Celle-ci n’appartient pas à la durée, de même que la tradition n’appartient pas à la perpétuité, mais à l’instant.  « L’éternité de la vérité, comme l’éternité de l’œuvre d’art sont toutes deux filles de l’instant ». L’instant ne s’offre qu’à celui qui le saisit au vol, chasseur subtil, qui discerne dans le monde des rumeurs qui se font musique, en deçà ou par-delà le vacarme obligatoire (le monde moderne étant bruyant comme le sont les prisons). « Les choses ne sont pas muettes, seulement elles sélectionnent leurs auditeurs. »

Le dessein de Gómez Dávila n’est pas de faire partager ses idées, de les mettre en circulation, comme une monnaie frappée à son effigie, mais de rendre possible une méditation sur la « cohérence » qui échappe à l’évidence, sur « l’implicite » que ses Scolies désignent et dissimulent. « Si l’on veut que l’idée la plus subtile devienne stupide, il n’est pas nécessaire qu’un imbécile l’expose, il suffit qu’il l’écoute. » Demeure à travers ce qui est dit la possibilité offerte de n’être pas soumis au temps, d’imaginer ou de se souvenir d’une cohérence du monde, mystérieuse et sensible à « l’intonation montante ou descendante ».

Face à la démagogie (« Démagogie est le mot qu’emploie les démocrates quand la démocratie leur fait peur »), il n’y a guère que l’aristocratie, celle-ci toutefois, étant définie, non en termes sociologiques, mais rigoureusement métaphysiques comme une possibilité universelle : « Le véritable aristocrate est celui qui a une vie intérieure. Quels que soient son origine, son rang ou sa fortune. L’aristocrate par excellence n’est pas le seigneur féodal dans son château, c’est le moine contemplatif dans se cellule. » Et ceci encore : « Au milieu de l’oppressante et ténébreuse bâtisse du monde, le cloître est le seul espace ouvert à l’air et au soleil ». Les Scolies apparaîtrons ainsi, à qui voudra bien en répondre, comme les signes de la présence de ces cloîtres détruits, de ces temples saccagés, mais dont les cryptes demeurent, textes implicites, de nos vie intérieures imprescriptibles.

Il ne s’est jamais montré particulièrement intéressé par la renommée que pouvait acquérir son œuvre. De fait, sa réputation n’a commencé à croître véritablement qu’au début des années 1980. Cette bombe à retardement allait irradier, au fil des ans, d’abord la Colombie, puis l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Gomez Davila meurt en 1994, la veille de son 88ème anniversaire. « Écrire pour la postérité, ce n’est pas désirer qu’on nous lise demain. C’est aspirer à une certaine qualité d’écriture. Même si personne ne doit nous lire. »

Gómez Dávila

– EXTRAITS DES NOTAS (1954)

Peu de choses meurent aussi vite que les idées, et peu de cadavres inspirent une telle indifférence.

Peut-être qu’après tout, la meilleure justification des aristocraties est notre évident besoin de spécialistes de l’art de vivre.

Le plus difficile : se résigner sans amertume, et vivre avec dignité une vie que le destin éloigne de toute noble entreprise.

Le récit intelligent de la défaite est la subtile victoire du vaincu.

– EXTRAITS du tome 1 des ESCOLIOS A UN TEXTO IMPLICITO (1977)

Les sociétés se distinguent uniquement par le statut de leurs esclaves et le nom qu’elles leur donnent.

Le premier pas de la sagesse consiste à admettre, avec bonne humeur, que nos idées peuvent très bien n’intéresser personne.

Vu les inéluctables conditions de son activité particulière, le politicien ne peut être qu’à moitié intelligent.

L’imbécile ne découvre la radicale misère de notre condition que quand il est malade, pauvre, ou vieux.

Dénigrer le progrès est trop facile. J’aspire à la chaire d’arriération méthodique.

La sensualité est la possibilité permanente d’arracher le monde à la captivité de son insignifiance.

La résistance est inutile quand tout se conjure dans le monde pour détruire ce que nous admirons.  Il nous reste toujours, cependant, une âme intègre pour contempler, pour juger, et pour mépriser.

Je me méfie de toute idée qui ne semble pas démodée ou grotesque à mes contemporains.

Les tactiques de la polémique traditionnelle échouent devant le dogmatisme inébranlable de l’homme contemporain.  Pour le vaincre, il nous faut des stratagèmes de guérilléro. Nous ne devons pas l’affronter avec des arguments systématiques, ni lui présenter méthodiquement des solutions alternatives. Nous devons tirer avec n’importe quelle arme, depuis n’importe quel buisson, sur toute idée moderne qui s’avance seule sur le chemin.

– EXTRAITS du tome 2 des ESCOLIOS … (1977)

Méfions-nous de ceux qui ont besoin de certificats d’origine pour prouver leur noblesse.

L’homme cultivé a le devoir d’être intolérant.

Le réactionnaire plaide pour la liberté de l’esclave, afin de limiter la liberté du maître.

Le réactionnaire est moins ami de la liberté qu’ennemi de l’absolutisme.

Un par un, les hommes sont peut-être notre prochain, mais en troupeau, sûrement pas.

Ce n’est pas au simple échec du monde moderne que nous assistons aujourd’hui, mais à l’échec de son succès.

Le malheur du moderne n’est pas de devoir vivre une vie médiocre, mais de croire qu’il pourrait en vivre une qui ne le soit pas.

– EXTRAITS du tome 1 des NUEVOS ESCOLIOS … (1986)

Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix ; dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.

Ce que dit le réactionnaire n’intéresse jamais personne. Ni quand il le dit, car cela semble absurde ; ni au bout de quelques années, car cela semble évident.

La vulgarité a colonisé la terre. Ses armes ont été la télévision, la radio, la presse.

– EXTRAITS du tome 2 des NUEVOS ESCOLIOS … (1986)

Ce que l’on a appelé droite, en ce siècle, n’a été qu’un cynisme opposé à l’hypocrisie de la gauche.

Nous doutons de l’importance de beaucoup de vertus, tant que nous ne sommes pas tombés sur le vice opposé.

L’homme ne communique avec un autre homme que quand le premier écrit dans sa solitude, et que l’autre le lit dans la sienne. Les conversations sont divertissement, escroquerie ou escrime.

Dépeupler et reboiser – première mesure civilisatrice.

Nous apercevons déjà le mélange de bordel, de geôle et de cirque, que sera le monde de demain, si l’homme ne reconstruit pas un monde médiéval.

Dans l’état moderne, les classes aux intérêts opposés ne sont pas tant la bourgeoisie et le prolétariat, que la classe qui paye des impôts et celle qui en vit.

Seules deux choses éduquent : avoir un maître ou être un maître.

Ce n’est pas seulement que l’ordure humaine s’accumule dans les villes, c’est que les villes transforment en ordure ce qui s’accumule en elles.

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– Extraits de « Carnets d’un vaincu »

«La pensée du marxiste se fossilise avec le temps; celle de l’homme de gauche devient spongieuse et flasque» (p. 10).

«Lorsque la possibilité même d’une transcendance s’avère impensable, la pensée reste utile, mais perd tout intérêt» (p. 11).

«Nous autres réactionnaires octroyons aux imbéciles le plaisir de se croire de hardis penseurs d’avant-garde» (p. 13).

«Les textes réactionnaires paraissent obsolètes aux contemporains et d’une surprenante actualité à la postérité»

«Le moderne a substitué à l’Imitation du Christ la parodie de Dieu» (p. 20).

«La presse de gauche fabrique pour la gauche les grands hommes que ni la nature ni l’histoire ne lui fabriquent» (p. 22).

«Ce qui est notoire dans toute entreprise moderne c’est le décalage entre l’immensité, la complexité de l’appareil technique et l’insignifiance du produit final» (p. 24).

«La machine moderne est chaque jour plus complexe et l’homme moderne chaque jour plus élémentaire» (p. 35).

«Nous avons commencé par appeler démocratiques les institutions libérales et nous avons fini par appeler libérales les servitudes démocratiques» (Ibid).

«Sans lecteur intelligent pas de texte subtil» (p. 66).

«Tradition, propagande, hasard ou conseil choisissent nos lectures.

Nous ne choisissons que ce que nous relisons» (p. 67).

«La médiocrité d’un livre requiert parfois des années avant de devenir manifeste» (p. 79).

«Je ne comprends pas comment on peut être de gauche au sein du monde moderne où tout le monde est plus ou moins de gauche» (p. 84).

«Pour le progressiste moderne, la nostalgie constitue l’hérésie suprême» (p. 89).

«Tout charlatanisme débute par l’abus innocent d’une métaphore» (p. 116).

«Le réactionnaire n’est pas conseiller du possible mais confesseur du nécessaire» (Ibid.).

«Être de gauche c’est croire que les présages de catastrophe sont augures de prospérité» (p. 133).

– EXTRAITS du Réactionnaire authentique

L’intégration croissante de l’humanité ne fait que lui faciliter le partage des mêmes vices.

Si l’on n’aspire qu’à doter d’un nombre croissant d’articles un nombre croissant d’individus, sans se soucier de la qualité des individus, ni de celle des articles, le capitalisme est la solution parfaite.

La liberté à laquelle aspire l’homme moderne n’est pas celle de l’homme libre, mais celle de l’esclave un jour de fête.

– EXTRAITS des « Horreurs de la Démocratie »

Après avoir discrédité la vertu, ce siècle a réussi à discréditer les vices. Les perversions sont devenues des parcs d’attractions que fréquentent en famille les foules du dimanche.

La religion n’est pas née d’un besoin urgent d’assurer la solidarité sociale, pas plus que les cathédrales n’ont été construites dans le dessein de favoriser le tourisme.

Ne pas sentir la putréfaction du monde moderne est un signe de contamination.

La sagesse, en ce siècle, consiste avant tout à savoir supporter la vulgarité sans se mettre en rage.

L’intelligence reste en vie tant qu’elle ne préfère pas ses solutions à ses problèmes.

Mon semblable n’est pas celui qui accepte mes conclusions, mais celui qui partage mes répugnances.

Le moderne se refuse à entendre le réactionnaire, non que ses objections lui paraissent irrecevables, mais parce qu’elle ne lui sont pas intelligibles.

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Albert Simonin

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Les nouvelles générations qui se repassent en boucle Les Tontons flingueurs ignorent habituellement que les personnages dont ils connaissent les dialogues par cœur sont les créatures de maître Albert Simonin. Le « Châteaubriand de la pègre » était un précurseur du roman noir français, mêlant chronique sociale et intrigue policière. Cave, grisbi, fafs, dabe, blazes et autres carbures sont sortis des bars à truands et des dancings de Pigalle pour se retrouver en librairie ou à l’écran sous sa plume. Il a bien « remis de l’ordre dans le crime comme Malherbe l’avait fait dans le vers » quand il entra en littérature (à presque cinquante ans), avec un best seller qui allait révolutionner le monde du polar: Touchez pas au grisbi. Simonin hissait enfin le drapeau tricolore sur la collection noire. Suivront d’autres caves qui se rebiffent, d’innombrables adaptations cinématographiques et quelques scénarios mythiques. 

Se crée ainsi une « école française », menée par Simonin, qui au polar emprunte le thème des truands. Un institut ravivant une vieille tradition nationale qu’on pourra faire remonter, si l’on veut, à Rabelais et Villon, et que Louis-Ferdinand Céline a ranimé en la faisant changer de fonction et de théâtre, elle tire une verve langagière que le grand Albert poussera au plus haut point. Quand vint le succès on baptisa anarchisme de droite quelques saillies un peu vives dont, curieusement, nul ne semble s’ être avisé qu’elles avaient des origines bien précises. C’est que les truands eux aussi veulent remonter à Villon. Leur anarchisme est réactionnaire et ne cesse de se plaindre du temps qui passe. Une contre-société qui est pour eux la seule qui vaille, la seule qui s’oxygène dans le clair-obscur : le milieu. 

Quel que soit le projet artistique ou l’idéologie d’Albert Simonin, le résultat est bien une écriture. Ce romancier populaire nous a conservé en réserve tout un pan de la vie du peuple dans ces années d’après-guerre où les voitures n’appartenaient qu’aux riches, où on devait aller dans les cabines des P.T.T. ou dans les bistrots pour pouvoir téléphoner,  et où on buvait du cabernet sans trop se soucier de cirrhose: le bon temps des maisons, des planques tranquilles et d’une police que les journaux énervaient moins. 

Né à Paris, rue Riquet, Albert Simonin, fils d’une modiste et d’un artisan spécialisé dans les fleurs artificielles, suit les cours de l’école communale de la rue de Torcy et obtient un certificat d’études à douze ans. Orphelin à seize ans, il travaille dans la bijouterie, tout en fréquentant les bals populaires de l’époque : le Balcon, le Balajo, la Grande Roue, de même que les music-halls de quartier : le Petit Casino, Bobino, l’Européen. En 1925, incorporé dans un régiment du génie, à Angers, il y suit l’école de pyrotechnie, est promu artificier de première classe et consacre tous ses loisirs à la lecture. Rendu à la vie civile, il devient bientôt journaliste sportif. Le virus de l’écriture ne l’abandonnera plus.

Certains démêlés avec la justice l’incitent à quitter la France pour l’Espagne, puis la Belgique où il s’exile pendant deux ans. Revenu à Paris en 1930, Simonin se « range des voitures » en devenant chauffeur de taxi, métier qui lui permet de connaître à fond Paris et sa faune clandestine. En collaboration avec Jean Bazin, il écrit un livre anecdotique haut en couleur, Voilà Taxi ! qui, publié chez Gallimard, manque de peu le Prix populiste 1935. Marcel Sauvage procure alors aux deux complices une chronique bihebdomadaire dans L’Intransigeant, « Le billet de l’homme de la rue » où l’argot est utilisé à jet continu. D’autres collaborations suivent, à Détective et à Voilà. Nous sommes en 1939. La guerre interrompt la double activité de Simonin, qui se retrouve typographe-metteur en pages et marié.

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Pendant les heures les plus sombres de sa période noire, il fut un temps le « collaborateur » d’Henry Coston. Au début des années 40, Simonin et Coston écrivent ensemble « Le bourrage de crâne », sous-titré « Comment la presse trompait l’opinion ». Le bouquin, une brochure d’une trentaine de pages éditée par le Centre d’action et de documentation, dénonce « les entreprises de propagande destinées à nous faire croire que tout était bien chez nous, tout était mal chez eux (les Allemands) ».  À la Libération, ses activités de collaborateur valent à Albert Simonin d’être condamné à cinq ans de prison ferme.

Quand il sort en 1950, il s’étonne, le monde a changé: « Les merlans sont devenus capilliculteurs, les ordonnateurs de pompes funèbres élevés à la dignité de conseillers funéraires, les horticulteurs dits désormais jardinistes. Quant aux innombrables shops, qu’elles se prétendent Dietetic’s pour les épicemards ou Erotic’s pour les négociants en articles cochons, l’Élégant ne remarque même plus leur prolifération.»

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1950. La Série Noire, publiée par Gallimard, accueille depuis un an des auteurs français. Ils vont contribuer, avant le cinéma, à créer une représentation du Milieu. Ils l’ont fréquenté, en connaissent les lieux et la langue, mais aussi les cheminements tortueux des truands pendant l’Occupation. Albert Simonin, côtoie Auguste Montfort, dit le Breton, petit malfrat organisateur de parties de cartes clandestines, mais résistant et décoré. Victor Marie Lepage publie dans les deux collections, sous le pseudonyme de Maurice Raphaël et sous celui d’Ange Bastiani, des romans policiers. Il fut un responsable du Parti Populaire Français (PPF) et condamné pour une escroquerie au faux policier à l’encontre d’un commerçant juif. Reste José Giovanni, dont plusieurs romans évoquent les liens entre le gangstérisme et l’Occupation, si on sait les lire. On sait aujourd’hui que José Giovanni fut un militant du PPF marseillais de Jacques Doriot, participa à des arrestations de réfractaires du STO, et fut condamné à mort pour avoir racketté et tué des Juifs en 1944, en compagnie de son frère milicien et de son oncle. Sa peine de mort, graciée, se transforma en onze années de détention. L’historien Philippe Burin a évoqué, par maints exemples, les attitudes d’accommodation pendant l’Occupation. Peut-on prolonger sa réflexion au delà de la Libération ? L’édition s’accommoda de curieuses mémoires du Milieu, associant des personnages peu fréquentables et des résistants, mais, les uns et les autres, hissés au rang de bandits tragiques. Les gangsters fascinèrent, au gré de romantismes troubles et au nom d’une envie « américaine » refoulée pendant les années d’Occupation et qui faisait fi des passés compromettants.

Touchez pas au grisbi est le premier polar franchouillard qui fait entrer les lecteurs d’après-guerre dans le «mitan», le monde des mauvais garçons. Saint-Germain-des-Prés s’emballe et récompense l’enfant de la Chapelle. Simonin reçoit le prix des Deux-Magots, un « grisbi » gagné sans effraction. Avec lui Albert Simonin inventait un mythe comparable à ceux venus d’outre-Atlantique sous les traits du privé désabusé ou du cow-boy solitaire. Création littéraire, le truand de Simonin aura, comme eux, sublimé la réalité qui l’a inspiré au point de s’y substituer. Afin de retrouver à l’écran le réalisme qui caractérise le livre de Simonin, Becker demande au romancier de s’atteler avec lui au scénario. Et pour s’assurer que les protagonistes de Touchez pas au grisbi « parleront vrai », c’est Simonin qui se voit chargé de signer les dialogues du film, dont certains resteront fameux.

00252527Au début des années soixante, Simonin et Michel Audiard comprirent que si on décalait les personnages de polar de Simonin pour en faire des archétypes de franchouillards, c’était gagné. Le cinéma de Grangier, le divertissement du samedi soir, la veine, le filon fonctionna : le cinéma de papa remplissait les salles et les intellectuels faisaient la fine bouche. Albert Simonin devint incontournable du jour où tous ses romans furent un à un adaptés au cinéma. Mais le seul qui fut adapté sérieusement fut Touchez pas au Grisbi, réalisé par Jacques Becker. Cette carrière somme toute discrète de scénariste et plus rarement de dialoguiste permit à cet authentique écrivain de nous livrer deux trilogies. Les romans mettant en scène Max le Menteur, c’est-à-dire Touchez pas au Grisbi, Grisbi or not Grisbi et Le Cave se rebiffe ;

La deuxième série fut celle des Hotu – Chronique de la vie d’un demi-sel. Albert Simonin livrera dès 1968 un nouveau cycle, Le Hotu, qu’il déclinera en trois romans : Le Hotu, Le Hotu s’affranchit et Hotu soit qui mal y pense. A la fois chroniques de mœurs et polars, ces trois livres décrivent le milieu parisien des truands  de l’entre-deux guerres et nous offrent une galerie de portraits qui vaut son pesant d’or. La crise économique n’a pas encore frappé l’Europe et la came va seulement envahir le Milieu. Le pain de fesses va bientôt avoir chaud au cul. La récréation du milieu des années vingt est absolument prodigieuse, nous dépassons de loin le roman policier. L’étude des caractères, le détail, les annotations, nous sommes ici plus dans la Comédie humaine que dans le polar. N’oubliez jamais que Simonin est un auteur classique, un Français.

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L’argent est roi et le vocabulaire monétaire est des plus variés : bardas, biffetons, tickets, talbins, etc. La richesse du vocabulaire est encore plus développée quant aux choses de l’amour, surtout physique et vénal. Il faut rappeler que la loi de 1946 a fermé les maisons de passe, claque, bobinards, bordels, etc.

En conséquence, c’est une époque disparue que celle du « Petit Tabarin » de Doudou le Nantais, ou de l’établissement de luxe de Gros-Pierrot où a trépassé le Président. Ce n’est pas la mondialisation mais l’ouverture des frontières est envisagée et crainte. « La carrière internationale, tout le monde en a rêvé à ses débuts… Mais croyez-moi, c’est pas de la soie ! La langue qu’on entrave mal ! Les condés qu’on connaît pas ! Les truands en place dont on ignore la cote ! les vicieux qu’ont l’air de caves, les caves qu’ont l’air de vicieux ! le code qu’est comme du chinois !…» Le Johnny n’a pas ces préventions : il connaît l’anglais, ce qui l’a rendu suspect aux yeux de « Messieurs les Hommes », les petits truands sans envergure, clientèle habituelle de l’Océanic. « Bien sûr,  y  a des exemples de réussites … des mecs avec des blazes d’épopée… Dédé l’Argentin ! … Jo de Sydney ! … Fred de Shanghaï ! … Lulu le Brésilien! …» Cet exotisme un peu désuet vaut aussi pour la main–d’œuvre immigrée ! « Celui que la bignole désigne comme étant M. Peter, le propriétaire du fonds de fleuriste, serait balte, titulaire d’un passeport Nansen ; son chauffeur, le gorille flingueur, protégé français du Levant ; quant au vieux, son passeport espagnol renifle à ce point le faux que mieux vaut n’en pas tenir compte.»

Comme on le voit, le langage est imagé, marque de fabrique obligée du polar à la mode d’Albert Simonin. Il pleut de la métaphore et pas uniquement pour adultes ; j’aime beaucoup ce constat du déclin : « en plein sur le toboggan, en glissade vers le plus bas…» Avec « de quoi garnir trois colonnes de faits divers dans les canards !…» on comprend très bien que l’arme qu’emprunte le Hotu est dangereuse… Et cette propension à remplacer les substantifs par des adjectifs donne aussi un ton particulier à l’écriture de Simonin : un malfaisant, un inquiétant, et « tous les vaillants qui marchent au combat…»

Pour Simonin, les « caves », c’est nous, lecteurs, qui venons nous encanailler en lisant des romans qui mettent en scène des truands dont on nous fait admirer les trois activités ! J’énumère. D’abord, pomper le fric des caves et des michés, ces clients amateurs de sensations fortes : jeu (roulette, poker) dans leurs casinos clandestins ; prostituées pensionnaires de leurs maisons closes ; boissons fortes, alcool seulement — la drogue est curieusement absente de ces histoires à l’eau de rose ! Ensuite, mener la belle vie : porter de beaux costumes, manger des mets de luxe et boire du champagne ou du whisky canadien — ça coûtait cher —, s’offrir les plus jolies prostituées, rouler en grosses bagnoles à une époque où avoir une petite voiture était déjà un luxe, etc…

3ARGEnfin, et c’est là l’unique sujet de ces romans (films) : étendre ou défendre leurs territoires — bref, les affranchis ne cessent de s’entretuer pour protéger ou augmenter leur chiffre d’affaire… Car ces petits polars français racontent exactement les mêmes histoires que les grands films de Scorcese ou Coppola sur les mafieux américains : ces gangsters ne s’attaquent jamais à des caves !

Car ce sont eux leurs clients qui, jour après jour, viennent dépenser leur grisbi pour jouer dans leurs casinos, pour payer leurs prostituées, pour consommer leur alcool (en fait, leur opium), ou … pour lire les romans ou voir des films qui mettent en scène les guerres que se mènent les affranchis ! Ce n’est par hasard si le quartier de la butte Montmartre, du Boulevard de Clichy, du Boulevard de Rochechouart, de la place Pigalle et de la place Blanche — où vers 1900 les truands parisiens avaient installé leurs boîtes de nuit, leur tripots clandestins, etc. —, est toujours aujourd’hui un haut lieu du divertissement et de l’attrape-touriste.

46Son dernier polar, intitulé L’Elégant, peut paraître inférieur à ses trilogies précédentes. Ce dernier n’était pas autre chose qu’un pastiche du Colonel Chabert. C’est l’histoire d’un voyou qui réapparaît après dix ans de taule et qui comprend que le milieu a changé, que sa vengeance n’a plus de sens. Tout y est, du notaire fidèle au retour à l’hospice en fin de parcours. Enfin, mais hélas inachevé, il y eut l’ultime Confession d’un enfant de La Chapelle. Albert Simonin nous raconte son quartier, son enfance, le Paris populaire d’avant 14, les brasseries tenues par des Alsaciens réfugiés ; avec toujours la justesse, le même goût du détail, émouvant, drôle, lucide, le bonheur du style, le sentiment vrai, bref, l’humanité au fond honnête et travailleuse, tellement française.

La dernière phrase de Simonin appartient au souvenir de ce que lui disait sa mère : « Tu verras mon petit quand tu seras à tes croûtes. » « Alors là vraiment j’ai envie de chialer », termine Simonin. Eh bien nous aussi, nous avons envie de chialer en pensant à cette France composée de Français honnêtes, naïfs travailleurs, et qui bravement se faisaient casser la gueule en 14-18. Aussi, pour reprendre Roger Nimier, « un jour vint Simonin, le Chateaubriand de l’argot », ce qui vaut bien Léo Mallet lorsqu’il assurait : « Enfin vint Simonin, furtif Furetière, qui remit de l’ordre dans le crime comme Malherbe l’avait fait dans le vers. » Il meurt le 15 février 1980.

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On lui doit entre autres les excellents scénarios de :

•1953 : Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, avec Jean Gabin, Jeanne Moreau…

•1957 : Le Feu aux poudres d’Henri Decoin

https://www.youtube.com/watch?v=obRcdcfKsO4

•1961 : Le cave se rebiffe de Gilles Grangier, dialogues de Michel Audiard, avec Jean Gabin, Maurice Biraud…

•1962 : Du mouron pour les petits oiseaux de Marcel Carné avec Paul Meurisse

•1962 : Mélodie en sous-sol de Henri Verneuil, avec Jean Gabin et Alain Delon

•1962 : Le Gentleman d’Epsom de Gilles Grangier

•1963 : Les Tontons flingueurs de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard, avec Lino Ventura, Bernard Blier…

•1963 : Les Barbouzes de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard, avec Lino Ventura, Francis Blanche…

•1964 : Une souris chez les hommes (ou Un Drôle de caïd) de Jacques Poitrenaud

•1965 : Quand passent les faisans de Édouard Molinaro scénario et adaptation, avec Paul Meurisse

•1965 : La Métamorphose des cloportes de Pierre Granier-Deferre scénario coécrit avec Michel Audiard d’après le roman d’Alphonse Boudard, avec Lino Ventura

•1965 : Les Bons Vivants (ou Un Grand Seigneur) de Gilles Grangier et Georges Lautner.

https://www.youtube.com/watch?v=9w0KMs94A6o

•1967 : Le Pacha de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard, avec Jean Gabin.

https://www.youtube.com/watch?v=UCviwlHnLNw

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Roger Nimier – Radio 1954

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=a8f21dd9-c680-401e-bfaf-47b78c1264e7

Capture d’écran 2014-11-18 à 00.43.331954. Sur les ondes de la RTF, Roger Nimier, jamais filmé, discute littérature. Il y est question de journaux intimes, de mémoires et de correspondances; du rapport que ceux-ci entretiennent avec la réalité. Après la troublante lecture du début du journal de Benjamin Constant par Roger Nimier et l’évocation de sa personnalité, la discussion dérive sur Stendhal, Casanova, ou madame de Sévigné… On retrouve le Nimier qu’on imagine: vif, mordant, cynique et brillant.

ob_a046d2_libertinageextrait à 40’00: RN : « Le libertinage n’est plus possible, puisqu’il est officiel. Au moins en ce qui concerne les grandes villes… Quand il n’y a plus de moralité, qu’il n’y a plus de barrières, il n’y a plus non plus d’assauts… Les familles se désolent beaucoup plus à présent d’avoir un fils qui ne court pas les jupons qu’un fils vertueux, il n’y a pas de question. De là à ce que ça se transmette aux filles.. cela ne saurait tarder… »

« Elle croule de rides et de graisse, mais ils la supplient d’être assez jeune pour inspirer de l’amour aux autres. Telle était notre République. Elle était dure, oui, comme le plâtre et les fards sèchés sur le visage d’une vieille maquerelle. Et pure, parce que personne, depuis longtemps, ne voulait y toucher. » Roger Nimier

 

Félicien Marceau

FM3Félicien Marceau appartient à cette période bénie de notre histoire littéraire, où les frontières entre les genres n’étaient pas encore étanches. Les auteurs les plus doués circulaient librement d’une forme à l’autre et savaient être, avec un égal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. Marceau a inventé une nouvelle formule théâtrale; la pièce écrite à la première personne. Ses pièces ont été jouées par Arletty, Jeanne Moreau, François Périer, Jean-Claude Brialy, Francis Blanche, Bernard Blier… Elles s’appelaient L’Œuf, La Bonne Soupe, L’Etouffe-Chrétien.. Elles remportèrent un succès considérable dans les années 1960.

L’individu en proie au terrorisme intellectuel d’un monde sans âme, voilà son credo. L’homme doit être un franc-tireur, prendre le maquis de la pensée courante et bâtir sa propre vérité. C’est pourquoi Marceau aime les personnages interlopes, mystérieux. Ses personnages sont en règle générale des inadaptés. Ils n’arrivent pas à entrer en communication avec leur époque. Marceau aime les contrebandiers, les voleurs, les prostituées ; ceux qui vivent une vie de roman dans un monde qui s’y prête guère. Quand on le présentait comme homme de droite, il répondait :  « Oui, le système reste mon ennemi et je ne crois pas à la société. Il y a deux révolutions à faire: la révolution des masses et la révolution individuelle, et l’une ne doit pas faire oublier l’autre. » A son avis la liberté n’existe que lorsqu’on l’a conquise, c’est à dire éprouvée. Mieux: elle n’est pas donnée à jamais, mais toujours en péril. 

L’époque a de plus en plus de mal à admettre que la littérature est une zone franche, une manière de plage ensoleillée où l’on va éviter la guerre civile et se baigner entre gens de bonne compagnie. Et puis, n’est-ce pas, quand toutes les idéologies sombrent, et elles sombrent souvent, ce qui reste au bout du compte, c’est le style. Le style, Félicien Marceau n’en manquait pas. Le style mais aussi la légèreté, l’impression de facilité dans l’art de dérouler les phrases et de raconter une histoire, c’est aussi pour cela bien plus que pour des engagements douteux, que certains écrivains sont secrètement détestés.

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Félicien Marceau était un grand vivant qui fait honte aux moribonds, à leurs pauvres et funestes rêveries. Toutes les apparences de la santé se fixent dans ses livres, une lucidité indulgente, une gravité toujours teintée d’une sorte de tendresse ironique. Il a un air désinvolte, narquois et avide pour parler de la vie; il invente presque une façon nouvelle d’être heureux; il se compose devant l’existence une attitude goguenarde et insolente.

Louis Carette, c’était son nom, est né à Cortenberg, dans le Brabant, le 16 septembre 1913. « Au commencement, écrit-il dans son autobiographie, Les Années courtes, il y eut un grand tumulte. » Ses premiers souvenirs sont des souvenirs d’épouvante : la guerre, le sac d’une ville, des incendies, des morts. « Ce n’est pas ça, l’enfance. Cela ne devrait pas être ça. C’est une aube, l’enfance, non ces clameurs, non cette peur. » Fils de fonctionnaire, il fait ses études au collège de la Sainte-Trinité à Louvain.

Deux grands principes structuraient son enseignement. Principe numéro 1 : « L’ennemi du style, c’est le cliché. Qu’est-ce que le cliché ? C’est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […]. Nous étions médusés, commente Félicien Marceau. Jusque-là nous pensions que bien écrire, c’était précisément écrire comme les autres, comme les écrivains. » Principe numéro 2 : il faut faire des comparaisons sans arrêt, « parce que, si on ne fait pas une comparaison, on ne voit pas. Or, le style, c’est faire voir ». Félicien Marceau n’oubliera jamais cette double injonction. Elle déterminera aussi bien son art littéraire que sa philosophie de la vie.

Après ses années de collège, Louis Carette entre à l’Université de Louvain. Et là ce jeune catholique fait ses premières armes dans ce qui est alors le seul quotidien universitaire au monde : L’Avant-garde. C’est son entrée en littérature, et c’est aussi, sous l’égide d’Emmanuel Mounier, son entrée en politique. Il préside la sous-section de la revue Esprit fondée à Louvain en 1933 et il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L’Avant-garde, un réquisitoire aux accents pré-sartriens contre la passion antisémite

Quand la guerre éclate, Louis Carette a vingt-sept ans et, depuis 1936, il est fonctionnaire à l’Institut national de la radiodiffusion. Mobilisé, il combat dans l’armée belge. Celle-ci est rapidement mise en déroute. Carette se replie avec son régiment en France. Après la reddition, il reprend ses activités sur le conseil de son ministre de tutelle. Mais, entretemps, l’I.N.R. a été rebaptisé Radio Bruxelles, et placé sous le contrôle direct de l’occupant. Il devient le chef de la section des actualités. En mars 1942, de retour d’un voyage en Italie, il trouve l’atmosphère alourdie. contributor_1649_195x320

S’extirpant de la glu de la camaraderie, Carette quitte donc la radio le 15 mai 1942. Il fonde sa propre maison d’édition, où il publie notamment le grand dramaturge Michel de Ghelderode, mais il ne choisit pas pour autant la voie de la Résistance. À la Libération, il apprend que la police le recherche, il fuit donc vers la France, en compagnie de sa femme, avec pour seul bien une valise et son Balzac dans l’édition de la Pléiade. En janvier 1946, il est jugé par contumace et condamné à quinze ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents émissions, a retenu cinq textes à sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restés en France, une interview d’un prisonnier de guerre revenant d’Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualité sur les ouvriers volontaires pour le Reich. Ces émissions ne sont pas neutres. Comme le dit l’historienne belge Céline Rase dans la thèse qu’elle vient de soutenir à l’université de Namur : « Les sujets sont anglés de façon à être favorables à l’occupant. » Cela ne suffit pas à faire de Carette un fanatique de la collaboration. Ainsi, en tout cas, en ont jugé le général de Gaulle qui, au vu de son dossier, lui a accordé la nationalité française en 1959 et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres qui, en 1975, a parrainé sa candidature à l’Académie française.

De la lecture d’Une ténébreuse affaire, il tira la leçon, aussitôt appliquée, que dans la mesure où ce ne sont pas des juges mais des adversaires qui siègent dans un procès politique, il est préférable de s’exiler. Ce qu’il fit à la libération de son pays, en s’installant en France. Une fois arrivé, il a voulu, avant même de reprendre la plume, tourner la page. Il s’est donc doté d’un nouveau nom pour une nouvelle naissance et ce nom n’est évidemment pas choisi au hasard : il se lit comme une promesse de gaieté et d’insouciance après les sombres temps de la politique totale. Promesse tenue pour notre bonheur dans des romans comme Les Passions partagées ou Un oiseau dans le ciel.

L-Academicien-Felicien-Marceau-est-mortComme beaucoup d’intellectuels et écrivains situés à l’extrême-droite de l’échiquier politique, les aspects plébéiens, grégaires du fascisme, ne peuvent que révolter cet esprit distingué qui rejoindra, ce n’est pas un hasard, le groupe littéraire des Hussards. Au lieu de prendre la mesure de la catastrophe européenne, un certain nombre d’écrivains talentueux, regroupés autour des revues La Table ronde ou La Parisienne, firent flèche de tout bois contre ce qu’ils vivaient comme l’arrogance insupportable des triomphateurs. Sans se laisser entamer le moins du monde par la découverte de l’ampleur des crimes nazis, ils revendiquèrent pour eux la qualité de parias, de proscrits, de persécutés et la critique du résistancialisme leur tint lieu d’inventaire. Ils reconnaissaient que l’Occupation avait été une époque pénible, mais c’étaient les excès de la Libération qui constituaient pour eux le grand traumatisme. Félicien Marceau a toujours su préserver sa singularité. Reste qu’il faisait partie de cette société littéraire qui s’était placée sans état d’âme sous le parrainage des deux superchampions de l’impénitence : Jacques Chardonne et Paul Morand.felicien-marceau-francois-perier

Félicien Marceau a commencé sa carrière en écrivant des romans : Chasseneuil (1948), Casanova ou L’Anti-Don Juan (1949), Capri petite île et Chair et cuir (1951). Mais c’est avec Bergère légère qu’il connaît son premier grand succès, en 1953. Il se réclame de Balzac, à qui il rend un hommage dans un essai, Balzac et son monde (1955). Qu’ils soient riches ou pauvres, parisiens, campagnards ou isolés sur une île italienne, les personnages de Félicien Marceau vivent en ingénus apparents dans une société jugée sans intérêt par l’auteur.

Marceau, qu’on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n’a pas usé pour nouer son intrigue de recettes éculées ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d’entretiens avec Félicien Marceau L’imagination est une science exacte, il a inventé une nouvelle formule théâtrale : la pièce écrite à la première personne. Dans L’œuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de génie de Marceau consiste à transférer sur les planches un procédé tout naturel dans le roman : c’est le romancier en lui qui élargit le champ des possibles du théâtre.

Mais si la forme varie, la pensée de l’écrivain se caractérise par la constance de son questionnement. La virtuosité chez lui va de pair avec l’opiniâtreté. « Tous mes livres, écrit-il en 1994, sont une longue offensive contre ce que dans L’œuf j’ai appelé le Système, c’est-à-dire le signalement qu’on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu’ils ont un fond de vérité mais qu’ils deviennent mensonge lorsqu’on en fait une vérité absolue. »

Pour quelqu’un qui avait reçu à peu près tous les honneurs que la République des Lettres peut offrir, il était d’un naturel modeste. Il confessait écrire lentement, et se donner «un mal de phoque pour un chapitre ou un article que n’importe qui écrirait dans le quart d’heure». Il qualifiait sa pensée de «simplette» et parlait peu. Il professait souvent: «L’époque ne respecte que les spécialistes. Cultive ton are. Ne t’aventure pas dans l’hectare.» C’était un écrivain, pas un intellectuel. A partir des années 1960, Félicien Marceau vit à Neuilly (Hauts-de-Seine), dans un hôtel particulier où les visiteurs sont accueillis par un valet en gilet rayé. Il s’insurge quand on qualifie son théâtre de vulgaire ou de cynique : « Je prends toujours les personnages au niveau le plus quotidien, parce que je crois que c’est là qu’est la force de frappe… Pour faire comprendre ce qu’on veut dire, il faut partir du plus bas », déclare alors Félicien Marceau.

Cette année-là, l’auteur reçoit le prix Goncourt pour Creezy, l’histoire d’une cover-girl tuée par son amant député. Il présente aussi une pièce, Le Babour, avec Jean-Pierre Marielle. Mais le succès au théâtre n’est plus de saison. 1968 est passé par là, changeant la société française. Cela n’empêche pas Félicien Marceau de continuer à écrire. Il livre en particulier L’Homme en question (1973), avec Bernard Blier dans le rôle d’un ministre dévoré d’ambition.
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Son roman Creezy lui vaut le Goncourt en 1969 ; en 1974, il reçoit le prix Prince Pierre de Monaco et sa course aux honneurs s’achève l’année suivante, dans un fauteuil laissé vacant par Marcel Achard, sous la plus illustre des coupoles. Cette élection n’est pas sans remuer des souvenirs. Pierre Emmanuel démissionne de l’Académie et Marceau le renvoie à son livre de souvenirs. Les Années courtes (1968), dans lequel il a fait le jour sur les engagements de sa jeunesse. Le scandale est bien vite émoussé et l’écrivain peut continuer sa vie de romancier, tenant de temps à autre une chronique au Figaro, offrant régulièrement un nouveau texte, abordant tous les genres et tous les styles, en restant cependant fidèle à ses principes: «Pour le romancier, la réalité n’est qu’un point de départ à partir de quoi il nous propose (…) une autre vie.»

Creezy et Le corps de mon ennemi ont donné deux films, eux aussi typiques des années 70. Il s’agit de La race des seigneurs de Pierre Granier-Deferre avec Delon et Sydne Rome, belle comme une couverture de Play-Boy sous Giscard. Le corps de mon ennemi est tourné avec Belmondo par Henri Verneuil sur des dialogues de Michel Audiard. C’étaient typiquement ce qu’on appelait les films du dimanche soir et il nous semble bien que c’est la première fois que nous avons vu, écrit au générique, le nom de Félicien Marceau, que c’est de cette manière, ausssi, que nous avons eu envie de lire l’écrivain qui inventait de telles histoires. Comme quoi, regarder la télé menait encore à tout en ce temps-là, même à Félicien Marceau.fm1

En 1978, il signe l’adaptation de la Trilogie de la villégiature, de Carlo Goldoni, dont Giorgio Strehler offre une mise en scène inoubliable, à l’Odéon, à Paris. Un an plus tard, L’Œuf entre au répertoire de la Comédie-Française. La pièce fait un flop, malgré la présence de Michel Duchaussoy. De même, la présence de Danielle Darrieux dans la reprise de La Bonne Soupe, toujours en 1979, n’empêche pas l’échec. Félicien Marceau retourne au roman. En 1993, La Terrasse de Lucrezia lui vaut le prix Jean Giono. En 2000, il publie L’Affiche. En 2002, L’Homme en question est repris au Théâtre de la Porte-Saint-Martin par Michel Sardou. Le chanteur n’arrive pas à relancer un auteur dont il partage les convictions.

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Cet amoureux du mot et de ses sortilèges laisse planer sur son absence l’ombre d’une œuvre riche et sarcastique, qui sut unir les fastes d’un Balzac aux irrévérences d’un La Bruyère. Comme toujours, quand une voix se tait, on est en droit de se demander si on continuera à l’entendre. La réponse n’est guère aisée. On ne s’aventurera pas beaucoup en postulant que son monumental « Monde de Balzac » défiera le temps, comme ses essais sur Casanova, fruits d’un double cousinage dû au goût du bonheur et à l’amour de l’Italie, résisteront à l’usure du temps. Pour ses romans, on, est en droit de ses demander s’ils bénéficieront de l’indulgence de la postérité. Il faudrait pour cela que l’Université, qui lui a préféré les expérimentations du Nouveau Roman, se mette à s’intéresser à lui. Et puis, il y a son théâtre, qui triompha sur le boulevard, alors qu’il méritait mieux que cela. Il fut un temps, comble de l’ironie, où on le comparaît à Brecht, en raison de son style assimilable au théâtre épique . Aujourd’hui, seuls les amateurs puisent encore dans ce répertoire. Marceau, qui se tut à l’aube du siècle dernier, y sera-t-il un jour renfloué ou est-il voué au cimetière des écrivains symptomatiques de leur temps ? La question reste entière.

 

 (Notice rédigée en 1988 par Félicien Marceau) 

Pourquoi moi? Pourquoi est-ce moi qu’on est allé chercher pour parler de Félicien Marceau? Je suis, il est vrai, de ses amis, le plus ancien. Cela laisse intacte la question: suis-je vraiment son ami? Ce qu’il peut m’horripiler parfois! Tenez, quand je le vois se donner un mal de phoque pour un chapitre ou un article que n’importe qui écrirait dans le quart d’heure.

Une justice à lui rendre pourtant: la chose imprimée, il ne reste que peu de traces de ses ahans. Le Marceau se lit sans difficulté. Parfois même avec agrément, si on en croit l’éminent critique du «Cri de la jeune fille», organe indépendant du Loiret. A mon idée, c’est surtout parce que sa pensée est simplette. Rarement chez lui de ces propos dont l’opacité est un si rassurant oreiller.

Conscient de cette infériorité intellectuelle, il parle peu. On raconte qu’un jour, congratulant Marcel Aymé à l’issue d’une de ses pièces, tout ce qu’il trouva à articuler fut: «Ah! Quelle bonne pièce!»  Ce à quoi, après un silence de trois siècles, Marcel Aymé rétorqua: «La vôtre aussi est bien», échange de vues qui les laissa d’ailleurs, tous les deux, parfaitement satisfaits. Moi, avec des gens comme ça, je frise la crise de nerfs.

Calme, sois calme, mon âme. On m’a demandé un article objectif. Genre biobibliographie. Pour la biographie de Félicien Marceau, je renvoie à ses mémoires, «Les Années courtes», où il nous narre sa vie de 1913 à 1946. Pour le reste, son trait principal est d’avoir écrit à peu près autant de romans que de pièces, plus quelques essais. Je dois énumérer? Bon, j’énumère.

Romans: «Chasseneuil», «Capri petite île», «Chair et Cuir», « ’Homme du roi», «Bergère légère», «Les Elans du cœur», «Creezy», «Le Corps de mon ennemi», «Appelez-moi Mademoiselle», «Les Passions partagées».

Pièces: «Caterina», «L’Œuf», «La Bonne Soupe», «L’Etouffe-chrétien», «Les Cailloux», «La Preuve par quatre», «Un jour j’ai rencontré la vérité», «Le Babour», «L’Ouvre-boîte», «L’Homme en question», «A nous de jouer».

Essais: «Casanova ou l’anti-Don Juan» et, encore sur Casanova (c’est une manie) «Une insolente liberté», «Le Roman de la liberté», et, plus considérable, en tout cas par le nombre de pages, un «Balzac et son monde» qui fait autorité, paraît-il (va-t-en voir), jusque dans le New Jersey.

Nouvelles: «En de secrètes noces» et «Les Belles Natures». Pour faire bon poids, ajoutons un opéra-bouffe, «Lavinia», et les quelques films tirés de ses romans ou de ses pièces.

On conviendra que tout ça ne fait pas très sérieux et quand on pense que ça a pu lui valoir des prix comme l’Interallié, le Goncourt, le Monaco, le grand prix de la Société des auteurs et enfin l’élection à l’Académie française, on se dit que, franchement… Silence, mon cœur! Apaise ton courroux. Cent fois, je lui ai dit: «L’époque ne respecte que les spécialistes. Cultive ton are. Ne t’aventure pas dans l’hectare.» Lui, il prétend que cette distinction entre les genres est une vue de professeur et que, de pièce en roman, il poursuit la même vérité, la même liberté. Pour reprendre ici une de ses répliques saisissantes d’originalité comme il en trouve une tous les trois ans: «Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd.»

Et ses sujets ! Au lieu de nous raconter les amours d’un écrivain avec l’emballeuse-chef de sa maison d’édition, péripétie qui a permis de si brillantes variations dans le roman contemporain, il s’en va chercher des patineurs de Montpellier (sic), des cover-girls, des comtesses transalpines. Il prétend que ça donne de l’air. Je me demande si sa vraie clef n’est pas dans un court divertissement, intitulé «La Carriole du père Juniet» qu’il a eu le front de publier et où on voit un boomerang poursuivant sa propriétaire depuis les Invalides jusqu’en haut de la rue La Fayette. Bref, pour exprimer le fond de ma pensée, je me demande surtout ce que vient faire cet homme-là dans ce dictionnaire.

 

http://m.ina.fr/video/I14171115/felicien-marceau-et-francis-blanche-a-propos-de-l-etouffe-chretien-video.html

citations:

« Juste assez charmantes pour qu’on aie envie d’elles. Juste assez assommantes pour qu’on puisse les quitter avec soulagement. »

Faites-vous tant d’histoires, lorsqu’on joue votre air national? Moi, je me lève. C’est mon derrière qui obéit. Mais mon esprit reste libre.

il vouait à l’exécration ce monde, ce foutu monde qui se croit libre, ce monde où, de toutes les bouches, comme une bulle, sort le mot liberté, ce monde qui s’en goberge, qui s’en pourlèche, qui s’en barbouille jusqu’aux naseaux, qui le clame dans ses cortèges, qui l’inscrit sur ses banderoles, sans voir qu’entre la liberté et lui, il y a toujours un papier qui manque, qu’entre la liberté et lui, il reste la bêtise, l’inertie, les règlements avec leurs barbelés, les lois avec leurs miradors, les cons avec leurs conneries, les choses enfin avec leur pesanteur.

La vie, à chaque instant, offre ses bifurcations. On ne les prend pas ou on n’a pas le temps ou quelqu’un vous attend.On est sur des rails.[…..]Les hommes se gargarisent de « si »: si j’avais su.[….]… Se peut-il que notre vie ne soit que cette suite de carrefours où, à chaque fois, suivant qu’on prend à gauche ou à droite, tout serait différent?…

C’est étrange, tant de choses, tant de gens, d’événements qui sombrent dans les gouffres de l’oubli. Ce qu’on n’oublie pas, ce qu’on n’oublie jamais, ce sont les gestes mesquins, les gestes sordides. Ce qui reste gravé en lettres de feu, c’est la vulgarité.. L’humiliation et l’offense. données ou subies: pareil….Le souvenir des moments où, même par la faute d’un autre, on a été le complice d’un monde immonde.

On croit qu’une vie, c’est sérieux. Une vie, ce n’est que ceci : six lettres, quatre factures et un extrait de compte.

– D’abord comment va-t-il ?
– Il va très bien.
– Il est heureux ?
– Il est libre.
– C’est différent ?
– C’est l’étage au-dessus.

J’étais entré au ministère aussi… Un autre univers. Qui me plaisait. Parce que, dans les ministères, le travail, je ne dis pas qu’il ne sert à rien, non, non, il sert mais au moins on ne voit pas à quoi. Ça rassure.

http://www.regietheatrale.com/index/index/thematiques/auteurs/marceau/felicien-marceau-extrait-de-l%27oeuf.html

“Ni dieu ni maître” : Une Histoire de l’anarchisme sur Arte

Le réalisateur Tancrède Ramonet a imaginé une ambitieuse fresque documentaire sur le mouvement anarchiste à travers le monde en deux épisodes diffusés mardi 11 avril sur Arte. Aucune mention d’une branche droitiste n’est bien entendu évoquée. Le contraire eut été surprenant. Reconnaissons lui une écriture dense, une histoire bien digérée, des archives jusqu’alors inconnues.. Bref une réalisation assez convaincante, qui malgré quelques sabots simplificateurs, a le mérite de venir enfin combler un assourdissant silence audiovisuel, et de rétablir certaines vérités oubliées.

Que reste-t-il de ce mouvement composite ? Qui en sont les héritiers et les promoteurs ? Le réalisateur Tancrède Ramonet a son idée : « Dans l’histoire récente, ceux qu’on a appelés les anarchistes de droite ont dénaturé le mouvement. Alors, depuis les années 1990, on voit émerger des groupuscules qui cherchent à se défaire de l’étiquette anarchiste et avancent masqués. » Et de citer le sous-commandant Marcos, leader cagoulé des zapatistes mexicains ; les mystérieux membres du Comité invisible, auteurs en 2007 de l’ouvrage L’Insurrection qui vient ; ou encore le collectif d’internautes hackers Anonymous. Il a aussi choisi d’ouvrir son film sur des images des black blocs, ces silhouettes tout de noir vêtues et masquées qui, hostiles aux institutions, cassent des vitrines de banque en fin de manifestation.

NB: On n’est pas certain de comprendre la pertinence de pareils rapprochements.. ni-dieu-ni-maitre-la-foisonnante-histoire-de-l-anarchisme-sur-arte,M437658.jpg

 

A.D.G

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« Facho pour faire chier », Alain Fournier, alias A.D.G. tordit généreusement l’époque et ses prophètes en s’autorisant de joyeux franchissements de ligne. Son énergie, son goût des intrigues haletantes et des coups tordus, son écriture poétique en ont fait une éminente figure du polar. Cet enfant de Balzac par la Loire, de Céline par la verve et de Simonin par la langue, était provocateur par principe et anar par tempérament. Un mélange de trivialité, d’allégresse argotique et de nostalgie canaille. Cet héritier de quelques siècles de gouaille frondeuse, a planté dans la panse d’une république peu recommandable les banderilles les plus jubilatoires de l’anarchisme de droite. 

A.D.G ce fut surtout un style : une avalanche de trouvailles argotiques, de calembours et de néologismes, de personnages libres et truculents, d’antihéros et de pieds nickelés. La parodie n’est jamais loin et bouscule les codes habituels du polar. «J’ai fait tous mes polars en vingt ou trente jours. En général, je livre ma première frappe, sans hésitation, sans remords.» A.D.G. aima jouer à l’emmerdeur, une discipline dans laquelle il a excellé pendant près de 57 ans.

ADG n’était pas du genre à donner des gages. Il est même probable qu’il se faisait un devoir et sans doute aussi un plaisir d’agir en faisant l’inverse : provocation et esprit de contradiction, goût prononcé pour la liberté, ce genre de penchant ainsi qu’un amour de la patrie lui firent porter l’arme à droite. Parallèlement à sa carrière d’auteur de polars, il joua au journaliste, de pigiste à Réveil socialiste jusqu’à secrétaire général de Rivarol en passant par grand reporter et chroniqueur à Minute. Dans un milieu et un pays corsetée par le gauchisme culturel, sa trajectoire n’a pas fini d’agacer.

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ADG_enfantAlain Fournier naît le 19 décembre 1947 à Tours, et fréquente le collège jusqu’au brevet. Ses parents, monsieur et madame Fournier, eurent la pétillante idée de le prénommer Alain. Pour un type qui veut faire des livres et qui a vécu la lecture du Grand Meaulnes comme une péripétie scolaire douloureuse, le coup est rude. C’est ainsi qu’il choisit les initiales A.D.G., diminutif d’un de ses pseudonymes, Alain Dreux Galloux, avec lequel il signe des oeuvres de jeunesse. Autodidacte, il est tour à tour employé de banque, bouquiniste à Blois, puis brocanteur. Il donne des spectacles avec le groupe « la jeune force poétique française » de Micberth.

A.D.G.--Alain-Dreux-Gallou--1« Je viens d’une famille de gauche, très très modeste. Mon père était ouvrier municipal, aux cuisines de Tours. Toute ma famille était de gauche. Mon grand-père dont je parle dans « Pour venger Pépère » était communiste mais aussi tailleur de pierre. Il était communiste par sentimentalité. Mais j’ai eu une réaction assez tôt. C’est pour ça que je suis parti en école militaire, en entrant en sixième aux enfants de troupe à l’école militaire d’Autun. Comme ça n’a pas bien marché, ils m’ont viré. J’ai été muté à Aix-en-Provence et, là, j’ai été viré directement. C’est vrai que c’était l’époque de l’Algérie et que ce que devenait l’armée ne me plaisait pas beaucoup. Mais, à partir de ce moment-là, on peut dire que j’étais engagé à droite. Après quoi c’est la littérature… C’est Céline qui m’a emmené vers Rebatet qui m’a conduit vers Maurras… En plus, à cette époque-là, j’étais bouquiniste et je lisais toute la journée. J’ai trouvé tellement plus d’élégance, plus de rires et plus de gaieté à droite qu’à gauche. »

adg-lautnerRoger Giroux, traducteur de Lawrence Durrell, le découvre avec la Divine Surprise en 1971. En 1972, il publie une chronique berrichonne, La Nuit des grands chiens malades, portée au cinéma par Georges Lautner sous le titre Quelques messieurs trop tranquilles, où l’on voit une communauté hippie s’installer dans un petit village et s’opposer à une bande de truands en s’alliant aux paysans du coin.

Il enchaîne avec Cradoque’s Band, hommage célinien comme son titre l’indique, Je suis un roman noir, La marche truque, puis ses hilarantes chroniques berrichonnes, la Nuit des grands chiens malades et Berry Story. Dans ses romans, il se garde bien, à l’inverse des autres auteurs de la Série noire, de faire l’éloge du milieu des truands qu’il juge constitué « de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs comme Auguste Le Breton et José Giovanni leur ont créée ».

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Une quinzaine de romans qui l’installent dans le paysage des années 70 et 80, avec Jean-Patrick Manchette, comme l’un des jeunes carnassiers qui mixent critique sociale virulente et sens narratif hors du commun. Pourtant, alors que tous les autres sont issus de l’héritage de l’ultragauche de 68, lui se prétend un réac pur et dur. adg_30ans

« C’était encore notre manie de jouer les Hussards : entre l’élitisme et l’éthylisme, plus très jeunes gens de trente-cinq ans, nous avions choisi le cynisme morbide de ceux qui sont condamnés par la massification. Vilain mot qui commence comme massicot et finit comme dissection mais bref, nous étions de droite rien que pour emmerder le monde qui d’ailleurs s’en fichait. »

Son rôle de vilain petit canard atteint son point d’orgue lors d’un homérique Droit de réponse, l’émission de Michel Polac. «En qualité de chroniqueur de Minute, j’étais venu témoigner, sincèrement, de mon regret de voir Charlie Hebdo disparaître. Surtout, on était tous bien chargés et, après quelques minutes, j’ai mis des gifles à Siné qui m’insultait et j’ai été expulsé du plateau. Choron, qui en tenait une bonne aussi, a protesté parce qu’il trouvait cela injuste. Il a été expulsé aussi et nous nous sommes retrouvés au pied de la Maison de la radio pour une biture mémorable.»

tourmontlheryReporter à Minute, secrétaire général de rédaction du Rivarol, ami intime de Le Pen et abonné aux fêtes Bleu-Blanc-Rouge, ADG avait cessé d’être fréquentable au début des années 80. Dans ces années, le trublion se fatigue. Après s’être fâché, un gag récurrent chez lui, avec une partie de la rédaction de Minute, il s’installe en Nouvelle-Calédonie. «C’était le Far West avec les cow-boys, les Indiens et même le 7e de cavalerie.» La rencontre avec sa future épouse n’est pas totalement étrangère à son nouveau cantonnement près de Nouméa. «Et puis ça a pété…» Il abandonne la rédaction du second tome du Grand Sud, saga de la Nouvelle-Calédonie commandée par Louis Nucéra, alors directeur de collection chez Lattès, pour écrire trois polars ­ pas très bons, de son propre aveu ­ et pour créer un hebdo anti-indépendantiste qui lui vaudra une flopée d’ennemis, une nuit mouvementée de garde à vue et l’oubli dans un sinistre suicide littéraire. «Je suis revenu à Paris en 1991, après mon divorce, totalement dépressif. Ensuite, on m’a diagnostiqué un crabe aux poumons. J’ai souvent entendu que le cancer était une maladie longue et douloureuse. C’est surtout une maladie très chiante.» A sa mort en 2003, on vit rapidement fleurir l’épithète facho dans les nécrologies.

« Ma posture (d’extrême-droite, ndlr) est peut-être esthétique, mais cela fait partie du rôle de l’écrivain d’être à contre-courant. En tout cas, en tant que journaliste, je n’écrirais jamais un article révisionniste, antisémite ou raciste ».

En parallèle à sa carrière d’écrivain, il a exercé le métier de journaliste pour la presse socialiste, gaulliste et anarchiste de droite :

1968 : rédacteur en chef de Révolution 70  ;

•de 1972 à 1973 : chroniqueur à Actual-Hebdo ;

Enfin pour la presse dite d’extrême droite où il fut successivement :

•de 1974 à 1981 : journaliste puis grand reporter pour l’hebdomadaire Minute ;

•au cours des années 1980 : fondateur de Combat calédonien, hebdomadaire anti-indépendantiste en Nouvelle-Calédonie, où il aura vécu de 1981 à 1991. Sa participation, durant un an, à cette aventure de presse vaudra à A.D.G. un certain nombre d’amendes et de condamnations, A.D.G. finissant par déclarer forfait, tandis qu’Edgard Pisani, cible favorite de l’hebdomadaire, sortit lui aussi quelque peu « éreinté » de cette période ;

•de 1991 à 1994 : chroniqueur à Minute ;

•depuis 1994 : membre de la rédaction de l’hebdomadaire Rivarol, dont il deviendra secrétaire général en 1998, et pour lequel il travaillait encore un an avant sa disparition, jusqu’à ce que l’aggravation de sa maladie ne le contraigne à s’éloigner.

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« Ça a commencé comme ça », dit Bardamu au début du « Voyage au bout de la nuit » et précisément, c’est par Louis-Ferdinand Céline que je suis arrivé à la droite nationale. Non pas que j’étais de gauche puisque, contre le sentiment de ma famille qui l’était, je voulais devenir officier et que la politique gaullienne concernant l’Algérie française m’avait passablement dégoûté de cet état, mais parce que j’étais assez indifférent. La découverte du chef-d’œuvre du bon docteur Destouches changea tout cela et je n’eus de cesse d’avoir tout lu. Étant bouquiniste et lisant mon fonds davantage que le vendant, je n’eus pas de peine à assouvir mes faims de lecteur et la découverte des pamphlets me secoua rudement au point que j’écrivis pendant longtemps avec des petits points mais, je le crains, sans le génie dévastateur de Meudon. Ma période célinienne.

La réaction redressa la tête et se mit en chaîne pour me donner « Les décombres » de Rebatet. Qui parlait de Maurras. Que je lus. Qui m’envoya Bainville et me renvoya vers Léon Daudet . Dès lors, j’étais pris dans l’engrenage et si le journalisme mène à tout, en ce qui me concerne, ce fut la littérature qui me mena vers le journalisme de combat. Mais d’autres lectures déterminèrent aussi mon choix de vie : celle des fabuleuses « Série Noire » du très grand Albert Simonin qui me prouvèrent qu’on pouvait écrire des « polars » (ce vilain terme n’existait alors pas) sans déchoir, et qui firent que c’est à la Série Noire que j’envoyais mon premier manuscrit. Tous les ans, je relis « Touchez pas au grisbi », « Grisbi or not grisbi », « Une balle dans le canon » et autres romans noirs de celui qui fut mon maître d’écriture et dont le dernier livre, « Confessions d’un enfant de la Chapelle » m’émeut toujours autant.Mes choix de lecture étaient bien souvent d’ordre politique ou, plus exactement, de réaction. Jean Bourdier, avec qui j’ai longtemps travaillé, guida mes choix qui allèrent de la découverte des « Hussards » (ah, « Un singe en hiver » et « Monsieur Jadis » de Blondin – mais surtout « L’Europe buissonnière » – ah, Jacques Laurent pour « Les bêtises » mais surtout pour « Les corps tranquilles » qui est un monument du XXe siècle et un « livre-tuteur », c’est-à-dire une de ces œuvres que chaque écrivain lit et relit pendant qu’il écrit car il s’y trouve conforté et enrichi), à celle de la découverte des humoristes anglo-saxons tels que Wodehouse, Saki et Evelyn Waugh pour qui j’ai une tendresse toute particulière à cause de son roman « Scoop ». Je reviens à Cécil Saint-Laurent qui est, on le sait, le double léger de Jacques Laurent parce que je crois que lui aussi a conditionné mon écriture : c’est en pensant fortement à lui (et en particulier au remarquable « Hortense 14-18 » où l’auteur se livre à un époustouflant pastiche de Proust) que j’ai entamé la rédaction du « Grand Sud » où passent aussi les quatre ombres pugnaces des « Trois mousquetaires », qui m’est un livre de chevet. J’ai moins de goût pour « Caroline Chérie », mais une bonne affection pour sa « Communarde ».Sorti de ma période célinienne dont, avec le temps, je m’étais rendu compte qu’il n’était qu’un génial mécano des Lettres mais qu’il n’avait en définitive pas grand-chose à dire, je sentais bien que j’avais besoin d’un papa de remplacement : ce fut Vladimir Nabokov dont, comme tout adolescent, j’avais lu « Lolita » en espérant y trouver des scènes graveleuses et que je repris plus tard pour découvrir qu’il s’agissait en fait d’une étonnante quête du Graal en même temps qu’un très malicieux voyage initiatique. Mais ce fut avec « Ada » que je compris que j’avais trouvé mon Maître. Dans ce gros roman fascinant, Nabokov, aristocrate slave d’un élitisme farouche, se donne le luxe d’écrire cinquante pages d’entrée propres – il l’avoue au détour d’une phrase – à décourager les imbéciles d’y entrer. Puis, se frottant les mains de jubilation, Nabokov nous annonce que maintenant que nous sommes entre nous, on va pouvoir y aller. C’est d’une insolence et d’un courage inouïs.Là aussi, comme pour Céline, j’ai TOUT lu de Nabokov, mais à la différence du premier, dont j’ai revendu les œuvres complètes (dont quelques belles éditions originales) et toutes les études parues sur lui afin de payer mon voyage en Nouvelle-Calédonie (par la même occasion, j’avais aussi fourgué les quelque 1 500 volumes de la Série Noire qui s’empoussiéraient dans mon appartement parisien), j’ai gardé mes Nabokov que je relis chaque année.Dans cette bibliothèque dispersée entre mes cantines tourangelles et calédoniennes, on trouve encore Jacques Perret, où tout m’est bonheur, depuis les romans « autobiographiques » comme « Le Caporal épinglé » et « Bande à part », jusqu’à ses récits marins où ses feux follets – qui ne font pas d’artifice – de style font merveille et qui me touchent encore davantage depuis que je vis sur une île entourée de bateaux.

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Mes arches de Noé
Une île ? Mais bon sang, j’allais oublier « Robinson Crusoë » et « L’Ile au trésor » et « Mes arches de Noé » de Michel Déon dont « Les Poneys sauvages » et « Je ne veux jamais l’oublier » ne me quittent jamais. Bateaux ? « Trois hommes dans un bateau » de Jérôme K. Jérôme, « Un capitaine de 15 ans », « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne.C’est comme Dickens que j’allais passer sous silence, alors que « Mr. Pickwick » me comble toujours d’aise et Vialatte qui me fait rire aux larmes (je viens de lire « Eloge du homard et autres insectes utiles ») et Marcel Pagnol dont la trilogie de souvenirs est un perpétuel délice.On voit par là que ma bibliothèque n’est pas un sinistre Panthéon, mais je crains bien d’être perdu de réputation si j’avoue que la bande dessinée occupe aussi pas mal de mes cantines. Tout ce qu’a fait Goscinny est gardé, mais Gotlib et Lauzier – mais aussi mon vieux camarade De Beketch.Et ce n’est pas par copinage – bien que je ne mette aucune connotation péjorative à cette expression, s’ils sont mes amis, c’est parce que j’aime ce qu’ils font et ce qu’ils sont, c’est parce qu’ils sont mes amis – qu’après Serge, je citerai Jean Bourdier avec son hilarant « A la mer comme à la mer », sa « citadelle du désert » qui, quoique d’une érudition un peu légère , tient bien la route, Pierre Durand pour son étude érudite sur Louise Michel, Alain Sanders pour « Mémoires d’un indifférent », Alphonse Boudard pour presque tout, et que j’ai une pensée émue pour Michel Audiard dont « La mort du petit cheval » et « répète un peu ce que tu viens de dire » ont prouvé qu’ils étaient parmi les meilleurs. J’aime aussi passionnément Jean Raspail pour toute son œuvre présente, passée et à venir.J’en oublie certainement parce que je suis coutumier du « bovarysme littéraire » (par exemple Geneviève Dormann), mais je dois refermer mes cantines de livres en espérant pouvoir bientôt les remettre sur mes rayons. Sous mes latitudes antipodistes, ce seront toujours des rayons de soleil…
https://www.youtube.com/watch?v=Rg2QZpyFbsE

Citations: Fais chiant si tu veux, mais fais court !

Chez les pauvres d’aujourd’hui, c’est comme chez les pauvres d’antan ; autrefois, on faisait entrer la vache et le cheval dans la maison, maintenant, on y met le vélo ou la moto. Ça sent moins bon et c’est moins chaleureux mais c’est une coutume heureusement renouvelée et Dieu sait que nous avons besoin de toutes les coutumes.

Il y a des moments où l’on ne distingue plus très bien le moment de l’écriture et celui de la vérité. Tous deux sont certainement des étapes.

Quand je serai dictateur, j’interdirai la poésie, permettrai aux gens de roter en sortant de table et imposerai qu’on ôte son chapeau pour parler des rois fainéants.

Je suis un assassin, madame, dis-je avec urbanité. Le plus grand des assassins ; je tue le temps…

Dans le temps on naissait truand, maintenant c’est plus de la fatalité, c’est de la vocation. D’où les couenneries maousses, les retours de manivelles, les quiproquos…

Au physique, Machin ne fait pas sain : le visage bouffi et bouffé par les verres, l’œil humide comme un cul de bouteille, tout en lui évoque la boisson, librement acceptée et joyeusement assumée. Au moral, c’est pire. Droit ainsi qu’un tire-bouchon, parfaitement indifférent au siècle et à tout ce qu’il véhicule, sereinement oublieux des convenances et béatement installé dans une intempérance où la nonchalance le dispute à la paresse, il est nonobstant le meilleur des hommes et « coule » comme une gorgée de Turquant.

Personnellement, je suis plutôt ravi quand un sportif se casse quelque chose ; il y a tellement d’activités plus saines, comme boire, fumer, jouer au poker, etc.

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Il y a 40 ans, Dominique de Roux

Gabriel Matzneff rend hommage à Dominique de Roux, éditeur et écrivain devenu culte, mort il y a tout juste quarante ans à l’âge de 41 ans.

L'écrivain Dominique de Roux a fondé en 1975 les Cahiers de l'Herne.