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Fabrice Luchini

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De tous les comédiens français, il est sans doute celui qui se reconnaît le plus dès qu’il ouvre la bouche. Une citation ici, une emphase là, et une tirade qu’on espérerait sans fin: Fabrice Luchini, plaît autant qu’il agace. Constant dans son exubérance et son amour des belles lettres, il contribue à mettre en lumière des écrivains bannis, oubliés ou quasi inconnus. Par amour du style. Mais pas seulement.. On associe pas impunément Céline, Muray et Cioran…

Depuis quelque temps, Luchini se livre; intimement, politiquement..  Pessimiste enfiévré, spectateur perplexe du grand raout, pourfendeur de modernisme, victime d’hypoglycémie mystique, destructeur de béatitude… Fabrice Luchini s’est souvent risqué dans l’alimentaire, mais il l’assume, « le fric le rassure ». Arpenter les dédales d’un cosmos noyé de faux semblant ne semble pas lui faire perdre le sens des réalités. On serait parfois tentés de lui reprocher ses luchinades à répétition, sa sur-interprétation; se risquera t’il un jour à écrire?  Existera t’il jamais de Luchiniens ? 

 

« J’en ai un peu marre de la France, dit-il. On n’en peut plus de l’obsession égalitaire et de la suspicion dont font systématiquement l’objet ceux qui ont réussi un peu. Il y a présentement une haine démagogique. Et tyrannique. Il y a une passion pour l’échec en France en ce moment, un ressentiment généralisé. La gauche ne symbolise plus les grands idéaux et les grands projets. C’est une gauche du ressentiment. Et j’en ai marre.« 

Fabrice Luchini « Je suis un vagabond idéologique »

Par  (L’Express) !

Pourquoi Philippe Muray plaît-il autant ?

Parce qu’en l’entendant on se dit : « Enfin, un autre son de cloche. » Avec cette intuition fulgurante : il faut contrecarrer le tout-culturel, le festif, le tourisme, la culture qui perd l’essence de l’art, l’empire du Bien.

Mais on peut écouter du Muray, puis reprendre sa vie festive…

Oui, on peut sortir de ce spectacle contre les bobos et remettre ses rollers. Mais on a ri et constaté qu’il y avait un contre-pouvoir possible. Muray dénonce les inventeurs de rêve, ces artisans de la déréalisation que sont les politiques. Seul Malraux aurait pu lui tenir tête. Peu importe que les thèses de Muray soient vraies ou fausses : on a un contre-pouvoir.

Fondé sur la méchanceté ?

Et sur un léger génie comique. Il y a quelque chose de moliéresque chez Muray : il capte nos ridicules, la vanité de l’époque, la doxa. Ainsi du texte sur le débat : « Celui qui se rend compte qu’il est dans un faux débat a-t-il le droit de sortir en disant : « Je porte plainte pour faux et usage de faux débat » ? » Plus il y a de débat, moins il y a de réel, démontre Muray. Derrière une acuité d’une grande méchanceté, il y a aussi un génie de la formule : le « rebelle à roulettes » opposé à celui de Mai 68, le « sourire qui n’a jamais ri » pour définir, dès 2004, Ségolène Royal, etc. « Muray, c’est Debord en comique », m’a dit mon beau-père,Michel Debeauvais, 85 ans, homme de gauche. Et puis il y a pour moi le plaisir de lire un contemporain.

Qui attaque la gauche…

Oui, mais Muray n’est pas là pour se moquer de Martine Aubry quand il parle, en 1998, des emplois-jeunes. Il déroule la liste des nouveaux métiers aux noms ahurissants pour expliquer que le tout-linguistique va tuer le réel : « Un bataillon d’agents de développement ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’accompagnateurs de détenus. Non, ce n’est pas une parade, ce n’est pas non plus une job-pride… »

N’y a-t-il pas chez vous, comme chez Muray, un catastrophisme, une jubilation de voir le monde aller à sa perte ?

A la fin d’un portrait de moi dans Libération, que j’avais espéré le moins malveillant possible, il y avait ces mots : « Il s’imagine au milieu d’un océan de mesquinerie, dans un état de souffrance totale. » Pas faux. La passion de l’anxiété, de l’angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. C’est ma maladie, oui. J’avoue qu’il y a une doxa du nihilisme comme il y a une doxasocialiste, mais je crois qu’il n’y a pas de grande littérature avec des sentiments positifs, même si j’aime Rimbaud et La Fontaine, pessimiste dépassant le ressentiment. J’ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l’épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d’une vision de l’homme immonde. On m’a envoyé une lettre de Flaubert dans laquelle celui-ci se réjouit d’un terrible orage qui s’est abattu sur Rouen : tout est cassé, il jubile. Et Céline : « Ce n’est pas que j’aime les catastrophes, mais elles s’installent chez moi avec des sortes de droits. »

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Nietzsche est-il le penseur majeur de cette école ?

Non. Nietzsche, c’est le dépassement du ressentiment, du désespoir, c’est l’amor fati. « La presse, c’est la fausse alerte permanente », disait aussi Nietzsche. Pourvu qu’il ait tort !

Quel artiste auriez-vous été en 1963, durant les Trente Glorieuses, sous de Gaulle ?

En 1963 ? Je suis peut-être dans un groupuscule gauchiste, je lis Guy Debord et suis ami de Daniel Bensaïd…

Alors, êtes-vous de gauche ou de droite ?

Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l’homme n’est pas ce que les gens de gauche pensent qu’il est. Je n’aime pas dans la gauche l’angélisme, l’enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu’elle a oublié qu’il y eut une droite qui n’était pas affairiste, parce qu’elle a oublié les hussards : Antoine Blondin,Roger Nimier, Jacques Laurent…

A plusieurs reprises pendant le spectacle, vous dites que vous allez aussi attaquer la droite : on attend, rien ne vient…

Est-ce que Martine Aubry croit sincèrement qu’on est opposé à une société qui redistribuerait des richesses ? Que les Français qui ne votent pas socialiste sont ravis des inégalités épouvantables et de l’actuelle dégradation haineuse ? Qui est hostile au programme du PS : un smic augmenté, des hiérarchies douces, moins d’injustice, plus d’humanité… Les dirigeants socialistes, de Mélenchon à Hamon, défilent en héros de la lutte contre l’oppression. Je sais bien que Sarkozy est le neveu de Staline et qu’Hitler bouffait avec Hortefeux, mais, tout de même, l’oppression actuelle est relative… Quand Benoît Hamon commente un discours de Sarkozy, on a l’impression qu’il a vu des enfants écrasés par des chars impérialistes.

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Et s’ils avaient raison ? Si une caste souhaitait l’injustice pour protéger ses privilèges ? N’êtes-vous pas le saltimbanque du système ?

Il n’y a aucun espoir de non-collaboration pour un artiste. Que le système soit libéral ou marxiste, l’artiste qui travaille et qui distrait, même le plus intelligemment du monde, ne fait que collaborer : le plus grand génie de tous les génies, Molière, faisait le lit du roi. Le problème, c’est que la révolution, ça ne marche jamais. A la gauche de la gauche, ils sont tous d’accord pour reconnaître que Pol Pot, c’était assez horrible, mais ils ajoutent : « C’était pas le bon leader ! Le vrai va venir… » Alain Badiou estime que cette pensée a de l’avenir ? Tant mieux pour lui. Comme disait Céline : « Tous à bicyclette, pas de fausse note… »

Si le PS voit juste, ne faut-il pas l’aider ?

Même si les socialistes avaient raison, je n’arrive pas à croire une minute, tant je suis pessimiste sur la nature humaine, que ça les intéresse vraiment de rétablir l’égalité. Leur constat de l’ignominie de la société est peut-être juste, mais, quand ils disent qu’ils veulent changer les choses, je ne vois pas pourquoi je les croirais plus que leurs adversaires. La colère et l’indignation n’ont aucune valeur pour la réflexion, elles ne sont pas des preuves d’acuité de jugement.

L’acteur Fabrice Luchini pose au côté de sa réplique en cire, le 18 décembre 2006 au musée Grévin à Paris, à l’occasion de l’inauguration de son personnage.

Les acteurs aiment pourtant s’indigner…

Les acteurs doivent respecter un devoir de réserve, de non-obscénité, parce qu’ils ne vivent pas les problèmes des gens. Ma maman faisait le ménage à 5 h 15 au Figaro dans le bureau de Michel Droit : cela ne me donne aucun privilège, mais j’ai vécu cela. Ma famille était gaulliste, écrasée de travail, mon grand-père eut la jambe broyée dans une machine et mon père m’a éduqué en répétant : « On n’habitera jamais tous sur la place du village », ou un proverbe italien : « Il y a des gens qui mangent, il y a des gens qui regardent. » Ou encore : « La vie est une tartine de merde et on en mange un petit bout chaque jour. » La souffrance n’est pas une abomination, il faut en prendre sa part. Il était finalement pascalien : qu’on aide les gens lui semblait incongru.

Le succès comme revanche sociale, alors ?

Je n’en suis pas revenu de mon succès. Au début, les gens me détestaient, ils trouvaient que j’avais un phrasé de pédé, que je n’étais pas du tout sexy. Je n’ai aucune passion jubilatoire pour l’argent ; à 58 ans, je commence à peine à savoir en profiter. Je suis insomniaque, je ne jouis de rien, mais je n’ai pas le droit de me plaindre parce qu’il y a des gens dont on va raser la maison. Alors je ferme ma gueule. Soit on assume ses privilèges et on se tait, soit on donne tout à Emmaüs.

Qu’est-ce qui vous gêne le plus avec la gauche ?

Comment s’arrange-t-on quand on est de gauche, qu’on vit rue Guynemer avec vue sur le jardin du Luxembourg, qu’on a un chauffeur, un maître d’hôtel à gants blancs alors que le pays est en crise ? L’intellectuel de gauche répond : « Je lutte… » J’ai vu la gauche caviar, je l’ai haïe, elle frimait, parlait de culture tout en réglant ses problèmes de salle de bains, comme les gens de droite. Pareil. Kif-kif. Un type de gauche m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi la classe moyenne ne pense qu’à consommer. » Ou encore : « Pourquoi ta femme de ménage a-t-elle un 4 x 4 ? » Pauvre couillon ! De quel droit juges-tu ? « Comment peux-tu dormir alors que l’Afrique crève ? », dit-il. Et toi, tu te réveilles souvent la nuit pour les Africains, espèce de fiente ? Je suis comme Cioran : « Je ne peux pas avoir de pitié, mon moi a tout absorbé. » J’exècre la pensée correcte de gauche.

Et celle de droite ?

Tout autant ! Le marché bio, les enfants qui vont continuer la carrière, la certitude. De toute façon, la droite est morte, elle n’a plus que faire des enfants comme objectif. Où est Paul Morand ? Où sont de Gaulle, Raymond Aron ? On n’a même plus la droite du cigare, du pinard et du cholestérol : « Tu délocalises beaucoup ? Moi, j’ai niqué les Chinois. » C’est fini. C’est pour ça que je suis moins agressif avec la droite : elle n’existe plus.

Vous n’êtes pas de droite, mais un peu moins anti-droite qu’anti-gauche ?

La preuve que je ne suis pas de droite, c’est que je ne me battrai jamais pour mes intérêts. Pour une raison simple : je n’ai pas cette santé-là. J’ai passé deux mois à Monaco, j’ai cru crever d’ennui : pour 2 millions par jour, je n’y vivrais pas. Et, en plus, j’ai passé l’âge de faire du jogging en montée, je préfère l’île de Ré, c’est plat. Si Martine Aubry est élue et met les impôts à 90 %, si on classe en zone noire ma maison de l’île de Ré, cela ne m’enlèvera pas Bach, le matin, par Pablo Casals. Je ne veux pas faire le dandy baudelairien, mais mon but, c’est l’indifférence…

Comment en sort-on ?

Il faut trouver l’homme providentiel, ni idéologue de gauche, ni cynique de droite, une sorte de De Gaulle de la crise, qui dise : « Ceux qui ont, faut qu’ils donnent… »

La démocratie est-elle l’alternance du cynisme de droite et de l’idéologie de gauche ?

Le nivellement total à la communiste n’est pas très réjouissant. J’ai connu Roland Barthes, j’ai l’impression que c’était autre chose que Badiou…

Et le cynisme de droite ?

Dans ma loge, il y a dix-huit mois, j’ai dit à Nicolas Sarkozy – j’ai des témoins : « Il y a la crise, vous devriez être gaulliste, M. le président, et remonter les impôts en supprimant le bouclier fiscal. » Je n’ai pas été écouté… La droite n’a pas d’ambition pour l’homme, elle est mesquine et comptable. Mais le collectivisme m’effraie plus que tout. J’aime que, chez Marivaux, les valets soient les vrais maîtres, j’aime les servantes chez Guitry. Je tiens au droit de chacun d’avoir une psyché sur laquelle aucun collectif n’agit.

L’individu avant tout, donc ?

Les politiques, surtout à gauche, n’intègrent jamais l’individu. Parce qu’ils ne veulent pas que l’homme soit confronté à la magistralité de son désastre solitaire. L’homme doit être dépassé, dit Nietzsche. Or notre époque tend au béat, des gens déambulent, hagards, dans le culte du bonheur, alors que les catastrophes s’accumulent. C’est le désastre et il y a un îlot de gens hébétés, de déambulants à roulettes qui foncent dans la béatitude.

N’y a-t-il pas un idéal qui demeure ?

« Je ne mourrai pas pour une idée, mais je mourrai pour le droit d’en avoir une différente chaque jour », dit encore Nietzsche. Je peux me lever réactionnaire, avoir un élan de générosité vers 13 heures, aller jusqu’à Besancenot sur le coup de 15 heures, revenir vers un réformisme à la Strauss-Kahn pour le thé, sans cracher sur Hollande, et, le soir, finir par penser que la droite a la vision la moins irréelle du réel. Je suis un vagabond idéologique.

Avec une raison qui penche un peu à droite, non ?

Je ne suis pas de droite, parce que je ne suis pas conservateur. De 1945 à 2000, toute la pensée fut à gauche, sauf le malheureuxRaymond Aron. La droite n’a jamais rien à proposer comme penseur vivant, sauf quand elle en pique un à la gauche. Pour la grand-mère maternelle de ma fille, il y avait le Bien, et le Bien était à Moscou ! Antoine Vitez n’a quitté le Parti communiste qu’après l’invasion de l’Afghanistan : en 1979, vous vous rendez compte ! La droite n’avait rien à mettre en face, à part un Malraux titubant.

Sarkozy vous fascine-t-il ?

Il est venu voir mon Céline quatre fois, Knock deux fois, mon La Fontaine aussi…

Curieux : il s’ennuie au théâtre…

J’ai eu Chirac aussi. Mais Sarkozy m’a dit avoir découvert Céline dans mes spectacles. Le Nouvel Observateur m’avait mis dans la galaxie sarkozyste, avec ma photo en orbite. Scandale dans ma belle-famille !

Le président ne massacre-t-il pas la langue française ?

Je n’ai jamais été heurté par son français. Et puis le français n’intéresse plus les Français, ils ne savent plus quelle langue ils parlent. C’est au Québec que j’ai pris le plus de plaisir avec Le Point sur Robert, parce que le français signifie encore quelque chose là-bas : la résistance.

En 2012, que va-t-il se passer ?

La gauche va gagner et on va bien rigoler. En face de Muray, Delanoë, Lang ne tiennent pas trois minutes, car ils n’ont pas de pensée magistrale. Les hommes politiques ne sont pas faits pour cela.

Il y a une gauche différente : Valls, Delors…

Valls est moins hargneux, en effet, mais n’a aucune chance, si j’en crois Nietzsche : « Malheur à moi, je suis nuances. » A Lille, j’ai croisé Delors, il avait une casquette de marin, cela m’a impressionné. Il m’a dit : « Vous êtes plus humain que ça, vous êtes un provocateur. » J’ai pris cela pour une bénédiction à la Cioran. La fameuse « troisième voie », Jospin la cherche encore ; et c’est Mélenchon qui revient… La gauche n’a aucune vision négative de l’homme, elle croit qu’il est un merveilleux opprimé, elle ne comprend rien à la psyché, au conflit intime, à la grimace proustienne. Je hais Rousseau.

Mettez-vous la psychanalyse au-dessus de la politique ?

Sans conteste. Je suis en analyse depuis trente-cinq ans, avec des pauses. Tous les gens qui vont bien sont insupportables, tous ceux qui ont traversé des épreuves sont meilleurs. On croyait que tous nos actes étaient rationnels, puis les moralistes et ensuite Nietzsche et Freud ont montré que l’homme n’a d’intérêt que pour son ego. Qu’est-ce qui se cache dans chacun de nos actes, dans la femme que l’on épouse, l’enfant que l’on aime, la révolution que l’on accomplit, le crime que l’on perpètre ? C’est le moi, le pauvre moi minable, encombrant, pitoyable, dramatique, qu’il soit de droite ou de gauche. Et que ce soit Hollande ou Sarkozy, ce qui parle dans leurs discours, c’est la vanité.

http://www.youtube.com/watch?v=W8MpU6o5nz8

Triste vision de l’homme !

Le moi est une pourriture et une impasse. C’est un petit être inconfortable, malheureux, qui s’invente des mythologies pour continuer à vivre l’absurdité. Les gens sont, comme dit Céline, « les bras ballants devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, brelochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien ». La pensée de Chamfort, celle de Pascal, de Cioran, de La Rochefoucauld ou de Nietzsche me renseigne mieux sur l’homme que ne le fait celle de Marx. Mais si la droite veut écraser le peuple, je n’en suis pas.

Sceptique, donc ?

Un jour, à Athènes, un passant lance à Socrate : « Ah ! Le voilà, l’inventeur de la dialectique et de la morale. Comme tu peux être laid ! » « Comme il me connaît bien », répond Socrate. J’aime les pensées négatives, le sans-pitié. Je me vante d’avoir lancé le mot « fiente » dans le langage courant. Comme Cioran, j’affirme : « Je suis pour que tout aille mieux, pour toutes les réformes, mais vous ne me ferez jamais dire que l’homme n’est pas une chose qui va finir. » Toutefois, quand on voit de la merde partout, c’est peut-être qu’on en est rempli.

Vos projets ?

Continuer Muray, lire Baudelaire à l’Opéra avec la soprano Sandrine Piau. Je voudrais aussi être pensionnaire de la Comédie-Française un an ou deux, pour jouer Le Misanthrope et un Labiche. Puis je prendrai ma retraite sur l’île de Ré. Et, si on a rasé ma maison, j’irai dans un hospice, comme Thomas Bernhard.

Pour qui vote Fabrice Luchini ?

Comme tout bobo, je vote écolo, et ça n’a aucune importance. Je suis du Muray un peu bas de gamme.

Article Marianne – Elody Emery – 14 septembre 2010 ( on a les sources qu’on peut )

Depuis mars 2010, Fabrice Luchini lit au théâtre de l’Atelier des textes de Philippe Muray, critique acerbe de la modernité relativement méconnu du grand public. Le succès rencontré est tel qu’on se demande si le comédien ne vampirise pas l’auteur qu’il est censé servir…

De Céline à La Fontaine en passant par Rimbaud et Paul Valéry, voilà plusieurs années que Fabrice Luchini se spécialise dans la lecture de grands classiques qui trouvent à cette occasion un nouveau lectorat potentiel.

Au fil des représentations, il semble bien que le phrasé, les grands gestes et les vociférations brutales de Luchini aient trouvé leur vocation. Le spectateur sait désormais qu’il peut acheter sa place sans craindre l’ennui abyssal qui guette tout amateur de théâtre ; dans la bouche de Luchini, même Proust devient un sacré déconneur capable de déclencher l’hilarité générale.

Fort de ce succès, Luchini s’est autorisé un choix plus audacieux en proposant des lectures d’un auteur qui ne fait pas partie du panthéon des monstres sacrés de la littérature française : Philippe Muray. Jusqu’à sa mort en 2006, Muray aura été un des plus féroces observateurs de notre société. Se situant lui-même « quelque part entre Hegel et Desproges », il a fustigé tout et tout le monde, de la jeune touriste blonde et naïve aux emplois jeunes de Martine Aubry en passant par la Gay Pride, Paris Plage ou le sourire de Ségolène Royal. Pas une manifestation de « politiquement correct » qui ne soit passée à la moulinette acérée de son humour, pas une ineptie de langage qui soit épargnée par l’absolue et cruelle précision de sa plume.

On a comparé Muray à Dantec, Houellebecq ou Céline dont il était un admirateur, enfin à tous ceux qui donnent autre chose à entendre que les sempiternelles plaintes mielleuses des émissaires du Bien. Il se passe à la lecture de Muray quelque chose d’aussi délicieusement pervers que lorsqu’on écoute Marc-Edouard Nabe se défendre sur un plateau de télévision : on est bousculé, on rit en se sentant coupable, on est choqué (voire offusqué) ; en un mot, on respire.

Mais ce n’est pas le caractère polémique de l’écrivain qui peut arrêter Luchini, ni même l’étiquette « néo-réactionnaire » qu’on a pu lui coller sur le dos. Car le comédien peut désormais tout se permettre ; le seul fait qu’il ait porté son intérêt à un auteur est un gage de qualité, une caution indiscutable. Devant le théâtre de l’Atelier avant la représentation, un rapide sondage se révèle particulièrement édifiant : personne n’a jamais entendu parler de Muray, nul ne sait qui c’est, mais enfin quand même, c’est Luchini qui le dit, donc ça doit être quelqu’un de valable.

Prouesse plus impressionnante encore, Luchini parvient à attirer une population « jeune » qui vient se mêler aux têtes blanches qui composent le public traditionnel des salles de théâtre. Ils ne sont certes pas en majorité, mais ils sont présents. « J’ai assisté à toutes les lectures de Luchini, et franchement, c’était génial à chaque fois », dit Anne-Sophie, 27 ans. Est-elle rebutée par la réputation sulfureuse de l’auteur ? « Non, au contraire. C’est tellement rare d’entendre des gens qui font de la provocation de manière intelligente… Après on peut être d’accord ou pas…. ». Idem pour Anaïs, 20 ans, qui estime que « ce n’est pas parce qu’il est qualifié de néo-réac qu’on ne peut pas y aller. » Chloé, 34 ans, et Caroline, 33 ans, vont plus loin en affirmant qu’ « il y en a marre d’entendre toujours les mêmes choses », et qu’une pensée un peu dissonante leur fera le plus grand bien. Le « label Luchini » possède sans conteste des vertus désinhibantes.

Si on voulait être mauvaise langue, on dirait même que le pouvoir de Luchini sur son public est un rien angoissant. Acclamé dès son entrée sur scène, le comédien peut se montrer arrogant (« Vous savez qui est Louis Jouvet quand même ? »), voire franchement dédaigneux (« Ils comprennent rien les gens… Enfin peu importe. ») sans susciter d’autres réactions que des rires et des applaudissements. Il explique qu’il est obligé d’être « pédago », et en effet il n’hésite pas à indiquer les passages « géniaux », des fois que le public soit trop stupide pour les identifier lui-même, ou à répéter certaines phrases pour en souligner l’inventivité. En bon showman, il tire toutes les ficelles comiques (la répétition, l’imitation d’accent, le mime) tout en raillant son public sans ménagement quand il hoquète d’excitation :  « Que je lise du Muray ou pas, vous vous en foutez en fait. ».

Mais au final et pour paraphraser Luchini, peu importe. Reste que le comédien, qui agace toujours autant qu’il séduit, a contribué à faire entendre la voix de Philippe Muray, au point que Moderne contre moderne (Les Belles Lettres, 2005) s’est épuisé très vite, une trentaine d’exemplaires étant vendus à chaque fin de représentation au théâtre de l’Atelier. « Mon rire est une pensée », disait Muray. Une pensée implacable qui amène à porter un regard différent sur tout ce qui « ne fait plus débat » (les fêtes, la convivialité, l’échange), et dont le pessimisme agit, paradoxalement, comme un souffle rafraîchissant sur l’auditoire. Et rien que pour ça, on peut remercier Fabrice.

Fabrice Luchini est issu d’une famille d’immigrés italiens, marchands de fruits et légumes. Il grandit dans le quartier de la Goutte-d’or à Paris XVIIIe. Il n’est pas attiré par l’école et sa mère le place comme apprenti coiffeur à 13 ans dans un salon chic de l’avenue Montaigne ; il adopte le nom de Fabrice pour exercer son métier de garçon coiffeur.

Il cultive parallèlement, en autodidacte, son goût prononcé pour la littérature (BalzacFlaubertProust). Il est, en outre, passionné par la musique soul et James Brown, et animateur il fréquente les discothèques. C’est ailleurs sur la piste du drugstore d’Angoulême qu’il est découvert en 1968 par Philippe Labro, alors en repérage pour son film Tout peut arriver, et lui offre son premier rôle (1969).

Fabrice Luchini décide de suivre des cours d’art dramatique chez Jean-Laurent Cochet, puis rencontre Éric Rohmer qui lui donne une certaine notoriété avec Le Genou de Claire en 1970Perceval le Gallois en 1978 et Les Nuits de la pleine lune en 1984.

Il tourne avec OshimaZuccaKlapischLelouch et Molinaro. Mais c’est son rôle dans La Discrète de Christian Vincent en 1990 qui le fait connaître du grand public. Il devient dans les années 1990 un acteur très demandé par le cinéma français et compose dans nombreux rôles de composition comme dans Le retour de Casanova en 1992 aux côtés d’Alain Delon et Elsa ; dans Tout ça… pour ça!, rôle pour lequel il est récompensé par le César du meilleur acteur dans un second rôle en 1994 ; dans Le colonel Chabert aux côtés de Gérard DepardieuFanny Ardant et André Dussollier ; dans Beaumarchais, l’insolent pour lequel il est nommé pour le César du meilleur acteur en 1997.

Il s’adonne aussi, notamment grâce à Jean-Laurent Cochet, au théâtre, sa véritable passion, « seul lieu où s’exprime la vie, la nourriture de la vie, ce qu’aucune école n’enseignera jamais ». Il partage son activité entre le cinéma et la scène et rencontre un important succès en déclamant des textes de La Fontaine, de Nietzsche, de Céline(avec Voyage au bout de la nuit), de Paul Valéry, de Philippe Muray ou de Roland Barthes.

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