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Léon Bloy

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Le prophète fait saigner les cœurs ; le pamphlétaire écorche les peaux : Léon Bloy est un écrivain hybride tendance purificateur. Incorrigible désespéré, il se choisit pour vocation de souffrir la fin des temps dans le menu de sa propre existence terrestre.

« Je souffre une violence infinie et les colères qui sortent de moi ne sont que des échos, singulièrement affaiblis, d’une Imprécation supérieure que j’ai l’étonnante disgrâce de répercuter« . Quand des hommes tels que lui font écho à l’état moral de tout un monde, il se peut très bien qu’à l’aurore on ait entendu d’harmonieux soupirs, mais le soir — c’est un hurlement !

Ce joaillier en malédictions est à la fois la conscience et l’instrument des fins dernières, vivant sous le coup du Jugement, dans l’éclair unique de la terreur. Une frénésie sans égale dans notre littérature : un état d’alarme grandissant né du sentiment d’une extrême urgence, comme si l’histoire allait s’abîmer sous une avalanche d’éternité. Un goût unique pour l’hyperbole assassine, une intransigeance religieuse, un style tellurique au service d’un tempérament apocalyptique… Par la qualité de sa violence et la sincérité de son exigence, Bloy offre ses lettres de noblesse à l’Abjection.

C’est en 1846, au crépuscule de la monarchie de Juillet, que naquit Léon Bloy. A Périgueux. Son père était un franc-maçon voltairien et sa mère une catholique dévote. Dès son enfance Léon Bloy se montra fortement disposé à la tristesse et à la mélancolie : sa mère le trouvait souvent assis sur son lit dans la noirceur la plus totale, pleurant depuis des heures, sans motif apparent. Bloy fut retiré de l’école assez tôt en raison de son indiscipline. Son père, exaspéré, le vouait à une carrière de petit fonctionnaire. Mais le jeune Bloy s’intéressait à la peinture, au dessin et à l’écriture en autodidacte.

Ses études furent donc médiocres : retiré de l’établissement en classe de quatrième, il continue sa formation sous la direction de son père. Bloy commence à rédiger un journal intime, s’essaie à la littérature en composant une tragédie, Lucrèce, et s’éloigne de la religion. En 1864, son père lui trouve un emploi à Paris. Il entre comme commis au bureau de l’architecte principal de la Compagnie ferroviaire d’Orléans. Médiocre employé, Bloy rêve de devenir peintre et s’inscrit à l’École des beaux-arts. Il écrit ses premiers articles, sans toutefois parvenir à les faire publier, et fréquente les milieux du socialisme révolutionnaire et de l’anticléricalisme.

En 1867, venu à Paris, il fit la rencontre – décisive – de l’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly, qui allait devenir son maître et ami. C’est d’ailleurs sous l’influence de l’auteur des Diaboliques qu’il se convertit au catholicisme en 1869. C’est aussi grâce à Barbey d’Aurevilly, qui réunissait chez lui le dimanche des auteurs débutants, que Bloy fit la connaissance de Paul Bourget, François Coppée, Joris-Karl Huysmans et Jean Richepin. Après sa conversion, Bloy se plongea dans les œuvres de Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Ernest Hello et Blanc de Saint-Bonnet, qui l’orientèrent en religion vers un catholicisme ardent, en politique vers l’option monarchiste, en lettres vers le pamphlet.

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Sa vie bascule à nouveau en 1877. Il perd ses parents, effectue une retraite à la Grande Trappe de Soligny (première d’une série de vaines tentatives de vie monastique), et rencontre Anne-Marie Roulé, prostituée occasionnelle, qu’il recueille, et convertit, en 1878. Rapidement, la passion que vivent Bloy et la jeune femme se meut en une aventure mystique, accompagnée de visions, de pressentiments apocalyptiques et d’une misère absolue puisque Bloy a démissionné de son poste à la Compagnie des chemins de fer du Nord.

De fait, c’est en février 1884 qu’il publie son premier ouvrage, Le Révélateur du Globe. L’ouvrage est consacré à Christophe Colomb, et Barbey d’Aurevilly signe sa préface. Suit, en mai, un recueil d’articles : Propos d’un entrepreneur de démolitions. Aucun des deux livres n’a le moindre succès.
–>Mais son génie d’écrivain ne se manifesta vraiment qu’avec Le Désespéré, roman qui passa presque inaperçu lors de sa parution en 1886. il ne suscita pas davantage d’échos qu’il ne rencontra le succès, mais valut à son auteur « plus d’un quart de siècle de souffrance« . Si Le Désepéré est un roman, il est à tout le moins autobiographique : il ne faut pas être grand clerc pour faire observer combien le personnage de Caïn Marchenoir, « voué, par nature, à l’observation des hideurs sociales » et regardant le monde moderne comme « une Atlantide submergée dans un dépotoir« , correspond à l’idée que Léon Bloy se fait de lui-même, du moins de l’effort auquel il veut contraindre son existence et de la direction qu’il veut lui imprimer. Mystique, misanthrope, révolutionnaire, anti-bourgeois, ascétique, contempteur de son temps, ce héros-là est l’exacte image de la représentation commune que l’on se fait de Bloy.

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Il ne s’agit pas de s’obliger à épouser une pensée, et il sera d’ailleurs difficile de suivre Bloy sur tous ses chemins sans trébucher sur quelque délire acide, jugement à l’emporte-pièce, anti-républicanisme grossier, rude saillie antisémite ou âpreté absolutiste – fût-ce, donc, de la plus belle manière. En revanche, et pour peu que l’on s’évertue à comprendre plutôt qu’à juger, à entrer, peut-être pas dans les raisons du narrateur, au moins dans ses motifs, bref, pour peu que l’on accepte de se laisser entraîner dans un mouvement qui, quelle qu’en soit l’intention, transcende l’humeur et créé de l’art, alors, difficile de ne pas être subjugué.

Reste que la grande affaire de Bloy est d’être le contempteur d’un monde, d’un siècle, d’une humanité même, dont il se sent et se veut le banni – « je souffre une violence infinie et les colères qui sortent de moi ne sont que des échos, singulièrement affaiblis, d’une Imprécation supérieure que j’ai l’étonnante disgrâce de répercuter« .

Après plusieurs histoires tumultueuses et tragiques avec les femmes, Bloy se maria en 1890 avec Jeanne Molbech, fille du poète danois Christian Molbech. De cet union naquirent trois enfants: Véronique, Madeleine et André, qui mourut en bas âge.

L’année 1895 est particulièrement douloureuse pour Bloy. Chassé de la rédaction de Gil Blas à la suite d’une énième polémique et ainsi réduit à la misère, il perd ses deux fils André et Pierre, tandis que sa femme tombe malade. Il reprend alors la rédaction de La Femme pauvre. Le roman est finalement publié en 1897 : comme le Désespéré, c’est une transposition autobiographique, et un échec commercial.

En 1898, il édite la première partie de son Journal, sous le titre du Mendiant ingrat, mais c’est encore un échec. Bloy quitte à nouveau la France pour le Danemark, où il réside de 1899 à 1900. À son retour, il s’installe dans l’est parisien, à Lagny-sur-Marne, qu’il rebaptise « Cochons-sur-Marne ». Dès lors, sa vie se confond avec son œuvre, ponctuée par de nouveaux déménagements.

Bloy continue la publication de son Journal : Mon Journal (1904) ; Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne (1905) ; l’Invendable (1909) ; le Vieux de la Montagne (1911) ; le Pèlerin de l’Absolu (1914). Il compose en outre des essais qui sont à mi-chemin entre la méditation et le pamphlet, tels que le Fils de Louis XVI (1900), Je m’accuse (1900) où la critique de Zola se mêle à des réflexions sur l’affaire Dreyfus et la politique française, la première série de l’Exégèse des Lieux Communs (1902), inventaire où sont analysées une à une les expressions toutes faites par lesquelles s’exprime la bêtise bourgeoise, ou les Dernières Colonnes de l’Église (1903), étude consacrée aux écrivains catholiques « installés » comme Coppée, Bourget ou Huysmans.

Il poursuit dans cette veine avec L’Épopée byzantine (1906), Celle qui pleure (1908), sur l’apparition de la Vierge aux deux bergers de La Salette, le Sang du Pauvre (1909), l’Âme de Napoléon (1912), et la deuxième série de l’Exégèse des Lieux Communs (1912). Profondément marqué par l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il écrit encore Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915), Au seuil de l’Apocalypse (1916), Les Méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les Ténèbres (posthume, 1918).

Léon Bloy est décédé le 3 novembre 1917, à l’âge de soixante et onze ans.

Les écrits de Bloy sont animés par une puissante ferveur surnaturelle et une fougue verbale rarement égalée dans les lettres françaises. Ils n’appartiennent à aucune école littéraire du XIXe siècle, ni le symbolisme, ni le naturalisme, ni le romantisme, même si l’on y décèle parfois une certaine couleur romantique.

Le génie de M. Bloy n’est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni mystique; il est théologique et rabelaisien. Ses livres semblent rédigés par saint Thomas d’Aquin en collaboration avec Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les accepter, mais aucun athée ne peut s’en réjouir. Quand il insulte un saint, c’est pour sa douceur, ou pour l’innocence de sa charité, ou la pauvreté de sa littérature; ce qu’il appelle, on ne sait pourquoi, « le catinisme de la piété », ce sont les grâces dévouées et souriantes de François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la triste éducation sulpicienne, ce sont « les bestiaux consacrés », « les vendeurs de contremarques célestes », les préposés au « bachot de l’Eucharistie », — blasphèmes effroyables, puisqu’ils vont jusqu’à tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l’Eglise !

Mais il convient à un prophète de se donner des immunités : il se permet le blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d’ailleurs d’une beauté toute baudelairienne, et il dit lui-même : « Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l’adoration n’est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l’abandonné ? » Oui, si le contraire de la vérité n’est qu’une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.

Paul Verlaine  rend hommage au « mendiat ingrat » :
« Le Dogme certes, et la Loi,
Mais Charité qui ne commence
Ni ne finit, énorme, immense,
Telle la foi de Léon Bloy.Un Abel mais un saint Éloi :
Enclume et marteau sans clémence,
La raison jusqu’à la démence,
Telle la foi de Léon Bloy.Une tête féroce et douce,
Très extraordinairement
Un peu va comme je te pousse ;Un génie horrible et charmant,
Et tout l’être et tout le paraître
D’un mauvais moine et d’un bon prêtre. »

«N’importe, je suis forcé de vociférer jusqu’à la fin, étant missionné pour le Témoignage. Nul moyen d’échapper.

Dès que je regimbe, on m’applique à la question, et, si vous voulez le savoir, tel est le secret de mon existence littéraire.
Chacun de mes livres est un AVEU arraché par la torture.
C’est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le Désespéré, Sueur de Sang et tous les autres sans exception. La Femme pauvre, à elle seule, a nécessité l’enfoncement à coups de maillet d’un nombre de coins tout à fait invraisemblable.  Aujourd’hui je me sens vieux et broyé et la mort me sera douce après une telle vie.»
Mon journal (1892-1917)
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Octave Mirbeau, Le Journal, 13 juin 1897 :

Léon Bloy fut copieusement éreinté. On l’accusa de toutes les vilenies, on le couvrit de tous les opprobres. Quelqu’un qui fût entré là sans préparation, eût tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un criminel, ayant inventé une nouvelle épouvante. Évidemment, si, au lieu d’être coupable d’un beau et douloureux livre, Léon Bloy eût frappé de sa canne les femmes, au Bazar de la Charité, violé des sépultures et découpé de petits enfants en morceaux, on eût parlé de lui avec plus d’indulgence et moins d’indignation. On lui reprocha son ingratitude, son orgueil, son irrémissible pauvreté. Plusieurs poussèrent la littérature et la psychologie jusqu’à lui dénier toute espèce de talent et toute espèce de style. Le comique suprême fut atteint d’entendre une sorte de coiffeur de lettres, qui patauge dans ses phrases comme un hanneton tombé dans un pot de pommade liquide, l’écraser d’un seul coup, en invoquant Blaise Pascal. Enfin, les vieilles légendes dont on crucifia jadis l’auteur du Désespéré et qui semblaient dormir dans les poussières des salles de rédaction, chacun se plut à les réveiller. Je ne nommerai pas ces braves gens car, bien qu’ils soient tous illustres, ils n’ont, en réalité, pas de nom, ou ils ont le même nom monosyllabique et disgracieux que vous savez et qui équivaut à n’en avoir pas du tout.

Un jeune homme qui n’avait pas de smoking, qui ne portait aucune décoration, pas même celle de la reine de Roumanie, et qui n’avait pas encore ouvert la bouche, déclara :

– Vous êtes sévères, Messieurs, envers un homme qu’estima et aima Barbey d’Aurevilly.

Mais ce nom de d’Aurevilly sonna, dans ce milieu, comme une chose déjà lointaine. L’on vit un sourire, un peu méprisant, errer sur les lèvres de ces illustres personnages. Et ce fut tout ce qu’amena le souvenir de cette grande âme solitaire et royale.

Moi aussi, je ferai comme ce jeune homme, et c’est en me souvenant de d’Aurevilly que je parlerai de ce réprouvé : Léon Bloy.

Le cas de Léon Bloy est vraiment unique dans ce qu’on est convenu d’appeler : la littérature.

Voilà un homme d’une rare puissance verbale, le plus somptueux écrivain de notre temps, dont les livres atteignent, parfois, à la beauté de la Bible. Ne cherchez ni dans Chateaubriand, ni dans Barbey d’Aurevilly, ni dans Flaubert, ni dans Villiers de L’Isle-Adam, une prose plus architecturale, d’une forme plus riche, d’un modelé plus savant et plus souple. Dans quelques pages du Désespéré, par-delà d’antipathiques violences et des malédictions disproportionnées, il s’est élevé jusque vers les plus hauts sommets de la pensée humaine. Pour peindre des êtres et des choses, il a, souvent, trouvé d’étonnantes, de fulgurantes images qui les éclairent en profondeur et pour jamais. De quels traits ineffaçables n’a-t-il point dessiné le glorieux X… et « ses réveils d’affranchi » ? Parlant d’un mauvais homme, triste et lâche, pleutre au repos, il écrit : « Cependant, quand il avait bu quelques verres d’absinthe, ses pommettes flamboyaient, au haut de son visage, comme deux falaises, par une nuit de méchante mer… » Il fait dire à une pauvre fille : « Ma vie est une campagne où il pleut toujours… ». La même, débile et malade, raconte qu’elle a frappé, presque à mort, un homme qui voulait la violer : « Quand j’ai frappé M. Chapuis, j’ai cru qu’il me poussait un chêne dans le cœur… ».

Même dans la frénésie de l’insulte, il est magnifique encore ; il peut dire de lui-même qu’il est un « joaillier en malédictions ». Il sertit d’or l’excrément ; il monte sur des métaux précieux, précieusement ouvrés, la perle noire de la bave. Quand il arrive à ce point d’orfèvrerie et de ciselure, l’excrément lui-même devient un joyau. Nul n’a plus le droit d’en sentir l’originelle odeur, et tous peuvent s’en barbouiller la face sans honte.

Quoi qu’il en soit, si ceux-là qui ont en charge de nous éduquer avaient la conscience de ce qu’est la beauté, s’ils comprenaient la responsabilité qu’est leur mission propagatrice, il y a longtemps qu’ils eussent choisi, dans les œuvres de cet admirable écrivain, pour en faire des modèles d’éloquence. Il n’y en a, nulle part, de plus impeccable et de plus superbe.

Voilà cet homme. Eh bien ! parmi les milliers et les milliers d’écrivailleurs, dont les ouvrages encombrent les rayons des libraires et les cases – j’allais dire les caves – des cervelles bourgeoises, Léon Bloy est peut-être le seul – le seul, vous entendez bien – à qui il soit interdit de vivre de son métier. Non seulement il ne peut pas en vivre, mais le miracle est qu’il n’en soit pas mort. D’autres, hélas ! et qu’il aimait, en sont morts, près de lui ! Il a connu dans ses bras l’agonie d’un pauvre enfant à qui il a été refusé que le grand talent de son père ne fût pas assez riche pour acheter les deux sous de lait pur nécessaire à son innocente et fragile vie !

Lisez La Femme pauvre. C’est un livre dont on vous dira, peut-être, qu’il est mal fait, qu’il manque d’unité, de composition, de psychologie mondaine. C’est peut-être vrai, mais lisez-le tout de même, car il est rempli de choses inégalables. Et puis, sous l’orage des invectives et des vociférations, sous les grands éclats d’un orgueil intolérable – j’en conviens –, vous entendrez aussi saigner un cœur dans ce livre douloureux où chaque ligne est comme l’ahan, le cri de révolte, et l’acceptation finale de cette montée au Calvaire que fut, jusqu’ici, la vie de Léon Bloy.

Français : Portrait de l'écrivain Léon Bloy
Français : Portrait de l’écrivain Léon Bloy (Photo credit: Wikipedia)

Oh ! je sais bien, tout le monde prétendra que cette vie, c’est lui seul qui l’a faite. Sa misère, il l’a forgée de ses propres mains. Par son intransigeance, par son orgueil, par sa fièvre d’extermination, il a ouvert entre lui et les autres un espace infranchissable, que nul n’osa franchir, car il n’est peut-être personne que ses invectives n’aient atteint et marqué à la face. Sa situation, il l’a rendue si excessive que ceux-là qui tenteraient de le défendre et de reconnaître publiquement les dons supérieurs, les dons uniques, qui font de lui un si exceptionnel tempérament d’écrivain, seraient englobés dans la même haine que lui. Tous se taisent, les uns par rancune, les autres pour ne point paraître complices de ses mépris, de ses dégoûts, des ses excommunications. Il y a beaucoup de lâcheté dans ce silence, soit ; mais il y a autre chose, aussi, par où le malentendu s’accuse davantage, c’est que Léon Bloy n’est pas quelqu’un de notre temps ; il est dépaysé dans ce siècle qui ferme ses oreilles à la parole ardente de ses vieux prophètes, aux anathèmes des vieux moines, ou qui en rit, comme d’une farce, quand il lui arrive de les écouter. Je me le représente souvent, comme un Jean-Baptiste, allant traverser les déserts, la bouche pleine d’imprécations, ou comme quelque moine distribuant, du haut d’une chaire, dans une église du moyen âge, les anathèmes et les malédictions…

La gendarmerie nationale s’oppose aux apostolats errants : elle appelle ça du vagabondage. Comme il n’y a plus de désert, Léon Bloy a trouvé un silo. Il s’est creusé lui-même la fosse de ses mains ; il a creusé son corps d’ulcères liturgiques, il a bordé sa fosse de culs de bouteilles, de clous, d’excréments déclamatoires pour la rendre inaccessible, pour être plus nu, pour être plus seul avec son humilité sainte et son saint orgueil, plus seul avec Dieu. De cette fosse, il jette aux passants des bouses de lumière et d’éternité, des haines d’or, le verbe le plus sauvage et le plus magnifique, lourd et pénétrant comme la lave et l’aérolithe.

Le pire sadisme pour les martyrs, c’est d’avoir l’air de bourreaux : Léon Bloy a réussi.

Confesseur de la Pauvreté, de la Mort, de la Foi, portier farouche de la Porte de Vie, voilà l’homme que j’ai essayé d’admirer ce soir.

English: Portrait of French writer Léon Bloy (...
English: Portrait of French writer Léon Bloy (1846-1917) from Le Livre des masques (vol. II, 1898) by Remy de Gourmont (1858-1916) (Photo credit: Wikipedia)

Correspondance

Lettres de jeunesse, 1870-1893

À Georges Landry

Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil des goujats porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. Un homme qui ne prie pas fait un mal inexprimable en tout langue humaine ou angélique. Le silence des lèvres est bien autrement épouvantable que le silence des astres.

Léon Bloy. Crédits photo : © Roger-Viollet/© Roger-Viollet

Publié il y a 121 ans, maintes fois réédité, « Le Salut par les Juifs » est aujourd’hui censuré par une décision de justice. Son arrière-petit-fils, Alexis Galpérine, réagit.À la suite d’une plainte de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), le juge des référés de Bobigny a ordonné, mercredi 13 novembre, la censure partielle du Salut par les Juifs de Léon Bloy. Une décision étonnante, lorsqu’on sait que ce livre a été régulièrement réédité depuis sa parution au Mercure de France en 1892. Il est disponible chez différents ­éditeurs. C’est sa présence au catalogue d’une maison d’édition (Kontre Kulture) occupée à remettre en circulation plusieurs textes antisémites, dont La France juive, d’Édouard Drumont, le livre qui a motivé la colère que laisse éclater Léon Bloy dans Le Salut par les Juifs, qui semble avoir troublé le discernement des avocats de la ­Licra et des juges de Bobigny. Léon Bloy, qui qualifie à plusieurs reprises l’antisémitisme de « crime » dans son Journal (collection « Bouquins », Laffont), ne peut aucunement être confondu avec Édouard Drumont. Nous avons reçu cette mise au point d’Alexis Galpérine, violoniste, professeur au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et arrière-petit-fils de Léon Bloy.

PAR ALEXIS GALPÉRINE: Devant le jugement rendu en référé par le tribunal de Bobigny, qui censure Le Salut par les Juifs, la famille de Léon Bloy se doit de réagir, non pas sur le ton d’une vertueuse indignation, mais pour rétablir certains faits incontes­tables et aisément vérifiables. Voir le nom de Bloy associé à celui d’Édouard Drumont et autres colporteurs de la propagande antisémite n’est pas seulement pé­nible, et même extrêmement douloureux, c’est à l’évidence un contresens énorme, et non innocent, qui ne peut manquer de faire bondir les connaisseurs de l’œuvre bloyenne.

Il ne peut être question ici, dans le cadre d’une tribune, d’entrer dans le détail de la pensée de Bloy, de portée essentiellement théologique, et qui appellerait d’amples développements. Cela a été fait cent fois par des personnalités venues d’horizons différents et dont l’autorité morale ne saurait être mise en doute.

Pour le lecteur averti, il n’est nul besoin de se référer aux écrits les plus éloquents sur la destinée ­d’Israël. Pour les autres, on peut recommander de se reporter à un chapitre duSang du pauvre, consacré à un poète yiddish oublié, et considéré généralement comme l’un des plus beaux textes sur le peuple juif et sur sa souffrance multiséculaire.

Pour ce qui concerne le Salut, commentaire exégétique de l’Épître de saint Paul aux Romains, certaines choses simples peuvent être rappelées. Le livre adopte de manière explicite la méthode de saint Thomas, qui consiste à épuiser l’objection, c’est-à-dire à laisser l’adversaire cracher son venin jusqu’à l’écœurement. Ainsi, après les premières pages, dans lesquelles Drumont, foulant aux pieds l’image sainte de Moïse, est fustigé comme «turlupin sacrilège», l’écrivain laisse entrer en grand le souffle moyenâgeux de la violence antijuive, puisant, sans s’en cacher, dans un gouffre de sentiments dont il n’a pas été exempt lui-même. C’est ce qu’il appelle «les prémisses de violence calculée». En une mise en abyme parfaitement préméditée, le crescendo de haine s’interrompt soudain, brutalement, pour que puisse enfin s’accomplir une montée en gloire d’Israël, d’une puissance incomparable.

Personne ne contestera le fait qu’on doive soumettre les textes à l’analyse, à la critique, voire à la critique violente ; mais on ne peut certainement pas accepter qu’on en détourne le sens d’une manière grossière.

Léon Bloy.

Car enfin, faut-il le rappeler? Le Salut par les Juifs fut réédité, à leurs frais, par Jacques et Raïssa Maritain. Bernard Lazare – le vrai héros de l’affaire Dreyfus, selon Bloy – a écrit à son sujet un article fameux: «Léon Bloy, un écrivain philosémite».

Et Franz Kafka disait:

«Je connais, de Léon Bloy, un livre contre l’antisémitisme: Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C’est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l’invective. Ce n’est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l’ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s’explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l’époque moderne.»

Faut-il poursuivre? Rappeler les pages de Levinas,Mirbeau,Claudel, Bernanos, Benjamin, Borges… Nous renverrons le lecteur à un texte définitif sur Léon Bloy et le peuple juif signé Rachèle Goëtin, universitaire et critique israélienne, paru dans Les cahiers de l’Herne. Tout y est, et c’est à propos de ces pages que le cardinal Lustiger confia à l’auteur: «Vous avez écrit sur la question l’article que j’attendais depuis cinquante ans.»

Les paroles philosémites de Bloy lui-même abondent. Ici il médite sur «l’énormité de l’outrage consistant à vilipender la race juive» ; là, il affirme: «L’antisémi­tisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que Notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours ; c’est le plus sanglant et le plus ­impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens». Ici encore: «Quelques-unes des plus nobles âmes que j’aie rencontrées étaient des âmes juives… La sainteté est inhérente à ce peuple exceptionnel, unique et ­impérissable.»

Enfin, une dernière citation, si connue qu’on hésite à y revenir: «L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue, pour en élever le niveau.»

La famille de Léon Bloy tient à rendre public son dégoût devant les menées d’un groupe de gens venus de l’extrême droite poli­tique, qui s’est approprié la figure de l’écrivain pamphlétaire en ­occultant délibérément ce qui constitue l’essence de sa pensée religieuse. À ce titre, elle demande aux autres magistrats et juridictions qui vont être amenés à se prononcer de ne pas tomber dans le piège qui leur est tendu.

Il importe également de faire connaître l’existence d’une branche d’origine juive parmi les descendants de l’écrivain. Et c’est à l’aune de cette dernière information qu’on pourra mesurer, devant l’accumulation des mensonges et des amalgames, l’étendue de notre affliction.

Écrit intime

Le Mendiant ingrat, 1898

Il n’est rien au monde que je vomisse autant que le pessimisme, qui représente à la fois, pour l’horreur de ma pensée, toutes les impuissances imaginables (…). Je n’estime que le courage sans mesure et je n’accepterai jamais d’être vaincu, – moi !

Surtout, je ne veux pas être le pamphlétaire à perpétuité.

M’en a-t-on assez servi du « grand pamphlétaire » ! Quand messieurs les journalistes sont forcés de me nommer, de rompre, une minute, le silence concerté qu’ils croient si mortel, ils n’ont à dire que cela et ils le disent le plus fort qu’ils peuvent. (…) Ah ! je suis autre chose, pourtant, et on le sait bien. Mais quand je le fus, c’était par indignation et par amour, et mes cris, je les poussais, dans mon désespoir, sur mon Idéal saccagé !

[Sur Rodin] Ce grand sculpteur, dont les œuvres suent la force, paraît être un homme quelconque. On pourrait le croire pharmacien ou chef de bureau.

[Sur le Protestantisme] Pour discuter, il faut descendre dans un marécage. Les paroles dépensées en vain reviennent, aussitôt, comme un jusant de boue fétide, sur le cœur de l’homme qui les à proférées.

J’ai l’air de parler à la foule pour l’amuser. En réalité, je parle à quelques âmes d’exception qui discernent ma pensée et l’aperçoivent sous le voile.

Je suis pour l’intolérance parfaite et j’estime que qui n’est pas avec moi est contre moi.

Étonnante médiocrité intellectuelle de Napoléon. Ce grand homme est le père de tous les lieux communs du XIXe siècle et plus ils sont abjects, plus leur extraction est sensible.

Autant que je puis voir, toute la fonction de ces magistrats est résumée dans le mot si bête et si lâche de conciliation. (…) le juge mécanique (…) s’applique invariablement à établir une balance, une sorte de mitoyenneté entre la demande injuste et le refus indigné.

Fortifiez-vous à la pensée que j’ai l’ambition de vous déplaire et laissez-moi l’espérance d’y parvenir.

Léon Bloy ?… Connais pas ! Belle réponse d’Alphonse Daudet à qui on parlait de moi chez des millionnaires.

Seigneur Jésus, vous priez pour ceux qui vous crucifient, et vous crucifiez ceux qui vous aiment !

[Sur Pasteur et la vaccination.] J’exprime fortement, quoique inutilement, mon horreur pour cette ordure, dont l’humanité s’est si bien passée, jusqu’au dernier siècle, et dont l’Angleterre nous gratifia. Le courant moderne est, d’ailleurs, aux inoculations de tout genre. On finira par putréfier les petits enfants de quarante sortes de vaccins.

Pourquoi, à de certaines heures, sommes-nous assaillis d’une tristesse noire et mauvaise, toute semblable à celle que déterminerait en nous le remords de quelque crime ?

Mon journal, 1904

Depuis une dizaine de siècles, au moins, il n’y a jamais eu qu’une Question d’Orient, question à triple face et à triple tour. Extermination ou du moins expulsion des Musulmans, extermination des Grecs et conquête du Saint-Sépulcre. Tout le reste est imbécillité et mensonge.

On veut à toute force que je sois un très grand et très haut artiste, dont la principale affaire est d’agiter l’âme de ses contemporains, alors que je suis bonnement un pauvre homme qui cherche son Dieu, en l’appelant avec des sanglots par tous les chemins. J’ai écrit cela de bien des façons et personne n’a voulu me croire…

Lorsque les hommes se réunissent, ils ne font ordinairement rien de noble.

Tout chrétien qui ne regarde pas chaque pauvre comme pouvant être Jésus-Christ doit être tenu pour un protestant.

Voulez-vous savoir ce qu’il y a de vital, de tout à fait essentiel dans l’Église de Jésus-Christ ? Regardez ce que les protestants exècrent.

Le Tsar a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit, sans que je pusse l’apercevoir, tant la haie de viande patriote était compacte entre moi et cet avorton.

Avantage de la laideur sur la beauté. La beauté finit et la laideur ne finit pas.

Une preuve bien certaine de l’infirmité de notre mémoire, c’est notre ignorance de l’avenir.

Les riches environnent Paris comme une circonvallation de fumier autour d’une porcherie monstrueuse.

Je ne suis et ne veux être ni dreyfusard, ni antidreyfusard, ni antisémite. Je suis anticochon, simplement, et, à ce titre, l’ennemi, le vomisseur de tout le monde, à peu près. (…) Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personne, sinon pour moi contre tout le monde et d’écoper immédiatement de tous les côtés à la fois.

(…) je me fous de la politique d’autant mieux que je suis installé, depuis des lustres, sur un pic intellectuel d’où le grouillement contemporain est à peine discernable.

Il est intolérable à la raison qu’un homme naisse gorgé de biens et qu’un autre naisse au fond d’un trou à fumier.

Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, 1905

Qu’est-ce que le suffrage universel ? C’est l’élection du père par les enfants.

Les damnés n’ont d’autre rafraîchissement, dans le gouffre de leurs tortures, que la vision des épouvantables faces des démons. Les amis de Jésus voient autour d’eux les chrétiens modernes et c’est ainsi qu’ils peuvent concevoir l’enfer.

Le vers libre est, à mes yeux, l’une des pires aberrations modernes, l’une de celles qui proclament avec des éclats de fanfare, l’affaiblissement de la Raison. Remplacer le mystère tout à fait surnaturel du Rythme et du Nombre par des alinéas et des signes de ponctuation, ce n’est pas seulement de la sottise, c’est de la perversité.

Il y a aussi les automobiles. Espèce de délire homicide et démoniaque. Aucune sécurité. Ce matin, le cocher de notre voiture me montrait une de ces machines qui a tué récemment une vieille femme et qui semble prête à recommencer. Aucun châtiment. L’écraseur a donné un peu d’argent et tout est dit.

A propos des automobiles et des trains électriques, (…) les inventions modernes tendent de plus en plus à donner aux hommes les moyens de fuir.

J’ai l’âme ankylosée, rouillée, immobile. Je suis comme une vieille horloge pleine de poussière.

[Après la destruction, le 8 mai 1902, de Saint-Pierre de la Martinique par l’éruption de la montagne Pelée.] On a récolté près d’un million, pour la Martinique. Les malheureux en recevront-ils seulement un quarantième ? J’imagine que les secours en argent iront surtout à quelques millionnaires dont l’opulence a été plus ou moins entamée par le volcan et qui ont besoin de se refaire. Pour ce qui est des mourants de faim, on leur expédiera de la morue invendable, des farines avariées, des conserves en putréfaction, tous les rebuts et déchets des entrepôts de la France ou de l’Angleterre. Les fournisseurs nageront dans l’allégresse et les tenanciers de la Compassion publique achèteront des immeubles situés à d’énormes distances de tout cratère.

Il y a environ vingt-cinq ans que j’ai commencé ma vie d’écrivain, vie qui a été infiniment dure, ayant toujours préféré l’indigence et même le décri aux vacheries ou prostitutions littéraires qui ont porté plusieurs de mes anciens camarades à l’Académie et au Pouvoir.

On peut être un imbécile et pratiquer tout de même l’imparfait du subjonctif, cela s’est vu. Mais la haine de l’imparfait du subjonctif ne peut exister que dans le coeur d’un imbécile.

Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c’est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus. Le Président de la République est probablement une charogne.

A force d’avilissement, les journalistes sont devenus si étrangers à tout sentiment d’honneur qu’il est absolument impossible, désormais, de leur faire comprendre qu’on les vomit et qu’après les avoir vomis, on les réavale avec fureur pour les déféquer. La corporation est logée à cet étage d’ignominie où la conscience ne discerne plus ce que c’est que d’être un salaud.

[Après une course automobile Paris-Madrid] Cette chose moderne paraît démoniaque, de plus en plus. Se représente-t-on l’horreur de ces deux ou trois cents voitures hideuses lancées comme des boulets et triturant, chacun à son tour, d’un bout de l’horizon à l’autre, les mêmes lambeaux sanglants ! Il y a des consolations. Une des voitures a pris feu et le chauffeur a été heureusement carbonisé.

Il est évident que tout automobiliste ambitieux est un assassin avec préméditation, puisque un tel sport implique, à son escient et à peu près nécessairement, le massacre de toute créature animée qui pourra se rencontrer sur son chemin. Cela est formel, absolu, indiscutable et l’avachissement inouï des contemporains est seul capable d’expliquer l’ignoble patience qui encourage ce meurtrier.

Français : Signature extraite de la page de dé...
Français : Signature extraite de la page de dédicace de La Méduse-Astruc de Léon Bloy. (Photo credit: Wikipedia)

L’Invendable, 1909

Audience du propriétaire. Cet ami du démon appartient à la famille des oraculaires. Impossible de s’en faire écouter, le trait caractéristique du crétin étant de parler sans relâche en admirant les lieux communs qu’il éjacule.

Qu’est-ce que le Bourgeois ? C’est un cochon qui voudrait mourir de vieillesse.

Lagny m’accuse enfin d’obscénité. C’est une promotion. Jusqu’ici j’ai langui dans l’ignominie inférieure. Je n’étais que scatologue.

Ce matin, désastre. Je trouve la fosse ouverte, ma fosse à moi, les vidangeurs ayant omis de la refermer après l’avoir vidée. Aspect horrible et puanteur épouvantable, démocratique.

On peut tout contre moi, excepté me décevoir. Avec ou sans mérite, je suis trop établi dans la vie surnaturelle pour que le démon de l’Illusion puisse avoir sur mon âme un pouvoir quelconque.

J’ai fait mes plus beaux voyages sur des routes mal éclairées.

La Misère est le manque du nécessaire, la Pauvreté est le manque du superflu.

[Sur l’automobile] On sait l’abus atroce de cette hideuse et homicide machine, destructive des intelligences autant que des corps, qui fait nos délicieuses routes de France aussi dangereuses que les quais de l’enfer et qu’on ne pourra jamais suffisamment exécrer.

Chaque fois que la République ôte sa chemise, c’est pour en mettre une plus merdeuse. Le maître, cette fois, le dictateur, c’est Clémenceau, environné de ses domestiques, parmi lesquels Briand le souteneur et la fille Picquart. A quelle cuvée vont se livrer encore ces chiens ?

Je pense qu’il n’ya jamais eu d’époque aussi dénuée d’intérêt. Uniformité désespérante de la platitude et de l’ordure, attestée par les sécrétions du journalisme.

Le retour sur le passé ne donne que de la poussière. On est étonné de voir le peu d’importance, la vanité parfaite de tout ce qui avait agité le cœur.

Je crois fermement que le Sport est le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants. (…) Ceux qui m’ont lu savent que l’unique sport qui « m’a particulièrement séduit depuis mon adolescence » est la trique sur le dos de mes contemporains et le coup de pied dans leur derrière.

Je reviens de la basilique, saturé de tristesse, ayant vu quelques touristes… Puis je me suis dit que l’irrévérence de ces animaux est moins offensante pour Dieu que la médiocrité des dévots qui baisent la terre ostensiblement.

Essai

Je m’accuse…, 1900

Qu’est-ce, en effet, que le Protestantisme, sinon le déchet du Christianisme, la négation de l’Essence et de la Substance révélées ? Quand un homme dit : « Je suis protestant », c’est comme s’il disait : « Je n’existe pas ».

Éxégèse des Lieux Communs, 1902

Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve !

Le vrai Bourgeois […] l’authentique et indiscutable bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules.

Il est inutile de respecter les vivants, à moins qu’ils ne soient les plus forts. Dans ce cas, l’expérience suggère plutôt de lécher leurs bottes, fussent-elles merdeuses. Mais les morts doivent toujours être respectés.

Par nature, le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau Domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs. Il appelle ça monter une affaire.

L’universelle supériorité de l’homme qui n’est pas plus bête qu’un autre est ce que je connais de plus écrasant.

Les moralistes ont toujours remarqué depuis longtemps qu’on a toujours assez de force pour supporter les peines d’autrui.

Il faudrait n’avoir aucune expérience de la vie pour ignorer que plus on est riche, plus les charges sont pesantes parce qu’on a moins de prétextes pour s’en plaindre, et il faudrait être sourd et bien insensible pour ne pas entendre, à cet égard, les gémissements des riches et n’en avoir pas le cœur déchiré.

On devrait fonder une chaire pour l’enseignement de la lecture entre les lignes.

Léon Bloy, 1887
Léon Bloy, 1887 (Photo credit: Wikipedia)

Sur la tombe de Huysmans, 1913

Les Représailles du Sphinx

Oedipe croyait bien l’avoir vaincu, le monstre immortel ! vaincu à jamais ! et, pour sa victoire, les Thébains stupides l’avaient fait roi et quasi-Dieu, ce divinateur aux pieds gonflés, cet aveugle terrible, parricide et incestueux sans le savoir !
Depuis près de trente siècles, l’esprit humain tette ce symbole, le plus complet que l’antiquité grecque ait laissé. Dans son irrémédiable déval des plateaux lumineux de l’Éden et dans les successives dégringolades postérieures, l’animal raisonnable a ainsi toujours retenu l’idée d’un central rébus dont l’inespérable solution donnerait l’empire du monde aux cloportes subtils qui la découvriraient.

La forme littéraire de Huysmans rappelle ces invraisemblables orchidées de l’Inde qui font si profondément rêver son des Esseintes, plantes monstrueuses aux exfoliations inattendues, aux inconcevables floraisons, ayant une manière de vie organique quasi animale, des attitudes obscènes ou des couleurs menaçantes, quelque chose comme des appétits, des instincts, presque une volonté.
C’est effrayant de force contenue, de violence refoulée, de vitalité mystérieuse. Huysmans tasse des idées dans un seul mot et commande à un infini de sensations de tenir dans la pelure étriquée d’une langue despotiquement pliée par lui aux dernières exigences de la plus irréductible concision. Son expression, toujours armée et jetant le défi, ne supporte jamais de contrainte, pas même celle de sa mère l’Image, qu’elle outrage à la moindre velléité de tyrannie et qu’elle traîne continuellement, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la Syntaxe épouvantée.
Après cela, qu’importe la multitude des contradictions ou des erreurs qui tapissent, à la manière d’anormales végétations, le fond d’un livre où se déverse, comme dans la nappe d’un golfe maudit, tout l’azur de l’immense ciel ?

Huysmans et son dernier Livre

Une occasion superbe de baver se présente inopinément. Que la multitude des visqueux soit dans l’allégresse !
Cet artiste fut beaucoup traîné dans les ordures et conspué royalement dès son début. On se souvient encore de l’ouragan de salive et du compissement procellaire de toutes les presses à l’apparition de Marthe et des Sœurs Vatard. Les traditionnelles archives du bégueulisme et de la pudicité sociale dont la critique des journaux est l’immaculée chambellane furent, en ces temps-là, vidées de leurs trésors, et la besogne de vitupérer ce romancier fut si copieuse, que la clef des sacrées chancelleries de l’indignation, qui se vert-de-grisait auparavant dans les dos des fonctionnaires fut jetée au rancart. Ce fut un débordement fluvial d’humeurs pudibondes, une éruption de pus moral, une évacuation exanthémateuse des fluides blanchâtres de la vertu !

L’aquatique pureté du feuilleton se sentit menacée jusque dans sa colle la plus intime par ce moraliste indépendant qui ne craignait pas de retrousser les âmes et de visiter les cœurs au spéculum de la plus imperturbable analyse.
Et puis, Huysmans avait le malheur d’être un écrivain, il avait cette inéligible tare qui doit être unanimement réprouvée par l’opinion de toutes les obédiences de la muflerie publique, en attendant qu’une juste loi la flétrisse enfin de quelque infamante peine.
Nul n’est censé ignorer, d’ailleurs, que tout écrivain véritable est radicalement inapte à la production d’une congruente philosophie. Critique d’art, psychologie, sciences morales ou naturelles, tout est interdit à cet empêtré d’azur.

L’importance oraculaire universellement conférée à d’épouvantables cuistres, tels que Prévost-Paradol ou M. Renan, est assez concluante, semble-t-il, et la gloire voltaïque de ce récent potache, surnommé « le Psychologue », qui inventa de ne jamais écrire, fût-ce par hasard, est suffisante contre-épreuve du mot de Flaubert, mort dans l’indigence : « Ce siècle a horreur de la page écrite. » Le plus grand penseur de la terre — à supposer qu’un tel monstre pût naître viable avec une seule tête — se coulerait ci se fricasserait lui-même à jamais, s’il s’avisait, une seule fois, d’écrire avec éloquence. Telle est la norme fatidique, inéluctable !

[…] les âmes contemporaines sont matelassées d’une épaisse toison de bêtise impénétrable à n’importe quelle balistique de l’Art.

Depuis le scandale des Sœurs Vatard, Huysmans est en pleine jouissance d’une étiquette que rien ne pourra décoller. Son nom est devenu synonyme de « pornographe », absolument comme celui du signataire de ces pages est évocateur de tout vocable scatologique. Nul remède à ces identiques radotages. On userait les plus célestes dictionnaires à raconter l’empyrée que l’augurale formule ne varierait pas. Dans une fin de siècle aussi profondément hypocrite, où le signe de la pensée paraît avoir enterré la pensée défunte, le plus légitime emploi de certains mots est un attentat que nul ne pardonne, et jusqu’à la plus défoncée des immémoriales catins récupère, un instant, sa virginité pour s’en indigner, dans son puisard !

La genèse intellectuelle de Huysmans est commune à la plupart des écrivains de sa génération, plus ou moins inférieurs à lui. Si l’on veut à toute force qu’il ait eu un maître, c’est Flaubert qu’il faudrait nommer, et encore, l’hermétique Flaubert de L’Education Sentimentale, celui que personne ne lit. Flaubert et Goncourt pour la langue, Baudelaire pour le spiritualisme décadent et Schopenhauer pour le pessimisme noir, telles furent les incontestables influences qui déterminèrent au début ce protagoniste du mépris.

Au fait, ce titre d’En Rade est une contre-vérité lamentable. Il n’y a pas de rade du tout, ni d’abri, ni de sécurité d’aucune sorte. On crève d’angoisse, de dégoût et d’ennui dans ce croulant château de Lourps, où l’on avait espéré trouver un refuge. Il vaudrait mieux cent fois — pour ne pas sortir de la métaphore — reprendre la haute mer et risquer tous les naufrages !

C’est l’histoire pure et simple d’un pauvre diable d’homme distingué, mais faiblement doué du génie des affaires, qui, ruiné de la veille par la faillite judicieuse d’un alerte banquier, espère trouver un peu de relâche à ses tourments dans une solitude de la Brie où les parents de sa femme, paysans peu connus de lui, ont offert l’hospitalité d’un amas de décombres à ces Parisiens décavés dont ils ignorent la détresse.
Jacques Marles ne tarde guère à découvrir l’ignoble cupidité de ses hôtes qui ne l’ont attiré dans leur taudis que dans l’espoir de le carotter à cœur de journée et, ceux-ci, non moins rapides à subodorer sa pénurie, ne se donnent bientôt plus la peine de dissimuler leur cannibalisme de naufrageurs.

Certaines explorations dans le noir des cœurs — en ces fourmillants abîmes où réside ce que Huysmans appelle « l’inconsciente ignominie des âmes élevées » — pourront donner le hérissement de poil et le frisson d’agonie d’une tombée dans un cratère. La correcte abomination des simagrées familiales, par exemple, ne pouvait être dénoncée de façon plus atrocement exquise, ni par une plume diabolique aussi goguenardement justicière.

L’Incarnation de l’Adverbe
Le fantômatique « Souvarine » de Germinal est le portrait physique, ressemblant à faire peur, de ce virtuose de fascination. Mais ce n’est qu’un portait physique, le seul dont Émile Zola soit capable.

Roman

La Femme pauvre, 1897

[…] la folie des Croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine.

[Sur le 14 Juillet] Cette fête, vraiment nationale, comme l’imbécillité et l’avilissement de la France, n’a rien qui l’égale dans l’histoire de la sottise des hommes et ne sera certainement jamais surpassée par aucun délire.

[La Marianne] […] le buste plâtreux d’une salope en bonnet phrygien.