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Marcel Aymé

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Marcel Aymé n’est pas seulement l’exquis conteur franc-comtois du Chat perché et le romancier du fantastique  Passe-muraille; il est aussi l’auteur de réquisitoires mordants, cinglants, acides, et joyeusement cruels. Que voulez vous, Marcel Aymé est rétif à tous les partisans, c’est pourquoi il les crible d’ironie. Les uns ont « des renvois d’histoire sainte », les autres « une carte d’alimentation spirituelle », c’est encore beaucoup. La justice : une « assemblée de peaux de lapin » ! Il écrit en 1957 que « finalement est élu le candidat qui a su exhiber les filles ayant le plus joli sourire et le cul le mieux tourné ». On ne peut mieux signifier au plus grand nombre ses limites.

Sa fréquentation améliore. Les êtres, l’imagination et cette fameuse âme. Antoine Blondin ne s’y est pas trompé:  » Sa maison en forme de lanterne au sommet de la Butte était un phare, et sans éclipses. Sa force tranquille dissipait les malédictions. Sa disparition nous rend à un monde sans indulgence où les nains ne grandiront plus, où les fossoyeurs n’auront plus de lyrisme, où les huissiers ne s’abandonneront plus au démon de la charité. »

Ses livres, ses articles et ses déclarations (« La seule raison que nous ayons d’écrire, disait l’écrivain, c’est pour dire quelque chose. Qu’importe les conséquences » ou encore « La liberté de l’écrivain finit là où commencent à s’affirmer certaines susceptibilités politiques ») en témoignent: chez M. Aymé la politique n’est qu’un prétexte, un instrument au service de la mise en scène de personnages. Son enseignement ne consiste pas à nous corriger, mais à nous délivrer. Si leçon il y a elle se passe devant le miroir. Une lucidité tendue à l’extrême entre deux silences circonspects, un sens insensé de la formule, de la remarque qui pointe et perce, du mot juste, Aymé le maudit est l’un de nos plus brillants libres-moralistes.

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Marcel Aymé est mort à Montmartre le 14 octobre 1967. Considéré par une partie de l’intelligentsia française de l’après-guerre comme un écrivain populaire, voire régionaliste, justice a été rendue à la richesse psychologique et sociale de ses personnages et à la dimension philosophique de son œuvre par de très nombreux universitaires ou critiques, en France et hors de France. L’auteur de La Jument verte se disait réfractaire à la politique. Il s’est pourtant engagé à plusieurs reprises. Ainsi aux côtés de son ami Brasillach, fusillé pour fait de collaboration. Des choix ambigus que ses écrits politiques donnent à découvrir.

Même dans ses œuvres les plus engagées, la place somme toute accessoire de la politique. Les scandales, les lâchetés de la population française, la bêtise de la justice n’existent dans les récits de M. Aymé que pour décrire les divers visages que peut prendre l’animal humain.

Même s’il se méfiait des prises de position tonitruantes, même s’il préférait la discrétion au gaspillage de salive, Aymé a souvent pris des positions fermes sur certains problèmes de son temps et s’est exprimé en toute indépendance à propos de maintes questions d’actualité. Son entrée en journalisme remonte à 1933 où, sur la demande d’Emmanuel Berl, il accepte de collaborer au tout jeune hebdomadaire politico-littéraire Marianne.

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Esprit indépendant, il publia dans des journaux de droite comme dans des journaux de gauche, était sensible à des thèmes qui l’aurait classé soit à droite (l’antiparlementarisme, la dénonciation des scandales et sa défense des écrivains épurés après l’occupation), soit à gauche (sa critique véhémente des totalitarismes, son libéralisme égrillard en matière de mœurs, sa défense intransigeante de la liberté de l’écrivain), et récoltait les amitiés et les inimitiés dans chaque camp.

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D’emblée, Aymé s’est donc posé comme un critique acerbe des régimes totalitaires, et comme un observateur sans concession de la vie parlementaire française, qu’il n’hésitera jamais à tourner en dérision. Au lendemain du 6 février 1934, Aymé préconise au ministère de se présenter à l’Élysée… à cheval, pour mieux asseoir son prestige et son parfait mépris du peuple !

Cette liberté de ton ne pourra cependant se conformer longtemps au cadre rigide d’une ligne éditoriale et la rupture avec Marianne sera consommée quand, par pacifisme intégral, Aymé s’exprime contre une intervention militaire de la France en Éthiopie, contre les visées expansionnistes de Mussolini. Il s’en expliquera, dans ces quelques lignes tranchantes et définitives :

«Je suis un renégat, un écrivain en saindoux, porte-plume à tout faire. Au lieu de prendre du galon parmi les intellectuels de gauche en réclamant des sanctions contre l’Italie, j’ai signé un manifeste de droite, et même d’extrême-droite, qui s’insurgeait contre des mesures propres à nous entraîner de l’aveu de leurs plus zélés partisans, dans une guerre de droit. Entre la paix européenne et une guerre sanglante à la guerre, j’ai choisi sans hésiter. C’est ma conviction qu’il faut être un fou de l’espèce furieuse pour pouvoir s’embringuer, quels que soient les torts de l’Italie, dans une guerre de principes. (…) Voilà en gros, ce qui m’a conduit à signer un manifeste dont tous les termes ne me conviennent pas, il s’en faut, mais qui renferme l’essentiel : pas de guerre.»

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Méfiant vis-à-vis de la modernité, Aymé se raillera d’une civilisation qui se laisse américaniser à loisir et accorde plus d’importance à la quantité qu’à la qualité. Il fera de la justice dite démocratique un portrait fort peu élogieux et s’opposera à la peine de mort sous toutes ses formes.

Son attachement à la liberté d’expression lui fera prendre fait et cause pour des écrivains à tort ou à raison diabolisés tels que Brasillach, Céline ou encore Bardèche. Et s’il n’a jamais été partisan de l’Algérie française, Aymé n’en restera pas moins jusqu’au bout farouchement anti-gaulliste. Enfin, hostile à tout moralisme, il se plaira à écorcher les décisions puritaines de certains partis, telles que celle de la fermeture des maisons closes.

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Au fil de ces diverses prises de position se cristallisera l’image d’un Marcel Aymé non-conformiste, anarchiste de droite, libertaire de ci, réac de là… Autant d’étiquettes dont notre auteur n’aura que faire tout au long de son existence, réagissant aux événements sans jamais se laisser influencer par la doxa, n’affichant que des convictions ponctuelles, jamais d’Idées majuscules.

Comme il l’écrivait en 1957 : «L’écrivain devrait être non plus le témoin, mais la conscience de son temps. Ainsi refusera-t-il de s’engager, car il lui faut pouvoir dire tout comme une conscience : « Hier je me suis trompé » ou « Hier j’ai menti sur tel point dans l’intérêt de ce que je croyais être la vérité » ou encore « un tel qui pense comme moi est un malhonnête homme »».

La Libération et l’après-guerre rendent les articles de Marcel Aymé plus acerbes. Le spectacle navrant de l’épuration sauvage, la condamnation à mort de son ami Robert Brasillach et la chasse aux sorcières concernant les écrivains mal-pensants lui inspirent les œuvres les plus noires de sa vie d’écrivain.

Un article du recueil intitulé « j’ai écrit la tête des autres parce que je ne crois pas en la justice » daté de 1959 synthétise en quelques lignes les désillusions de l’auteur : « L’innocent expédié au bagne peut encore espérer une réparation, mais celui qui meurt sous le couperet ou sous les balles du peloton d’exécution n’a plus à compter que sur le tribunal du Jugement dernier. On comprend d’ailleurs mal pourquoi, en France, le mépris public reste attaché à la profession de bourreau alors que la carrière d’un magistrat ayant obtenu la mort de ses semblables se poursuit dans les honneurs. »

C’est aussi à cette période qu’il s’expose le plus en défendant, au nom de la liberté d’expression, Maurice Bardèche, Louis-Ferdinand Céline ou encore Jacques Laurent aux prises avec le pouvoir gaulliste. Les quelques lignes qui suivent datent de 1961. Marcel Aymé répond à la lettre d’un conseiller à la Cour d’Aix-en-Provence qui avait eu l’inconscience, ou l’extrême audace, voire un genre d’infinie bêtise, de solliciter sa contribution à une réflexion sur l’art de juger. A l’heure où le principal organe syndical de magistrats, censé garantir l’impartialité de la République ne trouve rien de plus intelligent à faire que de brocarder ses inimitiés sur un mur dit de cons, ces quelques amabilités ont le mérite de ré-ennoncer quelques vérités.

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« Les profanes de mon espèce attendent des Juges qu’ils aient le courage de poursuivre le crime et le délit sans égard à l’argent ni au pouvoir. Il leur semble que si la Justice consent à se laisser entamer dans ses positions les plus avancées, elle n’est plus la Justice et qu’un Juge ne peut avoir bonne conscience, même en face d’un criminel de droit commun. Je souhaite que, dans votre discours d’ouverture, vous mettiez en garde la magistrature contre l’indifférence et la légèreté, bien sûr, mais d’abord contre toute espèce de complaisance. Et je souhaite que vous soyez entendu ! »

Une lucidité tendue à l’extrême entre deux silences circonspects, une discrétion qui savait parfois prendre le mors aux dents, tel était l’Ami Marcel Aymé.

Marcel Aymé est né le 29 mars 1902 à Joigny, dans l’Yonne, où son père, maître maréchal-ferrant dans un régiment de Dragons, était en garnison. Il était le benjamin de six enfants et ses parents étaient originaires de villages voisins du Jura.

A la mort de sa mère, en 1904, son père le confia, avec sa plus jeune sœur Suzanne, son aînée de deux ans, aux grands-parents maternels, Auguste Monamy et Françoise Curie, qui exploitaient une tuilerie, une ferme et un moulin à Villers-Robert, dans le Jura.

C’est là que Marcel connut le monde rural qui a inspiré ses romans de la campagne et ses contes. Il y vécut entouré d’affection mais découvrit, dans cette période de séparation de l’Eglise et de l’Etat, les luttes violentes entre républicains et cléricaux. Petit-fils d’un homme engagé dans le camp républicain, il eut à subir les moqueries de ses camarades, majoritairement de l’autre bord. Il conserva de cette expérience une aversion pour l’intolérance et l’injustice.

Le jeune garçon fréquenta l’école du village et, à la mort de ses grands-parents, fut accueilli à Dole par sa tante Léa Monamy, la plus jeune sœur de sa mère, qui n’avait pas d’enfants et tenait un commerce de mercerie. Elle habitait au dernier étage d’une maison avec une belle vue sur la ville et le Doubs.

Il poursuivit ses études au Collège de l’Arc et obtint le baccalauréat « math-élèm » en 1919. Sa scolarité fut très bonne, en tout cas différente de l’image de cancre qu’il a donnée de certains de ses personnages. Entré en mathématiques supérieures au lycée Victor-Hugo de Besançon, il dut abandonner ses études en 1920, victime de la grippe espagnole.

Il revint à Dole se faire soigner chez sa tante, qui fut pour lui une seconde mère. Après un service militaire en Allemagne, il vécut à Paris où il commença des études de médecine, vite interrompues, et exerça plusieurs petits métiers avant de tomber à nouveau gravement malade. Il se réfugia à Dole, où, pendant sa convalescence, sa sœur aînée Camille l’encouragea à écrire.

Ce sera Brûlebois, publié en 1926 aux «  Cahiers de France » à Poitiers, histoire d’un sous-préfet devenu porteur à la gare de Dole et amateur de la dive bouteille. Ce premier roman fut un succès qui ouvrit à Marcel Aymé les portes de Gallimard. Les deux romans suivants, Aller retour et Les Jumeaux du diable, furent moins appréciés. Il connut la notoriété avec La Table-aux-Crevés, qui obtint le prix Renaudot en 1929.

En 1930 La Rue sans nom reçut un accueil favorable des critiques, mais Le Vaurien, en 1931, n’obtint pas un franc succès.

Son entrée en journalisme remonte à 1933 où, sur la demande d’Emmanuel Berl, il accepte de collaborer au tout jeune hebdomadaire politico-littéraire Marianne.
D’emblée, Aymé s’y pose comme un critique acerbe des régimes totalitaires, hitlérien ou mussolinien, et comme un observateur sans concession de la vie parlementaire française, qu’il n’hésitera jamais à tourner en dérision.

C’est avec La Jument verte, en 1933, qu’il devint un auteur célèbre et scandalisa les bien-pensants.

En 1933 également commença sa carrière cinématographique avec l’adaptation de La Rue sans nom par Pierre Chenal. Ce fut le début d’une longue série de films et téléfilms inspirés de ses œuvres, plus d’une trentaine, dont le nombre augmente chaque année, le plus connu étant sans conteste La Traversée de Paris, réalisé par Claude Autant-Lara en 1956.

Cette période précédant la guerre lui fut favorable. Il publia successivement Maison basse(1935), Le Moulin de la Sourdine (1936), Gustalin (1937) et Le Bœuf clandestin (1939), alternant romans « parisiens » et romans « de la campagne ».

La publication de trois recueils de nouvelles- Le Puits aux images, Le Nain, Derrière chez Martin – et des premiers Contes du chat perché entre 1932 et 1939 lui permit également de prendre une place importante dans le monde littéraire de l’époque.

Installé à Montmartre dès 1928, il habitera sur la Butte, après plusieurs changements d’adresse, jusqu’à sa mort.

Pendant la guerre, Marcel Aymé a beaucoup écrit, et publié la plupart de ses œuvres en feuilletons dans les journaux : des nouvelles (Le Passe-muraille), des Contes du chat perché,des romans (La Belle Image, Travelingue, La Vouivre). Il a poursuivi sa carrière de dialoguiste de cinéma avec le metteur en scène Louis Daquin (Nous les gosses, Madame et la mort, Le Voyageur de la Toussaint).

Il a certes publié pendant l’occupation. Il n’est pas le seul. Il a publié dans des journaux collaborationnistes (Candide, Je suis partout), mais uniquement ses romans et nouvelles. En somme il s’est contenté de décrire les hommes tels qu’ils étaient, avec leur petitesses, leurs ridicules, leurs contradictions. Rien de recevable en ces temps héroïques.

Après la guerre il publia  Le Chemin des écoliers en 1946 et Uranus en 1948. Avec Travelingue, paru en 1941, cette trilogie présente un tableau exceptionnel de la société française avant, pendant et après la guerre. La sortie de deux recueils – Le Vin de Paris en 1947 et En Arrière en 1950 – confirma son goût pour les nouvelles.

C’est en 1948 que le metteur en scène Douking s’intéressa à une pièce écrite en 1932,Lucienne et le boucher, que Louis Jouvet avait refusé de faire jouer. Ce fut le début de la carrière théâtrale de Marcel Aymé qui obtint de grands succès avec Clérambard (1950), La Tête des autres (1952), Les Quatre Vérités (1954) ou Les Oiseaux de lune (1955). Mesquinerie des mentalités, petits arrangements peu glorieux, esprit de revanche, médiocrités inavouables, haines recuites entre confrères, tout y est.

Il refuse en 49 la légion d’honneur, toujours avec brio :

« Pour ne plus me trouver dans le cas d’avoir à refuser d’aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu’ils voulussent bien, leur Légion d’honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens ».

Signalons enfin qu’il a écrit des centaines d’articles, de préfaces et plusieurs essais dont le plus remarquable est Le Confort intellectuel (1949).

 » Marcel Aymé, écrits sur la politique (1933-1967)

En publiant un choix de ses écrits sur la politique, Les Belles Lettres nous donnent l’occasion de redécouvrir l’esprit impertinent et caustique de l’immense Marcel Aymé. Le seul reproche qu’on pourrait adresser aux responsables de cette anthologie, c’est de ne pas signaler d’emblée que la grande majorité des articles ont déjà paru soit dans Du côte de Marianne (Gallimard, 1989) ou dans Vagabondages (Éditions de la Manufacture, 1992). Aux lecteurs de la première heure, elle risque donc fort de faire double emploi… Aux autres par contre, elle offre l’opportunité d’une belle leçon de liberté.

Le langage de Marcel Aymé

Marcel Aymé a l’art de mettre en scène toutes les classes sociales avec le langage qui leur est propre. Bourgeois, snobs, parisiens, voyous, intellectuels, (Travelingue), paysans (Marthe et Hyacinthe Jouquier dans Gustalin, Arsène Muselier dans La Vouivre), universitaires (l’oncle Jouquier dans Gustalin), politiques et militants (Gaigneux et Jourdan dans Uranus) tous sont restitués avec authenticité dans leur milieu selon leur parler. Évidemment, compte tenu de ses origines franc-comtoises, l’écrivain fait une place de choix au parler franc-comtois essentiellement dans La Table aux crevésLa VouivreGustalin et Brulebois.

Le parler franc-comtois

Dans Gustalin, lorsque Marthe est partie avec Sylvestre Harmelin (surnommé Gustalin), Hyacinthe rentre à la ferme et trouve la maison vide. Il doit donc faire lui-même le travail de sa femme. « Il ferma le poulailler et pensa tout à coup qu’il fallait traire les vaches et porter le lait à la fruitière. Marthe avait tout préparé à l’écurie. À côté du trépied de bois, il trouva la seillere, la bouille. » « Comme tante Sarah arrivait, Marthe ôta son devantier » En revenant des bois où habite sa tante Talentine, Marthe se signe en voyant trois pies et récite une comptine pour conjurer le sort : « Trois aigasses. Malaigasse. Passe, passe, passe. » Arsène Muselier contemple les champs de turquis dans lesquels il n’y a plus trace des serpents de la Vouivre.»

« On constate aussi qu’à ces termes francs-comtois se mêlent des expressions d’ancien français connu dans d’autres régions. En effet, la langue du Comté comprend une foule de mots et d’expressions différentes d’une région à une autre, mais généralement compréhensibles dans les trois départements (25 Doubs, 39 Jura, 70 Haute-Saône). Leur origine est très diverse et on trouve pêle-mêle des mots d’ancien français ou d’argot aussi bien que des vocables tirés de l’allemand ou du latin. Ainsi dans Gustalin, Marthe reproche au chien museau de faire des arias. Et Hyacinthe déclare qu’il connait bien la maison de la Frisée qui était située entre deux foyards »

L’argot et les voyous

Sa fréquentation de Céline et de Gen Paul a apporté à Marcel Aymé une riche moisson d’argot parisien qu’il a aussitôt placée dans la bouche de ses personnages. Le Bombé a « une crèche à 250 balles et une poule qui ne décarre pas du cercle deux jours sur trois ». Milou raconte que « son père s’envoyait viande et légumes avec deux litres de picrate ». Dans la nouvelle Avenue Junot Marcel Aymé cite directement son ami Gen Paul « Attention à la barbouille s’écria Gen Paul à ses visiteurs. Allez pas salir vos alpagues. C’est encore moi qui me ferai incendier par vos ménagaux! »

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Le ton des beaux quartiers

C’est une annonce compassée, presque professionnellement bourgeoise, qui consacre dans Le Bœuf clandestin, le mariage de la fille de M. Berthaud, qui habite le17e arrondissement de Paris, rue Villaret-de-Joyeuse : « Jeudi 15 septembre, en l’église Saint-Ferdinand-des-Ternes a été célébré dans l’intimité le mariage de Mlle Roberte Berthaud, fille de M. Berthaud, directeur à la banque de Provence et de Normandie, et de Mme, née Tavelet, avec M. Philippe Lardu, ingénieur des mines, fils de M. Lardut et de Mme, née Bontemps. Étaient témoins pour la mariée M. le Général de Buzières d’Amandine et M. Clovis Challebères, vice-président de la ligue pour la protection des églises de Bourgogne et membre de la Société des Gens de Lettres, et M. René Moiran, ingénieur des tabacs. »

Les snobs qui se retrouvent dans Travelingue, délirent sur le monde ouvrier avec ferveur. « Il me racontait que, dans un atelier, il a vu un ouvrier qui jouait de l’ocarina, et autour de lui, des ouvriers qui l’écoutaient dans des attitudes simples. Des visages compréhensifs, ils avaient le regard pur. Comme impression, c’était formidable. Il aurait fallu filmer ça. Il y avait une belle chose à faire en travelling. »

Marcel Aymé, comme Boris Vian ou Raymond Queneau, ne se prive pas d’utiliser l’anglais de manière phonétique ce qui donne « travelingue », « coquetèle », « biftèque », « interviouve », « métingue ».

Militants et politiques

La méfiance du monde ouvrier pour les intellectuels qui militent en sa faveur est illustrée par le personnage de Gaigneux dans Uranus. Gaigneux supporte assez mal les grandes envolées verbeuses de Jourdan, qui « s’animait en parlant des travailleurs dans un style fleurant la revue littéraire et le patronage. À l’entendre, la classe ouvrière devenait une divinité mille-pattes apparaissant à la fois comme une théorie de martyrs extatiques, une armée haillonneuse de paladins assoiffés d’héroïsme, et une procession d’archanges à culs roses. »

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Les ouvriers

« Son frère Georges lui avait suggéré de s’intéresser aux milieux ouvriers, mais sa première réaction avait été négative en alléguant qu’il les connaissait mal. Cependant, à la réflexion, peut-être aidé par la lecture de faits divers, il décida de traiter le sujet en imaginant une rue peuplée d’Italiens qui allait prendre peu à peu un visage particulier. ». Ce sera La Rue sans nom où le langage des protagonistes est moins marqué par leur condition d’immigrés que par leur condition désolante et le racisme que l’écrivain dénonce sans ménagement. « Les étrangers avaient élu le Modern Bar pour y boire leur paie à cause de l’hostilité qui se dégageait de ces lieux pour les indigènes. Dans un café où fréquentaient les Français, ils se seraient sentis exilés, au lieu que là, ils étaient dans une atmosphère qu’ils avaient créée et qu’ils aiment pour cela même ». L’écrivain emploie d’ailleurs, en faisant parler les observateurs de ces immigrés, des mots qui sont toujours utilisés de nos jours. « Les autres habitants de la rue, les hommes surtout, regardaient avec une méfiance agressive ces étrangers qui engrossaient couramment leurs femmes. Ils affichaient un mépris arrogant des professions de terrassier ou de maçon (…) et déploraient l’envahissement de la rue par une racaille qui crevait de faim chez elle, dans un pays où les femmes, trop laides, n’arrivaient à nourrir les maquereaux qu’ils étaient tous. »

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Hommage

Un monument et une plaque ont été élevés à sa mémoire place Marcel-Aymé, dans le quartier de Montmartre à Paris. La statue, réalisée par Jean Marais en 1989 évoque le « Passe-muraille », un de ses personnages les plus surréalistes, et une de ses plus belles œuvres écrites.

Portrait par Pierre Gripari:

http://documentos.morula.com.mx/wp-content/uploads/2013/02/CRITIQUE-ET-AUTOCRITIQUE.pdf

Extrait Uranus:

Tu es si bête que tu n’as même pas appris à me connaître. Tu me crois toujours le bon vivant d’avant la guerre, le papa rigolard qui rencontrait son fils au bordel à deux heures du matin. J’ai changé, Michel. Je suis riche. Je tremble pour mes millions. Je suis méfiant. Je n’ai plus d’amis, plus de plaisirs. Je ne peux rien désirer sans me trouver en face de ma galette. Il ne me reste qu’une joie, c’est la souffrance des autres, le mal que je peux leur faire et celui qu’ils se font eux-mêmes. Je suis condamné à mon argent, je ne peux aimer personne, pas même moi, mais je hais tout le monde. Mon régal, c’est de lire dans les journaux les listes de fusillés, le compte rendu des procès, les dénonciations. Ça me fait jouir. Des juges bien dégueulasses, des journalistes indicateurs, des besogneux de la Résistance et des vaniteux, qui hurlent à la mort ou qui vendent leurs copains pour une petite place au soleil ou un reflet à la boutonnière, et les bons cons de la collabo, les sincères, les paumés, les salauds aussi, tout ça en vrac au poteau, en prison, aux travaux forcés. Ça me fait jouir. Ça me fait jouir. Moi le gros dégueulasse, le vendu numéro un, je suis considéré, le préfet à mes bottes, les sourires de monsieur le ministre. C’est pour moi qu’on fusille les miteux, les plumitifs, les subalternes, pour rassurer la grosse épargne. J’en suis très touché.

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