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Maurice Barrès

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« Je suis un insoumis et un révolté contre la race de ceux qui acceptent. » 

Trois sortes de gens vous jalousent: ceux qui ne font rien, ceux qui font le contraire, et ceux qui aimeraient faire la même chose. A ce petit jeu là, Maurice Barrés possédait de solides attributs pour finir banni des prébendes, mais était-ce suffisant pour le voir croqué en « Rossignol des carnages » ? Parfois maudite, toujours discutée, son oeuvre n’a jamais non plus tout à fait sombré dans l’oubli. Des opinions trop peu inclusives… La pensée de Barrès, aussi magnétique que mouvante, épouse dans une large mesure son époque trouble, avec autant d’intensité que Barrès lui-même épousa, du socialisme au boulangisme et de l’anarchisme au nationalisme, quelques idéaux politiques successifs…

Peu d’écrivains ont été plus que Barrés incorporés dans le tissu de l’Histoire et davantage déformés par les interprétations idéologiques selon que celles-ci tiraient un fil plutôt qu’un autre. Profitons de cet espace pour nous y engouffrer: un délicieux fumet anarcho-droitard ne se dévoile t-il pas de Barrès quand on gratte sérieusement ses racines ? Son oeuvre n’est elle d’ailleurs pas éminemment représentative de ce cheminement de l’anarchie vers l’ordre politique et intellectuel ? D’autant que celui qui affirme que « Bien connaitre une chose, c’est apercevoir même les motifs qu’il y a d’en douter » mérite-il d’être ad nauseam rattaché à un supposé ordre pré-fasciste ? Régionaliste et européen, français et lorrain, critique du colonialisme et promoteur de l’union sacrée, Barrès chantait les louanges des Amitiés Françaises qui transcendent les antagonismes. S’il en appela au subconscient des foules, vivifia les caractères chevaleresques et su rendre sa dignité à la fonction de soldat, ses premiers écrits sont bien trop souvent laissés de côtés. Ils constituent pourtant une nef indispensable pour qui ferait voeu d’appréhender le sens de ses mouvements. Matrice d’un certain individualisme aristocratique, que ses plus fidèles exégèses continuent de rattacher à une vertigineuse forme d’anarchisme.

Agnostique et aristocrate, désabusé jusqu’au désespoir, Barrès est pénétré du voluptueux sentiment qu’il n’est rien, et que ce rien c’est tout. Esprit pathologiquement libre, comme on a désappris à l’être de nos jours, en dépit d’une profonde xénophobie et de certaines fâcheuses apparences, la politique n’a sans nul doute tenu qu’une place assez secondaire dans sa vie. Il n’en a guère retenu que le côté passionnel. Du reste, il n’y a pas un Barrés, en dépit de l’effort, assez arbitraire, de construction et d’équilibre qu’il s’est plu à imprimer à son œuvre. Ajoutant du courage aux envolées, de l’inquiétude à la nuit de l’exubérance au désordre, il y a plutôt chez lui une alternance du « Tibre » et de « l’Oronte », de l’Orient et de l’Occident, de l’amour fati et du désespoir feutré, de la ferveur et de l’ironie, en somme un galvanisant concentré de vie.

barres-jeuneCe Lorrain a perdu sa terre natale, occupée par les Prussiens en 1870, quand il avait 8 ans. Adulte, il ne voit autour de lui qu’une IIIème République engluée dans les scandales. Le socialisme est la première doctrine politique autour de laquelle il ait groupé ses états de sensibilité littéraire. Le socialisme auquel il s’attacha un temps présentait ces deux caractères d’être plus sentimental qu’économique. Ensuite jeté par une forme de jouissance esthétique dans la grande agitation boulangiste, Barrès est élu député de Nancy à 27 ans. Il siège à l’extrême-gauche. «À la Chambre, écrit-il dans ses Cahiers, je ne suis inscrit nulle part, je ne fais partie d’aucun groupe. Si j’avais à me définir, je me définirais moi-même». Davantage que l’esprit de revanche, c’est la conscience des racines de l’Europe qui l’anime. Barrès voit ainsi avant tout dans la figure du général Boulanger l’homme providentiel qui peut rendre à la France ses frontières et sa fierté: « En politique, écrira-t-il dans ses Cahiers en 1908, je n’ai jamais tenu profondément qu’à une chose : la reprise de Metz et de Strasbourg. »

Barrès arpenta la France et son époque d’un grand pas d’échassier, Une quête aux allures de conquêtes. Publiés successivement à partir de 1888 (Sous l’œil des barbares – Un Homme libre – Le Jardin de Bérénice), en pleine période symboliste, les trois romans qui composent la trilogie du Culte du Moi ne proposent que peu d’éléments politiques. Le projet du jeune dandy est alors de rendre compte d’un processus de reconstruction, à partir du constat que « notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalités sont choses écroulées », ce qui impose de s’en tenir « à la seule réalité, au Moi ». Ce que raconte la trilogie, ou plutôt ce qu’elle expose, dans une forme essentiellement analytique, c’est donc, par-delà la formation du moi, la construction d’un rapport éthique au monde et aux autres. Exhortant les jeunes gens à  entrer « dans la vie l’injure à la bouche», tout en éprouvant jusqu’aux chairs les contradictions des notions dont on l’a fort abusivement chargé, ce complexe Mr Barrès réhabilite certes l’individualisme et l’orgueil, mais aussi l’éveil à la fraternité, le besoin d’enracinement et l’appel aux âmes.

Cela suffirait-il à faire de lui un anar ? Son anarchisme désinvolte que l’on pourrait qualifier de « romantique » allie alors un certain vitalisme, où sont louées les forces de la vie et celles de la destruction, à une sorte de millénarisme à la fois apocalyptique et rédempteur. Mais tout cela reste en tut état de cause davantage lyrique que théorique.. Condamnant toute action violente, dans une « Lettre sur l’anarchie » parue en 1892, il reconnait dans ce courant « une pensée qui respecte le moi et une forme de culture du moi. » Regardant avec âpreté le spectacle des hommes et de son assemblée, son ironie célèbre la force libératrice de la négation, condamne « les maitres et les lois », et en appelle aux hommes libres. Au confluent de l’émotivité la plus violente et du plus haut détachement critique, Barrès considérait « la solitude plus enivrante que l’amour » et aimait à rappeler que « Marcher seul affranchit » quand « penser seul divinise ».

Quelque peu déçu par sa première expérience politique de 1889 à 1893 comme député boulangiste de Nancy, puis candidat malheureux à Neuilly en 1896, puis de nouveau à Nancy en 1898, il compare cela à une grande corrida, puis entreprendra de raconter les espoirs et les désillusions de sa génération dans une épaisse trilogie romanesque: Le Roman de l’énergie nationale.  Appartenant à un ordre où nul ne sait plus se tenir, au-delà de ses outrances militantes et des emportements romanesques, Barrès y offre un témoignage de première main sur l’univers parlementaire de son temps, tant par la qualité journalistique de ses observations que par sa capacité à restituer la grandeur lyrique d’un petit monde se retrouvant à l’apogée de son histoire.

Si Barrès est résolument lucido-sceptique, cela ne l’empêche nullement d’être et d’agir en homme heureux. Vivant au sens plein du mot, graphomane et prodigue en sages conseils, il appelle la vie littéraire « l’existence la plus heureuse qui soit à notre époque et qui dépasse singulièrement, pour prendre deux termes vulgaires de comparaison, l’existence des rois et celle des milliardaires » Dédaignant la morale, il demandait à chacun d’apprendre à se connaitre, de conformer nos moeurs à nos façons de sentir, de gouter tout l’univers, sans trop s’attacher, hormis aux causes qui nous dépassent. Cherchant à concilier individualisme et solidarité, nationalisme et socialisme, patriotisme et cosmopolitisme.  Il est partisan du référendum et aussi du plébiscite, car ces interrogations des Français reconstitueraient la souveraineté de la nation. Il veut supprimer le prolétariat, réduire par la décentralisation l’omnipotence de l’État. Entre septembre 1894 et mars 1895, il dirige un petit journal, La Cocarde, auquel collaborent des monarchistes, des socialistes, des anarchistes, des juifs, des protestants.

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Musee de Bretagne, Collection Arts graphiques

Ainsi le scepticisme à l’égard des lois fit sympathiser Barrés avec des tendances anarchistes et prépara l’expression d’un traditionalisme atypique. Atypique à première vue du moins, en réalité une facette brillante de l’imagination des années 1890, qui apparaît par exemple dans le naturisme et le régionalisme. C’est un traditionalisme inspiré de Rousseau, mais de l’idée d’une nature capable d’assimiler l’histoire et la civilisation pour les rendre spontanées aux humains.

La nature n’est pas un «état» que l’espèce humaine a quitté pour toujours, c’est le mouvement continué de la «vie» inconsciente. C’est pourquoi une révolution des sensibilités, non des lois, peut conduire à la cité harmonieuse, tâche maintenant dévolue aux poètes, et aux artistes — pourquoi ne seraient-ils pas députés ? Lecteur de Proudhon et de Marx, il rêve de socialisme tout en marquant rapidement ses distances, prévoyant ses ferments d’uniformité, il ne transigera sur aucune espèce d’émancipation. Souhaitant réviser le contrat Rousseauiste, l’hypothèse sociale de l’anarchie l’intéresse. Toujours fiévreux et clairvoyant, dans « l’ennemi des lois », il résume un des soucis majeurs animant une bonne flopée des conservateurs anarchistes: « organiser une génération vraiment libre où nul moi particulier ne soit asservi, pas même au moi général. » 

La méthode de l’égotisme consiste à vivre pleinement sans crainte d’associer les contraires, elle est une recherche de complétude, d’augmentation de soi. Vilipendé pour son écclectisme, Michel Zivaco le traitera d’ « anarchiste de salon. Il n’a que des gencives roses qu’il colore à la pommade rouge. » Se disant « morcelé en un grand nombre d’âmes «  le jeune Barrès quête ainsi des expériences et la satisfaction de ses sens, en recherche des sentiments qui donnent du prix à la vie, bataillera ensuite pour prôner la décentralisation. Mais Barrès a l’impression de radoter, de se regarder le nombril. Prenant peu à peu compte des exigences que son talent fait porter sur lui, il évolue dans les directions que son éthique laisse sourdre en lui. Son moi se dissout alors dans un altruisme aristocratique.

« Premier principe : Nous ne sommes jamais si heureux que dans l’exaltation. Deuxième principe : Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l’exaltation, c’est de l’analyser. Troisième principe : Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. »

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Dans le problématique cheminement intellectuel de Barrès qui, déchiré d’incertitudes et de contradictions est à la recherche d’un point d’appui, d’un fondement immuable l’aidant à lutter contre la tentation du nihilisme, le nationalisme émerge peu à peu comme réponse possible, mais qui exige que soit au préalable établie une définition commune et consensuelle de la nation, ou plus exactement de ce qui en constitue le principe premier et générateur, le peuple. Le peuple n’est donc pas doté de capacité auto-instituante, il est une réalité donnée dont les constituants sont le sol, l’histoire (institutions, conditions de vie, situation matérielle) et la tradition (les morts). La vision organiciste à coloration holiste, résumée dans cette formule des Déracinés : « l’Individu n’est rien, la société est tout »

La philosophie de Barrés est dans l’ordre politique comme dans l’ordre individuel une « philosophie de la liberté ». Du dilettantisme anarchisant à l’attachement aux racines, à la terre, aux morts, et à ce qui gît secrètement en chacun, il change de paradigme, de sens et entame une nouvelle trilogie; pour devenir et jusqu’à son dernier souffle nationaliste. Aimant introduire « le gout de la cendre dans la coupe du plaisir », Barrès demeure pessimiste tout en conservant une confiance dans les forces de la vie. Après avoir considéré que « les morts nous empoisonnent », il les voit nous gouverner, agissant en nous comme des anges. 

Se consolant de l’étroitesse du Moi ce grand voyageur s’ébroue au dehors pour mieux appréhender son dedans, et a tôt fait de se rattacher à la France, à ses pâturages et ses ancêtres. Il rejoint peu après le clairon de la Ligue des patriotes de Déroulède (pour plus tard lui succéder), il devient ensuite antidreyfusard, ramenant peu à peu une partie de la jeunesse à ses vues traditionalistes, sans jamais, malgré certaines ententes, rejoindre le monarchisme de Maurras et de l’Action Française.

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Son nationalisme est devenu résolument conservateur à la fin du XIXe siècle. Evacuant la mystique, il écrira désormais des socialistes que « leurs espoirs sont des souvenirs et leurs anticipations des réminiscenses. » Les notions d’ordre et de discipline prenant de l’import-ance dans l’action, il défend une communauté nationale menacée, et peut affirmer sans infirmer ce qu’il a été: «  en toutes choses essentielles, comme en politique, je n’admire que ce qui dure. » Désormais coupé des avant-gardes, Barrès entre à l’Académie en 1906, et publie une troisième trilogie. Les fourches chauvines de la post-modernité le réduiront sans peine à ses excès. Mais n’en déplaise aux torquemadas de la pensée uchronique, quand Barrès emploie le substantif  de « race », ce n’est jamais pour désigner l’ensemble de la nation française, dont il ne méconnait pas l’hétérogénéité. Ce n’est pas non plus dans l’acception pseudo-scientifique du terme ou gobinienne, mais bien dans l’idée de cerner un caractère commun et une variété psychologique, ancrés dans un milieu, différents de tous les autres. Il figure le symbole d’une formation idéale, car à l’image de l’arbre, un homme, une nation sont essentiellement une continuité. Mais c’est aussi un héritage qu’il faut préserver. Le révolté de l’Ennemi des Lois a ainsi peu à peu fait place à un gardien vigilant de notre héritage…

Au moment de la 1ère Guerre Mondiale, Barrès, pourtant proche des contre-révolutionnaires exaltera la Révolution parce qu’elle s’inscrit dans une longue lignée de grandeur nationale; les soldats de 14 continuant l’oeuvre de ceux de l’an II. Exemple encore de sa liberté politique, son attitude à la mort de Jean Jaurès qu’il a combattu sans relâche à la Chambre. Rendu au chevet du tribun assassiné, il écrit aussitôt à la fille du défunt : «J’aimais votre père alors même que nos idées nous opposaient l’un à l’autre et que je devais résister à la sympathie qui m’entraînait vers lui. L’assassinat sous lequel il succombe, quand l’union de tous les Français est faite, soulève un deuil national.»

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Barrès aurait bien aimé n’être qu’un artiste, mais la politique le rattrapera, toujours au galop, pour mieux malmener l’image floue qu’on s’en ferait, et au carrefour de l’âge, en éprouvait même certains regrets. Parvenant de plus en plus difficilement à séparer la vie poétique de la politique, son amertume atteste la grandeur du sacrifice entrepris. Souvent dénigré pour ses opinions, a t’il tellement changé en route ?

« C’est la situation d’un homme qui souffre de brodequins trop étroits, il n’a de souci que de les ôter. » Plébéien et bourgeois, chaînon unique entre le bonapartisme patriotique et le patriotisme républicain, Barrès, tout en étant bien conservateur, se présentait souvent comme « socialiste-national ». La politique qu’il a goûtée sous des formes assez diverses fut celle qui respecte et favorise dans toute la mesure du possible la spontanéité individuelle ou nationale de chacun. Éden où les brises mélodieuses ondulaient en courbes imprévues..

« Se soumettre à toutes les illusions et les connaitre comme illusions, voilà notre rôle. » 

M. Barrès, à la différence de Chateaubriand, semble avoir fini par se fondre à peu près dans son personnage politique, excellent spécimen de ces caractères qui, au temps de sa jeunesse, lui paraissaient si dénués d’intérêt… C’est au moment où elle est entrée dans son repos, sa plénitude et sa gloire que la vie politique de Barrès cesse de fournir matière aux réflexions que nous enseigna l’Homme Libre. Il a littéralement créé en France un état d’esprit décentralisateur, fourni au langage le concept de déraciné et nous initia à l’esprit et à la pratique du culte des héros.  Le mouvement de bascule entre la contestation et le conservatisme, mouvement qui est produit autour de la charnière de l’affaire Dreyfus mais dont on trouve également des traces avant et après, fait de Barrés une illustre incarnation de certaines contradictions du nationalisme français; partagé entre le refus de ordre établi et l’invocation d’un ordre antérieur, la nostalgie d’une transparence communautaire.

Maurice Barrès, à ne le juger que par son vocabulaire, n’était assurément pas l’égotiste forcené qu’on se complait à décrire. Classique un peu malgré lui, il fit parfois d’étranges détours pour revenir à la tradition. Mais c’est là, précisément, ce qui assure l’originalité et détermine l’illustre importance de son œuvre. Et quel que soit le détail qu’il poursuive dans ses profondeurs et ramène à sa surface, quels que soient la finesse et les détours de la courbe avec laquelle il tend à se décrire et à se circonscrire, toute une part de Barrès reste incompréhensible pour qui refuse d’y voir les traces d’une divination toute anarchique qui avec le temps s’estompe mais perdure, qui jaillit sans s’éteindre.

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Sa prose figure ainsi une étrange musique, qui marque moins pour l’oreille que pour la pensée, une musique ou une architecture, c’est-à-dire un art plus intuitif qu’expressif :        « Des espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des enrichissements et des élans plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. » Pareille prodigalité dans le sentiment n’était évidemment pas du goût de tous. Un an avant sa mort, en 1922, les Dadaïstes organisèrent son procès fictif, avec pour motif d’ « Atteinte à la sûreté de l’esprit. » Tristan Tzara s’explique: « Barrès est la plus grande canaille qui s’est produite en Europe depuis Napoléon. » Cela n’empêchera pas le communiste Aragon, de contre-attaquer quelques années plus tard : « De Barrès à Gide, l’homme ne monte pas, il descend. (…) S’il faut choisir, je me dirai barrésien. »

Le barrésisme est en quelque sorte un château à plusieurs ailes et aux multiples tours,  plutôt qu’une bâtisse construite par l’auteur suivant des plans rigoureusement ordonnés. Professeur d’énergie d’une flopée de brillants écrivains non réductibles à un clan (Cocteau, Aragon, Montherlant, Mauriac, Malraux…), il fut pour eux bien davantage qu’un idéologue, une fièvre, un élan qui ne redescend pas sans émoi.

L’éternel « prince de la jeunesse » fut un vénérable maitre d’énergie. Et il montra la voie à ces jeunes gens avec d’autant plus d’autorité qu’il partageait une partie de l’énigme de leur détresse. Après avoir été au sommet, il sera progressivement évacué du panthéon. L’historien Zeev Sternhell ira dans les années 70 jusqu’à le rendre responsable d’un hypothétique « préfascisme à la française ».. Ce qui ne manquera pas de laisser n’importe quel lecteur de bonne foi songeur…

  • Il est trop certain que la vie n’a pas de but et que l’homme pourtant a besoin de poursuivre un rêve. »

Pour les millenials qui en douteraient encore, notre irrépressible désir de repères ne date donc évidemment pas d’hier… Et si les emportements politico-lyriques dont Barrès se réclamaient semblent aujourd’hui bel et bien vétustes ou boursouflés, sa fougue et certaines de ses intuitions, même perdus dans les limbes, persistent à éclairer de la douce lumière du dépaysement ceux qui s’y égarent… Sortira-t-il jamais de cette éclipse en contraste avec sa majestueuse célébrité de jadis, de ce maudit purgatoire dans lequel il semble s’être si complaisamment placé ?  Marcel Jouhandeau se permettait d’en douter: « Une époque médiocre se devait de rejeter Barrès et, vu le mauvais chemin où s’engage l’humanité, je doute fort qu’on revienne à lui jamais. Au moins quelques êtres trouveront-ils dans l’exemple de sa vie intérieure la force d’assister sans défaillir à la faillite de tout ce qu’ils méritaient d’aimer».