Michel Houellebecq

Michel Houellebecq (wɛlˈbɛk), né Michel Thomas à la Réunion, le 26 février 1956 (acte de naissance), ou en 19581(selon lui), est un écrivain françaisPoèteessayisteromancier et réalisateur, il est, depuis la fin des années 1990, l’un des auteurs contemporains de langue française les plus connus et traduits dans le monde.

Il est révélé par les romans Extension du domaine de la lutte et, surtout, Les Particules élémentaires, qui le fait connaître d’un large public. Ce dernier roman, et son livre suivant Plateforme, sont considérés comme précurseurs dans la littérature française2, notamment pour leur description de la misère affective et sexuelle de l’homme occidental dans les années 1990 et 2000. Avec La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourten 2010, après avoir été plusieurs fois pressenti pour ce prix3.

Biographie

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Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de lui, tandis que naît une demi-sœur. Dans un premier temps, ce sont ses grands-parents maternels, en Algérie, qui le prennent en charge. À six ans, il est confié à sa grand-mère paternelle Henriette, communiste, dont il a adopté le nom de jeune fille comme pseudonyme.

Après avoir été lycéen à Meaux, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Chaptal de Paris et intègre, en 1975, l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA P-G). À l’Agro, il fonde l’éphémère revue littéraire Karamazov pour laquelle il écrit quelques poèmes et entame le tournage d’un film intitulé Cristal de souffrance. Il sort diplômé de l’école en 1978 avec une spécialisation (fortuite) en « Mise en valeur du milieu naturel et écologie ».

Il entre ensuite à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, en section « cinématographe » (option prise de vues), mais en sort en 1981, avant d’avoir obtenu son diplôme. Cette même année naît son fils Étienne. Il connaît ensuite une période de chômage, et un divorce qui engendre une profonde dépression nerveuse.

Il débute en 1983 une carrière en informatique chez Unilog, puis comme contractuel à la direction informatique du ministère de l’Agriculture rue de Picpus Paris XIIe, où il restera trois ans (cette période est racontée dans Extension du domaine de la lutte). Il postule pour un emploi à l’Assemblée nationale et réussit en 1990 le concours extérieur d’adjoint administratif au service informatique4. Ce revenu assuré lui donne la tranquillité dont il a besoin. En 1996, ayant acquis l’ancienneté nécessaire et voulant se consacrer à l’écriture, il demande sa mise en disponibilité.

En 1992 Michel Houellebecq reçoit le prix Tristan-Tzara pour son recueil de poèmes, La Poursuite du bonheur, paru en 1991. Il fait la connaissance de Juliette et André Darle qui invitent alors ce jeune poète de trente-six ans, employé de l’Assemblée nationale, quasi inconnu, au festival de Poésie Murale qui a lieu au château des Stuarts àAubigny-sur-Nère. Juliette Darle se souvient : « J’ai perçu une personnalité singulière et j’ai assimilé immédiatement Michel aux grands auteurs du vingtième siècle […] Michel Houellebecq s’était lancé dans une diatribe contre le libéralisme. Le député-maire d’Aubigny, Yves Fromion, en avait été soufflé et avait tenu à rencontrer ce curieux poète. […] Il n’y avait plus de chambre de libre, il a dû dormir dans une caravane. Nous avons passé des soirées formidables. Michel lisait des poèmes d’Aragon en pleurant et en s’envoyant des lampées de whisky. Le lendemain nous l’avons emmené à Sancerre. »5

En 2000, il s’exile en Irlande ; en 2002 il s’installe en Andalousie, dans le parc naturel de Cabo de Gata-Nijar.

Fin 2012, en pleine polémique d’exil fiscal, il annonça son retour en France. Installé dans son nouvel appartement parisien, il invoqua dans une interview les raisons de son retour, en grande partie parce qu’il en avait marre des langues étrangères. Il nia tout geste politique concernant son départ de la côte sud-ouest de l’Irlande, mais il dit qu’il pouvait être interprété comme tel « puisque ça prouve que le niveau d’imposition n’est pas suffisamment fort pour décourager tout le monde ».6

L’annonce faite de la publication de son recueil de poèmes Configuration du dernier rivage en avril 2013, il exprima sa volonté de continuer à écrire en ses mots, « la vie ne m’intéresse pas assez pour que je puisse me passer d’écrire ».7

Œuvre littéraire

Michel Houellebecq, Varsovie, 9 juin 2008

Ses deux premiers recueils de poèmes, parus en 1991, passent inaperçus. L’ensemble des thèmes des livres à venir y sont déjà traités : solitude existentielle, dénonciation du libéralisme à l’œuvre jusque dans l’intimité des individus. Les deux recueils suivants seront primés (prix Tristan-Tzara, en 1992, et prix de Flore, en 19968), mais c’est par la prose que l’auteur accédera au succès public.

En 1994, son premier roman, Extension du domaine de la lutte, est publié par Maurice Nadeau après avoir été refusé par de nombreux éditeurs. Il fait de Houellebecq le précurseur d’une génération d’écrivains décrivant la misère affective de l’homme contemporain. Loué sur France Inter par Michel Polac et au Cercle de minuit par Laure Adler, le roman rencontre un succès public relatif (comparativement aux 30 000 exemplaires vendus lors de la sortie des Particules élémentaires, quatre ans après), mais deviendra rapidement « culte ». Il est adapté au cinéma en France par Philippe Harel en 1999 et, à la télévision danoise, par Jens Albinus en 2002.

En 1998Les Particules élémentaires, son roman suivant, provoque un tapage médiatique, dû en partie à l’exclusion de son auteur de la Revue Perpendiculaire à laquelle il appartenait, pour incompatibilité d’idées. Le comité de rédaction de la revue publie dans Le Monde une tribune attaquant Houellebecq sur ses idées sociales et politiques présumées9. Cette polémique est largement exploitée par l’éditeur Flammarion qui cesse de financer la revue en question. Perpendiculaire cesse de paraître et Houellebecq bénéficie d’un surcroît de visibilité.

À la surprise générale, Les Particules élémentaires n’obtient pas le prix Goncourt, décerné à Paule Constant pour Confidence pour confidence, roman que la presse démolira et que Houellebecq jugera « complètement nul ». Les Particules élémentairesobtient cependant le prix Novembre, décerné par un jury dans lequel figure Philippe Sollers10, cité dans le roman, et est élu par la rédaction de la revue Lire « meilleur livre de l’année 1998 ». Houellebecq a partagé avec son traducteur, Frank Wynne, le prix IMPAC 2002 pour Atomised, traduction desParticules élémentaires.

Houellebecq a aussi signé les paroles de l’album Présence humaine, proche du style de sa poésie. Il n’hésite pas à chanter ou plutôt à parler sur son album, qu’il a également interprété lors de quelques concerts, accompagné du groupe AS Dragon.

En 2004, Michel Houellebecq fait l’objet d’un « transfert » de son ancien éditeur, Flammarion, vers les éditions Fayard, au sein du groupe Hachette Livre qui, lui-même, appartient au puissant groupe Lagardère ; cela avec des conditions financières inhabituelles dans l’édition française et l’assurance de voir son futur roman porté sur le grand écran. Lors de la rentrée littéraire 2005, il occupe, avec La Possibilité d’une île, une grande partie des pages « culture » des médias, éclipsant les 600 autres nouveautés de la « rentrée littéraire ». Toutefois, les ventes du livre sont, finalement, moindres que prévu (300 000 exemplaires vendus contre 400 000 espérés).
En 2007, Houellebecq travaille sur la préproduction du film La Possibilité d’une île tiré de son roman, film qu’il réalise lui-même avec Benoît Magimel dans le rôle principal. Lors de la sortie sur les écrans, en 2008, le film est un échec commercial et critique.

En 2008, Houellebecq publie Ennemis publics, une série d’échanges épistolaires par courriers électroniques avec Bernard-Henri Lévy.

En 2010, il publie La Carte et le Territoire chez Flammarion, pour lequel il obtient le prix Goncourt 2010. Ayant plusieurs fois échoué à remporter ce prix pour lequel il avait déjà été pressenti, Michel Houellebecq déclare : « [Maintenant que j’ai le Goncourt], on ne se demandera pas si je vais avoir le Goncourt ou non la prochaine fois, ce sera moins de pression, plus de liberté, même si j’ai toujours été assez libre »11.

De façon générale, Houellebecq accorde une place importante à son œuvre d’essayiste. Il est intervenu dans Les Inrockuptibles, dans Perpendiculaire, dans L’Atelier du Roman, dans Immédiatement, ainsi que dans la presse internationale.

Influences

L’influence de différents auteurs est revendiquée par l’auteur, ou bien décrite dans des analyses comparatistes.

Par son ambition littéraire, son approche descriptive et sociologique, les romans de Houellebecq sont souvent comparés par les spécialistes de littérature au roman réaliste français du XIXe siècle12 (FlaubertBalzacStendhal) et pour la facette scientifique de son analyse (discours sociobiologique ou anthropologique) au naturalisme de Zola13. L’œuvre est également souvent comparée à celles d’auteurs du xxe siècle, notamment Céline. Parmi les romanciers contemporains, l’œuvre est parfois comparée à celle de l’américain Ellis (American Psycho), par son impact social relevé notamment par la réaction scandalisée du public et des médias14.

Parmi les poètes, est souvent relevée l’influence avouée de Baudelaire, par exemple pour son travail de transcription poétique de la modernité, de la « poésie urbaine » et du capitalisme15, et l’influence de Lautréamont par l’emploi d’un vocabulaire scientifique16.

« D’un doigt sec elle pince / Les boyaux palpitants de nos ventres crevés » — Houellebecq, « La Fille », La poursuite du bonheur, 2002.

Parmi les philosophes, on retrouve principalement la pensée d’Arthur Schopenhauer, revendiqué par Houellebecq comme maître spirituel, et notamment Le Monde comme Volonté et comme Représentation, qui partage avec le narrateur et les personnages des romans une métaphysique pessimiste, un dégoût du monde, une révolte contre le vouloir-vivre (et notamment le désir sexuel), et le concept d’une vie faite de souffrances jusqu’à l’issue de la mort17.

« L’absence d’envie de vivre, hélas, ne suffit pas pour avoir envie de mourir. » — Plateforme18

Thèmes

L’analyse des relations sociales hommes-femmes sous l’aspect du libéralisme est parfois comparée aux conceptions du sociologue Michel Clouscard.
« Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. » — Extension du domaine de la lutte19

Le travail et l’économie sont des thèmes majeurs de l’œuvre de Houellebecq. Lahanque remarque que « sa psychologie et sa sociologie romanesques sont clairement construites sur ce terrain ». De même, le profil de narrateurs désabusés, solitaires ou distants permettrait à l’auteur d’exposer un regard distant ou critique vis-à-vis des situations au sein de cette société. L’analyse de Houellebecq serait avant-tout une critique du capitalisme et de la société libérale, et le constat de son « extension » à tous les autres domaines de la société ; par exemple les rapports sociaux, la sexualité, la société de consommation, le tourisme. Pour Lahanque, c’est là que réside l’un des principaux intérêts des romans, « la fabrique de « l’homme nouveau » dans la société d’aujourd’hui, modelée en profondeur par l’extension à toutes les sphères de la vie humaine de la logique économique libérale ». Plusieurs commentateurs soulignent l’intérêt de l’œuvre par le choix de ces thèmes et le traitement romanesque. Ces thèmes sont en effet peu fréquents dans le champ de roman contemporain, puisqu’ils sont aujourd’hui appréhendés presque exclusivement par les analyses sociologiques, économiques et scientifiques.

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Parmi les autres thèmes récurrents de l’œuvre houellebecquienne, les commentateurs relèvent notamment : la science, l’amour et la sexualité, la morale et religion, l’abject, l’exotisme.

Style d’écriture

La spécificité stylistique de Houellebecq est souvent soulignée par les commentateurs et critiques. Son écriture assimilée à une « absence de style » par ses détracteurs20 (voir ci-dessous), est saluée par d’autres critiques et écrivains. Désignée parfois comme « style blanc » ou « style plat », elle est décrite et détaillée par de nombreuses études.

Le choix stylistique selon l’auteur[modifier]

« Je n’ai jamais pu, pour ma part, assister sans un serrement de cœur à la débauche de techniques mises en œuvre par tel ou tel « formaliste-Minuit » pour un résultat final aussi mince. Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : « La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. ». » — Houellebecq, « C’est ainsi que je fabrique mes livres »21

Les premières conceptions de l’auteur sur l’utilité du style d’écriture apparaissent dans son essai sur H.P. Lovecraft (1991). S’il y explique l’importance et le rôle du style dans l’expression de l’idée, Houellebecq ne cessera ultérieurement de rappeler l’inanité de la recherche purement formelle. Il décrit et analyse son propre style de la manière suivante :

« Il reste que certains états mentaux semblent m’être assez spécifiques ; en particulier celui qui se traduit par l’énoncé de propositions anodines, dont la juxtaposition produit un effet absurde22 »

Le style Houellebecq : syntaxe et procédés

Parmi les caractéristiques de cette écriture, les auteurs relèvent par exemple des phrases généralement courtes et une juxtaposition de propositions à la structure simple (juxtaposition souvent renforcée par l’emploi du point-virgule). De même, l’écriture fait un usage très limité de la métaphore ; elles sont peu fréquentes et généralement assez plates, relevant par exemple du cliché ou du lieu commun.

Ce style varie parfois en raison de l’intertextualité, lorsque par exemple Houellebecq parodie le style d’un autre écrivain. Dominique Noguez note par exemple des traitsbalzaciens dans une phrase comme « Et si le voyageur éphémère veut bien rappeler à sa mémoire… », camusiens dans le début de la phrase « Assisté à la mort d’un type, aujourd’hui… », ou bien des formes similaires à Lautréamont dans des descriptions poétiques du paysage23.

Mais le plus généralement, le style est autonome, lié seulement aux changements de registres de langue : Houellebecq utilise parfois un registre soutenu ou littéraire, dans certains passages ou de manière très ponctuelle (termes, tournures, conjugaisons), à l’exemple de « Mais eût-elle même suivi pendant vingt-cinq ans un régime amaigrissant de la plus terrifiante sévérité que son sort n’en eût pas été notablement adouci ». Mais le plus généralement, l’écrivain utilise un registre courant du français, décrit par Noguez comme « celui de la prose des articles de vulgarisation scientifique », tendant souvent vers le registre de la langue parlée (« tout ce genre de truc »)23.

« Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir — celui de Koons, à fines rayures — d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’un ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light. » — La Carte et le Territoire, 1er paragraphe.

Le style se caractérise également, selon Noguez, par « toute une série des phénomènes lexicaux ou syntaxiques » renforçant le sens d’un aspect prosaïque ou terne d’une chose, ou traduisant l’absence d’émotion ou la déprime du narrateur. À travers par exemple l’emploi de nombreuses litotes, des descriptions et détails anodins. Les critiques remarquent les fins de paragraphes composées d’une phrase simple et banale, « impliquant une certaine résignation » ou une plénitude heureuse.

« Il n’arrivait plus à se souvenir de sa dernière érection ; il attendait l’orage » — Les Particules élémentaires p.27
« Je prononce quelques phrases sur les normes scandinaves et la commutation des réseaux ; Schnäbele, sur la défensive, se replie sur sa chaise ; je vais me chercher une crème caramel » — Extension… p.68

Le style se révèle également par de nombreux autres procédés. L’auteur emploie régulièrement des adjectifs (souvent négatifs) de manière inhabituelle ou surprenante, pour signifier les jugements péremptoires, sans nuance ou hâtifs du narrateur ou des personnages.

« Le papier peint était décourageant ».
« C’est un slow magnifique, d’une beauté surréelle. »

Le style de Houellebecq se caractérise également par une importance du métalangage, avec l’emploi régulier de l’italique typographique. Ce procédé signale par exemple un niveau de discours différent, ou « tous ces moments de pause où le texte réfléchit ou attire l’attention sur lui-même24 ».

« Olga cependant, une fille de toute façon pas très protéines, préférait la confiture de fraises de bois […] » — La Carte… p. 102

Noguez remarque également l’abondance des marques lexicales ou grammaticales de la scientificité, l’emploi d’une riche panoplie de formes adverbiales destinées à pondérer les énoncés et à leur donner un caractère incontestable, qu’il justifie par l’ambition d’un discours de vérité, plus proche de l’essai ou de l’étude sociologique que du roman. Cet aspect est peut-être renforcé par l’usage du name dropping.

« Ce n’est pas aussi compliqué qu’on le raconte, les relations humaines: c’est souvent insoluble, mais c’est rarement compliqué. » — Plateforme25

Selon Simon St-Onge, l’ensemble de ces procédés vise à mettre en évidence « la précarité des pratiques langagières »16. Pour Roger Célestin, ce choix stylistique est peut-être une continuation de l’écriture qualifiée de « neutre » ou « objective » du roman existentialiste et du Nouveau roman, ou bien des ambitions du structuralisme pour un style « scientifique »26. Pour d’autres critiques27, le choix de ce style plat prend encore son sens par opposition à l’écriture du début du XXe siècle, ou bien par une opposition comparable entre le style de Flaubert et celui de Proust « où la métaphore est essentielle, vitale ». Par ce choix stylistique, l’intention de Houellebecq serait peut-être de mieux refléter notre époque moderne et les pratiques textuelles contemporaines.

L’amalgame de discours

« [Extension du domaine de la lutte] donne l’impression de n’être composé que de citations, d’emprunts, jusqu’à la parole du narrateur lui-même. On y sent une méfiance totale envers le langage, comme le soupçon que chaque mot est suspect, impur, inauthentique, fourvoyé, repoussé de son sens, d’un sens, du sens. » —Marek Bieńczyk16

L’écriture de Houellebecq est un amalgame de différents types de discours rassemblés dans un même texte. Ces discours se différencient par exemple par leur fonction (démonstrative, rhétorique), leur langage (publicitaire, bureaucratique, (pseudo-)scientifique, journalistique), ou leur genre littéraire (poésie, roman, biographie). Ce discours prend parfois la forme d’emprunts à de véritables textes de leur domaine (slogans publicitaire, mode d’emploi technique).

Selon St-Onge, cet emploi de discours multiples vise à montrer la malléabilité des pratiques langagières. St-Onge souligne aussi qu’il existe toujours au moins un discours « signalant, de différentes façons, le doute qui devrait peser contre ces pratiques ». La tension créée par leur « inadéquation discursive » devient également une source de l’expérience esthétique du lecteur16.

Réception et critiques

Critique du style

« L’œuvre de Michel Houellebecq donne lieu à des jugements radicalement opposés. Pour certains critiques il serait le plus grand écrivain contemporain, pour d’autres son écriture relèverait de la nullité littéraire. » — Reynald Lahanque28

Un aspect des critiques concerne le style d’écriture de Houellebecq (voir ci-dessus). Pour certains commentateurs, l’absence de style, ou bien ce « style plat » expliqué comme l’imitation du langage quotidien et des discours abêtissants des magazines, ne serait pas compatible avec l’écriture romanesque et le style littéraire, et serait plus proche du « roman de gare »29.

« Le lecteur, lui, s’y retrouve parce qu’il ré-entend, en condensé narratif, le style d’esprit des magazines (…) il n’en revient pas d’y retrouver ses derniers mots et objets quotidiens, ses tics et tendances du moment, qui n’avaient pas encore trouvé leur romanesque. Peu importe. On est là en plein mimétisme, ersatz de mimesis et fort loin de cette littérature qui fait sourdre la chair du monde par la peau » — Jean-Philippe Domecq30
« Houellebecq peut écrire autant de mauvais dialogues qu’il veut, là n’est pas le problème. Le problème est qu’on lui attribue le titre de (bon) romancier, et que lui-même parle de « poésie » à propos de son écriture. […] Mais l’effet « je bande ; il pleut » est un peu éculé et facile – en tout cas, pas de quoi revendiquer un style. » —Raphaël Meltz29

À l’inverse, d’autres commentateurs soulignent l’aspect novateur de cette écriture et son adéquation avec le roman moderne ou la critique du langage.

« C’est bien sur ce terrain qu’il faut situer le talent propre de Houellebecq : souvent, l’effet de dévoilement passe par le fait de décrire d’un ton neutre, d’adopter le mode du simple constat, mais en faisant « le pas de côté » qui suffit pour dénaturaliser les comportements et les dires ordinaires, pour en faire percevoir l’étrangeté, et leur ôter leur sérieux. » — Lahanque28

Critique du projet littéraire

« Dire que cette observation de la société est celle d’un génie peut paraître, somme toute, assez exagérée. Or les idées « sociologiques » de Houellebecq ne vont pas beaucoup plus loin. Quant aux idées « scientifiques » sur la génétique, elles sont du niveau de n’importe quelle interview d’un chercheur dans un magazine. » — Meltz29
« Alors, qu’est-ce que ce roman [=  »la Carte et le territoire »] offre de nouveau ? […] Des bavardages sur la condition humaine, une écriture affectée qui prétend à l’épure […]. » — Tahar Ben Jelloun31

Critique des stratégies éditoriales

Un autre aspect important des critiques concerne l’importante campagne promotionnelle qui entoure la sortie des nouveaux romans de Michel Houellebecq, et l’attention portée autour de sa personne. Les critiques relèvent ainsi le rôle et les stratégies de ses maisons d’éditions, l’importante médiatisation à travers de très nombreux articles dans la presse française, la conjonction de la rentrée littéraire française et l’important tapage médiatique autour des attributions de prix littéraires, ou les controverses liées aux propos provocateurs des personnages de roman ou de l’auteur lui-même. Des nombreux commentateurs suggèrent ainsi que la qualité littéraire des romans serait usurpée, et que le succès des romans proviendrait principalement d’un effet de mode et d’une très efficace stratégie commerciale. Pour illustrer ces stratégies, Éric Naulleau mentionne par exemple qu’avant la sortie en librairie du roman La Possibilité d’une île, seuls quelques rares exemplaires avaient été soumis à des critiques soigneusement sélectionnés, renforçant ainsi l’attente et la curiosité du public sans permettre un large éventail de critiques.

D’autres commentateurs expliquent que les stratégies éditoriales et médiatiques ne retirent pas la qualité de l’œuvre, que « le succès ne signifie pas la médiocrité », et ils regrettent que les critiques littéraires ou journalistiques s’éloignent trop souvent de l’analyse littéraire des romans voire de leur simple lecture28 : « Autour du phénomène Houellebecq, tout le monde oublie qu’il faut parler de littérature29 » (Meltz)

Critique des idées de l’auteur[modifier]

Un autre aspect des critiques concerne les idées politiques, morales et philosophiques soutenues par les personnages et le narrateur des romans, ou bien énoncées par l’auteur. L’aspect scandaleux ou provocateur de certains de ces points de vue a donné lieu à différentes interprétations (racisme de l’auteur, xénophobie, jeu médiatique…) et a donné lieu à des controverses médiatiques32, littéraires (Le Vingt-Septième Livre de Marc-Édouard Nabe, par exemple) et même à des procédures judiciaires.

Philippe Muray

muray

Ostracisé de son vivant, l’ethnologue de la postmodernité est aujourd’hui encensé par ceux-là mêmes qu’il tournait en ridicule. Heureusement, il reste irrécupérable. Philippe Muray se voulait le chroniqueur et le contempteur du désastre contemporain, cette époque où « le risible a fusionné avec le sérieux », où le « festivisme » fait loi. Son œuvre stigmatise, par le rire, la dérision et l’outrance de la caricature, les travers de notre temps. Sa phrase parfaite, tôt trouvée, sa phrase droite et tranchante, naturellement harmonieuse, sarcastique et souple, lui permet des morceaux de bravoure à couper le souffle.

Ce qu’attaque Muray avec une verve féroce, ce sont les manifestations de la sensibilité d’une gauche autoproclamée « moderne ». Au-delà de la satire du politiquement correct qui la traduit, il expose comment la démocratie libérale légitimée comme seule organisation politique respectueuse des libertés de chacun, chercherait à s’accomplir en « empire du bien ». Le Bien s’est depuis bien démené, et dans sa ruée furieuse, a même presque réussi à escamoter le Mal, à nous persuader que le dogme progrèsiste l’avait chassé. Mais il est difficile de mieux saisir les ressorts du vide, l’enseignement de l’ignorance, le règne des jongleurs d’âme et des princes de démagogie qu’avec la ligne Muray, garantie hors d’état d’illusion.

 Avec lui, l’Occident n’a pas besoin d’ennemis, il se détruit très bien tout seul en renonçant à l’héritage, en réclamant son incorporation dans le tout festif. Pour beaucoup, sa lecture fut une révélation, son auteur tantôt prophète, tantôt oracle de mauvais augure. Muray avait rapidement, dans l’anonymat qui convient aux non-affolés trop affolants, fustigé le ridicule avant même qu’on ait pu les identifier. Muray est un écrivain qui nous éclaire sur tout ce qui constitue notre présent. En guerre contre son époque, il n’avait nullement l’ambition de la réformer. Son obsession, se placerait plus volontiers dans la volonté de lui faire rendre gorge, de lui faire avouer ses forfaits.

Philippe Muray triomphe “post mortem”- Hommage de Pierre-André Taguieff

Faut-il en rire ou en pleurer, s’en féliciter ou s’en méfier ? Grâce à un spectacle destiné initialement à quelques happy few et à l’immense talent de Fabrice Luchini, Philippe Muray ressuscite, quatre ans après sa disparition. Au théâtre de l’Atelier, depuis le printemps, les spectateurs se pressent pour écouter et applaudir l’acteur dire, avec une jubilation et une gourmandise communicatives, quelques-uns des textes les plus savoureux et les plus iconoclastes de l’auteur d’Exorcismes spirituels et de Minimum respect. Un public manifestement cultivé et informé, sensible aux allusions et aux références de l’interprète, de Céline à Cioran, et qui ne manque pas, après le spectacle, de se précipiter sur les exemplaires des livres dont sont extraits les textes qui l’ont fait rire et réfléchir. Par ce truchement d’une parole inspirée, le “maudit” revient sur le devant de la scène et, de Libération au Nouvel Observateur, se voit porté aux nues et encensé par ceux-là mêmes qui l’ignoraient ou le vilipendaient dix ans plus tôt. Jolie revanche, hélas posthume !

Le petit cercle des admirateurs et soutiens “d’origine” de Philippe Muray s’en réjouit, bien sûr, tout en n’étant pas dupe de cette récupération qui vise à désamorcer et neutraliser la charge de dynamite dont son oeuvre était, est toujours, porteuse. Sur ces stratégies, dont il devait être lui aussi victime, Guy Debord a magistralement énoncé ce qu’il y avait à dire. En 1998, alors que je m’occupais de la Revue des deux mondes, j’avais proposé, avec Jeanne Caussé, à Philippe Muray de tenir un bloc-notes dans la vénérable revue à la couverture saumon. Muray avait accepté et, deux ans durant, nous donna les textes étincelants qui devaient composer Après l’Histoire I et II. Par la suite, l’écrivain publia dans d’autres organes de presse, des plus connus aux plus confidentiels, du Figaro à la Montagne, de Marianne à l’Atelier du roman ou à Art press, suscitant, à chaque fois, agacement, fureur, calomnies, mais aussi enthousiasme et éclats de rire salvateurs.

Dans ce monde terne, univoque et consensuel qu’est celui de « l’empire du Bien », les ruades et les insolences de l’écrivain représentaient un coup de soleil inattendu, une embellie, comme un corps de femme soudain dénudé dans un atelier d’artiste. Aujourd’hui que les « matons de Panurge » font repentance et saluent son oeuvre, il est instructif de rappeler quels concerts de protestations ou d’indignation accueillirent en leur temps ses livres. Lui-même s’était amusé, dans une chronique d’Après l’Histoire II, à recenser et à étriller les critiques dont il avait fait l’objet, sous le titre « Des critiques en déroute par temps hyperfestif ».

Pour commencer, Muray réfutait en bloc l’assimilation de sa lecture critique de l’époque aux catégories anciennes telles que “polémique”, “pamphlet”, “vitupération”, “vocifération” désormais hors d’usage. « Ces formulations, écrivait-il, relevant d’un ancien monde d’affrontements, ne sont encore utilisées, d’ailleurs sous leur aspect le plus péjoratif, par les salopards de la modernité en tant que souverain Bien, que pour faire croire que subsisterait, et justement grâce aux libéralités des maîtres du jour, un univers de conflits ou de contradictions, un monde d’alternatives et d’antinomies, là où ne demeure plus rien d’autre que le régime sans limites de la synonymie ; et où les petits hommes fourbus de la festivosphère ne trouvent de virulence que pour dénoncer à leurs maîtres celui qui serait assez effronté pour ne pas tout à fait se sentir en osmose avec ce régime. […] Le monde hyperfestif est un Empire sur lequel la loi du même ne se couche plus jamais. »

Ni polémiste ni pamphlétaire, ni prophète ni homme en colère, donc, car ces postures supposent une complicité avec ce qui est attaqué ou un espoir de changer les choses ; rebelle encore moins, car toutes les impostures de notre époque se réclament de la subversion, mais analyste aigu, implacable et serein, non pas de la société telle qu’elle est, mais telle qu’elle se loue. Et Muray, dans une longue séquence de tir aux pipes, de déquiller ses détracteurs imbéciles ou de mauvaise foi, qui dénonçaient en lui tantôt « un pamphlétaire à hurler de rire » (Libération), un « anar conservateur » (le Nouvel Observateur), un « anar de droite », un « nouveau réactionnaire » (Daniel Lindenberg), « un grincheux antimoderne de service » (Arnaud Viviant), un « essayiste amusant, au carnavalesque volapuk lexicoconceptuel » (Pierre Marcelle), un « imposteur du politiquement incorrect » (l’Événement du jeudi), un « triste alibi de l’intelligentsia en place » à propos de qui « Y a des coups de bite au cul qui se perdent » (sic) (Technikart)…

De son vivant, l’écrivain refusait de se laisser embrigader dans le classique jeu de rôle entre la droite et la gauche, la réaction à front de taureau et le progressisme bêlant. Si être “réac”, c’est refuser la vandalisation de notre civilisation et l’amnésie collective, « rien ne me paraît plus honorable », reconnaissait celui dont le talent éclatant renvoyait à son vide abyssal la cléricature du Bien. Peut-être aura-t-il fallu que l’homme s’éclipse pour que son importance soit enfin admise. C’est, hélas, souvent le cas dans notre beau pays lobotomisé où la faculté critique s’est fait la malle. Est-ce parce que l’époque s’est droitisée, comme le pense sa compagne, que l’auteur de Chers djihadistes… est désormais moins sulfureux ? Peut-être, mais il me semble qu’il s’agit plutôt de l’esprit de l’escalier mêlé à une certaine dose de remords et au désir sournois d’anesthésier l’éternel empêcheur de “penser” en rond.

L’homme qui se jurait de nous faire détester l’an 3000

Cette touchante et soudaine unanimité autour d’un Muray pour bobos festifs est plus suspecte que réjouissante et, sans doute, n’aurait-elle pas enchanté le pourfendeur du conformisme, acharné à réintroduire le coin de la négativité dans le tronc du positif. Mais est-il vraiment récupérable, celui qui se félicitait de constater qu’il n’entrevoyait pas « la plus minime lueur d’espoir dans cette nuit électronique où tous les charlatans sont gris et où les marchands d’illusions voient la vie en rose sur le Web », l’homme qui se jurait de nous faire détester l’an 3000 ? Nullement, et il faut se plonger dans le monumental volume d’Essais (1824pages, regroupant l’Empire du Bien, Après l’HistoireI et II, et Exorcismes spirituels) publié par son impeccable éditeur et ami, Michel Desgranges, pour le constater. Décidément non, l’inventeur d’« Homo festivus », à l’instar des hérauts antimodernes, de De Maistre à Chestov, de Bloy à Céline, l’énergumène qui ne sautait pas de joie comme un cabri progressiste devant les “avancées sociétales”, qui ne criait pas d’extase devant les vertueuses croisades contre l’amiante, la tabagie, l’homophobie, la xénophobie et le devoir d’ingérence humanitaire, qui n’applaudissait pas à l’“envie de pénal” et aux procès rétroactifs, ne sera jamais le gentil animateur pour Club Med que certains de ses nouveaux laudateurs voudraient qu’il soit.

Bruno de Cessole

 

Philippe Muray, né le 10 juin 1945 à Angers et mort le 2 mars 2006 à Paris, est un essayiste et romancier français. On sait peu de choses de la vie de Philippe Muray. Il est le fils de Jean Muray, écrivain et traducteur d’auteurs anglo-saxons, sa mère était une lectrice passionnée. Il reçoit une éducation religieuse catholique et  fait des études supérieures de lettres.

Dans les années 1970, il est assez proche de Philippe Sollers et de la revue Tel Quel. Il publie plusieurs romans à cette époque, et, en 1981, un essai controversé surLouis-Ferdinand Céline, dans lequel il refuse de séparer l’auteur du Voyage au bout de la nuit et le pamphlétaire antisémite de Bagatelles pour un massacre. En 1983, il enseigne pendant quelques mois la littérature française à l’Université Stanford, en Californie. C’est là que lui vient l’idée de L’empire du Bien et qu’il rassemble la matière du XIXe siècle à travers les âges, publié en 1984 par Philippe Sollers, devenu éditeur chez Denoël ; il s’agit d’une vaste fresque dans laquelle Muray souligne l’importance de l’occultisme dans la genèse de la pensée socialiste.

Il écrit ensuite de nombreuses chroniques, d’abord publiées dans des journaux ou revues (Revue des Deux MondesArt PressL’InfiniL’Idiot international,ImmédiatementLa MontagneMarianne), puis reprises en volumes dans Après l’Histoire et Exorcismes spirituels. Dans ces chroniques, il n’a de cesse de combattre le monde moderne sous ses diverses formes, utilisant, conformément à la tradition pamphlétaire, une prose riche en formules et en raccourcis.

Controverse avec Daniel Lindenberg

En 2002, dans son livre Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnairesDaniel Lindenberg rapproche Philippe Muray de Michel Houellebecq et Maurice G. Dantec, les rangeant (avec d’autres personnalités) dans la catégorie des « nouveaux réactionnaires ». En réponse, avec entre autres Alain FinkielkrautMarcel Gauchet,Pierre Manent et Pierre-André Taguieff, il signe un Manifeste pour une pensée libre contre le livre de Daniel Lindenberg.

http://philippemuray.e-monsite.com/pages/textes/les-nouveaux-actionnaires.html

Les trois derniers livres publiés de son vivant sont Chers djihadistes… (2002), Festivus festivus Conversations avec Elisabeth Lévy (2005) et Moderne contre moderne (octobre 2005). Dans Festivus FestivusElisabeth Lévy, directrice de Causeur, le caractérise comme un « vieux libéral ».

Mort le 2 mars 2006 d’un cancer du poumon, Philippe Muray est inhumé le 8 mars au cimetière du Montparnasse (10e division).

L’oeuvre de Philippe Muray

Il est l’auteur de plusieurs romans : Chant pluriel (1973) ; Postérité, (1988) ; On ferme (1997), ainsi que de près d’une centaine de romans policiers de commande sous un pseudonyme pour l’instant toujours inconnu, d’un essai sur Rubens (La Gloire de Rubens, Grasset, 1991) et d’un recueil de poèmes comiques (Minimum Respect, Les Belles Lettres, 2003).

Chroniques et essais sur l’« époque qui commence »

À l’image de Céline, avec un esprit critique développé, Philippe Muray se voulait le chroniqueur et le contempteur du désastre contemporain, cette époque où « le risible a fusionné avec le sérieux », où le « festivisme » fait loi. Son œuvre stigmatise, par le rire, la dérision et l’outrance de la caricature les travers de notre temps. Il inventa pour cela (dans Après l’Histoire) une figure emblématique de ce temps : Homo festivus, le citoyen moyen de la post-histoire, « fils naturel de Guy Debord et du Web ». À l’opposé d’une vision étroitement nihiliste, il avait le projet, contre le « règne du Bien » (décrit dans l’essai L’empire du Bien), de « réintroduire le négatif pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre ». Il développa ce personnage sous le nouveau nom de Festivus festivus dans des entretiens avec Elisabeth Lévyparus pendant plusieurs années dans la revue Immédiatement.

Philippe Muray invente également le concept d’« envie du pénal », qui stigmatise la volonté farouche de créer des lois pour « combler le vide juridique », c’est-à-dire, selon lui, pour supprimer toute forme de liberté et de responsabilité. Envie de pénal qu’on retrouve aussi dans la judiciarisation de la vie quotidienne, autrement dit le recours permanent aux tribunaux pour régler les problèmes auxquels les individus sont confrontés.

Ce qu’attaque Muray avec une verve féroce, ce sont les manifestations de la sensibilité d’une gauche autoproclamée « moderne ». Au-delà de la satire du politiquement correct qui la traduit, il expose comment la démocratie libérale, légitimée comme seule organisation politique respectueuse des libertés de chacun, tout particulièrement depuis la chute de l’URSS et la dissolution du « péril rouge » dans les joies du marché, chercherait à s’accomplir en « empire du bien ». Une sorte de fétichisation du terme « démocratie » imposerait pour « unique projet collectif valide » d’œuvrer à concrétiser une « utopie zéro défaut », où pourraient enfin se déployer les valeurs morales identifiées comme démocratiques : celles qui relèvent du respect d’autrui. Ce serait là le rôle du politiquement correct. Inciter vigoureusement à être intensément vertueux, pour être intensément citoyen ; favoriser par là même l’extension des valeurs de progrès. Et réciproquement.

Les propos sarcastiques sur « la charité généralisée, la solidarité sans réplique, les droits de l’homme dans tous les coins, et le souci hygiéniste à chaque étage » sont ordinaires chez les tenants de la droite. Or, si Muray déplore la transformation de la société « en camp de boy-scouts » et la « prise de contrôle du genre humain par la surenchère des grands sentiments », ce n’est pas pour dénoncer le règne des assistés, mais pour souligner que ce consensus du vertueux est une machine à coincer les neurones : toute distance par rapport à ces normes ne serait par définition qu’antidémocratique.

Le « pathos homogénéisateur » tient lieu de vérité, remplace la pensée par un kit moralisant en noir et blanc, qui rend quasi impossible de « pouvoir supporter sans trépigner sur place l’exposé de quelques situations ambiguës ». Par exemple, la progressiste reconnaissance des différences ne serait-elle pas potentiellement à double tranchant —« affirmation du moi tribalisé, puis globalisé », tout autant que respect humain ? De façon plus générale, le réel lui-même « ne peut plus être toléré » s’il contredit les postulats progressistes. Il n’est fréquentable que neutralisé en « parc d’abstractions » dûment consensuelles, qui entreprennent de « tout réconcilier, mélanger, effacer ». En bref, pourHomo festivus, pour l’homme du temps du consensus, toute « pensée négative ou critique est maintenant le contraire de la pensée citoyenne », et donc du côté de l’intolérance, du fascisme, de la xénophobie. En dehors de l’orthodoxie de la sensibilité de gauche, n’y aurait-il donc que « réactionnarisme » ?

Le style de Philippe Muray

Le style de Philippe Muray est le plus souvent copieux, ardent et drôle. Il aimait créer des néologismes assassins, comme « Artistocrate » (pour décrire les artistes qui prêtent serment d’allégeance aux politiciens et aux fonctionnaires, et dont l’activité artistique devient une charge comme il en existait sous l’Ancien Régime), ou encore « rebellocrate » (ceux qui posent en rebelles tout en étant en réalité proches du pouvoir), « Mutin de Panurge » (individus dont la rébellion est factice et en accord avec l’air du temps) et « Maton de Panurge » (individus qui tentent par tous les moyens de faire taire les voix qui s’opposent au consensus politiquement correct), entre autres. Il a les tics délirants d’un langage outré, redondant, martelant et imagé, qui donne à ses textes polémiques la saveur de la littérature jouissive de Céline et de Thomas Bernhard mâtiné d’Alfred Jarry dont il semble avoir subi l’influence.

Postérité

La revue littéraire L’Atelier du Roman, à laquelle Philippe Muray avait collaboré, lui a consacré un numéro spécial en 2007.

En septembre 2010, le magazine Causeur publie également un numéro intitulé Muray revient. Et il n’est pas content, avec des textes d’Elisabeth Lévy, Pierre de Beauvillé et Alain Finkielkraut.

En avril, août, septembre et décembre 2010Fabrice Luchini lit des textes de Philippe Muray au Théâtre de l’Atelier.

En 2010, les éditions Les Belles Lettres publient une anthologie, Essais, « où sont réunis sept ouvrages que Muray a publiés pendant les quinze dernières années de sa vie, sa période la plus féconde et la plus épanouie. » « Discrètement annotée par Vincent Morch, cette édition monumentale […] contient près de 400 textes [dont aucun n’a] perdu son pouvoir d’élucidation. »

Pour en savoir plus:

http://www.philippe-muray.com/

Micberth

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Écrivain, pamphlétaire, chercheur, homme politique, dessinateur, psychothérapeute, créateur multiple, brillant, fougueux et surtout à jamais esprit libre. Micberth est à ce jour l’unique individu ayant tenté d’incarner politiquement l’anarchisme de droite, ou aristocratie libertaire comme il aimait le qualifier. Le style est vif, concis, efficace, la langue est dense, le ton inimitable, grâce à un savant mélange de rudesse, d’insolence, d’humour et de déchirement. Chacun y prend pour son grade. On s’amuse ou on s’offusque; tout dépendra du degré de gravité.

Combat d’un aristocrate pur et dur, ayant vécu en châtelain flamboyant d’érudition, croulant sous les menaces, ferraillant contre la société républicaine égalisatrice ; Micberth fut un touche à tout iconoclaste. Son aptitude inné à la provocation et sa chasse à l’absolu ont dû cheminer à travers les invectives et outrances pour toucher leurs objectifs sans artifice. De façon parfois impatiente, polémique, et souvent forcenée. L’essentiel étant d’y avoir touché. De grâce, on réclame des héritiers…

« Les textes de Micberth ont l’admirable éclat d’une série de beignes appliquées à toute volée sur les faces de pitres, de loufiats et de tarés qui règnent sur ce pauvre monde et mettent à l’abrutir une opiniâtreté, une haine, une infamie dans la délation et le sournois verrouillage juridique, qui rendraient aimable le souvenir de l’Inquisition. Dans ce monde à ce point asservi et rampant, la sainte colère de Micberth, son ironie meurtrière, sont un réconfort, une bouffée d’oxygène, proprement inestimables. Tant de verve, et de si haute tenue, ne peut que mettre en appétit, mais il s’y mêle aussi, tout comme chez Bloy, des pages d’émotion, de gravité poignante, de poésie pure, qui témoignent d’une souveraine maîtrise de style dans une langue merveilleusement vivante. » Jacques d’Arribehaude 

consulter http://www.micberth.fr

Michel-Georges Micberth (Berthe dit), né le 12 août 1945 à Tours d’un père breton et d’une mère angevine, s’est éteint à son domicile le mardi 19 mars 2013. Ecrivain, pamphlétaire, homme politique, chercheur, psychothérapeute, il voulait passer à la postérité pour son travail d’éditeur anthologue, qu’il menait depuis près de trente ans au service de l’histoire locale de notre pays. Mais ce serait occulter une grande partie de la vie bien remplie de cet homme aux multiples talents dont le nom restera à jamais attaché à l’anarchisme de droite comme principal représentant. Homme libre et rebelle, maniant l’humour avec un redoutable talent, il disait : « Ma rébellion, c’est ma vie. Un refus constant. » Philalèthe plutôt que philosophe, il se considérait comme « un boucanier des idées, un aventurier vivant dans un pays exotique. »

Biographie sommaire

Dès son plus jeune âge, maltraité par ses parents dans le décor ravagé de la Seconde Guerre mondiale, il écrit, par défi, des poèmes qui seront édités bien plus tard, en anthologie, par Jacques-Pierre et Jean Grassin. Mme Renaud, professeur au conservatoire à rayonnement régional de Tours, utilisera ces poèmes pour apprendre l’éloquence à un jeune comédien qui deviendra Jacques Villeret.

Dans son adolescence, il commence à publier des fanzines. En 1963, il fonde la Jeune Force poétique française à laquelle participeront par la suite Alain Fournier, plus connu sous le pseudonyme d’A.D.G. et un grand nombre d’auteurs et d’artistes devenus des notoriétés. Le grand poète Louis Aragon, malgré son engagement communiste, en sera le président d’honneur.

Dans le cadre de son émission quotidienne Rendez-vous aux Champs-ÉlyséesEurope 1 lui donne une importante audience en radiodiffusant ses textes et ceux de ses amis. En 1967, il fonde le mouvement autobusiaque, consacré à la publication de poèmes et de pièces de théâtre.

En 1969, il se présente à l’élection présidentielle, mais, bien qu’ayant le nombre de signatures de maires requis, sa candidature sera annulée par le Conseil constitutionnel. Reprenant un article du journal Le Monde du 15 mai 1969, le futur ministre de la Recherche du gouvernement JospinRoger-Gérard Schwartzenberg dans son livre sur la guerre de succession nous dit : « In extremis, au soir du 13 mai, deux jeunes gens chevelus (sic), venus tout droit d’Indre-et-loire, déposent à la hâte une liste de signatures du « philosophe » et chercheur M.-G. Micberth.

Il est également clinicien des hôpitaux psychiatriques de la préfecture de la Seine. De 1968 à 1971, il dirige le Centre d’études et de recherches expérimentales du Plessis.

En 1972, il fait paraître le journal Actual-Hebdo, qui n’existera que durant un an mais lui permettra d’acquérir une réputation de virulent pamphlétaire. Dans Le Crapouillot paraît en 1973 L’anthologie du pamphlet de la Libération à nos jours ; Éric Asudam, pseudonyme de Micberth, qui n’a que 26 ans, y figure aux côtés de ses aînés, souvent disparus, AnouilhCélineMauriacBernanosLéon DaudetBloy, etc.

Jacques d’Arribehaude a écrit en 1988 dans le Bulletin Célinien :

Les textes de Micberth (…) ont l’admirable éclat d’une série de beignes appliquées à toute volée sur les faces de pitres, de loufiats et de tarés qui règnent sur ce pauvre monde et mettent à l’abrutir une opiniâtreté, une haine, une infamie dans la délation et le sournois verrouillage juridique, qui rendraient aimable le souvenir de l’Inquisition. Dans ce monde à ce point asservi et rampant, la sainte colère de Micberth, son ironie meurtrière, sont un réconfort, une bouffée d’oxygène, proprement inestimables. (…) Tant de verve, et de si haute tenue, ne peut que mettre en appétit, mais il s’y mêle aussi, tout comme chez Bloy, des pages d’émotion, de gravité poignante, de poésie pure, qui témoignent d’une souveraine maîtrise de style dans une langue merveilleusement vivante.

La même année, il lance le mouvement politique Nouvelle Droite française (qui n’a aucun lien avec le GRECE, souvent appelé Nouvelle Droite) qui se veut « révolutionnaire », « aristocratique » et « anti-républicain ».

http://www.dailymotion.com/video/xa0z0j_micberth-il-y-a-nouvelle-droite-et_news »

Jean-François Kahn, dans son ouvrage La Guerre civile paru au Seuil en 1982 ne semble guère apprécier le style télévisé du leader de la NDF :

(…) « Rat, hyène, chauve-souris », « marmot à tête de rat, demi-saxon, demi-juif », écrira Bernanos en 1931 ; chien, microbe, et même « colin froid », avancera Jean-Edern Hallier dans son propre numéro stalinien de mutation zoologique de l’ennemi : et si l’adversaire n’était qu’un ver parasite infiltré dans l’intestin de la société ? Ainsi s’exprime, en effet, dans le cadre d’une tribune libre de FR 3, (…) Michel-Georges Micberth au nom de la « Nouvelle Droite » : « Depuis le 10 mai, les éructations, les bruits de lavements, de conduites et d’égouts se sont peu à peu imposés à nos oreilles, alors que les flonflons de l’accordéon giscardien devenaient de plus en plus inaudibles. Car c’est bien le 10 mai qu’avec effroi les Français ont entendu battre la porte de leurs ouatères, les terrifiantes rumeurs sortant des cuvettes, sous le battement lancinant des lunettes et le cliquetis des chasses. L’immonde sanie socialo-communiste sortait des fosses pour se répandre dans une insoutenable puanteur sur tout notre pays. Ce fut le temps des helminthes triomphants, des ascaris couronnés, des cestodes exultants et des oxyures ébahis. Bref, les déjections prenaient le pouvoir. »

Habitué des déclarations « provocatrices », Micberth a souvent été qualifié d’anarchiste de droite, voire d’extrême droite(un Que sais-je ? aux PUF, lui a été en partie consacré). Lui préfère se définir comme « aristocrate libertaire ».

Ses activités lui vaudront une vie très aventurière et des ennuis avec les autorités, qui le soupçonnent un temps de menées subversives. En août 1974, Michel-Georges Micberth est arrêté pour avoir détenu un chéquier volé au nom de l’ancien président de la république Georges Pompidou. L’affaire dite des chèques Pompidou fait de lui l’un des rares journalistes à être, depuis la Libération, incarcérés en France dans le cadre d’une « affaire politique ». Libéré quelques semaines plus tard, il est défendu par l’avocat Georges-Paul Wagner et finalement relaxé. En 1975, Micberth tire de cette affaire un livre, intitulé Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974. Il écrit dans un avertissement : « Mon souci n’a pas été d’offrir au lecteur une œuvre littéraire, mais le témoignage d’un homme loyal qui se bat pour ses idées, le cri du combattant qu’on a voulu assassiner un soir de 15 août dans ce sale pays, la France giscardienne, qui ment, qui vole et qui tue ».

Michel-Georges Micberth a publié un roman, des pamphlets, essais, poèmes et dessins humoristiques sous le pseudonyme de Freuslon. À partir de 1986, il s’est consacré à l’édition de la collection Monographies des villes et villages de France qui comptait, en 2011, 3 150 titres parus dont de nombreux dictionnaires départementaux.

Las des incessantes poursuites judiciaires provoquées par la violence de ses textes, Micberth a cessé d’écrire des pamphlets depuis une vingtaine d’années. Il a fait sienne cette pensée de Pascal: « Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente ».

Aujourd’hui, entre ses chiens, chats, ânes et chevaux, il vit retiré dans sa propriété du Marlois. Sa femme et collaboratrice, Virginie Beaufils-Micberth, poursuit son œuvre éditoriale.

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L’éditeur

Au cours de sa vie professionnelle, Micberth a publié un peu moins de 5 000 titres dont 3 000 monographies sur l’histoire locale de la France. Il a rapidement rattaché à sa structure éditoriale et à son réseau commercial, une imprimerie qui lui donne une totale liberté de création et une librairie en ligne qui sert encore aujourd’hui les particuliers et les libraires spécialisés.

Dès le premier choc pétrolier en 1973, il s’attache à faire de la reprographie, une technique d’imprimerie aussi fiable que jadis l’offset. Ce qui a pour effet de proposer aux lecteurs des petits tirages sur des sujets à faible public avec un prix de vente par ouvrage qui ne soit pas trop prohibitif. Trente ans plus tard, le moindre imprimeur de labeur sera doté d’un matériel de reprographie, procédé leader dans les pays occidentaux.

http://www.dailymotion.com/fr/relevance/search/micberth+/1#video=xa1hje

Controverse concernant l’extrême droite

En juin 1965, le directeur de « La Tour de Feu », revue philosophico-poétique, qui publie Adrian Miatlev, écrit, à propos du jeune poète Micberth : « Le fascisme en poésie, n’a pas meilleure gueule qu’ailleurs ». Avec cette apostrophe nait une sulfureuse légende, selon laquelle Micberth serait d’extrême droite.

Micberth se dit, lui, de droite, tout en étant libertaire dans ses révoltes contre la société, il est l’auteur de Ch… dans la gueule de Dieu et se torcher le cul avec « Présent » . On pouvait lire en 1984, sous sa plume, dans un article surtitré Colère :

« Je n’aime pas l’extrême droite […] Je crois que la démocratie, en raison de son système indirect, n’a jamais été qu’une utopie fort dangereuse. En refusant de se donner les moyens d’être vraiment démocratique, elle nous oblige à un perpétuel balancement entre les extrêmes de gauche et de droite, pareillement détestables. En omettant de prendre en compte les épiphénomènes les plus cruels de son histoire, en utilisant négativement ses forces politiques comme tristes exutoires occasionnels, elle perpétue la barbarie et freine l’évolution intelligente des hommes. En s’embourbant dans un extrême centre (on me passera la plaisanterie) elle désespère ses citoyens et les livre en pâture à toutes les aventures rutilantes mais pernicieuses du destin. ».

L’anarchisme de droite dont se revendiquent Micberth et François Richard semble cependant, pour Bruno Deniel-Laurent une pure construction dont ceux-ci feraient usage afin de se revendiquer d’une tradition littéraire, Micberth étant considéré comme « l’une des personnalités anarcho-droitistes les plus prestigieuses ».

Il est à noter que M. Richard ne s’est pas compté comme auteur dans le florilège des écrivains étudiés dans son travail et que Micberth a été étranger à la conception de cette thèse passée sous la responsabilité des universitaires du jury (présidé par Henry Bouillier) qui a reçu M. Richard, docteur ès lettres, Robert Mauzi, professeur émérite à la Sorbonne, qui l’a édité dans sa très sérieuse collection Littératures modernes et les collaborateurs (autour de A.-L. Angoulvent-Michel) des PUF, dans un Que sais-je ? vendu a plusieurs milliers d’exemplaires (8e mille en 1997).

Micberth soutient néanmoins la démarche des négationnistes dans leur volonté de « chercher la vérité » (sans pour autant adhérer à leurs thèses), et taxe Bernard-Henri Lévy de « Juifaillon » suite à un article dans lequel celui-ci considère que Nabe est un « écrivaillon nazi ». François Richard, dans sa thèse, citée plus haut, qu’il consacra à l’anarchisme de droite dans la littérature, fait de Micberth le plus grand représentant de cette tendance, aux côtés de Louis-Ferdinand CélineÉdouard Drumont,Lucien RebatetRoger NimierLouis PauwelsArthur de Gobineau ou Léon Bloy. Micberth entretient également une amitié tumultueuse avec l’écrivain A.D.G.. Ce dernier lui dédie d’ailleurs son premier roman.

Abécédaire sur http://www.micberth.com

Actualisation fréquente sur http://www.micberth.org ; Merci à AM de continuer à honorer sa verve.

DEMOCRATIE

« Je crois que la démocratie, en raison de son système indirect, n’a jamais été qu’une utopie fort dangereuse. En refusant de se donner les moyens d’être vraiment démocratique, elle nous oblige à un perpétuel balancement entre les extrêmes de gauche et de droite, pareillement détestables. En omettant de prendre en compte les épiphénomènes les plus cruels de son histoire, en utilisant négativement ses forces politiques comme tristes exutoires occasionnels, elle perpétue la barbarie et freine l’évolution intelligente des hommes. En s’embourbant dans un extrême centre (on me passera la plaisanterie) elle désespère ses citoyens et les livre en pâture à toutes les aventures rutilantes mais pernicieuses du destin.

Iglesias

J’aime Iglesias parce qu’il a su, mieux que personne, imposer son caca vocal, comme une religion planétaire et surtout parfaitement le vendre. L’incendie planétaire des culs à éteindre est un créneau comme un autre. Le fléau est universel.

MITTERRAND (François)*

J’ai honte de son physique de prélat pervers ou de gluant florentin, de ses manières onctueuses de sodomite incontinent, de sa posture de potiche peinturlurée ou de momie enclose derrière une vitrine sale, de sa dialectique qui évoque les momeries d’un tribun de sous-préfecture, de toute la détestable médiocrité qui se dégage de son image télévisée et qui fait penser au « parrain » d’une quelconque association de malfaiteurs. On aura compris que je n’aime pas M. Mitterrand.

éGALITé (L’)

« L’égalité, je te l’ai dit cent fois, est la notion romantique de la justice, le truc qui faisait bander les mecs de la Constituante, un gadget pour conventionnel. L’égalité est un non-sens, et malheureusement ne pourra jamais devenir une réalité bien palpable. »

MISèRE

« La misère matérielle reste une bien petite chose, comparée à la misère morale. Un peuple libre et cossu sans idéal, sans grandes aspirations, est un peuple décadent, donc moribond. »

OLIGOPHRèNE

« L’intelligence ne se cultive pas comme la mémoire ou l’érudition. On naît intelligent ou on naît con. Un point c’est marre. Tu peux bourrer un oligophrène de savantes informations, t’en feras un toubib, un curé ou un ministre, mais ton zigue restera dramatiquement con. »

MASSE

Le gouvernement, les partis politiques, les syndicats parlent de la sagesse des Français. Quelle foutrerie ! Dialectique dormitive. Qu’il est doux de régner sur une masse qui ronfle, qui se laisse pourrir ses gosses, dauffer ses filles, voler ses biens ; qui accepte la jargonaphasie d’une poignée d’excités engraissés dans des universités foutoires ; qui porte au pinacle ses voleurs et ses assassins et qui ricane de la détresse des victimes suppliciées.

 Médias

« Nous mijotons dans l’intolérable. Chaque jour, les mass-media nous apportent les miasmes du grand tas d’ordures. L’odieux est couronné et les sujets féaux baissent davantage la tête. »

 POUVOIR

« Le pouvoir est toujours immoral, arbitraire, dissimulateur, illégal. Et les ceusses qui s’indignent aujourd’hui ne s’ennuient pas de scrupules, les salauds. Ils oublient que leurs petites complicités par omission ou neutralité ont provoqué ce qui les dérange présentement. Il n’y a pas plus politique que le fait de prétendre l’ignorer. »

SOCIALISTE

« Le socialiste n’est pas un méchant garçon. C’est une manière de poète, une tendre évanescence, un impondérable, un ectoplasme ou un leurre. Il croit que le monde est bon et qu’il suffit de tirer les oreilles aux vilains profiteurs pour que ceux-ci, touchés par la grâce, acceptent de tomber à genoux devant l’autel de la convivialité. Le socialiste, dans sa grande candeur, croit à l’égalité. Il croit en un peuple grisé de rires et de chants, confortablement assisté de la naissance jusqu’à la mort. »

VIE

« Merde aux lois temporelles qui assèchent le coeur des hommes. Merde aux autorités qui détiennent, merde à la culture qui conditionne. La vie est multiforme avec plein de couleurs et de bruits jolis, plein d’émerveillements sous les pas. Le paradis, c’est ce que nous foulons sous nos semelles tous les jours. L’enfer c’est ce qu’en font les cons alentour, les gros majoritaires et même les petits contestataires merdeux. »

http://www.dailymotion.com/fr/relevance/search/micberth+/1#video=xbrkvc

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Prolégomènes

Le 15 octobre 1973, un groupe d’hommes et de femmes s’est réuni au château d’Igny, dans le Cher, près de Saint-Amand-Montrond, sur l’instigation de Michel-Georges Micberth, pour y fonder une association politique clandestine : la Nouvelle Droite française.

Destruction de l’Etat républicain

Cette ligue se voulait l’héritière politique et philosophique des valeurs aristocratiques de l’Ancien Régime, sans pour tout autant se référer à un quelconque prestige nobiliaire ainsi qu’à l’hypostase théocratique. Comme son but avoué était la destruction de l’Etat républicain, il n’avait pas été jugé utile par ses fondateurs de déposer des statuts à la sous-préfecture de St-Amand-Montrond au risque de se voir opposer par les fonctionnaires du lieu la sanction : – Nulle et de nul effet. Il faut dire que la constitution d’une association libre est régie par l’article 2 de la loi du 2 juillet 1901, parue au Journal Officiel le 2 juillet 1901.

Les premiers buts

Quelques mois après la rencontre d’Igny, les pouvoirs publics feront arrêter le leader de l’organisation factieuse et l’incarcéreront à Fresnes (août 1974).

Il faut préciser que la Nouvelle Droite française préconisait de multiples formes d’action clandestine et s’assignait tout d’abord les buts suivants :

  • Dénoncer en toute occasion la falsification de l’Histoire de la France entreprise par les idéologues républicains et sans cesse reconduite par leurs fils et petits-fils pour assurer la perpétuation des utopies égalitaires et l’extension d’une massification programmée. Démystifier la propagande qui sous-tend la pédagogie officielle : surtout pour tout ce qui concerne la vie des Français sous l’Ancien Régime et l’émergence sanglante des institutions républicaines. Faire en sorte par la parole, par les rédigés, et par l’exhumation de nombreux documents, qu’à la mythomanie des épigones de 89 se substitue la vérité des faits.
  • Entraîner par l’ensemble des moyens, légaux ou illégaux, la chute de l’Etat républicain qui forme pour le peuple français une tentative d’asservissement sans précédent, refuge du capitalisme le plus cynique, étouffoir d’individualités, machine à broyer l’excellence ainsi qu’à promouvoir la médiocrité, désolation incarnée. Il ne s’agit pas uniquement de diagnostiquer les maladies du régime, d’en mesurer la décomposition grandissante, mais d’en hâter la fin, de provoquer son impossibilité. Pour cela, par exemple, on pourra s’efforcer de discréditer ses membres dirigeants, et dans l’accomplissement de cette tâche tout scrupule serait déplacé, dans la mesure où ils sont tous, par fonction et par obligation, des profiteurs et des valets.
  • Provoquer partout où ce sera envisageable la désobéissance civile – lieux d’élection : usines, bâtiments administratifs, palais de justice, casernes, etc. – pour faire vivre sur notre territoire une rébellion constante aux lois républicaines ainsi qu’à la morale en usage ; à ce sujet, l’unique exercice de la liberté représente déjà une désobéissance suffisante face au maigre consensus politico-moral actuel. Les provocations de tous ordres en ce domaine n’ont même pas besoin d’être accentuées. Il suffit que le néo-droitiste vive à l’aplomb de sa vérité.
  • Pratiquer une infiltration idéologique permanente qui hâtera le dysfonctionnement des institutions républicaines, le pourrissement de l’ensemble des secteurs publics, non seulement par des rédigés de toute nature – essais, pamphlets, feuilles hebdomadaires ou bimensuelles, articles proposés à la grande presse – mais par une action tenace et clandestine qui traquera le tout-pouvoir partout où il sévit et se manifeste, et en soulignera l’aveuglement et l’illégitimité. On ne recourra par conséquent pas aux méthodes de propagande habituelles tracts, affiches, manifestations, effervescence publique qui nous semblent inefficaces et périmées, mais on s’attaquera aux racines culturelles de l’époque, à l’ensemble des strates républicaines qui forment – qu’on le veuille ou non le soubassement de notre édifice collectif ; l’objectif recherché étant (naturellement) un déconditionnement radical des esprits comparé à la mythologie démocratico-républicaine et un retour à des conceptions plus dignes de l’homme : aristocratie née au contact des faits, notion d’exemplarité, légitimité des dirigeants néo-droitistes, individualisme et générosité.
  • Agir sur les mentalités de nos contemporains pour accélérer dégoût et mal vivre propres à notre modernité, qu’on sert à désigner généralement sous le terme de «morosité» et qui nous apparaissent comme des maux bien plus profonds et constitutifs qu’un simple pessimisme occasionnel né d’un reflux de l’Histoire. Il s’agit en effet – particulièrement exactement – de l’échec absolu de l’aventure républicaine et de toutes ses retombées morales et socio-politiques qui grèvent notre avenir à court et moyen termes et obscurcissent notre horizon individuel et collectif. Aussi devons-nous accentuer ce délabrement des êtres et des choses qui aboutira obligatoirement à un état pré-révolutionnaire favorable à l’éclosion de la morale néo-droitiste, c’est-à-dire à la résurgence d’une humanité aristocratiste. Nous voulons que notre avenir nous ressemble, et qu’il ait des couleurs éclatantes (sic).

Autres buts plus lointains qui dépendent eux aussi de l’éthique néo-droitiste :

  • Faire en sorte que chaque homme puisse vivre selon sa morale personnelle, sans pour cela s’adonner à des excès individuels qui lèsent la liberté d’autrui, l’individualisme n’étant fréquemment qu’une nouvelle école de sauvagerie. Intensité ne veut pas dire violence et liberté n’équivaut pas à toute espèce d’abandon ou de facilité.
  • S’efforcer de faire régner une nouvelle sagesse universelle qui ne soit pas une morale de la résignation et du sens commun, mais l’expression la plus haute et la plus achevée de l’homme nu et seul (enfin) – ni Dieu ni Marx – lavé de ses superstitions, débarrassé de tout esprit de dispositif, assumant son être physique, moral et créatif, en bref : sa totalité, dans la perspective d’un art de vivre global et d’un souci permanent de générosité.
  • Développer et préserver à tout prix une élite qui s’interdise d’asservir l’homme, mais qui soit capable de répondre aux exigences immenses de ce temps – morales, scientifiques et techniques – et en particulier à l’obligation pressante d’inventer de nouveaux modes de vie, ou plutôt d’adapter à l’époque présente les vertus aristocratiques qui se fondent sur un respect total de l’individu et qui réclament de la part de chacun d’entre nous la réalisation de nos possibilités (…)
  • Ne pas exclure à plus long terme une légalisation envisageable du mouvement, si les circonstances et les hommes s’y prêtent, et si ce processus d’officialisation permet une propagation accrue – sans falsification – des conceptions néo-droitistes. Mais il s’agit là actuellement d’une pure et simple hypothèse stratégique qui ne pèse sur notre avenir en aucune sorte.

Il est à noter pour finir

Que l’adhésion éventuelle à la Nouvelle Droite française sera soumise à la sélection la plus rigoureuse de la part du Bureau Politique et devra être précédée d’une période probatoire de six mois à un an, quelquefois davantage, selon la progression de la maturité néo-droitiste du postulant.

Que chaque militant de la Nouvelle Droite française est tenu au secret le plus absolu quant à sa participation active au mouvement, et que, pour des raisons évidentes de sécurité, le nombre des personnages publics de l’association doit être réduit au minimum et n’intervenir sur le terrain des médias qu’en cas d’extrême obligation.

Que ce n’est pas le goût du folklore qui détermine toutes ces précautions, mais les menaces permanentes que le «tout-pouvoir» fait peser sur les fondateurs de la Nouvelle Droite française et ses collaborateurs depuis plusieurs années déjà.

Que la violence n’est pas retenue comme moyen d’action pour l’accomplissement du projet néo-droitiste, car elle reconduit l’ensemble des erreurs passées et représente une injure faite à l’intelligence, mais que la Nouvelle Droite française se reconnaît le droit à la légitime défense (…). Que l’énoncé de ces statuts ne forme pas la mise en forme d’un programme détaillé, mais le premier schéma d’une orientation d’action et de pensée. (La Nouvelle Droite française a dix ans, Paris 1983. )

Quelques années plus tard

Dès lors, le mouvement rassemble des individualités autour de son fondateur et de valeurs d’exigence et de liberté, et engage un activisme politique à l’écart de la politique institutionnelle. En 1979, au cours de ce qui devient «l’été de la Nouvelle droite», le mouvement s’oppose à Alain de Benoist, Louis Pauwels et le Club de l’Horloge.

Dans les années suivantes, la Nouvelle Droite Française publie divers articles parus dans Le Monde, Le Quotidien de Paris et Le Nouvel Observateur, et un manifeste : Révolution droitiste (Éd. Jupilles, 1980) cosigné par Micberth et F. Richard. Le mouvement crée aussi le mensuel Révolution droitiste et une radio libre, Radio philalèthe.

Vers une nouvelle droite

Ainsi s’intitule la première intervention télévisée de M. -G. Micberth sur une chaîne nationale (FR3 Tribune libre). Elle est diffusée le 20 avril 1976. M. -G. M. est interviewé par Daniel Decrauze. À l’époque, la Nouvelle Droite française, qui a trois ans d’existence, est un mouvement politique peu connu du grand public, que son fondateur tente de faire sortir de la clandestinité. Les militants – et sympathisants – de la NDF sont alors peu nombreux, mais quand on consulte le fichier de l’année 1976 à l’échelle nationale, on constate qu’il s’agit le plus souvent d’individualités ayant quelques influences : artistes, hauts fonctionnaires, officiers, magistrats, dirigeants d’entreprises…

Les membres qui adhèrent à ce mouvement expriment leur désarroi face à un monde permissif et la dégradation intellectuelle et morale qu’ils pensent constater dans la société française. Le discours politique de la Nouvelle Droite française ne leur apparait pas comme démagogique au contraire de ce qu’ils pensent entendre ailleurs. Leur adhésion aux aspirations néodroitistes du mouvement exprime un désir de synthèse entre le sens de la rigueur morale et les options libertaires. L’intervention télévisée de d’avril 1976 génère un certain retentissement et la Nouvelle Droite française prend ainsi une notoriété publique.

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Français : L’écrivain français Michel-Georges Micberth à son domicile en juillet 2008. (Photo credit: Wikipedia)

Ouvrages de Micberth :

. Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974, 1975.

. Révolution droitiste, 1980.

. La Lettre, 1986.

. Les Gros Niqueurs (en collaboration),1990.

. Dix ans après Révolution droitiste, en collaboration avec F. Richard, 1991.

. Petite Somme contre les gentils, 19861995.

. Le Pieu chauvache, 1990-2002.

. Les Pensées de l’escalier, 19842009.

. Histoire insolite des régions de France (en collaboration), 2012

Ouvrages sous le pseudonyme de Mathurin Hémon :

Dans la collection Histoire insolite : Bourgogne, Bretagne, Centre, Champagne-Ardenne, Franche-Comté, Picardie.

Ouvrages de Micberth à paraître :

. Les Vociférations d’un ange bariolé.

. Nouveau Pal et triques variées.

. Mimi sait tout

. Dictionnaire des citations micberthiennes

Ouvrages parus sur Micberth et son œuvre :

. Micberth et la pseudomicrocaulie, 1973.

. La Mesnie micberthienne, 1991.

. Micberth et le théâtre en question, 1992.

. L’anarchisme de droite dans la littérature française, 1988.

. Micberth anarchiste de droite, 1992.

. Micberth, repères biographiques, 1992.

. Micberth ou la vie rebelle, les années 60, 2013.

. Les anarchistes de droite (Que sais-je ?), 1991 et 1997.

. L’aristocratie libertaire chez Léautaud et Micberth, 1996.

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Serge Gainsbourg

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Tout de souffre parée, la légende de l’homme à la tête de choux menace d’habiter à jamais les esprits. Rassurez vous, tous n’y sont pas sensibles. Ou pas pour les bonnes chansons raisons. Ses mélodies au lourd parfum de décadence rythment la damnation des ondes. Comme si après lui la musique avait cessé de penser. Dynamitant les codes musicaux, paroliers, tantriques et idéologiques, il y a de quoi se détendre, méditer ou déprimer, c’est selon. Quand Gainsbourg se bourre, Gainsbar se barre. Oui, mais avec tant de brio qu’on aimerait payer sa tournée.

Dans cet art mineur qu’est la chanson, cet art cinétique qui ne semble répondre qu’aux mouvements de l’instant, ce n’est pas la valeur qui compte, mais l’impact. « Ce nazaréen qui n’avait rien d’un aryen »savait réenchanter le rêve, et dévoiler ses fracas. Ne se bardant pas d’illusions, il régalait. Une existence voluptueusement anarchic’, bordées d’inspirations éthyliques, comme s’il lui fallait verser dans l’excès pour affronter sa créativité cosmique. Pourquoi manque t-il tant? Une liberté sur lyrics qui ne fait jamais défaut. Foncièrement on se sent un peu abandonnés. A l’heure où la techno décérébrée et la comptine engagée trustent les cimes du fétiche box-office, une Gains dose apportera à tous les foyers une évasion dont on aurait tort de se défaire.

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Un spectre hante la France  : le spectre de Serge Gainsbourg. Dix-sept ans après sa mort, on le voit encore ici et là : à la télé, dans les livres,  en expo, au cinéma. Et puis, il passe encore beaucoup à la radio. Oui, cet agitateur depuis 1958, depuis « Le Poinçonneur des Lilas » : espèce d’hymne zazou de la classe ouvrière, quelque chose comme un « trouer plus pour gagner plus » : nous agite encore.

Dieu sait pourtant s’il n’était pas communiste, Serge Gainsbourg. Il ne perdra jamais de vue que son père avait fui la révolution bolchevique. En 1984, un an après que Mitterrand a largué le cadavre du socialisme dans un virage à 180°, celui de la rigueur, Gainsbourg brûle un billet de 500 francs dans une émission de télé restée célèbre, pour expliquer qu’il est taxé à 74 %.

Le bouclier fiscal n’existait pas alors, même si, contrairement à tant d’autres stars (Delon, Aznavour), Gainsbourg ne s’évadera jamais fiscalement en s’installant à l’étranger. C’est un Français qui entend le demeurer. C’est même, du fait de ses origines slaves, dans le faux paradoxe de l’assimilation, un plus que Français. Mais là, il est furax contre les socialistes. Dans cette même émission, il déclare, un rien démago : « J’aimerais que les pauvres aient tous des Rolls et moi j’ai vendu la mienne. Voilà le travail socialiste. »

Et puis surtout, il balance cette parabole du plus parfait mauvais goût : « En mai 1981, je me trouvais rue Saint-Denis. Et je vois une supernana qui faisait le trottoir. « Hey, Gainsbourg, tu montes »… « Toi tu connais mon nom, mais je ne connais pas le tien »… « Moi, je m’appelle socialisme ! » Elle est superbe, maquillée un peu outrageusement. Je lui dis : « Oui, mais combien tu veux »… « Tu paieras après. » On monte, elle se déloque et en fait, c’est un immonde travelo. Elle se tourne et me dit : « Tiens, prends-moi par le communisme ! » Bien, c’était une parabole. Ceci dit on va tellement dans le foutoir que bientôt, c’est plus du café qu’on va boire, c’est de l’eau chaude. »

AU BOUT DE LA MODERNITE

Dali avait dit : « Picasso est espagnol, moi aussi. Picasso est peintre, moi aussi. Picasso est communiste, moi non plus. » Et Gainsbourg, itou. Au contraire, ce dernier aimait l’ordre, la hiérarchie, les flics, les militaires. Fétichiste, collectionneur, il était comme tous les fétichistes et collectionneurs : à savoir, conservateur. Du passé, il faisait plutôt table basse, dans son hôtel particulier de la rue de Verneuil où s’empilaient ses souvenirs.

http://www.youtube.com/watch?v=ZUBXqFhP808

Certes, sur la question de l’ordre, il était sans doute un brin dérangé : chez lui, tout avait l’air en vrac mais en réalité posé dans un rapport millimétré, maniaque, inamovible dans l’espace. En fait, tout en lui, et ses déclarations, signale ce qu’on appelait à l’époque un anar de droite. D’où sans doute la rivalité de trente ans avec son collègue Léo Ferré, anar de gauche. A eux deux, dans les années 1970, ils vont en tout cas se partager l’extrême pointe de la modernité de la chanson française. L’un dira le signifié (Ferré), l’autre le signifiant (Gainsbourg). Car les anars de droite ont ceci de sympathique qu’ils ne sont jamais vraiment sérieux, d’un point de vue politique.

La politique n’intéressait pas beaucoup Gainsbourg. Mai-68, il a suivi ça à la télé, dans une chambre de l’hôtel Ritz, parce qu’il y avait l’air climatisé, expliquera-t-il. A l’époque, il vient juste de rencontrer Jane Birkin qui, devant la tournure prise par les événements, rentre en Angleterre. « La révolution, dira-t-il, c’est bleu de chauffe et rouge de honte. » En 1974, il appelle à voter Giscard avant de se rattraper aux branches et d’affirmer qu’il s’agissait d’un geste purement dadaïste… A dada sur Raymond (gains) Barre… Gainsbourg sentait que son public devait voter plutôt à gauche.

En revanche, il sera d’un antiracisme constant durant les années 1980 qui voient la montée du Front National en France. Alors qu’il est l’invité de la plus populaire des émissions télévisées de cette décennie, « Le Jeu de la vérité », animée par Patrick Sabatier, il raconte devant des millions de téléspectateurs la blague suivante : « Un immigré va voir Chirac (alors maire de Paris) et lui demande : « Combien tu me donnes pour que je m’en aille » Chirac lui répond : 5000 francs. Alors l’immigré va voir Pasqua (alors ministre de l’Intérieur), lui pose la même question, et Pasqua : 50 000 francs. Alors l’immigré va voir Le Pen, lui demande ce qu’il donnerait pour qu’il s’en aille, et Le Pen lui répond : cinq minutes. » Gainsbourg racontait que le lendemain de cette émission, il était dans une boîte des Champs-Elysées quand une jeune fille blonde vint le voir pour lui dire que son père s’était tordu de rire devant sa télé en entendant sa blague. Cette jeune fille, c’était Marine Le Pen, et Gainsbourg ajoutait qu’ils avaient fait ensuite la bringue toute la nuit.

 

LE TRAVAIL ET LA VALEUR

http://www.youtube.com/watch?v=jbJjcWJwfPE

Nous n’avons donc rien à voir politiquement avec ce Gainsbourg-là, et pourtant, dans ce recoin-ci de l’histoire, si. Sauf, en effet, à vouloir faire de l’esthétique une catégorie étrangère à la politique, voire pire, une catégorie transpolitique… Sauf à vouloir l’emmurer sous un tombereau de compliments sans intérêt, et passables comme tout compliment figé dans sa gelée, nous devons convenir que Gainsbourg s’est attaqué dans son œuvre à deux tabous : à moins que ce ne fût encore des totems : qui nous importent peu : le travail et la valeur. Même si les deux sont évidemment liés, commençons par le deuxième : la valeur. Comment, se demanderont certains, un même artiste est-il capable du meilleur (disons « Je t’aime moi non plus » ou « Je suis venu te dire que je m’en vais ») et du pire (disons « Sea, Sex And Sun » ou « L’Ami Caouette ») ?

http://www.youtube.com/watch?v=T4sregRBzOc

Les mauvaises langues et surtout ceux qui aimeraient que s’appliquent sans fin, ni fond véritable, les vestiges vertigineux du beau kantien, diront que c’est que Gainsbourg, dans certains cas, n’a pas assez travaillé, qu’il s’est plié à de quelconques facilités. Mais toutes les déclarations du principal intéressé sont assez claires sur ce point : ce que Gainsbourg a fait n’a, selon lui, aucune valeur : ou presque. Et soyons bien certains qu’au fond, nous en convenons nous aussi. On ne va surtout pas comparer Gainsbourg aux « grands » « artistes » de notre temps… Avec lui, quand même, toujours, fort heureusement, les pincettes restent de mise.

Dans cet art mineur qu’est la chanson, cet art cinétique qui ne semble répondre qu’aux mouvements de l’instant, ce n’est pas la valeur qui compte, en effet, mais l’impact. Mais à l’époque de Gainsbourg : ces Trente Glorieuses où l’on rigolait : on ne calcule pas encore l’impact en fonction d’une cible marketing. Comme disait Picasso, en ce temps-là, on ne cherche pas : on trouve. Ou pas. En son nom propre, Gainsbourg n’a pas eu de succès avant la déflagration de La Marseillaise en reggae (1978), cet hymne prématuré, futuriste, pour la France black-blanc-beur de 1998 ou pour cette République scandée plutôt qu’on attend encore, assis sur le même banc de touche que François Bayrou, misère, pff…

Qu’est-ce qui a de la valeur ? On aura peut-être compris que l’actuelle crise : dite financière : pose cette question avec une acuité toute nouvelle, laquelle n’a rien d’économique en soi, mais est totalement philosophique.

Pourtant, la crise artistique l’avait déjà posée bien avant, avec, successivement, dans le XXe siècle, Dada, puis le Surréalisme, le Situationnisme, le Punk, et donc, par chez nous, exclusivement, dans ce qui semble toujours un dandysme de trois jours comme on le dirait d’une barbe, Serge Gainsbourg.

http://www.youtube.com/watch?v=zGaGoJ8wPGM

De là, à notre avis, l’actualité immédiate de notre homme : avec ce qu’il appelait son aquoibonisme, il nous démontre présentement, plus vivant que mort, qu’un monde enfin se termine dans un grand éclat de rire morose.

Arnaud Viviant

GainsbIO

De son vrai nom Lucien GINZBURG, Serge Gainsbourg est né le 2 avril 1928 à Paris.
Son père, Joseph GINSBURG, de nationalité russe, est un juif ashkénase. II est né a Odessa et a rencontre la future mère de Lucien (Oletchka) en Crimée. Premier prix de piano du Conservatoire de Musique (il sera quelques années plus tard pianiste de bar à Paris), il fuit la revolution bolchevique et son cortege d’atrocites et gagne la France, puis Paris et s’y installe avec Oletchka, qui est une femme d’une grande beauté au caractère trés enjoué.

A l’école communale de la rue Blanche, située prés du square de la Trinité, c’est un trés bon élève. Mais la guerre arrive, puis la débacle de 1940 et la famille se réfugie en Normandie ou Lucien découvre la peinture. A la liberation, il entre au Iycée Condorcet,.mais Lucien est un élève indiscipline et il se fait renvoyer avant de passer son baccalauréat. II entre alors aux Beaux Arts (Architecture). mais retourne rapidement à la peinture.

En 1948, il effectue son service militaire et, toujours indiscipline, fait connaissance avec le camp de Frileuse. II deviendra alors tireur d’élite à la mitrailleuse.
Son temps terminé, Lucien se remet à peindre, essayant différents genres et passant du figuratif au surréalisme, bifurquant vers le dadaisme et revenant a ses premieres amours: le figuratif. Pendant ce temps, il exerce quelques petits métiers et met notamment en couleurs les photographies que l’on trouvait exposées a l’entrée des cinémas dans les années 50.

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Puis, Lucien est engage comme pianiste au cabaret Milord l’Arsouille. II en profite pour changer de patronyme et de prénom: GINSBURG devient GAINSBOURG et Lucien devient Serge. (il trouvait que Lucien faisait garçon coiffeur).
Eté 1958, son premier album (un 33 tours 25 cm) sort avec 9 premieres chansons Du Chant à la Une dont Marcel AYME écrit la préface. L’Academie Charles CROS lui donne son grand prix et Boris VIAN est enthousiasme mais la critique boude.

Un deuxième et un troisième 33 tours 25 cm vont suivre, mais la critique est toujours trés réservée. Serge GAINSBOURG écrit alors pour les autres:Isabelle AUBRET, Hugues AUFRAY, Michèle ARNAUD, Brigitte BARDOT, Philippe CLAY, Pétula CLARK, Juliette GRECO, Gloria LASSO, Nalla MOUSKOURI, Jean-Claude PASCAL, Serge REGGIANI, Cora VAUCAIRE entres autres…

L’annee 1965 marque un tournant dans sa carriere avec le Grand Prix Eurovision de la Chanson qutil remporte avec France GALL, l’interprète de sa chanson  » Poupée de cire, poupée de son « .
En 1966 il écrit la bande originale de la comédie musicale (de Pierre KORALNIK): ANNA avec Anna KARINA. JeanClaude BRIALY, Serge GAINSBOURG. Cette comédie musicale fut réalisée pour la télévision.

L’année 1967 voit Serge faire chanter Brigitte BARDOT: Harley Davidson. Bonie and Clyde… En 1969 c’est le succès colossal de Je t’aime …moi non plus avec Jane BIRKIN

L’année 1971 voit naître Melody Nelson qui sera également un succès considérable.

http://www.youtube.com/watch?v=KvW2y6CbNXQ

En 1973 Serge a sa première alerte cardiaque.

L’année 1976 voit la sortie du film Je t’aime… moi non plus mis en scène par GAINSBOURG.

En 1978 il écrit et compose pour Jane BIRKIN. L’annee 1979 voit Serge monter sur scène avec le groupe BIJOU. II écrit des chansons pour Alain CHAMFORT et Alain BASHUNG. Mais surtout, il sort la version revue et corrigée de la Marseillaise: Aux armes, et caetera qui aura un succès énorme (disque de platine).

En 1980/1981 Serge écrit Euguenie Sokolov et sort l’album Mauvaises Nouvelles des Etoiles et écrit la bande originale du film « Je vous Aime » de Claude BERRI.

L’année 1981 voit Serge écrire un album pour Catherine DENEUVE. Gainsbourg fait la connaissance de Caroline Von Paulous dite Bambou, qui lui donnera quelques années plus tard le petit Lulu.

En 1983 c’est pour Isabelle ADJANI qu’il écrit un 33 tours dans lequel on trouve le désormais célébre Pull Marine. Il réalise également son deuxième long métrage: Equateur.

Les années 1984/1985 Love on the beat est disque de platine. Serge reçoit le Grand Prix de la Chanson décerné par le Ministre de la Culture. C’est le temps de gainsbarre et de la Provoc…

Il devient Officier de l’ordre des Arts et Lettres et chante au Casino de Paris pendant cinq semaines. En 1986 il écrit un 33 tours pour sa fille Charlotte « CHARLOTTE FOR EVER  » et réalise le long métrage du même nom.

L’année 1988 voit « Le Zenith de GAINSBOURG « .

En 1989 les chirurgiens lui enlevent un lobe hépatique. Il écrit pour Vanessa PARADIS.

L’année 1990 voit la réalisation du dernier long métrage de GAINSBOURG : Stan the flasher(la tragédie d’un exhibitionniste).

2 mars 1991 Décés de Serge GAINSBOURG

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Citations de Serge Gainsbourg]

L’idée du bonheur m’est étrangère, je ne la conçois pas donc je ne le cherche pas.

  • Gainsbourg, Gilles Verlant, éd. Livre de Poche, 2000, p. 902

C’est illégal ce que je vais faire mais je vais le faire quand même… Il faut pas déconner, ça c’est pas pour les pauvres, c’est pour le nucléaire.

  • Sur le plateau du 11 mars 1984 à l’émission 7 sur 7, Serge Gainsbourg brûle un billet de 500 francs.

Quand j’ai le delirium, je deviens très mince.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 14

Du champ’, du brut, des vamps, des putes.

Doit-on dire un noir ou un homme de couleur ? Tout ceci n’est pas clair.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 13

Doit-on dire un noir ou un homme de couleur ? Tout ceci n’est pas clair.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 15

Toutes les femmes sont à prendre
-Enfin
-Y’en a qui peuvent attendre.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 20

Certains s’effacent devant leur destin. Moi je le mets aux arrêts de rigueur. À fond de cale.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 24

Disons que pour la femme, je suis un mâle nécessaire et pour moi, elle est un bien inutile.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 25

Depuis la mort de mon père et de ma mère, je préfère l’asphalte. La terre est mangeuse d’hommes.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 27

Amour hélas ne prend qu’un M. Faute de frappe c’est haine pour aime.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 30

C’est une défense de me mettre un masque. Moi je crois que j’ai mis un masque et que je le porte depuis vingt ans, je n’arrive plus à le retirer, il me colle à la peau. Devant, il y a toute la mascarade de la vie et derrière, il y a un nègre, c’est moi.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 36

Ce qui me gêne dans la jument, c’est la queue.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 40

C’est normal d’être orphelin à cinquante-sept ans. Normal, mais inadmissible.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 48

D’un tableau de Francis Bacon
– Je suis sorti
– Faire l’amour avec un autre homme
– Qui me dit
– Kiss me Hardy

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 56

N’remue pas s’il te plait
-Le couteau dans la play
-Plus de flash-back
-Ni de come-back
-Les larmes c’est en play-back complet.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 57

La différence entre la beauté et la laideur, c’est que la laideur, elle, au moins, elle dure.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 67

Rendre l’âme ? D’accord, mais à qui ?

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 74

Moi je n’ai pas d’idée, j’ai des associations de mots, comme les surréalistes; carence d’idée. Ça cache un vide absolu, je suis sous vide.

Je serai fusillé d’une balle rouillée et mourrai du tétanos.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 74

Si j’étais Dieu, je serais peut-être le seul à ne pas croire en moi.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006, p. 78

Je serai fusillé d’une balle rouillée et mourrai du tétanos.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 99

Dieu est un fumeur de havanes
C’est lui même qui m’a dit
Qu’la fumée envoie au paradis
Je le sais ma chérie.

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 136

Sur ma tombe je veux que l’on rédige cette épitaphe : « Ci-gît le renégat de l’absolu ». Dernière consigne : ne m’enterrez pas en grande pompe, mais à toute pompe!

  • Pensées, provoc et autres volutes, Serge Gainsbourg, éd. Livre de Poche, 2006 (ISBN 978-2-253-11941-8), p. 141

J’arrête de fumer toutes les 5 minutes.

  • Sur l’antisémitisme : « Vous savez qui a coulé le Titanic ? Iceberg, encore un Juif ! »
  • Sur la gauche : « En 1981 je me baladais rue Saint-Denis, là je tombe sur une pute superbe, je lui dis – tu sais comment je m’appelle, mais toi quel est ton nom ? – socialisme. Alors je monte avec elle et dans la chambre je m’aperçois que c’est un immonde travelo, elle me dit alors – prends-moi par le communisme ! »
  • Sur la guerre d’Afghanistan (1979) : « J’ai 7 mots à dire : les Russes sont des en cu lés. »
  • « Pour l’amitié entre hommes et femmes, impensable. Parce qu’il y a toujours sous-jacent le désir animal. »
  • « J’ai eu une crise cardiaque ce qui prouve que j’ai un cœur. »
  • « J’arrête de fumer toutes les 5 minutes. »
  • « La connerie est la décontraction de l’intelligence. »
  • « Le comble de la misère c’est l’absence de papier cul. »
  • « Une Lolita , c’est une fleur qui vient d’éclore et qui prend conscience de son parfum et de ses piquants. »
  • À propos de France Gall : « Si vous savez ouvrir cette huître, vous trouverez la perle… Sinon, vous tomberez sur une moule. »[8]
  • « Juif : ce n’est pas une religion. Aucune religion ne fait pousser un nez comme ça. »
  • « Je fume, je bois, je baise. Triangle équilatéral. »
  • « Le snobisme, c’est une bulle de champagne qui hésite entre le rot et le pet. »
  • « J’ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison. » (prononcé pendant une émission télé Discorama).
  • « J’ai placé mon univers de la chanson dans une sphère de luxe et de névrose. »
  • « La chance est un oiseau de proie survolant un aveugle aux yeux bandés. »
  • « Un homme démaquillé est ambigu, alors qu’une femme maquillée est confuse. »
  • « Le succès et la gloire ne nous griseront jamais que les tempes. »
  • « Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais je sais ce qu’il ne faut pas faire. »
  • « Le masque tombe, l’homme reste, et le héros s’évanouit. »
  • « Qui promène son chien est au bout de la laisse. »
  • « L’homme a créé Dieu, l’inverse reste à prouver. »
  • « L’amour physique est sans issue. »
  • « L’amour est aveugle et sa canne est rose bonbon. »
  • « L’amour est un cristal qui se brise en silence. »
  • « Nous nous sommes dit tu. Nous nous sommes dit tout. Nous nous sommes dit vous, puis nous nous sommes tus. »
  • « Je trouve la gauche assez adroite, et la droite un peu gauche. »
  • « J’aime bien Mickey. Il est comme moi : il a deux grandes oreilles et une longue queue. »
  • « Je bois et je fume. L’alcool conserve les fruits ; la fumée conserve la viande. » (citation empruntée à Ernest Hemingway).
  • « La laideur est supérieure à la beauté en ce sens qu’elle dure. » (citation empruntée à Georg Christoph Lichtenberg).
  • « La gueule que j’ai aujourd’hui, je la regretterai dans dix ans. »
  • Sur un plateau télé, il déclare à propos de la chanteuse américaine Whitney Houston (alors assise à ses cotés…): « I want to fuck her! », ce qui signifie, en anglais, « Je veux la baiser ! » (revoir la vidéo [1])
  • « Il faut prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas, et les laisser pour ce qu’elles sont. »
  • « J’ai mis mon génie dans ma vie et mon talent dans mon œuvre. » (citation empruntée à Oscar Wilde).
  • {{Citation|Quand les gens venaient me voir chanter, ils disaient que je n’avais pas de tenue scénique. Maintenant, j’ai une tenue cynique et on dit que je suis pretentieux. Il faudrait savoir !

 

Les Hussards

LES HUSSARDS

Entre la Libération et les débuts de la Ve, la République des Lettres s’enorgueillit d’un petit parti informel qu’on baptisa « Hussards ».

Ses membres les plus éminents s’appelaient Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin.

http://www.wat.tv//video/historiquement-show-57-3koin_2fqwb_.html&quot

A regarder à partir de 22′ minutes

Tout est dit et rien n’est vrai puisque, à de rares exceptions près, ces écrivains ne se retrouvèrent jamais tous les trois ensemble, ils se sont néanmoins croisés dans Paris, dans des revues, des magazines, des maisons d’éditions, des bars et des combats, souvent perdus, pour tenter de sauver l’honneur.

Le mouvement Hussard n’est pas une école de pensée. C’est une famille recomposée introuvable voire impossible. Le Hussard est d’autant plus difficile à reconnaître qu’il ne se définit pas comme tel.

Ils n’occupent pas une position facile. Dans le fond, eux-mêmes ne savent pas trop où ils se situent. Souvent associés à des fascistes désintégrés, artistes exaspérés, réactionnaires fulminants ; le nombre d’étiquettes qu’on a collées aux hussards traduit l’embarras de la critique a qualifier leur poétique, ressentie à la fois comme classique et irritante, provocatrice et novatrice.

Ils ne cherchent pas tant que cela à se faire remarquer ; se « distinguer » leur suffit. De façon parfois impatiente, polémique, et souvent forcenée.

Un même mal de vivre dans un demi-siècle épuisé, une approche du monde désinvolte et insolente et, par-dessus tout, le goût de la littérature rassemblait ces enfants de l’entre-deux-guerres. Ils ont cherché à se faire une place entre l’Existentialisme exécré et le Nouveau Roman moqué.

Ces touche-à-tout romanciers, journalistes, scénaristes et éditeurs prirent un malin plaisir à défendre les écrivains bannis de l’après-guerre – Chardonne, Morand, mais aussi Giono et Céline -, et quelques causes politiques perdues d’avance.

A la lecture de leurs romans, ces trois-là ne semblent rassemblés que par leurs différences. De leurs expériences de jeunesse, ils garderont ces amertumes politiques ou existentielles dont leurs œuvres fourmillent au-delà des dissemblances.

De la même génération, 6 ans séparent l’ainé (Laurent) du cadet (Nimier), qui eurent 20 ans (ou un peu plus) en 45, ils débuteront leurs carrières à très peu d’années d’intervalle.

Hussard désigna aussi une manière d’être : un non-conformisme confinant à l’espièglerie ou à l’irrespect, que l’on peut bien taxer de dandysme et de désinvolture. Sans pour autant renier ce nom, légitimé par l’histoire littéraire, le qualificatif moins martial de désenchantés leur conviendrait sans doute mieux.

Qu’est-ce qu’un désenchanté ? Antoine Blondin en donne une définition: « c’est une âme bien née et qui le jour de ses 30 ans, à l’instant de persévérer dans la conquête de plaisir dont elle a déjà reconnu la vanité, sent que tout est fini. »

Ce groupe, identifié par le côté adverse, apparaît comme non organisé, dépourvu de chef véritable. Sans réunion ni manifeste ni profession de foi, il est, en somme, un non groupe,.

Voici la trépidante histoire de ces impétueux intellectuels, libertins d’une décennie féconde, qui traversèrent au galop une époque effervescente. On ferraillait alors pour ou contre la décolonisation, le retour du Général, l’indépendance de l’Algérie, de l’engagement en littérature, de « qualité française » et de Nouvelle Vague, au coeur d’un Saint-Germain-des-Prés où l’on croisait maîtres-penseurs et noctambules cultivés.

« Il faut vivre sous le signe d’une désinvolture panique,

ne rien prendre au sérieux, tout prendre au tragique. »

I. Genèse d’hussard

On pourrait chercher en vain dans l’enfance de nos hussards le tressaillement annonciateur d’un tempérament d’écrivains désabusés. Ils ne sont pas nés dans une banlieue ouvrière, leurs parents ne les martyrisent pas, ils ne souffrent pas d’incompatibilité avec leur corps. Ils vivent même tous dans des cocons cultivés, sous un soleil assez doré, celui de la bourgeoisie parisienne éclairée des années folles.

Jacques Laurent ;

Né le 5 janvier 1919, à Paris, Jacques Laurent est issu d’une famille qui compte surtout des gens de robe et d’épée.

Petit-fils du président du Conseil général de la Seine, fils d’un avocat inscrit au barreau de Paris, combattant de la Grande guerre; son père disait qu’il voulait un fils pour ne pas avoir fait la guerre pour rien.

L’ambiance familiale est morne, sclérosée. L’éclairage blafard et les conversations contraintes déteignent sur l’âme de Jacques : jamais il ne sera capable d’enthousiasme naïf. Dans sa famille chacun occupe une place précise, agit en conséquence. Il n’est pas une action que sa mère ne marque du sceau de la nécessité. Lorsque Jacques découvre le plaisir et la gratuité, les masques tombent. Jacques Laurent ne garde pas un bon souvenir de son enfance. « Les enfants ne m’intéressaient pas. Je n’aimais pas les enfants ; j’avais horreur d’en être un. » Jamais ne s’est autant ennuyé. Heureusement, amoureux des mots, Jacques se mettra rapidement à l’écriture.

« L’histoire était finie mais le progrès continuait. »

En classe, Laurent est un cancre. Le lycée ne l’intéresse pas. Brillant en composition française, le reste le laisse de marbre.

Un oncle, vice-président du Conseil d’État, le pousse à préparer l’un de ces grands concours qui vont disparaître avec la naissance de l’ENA. Son autre oncle sera à la base de la formation pré-terroriste connue sous le nom de la Cagoule.

Ayant suivi des études au lycée Condorcet, il entreprend une licence de philosophie à la Sorbonne, pour laquelle il garde un goût tenace, et s’engage rapidement à l’Action française de Charles Maurras, en écrivant au journal L’Étudiant français. Il subit à cette époque, tout en étant nationaliste, l’influence de Marx. Ne craignant pas le paradoxe, il est déjà dans la mouvance de l’Action Française lorsqu’il prend ses habitudes dans la librairie communiste de la rue Lafayette. Il présentera plus tard son engagement ainsi : « C’est parce que je rencontrais l’Action française que j’échappais au fascisme». « Je n’adhérais pas un parti, je cédais à la civilisation ».

Il y trouve une ouverture et une diversité unique dans le monde politique d’alors, il n’y puise que ce qui l’intéresse. Il tient sa liberté d’action et de penser. Son temps se partage alors entre réunions politiques, comité de rédaction, amphis, café, heureuse fortune. Il partage alors les faveurs d’une étudiante trotskiste bisexuelle.

En 1939, il doit interrompre ses études, à cause de la mobilisation. Il ne joua qu’un rôle limité sous l’Occupation, avec un modeste poste au « Bureau d’études » du Secrétariat général à l’Information du régime de Vichy sous l’autorité de Paul Marion, où il fit entre autre la connaissance de François Mitterrand.

Laurent est mobilisé. Il se rend à sa convocation. « Nous vaincrons parce que ceux nous somment les plus forts » proclamait le gouvernement. Courageuses mais surclassées, nos armées se délient et reculent. 10 millions de civils fuient sur les routes de l’exode. Après cinq semaines de combats, le maréchal Pétain doit demander l’armistice. Certitudes et illusions s’effondrent. Impuissant Jacques verse des larmes de rage et de désespoir. Bientôt il est incorporé dans l’armée d’armistice où il étrenne son ennui devant une ligne de démarcation. C’est alors qu’il commence la rédaction de ses Corps tranquilles.

Au mois d’août 44, le jeune Jacques Laurent jouait les agents de liaison entre Vichy et le maquis, en vue d’une improbable passation de pouvoir du maréchal Pétain au général De Gaulle… Pétain envisageant alors un accord avec la Résistance pour rejoindre le maquis. Ce projet n’aura pas de suite, à cause du départ du maréchal à Sigmaringen. Après un bref épisode dans un régiment FFI devant opérer une jonction avec l’armée du général de Lattre de Tassigny, il se retrouva chez lui dans un Paris libéré mais aussitôt embastillé au fort de Charenton à la suite d’une dénonciation.

Jacques Laurent pouvait difficilement nier ses liens avec le régime vichyste. À sa démobilisation, en 42 il avait délibérément choisi de rejoindre Vichy où il renoua avec plusieurs de ses amis de l’Action Française qui, comme lui, avaient fait leurs premières armes dans les colonnes de l’étudiant français et de combat. Avant la guerre, il avait participé à ce courant national révolutionnaire qui ne partageait pas la fascination d’un Brasillach pour le fascisme : Laurent a toujours soutenu que sa jeunesse maurasienne l’avait préservée de la tentation fasciste.

Quand il s’établit à Vichy, plutôt que de revenir à Paris, c’est bien en raison de sa sympathie pour la révolution nationale en laquelle il ne voyait pas qu’une entreprise de collaboration. Il entra au ministère de l’information. Ce que furent ses activités au sein du ministère n’a jamais été bien clair – rédacteur de note à l’usage de la presse, ce qui s’apparente à de la propagande officielle puis chef de service, ce qui n’est pas un poste subalterne pour un Garçon de 24 ans. Ces années furent aussi consacrées à l’écriture. A de nombreuses reprises, Jacques Laurent a déploré la différence entre l’idéal de la révolution nationale qui prétendait réaliser la synthèse des mouvements non-conformistes des années 30, de droite comme de gauche, et la réalité de son action politique. Il ne fait pas allusion à la politique collaborationniste mais à la dérive bureaucratique.

Après un peu plus de deux mois d’internement, occupé en partie par l’écriture d’un roman policier, premier d’une longue liste, aucune charge n’était retenue contre lui, Jacques Laurent fut renvoyé dans ses foyers, avec une bonne crise de dysenterie qui lui ôta toute humeur guerrière.

Antoine Blondin :

Fils du poète Germaine Blondin et d’un père correcteur d’imprimerie, Antoine est fils unique ; il fut aimé mais le mode de vie de ses parents et leur tempéraments ne les préparaient pas à l’éducation quotidienne d’un enfant. Il vit dans un appartement qu’il ne quittera définitivement tardivement Quai Voltaire face au Louvre.

Alors qu’il avait 2 ans, sa mère eu un terrible accident, fut en partie brulée et restera alitée pendant près de 10 ans.

Antoine est né à Paris en 1922, le collégien Antoine Blondin, assez rapidement pensionnaire, fut plutôt un élève médiocre, notamment au lycée Louis-le-Grand. A la fin de sa scolarité il se révèlera excellent en classe de philosophie et fut dans la foulée un brillant lauréat du Concours Général. Malgré sa légende il n’était à l’époque pas turbulent.

Très tôt attiré par le sport, plus par attirance pour la vie de groupe, que par compétition.Il tient des cahiers où il rédige des chroniques,

Chez Antoine Blondin, le passage de l’enfance à l’adolescence est un seuil difficile à saisir : on a l’impression qu’il est longtemps, et peut-être toujours, resté enfant en menant une vie d’adulte. Étrange mélange de maturité et d’immaturité.

Entre la discipline de la pension, l’autorité incertaine de son père et l’attention brouillonne et intermittente de sa mère ; le petit Antoine avait de quoi s’égarer.

En quelques mois, Antoine allait prendre deux décisions capitales. La première était d’épouser Sylviane, la seconde d’accepter le STO. « On nous fiança entre deux alertes. J’aimais cette main dans la mienne. Quelques mois plus tard, je reçus deux sommations, l’une du service du travail m’enjoignant d’avoir à partir pour l’Allemagne, l’autre de mon beau-père m’enjoignant d’avoir à épouser Sophie. »

En 42, l’Allemagne avait besoin de bras pour faire tourner son industrie à un moment où la guerre prenait une nouvelle dimension sur le front de l’Est. Le Reich avait bien essayé d’attirer des travailleurs volontaires en promettant de hauts salaires, mais leur nombre restait bien insuffisant.

Il fut alors exigé de la France une contribution de 250 000 hommes. Laval imagina, pour faire passer cette sanction forcément très impopulaire, ce qui fut appelé la relève : une façon d’échange qui permettait le retour d’un prisonnier contre trois autres travailleurs. Basé sur le volontariat, appuyée par la propagande – «  fini les mauvais jours !  Papa gagne de l’argent en Allemagne ! ». Cette mesure ne rencontrant pas un franc succès, Laval demanda la réquisition de tous les hommes nés entre 1920 et 1922. Pour cela il fallut promulguer une nouvelle loi en février 43 qui institua le service du travail obligatoire.

La procédure était simple : on recevait une convocation, on passait une visite médicale et, peu de temps après, on touchait une prime pour se procurer vêtements et chaussures puis on partait. Les termes de l’alternative étaient clair : se soumettre ou déserter en ne se présentant pas soit à la visite, soit lors du départ quand on n’avait pas réussi à se faire déclarer inapte.

À Paris, la guerre ne l’avait qu’effleuré. Antoine parti de son plein gré. La version victimaire proposé par lui à la fin de sa vie répond au stéréotype du départ forcé qui efface toute responsabilité personnelle. « Entre deux sursis, je ne choisis pas le moindre : je partis pour l’Allemagne « .

Il écrira à ses parents :« Il m’arrivera sans doute au cours de cette entreprise de voir en face des gens malheureux, peut-être le malheur lui-même : je ne connais pas. Vous l’avez toujours éloigné de moi je saurai puiser dans mes souvenirs radieux, comme dans les projets lourds de bonne tendresse, de quoi escamoter l’objet de mes peines passagères ». Lorsqu’il dépeignit ses compagnons de voyage, ces notations témoignaient d’un polémiste, : « ces Français constituent, hommes et femmes, le plus sinistre ramassis de vulgarités, de vice, de saleté, de bêtises qu’on puisse imaginer. »

Personne ne lui reprochait d’être allé à l’Est, comme des centaines milliers d’autres jeunes hommes. Mais lui paraissait se le reprocher et chercher à compenser par une réécriture terrifiante un épisode qu’il jugeait peu glorieux. Le statut de travailleur requis n’était pas celui de prisonnier, même si parfois ses conditions de vie s’en rapprochent. Les conditions d’hébergement et d’approvisionnement étaient celles d’un pays en guerre, Antoine abattu par le voyage, perdit rapidement ses illusions et son enthousiasme, s’il en avait jamais eu.

Ce qu’il connut à son arrivée en Autriche se peut se placer bien au-delà des épreuves de la pension que les dernières années lui avaient fait oublier. Il mangeait donc très mal, travaillait très dur, on ne gagnait pas là tant d’argent, les relations avec les autres nationalités n’étaient pas des plus cordiales, pourtant l’expérience fut loin d’être négative.

Au contraire, ces deux années d’exil ont correspondu à une forme d’accomplissement qu’Antoine ne retrouvera jamais. « Spirituellement, l’ascendant progressif que je prends sur mes camarades de chambre m’étant un réconfort puissant. Je cherchais un sens profond à ma présence ici, je l’ai trouvé. Elle doit être à la fois celle d’un pitre et celle d’un chef. » La conjonction des deux fonctions n’est pas si surprenante, Antoine ne cultivait pas la distance intimidante.

« J’appartiens à la génération du couvre-feu. 17 ans en 40, marié en 45 – nous sommes des milliers d’hommes qui n’avons jamais eu de vie de garçon. Pour ma part, ayant poussé fort lentement, c’est-à-dire fort longuement, mes études, je n’ai quitté le dortoir de l’internat, que j’avais connu très jeune, que pour celui du camp de travail, je suis passé sans transition de ce dernier à la chambre conjugale. » (Séquence radio et vidéo)

Roger Nimier :

Le 31 octobre 1925, Christine Nimier donne naissance à son second enfant : Roger de La Perrière. Il reçoit une éducation catholique et libérale, couvé par une mère violoniste et un père ingénieur, inventeur de l’horloge parlante. Très vite, Roger aura un visage décidé. Il paraît robuste mais souffre de grippe chronique, ce qui lui donne l’habitude de manquer très tôt l’école. Très bon élève, il a l’arrogance des premiers de la classe mais n’hésite pas à chahuter dans les cours de récréations, se tient par sa précocité en marge des autres, suscite la passion de ses professeurs.

Petit garçon rond, un peu bourru, il souffre de la tranquillité. Son père meurt des suites d’une typhoïde alors que Roger a 14 ans et ne veut surtout pas d’un beau-père. Il a une forte et haute idée du rôle qu’il joue au sein de sa famille. À la fois chevalier servant et mousquetaire, il est avant tout un provocateur.

Adolescent, il lit les journaux, se tient encore en actualité. L’adolescence de Roger se déroule sous la botte allemande. Il vit replié sur lui-même. Il peste contre son époque, oublie la tristesse en s’enivrant de travail. Il décroche un premier accessit au concours général de philosophie et une mention assez bien au bachot. Mais les études l’ennuient.

Depuis ses 15 ans il n’a qu’une obsession : devenir écrivain. Il s’inscrit tout de même en octobre 42 à la Sorbonne y préparer une licence de philosophie. Parallèlement, il gagne sa vie dans une entreprise de philatélie dirigée par un de ses oncles et dans laquelle travaille sa sœur. Sa tâche l’accable. Pendant les heures de bureau il écrit. Sans trop se fatiguer, il réussit ses examens.

Jusqu’à la libération, sa passion des livres emportera tout : lecture, mais aussi fabrication de brochures, pastiche, parodie, anthologie. Jeune bourgeois qui se plaît à écrire, il n’agit pas. Il se divertit dans le seul pays du style. Sa précocité sans équilibre et son tempérament vigoureux, soumis à la pression puritaine, subissent un refoulement qui éclatera à la libération dans l’obscénité débridée des premiers romans et de la correspondance.

Son service militaire dure trois mois. Aucun fait d’armes glorieux ne le couronnera. Il s’engage volontairement au deuxième hussard, Nimier est alors un jeune homme sous influences. Il a rêvé la guerre comme d’autres ont rêvé l’amour. Il se met alors au garde-à-vous devant l’étendard de Bernanos, Montherlant, Malraux, Drieu. Chez ces écrivains au tempérament de droite, la guerre enseigne l’orgueil — l’orgueil d’être un homme —, et celui de mourir la tête haute. Il boitera toujours entre vieillesse et enfance, entre un passé qui se dérobe, un présent qui l’ ennuie et un futur qu’il rêve incertain.

Engagé au deuxième régiment de hussards de Tarbes en mars 1945, le jeune Nimier sera démobilisé en août sans avoir combattu. Engagé volontaire à 19 ans, ce qui dénote un certain courage, il intègre ce régiment en février 1945. Il rêve de combats sur le Rhin et en Indochine. Il ne dépassera pourtant pas Vic-en-Bigorre, avant d’être rapidement démobilisé. Ses faits d’armes ? Avoir lu Pascal en Pléiade à 600 kilomètres du front. Une blessure indélébile qui fera de lui un homme en « permission perpétuelle ».

L’engagement militaire de l’automne 44 doit se mesurer. L’idéologie et la morale importent beaucoup moins que le rêve enfantin d’un certain bonheur et l’appréhension d’un désaccord essentiel avec le temps. Ce refus d’une époque triste engendre ce que l’on appelle un mal du siècle depuis le romantisme. Sa précocité sans équilibre et son tempérament vigoureux, soumis à la pression puritaine, subissent un refoulement qui éclatera dans l’obscénité débridée des premiers romans et de la correspondance.

Alors que se manifeste le lourd passif du pétainisme et que se révèlent les atrocités du système concentrationnaire, les jeunes écrivains hussards nés entre 1919 et 1925 peuvent se présenter comme non compromis par l’engagement politique sous l’occupation même s’ils s’opposent à la gauche.

Non discrédités, les hussards peuvent parler. Leur jeunesse excuse, favorise l’excès, le défi, l’opposition. Ils pénètrent par effraction, et transgressent tabous et Doxa. La politique de la provocation doit d’abord s’entendre au sens non politique, comme la stratégie naturelle d’une jeunesse qui cherche à occuper des places et ne peut s’imposer qu’en s’opposant.

De la guerre la droite sort amorphe, ça tombe bien, les hussards ne cherchent pas à avoir bonne réputation. Il cultivent une droite imaginaire, davantage placé dans le champ éthique et esthétique que dans celui de la politique. De droite certes, mais sans jamais appartenir à une quelconque école de pensée philosophique et encore moins à un mouvement politicien.

Le monde de la culture au lendemain de la libération

En septembre – octobre 44, le territoire n’est pas totalement libéré, et la France, dévastée par la guerre, saignée à blanc par les Allemands, manque d’à peu près tout. Le rationnement est sévère: pénurie de viande, de lait, de matière grasse… Les lettres françaises reviennent vers l’officiel de la guerre, une liste noire vient de paraître.

Le Comité National des Ecrivains (CNE), qui regroupedepuis septembre 43 les écrivains déshonorés se réclamant de la résistance intellectuelle, à l’origine de l’établissement de ces listes, n’est pas doté de pouvoir judiciaire. Il se limite à demander la mise à l’index des collaborateurs en refusant de figurer dans toute publication où l’on trouve un de leurs textes. Une fois appelé le gouvernement engage des poursuites contre les traîtres.

Ensemble hétérogène en tout point de vue, l’union sacrée de l’intelligence nationale comptait aussi bien des académiciens, des intellectuels de carrière, des auteurs en voie de reconnaissance, un fort contingent communiste, de grands anciens, comme Aragon et Éluard. La plupart des membres du comité – à son apogée environ 200 – ne sont pas des auteurs professionnellement ou artistiquement consacrés, mis à part quelques doyens survivants aux circonstances – Mauriac, Gide, Claudel… À l’inverse une partie de ceux qu’ils souhaitent voir sanctionnés ont profité d’une couverture critique auxquels, en temps normal, ils n’auraient peut-être pas été convié.

Aussi était-il compréhensible que la soif de justice s’accompagne d’une recherche de gratification, en particulier dans le journalisme et l’édition, voir même du désir, souvent satisfait, d’être édité dans les maisons les mieux établies. Tous n’avaient pas connu de clandestinité éprouvante. Ils avaient une vie sociale, avaient publié sous contrôle de la censure, fait jouer leurs pièces dans des théâtres rigoureusement contrôlés.

Dès le début de l’occupation, se pose la question de la publication sous la contrainte, c’est-à-dire de la publication officielle chez les études des éditeurs ayant satisfait aux obligations imposées par les nouvelles autorités. Les Allemands avaient exigé une épuration des fonds (Liste Otto) et soumis chaque éditeur à une convention de censure, ou plus exactement d’autocensure, selon laquelle aucun ouvrage ne pouvant déplaire à l’occupant ne devait être publié. Ne rien publier n’était est ce pas abandonner l’intelligence en de mauvaises mains ?

À sa création dans la clandestinité, le CNE ne s’était donné des objectifs rigoureux : réorganiser le monde littéraire en excluant les coupables et en mettant en place une morale de la résistance. Sur les 2 points ces ambitions furent assez rapidement déçues, principalement du fait des rivalités qui se levèrent en son sein dès 45 où la question politique fut plus déterminante que la littérature.

Le clivage au sein des membres se doublant quelque temps après d’un clivage communiste-modéré qui fit voler en éclat l’idéal de renouveau proclamé par les revues et livres clandestins. Quoi qu’il en soit le comité chercha tout de suite à intervenir dans les deux institutions les plus représentatives de la société littéraire : l’Académie Française et l’Académie Goncourt.

Contre l’Académie française, certains vont jusqu’à demander sa dissolution en raison de sa forte implication dans le régime de Vichy. Ce n’était pas faux : le maréchal Pétain lui-même, Charles Maurras, les deux Abel, Pierre Benoît et Henri Bordeaux appartiennent à l’illustre assemblée. Grace à la diplomatie de son secrétaire perpétuel et à l’intemporalité symbolique de l’institution, structure difficile à ébranler, l’Académie française ne connaîtra aucun bouleversement brutal. L’Académie Goncourt se révéle plus fragile. Quatre de ses neuf membres étaient compromis. Le roman existentialiste d’Elsa Triolet fut récompensé. Publié par Denoël, il fournit un certificat de bonne conduite à une maison forte active dans la collaboration.

Les sanctions furent d’autant plus lourdes que les processus furent tenus tôt. Entre octobre 44 et février 45 quatre hommes de lettres, de réputation très différentes, furent condamnés à mort : Robert Brasillach, Henri Béraud (gracié), Georges Suarez et Paul Chack. Les seconds couteaux collaborationnistes, obscurs journalistes et écrivains, premiers à passer en jugement ont été frappé de la plus lourde peine parce que leur nom figurait sur la liste noire du CNE et qu’il a été facile, et qu’il fut facile pour la justice de les retrouver.

C’est le cas Brasillach, rendu de lui-même à la Justice, qui influença le débat sur l’épuration intellectuelle. La question n’était pas entre le châtiment et le pardon mais la personnalité de Brasillach mobilisa pour obtenir sa grâce, y compris parmi ses adversaires. D’un coté il avait pris dès 34 et des nombreux articles écrits durant 10 ans, de l’autre il avait mené de pair une carrière de romancier subtil. La distinction entre collaboration en acte et collaboration de plumes se posa véritablement.

Comme au lendemain de la première guerre, les prix littéraires couronnent en majorité des œuvres ayant rapport avec les années noires. La littérature, par la voix de plusieurs de ses acteurs, aspire à retrouver son autonomie, non pas forcément retour à la littérature pure mais à une littérature déprise du passé récent, pour ne pas dire désengagé.

Cette épuration des milieux littéraires – la mieux réglée, la plus efficace parmi d’autres ; politiques administratives, économiques – ne doit pas laisser penser a une uniformisation de la vie littéraire.

Le monde de l’édition a rarement connu telle effervescence. Gaston Gallimard, avant les guerres, avait accédé à la renommé sur la complémentarité entre l’édition et la revue, la nouvelle revue française (NRF). Sans avoir une audience très large, il constitue dans les sphères influentes, l’instrument de référence grâce auquel l’éditeur avait acquis une autorité qu’aucun de ses confrères ne parvenait à lui contester. C’est à l’attrait élitiste de l’équipe de la NRF que l’on doit l’image intellectuelle de la rive gauche : ne pas être de la Rive Gauche peut alors vous ranger du côté des littérateurs mondains ou boulevardiers.

A la Libération, la NRF paye ses années de collaboration d’une interdiction. Il était indéniable que la réapparition de la Nouvelle Revue Française, sous la direction erratique de Drieu la Rochelle, après la défaite, avait été fortement encouragé par les Allemands. Comme tous les éditeurs Gallimard se voit suspecté : l’abandon du vieux fleuron était un gage de sa bonne foi patriotique. Le nouvel homme fort de la maison, Sartre, possédait la solution de remplacement : Les Temps Modernes, revue dont on voyait bien qu’elle répondait par son titre à une soif de changement radical. Le premier numéro, datant de 45, s’ouvrait sur une présentation dans laquelle Sartre définissait le nouveau statut de l’intellectuel dans la société. Chaque parole à des retentissements. Chaque silence aussi. « Je tiens Goncourt et Flaubert pour responsable de la répression qui suivit la commune par ceux qui n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. »

Le parti communiste, tout en jouant sur la corde sensible de la morale civique, et de la mythologie du martyr, fait preuve d’un habile réalisme et d’un sectarisme à toute épreuve. Confisque le comité national des écrivains, qu’il exploitera jusqu’au début des années 60.

Généalogie de la nouvelle droite littéraire

Rupture après rupture – Camus, Paulhan, Mauriac… Le CNE se vidait de ses membres non communistes ou non sympathisants. Et ceci autorisa, en retour, une réaction à la politique d’exclusion des écrivains coupables d’imprudence ou même d’accointances. Une certaine presse puis l’édition introduisirent peu à peu des noms bannit quelques mois auparavant. La désunion du comité ne faisait que refléter, dans le monde littéraire, la réapparition des clivages politiques que l’euphorie de la libération n’avait pas masqué.

Pour autant que cette expression « DE DROITE » ait un sens, ce « camp » littéraire s’est retrouvé singulièrement amoindri de la libération. La liste noire vint frapper ses plus illustres représentants.

Dans l’après première guerre, autour et parfois contre l’Action Française s’était développé une pensée de droite assez influente. A la Libération, une pensée dite de droite, hostile au totalitarisme communiste, tenta de se faire entendre.

L’histoire se chargeait de simplifier quelque peu le débat. L’écrivain de droite est aussi bien celui qui a soutenu les caisses de l’ennemi ou du gouvernement de Vichy, que l’indifférent ou l’imprudent qui a décrit sans précaution dans la presse autorisée par l’occupant. Plus simplement, l’écrivain de droite se reconnaît à ce qu’il figure sur l’annuaire de l’indignité de la liste noire. Qui aurait pu douter que Chardonne, Morand, Montherlant, Fraigneau fussent de droite ? Ils étaient sur la liste. Face à l’écrivain de droite se dresse l’avant-garde politique des écrivains engagés, adoubé par Sartre dans les Temps Modernes – Sartre n’a pas besoin du mot droite, bourgeois lui suffit.

Du jour au lendemain, l’homme de droite qui ne peut brandir son certificat de résistance devient un « incivique ». Fasciste ou pas, collaborateur ou non, il doit désormais porter le poids de la condamnation des « vaincus de la Libération ».

Les hussards partagent des références communes mais leur rapport à histoire est différent. C’est pourquoi cet attelage inédit n’adoptera pas forcément par la suite la même attitude. En revanche leurs manières d’être, leurs habitus, et leurs situations dans le champ culturel où ils ambitionnent une place, les disposent à se rencontrer, à s’afficher dans les mêmes lieux et le même milieu.

L’Histoire dessine ses paysages. Il y eut le Montmartre d’avant la Grande guerre, le Montparnasse des années folles, l’air de Saint-Germain-des-Prés aurait commencé au lendemain de la libération. Saint-Germain a été un quartier littéraire, à la fois bohème et bourgeois, où l’on croisait, aussi bien des artistes consacrés que des mondains ou des hommes politiques. Il faut dire que la frontière est souvent ténue.

Sous l’occupation, on prétend qu’une partie des habitués de Montparnasse, trouvant la zone trop occupée par les Allemands, émigra vers Saint-Germain. Les témoignages des biographies renforcent l’image d’un territoire réservé aux soutiens de gauche. On voit, aujourd’hui, la complète réussite de cette entreprise dans le changement de nom de la place Saint-Germain-des-Prés en Place Jean-Paul Sartre – Simone de Beauvoir (sic).

C’est Antoine Blondin qui est le plus porté sur ce combat « géopolitique ». La jeunesse, la terrible jeunesse d’après-guerre, trouva ici une cantine à ces débordements.

Blondin, avec virulence, sera l’intime de tous les bistrotiers du quartier, chez qui il videra la grande part de ses cachets. Laurent, plus philosophe, ne cessera d’écrire chez Lipp. Roger Nimier est plus particulier : il n’était guère rive gauche. Si Roger s’en est pris à l’existentialisme, ce n’est pas dans sa version mondaine dénaturée mais en tant que courant philosophique et littéraire stérilisant :« à la libération, on ferma les bordels et on ouvrit Saint-Germain. »

Les hussards y portaient leur ressentiment contre une image de la jeunesse qui n’allait pas dans le sens imaginé quelques années auparavant. Ils y voyait un changement de civilisation, la fin d’un monde, en grande partie rêvé. En cela résidait leur désenchantement.

Rejetant le nouvel ordre idéologique dominant, les futurs hussards en refusent ses applications et au premier chef l’engagement dans la littérature, qui en est l’expression. Tout l’opportunisme d’un mode de pensée démagogique était cristallisé en la personne de Sartre. A la fois vu en dictateur de la vie culturelle et corrupteur des esprits, il leur gâchait le paysage.

Venus d’horizons différents, les Hussards étaient appelés à se rencontrer dans le Paris de l’après-Guerre en s’agrégeant aux factions hétéroclites des fidèles du Vichysme, des orphelins du Maurassisme, des exclus de la collaboration de plumes et des écuries de l’épuration. Cette minorité qui cherchait à refaire surface ne trouve d’abord pour se faire entendre que des forums subsidiaires : petite ville, éphémère publication, éditeurs aventureux.

Au fond ce petit monde allait constituer, en important désordre, une droite littéraire débarrassée de tout complexe parce qu’elle se plaçait d’abord sur le terrain de la culture.

Le désengagement ne consistait pas à s’interdire de parler politique, mais de tout ce qui lui subordonnait. Plutôt que de solides convictions politiques, ils partagent certaines blessures précoces, dont ils ont à peine besoin de parler : la mort tragique d’un père, les camaraderies fauchées par la guerre, l’opportunisme et autres ruptures des années 40, tout ce par quoi on devient vieux très tôt, nostalgique d’une jeunesse manquée.

Le combat des hussards ne se menait pas sur le terrain moral. Ils ferraillent contre l’asservissement de la littérature à la politique au nom de la liberté de l’élégance, au nom du plaisir d’écrire et de lire, ils ne songeaient pas à la révolution romanesque.

II. Les Débuts (46-49)

À l’État français moralisateur et finalement sanglant succède la résistance euphorique, épuratrice. La libération a dissipée quelques chimères, que les amitiés de régiments n’ont pas suffi à reconstituer. Ni l’avenir ni le passé immédiat n’ouvrent à un nouveau bonheur pour les hussards. Le monde se livre à l’esprit d’orthodoxie.

La Libération paraît aux hussards comme une fiction., ils ressentent l’opportunisme ambiant : toute la France était pétainiste et se réveilla résistante à la dernière heure. Grande désillusion pour qui croyait à la gloire militaire, au prestige de l’uniforme :cette mystification sera fondamental.« Ni victoire ni défaite : la situation de 1945 nous rend libres. » (Nimier)

Où sont les futurs hussards dans ces temps bouleversés d’après-guerre ? À la marge. Trop jeunes pour les uns, échaudés pour les autres, hostiles aux mouvements de masse qui se mettent en place dans la société française ; Ils ne participent encore vraiment, ni à la vie politique, ni à la vie culturelle officielle.

Bachelier à 17 ans, Roger Nimier, toujours impatient, partage son temps entre l’université, une mission de philatélie, et les lectures les plus variées.

Roger Nimier, pour prétendre à la gloire, se met en devoir de faire bonne figure dans un combat. Le royalisme assurera position et posture. La mort des amis favorise, par un sentiment diffus de responsabilité, sa fidélité à un monarchisme sans avenir : manière de venger sa génération décimée, de survivre en restituant les années volées aux amis disparus. Minorité d’une minorité, le monarchisme socialiste dont il se revendique alors débouchait sur une chimère, le 20 janvier 46, avec le départ du général De Gaulle.

Comme bien d’autres familles à Paris, la mère de Roger hébergeait un officier américain, d’ailleurs souvent absent. Un jour, au retour d’un déplacement dans l’Est, il revient accompagné d’une jeune tchèque. Roger la découvre quand il rentre démobilisé. Il lui sert de guide et d’interprète. Il est tombé sous le charme. Au printemps 68 seulement, le public connaîtra par l’Etrangère l’amoureux qu’il fut. Le narrateur se condamne parce que, préférant rester enfant tout en cédant au cynisme, il n’a pas été capable de bonheur. Roger Nimier, être de fuite convaincu d’indignité, recherche le bonheur en dépit d’une impuissance lointaine. « Je suis plus bête que coupable. Croyez-vous que je changerai un jour ? J’ai bien peur d’être né comme ça. ». Ce novice qui dédiait sa première œuvre à Jean-Paul Sartre, n’avait d’autres recommandations que cette petite provocation et la légendaire insolence adolescente de son style.

Contre le siècle, il faut s’armer d’attitude comme s’il s’agissait de certitude. Le dandysme, n’avait pas d’autre objectif. Il emprunte au passé ses figures, incarnations de l’ordre dans le désordre, pour se fortifier et se masquer. Elles offrent une issue à son désespoir.

L’année 46 devient donc l’année de la double impasse, en amour et en politique. Ses parades mondaines peuvent s’expliquer par la timidité du déclassé comme par l’assurance du talent. Les poussées nihilistes de sa correspondance laissent penser que la littérature elle-même lui paraît frappée de vanité.

Nimier, sans histoires compromettantes dans sa jeune biographie, peut s’en donner à cœur joie dans cette époque de vainqueurs d’autant plus arrogants que leur contribution a été faible. Son âge, 20 ans en 45, l’ a mis à l’abri de la guerre et son extraordinaire précocité intellectuelle le dispose à occuper une place importante dans le paysage .

Brutalement au sortir de son STO, Antoine Blondin tombait dans le quotidien sinistre. Il avait vécu cinq ans d’émotions inoubliables, d’abord parce que ce furent celles de ses 20 ans et que tous les gestes étaient alors empreints d’une liberté paradoxale gagnée sur les circonstances. La réadaptation à la vie normale lui parut un appauvrissement. Au fond, la défaite de ses convictions idéologiques n’étaient pas si déchirante que le manque de perspectives stimulantes. Toutes ces années considérées comme une parenthèse sans lendemain. Troquer contre quoi, le mariage, un travail ? Une idée ne le quittait pas, ne l’avait pas quitté même pendant ses 2 ans de STO: écrire. Pas un instant il n’envisagea de continuer sa licence de philosophie et de de tenter l’agrégation.

Son mariage établi selon le rite protestant, ll emménage dans l’appartement de sa belle famille, pas spécialement destiné à un jeune couple bohème. Antoine, à peine installé s’empressa de transformer son foyer en centre de transit de festivités. Antoine, prodigue avec ses amis oubliait de participer aux frais du ménage. En réalité, il continuait à mener une vie de célibataire ou, pour reprendre une formule qui lui était chère, de « fils qui rentre chez sa mère » et n’a qu’à mettre les pieds sous la table. Antoine exerce alors ses talents dans des directions très diverses et revendique le droit de s’exprimer sur un ton personnel. Le Figaro ne lui permettait pas, il partit. Assez souvent, Antoine Blondin liait son alcoolisme à la naissance de sa première fille. Il n’attendit en réalité pas celle-ci..

Jacques Laurent se morfond dans sa prison. Il songea faire fortune en développant la publicité sur les rouleaux de papier hygiénique. Aucune charge n’ayant pu être retenu contre lui, il est libéré au début de l’année 46…

Dominée par la peste d’Albert Camus et par l’exposé de la théorie sartrienne de l’engagement, l’année littéraire 47 n’est pas tournée vers l’écriture du Moi et du plaisir. Quelques événements contrastés condamnent tout extrémisme à l’impuissance.

En avril, le général De Gaulle suscite le Rassemblement du Peuple Français, mais son initiative, suivi du succès électoral en octobre, aboutit au vain ultimatum où il exige la dissolution de l’assemblée. C’est une année de grève longue et dure qui échappe parfois au contrôle de la toute-puissante CGT,.

Dans les deux premiers mois de l’année, alors que le pays frôle l’insurrection, les débuts de la guerre froide et la révocation des ministres communistes par le gouvernement du SFIO ont démontré que le destin de la France s’inscrit dans le cas de affrontement de l’Est et de l’Ouest.

Ces diverses données ont accentué le pessimisme des Hussards, confirmé l’impuissance leur posture d’indifférence adoptée. Les extrémistes, PCF et RPF rassemblent une majorité potentielle du corps électoral, mais les centristes gouvernent. L’attentisme prévaut.

Les Hussards rêvent de restauration dont ils seraient les franc-tireurs. Les conditions sont réunies pour que s’exprime la jeunesse issue des mouvements d’avant-guerre.

En guise de divertissement en ces temps troublés, les Français vont au cinéma. Au cinéma, comme dans la vie, les Français se partagent entre l’histoire immédiate – revue et corrigée dans le sens de l’exemplarité – et le besoin de distraction. À la sortie de la guerre, l’État affermit sa mainmise en subventionnant certains théâtres – le boulevard en est exclu – et en le décentralisant. Cette politique sera à l’origine, par exemple de la création du festival d’Avignon en 47. C »est plutôt un théâtre d’idées, discoureur et conventionnel, qui tient le haut de l’affiche où Sartre et Camus rayonnent.

Les tensions, le Comité National des Ecrivains les éprouvaient au point d’éclater définitivement sous les coups des démissions et exclusions qui allaient le transformer en club de littérateurs ou sympathisants communistes. La distribution des prix en 47 le confirma. Le retour des écrivains proscrits s’effectue par l’intermédiaire des éditions Gallimard, et des éditions de la Table Ronde. Gallimard, blanchi en 46, conclu une habile stratégie de reconquête du champ littéraire. Grâce aux cahiers, Paulhan réintroduit les bannis.

Churchill invente l’expression « rideau de fer » pour qualifier l’emprise soviétique. En politique, le parti communiste, pourtant présent au gouvernement – il en sera exclu en mai –, se radicalise et sous-tend les grèves de plus en plus insurrectionnelles que la CGT déclenche dans tous les secteurs.

La Table Ronde est crée en 48. Elle bénéficie du patronage de François Mauriac, qui réalisait un rêve de jeunesse – animer une revue et accompagner une mission : s’opposer à la domination communiste. Son prestige d’écrivain, augmentée de son attitude face au sectarisme de la gauche, son goût pour la jeunesse attirèrent de jeunes écrivains qui répugnaient à l’endoctrinement. François Mauriac donne son patronage et se pose en maître entouré de jeunes admirateurs. En vérité, il joue à s’encanailler et les délicieux frissons de l’insolence ne tarderont pas à l’effaroucher. J.Laurent, devient vite avec Roger Nimier un des espoirs du futur prix Nobel.

Jacques Laurent apparaît dès le deuxième numéro de la Table Ronde en février 48. Il compte bientôt parmi les collaborateurs attitrés de la revue.

Laurent se fait remarquer par sa liberté d’esprit, son sens de la provocation. Son article « Pour une stèle au docteur Petiot », fait polémique. Laurent lance un appel qui résonnera pendant toute la décennie, il appelle les intellectuels à la démilitantisation. La charge est insolente, le ton provocateur, le propos blasphématoire.

Un soir alors qu’il mène alors une conversation à bâtons rompus avec son ami éditeur Charles Frémanger, une idée va changer sa destinée. Ce dernier veux faire un coup, il veut s’inspirer des best-sellers américains comme Autant en emporte le vent pour vendre à foison. Au courant de la prodigieuse créativité et du talent de son ami Jacques, il lui propose de préparer ce best-seller. L’enjeu est de taille, Laurent accepte et décide de placer son histoire dans la tourmente révolutionnaire.

Il se trouve un pseudonyme : Cecil Saint-Laurent, un titre : Caroline chérie. Fini par se prendre au jeu, par s’enthousiasmer pour son nouveau personnage drapé dans les délices du roman historique. Caroline est une jeune fille légère, étourdie, charmante et inconsciente, capricieuse et égoïste,. Elle traverse les affres de la révolution, sauve sa tête et sa réputation au gré d’aventures galantes. Quand les hommes s’entre-tuent pour des raisons politiques, Caroline songe à la vie et à ses plaisirs.

Les débuts du best-seller sont plutôt décevants. Il faut un mois pour réussir à vendre le premier exemplaire. Un distributeur indélicat profite du peu d’expérience de l’éditeur pour emporter quelques milliers d’exemplaires du livre sans les payer. Il parvient en revanche miraculeusement à les écouler. Le bouche-à-oreille fait son effet. Les ventes se multiplient, Cécile Saint-Laurent devient riche. Il fait la couverture des magazines, enthousiasme des myriades de lecteurs, 7 millions d’exemplaires des aventures de Caroline seront vendu à travers le monde. Financièrement libre, il peut désormais se consacrer entièrement à sa véritable ambition : Les corps tranquilles. Jacques Laurent déménage aux Champs Élysées, réunit autour de lui une confrérie amicale qui s’imagine promise au succès, et plus fortement avec l’aide de boissons fortes.

Laurent choisi de rompre avec l’opinion dominante en menant à terme un roman de plus de 1000 pages. Les corps tranquilles sont publiés en 48 par Charles Frémanger qui en escompte un succès de librairie. On y retrouve tous les thèmes chers à l’auteur. La légèreté, le désengagement, l’amour, le poids du hasard, la nonchalance. Conscient d’avoir créer une œuvre unique en son genre, Jacques en attend une reconnaissance littéraire, Il n’en sera rien : les critiques le délaisse, le public le boude. Cela restera une blessure pour Jacques qui les considéra toujours comme son œuvre majeure, se persuadant que le flux de ses prochains romans était dans ce livre.

Il rencontre à cette période Roger Nimier chez Mauriac ;même s’ils s’estiment réciproquement, ils ne seront jamais ce qu’il convient d’appeler des amis.

L’échec de l’Etrangère a conduit Nimier à un changement d’orientation, un durcissement de l’inspiration et du ton. Ses dons hors du commun, Roger Nimier avait fait en sorte qu’ils ne puissent passer inaperçu. Son cinglant premier roman, Les Épées, publié en 48, s’ouvrait par une scène de masturbation sur une photo de Marlène Dietrich, « ça commence par un petit garçon plutôt blond qui laisse aller ses sentiments » et se poursuivait par l’engagement du héros, amoureux de sa propre soeur, dans la milice, et par le meurtre gratuit d’un juif commis lors de la libération de Paris !

Tout le roman va systématiquement jouer de la provocation en détournant les valeurs qui structurent la société française d’après-guerre. Les deux histoires qui s’entrelacent dans le roman, l’amour incestueux de son héros pour sa sœur et son itinéraire politique qui ne fait pas de différence entre résistance et milice, ne peuvent qu’heurter les sensibilités. Roger ne défend pas plus les vaincus, qu’il ne croit à la morale de la résistance.« Écrire, provoquer, blesser, séduire par l’écriture : il était né pour ça » dira François Nourissier.

Au moment où il est opportun de se découvrir démocrate et résistant, il s’obstine dans les rangs adverses, dont il mesure d’ailleurs la médiocrité. Il ira jusqu’au bout de la provocation. Privilégiant en lui la colère, parce qu’elle contraint à sortir de la mollesse et de l’indifférence, Nimier marque sa différence. Il vit le rêve d’un hussard sans uniforme.

Antoine Blondin a fait sa véritable entrée en littérature au printemps 49. L’Europe buissonnière se déroule de la veille de la guerre à l’effondrement de l’Allemagne. Il comprend deux parties construites autour de deux personnages. Le premier est au centre d’une chronique picaresque qui carnavalise la tragédie historique des années 39-45. Le second est l’antihéros d’un récit initiatique racontant, à travers l’itinéraire d’un étudiant parisien, le passage de l’adolescence à l’âge d’homme. La peinture de la France de l’immédiate avant-guerre et de l’occupation, les railleries sur la résistance, la peinture décalée du travail obligatoire offrent à lire ce premier roman comme une œuvre pamphlétaire.

Elle est en fait une manière de prendre ses distances avec le passé récent, c’est un récit nostalgique et désillusionné sur la jeunesse, la solidarité et l’amitié. Des premiers romans des hussards, l’Europe buissonnière, pourtant publié par une maison marginale est celui qui a connu le plus de retentissement dans la presse : un temps envisagé pour l’Interallié, en réalité couronné par le prix des Deux Magots.

D’être devenu un écrivain ne changea ni sa façon de vivre ni ses revenus. Dès son premier livre, il a su qu’il n’était pas un bâtisseur d’histoire. Il avait des idées, qu’il consignait précieusement, mais de l’idée au roman, il avait mesuré la distance.

Antoine traversait le quotidien comme il pouvait, tantôt avec une désinvolture malicieuse, tantôt avec l’insouciance scandaleuse. Son incapacité à assumer ses responsabilités de père et d’époux, son alcoolisme provoquaient en lui des crises de conscience intermittente. EXTRAIT SONORE RENCONTRE BLONDIN NIMIER

C’est l’époque où les partis communistes s’emparent du pouvoir par la force un peu partout en Europe afin de créer une situation de fait : interdiction des partis bourgeois en Roumanie en 1947, élimination des adversaires hongrois et « coup de Prague » en 1948. L’auréole stalinienne de la victoire sur le nazisme a vécu. Son vrai visage commence à apparaître au grand jour.

Kravtechenko, auteur soviétique d’un livre J’ai Choisi La Liberté, raconte la réalité du régime soviétique telle qu’il l’a vécue (le Parti, les purges, les camps, etc.). En France, certaines officines l’accuse de désinformation, de mensonge et de traitrise au profit des services secrets américains. Victor Kravtchenko attaque et gagne son procès en 1949. D’un simple procès en diffamation, le Tribunal parisien est devenu une tribune où il s’agissait de prouver que l’Union Soviétique était la dicature que décrivait le dissident alors que les communistes français (dont des prix Nobel et des députés), fidèles à la ligne du Parti, clamaient haut et fort l’opposé.

Quoi qu’il en soit dans cette période une dynamique se met en place dont l’un des ciments est le refus de la chape de plomb idéologique qui pèse sur la vie culturelle. Car si dans la société, préoccupée par les problèmes économiques et les inquiétudes politiques aussi bien intérieures qu’extérieures, l’heure n’est plus au règlement de compte, si les déchirements du comité national des écrivains ont provoqué une baisse de son influence dans le monde des lettres, la lutte d’influence est toujours aussi forte. Pour un jeune écrivain qui a fait le choix difficile d’exister contre les Temps modernes, la modification du rapport de force se confirme. Même si la philosophie communiste perd de son rayonnement, la pensée dominante reste bien ancrée à gauche.

Les Hussards se préparent au match. Pétris d’impertinence, ils tendent à traiter d’égal à égal avec leurs aînés, tout en attendant des conseils de pères. Les vieilles fées (Jouhandeau, Aymé, Bernanos, Mauriac, Chardonne et Céline) se penchent sur leur berceau. En plus d’avocats ces vieux loups héritent d’une descendance.

Les inclinations idéologiques des hussards n’est pas sans rappeler l’engagement politique d’opposition de leurs anciens. L’époque n’allait pas dans leur sens. Mais c’est précisément cette allure à contre-courant qui leur permet d’entrer dans le jeu, chacun selon ses dispositions.

Aucun de leurs premiers livres ne fut publié par une maison renommée. De petits éditeurs désireux de profiter de la nouvelle donne misent sur eux. Le choix ou l’obligation d’emprunter des voies sans prestige souligne leur marginalité. Bourgeois déclassé économiquement, et politiquement désavouées, ils renouent avec le style de vie des premières bohèmes romantiques : camaraderie, anticonformiste, et alcool..

Pour les Hussards, la France de l’après-guerre est plongée dans l’obscurantisme, la bêtise et la veulerie. L’ombre de Sartre et de ses disciples fait peser sur l’intelligence tout le poids du sectarisme et de la dictature de l’esprit. Il n’y a selon eux plus de liberté, de pensée, de joie de vivre, d’explosion naturelle.

Seule démarche acceptable la révolution restait à faire; la révolte pouvait encore sauver de l’ennui, du mépris, de la honte une génération éprise du plus pur idéal. « Hélas ! A peine avions-nous fait un pas dans cette voie, nous reculions avec horreur : il y avait une académie de la révolution, un conseil supérieur du désordre et la poussière déjà collait sur une flaque de sang… » Laurent

Dans cette fin de décennie, un certain esprit qui donnera aux hussards leurs lettres de noblesse se met en place. A savoir un refus du moralisme didactique, la défense de l’autonomie de la littérature, et surtout un goût prononcé pour l’ironie et la provocation.

L’invention des hussards est en marche, mais elle s’inscrit dans un mouvement plus large de conquête d’une position dans le champ culturel, dont François Mauriac fait office de chef de file, de la Table Ronde au Figaro – et Marcel Aymé, auteur d’un brillant pamphlet le confort intellectuel, l’aiguille rigoureuse.

III. En route vers la gloire

L’année 1950 est une date symbolique. A l’heure de la création du SMIG, il n’existe pas encore 4000 foyers disposant de la TV, le McCarthysme entame une chasse aux sorcières communistes, et la guerre de Corée ne fait que débuter.

Au même moment qu’Antoine Blondin est récompensé par le prix des Deux Magots pour son premier roman, Jacques Laurent voit son best-seller Caroline chéri porté à l’écran et les ventes continuer à grimper, Roger Nimier fait dans la même année paraître avec une facilité déconcertante trois livres : Perfide, le Grand d’Espagne et Le Hussard Bleu.

Alors que la critique s’apprête à fustiger les jeunes hussards, il faut bien admettre que le trio est loin d’être formé : Nimier n’est pas l’intime de Blondin, leur première rencontre ayant tournée au vinaigre. Quant à Laurent, touche-à-tout, partagé entre l’intellectuel et son double, Cécile, entre Mauriac et Martine Carole, il travaille à se rendre insaisissable.

LITTERATURE 50-52

Il est complexe de restituer la vie désordonnée d’Antoine Blondin. Le présenter comme un être insouciant, transformant l’existence en une interminable nouba nocturne n’a pas plus de sens que de le dépeindre en extrémiste exalté. Le prix des Deux Magots, la naissance de ses 2 filles, sa reconnaissance en tant que romancier n’ont rien changé à ses habitudes.

La rupture avec sa femme Sylviane lui rend la liberté dont il affirmait avoir été privé par toute une série de réclusions. Revenant vivre dans sa chambre d’adolescent, Il s’appliqua à perdre son temps, à vivre sa vie, en s’octroyant un « sursis devant l’existence. »

Les regards du monde littéraire se portent surtout sur Roger Nimier, bon élève provocateur. D’éminents parents des Lettres se penchent sur son berceau : François Mauriac, mais aussi Jacques Chardonne et Paul Morand. Mauriac, Prix Nobel 52, régente l’opposition modérée à la pensée dominante ; les deux autres qui ont connu des jours meilleurs et rêvent de sortir de leur retraite forcée. Ils voient en ce jeune homme très pressé leurs chances de revenir dans le jeu. Plein d’espérances, ils s’imaginent qu’un groupe se forme. En trouvant des avocats,ils ont hérité d’une descendance

Qu’il y ait une part d’opportunisme, de recherche d’affirmation de position dans ces rapprochements entre réactionnaires de différentes générations ne fait aucun doute, toujours est t-il que démarre alors une intense relation triangulaire qui ne cessera jamais.

Du printemps à l’automne, trois livres paraîtront, Nimier atteint une forme d’accomplissement qu’il ne retrouvera plus de son vivant. Mais cet écrivain de 24 ans ne veut pas s’appesantir.

Avant de transformer l’essai des Epées, il persévère dans son entreprise de conquête à la hussarde en jouant avec les codes du roman, de l’essai et du pamphlet : Le grand d’Espagne, par ces raccourcis saisissants, ses emportements contestataire, sa verve et son imagination, renforce son image. « on habillait très vite les enfants en grandes personnes, pendant cette guerre. On a fédéré, on en fit des résistants, les miliciens, des soldats. On leur a demandé des opinions politiques. Chacun, dans son héritage, a trouvé un paquet de haine toute faite. »

Contre le Hussard bleu l’unanimité se fait par le biais de la dernière phrase. « Tout ce qui est humain m’est étranger » : Les critiques se demandent peut-être s’il faut prendre la formule au sérieux, mais leur tropisme idéologique les fait trancher. Il choque par l’exaltation d’un non-conformisme, parce qu’il se fait l’héritier déplacé de valeurs discréditées.

L’occupation littéraire pèse alors tant qu’elle semble condamner les jeunes romanciers à l’engagement révolutionnaire. La littérature se prenait au sérieux. C’est alors que Jacques Laurent médit un attentat contre Jean-Paul. En février 51, le collaborateur impénitent de la Table Ronde y livrait le plus brillante article : Paul et Jean-Paul. L’auteur révèle un compagnonnage inattendu entre Jean-Paul Sartre et le plus ridicule, le plus oublié des auteurs réactionnaires de la fin XIXe siècle : Paul Bourget.

D’un jeu de citations choisies, Laurent tire un dialogue entre les deux hommes ou leurs convergences de vue est confondante. L’attaque était cocasse et brillante. Un jeune homme inconnu affublait le dieu des lettres contemporaines d’un compagnonnage dégradant, le renvoyait à son alter ego bourgeois de la Belle Époque. La pensée sartrienne est ramenée à une imposture. Inattendu, la charge venait en plus du double du populaire libertin Cecil Saint-Laurent. Emoustillant le Tout-Paris, Sartre joue l’indifférence et garde le silence. « C’est pour cette raison que je suis devenu polémiste, parce que j’avais envie de me battre, contre l’hystérie notamment. »

En proie à ses succès, sa grande affaire est alors de collectionner les conquêtes ; cela n’empêche pas d’épouser Claude Martine en décembre 49. Plus tard il donnera une définition au mariage : « la première formalité du divorce ». Millionnaire courtisé à 35 ans, on le voit circuler en Bentley avec son chauffeur, il a horreur de conduire lui-même et « cela impressionne les producteurs de cinéma. »

Cependant derrière les ors et les caresses, Laurent reste lucide et garde un détachement aristocratique à toutes choses. Il est passé de la plus extrême pauvreté à l’opulence sans sourciller. Pour l’instant certains de ses amis craignent surtout que son talent ne reste au fond du cristal des verres qu’il sirote sans fin.

Les Enfants du bon Dieu paru en 52, firent véritablement entrer Antoine Blondin en littérature, se voyant aux yeux de tous gratifié d’un brevet d’originalité.

Le roman suscite des commentaires, dans la quasi-totalité de la presse littéraire et d’information. On louait son élégance de style, sa fantaisie – ce qui autorisait du coup à en souligner la légèreté, pas forcément conçue comme une qualité.

Les amis prirent la plume. Roger Nimier inventa pour l’occasion le verbe Blondiner : « façon d’entrer dans le monde en utilisant son cœur comme ouvre-boîte. »

Le pronostic pour l’Interallié place Antoine en tête. Un climat plutôt délétère entoure le prix. Il ne l’obtient pas, battu par sept voix contre cinq.

LE JOURNALISME

La rupture entre les divers courants de la résistance, la tournure que prit la politique française et les luttes au sein du champ culturel ont facilité l’émergence de courants d’opinion qu’on aurait pu croire rayés de la carte pour longtemps. Sans avoir tout à fait pignon sur rue, une presse d’ultra droite, favorisé à partir d’avril 47 par la suppression de l’autorisation préalable de parution, a promptement refait surface.

Incontestablement, Antoine Blondin fut des 3 le plus engagé dans la presse contestataire, semi officielle. Entre 46 et 48, il se multiplia d’ici France à France Dimanche en passant par La dernière Lanterne, l’Indépendance Française et les éditions Froissart. Il travaille aux rubriques les plus diverses. ces activités ne risquaient pas de lui apporter gloire et aisance matérielle. Il le fit à la manière des écoliers indisciplinés, toujours en retard et prompt à oublier les devoirs. Il promettait, renonçait… Partout, il ne faisait que passer.

Si son manque de fiabilité professionnelle pouvait effrayer d’éventuels employeurs, son exigence artistique et sa difficulté à écrire explique aussi qu’il ait répugné à souffrir sur des travaux sans ambition.Quand elles touchent aux questions politiques, ses collaborations naviguent, la plupart du temps, entre rhétorique extrémiste et scepticisme. Sa complicité à ces périodiques tendancieux est sans doute affective, pas certain qu’il ne suive aucun dogme. Davantage solidaire d’amis que militant.

La naissance de sa seconde fille Anne ne retient pas plus Antoine au domicile conjugal que la précédente. Sa femme tient comme elle peut un appartement impossible à chauffer à la mauvaise saison. Antoine oublie de lui laisser l’argent ou reprend le soir celui qu’il lui avait donné le matin. Il ramène sans cesse de nouveaux invités qu’il faut nourrir et coucher.

La tristesse d’Antoine tenait pour une part à ses rapports avec son père. Pierre Blondin n’apprécie guère le climat de fête des sens et de l’esprit. D’une sensibilité plutôt de gauche, il désapprouvait l’engagement politique de son fils, sa relation avec sa femme et ses enfants, jusqu’aux compagnons qu’il se choisissait. Le 5 août 48, Pierre Blondin se suicide aux barbituriques et à l’alcool dans sa chambre.

Pour répliquer au RPF créé au printemps 47, l’idée d’un mouvement politique était née à gauche parmi les écrivains et journalistes. En février 48 paraissait dans la presse l’appel du comité pour le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire : parmi les signataires figure Sartre.

Pour répliquer à cela, Roger Nimier tance dans la revue gaulliste Liberté de l’Esprit «Nous ne pensons pas que la guerre soit nécessaire ou fatale. Nous pensons que nous serons peut-être contraints de la faire. Et comme nous ne la ferons pas avec les épaules de Monsieur Sartre ni avec les poumons de Monsieur Camus, et encore moins avec la belle âme de Monsieur Breton, il faudra bien rester neutre, se faire humble comme la Hollande ou Monaco.»

Cela soulève un scandale qui établit la réputation de fascisme du chroniqueur. Cette phrase où il attaque sur le physique renoue avec le ton de la presse d’extrême droite. En dépit d’un rectificatif publié, Camus, tuberculeux ne pardonnera jamais.

Blondin, Laurent et Nimier ne se sont retrouvés au sommaire d’un même numéro qu’une seule fois. Une nouvelle initiative des éditions Plon rapproche dès février 51 les futurs hussards : l’achat de la revue Opéra. Nimier en devient le rédacteur en chef à 26 ans, et balaye sans ménagement l’ancien personnel, imposant une ligne éditoriale sans compromis… Ce qui le conduira assez rapidement à la faillite. En moins d’un an, Nimier entraîne une jeune équipe (assez changeante), obtient des contributions d’auteurs importants – non seulement Chardonne et Morand, mais Anouilh, Breton, Cendrars, Giono, Jouhandeau, Montherlant – et cause quelques scandales. Le plus considérable, qui précipitera sa perte, est la manchette consacrée à Jean-Louis Barrault, alors au firmament de sa célébrité : «Surprise à Marigny. Jean-Louis Barrault encore plus mauvais que d’habitude». Le syndicat des acteurs et celui des metteurs en scène émettront solennellement un blâme.

Antoine Blondin dans Rivarol saluera en Nimier « le romancier qui s’impose depuis trois ans comme le premier et peut-être le seul écrivain de notre génération avec Jacques Laurent ».

Il est facile de voir dans l’attitude de Roger Nimier, directeur et chroniqueur, son refus de la tiédeur, de l’esprit de compromis. Se faire des ennemis s’impose. Ses outrances et ses provocations testent les gens. Il ne veut pas de complices calculateurs. Mais à Opéra, sa désinvolture et son intégrité s’appliquent au monde de la culture. Le journal de la vie parisienne ne s’occupe ni de l’inflation galopante, ni de grèves, ni de guerre.

Après Opéra, Roger s’occupe en 1952 de la réorganisation des pages culturelles de Carrefour durant un an avant de passer le relais à Jacques Laurent, tout en assurant la direction littéraire du Nouveau Fémina, il collabore au Bulletin de Paris. Roger y a d’ailleurs consacré un article, non dépourvu d’ironie, sur Jacques Laurent : « l’écrivain de 32 ans, du type non émotif, actif, secondaire, le plus doué de sa génération. »

Ils se multiplient dans la presse. Pendant la seconde moitié de l’année 52, les initiés du Paris littéraire se livrent à de grandes manœuvres. À la fin l’été, la rupture consommée entre Sartre et Camus fait les grands titres de la presse quotidienne. L’équilibre des revues et des forces intellectuelles en présence se modifie. Les temps modernes entrent dans une période de vicissitudes et de relatif déclin. Les Temps Modernes publient un compte-rendu très critique du dernier livre de Camus « l’Homme révolté» jugé réactionnaire, et certains de ses jugements erronés. Camus répond directement à Sartre. Le numéro suivant des temps Modernes publie à côté de la lettre de Camus la réponse vigoureuse de Sartre. Ils ne se rencontreront plus.

LA CRITIQUE

L’histoire est connue. En décembre 1952, Bernard Frank, 23 ans écrit, dans Les Temps modernes, alors en pleins remous, un papier intitulé « Grognards et hussards » où il associe sans le savoir pour l’éternité Nimier, Blondin et Laurent comme porte-drapeaux d’un groupe de jeunes écrivains qu’il traitera « par commodité de fascistes ».

« Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase, il y a mort d’homme. Ce n’est pas grave. C’est une mort pour rire. »

En porte flingue de Sartre, Il semble vouloir officialiser la restauration d’un courant idéologique qui, depuis la fin de la guerre, se serait avancé en ordre dispersé. L’article de Bernard Frank visait à la fois à riposter au nom des temps modernes sur le même ton que ces trublions verbeux et à jeter le discrédit sur des écrivains prometteurs. Quand à ceux qu’il nomme les grognards, barons de la critique officielle, ils ne font que couvrir leurs impertinences d’éloges. Cette complicité transparaît dans l’affection que ses anciens portent à ces écrivains qui ont du style, un ton.

« Ils aiment les femmes (Stendhal, Elle), les autos (Buffon, Auto-Journal), la vitesse (Morand), les salons (Stendhal, Proust), les alcools (un peu tout le monde), la plaisanterie (leur mauvais goût). »

Bernard Frank n’inventait rien en associant Nimier, Laurent et Blondin, puisque dès 49, dans Aspect de la France, l’éditeur et ami Michel Laudenbach les avait réunis comme tenant d’une nouvelle école de l’insolence. Le coup d’éclat de Frank ne fut pas tant de découvrir des affinités latentes que de créer une marque déposée.

La charge de Bernard Frank se plaçait plus sur le terrain idéologique que sur celui de la critique littéraire ; ce parti – prix se justifiait d’abord par la posture adoptée par ces auteurs et leur situation supposée au sein d’un ensemble d’intellectuels réactionnaires attachés à combattre la modernité représentée par les Temps Modernes et quelques autres.

Le terme Hussard était avant tout un bon mot : il rimait avec grognard – métaphore militaire dévaluée – il entrait singulièrement en résonance avec le titre du roman le plus abouti de Nimier Le hussard bleu. Cette base polémique est un peu mince pour fonder un courant littéraire ; on l’a ensuite étayée en insistant sur la caractéristique « écrivain de droite », avant de l’élargir, au fil des ans et selon les commentateurs, dans des directions parfois imprévisibles.

Aujourd’hui, n’importe quel plumitif intenterait, pour une telle assertion une action en justice. Ils n’en feront rien. Au contraire, tous ont salué le talent de Bernard Frank, refusant seulement de se voir encager dans un groupe. Jacques Laurent précisa qu’il préférait les fantassins aux « hussards » et Martine Carol, adorable Caroline chérie, à tout le reste.

Proclamé par Frank comme chef de file, les esprits ont tout lieu d’être irrités, ou saturés par Roger Nimier: six livres en trois ans, trois autos dont une Jaguar et une Delahaye, des succès féminins qui ne sont pas plus discrets, la tumultueuse direction d’Opéra où les aînés admiratifs ne sont pas eux-mêmes épargnés. Un jeu de massacre de célébrités qui ne fait pas oublier les autres provocations…

Au sommet de sa gloire et de son art, le voici de nouveau survivant sans raison ni cause à l’heure d’un bilan prématuré. A seulement 28 ans, en suivant les conseils de son grand ami, son maître Chardonne, il fait un serment de mousquetaire qu’il tiendra trop bien « Je te jure de ne plus publier de romans avant 10 ans, si la terre et Nimier durent 10 ans. »

En cinq ans, Laurent Blondin et Nimier vont passer du rang d’aspirants à celui de membres à part entière de la communauté littéraire parisienne. Entre-temps, ils ont été dénommés Hussards. Un tel baptême, vaut reconnaissance de statut. Le club de la Table Ronde est à son apogée.

LES REVUES (LA PARISIENNE – ARTS)

Début 53, avec les recettes de Caroline Chérie, Jacques Laurent lance La Parisienne« qui se voulait des ouvertures à gauche, mais dont le grand patron sera Marcel Aymé et dont les ouvriers seront de droite, de Roger Nimier à Antoine Blondin » (L’Observateur). Si la Parisienne, du moins dans sa période Laurent, peut être considérée comme la revue hussarde par excellence, c’est en raison de son éclectisme et de sa légèreté qui l’incitait à s’intéresser aux maisons closes, aussi bien qu’à Kant et à Heidegger, au couple qu’à la modernité.

La Parisienne ne s’applique pas à la promotion de la jeune droite hussarde ou à la réhabilitation de l’ancienne, plutôt à en souligner la dispersion et les dissensions, révélant par exemple la rivalité Laurent-Nimier. Dès la première livraison Roger demanda à Laurent de retirer du numéro inaugural d’une signature qui lui déplaisait. Devant le refus de Laurent, il reprit l’extrait qu’il devait donné mais en laissa paraître anonymement l’autre. Roger marquait sa distance de la Parisienne à laquelle il ne contribua guère lui reprochant son côté ramasse-tout.

La Parisienne aura tenu cinq ans. Jacques Laurent prétend que le ton était plus celle d’une revue littéraire. La non-rentabilité paraît moins importante dans le procès de relatif abandon de la parisienne que la lassitude et le manque de persévérance.

Ensuite sous la direction littéraire de Laurent puis, à partir de 58, de Nimier, Art a sans doute été le plus brillant, ni le plus profond ni le plus savant, des magazines culturels de la seconde moitié du 20e. cet hebdo éphémère et foutraque où le beau style se dispute à la mauvaise foi est réputé pour ses grondements littéraires; mais aussi pour ses pages cinéma qui furent, après les Cahiers du Cinéma, le repaire des futurs metteurs en scène de la Nouvelle Vague. Si François Truffaut fut le plus assidu, Chabrol, Godard et Rohmer y participèrent fréquemment. Michel Polac, Philippe Lapro et Régis Debray y feront également leurs premières armes.

Mais le hussard n’a pas l’âme d’un chef d’entreprise, il sent l’air du temps mais répugne à accepter les contraintes triviales de la gestion. Un responsable d’un journal doit vendre, sinon se vendre.Cela n’a pas empêché Jacques Laurent de se lancer, en juillet 54, dans une nouvelle aventure éditoriale en reprenant avec l’aval financier du collectionneur Georges Wildenstein l’hebdomadaire Arts, à l’unique condition de ne pas traiter de politique.

En 54, Antoine Blondin débute dans le journal dont il a toujours rêvé ; l’Equipe. Ce journal lui laissait toute latitude dans le choix de ses sujets, mais un peu inquiet du caractère imprévisible de leurs flûtistes échevelé, s’appliquait à veiller sur lui et se tenait prêt à compenser une panne éventuelle. Au long de l’étape, il notait ses bons mots sur son cahier des détails piquants de la course au paysage. Il entrait en sympathie avec les héros, exaltant le vaincu aussi bien que le vainqueur. L’originalité de ses chroniques mélange de gouaille et de culture, à l’invention verbale, au sens de la chose vue qui fait s’attarder sur les mérites d’un 12e au classement ou imagine le monologue intérieur d’un avant-dernier.

La collectivité sportive,jamais mieux incarnée que dans le cyclisme, était la forme la plus accomplie d’un communautarisme vers quoi, on l’a vu, penchait l’idéal politique d’Antoine. La fameuse convivialité d’Antoine est en outre bel élément de sa légende ; elle reposait sur un système complexe où intervenait aussi bien le degré d’imprégnation alcoolique que les affinités intellectuelles ou la générosité naturelle.

LE CINEMA

Les années 50 seront aussi des années cinéma pour les hussards. Par-delà la guerre et l’occupation la production cinématographique française était restée dans la lignée des années 30 : beaucoup de films reposait sur des vedettes confirmées – Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Fernandel, Jean Gabin… Et sur des réalisateurs ayant fait leurs preuves : Claude autant Lara, Jean Delannoy, Julien Duvivier, Christian Jacques, Sacha Guitry.

L’esprit des Cahiers du Cinéma est, au départ formaliste et apolitique et c’est contre ce formalisme et cet apolitisme que Positif, sera marqué par le surréalisme : chaque revue défendra ses auteurs.

Les hussards ne sont pas tous arrivés au cinéma par la même voie ni avec les mêmes ambitions. Les contributions cinématographiques s’inscrivent dans la pleine logique de leur personnage. Leur participation à une presse grand public relevait du refus des hiérarchies intellectuelles autant que du souci d’assurer leur train de vie. S’ils avaient fait parti de la bohème germanopratine de l’après-guerre, ils n’avaient aucun goût pour la figure de l’artiste maudit. Il était logique que le cinéma les intéresse comme support d’expression, comme source de revenus et, pourquoi pas comme occasion de rencontrer de jolies femmes. Il était aussi normal que le cinéma s’intéresse à eux, qui incarnaient une modernité accessible, dont l’écriture et les thèmes coïncidaient avec la société qui peu à peu sortait de l’après-guerre.

En 53 Roland Laudenbach s’associe à Antoine Blondin pour le scénario et des dialogues de la route Napoléon de Jean Delannoy. Aucun de ses films ne manifeste de véritables ambitions ; le travail de Blondin et de Laudenbach montre de l’habileté mais guère de conviction. En 55, Antoine Blondin pour une fois travaille ses besoins alimentaires, La foire aux femmes, qu’il considère comme le plus mauvais film de l’année constituera son dernier projet cinématographique de la décennie.

Cette dimension commerciale est plus évidente encore chez Jacques Laurent, dont toutes les contributions sont signées Cecil Saint-Laurent. Après une première tentative malheureuse en 1950 comme scénariste de son roman La mer à boire, Laurent a délibérément choisi de jouer le jeu de l’industrie. Trois Caroline chérie en ont fait un habitué des premières, des palaces de Deauville et de la Côte d’Azur et un scénariste recherché. Il partage un moment la tâche avec Jean Anouilh. Martine Carole, sex-symbol laissera sans le savoir sa place à celle qui va l’éclipser de la légende : Brigitte Bardot. Le succès de ce film en costume, pour ne pas dire historique, tient au goût du public pour le romanesque, et pour une bonne part aussi à la nudité, généreusement exhibé pour l’époque de Martine Carol.

Les films suivants s’assument dans la frivolité, les titres laissent songeur : La fille de Mata Harry, Froufrou et Paris canaille. Dans ces années 50, l’activité cinématographique de Laurent est bien identifiée Cecil Saint-Laurent : elle en possède le goût de la reconstitution historique, la richesse d’imagination, la rapidité d’écriture ; mais sa médiocrité est évidente. Quelques critiques ont découvert sous les coquineries historiques une relecture scandaleuse de la révolution, un mépris de la France résistante et républicaine, voir même une attaque contre les luttes pour l’indépendance des peuples colonisés. Laurent conservera toute sa vie un certain mépris pour le cinéma, qu’il considère trop dépendant de l’industrie et du commerce.

Contrairement aux deux autres, il semble que Roger Nimier, que son travail romanesque ne satisfaisait pas, ait vu dans le cinéma une nouvelle voie d’expression. Son premier scénario est l’épisode français du film de Michelangelo Antonioni, les vaincus (I Vinti), plus ou moins inspiré d’un fait divers récent. Entre les deux on reconnaît une parenté de sensibilité. On peut lire une proximité dans les dénouements du film d’Antonioni et des Enfants tristes de Roger : dans les deux cas tout finit en suicide par accident d’automobile, dont on sait qu’il deviendra un motif tragique dans l’imaginaire contemporain.

Un jeunes grand bourgeois, tendance progressiste, ex-assistant du commandant Cousteau pour Le monde du silence palme d’or 55 à Cannes, admire Roger et lui propose d’adapter un polar. Louis Malle aime autant les romans que le dandysme des noctambules qui portent leur mal de vivre avec élégance. Miles Davis, visionnant deux fois le montage du film, improvisera sa bande musicale en une nuit. Ascenseur pour l’échafaud, en lequel certains voyaient les marques de la nouvelle vague, remportera le prix Louis Delluc 57, et lancera avec éclat la carrière du cinéaste Nimier. Il flirtera quelque temps avec l’actrice principale, une certaine Jeanne Moreau. Un soir tard, où Gaston Gallimard entre dans le bureau de Nimier, il tombe par hasard sur le « couple» : «Oh ! pardon, monsieur Nimier, j’ai vu de la lumière dans votre bureau et j’ai pensé que vous aviez oublié de l’éteindre», s’excuse Gaston, avant de s’éclipser. «Le concierge ?» demande Moreau.«Le patron», répond Nimier.

Il scénarisera ou dialoguera en outre quatre autres films : les grandes personnes de Jean Valère, l’affaire Nina B,l’éducation sentimentale d’Alexandre Astruc et la notte d’Antonioni.

L’inventaire cinématographique des hussards ne présente pas d’œuvres marquantes. Il s’inscrit dans la routine d’un cinéma dominé par les impératifs économiques et contraints par des structures corporatistes. Blondin et Laurent ont continué, après la période hussarde, leurs contributions irrégulières dans le septième art comme revenu d’appoint.

Les hussards et leurs amis ne tenaient pas forcément la nouvelle vague en grande estime. Ils ne cherchèrent jamais à s’en rapprocher, plutôt même à s’en démarquer.

Alors qu’a bien y regarder la plupart des films Nouvelle Vague sont en réalité assez proches de la sensibilité hussarde : mélange d’esprit juvénile, de cynisme, de désenchantement et de désinvolture.

UNE ECOLE ORIGINALE –

Les hussards sont à leur apogée; leurs places parfois inattendues ont largement contribué a leur forger un statut ambigu. D’une revue à l’autre, l’entreprise de réhabilitation littéraire se poursuit. À l’heure où la vie littéraire sort définitivement de l’après-guerre, où le magistère des Temps Modernes s’essouffle, ces intellectuels de 30 ans réorientent leur droitisme dans le sens de la futilité… Du moins selon leurs adversaires qui persistent à les considérer comme des réactionnaires nostalgiques de Vichy, des fascistes mêmes.

Ils se partagent entre la production restreinte à la grande production, entre l’attachement aux formes traditionnelles issues de la culture scolaire et l’attitude de l’intellectuel libre, indifférent aux hiérarchies, s’occupant aussi bien de littérature que de cinéma, d’actualité ou de sport. Antoine Blondin disait avec ironie qu’il dilapidait sa « petite notoriété entre le soutien-gorge et le survêtement ». Jacques Laurent s’affiche au bras de Martine Carole et les revenus des adaptations cinématographiques sont, en partie, investis dans une Chevrolet jaune, conduite par un chauffeur.

Les hussards devinent l’air du temps, les prémices de la société de consommation. La grande presse leur assurait des revenus, et une forme de célébrité.

Feignant de ne pas croire à leur littérature, ou tout au moins de la prendre avec détachement, se promettant des chefs-d’œuvre dans leur âge mûr ; ils pressentaient la place qu’allait prendre les mass media dans la seconde partie du 20e. Cette conduite dénuée d’ambitions formelles a contribué à les déclasser par la morale universitaire.

La question d’argent, romanesque par excellence, qui hante la littérature balzacienne, est très présente dans la sensibilité hussarde. Ils ne peuvent s’établir durablement ou conduire un projet sur la longue durée. Ils mènent une vie désordonnée et n’ont guère la fibre comptable..

Mais vers le milieu de la décennie, les hussards sont dans leur phase ascendante. Ils occupent le terrain, celui de la culture de goût moyen, où leur talent, nourri de désinvolture, d’ironie et de sérieux est épié par les patrons de presse.

Les hussards, en sursis, vivent une enfance prolongée. La nécessité de grandir se fait sentir. De cet écartèlement entre l’enfance et la maturation précoce naît la tentation de forcer le destin.

ll ne faut jamais perdre de vue que les hussards naissent de la guerre. Le parti pris de renverser le point de vue dominant sur la guerre et l’occupation, incontestable dans leurs livres, a pu renforcer le sentiment que l’on avait affaire à des extrémistes cherchant à relativiser, quand ce n’était pas à justifier, des attitudes que l’histoire avait formellement condamnées. Ils tenaient à exposer une vision non héroïque des événements.

Le retournement du stéréotype de rigueur (héroïsme du résistant – abjection du collaborateur) ne vise pas uniquement à choquer par volonté partisane ou simple esprit de contradiction mais à refuser d’entrer dans le jeu des interprétations trop univoque, à fuir le manichéisme.

Le désarroi du héros hussard – à quoi selon leur tempérament, ils apportent des réponses diverses – est un symptôme de leur jeunesse saccagée par les années de guerre. Le constat est élémentaire : tous ces personnages ont gardé quelque chose de l’adolescent qui ne se résout pas à passer à l’âge d’homme, parce que les adultes n’ont rien à proposer. « Il faut appartenir à ce siècle, ne croire à rien. »

L’histoire chez eux n’a pas de sens, ou plus exactement ne trouve son sens que dans le fait d’être rapporté au présent ; elle n’est que la toile de fond sur laquelle s’inscrit le drame des personnages.

Les mousquetaires cristallisent le mythe hussard dont le rêve des pactes d’amitié alimente leurs aventures. Ils partagent le fait de substituer à ce qu’ils jugent être le récit officiel, un récit qui s’accorde à leurs désirs ou à leur philosophie. Nimier est le plus décomplexé, vis-à-vis d’événements dont il n’a été que le témoin éloigné, cette innocence l’autorise à toutes les audaces romanesques, à tous les irrespects.

Leur production a connu de nombreux soubresauts. Roger Nimier publie la quasi-totalité de son œuvre romanesque en cinq ans, 48-53, Laurent, après ses inclassables corps tranquilles, n’a donné dans cette période qu’un roman, Le petit canard ; seul Blondin a finalement tenu une production assez suivie tout au long de la décennie. Aucune poétique explicite ne semble articuler leurs créations. Les hussards ne se réclament véritablement d’aucune doctrine stricte..

Une petite vingtaine de romans constitue le corpus hussard, les styles, les thèmes et les motifs diffèrent. Mais les héros hussards sont, comme eux, des individualistes écartelés entre leur représentation du monde, celle de leurs idées et la réalité concrète à laquelle ils sont confrontés. C’est ce qui les conduit de la recherche du bonheur à la conscience malheureuse.

Collaborer dans les mêmes revues, subir les mêmes critiques, défendre les mêmes auteurs, nouer les mêmes camaraderie débridées, partager le même goût de l’impertinence : cela suffit-il à donner corps à une sensibilité littéraire ?

À une sensibilité tout court, peut-être. Un effet d’école provoqué par une position dans le champ culturel évalué selon les affinités idéologiques assez vagues ne nous dit pas grand-chose. Il faut aller au-delà des généralités pour comprendre que le rapprochement de Blondin, Laurent et Nimier, ce n’est pas uniquement un classement politique, puis une étiquette qui permet à l’histoire littéraire de leur faire une petite place. Le choix de la légèreté et de la désinvolture n’est pas un aveu de faiblesse, mais un choix mûrement assumé comme seul attitude possible.

Que l’histoire littéraire ait finalement retenue un noyau dur est certainement restrictif, et ceux qui ont élargi le courant en adoptant des qualifications plus larges, comme l’école de la désinvolture, ont argué d’arguments fondés.

Les hussards n’ont élaboré aucune théorie et n’ont pas cultivé la volonté de s’inscrire dans la postérité, mais il ne faut pas y déceler une nouvelle forme de paresse. Leur anti-modernisme est, dans le contexte, une forme de révolte, une revendication à la fois esthétique et morale. Dans une époque sans repères, ils tentent d’incarner l’ordre dans le désordre, le tout drapé d’élégance.

III. Les temps changent

Alors que sonne la mi-temps des années 50, les hussards sont des romanciers connus du grand public, émergent dans des revues réputées, fréquentent les cafés et les maisons d’édition, voyagent, festoient, s’engouffrent dans le cinéma, virevoltent entre femmes et maîtresses… Ne s’interdisent à peu près rien.

Mais les hussards semblent marquer le pas. Leur combat principal, contre la littérature engagée, cesse quelque peu faute de combattants. Le dernier éclat de l’existentialisme romanesque aura été le Goncourt de Simone de Beauvoir pour Les mandarins. La défense des écrivains bannis n’est plus aussi impérieuse, il reste Céline, dont Nimier va s’occuper à partir de 56 quand il entre aux éditions Gallimard.

Leurs romans sont lus et peu récompensés : les hussards souvent cités, sont régulièrement oubliés.

Au début des 50, une littérature, rejetant non seulement l’engagement existentialiste mais aussi les conventions du réalisme, commence à faire parler d’elle dans la critique savante, chez les jeunes universitaires et auprès d’un public averti. Il faudra attendre 57 pour que l’appellation Nouveau Roman lui soit accolée. Entre-temps, ces individualités, assez différentes les unes des autres auront suffisamment publié pour créer, sans concertation, un effet d’école. Comme au final pour les hussards, le rapprochement des auteurs ne s’effectue pas sur des ressemblances de style mais sur une conception de la littérature.Les nouveaux romanciers, peu connu en dehors des sphères élitistes, ont été mieux noté : Robbe-Grillet prix Fainéant 53 pour les gommes, prix des critiques 55 pour le voyeur ; Butor, prix fainéant 56 pour l’emploi du temps, suivi du Renaudot 57 pour la modification.

Les deux camps s’ignorent – ne s’adressent pas au même public, ils ne sont pas en concurrence; mieux ils ont un adversaire commun : la littérature engagée.

En dehors de la rubrique culture, les hussards participent peu à la vie de la cité. Les questions de société ne les passionnent pas et la politique ne les mobilise guère.Il y a pourtant de quoi se mobiliser : de la capitulation de l’armée française à Dien-Bien-Phu (7 mai 54) aux mouvements indépendantistes des colonies, en passant par l’affaire du canal de Suez (octobre – novembre 56) et à l’insurrection hongroise d’octobre 56, sans oublier le grand jeu des crises gouvernementales – 16 gouvernements se succèdent en trois ans et demi (juin 53 – janvier 57).

Évidemment les hussards n’existent pas dans la presse de gauche. Mais ils n’interviennent pas dans le débat sur l’autonomie ou l’indépendance de la Tunisie et du Maroc, ne signent rien dans le journal poujadiste.

En une dizaine d’années, les hussards ont conquis une position originale, mais elle n’est pas si solide. Ils occupent dans le cinéma, la presse et la littérature une place importante ;. Scénaristes et/ou dialoguistes de film sans trop d’ambitions, journalistes impétueux, romanciers aux thèmes décalés.

L’éclectisme de la presse les fait passer d’Art et la Parisienne, de Elle à l’Equipe. Ces intellectuels ne tiennent pas leurs rangs. Sont-ils d’ailleurs des intellectuels ? Des écrivains ? Des journalistes ? On ne sait pas encore si l’école hussarde a brillé de tous ses feux, de quoi ces excentriques sont réellement capables..

Leur statut est cependant conforté, d’une manière oblique, par leurs adversaires qui raniment un débat qu’ils ont, non sans quelque malice, toujours esquivé : le débat écrivains de gauche – écrivains de droite.

Pour chaque génération ce débat, si difficile à cerner car toujours fondé sur des lieux communs, prend des formes différentes : celui des années 50 conjugue l’héritage des années 40 et le thème brûlant des conflits dits coloniaux.

Le communisme n’est plus le cœur du problème, ou seulement à l’occasion de crises internationales : malgré sa victoire aux législatives de janvier 56, et ses 150 députés, le PC se trouve marginalisé dans le débat intellectuel et le sera davantage dans le courant de l’année avec la publication du rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline et la répression de l’insurrection hongroise. Même Sartre, qui avait livré à son retour d’URSS que la liberté critique était totale dans le pays, a finit par rompre avec le PCF aux ordres de Moscou. Il y consacre un triple numéro des Temps Modernes. Pour une fois les Hussards se sont peut être retrouvés inscrits du bon coté du sens de l’Histoire.

Le tout jeune magazine Express lance les hostilités, fin décembre 54 avec une enquête intitulée à la recherche des intellectuels de droite. Il en ressort qu’après lecture des œuvres de Blondin Laurent et Nimier ; Rien n’est moins ouvertement avoué que leur droitisme. On leur reconnaît du talent, de la désinvolture mais pas de signe tangible d’un engagement assumé. Le verdict est limpide :La jeune droite cultive la solitude et le mépris.

Les hussards ne proclament rien, parce qu’ils se réclament d’une esthétique, ludique qui sans contrevenir aux règles classiques du récit, transgresse l’ordre des valeurs morales. Les hussards proposent une subversion maîtrisée. Cette myopie littéraire à la vie dure.

Le choix de Mauriac d’abandonner la table ronde et de transférer son bloc-notes dans le nouvel hebdomadaire de la gauche L‘express semble avoir aiguisé leur agressivité. La parisienne et Arts ne manque pas d’égratigner à toute occasion le transfuge.

Dans les mois qui suivent le débat va s’enrichir de nombreuses contributions. Raymond Aron fera paraître L’opium des intellectuels : l’essai dénonce les mythes, quasi religieux, la théorie de l’histoire et l’aliénation des intellectuels qui caractérisent la réception du marxisme. Aron devient dès lors, et en dépit de ses convictions profondes, le penseur de la droite bourgeoise.

Au mois de juin, la Parisienne organise une table ronde, présentée comme une réponse à l’express, sur le thème : existe-t-il une littérature de droite ? Sont entre autres invités nos trois hussards. Nimier se montre économe et cynique en disqualifiant le débat : « il n’y a en France qu’une gauche, représentée par les communistes ; une vaste droite en pièces détachées : socialistes, radicaux, MRP, indépendants, etc. »

Pour Antoine Blondin, fallait-il tenir pour de droite tout ce qui ne militait pas dans ses écrits ? Le plus sage était de ne pas confondre « les gens de droite qui écrivent avec les écrivains de droite, création en forme d’épouvantail et d’attrape go gauche ».

Jacques Laurent s’ingéniait à brouiller les cartes, avec drôlerie il se demandait s’il ne fallait pas caractériser les écrivains en fonction de leur goût pour les femmes et de la cylindrée de leurs voitures. Et, sur un ton de vieux sceptique, il assurait : « plus encore que classique et romantique, droite et gauche c’est des bêtises ; pourtant de cette folle étoffe nous somme tisés : du moins notre vie publique en couvre-t-elle notre nudité, feint elle d’en cacher ses plaies et ses bosses. »

Tandis que la Parisienne débattait, les Temps Modernes déployait toutes ses forces pour traiter le sujet ; Claude Lanzmann, futur directeur, se consacrait à définir l’homme de gauche, qui ne se comprend que dans son opposition à l’homme de droite, alors que la réciproque, selon lui, n’est pas vrai. Suivant la vulgate sartrienne, le modèle de l’homme de droite, bourgeois épris de luxe et de volupté est incarnée en Nimier l’intellectuel bourgeois qui se doit d’adopter la devise « tout ce qui est humain m’est étranger », puisqu’en aucun cas elle ne peut atteindre à la vérité.

La dispute ne s’éteignit pas aussitôt allumé.

Au contraire, l’actualité de plus en plus conflictuelle que le pays allait connaître dans les mois les années à venir la maintiendra vivace. Au fil des attaques et des ripostes, ce n’est plus vraiment la question de la littérature engagée et de la littérature dégagée, qui est posée, mais plus largement, celle de l’intellectuel de gauche de l’intellectuel de droite. Edgar Morin renchérissait : « être de droite, pour nos jeunes esthètes, c’est d’abord mépriser l’aventure collective de l’humanité pour mieux se consacrer à leur aventure personnelle. L’attitude de droite est une justification égocentrique première. »

Les hussards n’adhèrent pas au mot d’ordre politique de la droite ni à son sens pratique. Ils sont aussi loin du Figaro, le journal auquel collabore Aron et Mauriac, que de l’Humanité. Ils arborent une posture d’aristocrates anarchistes dans laquelle ils cultivent leur différence et leur désenchantement.

Ils semblent s’enfermer dans une tour d’ivoire, prendre le parti de l’art pour l’art. Ils interviennent de façon indirecte, le plus souvent par l’ironie, dans l’affrontement. Ce qui à la fois disqualifie le sujet et brouille leur position. Mais les hussards ne suscitent plus que les foudres de la gauche ; une partie de l’extrême droite est irritée par leur attitude floue.

Qui plus est, ils n’ont plus l’excuse de la jeunesse, ces jeunes vieux ont dépassé la trentaine – âge auquel, selon le général Antoine-Charles-Louis de Lasalle, « un hussard doit mourir, sous peine d’être un jean-foutre », ils cherchent un nouveau souffle. Blondin et Nimier s’essaient à l’écriture à quatre mains sans réussite, et Laurent n’est plus que Saint-Laurent, et pas du meilleur cru.

Blondin commence à se perdre dans le noctambulisme éthylique, mais s’impose rapidement avec brio dans le journalisme sportif,, il devient le correspondant d’exception des grands événements. Il suivra plus de 28 tours de France, 5 olympiades et composera plus de mille chroniques.

Jacques Laurent se désintéresse de La parisienne qui est confiée à François Nourissier, et bientôt ce sera le tour d’Art. L’aventure parisienne survivra cinq ans à de nombreuses vicissitudes. Comme eux, il a abandonné le roman, n’y reviendra qu’au début des 70. C’est avec le prénom Clotilde, qu’il ouvre un nouveau cycle historique. Il se refait une santé pour subvenir à son exigeant train de vie et au fisc.

Nimier, lassé des discussions, de la gué-guerre des clans, du conformisme, préfère s’absorber dans un vrai métier et cultive ses brillantes amitiés. Persistant dans son abstinence romanesque, il entame son parcours d’éditeur chez Gallimard, qu’il va d’entrée consacrer à ramener ses protecteurs sur le devant de la scène littéraire.

Nimier orchestre avec la plus grande délicatesse le retour de Céline. Effet garanti, il fait s’indigner une partie de l’opinion par ses interventions dans l’Express et à la télévision. Mais son livre D’un Château l’autre n’obtient pas le succès escompté.

En 57 Albert Camus reçoit le prix Nobel – « le Nobel couronne une œuvre terminée » titrait Laurent. Le fait le plus marquant des dernières années de la décennie est le bouleversement politique de 58. En quelques mois, la France a changé de république et de constitution par référendum. Au fur et à mesure que la menace d’un troisième conflit mondial semblait s’estomper, que la grande lueur venue de l’Est pâlissait, le monde des idées se tourna vers un autre sujet : la décolonisation et l’élan d’indépendance. Très vite un conflit se dessine: les tenants de l’Algérie française et celui, plus divisé, qui allait des partisans de la négociation à ceux de l’indépendance, voire du soutien aux rebels. L’originalité de cette mobilisation étant de dépasser les clivages des parties classiques, et même parfois la vieille opposition de gauche-droite.

On ne s’attendait pas à voir les hussards prendre part à cette bataille des mots, eux, qui sont censé ne pas se mêler des questions d’engagement. Même si des réactions épisodiques et épidermiques se produisent de temps à autre, ils ne paraissaient pas pressés d’entrer dans l’arène. Fidèles à leur stratégie, ils se contentent de quelques remarques sarcastiques sur la politique des gouvernements et les nouvelles croisades des intellectuels. En 57, Jacques Laurent se rend en Algérie pour le journal l’Aurore. Il en rapportera un feuilleton de plusieurs semaines.

L’agonie tant politique qu’insurrectionnel de la IVème, l’agitation des intellectuels et des artistes occultent un peu la vie culturelle pourtant active : le Nobel de Camus, le retour de Céline, le nouvel Aragon, les mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, l’astucieux Zazie dans le métro de Queneau.

Un prix de premier choix vient enfin récompenser un hussard. La presse est quasi unanime pour célébrer le prix Interallié d’Antoine Blondin pour Un singe en hiver. Ce roman, n’est pas réductible à l’éloge de l’amitié et de l’alcoolisme aristocratique, à quoi peut le limiter le film culte d’Henri Verneuil et les dialogues de Michel Audiard. Il renferme la quintessence du style Hussard : élégance, insolence, et désespoir. Blondin rentre définitivement dans le rang des auteurs estimables, considéré de tous comme un styliste hors pair. Cette reconnaissance définitive de la stature romanesque de Blondin correspond à l’étiage de la production hussarde qui est, en cette fin de décennie en période d’essoufflement.

L’atonie hussarde touche également leur activité cinématographique. Alors que la Nouvelle Vague déferle avec les trois premiers films de Claude Chabrol, que le festival de Cannes 59 l’officialise en présentant Hiroshima mon amour d’Alain Resnais et les 400 coups de François Truffaut (Prix de la mise en scène) que Rohmer tourne le signe du lion et Godard à bout de souffle ; les hussards sont complètement absents.

Il manquait aux hussards, pour finir la décennie, de perdre une bataille honorifique. Pas directement, mais à travers l’un de leurs pairs littéraires, particulièrement proche de Nimier, qu’ils s’étaient tous appliqué à remettre en selle: Paul Morand.

En octobre 57, rétabli dans tous ses droits, revenu en niveau estimable dans le monde littéraire, Paul Morand décide de poser sa candidature à l’Académie française. L’académie avait retrouvé son équilibre après les secousses de la libération, elle avait reconstitué son vivier de personnalités de droite. L’élection de Morand se présentait plutôt bien, mais en mars 58, Mauriac lance une première offensive. Le Monde reprend des accusations de collaboration, une pétition contre lui circule. Il ne lui manquera qu’une voix.

Les hussards trouvent là une occasion de brocarder la magouille académique initiée par Mauriac à qui Les hussards ne pardonneront jamais.

Parvenu à la notoriété, le doute ressurgit. Leur meilleure période fut, au fond, la décennie 45-55, celle du seul contre tous, de l’affirmation dans l’adversité, des provocations, des vaches maigres et des ambitions. Bernard Frank finit par avoir raison, lui qui criait à l’imposture : « eh bien : où sont vos romans ? Vos chefs-d’œuvre ? Mais non, ils monnaient péniblement leur insolence, leur fascisme plus ou moins bien élevé contre des fromages dans des journaux qu’il se devraient de détester. En fait la république n’a pas de meilleur appui qu’eux. C’est normal, leurs feuilles de paye les rendent parfaitement inoffensifs. »

Le mal de vivre n’est pas un vain mot pour les hussards, derrière leurs façades d’impassibilité. Aux difficultés du quotidien, s’agrègent les soucis d’intendance : les hussards n’ont pas de rente de situation.

Nimier, chez Gallimard, n’est pas un nanti. Le patron l’aime bien, la famille aussi mais il n’est pas l’un des pontes de la maison. Lorsqu’il quitte le Nouveau Fémina, il perd une belle source de revenus ; son niveau de vie s’en ressent, il vend sa voiture.

Laurent cultive le best-seller, non par goût du luxe mais pour répondre aux difficultés financières qui l’accablent – il troque un bel appartement pour une chambre d’hôtel et vend lui aussi sa voiture. L’un comme l’autre ne sont pas des économes : voyages, voitures, femmes et fêtes ont percé leurs poches.

Quant à Blondin, qui ne conduit pas, il ne gagne pas d’argent, ou si peu… Et quand il en gagne, il est aussitôt réinvesti dans les bars de Saint-Germain et d’ailleurs, voire distribué aux moindres solliciteurs.

On s’aperçoit qu’ils n’ont pas été les organisateurs de leur carrière. Le hasard des circonstances et des rencontres les a conduit vers une célébrité relative, mais ils n’ont jamais possédé de véritables stratégies.

Les soucis matériels n’ont jamais empêché d’écrire, les états d’âme et les problèmes affectifs constituent même normalement une profonde source d’inspiration. Mais les turbulences de la vie privée ne semblent plus enrichir la production littéraire des hussards. L’image des hussards se brouille; d’où la recrudescence de critiques à leurs égards.

Il est vrai que leurs conduites erratique favorise les mauvaises appréciations. Laurent cède le pas à Saint-Laurent qui fait flèche de n’importe quel bois. Nimier papillonne, au point de faire oublier le sérieux de son travail d’éditeur ; c’est lui qui symbolise le plus l’échec des hussards, lui le plus prometteur, à qui tout semblait sourire. Plus prisonnier de sa propre lassitude que du commandement de Chardonne prescrivant 10 ans d’abstinence; ses extravagances, ses aventures ont entamé l’impertinence de son talent.

L’amitié d’Antoine et de Roger est en outre à double face. Ce qu’Antoine apportait n’était guère mesurable : sa capacité d’amitié, sa disponibilité sans calcul, une complicité enjouée pour tous les complots intime que montait son ami. Antoine était en retour fasciné par l’énergie de Roger qui « possédait l’art de ne pas faire de la vie quotidienne une vie de tous les jours ». De leur collaboration littéraire aux rencontres avec leurs femmes succède souvent l’agressivité, l’attitude inconséquente avec leurs proches, le tout baigné d’un profond alcoolisme.

Lequel fut le mauvais génie de l’autre ? Il n’y avait pas de mauvais génie. Simplement l’esprit d’enfance et la fantaisie finissaient par mal tourner. Ce n’est pas pour rien que ces deux-là partageaient une curieuse nostalgie pour l’enfance et la vieillesse. Ils ne furent jamais des adultes. Ce refus des conventions et de la respectabilité, cet infantilisme assumé dissimulaient mal un désarroi existentiel, que traduisait la difficulté d’écrire.

En réalité, il semble que la mystique de l’œuvre à accomplir leur manque ; ils ne se faisaient pas confiance, dénigraient leurs romans passés, renvoyaient au lendemain les grands livres. Leur vide, ils le noyaient dans la fête. Le pire est qu’ils en avaient pleinement conscience. Frappé par un malaise cardiaque à l’été 58, Nimier, qui savait alors son grand ami Stéphane Hecquet condamné par la maladie, se persuade qu’il faut changer de vie.

Les hussards, moins capables de trouver des compensations rassurantes, c’est-à-dire une bonne conscience de bourgeois de gauche, étaient plus touché que jamais. Ce spleen qui envahit l’esprit hussard n’est pas un désespoir irrémédiable. Ils gardent le goût de la vie, les joies de l’amitié, les vertus de l’insolence.

Entre eux pas de ces mesquineries d’artistes, de ces petites jalousies si fréquentes en tant normal dans ces sphères. Certes ils ne fournissent plus guère de matière à la critique littéraire, mais dans le fond cela les apitoient ils ? Croient ils au rebond ? Il leur faudrait se remettre au travail. Ils le savent trop bien. Celine n’y croyait guère : « Au vrai, il faut travailler beaucoup et je crois que les uns et les autres n’aiment pas ça ! Ils jouissent, ils se vivent… On peut pas vivre et travailler, ce n’est pas possible, ou alors il faut cesser de vivre… On ne peut pas leur reprocher de vouloir vivre… »

VI. LES 60’s

Le 1er janvier 60, la France se réveilla avec une nouvelle monnaie. Le nouveau, le franc lourd, remplaça l’ancien. Il fallut s’habituer à diviser les prix par 100. Cette opération avait quelque chose d’un retour au passés. L’année commença par des deuils.

Le 2, on apprit la mort de Fausto copie, emporté par la malaria. Le 4, Albert Camus disparut dans l’accident de la voiture que conduisait Michel Gallimard, sur la nationale six. Roger Nimier écrit pour l’occasion : « le fossé entre la gauche et la droite, que le chaos de l’occupation avait comblé chez les politiques, se transporta à l’air de la libération chez les écrivains. Albert Camus accepta ce glissement de terrain, auquel il servit, Dieu sait pourquoi, de caution et de porte-drapeau. Le niveau de Camus était alors le niveau juste, pour reprendre un adjectif qu’il aimait : on était situé en dessous ou au-dessus, en deçà ou au-delà de Camus ; d’où cette œuvre d’un parfait bon sens, d’une probité exemplaire, autour de laquelle tous les scouts de la littérature, au nombre desquels nous voici tout d’un coup, se récapituler. Dernier feu de camp. »

Le Nouveau Roman et la Nouvelle Vague ont créer des artistes institutionnalisés. L’un comme l’autre ont régné dans les années 50, plus remué le monde de la critique que le public : ils arrivent à maturité.

Les films de la Nouvelle Vague n’ont pas figuré dans la liste des meilleures recettes, mais sont apparus comme une alternative crédible au modèle traditionnel. Même si la nouvelle vague n’allait pas s’imposer dans le cinéma commercial, elle contribue à démoder un certain nombre de grands noms qui ont de plus en plus de mal à faire des films. Quant au Nouveau Roman, il a atteint son accomplissement : il ne peut plus guère surprendre.

L’Algérie s’imposa pleinement aux esprits de la métropole à l’occasion de la semaine des barricades au cours de laquelle les partis sont européens et musulmans de l’Algérie française organisèrent et manifestations insurrectionnelles. Le premier essai nucléaire français est organisé. L’empire colonial français se réduit comme peau de chagrin (indépendance Sénégal et Togo, bénin, alger, burkina, cote d’ivoire, tchad, congo). Un référendum sur l’autodétermination est fixé au 8 janvier 61.

La France sort de l’après-guerre et entre dans le monde moderne. Tout au long de l’année et des deux a venir, l’Algérie sera au cœur des préoccupations des Français. Au cœur également, de la vie dûment culturelle, en mutation elle aussi.

Que devenaient les hussards ? Marquaient ils le pas ou pire avaient-ils littéralement disparu de la scène ? Un bilan critique de la décennie publié par les éditions Grasset montre que deux d’entre eux avaient encore du crédit : Blondin et Nimier. Ce genre de palmarès, qui prend toujours soin de clamer qu’il n’en est pas un, a le mérite de proposer un instantané d’une période.

Antoine Blondin est certainement alors le plus en vue des hussards, grâce ou Prix Interallié, et du succès de son adaptation cinématographique, mais son actualité débordante dissimulait ses doutes et ses immenses difficultés à écrire. Journaliste relativement prolifique à l’Équipe, Arts, au Nouveau Candide, il s’illustre par son sens des mots également au théâtre et dans l’essai littéraire.

Nimier, toujours vu comme chef de file se dépense sans compter dans son double métier d’éditeur et de critique. Jusqu’en mai 61, il s’efforce de redonner du souffle à Arts. Après avoir grandement participé au retour de Céline avec sa campagne pour d’un château l’autre, il recommence avec Nord pour lequel il rédige, à sa demande, le texte quatrième de couverture. À cela il convient d’ajouter ses devoirs d’amitié : il a veillé avec une attention de tous les instants sur Stéphane Hecquet, qui l’accompagne jusqu’à la fin, comme il se dévoue au fils que Jacques Chardonne a délaissé.

Il a aussi retrouvé son goût pour les nouvelles voitures, il achète une première Aston-Martin, puis une autre, la « Gaston Martin », en hommage à son patron-éditeur-ami-octogénaire Gaston Gallimard, à la grande crainte des plus anciens de son entourage.

Nimier ironise : « cette voiture c’est la sagesse même. Voici pourquoi :

A. elle me donne un peu de confiance, elle me marque de la gentillesse.

B. je ne me tuerai pas en la conduisant, parce que c’est la meilleure voiture du monde, qu’elle freine 10 fois mieux qu’une autre, etc. C’est toute la différence entre Descartes et Sartre. Sartre c’est de la voiture de série.

C. quand on conduit voiture beaucoup plus rapide que les autres, on est bien débarrassé de cette volonté de puissance dont vous parlez si justement qui tient la faiblesse soit l’inquiétude. La volonté de puissance c’est bon pour les DS ou pour les Peugeot. »

L’actualité de Jacques Laurent se concentre sur la politique. Sa bibliographie, prolifique depuis des années, se restreint à l’édition de petites choses sans importance. Ses romans apparaissent comme une réflexion politique sur les rapports entre l’Algérie et la métropole. Laurent n’a plus d’illusions et ne fait pas mystère de ses prédictions, mais il ne livre ni un roman à thèse, ni un pamphlet militant. Ses conditions d’existence et de travail se sont singulièrement dégradé : ce n’est plus le Don Juan flamboyant, mais le dandy bohème qui renoue avec les affres de la vie réelle.

Il est étonnant de noter qu’à la fin de leur itinéraire hussard, ses hommes de 35 à 40 ans ont un mode de vie plus propre à l’adolescence qu’à celui d’adultes bien installés : Nimier campe comme souvent loin de chez lui ; Laurent se replie autour de Saint-Germain, Blondin hésite entre sa chambre d’adolescent au 33 quai Voltaire, l’hôtel du même nom et les commissariats.

Les événements d’Algérie n’ont pas retenti dans toute la production culturelle, la littérature n’a guère exploité le thème. Quant au cinéma, il lui fallait mieux éviter d’aborder le sujet, même de manière allusive. Le petit soldat de Godard fut interdit jusqu’en 63 ; alors que ce film n’avait pas grand chose d’un film engagé. Autre réalisateur nouvelle vague censuré, Jacques Rozier pour adieu Philippine. Plusieurs films ont vu leur sortie retardée ou ont dû subir des coupes. l’impact direct des événements sur la population incitait à ne pas en faire matière à romans ou à film. Les Français du début de la décennie s’intéressaient à la guerre au cinéma… Mais pas celle-là : à la bêtise de la guerre – un taxi pour Tobrouk, à la guerre juste –le jour de plus le plus long, à la guerre pour rire – la guerre des boutons.

L’Algérie provoque dans le monde intellectuel une mobilisation et une fracture que les premières années du conflit laissaient difficilement envisager. Cela devient ce qu’on appelait une guerre des manifestes ou une guerre des pétitions. Les hussards ne s’y précipitent pas. Laurent a apporté son témoignage par des articles devenus livres, mais Nimier dont le gaullisme a tiédi, à cause du tour autoritaire que prend le régime, est resté à l’écart du moins jusque dans les derniers mois. Tout comme Blondin, que sa vie anarchique tient éloigné de tout engagement suivi, mais qui reste toujours aussi prompt à s’enflammer verbalement et physiquement.

Au tout début du procès dit des porteurs de valises, éclata la plus célèbre des protestations contre la guerre d’Algérie : le manifeste des 121. Sa seule annonce provoqua un choc dans l’opinion, en dépit de la faible connaissance qu’elle en avait. Le 6 septembre, un entrefilet du Monde annonce que 121 écrivains, universitaires et artistes ont signé une pétition sur le droit à l’insoumission. Le titre exact de cette édition était : déclaration sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie. Ce manifeste qui eut du mal à parvenir au grand jour en raison de la censure qui fit fantasmer l’intelligentsia.

Pourtant les avis diffèrent sur son opportunité et même sur son élaboration. Ces fonctionnaires payèrent cette indiscipline par des suspensions, des révocations, pour les écrivains et artistes, les inconvénients furent largement compensés par l’avantage de s’inscrire dans le sens de l’histoire, de renforcer les relations entre des acteurs venus de divers horizons culturels.

Il ne s’agit pas de transformer les prises de position en posture, de soupçonner l’un ou l’autre d’opportunisme mais ce rassemblement de débutants – Sagan, Truffaut –, de célébrités naissantes, de professionnels de la profession contestataire, d’humanistes avait quelque chose d’un inventaire à la Prévert. Chacun veut en être ; c’est le Mayflower de la gauche.

Le manifeste a marqué tout le monde. La preuve : une autre partie du monde intellectuel – académiciens et membres d’instituts, écrivains souvent peu connus, des professeurs… En tout plus de 300 signatures se réunissent dans un manifeste des intellectuels français publies par le Monde le 6 octobre. Cette réponse aux 121 déclare que la guerre était imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes.

Les hussards le signèrent et on aimerait dire qu’après la pétition en faveur de Maurice Bardèche et les préfaces pour André Fraigneau, ce fut leur troisième action collective, si Jacques Laurent n’avait pas oublié d’envoyer sa signature.

Jacques Laurent, qui allait se révéler le plus engagé, exposa ses idées dans Combat : « Que signifie au juste la guerre d’Algérie ? Au cas ou par exemple, ça signifierait la débat qui fait le déshonneur de l’armée, le massacre par dizaines de milliers d’Algériens de souche européenne ou musulmane, fidèles à la France, le reflux en métropole de centaines de milliers de désespérés, je dit non… ».

Dans le même numéro, Nimier cachait mal sa colère sous l’ironie : « dans une époque plus récente où j’avais le plaisir de porter l’uniforme français, les intellectuels signaient des pétitions pour que le sang coule à flots. On est donc devenu plus humain. Il faudrait dire à l’avance quand le soldat français est comestible ou non. »

Antoine Blondin intervint dans Nation Française : « la bonne conscience de la gauche lui vient de ce qu’elle a le beau rôle, j’entends celui qui peut lui valoir l’approbation des pétitionnaires suédois ou norvégiens. Je ne me sens pas de mauvaise conscience mais à la fin il y a des malentendus qu’on se lasse d’encaisser en pleine poire.»

Le discours sur l’autodétermination (59) et l’allocution télévisée du 4 novembre, évoquant le futur d’une république algérienne, préparait à l’indépendance : une partie de la droite se radicalise. La semaine des barricades est le prétexte de la scission au sein de la droite de tradition Maurasienne et antigaulliste représentée par la nation française Pierre Boutang choisi, au nom d’un pacte monarchique moral avec De Gaulle, de préférer la défense des institutions de la Ve République à la défense de l’Algérie française ; la rupture, inévitable, fut à l’origine de la création de l’esprit public. Les hussards y écriront peu.

En mars 61 apparaît sur les murs d’Alger le signe O.A.S. Rassemblement politico-militaire, l’organisation de l’armée secrète conduit en Algérie une sanglante guérilla et en France sa réplique amoindrie ; un mois plus tard le putsch des généraux amène le premier ministre à la radio et à la télévision pour demander aux Français de s’opposer aux parachutistes.

Jacques Laurent se méfie de l’OAS mais s’agite: écrit des articles plus ou moins incendiaires, joue les comploteurs, est un moment recherché par la police, disparaît… Certaines liaisons de Laurent ne sont pour le moins pas bien vu de tous. Laurent est recherché. Prévenu, il s’arrange à demeurer introuvable et nargue le régime en une de Paris Match tranquillement attablé à St Tropez, se réfugie chez des amis à travers l’hexagone. On croirait ses aventures écrites par Cecil Saint-Laurent. La légende laisse à penser qu’il aurait alors eu deux fiches de polices distinctes..

Les hussards sont tout de même à distance ; certains de leurs amis sont beaucoup plus impliqués. Mais chez tous demeure le côté comploteur du bar de l’hôtel du Pont Royal, sous-sol cosy où se réunit la bande. Jacques Laurent n’y croit plus mais il lui faut rester fidèle à sa ligne de conduite antigaulliste .

De Blondin on ne sera jamais ce qui subsiste de ses anciennes opinions – ses rares articles sont d’un ton littéraire ; il n’emporte pas moins une charge de révolte. Nimier a toujours éprouvé de la sympathie pour les hommes qui vont bout de leurs idées. Il ne dissimule pas ses critiques à l’égard de De Gaulle, ni son soutien aux soldats perdus. Il servit de boîte aux lettres au Capitaine Sergent, terrifiant séide de l’O.A.S.

Le 1er juillet 62, un référendum, en Algérie, scellait à la quasi-unanimité, l’indépendance. Le 3, la France signait la reconnaissance officielle.

Les hussards perdirent toute raison de jouer les frondeurs. Il n’y eu que Jacques Laurent pour continuer le combat antigaulliste. L’année suivante son pamphlet, Mauriac sous De Gaulle le conduira, avec son éditeur, au tribunal pour offense au chef de l’État. Ce sera l’occasion d’un procès politique, littéraire et mondain où on viendra de tous bords témoigner pour Laurent au nom de la liberté d’expression, de Françoise Sagan et Bernard Frank à une lettre de François Mitterrand, vieille connaissance et candidat contre De Gaulle à la présidentielle de décembre 65, qui sera lue à l’audience.

En définitive, l’engagement des hussards dans les dernières années la guerre d’Algérie ne fut que superficielle. Mais cet engagement eut pour effet de renforcer leur image droitière et même très droitière. A nouveau, ils ont éperdument opté pour la fronde démasquée, à rebours de l’opinion majoritaire ! On doit se méfier des couleurs que confère à une histoire la connaissance déjà écrite de sa fin. Ce militantisme de plume aura contribué, au risque d’une dévalorisation de leurs œuvres, à renforcer l’appartenance à un groupe.

END OF THE NIGHT

C’est la fin de la guerre d’Algérie, l’irruption du yé-yé, la vogue du twist, Juan Carlos épouse de Sophie de Grèce, le Nobel de littérature attribué à John Steinbeck, Marylin Monroe chante pour l’anniversaire du président Kennedy, Adolf Eichman exécuté en Israël, une junte militaire prend le pouvoir en Birmanie, on invente la minijupe eton inaugure le concile Vatican II, la crise des fusées à Cuba est à deux doigts de provoquer une troisième guerre mondiale..

Le 28 septembre 1962, alors que, après un silence romanesque de dix ans, Nimier vient de remettre le manuscrit de son D’Artagnan amoureux, il discute avec Antoine Blondin et Louis Malle au bar du Pont-Royal pour évoquer une adaptation de Feu follet de Drieu la Rochelle. Il retrouve une ravissante romancière à la longue chevelure blonde, 27 ans, grande, ambitieuse et fine ; Sunsiaré de Larcône. Ils passent à la rédaction d’Elle, boivent quelques verres à un cocktail et prennent finalement l’autoroute de l’Ouest dans la fameuse Aston Martin.

l’Aston Martin DB 4 GT couleur Bronze roule à plus de 160 Km/h vers l’Eure. Soudain, le cabriolet fait une embardée en amorçant un « freinage à mort », fauchant sept énormes bornes de béton avant de s’écraser contre le parapet du pont. Le véhicule est pulvérisé. Les passagers n’ont survécu que quelques heures à leurs blessures.

La mort de Roger Nimier, 36 ans, avec à ses côtés la jeune Sunsarié de Larcône, insolente de grâce, incite à construire une de ces tragiques fins qui conviennent bien aux jeunes hommes tristes. Tout y est : voiture de sport, alcool, blonde fatale. Sans oublier le les dernières lignes prophétiques de son roman Les enfants tristes : « le seul avantage serait d’acheter une voiture de course qui me permettrait de me tuer : cela me donnerait ce côté humain et touchant qui me manque prodigieusement, si j’en crois les critiques. »

Nimier allongeait la liste des « morts irrégulières », typiques de cette période effervescente -James Dean, Boris Vian, Gérard Philipe, Huguenin, Fausto Coppi- qu’il avait lui-même dressée deux ans auparavant à l’occasion de la nécrologie d’Albert Camus

Moins trivialement la mort semble due à une vitesse excessive et un excès d’alcool. Cela conforte le côté droitier, amateurs de grosse cylindrée et de boissons fortes. Il semblerait que la susnomée Sunsiaré ait été au volant et selon la mode de l’époque conduisait pieds nus.

L’accident de Nimier ne fut que la coïncidence fâcheuse d’une saison qui prenait des allures de fin de l’histoire. La France allait entrer dans les années pacifiées du gaullisme triomphant, où il n’y aurait plus que les événements de mai 68, pour changer la donne.

DEON et D’ORMESSON voient dans les hussards les instigateurs de Mai 68

« J’arrête d’écrire si la terre et Nimier durent dix ans » écrivit t-il en 53. Nimier ne durera pas dix ans. Son avis de décès bravera l’interdiction d’écrire. Mais chez lui le silence n’a jamais rimé avec la prudence. Plutôt avec exigence et intransigeance. Un mois après sa mort sortira son « d’Artagnan Amoureux » dont la couverture critique sera assuré par ses amis. Trop intelligent, pas assez épais pour être bâtisseur et visionnaire ? Reste à savoir si, en se mettant de façon chevaleresque et désintéressée au service des Chardonne, Morand, et autres Céline, en écoutant leurs jérémiades, en endossant leurs problèmes et leurs névroses, il ne s’était pas laissé vampiriser par ces dangereux mentors dont il n’avait pas le formidable vouloir-vivre.

La mort de Nimier n’a pas plus de sens pour signifier la fin des hussards que la disparition romanesque de Blondin, le désintérêt de Laurent qui lança Cécil Saint Laurent dans de nouvelles fresques et dans le documentaire historique. C’est la fin d’une époque que déplore Éric Olivier : « oui, la mort brutale de Nimier avait un sens, le temps passerait lentement avant qu’elle ne vienne la relève de leur garde, notre génération n’était pas l’élu, puisque ces souverains étaient fauchés en pleine vie, elle n’aurait qu’un rôle contemplatif et contempteurs assurés dans la mascarade du monde. »

Les successeurs qui s’avancent pour prendre leur place dans la littérature face au produit préfabriqué et à l’avant-garde connaîtront pour quelques-uns – Jean d’Ormesson, François Nourissier, Bertrand Poirot Delpech, plus de succès et d’honneurs mais ne s’inscriront jamais réellement dans l’impertinence.

Malgré la courte dizaine d’années que dura leur cycle d’activité, les hussards tiennent dans l’histoire littéraire comme lieu d’école de la désinvolture, traînant comme Sisyphe leur désenchantement.

Dominique de Roux tire un bilan cruel de la décennie hussarde : « Aucun ne travaille. Tous ont une certaine pédanterie dans le genre bourgeois qui revient d’Angleterre. Avec ses hommes les carottes sont cuites pour la droite. »

L’histoire culturelle parait pourtant invalider ce verdict qui fait florès: les hussards n’ont pas tout à fait raté ni leur coup, ni leur œuvre puisque à la mort de Nimier, le silence romanesque des autres (et leur nouveau départ au début des 70) va progressivement les faire émerger comme une sorte d’entité mythique. Peut être du simple fait que personne ne vient véritablement occuper leur place dans le champ culturel.

Les hussards vivaient leur désenchantement premier degré, dans la réalité ; ils avaient la chance d’être dans l’original, pas dans l’ersatz, dans la réplique. Trop jeunes, même s’ils avaient participé à la guerre, il n’en avaient été que les jouets. Ils n’avaient pas vraiment pris part au passé immédiat et ils étaient mal à l’aise dans le présent. On ne peut rester hussard toute sa vie.

Ces hussards pénétrèrent dans le siècle par effraction, par provocation, et transgressèrent tabous et Doxa. Ce constat doit d’abord s’entendre comme la stratégie naturelle d’une jeunesse qui cherche à occuper des places et, comme toujours, ne peut s’imposer qu’en s’opposant. Mieux vaut lire la provocation quasi politique des hussards comme l’envers d’une préoccupation tragique, le détour d’une blessure.

Quand, sans se passer le mot, Blondin, Laurent et Déon qui leur est désormais associé, reviennent aux romans, en 70 – Monsieur Jadis, les poneys sauvages (Prix Interralié 70), les Bêtises (Prix Goncourt 71) à quelques mois d’intervalle. Ils ne sont plus les hussards, au sens où personne ne songerait à imaginer une quelconque stratégie, un effet d’école, dans le rapprochement de ces publications. Mais ces trois livres justifient leur établissement (modeste) dans l’histoire littéraire.

10 ans après, tels les héros vieillis de Dumas, ils rehaussent l’uniforme et, à distance, chevauchent de concert. Les hussards, sous des modes différents, se penchent sur leur passé. Blondin, dans Monsieur Jadis, célèbre son amitié avec Roger, réinventant le genre du tombeau, édifice de mots élevés à la mémoire de l’ami disparu, et qui redonne à tous deux (car Blondin commence à devenir posthume) une vie. Ils sont là, à nouveau, et l’on s’aperçoit que les hussards ont bien existé par ce qu’ils retrouvent leur place. On les reconnaît, on les fête, Goncourt pour Les Bêtises, succès public pour Monsieur Jadis.

Antoine Blondin n’ira pas plus loin, hélas, malgré ses bonnes résolutions, que « ses 200 m² de bitume et sa plantation de café tabac. »

La légende qui fomentait, en partie malgré lui, commençait à prendre le pas sur la réalité. Accédant au statut de légende vivante, une sorte de garde rapprochée que fascinait ce personnage sur le déclin se resserra autour de lui. Elle s’était formée, pour reprendre une de ses expressions, en réseau de supporter, apportant affection à une idole en souffrance.

Il lui arrivait de rencontrer Jacques Laurent au hasard des bars, et parfois de discuter littérature et amitié.

il s’exposait de plus en plus des preuves évidentes de l’effondrement de son talent. Les recopiages, les bons mots et les citations maintes fois repris passer inaperçu. Il démissionne du jury Interrallié, appelle à voter Mitterand, se remarie à l’Eglise.

Vers la fin de sa vie, à la question : Qu’est-ce que vous pensez de l’expression une vie de chien ? Blondin répond « une vie de chien, c’est une vie de Blondin. »

Longtemps sa constitution hors du commun, sous une apparence fluette, lui avait permis de récupérer après des accidents qui en auraient abattu bien d’autres. Depuis son hématome cérébral de 82, la dégradation de son état physique apparaissait irrémédiable. Sa femme n’avait pas voulu qu’on lui dise qu’il souffrait d’un concert du poumon, même s’il l’avait certainement deviné. Antoine Blondin meurt le 7 juin 91.

A son enterrement, famille, académiciens et bottin mondain accourent: littérature, journalisme, sport, show-business confondu. Sans compter les inconnus, admirateurs et curieux. Jacques Laurent perdu dans un trench-coat beige, prononça quelques mots d’une voix cassée et incertaine ; Michel Déon parla du Blondin de son souvenir : « La jeunesse d’Antoine Blondin fut parée de tous les dons. Il avait pour lui l’intelligence et un cœur immense. Il était beau et courageux. Il possédait au plus haut degré le sens de l’honneur et de la fidélité. La grâce voulue aussi qu’il fut un grand écrivain dont l’œuvre témoigne de son amour des êtres, mais aussi d’une déchirure d’abord secrète puis de plus en plus difficile à souffrir comme si trop de dons et de vertu l’accablait. »

Disposant d’une grande reconnaissance, Jacques Laurent peut intervenir dans les débats de son temps. Ne s’en privant pas, maîtrisant à merveille l’art noble de la polémique, il publie « Mauriac sous De Gaulle » qui lui vaut une condamnation pour offense directe au chef de l’État, et une belle couverture médiatique.

On le voit encore tempêter contre la bêtise occidentale à propos de la guerre du Vietnam et donner des conseils désabusés aux étudiants de mai 68. Jacques Laurent est présent sur tous les fronts de son époque.

Passablement écœuré par l’échec des causes qu’il a pu défendre, il repose la plume du polémiste et rentre en littérature avec la publication des Bêtises qui lui ouvrèrent les portes du Goncourt, Jacques Laurent est enfin connu du grand public et Cécil perd ses marques.

Purgé de ses revenus par le fisc, il entame un tour du monde, publie son autobiographie « Histoire égoiste ». Laurent obtient le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 80.

Il est élu au premier tour à l’Académie Française, qu’il a pourtant toujours méprisé, et se permet la même année de refuser la légion d’honneur. Le vieux rebelle reste un solide grognard. Malgré ces succès, Laurent n’est pas heureux et sa terrible lucidité entretient sa mélancolie. Elle ira désormais en s’accentuant, jusqu’à l’engloutir.

Les dernières années de Laurent sont pénibles, lui qui la redoutait tant est perclus de maladie. Il doit supporter une présence médicale de plus en plus pesante, composer avec une douleur continue. Élisabeth malade est condamnée. Il faut envisager l’ultime séparation il songe à la vie qui lui a fait mener. Il publiera après sa mort une lettre ouverte où de l’au delà il lui confie « Je ne sais pas si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar. » Son premier cercle d’intimes savait qu’il choisirait la mort volontaire. Il se suicide le 28 décembre 2000

On sait depuis Cocteau que les écrivains traversent un purgatoire après leur mort. Certains restent, s’abiment, d’autres disparaissent à jamais, reviennent. Jacques Laurent est aujourd’hui bien oublié. Quittera-t-il son purgatoire ?

Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses se paient Il est vrai que, en pleine vogue de l’existentialisme, Jacques Laurent détonne. Il a été Maurrassien, vichyste et a aidé l’OAS. Aussi bien diabolisé par l’intelligentsia de gauche et la droite gaulliste, il s’est acheté une mauvaise conduite. Pour ne rien arranger ses œuvres sont pour le moins inégales. Avec les corps tranquilles il a livré un roman roman porteur, prometteur mais peut-être pas pleinement achevé, trop ambitieux. Laurent n’a jamais écrit le très grand livre dont il était, qui sait, capable.

Épilogue :

En 1985, dans les colonnes de L’Événement du jeudi, Jérôme Garcin inventait le néologisme «néo-hussards» à l’occasion de la réédition du libelle de Bernard Frank. Patrick Besson, Éric Neuhoff, Denis Tillinac et Didier van Cauwelaert avaient certainement en commun de ne se ranger ni dans l’avant-garde, ni dans la production courante. ils faisaient preuve aussi d’une indépendance d’esprit face au prêt-à-penser, maniaient l’insolence de la nostalgie sans verser dans la confession, pouvait être rattaché à cet objet littéraire difficilement identifiable : le hussard.

Au palmarès du prix Roger Nimier crée après sa mort, on relève quatre néo hussard cité : en 83 84 et 90. Patrick Besson est le seul à ne pas la pour obtenu, se consolant avantageusement ces mêmes années avec le Grand prix de l’Académie française en 85 et le Renaudot en 95.

Il semble bien que leur sympathie, leur admiration parfois, pour les hussards soient avant tout liée au désengagement (ou au dégagement) hussards, cet art de vivre au milieu de la société sans en respecter les principes. La plupart sont, ou ont été, journaliste à une époque où la presse écrite se soucie moins du style et se voient concurrencées par le toc choc culturel le blog parfois d’une grande pauvreté. Les hussards leur apparaissent comme les acteurs d’une période bénie.

Mais est-il indispensable de rechercher les traces ADN d’une parenté incertaine ? Qu’importe, au fond, le degré d’exactitude du rapprochement ? Il est avéré par maintes occurrences, les intéressés ne le démentent pas, des critiques hostiles s’en servent pour dénoncer ses héritiers nostalgiques d’une droite pas très républicaine. Le grand mérite de cette invention journalistique et de boucler la boucle

Les hussards ont bien existé : 30 ans après, on leur a trouvé des successeurs. De tout ce tumulte, ces embardées, que reste t-il aujourd’hui ? esprit hussard, es-tu là ?

Cette invention plus publicitaire que littéraire d’un Jérôme Garcin ne les remplace pas. L’image des hussards s’estompe donc peu à peu dans notre mémoire. Ils ont le teint blafard des actualités en noir et blanc des années 50. Ils font partie d’une génération dont beaucoup ont fait le deuil. « Hussard », ça n’a jamais été une école, plutôt un mode de vie. Force est de constater cependant un retour en force des idées hussardes. Demain, peut-être, verront nous apparaitre de jeunes auteurs, prêts à endosser la tunique du Hussard pour pourfendre à coups de plume les dogmes de l’époque …

Incarnations

Comme toute idéologie d’envergure, l’anarchisme de droite a ses héros. Véritables figures tutélaires, les représentations se sont muées en incarnations. On a souvent reproché à certains d’être devenus plus des personnalités que des acteurs ou des écrivains ; d’écraser, une fois installés, leurs rôles sous leur interprétation. A force d’incarner ces personnages marginaux en constante opposition; on s’étonnera de remarquer qu’il n’y a bien souvent plus de frontières entre l’homme, l’oeuvre, l’auteur et l’interprète, le modèle et son image.

Tout seul ?

« C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu » écrit Céline dans L’Église et réitère 12 ans plus tard dans l’incipit de Mort à Crédit : « Nous voici encore seuls ».

Plus qu’une solitude subie, le comportement de l’anarchiste de droite impose l’idée d’une solitude choisie. C’est moins un homme seul qu’un solitaire. N’attend rien de la société et des institutions. Il n’est d’aucune tribu ni d’aucune communauté. Seul contre tous, mais fier de l’être, il est un loup parmi les hyènes.

Jean Anouilh dans Les Poisson rouges explose :« Est-ce qu’on ne peut pas lui foutre la paix, à l’homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d’assurances sociales, votre homme. Il n’ose même plus faire un pet s’il n’est pas certain qu’il sera remboursé ! Il s’étiole à force d’être assuré de tout et perd sa vraie force – qui était immense ! C’était un des animaux les plus redoutables de la création. »

C’est dans le film policier à la française des années 70 que s’épanouit le plus cette figure du grand fauve trahi puis traqué par la société anonyme des imbéciles et des salauds. La scène d’entrée la plus familière serait une sortie de prison et le visage d’Alain Delon nous faisant comprendre que la vraie souricière est de ce côté-ci des murs. Les films de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le Cercle rouge), de José Giovanni (Dernier domicile connu) et bien sûr de Georges Lautner  sur des dialogues de Michel Audiard en constituent l’archétype.

Tous des cons ?

La dénonciation du con fait souvent figure de fond de commerce. A le lire, ou l’écouter on y découvre les nuances, les grains, les applications. Ses différentes qualités se reconnaissent aux proportions variables des trois composantes caractéristiques : la médiocrité, la couardise et la malveillance.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Gabin disait quant à lui : « Moi, je divise l’humanité entre les cons et les pas cons. Tout le reste, c’est de la littérature ». Dans le genre métamorphose des cloportes, la scène la plus typique est sans doute dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Gabin y insulte deux bistrots quinquagénaires qui exploitent une jeune fille juive dans le Paris occupé :

Céline n’a pas plus de considération pour les prolétaires, « ce sont des bourgeois qui ont échoué ». Quant à Frédéric Dard, il laisse au moins San Antonio donner un coup de chapeau aux idéalistes: « La grandeur de la gauche, c’est de vouloir sauver les médiocres ; sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! » mais écrit aussi que « le pauvre con subit et admire le sale con. C’est lui le peuple ! »

Il ne faudrait pas se méprendre sur son agressivité vis à vis des lâches ; on ne nous propose pas un couple courage-lacheté mais dominateur-dominé. Le con se reconnaît d’abord à ce qu’il se laisse manipuler. Cette tétanie de cons, stupides sous l’agression serait susceptible de renversement si d’aventure ils daignaient se réveiller. En même temps la foule est moins dangereuse dans ses aversions que dans sa versatilité.

 « La démocratie donne aux cons le pouvoir d’étouffer les intelligences ; c’est d’autant plus atroce que l’intelligence ne choisit pas son milieu social pour naître, les prolos donnent autant d’enfants rusés que les profiteurs » (MicBerth)

Tous Pourris ?

Obsédés par la bêtise, ils le sont aussi par la pourriture. Le message est clair : les pourris sont solidaires pour vous abattre et les autres sont des complices passifs. L’idéal-type du nanar de droite, Mort d’un pourri (1977) dénonce : « En attendant qu’on installe l’internationale des prolos, on a mis en place l’internationale du pognon. C’est un peu plus sérieux, croyez-moi… Nous n’avons plus d’amis, nous avons des partenaires. Nous n’avons plus d’ennemis, nous avons des clients. »

http://www.dailymotion.com/video/x4wus9_l-international-du-pognon_shortfilms#.UZUR74Lxky4

Le cercle rouge de Melville :« Les hommes sont coupables. Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas […] Ne l’oubliez jamais : tous coupables »

Tout dans l’honneur. Cette morale anarcho-droitiste appliquée à une solitude, se vit dans une défensive permanente, tendue. Le rapport qui s’établit au sein de l’amitié virile prend souvent la forme d’un apport père fils. La métaphore du vieux chef transformé en « dab » est claire dès que l’image du clan se précise (clan des siciliens, le cave se rebiffe, le pacha..)

La condamnation de la corruption est d’abord un mépris de la petite combine honteuse. En revanche la corruption sans illusion peut être aisément assumée ; puisque jungle il y a, les grands fauves seront toujours assez intelligents pour délimiter leurs territoires. « La société fonctionnait en mode subversif, tout ce qui semblerait devoir protéger les honnêtes gens concourait en réalité à assurer aux gros voleurs le succès d’abord, l’impunité ensuite » (Drumont).

La destruction physique ou l’échec de l’agent clôt souvent plusieurs de ces intrigues, comme si le respect de la Loi conduisait la société anar de droite à sa destruction. L’anarchiste de droit est selon Ory « un féodal égaré en démocratie » qui en crève.

http://www.dailymotion.com/video/x4z4ts_l-aventure-c-est-l-aventure-c-est-f_shortfilms#.UZIYGGBzGlg

Un homme, un vrai ?

Dans les œuvres anarchistes de droite, les femmes n’existent que par rapport au mec. Un héros de José Giovanni, dans Les Aventuriers (1974), croise un couple ; la femme est plus petite que l’homme. Commentaire : « les proportions étaient bonnes ».

Les femmes ne semblent y comprendre que la manière forte (« touche pas au grisbi salope ! »).

Claude Lévi Strauss a toujours refusé l’entrée des femmes à l’Académie française. Inutile de répertorier le catalogue d’insultes misogynes dont Desproges, Jean Yanne et G.Proust se drapent pour dénoncer la féminisation de la société.

Un comportement certainement hanté par l’image d’une enfance qu’ils se complaisent à décrire salie, pervertie, humiliée. Dans Les Valseuses de Bertrand Blier, la libération sexuelle est une sorte de reprise individuelle en matière de sexe. Dewaere et Depardieu ne respectent pas plus la femme que la famille, la police ou la SNCF.

C’est un tout. « A tel point le doute sur soi travaille les êtres que, pour y remédier, ils ont inventé l’amour, pacte tacite entre deux malheureux pour se surestimer, pour se louanger sans vergogne» (Cioran).

 La vertu de la gouaille anarchiste de droite était de réconcilier le populo et l’aristo. Au cinéma, l’effet était garanti. La Traversée de Paris, c’est Molière à l’heure du marché noir; Le Président, Machiavel en argot; Un singe en hiver, Rimbaud au bistrot. Dans Les Tontons flingueurs, la jactance du café du Commerce fusionne avec la langue du XVIIe siècle.

Le culte de l’amitié virile avec son code de l’honneur a souvent l’alcool comme médiateur (Un Singe en hiver, Tontons flingueurs…). L’appartenance au clan est élevée au rang de valeur, d’art de vivre. Le rapport au sein l’amitié virile est souvent le témoignage du rapprochement entre deux générations que tout oppose, souvent sous l’emprise d’une attache paternaliste. Vieux-jeunes, qu’ils soient truands ou flics, l’important c’est qu’ils se rejoignent dans la contestation (Gabin-Belmondo, Ventura-Belmondo,Montand-Depardieu, Ventura-Dewaere…).

Quête individuelle d’absolu

Une Révolte personnelle

La seule forme d’anarchie que ces hommes tolèrent c’est celle qui leur est personnelle. La révolte à laquelle nous sommes souvent incité peut revêtir de multiples formes ; l’acte individuel de résistance apparaît de l’ordre de la légitime défense.

L’emprisonnement, l’exil, la paupérisation, les pressions de toute nature, la diffamation, l’ostracisme culturel sont les armes les plus couramment utilisées par le pouvoir dans ce combat.« L’attitude naturelle de l’esprit est une attitude de rébellion… J’en appelle à l’Esprit de révolte, non par une haine irréfléchie, aveugle, contre le conformisme mais parce que j’aime encore mieux voir le monde risquer son âme que la renier»(Bernanos).

A l’heure où tout est théoriquement permis, mais où rien n’est plus pratiquement possible, La « révolution » qu’ils appellent parfois de leurs vœux, est un horizon d’utopie, une tentation à laquelle ils ne succombent que momentanément, lorsque leur lucidité cède le pas à l’exaltation littéraire ; en réalité cette révolte se doit avant tout d’être individuelle.

Beaucoup plus qu’une lutte inspirée de motifs politiques, il s’agirait d’une rébellion instinctive et esthétique contre la platitude et la banalité des esprits, du réflexe à la fois anarchique et aristocratique d’hommes menacés dans leur autonomie de pensée, méfiants à l’endroit des entrainements de foule, et qui s’appuient sur l’esprit d’équipe pour y résister.

On comprend aisément face à cette révolte que l’un des soucis majeurs de ces anars de droite a toujours été de se démarquer de la morale commune, mais aussi de toute tentative de récupération idéologique, au risque de devenir à tout jamais des écrivains maudits, bourreaux des autres et d’eux mêmes, non par une quelconque perversion de la pensée, mais par goût de la vérité, dite, écrite et recherchée jusqu’à l’excès. « Tout homme vaillant doit être un persécuteur, de lui même, du genre humain, et de Dieu. » (Bloy)

Ce souci de la quête d’une autre vérité les isole dramatiquement de la communauté humaine, d’autant qu’ils n’hésitent pas à se critiquer, entre hommes de même famille de pensée (Léautaud vs Bloy, Darien vs Drumont, Daudet vs Bernanos, MicBerth vs Céline, Pauwels vs Gainsbourg…)

Ainsi la révolte anarcho-droitiste ne se limite pas aux domaines intellectuels, politiques, et moraux ; elle est plus globale et plus profonde, enracinée sur une nature d’homme particulière, violente et exigeante.

Un moi au dessus de tout

L’homme ne peut pas s’en remettre aux grandes abstractions humanitaires et aux grands slogans collectifs ; il doit se fier à ses seules qualités, à sa propre capacité d’appréhender. Il convient donc, en toute occasion de garder un esprit critique, non pas en référence à une doctrine extérieure, à des principes admis ou imposés, mais en fonction de ses convictions personnelles.

« La vraie liberté individuelle commence là où la société cesse de prétendre à un but moral ou religieux… quand on cesse de m’aveugler avec du devenir, je vois mon infini »(Pauwels)

Le moi anarchiste de droite est pour la majorité inutilisable, parce que trop violent, trop excessif et surtout trop lucide. Le moi y apparaît constamment comme une préférence instinctive et culturelle, l’origine et le garant de toute spécificité humaine.

Cette exigence qui les pousse à s’exposer aux rudesses de l’histoire, sans y laisser leur âme, et leur intelligence, renforce leur singularité et les isole encore davantage du monde qui les entoure ; car leur refus du pouvoir en place, leur rejet des idéaux progressistes majoritaires, leur dédain à l’égard des mouvements politiques, de quelque obédience qu’ils soient, créent autour d’eux un véritable désert d’hostilité, de peur ou d’incompréhension qui se traduit le plus souvent par une conspiration du silence à leur endroit.

Comme on ne parvient pas à les situer ni à les définir avec précision, on les ignore officiellement ou on les présente comme des personnages sulfureux et anomiques. L’extrémisme est une notion, une nuance qui évolue au fil du temps. Il faut relativiser, ne s’interdire aucune pensée.

Le divorce est donc total, la solitude des anarchistes de droite entière, la réprobation à leur égard quasi universelle.« Il n’y a de pensée que s’il y a du défi » (Pauwels)

Comprendre l’anarchisme de droite, c’est saisir sa psychologie fondamentale, ce « Moi au-dessus de tout », le seul maître qu’il reconnaisse hors Dieu. L’anarcho- droitiste enracine sa révolte et sa critique sociale dans une liberté intérieure intransigeante, qui est fidélité à la nature profonde et authentique de l’individu. Cette radicalité est souvent source de solitude, qui pousse à affirmer un honneur ombrageux.

L aristocratisme

Ce «Moi au-dessus de tout» fonde l’aristocratisme anarcho-droitiste. En effet, cette survalorisation du Moi n’engendre pas un individualisme démocratique ni une sensibilité romantique, mais bien un aristocratisme intransigeant, moral plutôt que social. L’aristocratisme proclame vouloir privilégier les devoirs sur les droits. Il cultive une intraitable nostalgie du passé, décanté. Cet aristocratisme est donc un traditionalisme, qui reconnaît la nécessité pour tout homme de qualité de se rattacher à une longue tradition culturelle et politique. (Archives Pierre Chaunu).

La tradition, l’homme de qualité la cherche, l’approfondit et tente d’en vivre, dans sa pensée, dans son écriture et dans son action. La tradition dont il se réclame est toujours une tradition supérieure, parfois une tradition mythique. « L’humanité va, dans le mouvement d’une dialectique irréversible, vers l’indifférenciation des valeurs et des caractères, vers l’uniformisation des instincts et de la décomposition. »(Gobineau)

Si les anarchistes de droite attaquent avec la plus extrême vigueur les hommes de pouvoir, d’argent et les autorités instituées, ils n’éprouvent pas plus de compassion pour les gens qui s’installent dans la soumission et le malheur. Ils jugent extrêmement négative l’attitude de ceux qui embellissent, par esthétisme et sentimentalisme, les « misérables ».

L’homme ne pourrait se réaliser intellectuellement et moralement que si on le met en face, même violemment de la vérité. Responsabiliser les êtres, ce n’est pas se contenter d’inculper perpétuellement les puissants, c’est voir et dénoncer la laideur, la médiocrité, la paresse, la lâcheté partout où elles se trouvent, sans aucune concession, et en espérant, de tous ceux qui en sont les artisans et les victimes, des sursauts salutaires et non un avachissement ou d’inutiles convulsions.

Le choix des différences et des inégalités assumées représente un devoir intellectuel et moral. Si le rôle des hommes est précisément d’organiser et de moraliser l’expression de leurs propres différences et inégalités, ils ne doivent surtout pas négliger l’apport d’une telle multiplicité et nier ces inégalités pour des raisons idéologiques.

« La religion de l’égalité absolue est comme toutes les religions absolutistes, elle rend fou » Pauwels

Tout cela ne signifie pas qu’à l’égalitarisme démocratique doive succéder un élitisme tout aussi absolu, forcené, mais que les options reconnues aujourd’hui comme fondatrices d’une morale universelles sont néfastes et erronées.

C’est à cette répugnance ou impossibilité de l’homme à se servir de son entendement dans la passivité ou dans l’emballement inconsidéré, qui permet non seulement les guerres et les phénomènes totalitaires mais aussi toutes es formes de conditionnement que nous connaissons bien, politiques, commerciales, humanitaires et socioculturelles.

Le film Les Visiteurs est l’actualisation de cette analyse d’aristocrate tombé de cheval que résume Jean Anouilh dans Pauvre Bitos (1958) : « On n’a jamais fait tant fortune que du jour où on s’est mis à s’occuper du peuple ».

Pourquoi ne pas dire clairement que toutes les actions d’envergure qui ont tissé la trame de l’Histoire ont été inspirées, mises sur pied et réalisées par des minorités ou des individualités agissantes avec la complicité, souvent passive, des peuples ? Que toutes les société sont régies par des structures hiérarchiques verrouillées par des critères élitistes, sans que ces titres et cette puissance soient moralement justifiables ?

La quête de Vérité

C’est le goût de la vérité qui se doit d’apparaitre comme l’épicentre de toute recherche. Même si cette exigence est exprimée de manière violente et outrancière, elle est le sens même de la vie pour ces pèlerins de l’absolu, un horizon vers lequel ils tendent obstinément.

Plus ces anarchistes de salon ont été acharnés dans leur quête d’une vérité fondamentale, plus ils ont été occultés, diffamés, dévalorisés, persécutés. Reconnaissons que toute quête réelle de l’absolu entraine fatalement ses auteurs du coté d’une certaine lucidité désespérée et qu’une telle attitude a peu de chances de rencontrer un écho favorable auprès de l’intelligentsia contemporaine. L’ échec de l’absolu anarcho-droitiste et le discrédit dont souffrent ses représentants en sont les conséquences.

Tout ceci s’incarnerait dans la recherche d’un équilibre entre la nécessité de vivre en commun et la sauvegarde de l’intégrité de chaque personnalité.

Ils n’ont de cesse de déclamer l’ère de décadence dans laquelle nous avançons. Cette constatation lucide les invite à dénoncer le système qui permet la dissimulation de cet état de fait. Elle les conduit aussi à bien souvent flirter sinon avec la dépression, au moins avec le pessimisme. Ils n’attendent guère d’évolution positive du processus de moyennisation de l’individu, de l’égalitarisme ambiant, d’individus déboussolés par la technique.

Ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes