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Pierre Desproges

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Pitre, provocateur, amuseur public, misanthrope, moraliste, pourfendeur de l’hypocrisie et de la médiocrité de son temps, chroniqueur de la haine ordinaire… Pierre Desproges, maître es humour noir, tirait sur tout ce qui bougeait et sur tout ce qui était immobile. Les pauvres, les riches, les militaires, la gauche, la droite, les hommes, les femmes, »l’intelligentsia crapoteuse », « les humanistes sirupeux », l’armée, le Pape, les jeunes, les politiques, les journaleux, les Restos du cœur, SOS Racisme…

N’hésitant pas à s’attaquer aux sujets les plus sensibles avec une verve féroce. Aimant « trop les hommes pour les tolérer médiocres », son courroux n’épargna à peu près rien ni personne. Mais Desproges aime surtout  les mots. Il les aime d’un amour obsessionnel, partial et toujours facétieux.

En débroussaillant les sentes escarpées de la cruauté, il a influencé beaucoup d’autres humoristes, mais personne n’a placé le sarcasme à de telles altitudes. « A part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche. » Sa prédilection pour les provocations destinées à prendre le public à contre-pied des positions convenues l’ont longtemps rendu difficilement classable.

Desproges est né le 9 mai 1939 à Pantin de parent originaire de Châlus en Haute-Vienne, nous célébrons cette année les 25 ans de sa disparition.

Avant de se tourner vers la carrière de comique qu’on lui connait, il entamera des études de kinésithérapie qu’il abandonnera assez vite, écrira des romans-photos (qui seront publiés), vendra  des assurances-vies (qu’il rebaptise assurances-morts) puis des poutres en polystyrène expensé.

Presse et Média

Par la suite, son amie d’enfance Annette Kahn le fait entrée à l’Aurore où il devient journaliste. Jacques Perrier, qui était alors le chef de services aux informations générales, n’aimant pas son humour, le fait renvoyer. Il travaillera pour Paris-Turf jusqu’à ce que Benard Morrot (qui remplace Perrier licencié en 1968) le fasse revenir à l’Aurore pour lui confier une rubrique des brèves insolites. Desproges la nommera « Rubrique des chats écrasés ».  Il s’adonne à l’ivresse des « actu générales » et se fâche au passage avec l’idole des jeunes de gauche, Jacques Mesrine, qu’il qualifie de « fanfaron suicidaire ». L’ennemi public n°1 lui répond par courrier : « J’ai connu beaucoup de clowns qui, s’amusant à mes dépens, ont fait leur dernier tour de piste ! »

Il devient chroniqueur dans l’émission de Jacques Martin, Le Petit Rapporteur, dans lequel ses prestations avec Daniel Prévost ont fait date dans l’histoire de l’humour noir et du cynisme. Il finira toutefois par claquer la porte, ses interventions étant de plus en plus souvent coupées au montage, et retournera à l’Aurore.

En 1980 et 1981, il collabore à Charlie Hebdo avec une petite chronique intitulée Les étrangers sont nuls ;

Il participera et animera plusieurs émissions sur France Inter entre 1978 et 1986:

  • en 1978 et 1979, il anime en compagnie de Thierry Le Luron l’émission hebdomadaire Les Parasites sur l’antenne
  • entre 1980 et 1983, il est le procureur du Tribunal des Flagrants délires en compagnie de Claude Villers et Luis Rego. Ses féroces réquisitoires commencent invariablement par son célèbre : « Françaises, Français, Belges, Belges… » et par « Public chéri, mon amour ! » pour se terminer par une sentence sans appel : « Donc, l’accusé est coupable, mais son avocat vous en convaincra mieux que moi. » ;
  • il anime en 1986 une chronique quotidienne intitulée Chronique de la haine ordinaire, où il traite de sujets qui le révoltent, à travers des coups de gueule de deux ou trois minutes environ.

Entre 1982 et 1984 sur France 3 il assure « La minute nécessaire de Monsieur Cylcopède »  qui, selon lui, divise la France en deux : « Les imbéciles qui aiment et les imbéciles qui n’aiment pas. »

La Scène

En 1975 et les années suivantes, Pierre Desproges est à l’Olympia sur scène aux côtés de Thierry Le Luron. En 1978-79, il débute en tête d’affiche sur scène dans un petit théâtre du quartier Mouffetard, le Théâtre des 400 coups. Il joue devant un maigre public une pièce de théâtre drolatique: « Qu’elle était verte ma salade »… Il est aussi avec Thierry Le Luron à Bobino.

Il introduit à plusieurs reprises les tours de chant de Dalida. Dans les coulisses, les rapports sont houleux avec Orlando, le frère de la chanteuse, qui ne comprend pas toujours le second degré de l’humoriste.

Sur les conseils de Guy Bedos, il remonte sur scène en 1984 au Théâtre Fontaine et en 1986 au Théâtre Grévin

Cancer, décès et inhumation

En 1986, une douleur dorsale le foudroie alors qu’il joue au golf avec le chanteur Renaud. Les médecins qui l’opèrent ne peuvent que constater les dégâts : ses deux poumons sont atteints par un cancer, l’humoriste est condamné. En accord avec Hélène Desproges, son épouse, ils décident de lui cacher la vérité et prétendent avoir retiré une tumeur sans conséquence. Lentement, l’état de santé de Pierre se dégrade. L’humoriste ressent une fatigue chronique mais continue d’honorer ses engagements professionnels sans se douter que le cancer le ronge. Pour tenir le rythme de la tournée de son spectacle, des cocktails de remontants lui sont administrés directement dans les muscles. En mars 1988, il accepte d’interrompre sa tournée pour reprendre des forces à l’hôpital. Il y meurt le 18 avril, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Ses obsèques se déroulent au Cimetière du Père-Lachaise à Paris après une messe.  Sa sépulture est un minuscule jardinet entouré d’une grille avec une simple plaque, où une partie des cendres a été mélangée à la terre (sur dérogation de la Ville de Paris) 

Contrairement à ce que prétend la légende, ce n’est pas lui qui a rédigé la dépêche annonçant sa mort (« Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant, non ? » en référence à la phrase de conclusion rituelle sur FR3 de « La minute nécessaire de Monsieur Cylcopède »   ), mais Jean-Louis Fournier, réalisateur de la Minute nécessaire et proche de Desproges. Au départ, cette dépêche devait être « Pierre Desproges est mort d’un cancer sans l’assistance du professeur Schwartzenberg », proposée par Hélène Desproges. Mais elle a finalement renoncé à inclure cette précision afin d’éviter d’éventuelles poursuites.

A part la Droite il n’y a rien que je déteste autant que la Gauche…

Un humour grinçant

Célèbre pour son humour grinçant mis en valeur par une remarquable aisance littéraire, Desproges s’est notamment illustré avec des thèmes souvent évités, quoique mal à l’aise face à certaines personnes, « stalinien pratiquant», « terroriste hystérique» ou « militant d’extrême-droite ». Comme il le disait lui-même : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ».

Ses traits d’humour révèlent généralement un personnage bon vivant,individualiste et anticonformiste. Différentes sources le qualifient d’« anarchiste de droite » (entre autre:« Pierre Desproges, anar de droite », L’Evènement du jeudi, no 733-739, 1998) bien que sa prédilection pour les provocations destinées à prendre en permanence son public à contre-pied des positions convenues le rende difficilement classable. Il n’hésite pas à s’attaquer aux sujets les plus sensibles avec une verve féroce.

La plume de Desproges est le couteau suisse de l’écriture : une lame tranche dans le lard de la bêtise, l’autre creuse l’hypocrisie, la troisième lime les tabous, la quatrième déquenouille les angoisses du ­caveau. Digressions interminables truffées d’adjectifs, raccourcis cinglants (« Mesdames, pour rester belles, suicidez-vous à 39 ans et demi »), verbe fleuri soudain ensemencé de crottin, il jouait en permanence sur les décalages, à tel point qu’il était impossible de deviner au début d’un texte où il voulait en venir : « Ce qui doit faire marrer les gens, ce sont mes phrases très clean qui, tout d’un coup, tombent dans un ravin ». Un don inné ? Que nenni. « Pour cinq minutes de ma verve, je passe des heures dans les transcendances de l’écriture. C’est du travail. » Se considérait-il pour autant comme un écrivain ? « Sûrement pas, Maurice Genevoix qui marche pensivement dans la forêt en regardant les écureuils s’enculer dans les arbres, ça, c’est un écrivain. Je suis un écriveur, peut-être. »

La Démocratie

Les non-handicapés

Non aux jeunes

Rire de tout ?
« On me dit qu’il y a des Juifs dans la salle ? » Ce texte incroyablement culotté, peut-être le plus audacieux de sa carrière, serait-il audible aujourd’hui ? On veut croire que oui, même si déjà, à l’époque, Desproges n’était pas sûr de lui et misait sur les quinze degrés de lecture de son brûlot humoristique : « Les ­antisémites n’osaient pas rire et les Juifs se croyaient obligés de rire. » Pour se convaincre qu’on peut rire de tout, même en 2008, il faut le réécouter, le relire. Là où Dieudonné se casse la figure, sans style, dans des sketchs de brasserie viennoise, ­Desproges joue le funambule suspendu aux extrémités d’un humour qui touche l’intouchable (« Quand on me dit que, si les Juifs allaient en si grand nombre à Auschwitz, c’est parce que c’était gratuit, je pouffe »). Rire de tout, mais pas avec tout le monde : « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que jouer au Scrabble avec Klaus Barbie. »

Violence et vitriol
Les victimes de Desproges ne riaient pas du tout. Il était capable d’une violence dévastatrice. En plein spectacle, alors que Christine Ockrent­ avait fait plusieurs fois la une de Télé 7 jours avec sa famille ou son nouveau-né, il lâche une grenade : « Si elle avait fait une fausse couche, elle aurait posé avec le placenta. » Au Tribunal des flagrants délires, il assassine à tout-va. Le 29 octobre 1982, Patrick Poivre d’Arvor, « un homme déchiré par les contradictions insupportables de sa personnalité de dieu vivant, moitié Chateaubriand, moitié Jean-Claude Bourret », est débité en copeaux à l’occasion de la sortie de son premier livre, Les Enfants de l’aube : « Un livre qui nous conte l’histoire d’un adolescent leucémique qui rencontre dans un hôpital à leucémiques une jeune Anglaise leucémique. Dans un style leucémique également, l’auteur nous conte la passion brûlante et désespérée de ces deux êtres fragiles […]. 203 pages de romantisme décapant pour le prix d’un kilo de débouche-évier. » En comparaison, le drôle Stéphane Guillon a des manières de jouvencelle pusillanime.

Incorruptible
Desproges tirait sur tout ce qui bougeait et sur tout ce qui était immobile. Pauvre Patrick Sabatier (« La vulgarité, ce n’est pas dire des gros mots. C’est Patrick Sabatier qui fait semblant d’être apitoyé par le destin d’une matrone variqueuse dont il n’a rien à foutre, et qui lui offre une Fiat alors qu’elle ne sait pas conduire »). Il était la mauvaise conscience des années 80, qui dégonflait les baudruches des bons sentiments et les révoltes trop courageuses (dénoncer Pinochet à 10 000 kilomètres de Santiago). Quand Guy Carlier roucoule comme un pigeon de printemps à l’oreille de Johnny, Desproges fusillait ses amis (Renaud, par exemple).

En débroussaillant les pdeentes escarpées de la cruauté, il en a influencé beaucoup d’autres humoristes (« l’esprit » Canal+ lui doit beaucoup). Mais personne n’a placé le sarcasme à de telles altitudes. En même temps, Plastic Bertrand n’a pas d’héritier non plus. On ne peut donc rien en conclure.

Les rues de Paris ne sont plus sûres

Que choisir

BHL

Lettre ouverte au cardinal Lustiger

A l’usage des rustres et des malpolis ( 1981 )

  • Les bonnes manières à la guerre
    • Quand un Inférieur croise un Supèrieur, l’Inférieur doit saluer le Supérieur.
      À un général, on dit mon général.
      À un colonel, on dit mon colonel.
      À un adjudant, on dit mon adjudant.
      À un deuxième classe, on dit ta gueule, à condition d’être adjudant.
    • L’ennemi : pour quoi faire ?
      Sans l’ennemi, la guerre est ridicule.
    • Comment reconnaître l’ennemi ?
      Voici quelques critères de base permettant à coup sûr de reconnaître l’ennemi.
      L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! J’en ris encore !
    • Un foie, deux reins. Trois raisons d’utiliser la baïonnette.
      Le 11 novembre 1914-18, naissance à Bayonne de Césarien de la Boïonnette. Son père était tailleur, mais sa mère était là, c’est le principal.
  • Comment déclancher poliment une bonne guerre civile
    • La seule guerre raisonnablement envisageable, c’est la guerre cent pout cent française, entre français. Et puisque la haine est le moteur de la guerre, apprenons à nous haïr entre nous.
    • Les Béarnais sont-ils des gens comme nous ? Je dis non.
      Vous voulez savoir ce qu’ils mettent dans la sauce béarnaise, les Béarnais ? C’est une honte : huile de soja : 63%, farine de maïs 0.9%, estragon, cerfeuil 1.9%, excipient E312 0.2%
      Huile de soja 63% d’où vient tout ce soja ? Mais de Chine, bien sûr. De là à prétendre que les béarnais ont signé un pacte secret avec la Chine rouge, il n’y a qu’un pas.
      Sus mes preux ! Mort aux béarnais !
    • Les Bourguignons sont-ils des gens comme nous ? Je dis non.
      Dans la fondue bourguignonne, ils mettent de la sauce béarnaise ! Ce sont donc des collabos, n’ayons pas peur des mots.
      Quant aux dijonnais eux-mêmes, leurs moeurs sont une insulte permanente à la mémoire de Louis XI, qui fut à la fois le père de la réunification de la Bourgogne, qui commença par le traité d’Arras en 1482, et l’amant de Charles Martel qui commença par le traiter de connasse en 1483. Sus mes preux ! Mort aux burgondes !
    • Les bordelais sont-ils des gens comme nous ? Je dis non.
      Certains habitants du Bordelais doivent du vin de Bourgogne. Ce sont des collabos, n’ayons toujours par peur des mots.
      Sus mes preux ! Mort aux bordelais !
    • Les normands sont-ils des gens comme nous ? Je dis non.
      En 1420, les anglais s’était rendus entièrement maîtres du duché de Normandie. Ils se mirent à genoux pour remercier Dieu, puis à plat ventre pour violer les normandes.
      Sus mes preux ! Mort aux normands !
    • Les bretons sont-ils des gens comme nous ? Je dis non.
      On a pu prouver scientifiquement que le breton était têtu.
      Mais jusqu’à ce jour jour aucun breton contacté pour aider la science dans ce domaine n’a voulu prêter son concours. Donc le breton est têtu.
      Par sa faute, la recherche française marque le pas. Et c’est navrant, quand on songe que les américains ont d’ores et déjà réussi à démontrer que les nègres étaient solubles dans l’acide sulfurique.
  • Les enfants sont des cons
    • Double V. C. Fièlds ( je dirait « DA-BELL-YOU-CI FILDS » le jour où les américains dirons « CHAMPS-ÉLYSÉES » au lieu de « TCHEMPZILAÏZIZ » )
      Double V. C. Fièlds disait : Quelqu’un qui n’aime pas les enfants ne peut pas être tout à fait mauvais . Je ne sais pas si Monsieur Fièlds a raison. Tout ce que je sais c’est que Dieu l’a puni en lui donnant un prénom de chiottes.
    • Quand un enfant veut s’amuser, il ramasse un bout de bois, il dit Poum-Poum , et son copain tombe par terre, en disant Damned , s’il a appris le français dans Tintin , ou ARRG ! s’il a appris le français dans Spirou . Puis le copain se relève en disant : On dirait que j’en suis un autre .
    • Par ailleurs, la naïveté grotesque des enfants fait peine àvoir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes.
      Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.
  • Sachons reconnaître une femme d’un homme
    • On reconnaît l’homme à la rugosité brutale de son teint buriné, et la femme à l’incomparable fraîcheur de son teint scandinave.
    • Déshabillons un homme et une femme. Si la personne dit : Oh ! oui Albert, soit mien ! , c’est une femme. Si la personne dit : Alors Albert mon pote, ça va pas la tête ? , c’est un homme.
    • Quand vient la saison des amours, l’homme frotte la rugosité brutale de son teint buriné contre l’incomparable fraîcheur du teint scandinave de la femme, et leurs corps se mêlent dans un élan d’amour puissant et magnifique, mais il ne faut pas non plus exagérer vu que finalement c’est pareil pour les cochons, les vaches et même les phacochères. Au bout d’un laps de temps plus ou moins long, la femme dit : Oh oui olala et l’homme allume une cigarette. On dit alors que la femme est heureuse . Neuf mois plus tard, pendant que la femme accouche, elle tient la main de son mari. Ainsi il a moins peur, et il souffre moins.
  • Comment aborder une jolie femme ? Pourquoi aborder une femme laide ?
    • Il y a un seul cas où il est convenable d’aborder une femme laide. C’est pour lui demander si elle ne connaît pas l’adresse d’une jolie femme. C’est tout ce qu’il y a à dire sur ce sujet.
    • Naguère, quand j’était encore plus jeune et encore plus beau qu’aujourd’hui, j’abusais de formules toutes faites : je n’y ai gagné que déboires et coups de pied dans des endroits que la morale réprouve. Je pense notamment au jour où j’ai dragué une louloute à l’hôpital Cochin. Elle était dans un poumon d’acier. Vous venez souvent ici ? risquais-je.
    • Pour draguer, une seule méthode, dite méthode Louis XIV car le Roi Soleil l’utilisait fréquemment quand il chassait le boudin dans la galerie des glaces. Il regardait les courtisanes au fond des yeux, puis il triait les belles des moches, et disait aux courtisans : Mes amis, servez-vous : les mignonnes, c’est pour vous ; les tas, c’est moi ! .
  • Comment distinguer l’amour des toilettes ?
    • C’est extrêmement simple : l’amour est enfant de Bohème, alors que les toilettes sont enfant du couloir, à droite.
    • [..] Joséphine de Hautecloque. Mais s’appelle-t-elle seulement Joséphine ? Et sait-on seulement quelle est la hauteur de sa cloque ? ( Ce jeu de mots impérial d’une grande beauté formelle m’a valu le prix Mongolia 1981 aux jeux Olympiques cérébraux pour handicapés mentaux alpins, au col de l’aut’taré )
  • Les gens malheureux ne connaissent pas leur bonheur
    • À l’instar de la zizette quand il fait grand froid, le bonheur est un sujet difficile à appréhender.
    • Aspect footballistique du bonheur.
      À la fin du match Saint-Étienne – Nantes, Saint-Étienne gagne. Si vous êtes de Saint-Étienne, c’est le bonheur. Si vous êtes de Nantes, c’est le malheur. Si vous êtes de Brive, vous vous en foutez : c’est pas du rugby.
    • Aspect sentimentalistique du bonheur.
    • Aspect démocratitisque du bonheur.
      Lecanuet est une créature de Dieu, sauf les dents qui sont de chez Paul Beuscher.
    • Aspect évangélistique du bonheur.
      Dieu fait le bonheur. N’importe quel chrétien venant de recevoir l’eucharistie vous le confirmera : Dieu fond dans la main, pas dans la bouche.
  • Marions-nous bien poliment
    • Le tendre penchant peut se manifester à tout moment et en tout lieu, au bal, à la fête foraine, dans l’autobus, plus rarement au cours d’une mêlée ouverte dans le Tournoi de cinq nations.
      Généralement, c’est au cours d’une valse qu’une tierce personne, camarade des deux parties et donc amie des valseuses …
      Pouf, pouf …
      Généralement, c’est au bal qu’une tierce personne, amie des deux parties, présente l’un à l’autre chacun des futurs tendres penchés.
    • La cérémonie à la mairie a été simplifiée à l’extrême.
      Le maire ne dit plus : Albert Lepied, voulez-vous prendre pour épouse mademoiselle Josiane Legenou ici présente ? Mademoielle Josiane Legenou, voulez-vous prendre pour époux monsieur Albert Lepied ici présent ?
      Mais simplement : Lepied voulez-vous prendre Legenou, Legenou, voulez-vous prendre votre pied ?
  • Qui emmener en voyage de noces ?
    • Au départ, afin de mettre toutes les chances de votre côté pour que votre voyage de noces soit un succès total sur le plan touristique, sentimental et sexuel, la première chose à faire est de partir SEUL.
    • Ce conseil vaut évidemment autant pour l’époux que pour la jeune mariée. Encore qu’on peut se demander ce qu’irait raisonnablement faire une jeune femme seule à Venise, avec toute cette vaisselle qui s’accumule à Paris.
      C’est une excelente question, et je me remercie de me l’être posée. Et je me répond aussi sec : Halte là, mon garçon, point de misogynie !
      ( Quand je suis tout seul, j’avoue qu’il m’arive de m’appeler mon garçon . Je m’appelle beaucoup moins souvent ma fille  : ça m’excite et ça me retarde dans mon travail. )
    • Et puis, sourtout, ne l’oublions jamais, à Venise, on reçoit très bien Antenne 2.
  • L’hétérosexualité : pour quoi faire ?
    • Une précision d’ordre grammatical, en passant. On ne dit pas : Je suis ‘H’étérosexuel avec un ‘H’ aspiré ; on fait la liaison : Je suis ‘Z’étérosexuel . Au reste, il est interdit, en France, d’aspirer du ‘H’.
    • Comment reconnaître un hétérosexuel d’un homosexuel à sa façon de se tenir à table ?
      C’est bien simple : servons à ce bel inconnu une banane flanbée. S’il regarde la banane flambée sans piper, c’est un hétérosexuel. Mais s’il regarde la banane flambée en lui disant : Comment tu t’apelles ? , c’est une autre paire de manches.
  • Les bonnes manières au lit
    • Présentez-vous simplement, en ajoutant un petit mot gentil, même banal, qui sera toujours bien reçu pourvu qu’il ne s’écarte pas des limites du bon gout.
      Exemple : Bonjour ! Je m’appelle Robin des Bois. Tu la sens ma grosse flèche ?
    • Ces présentations devrons être simples et dépourvues d’emphase. Toute attitude pompeuse apparaîtrait déplacée. ( C’est une image : ne prenez pas l’expression attitude pompeuse au pied de la lettre. )
    • L’homme pourra avantageusement dire : Oh oui oh lala ah oui ah oui puis, appuyé sur un coude au dessus de la femme pantelante, il dira : Alors, heureuse ? .
      La femme pourra avantageusement dire : Oh oui oh lala ah oui ah oui ah oui, encore, encore, apothéose ! . Puis : Oh ! Albert, c’est la première fois que je connais un tel bonheur dans les bras d’un homme. Une simple petite phrase comme celle-ci suffit à ensoleiller la journée d’un honnête homme, sauf s’il ne s’appelle pas Albert.
  • L’autre façon d’être un con
    • Comment reconnaître un con ?
    • Y a-t-il des têtes de cons ?
    • Existe-t-il des signes extérieurs de connerie ?
      Quand quarante personne s’habillent comme un con, c’est l’ACADÉMIE FRANÇAISE. Quand mille personnes s’habillent comme un con, c’est l’ARMÉE FRANÇAISE.
    • Peut-on reconnaître un con à se démarche ?
      Quand il part, on dirait qu’il revient.
      Et les cons infirmes direz-vous ? Eh bien … Ils vont à Lourdes.
    • Quelles différences y a-t-il entre un imbécile et un con ?
      L’imbécile lit France-Dimanche , le con écrit Ici-Paris
    • Les cons ont-ils bon moral ?
      Oui. Par exemple, ils croient vraiment que si la chemise de Paul est plus blanche que la chemise de Jacques, c’est grâce à Persil anti-redéposition.
    • Comment vivent les cons ?
      L’hiver, les cons se massent sur des gradins et crient : Allez les verts ! . Le fait de se tasser sur des gradins en criant Allez les verts ! est un signe irréfutable de connerie. D’autant que cette année, à mon avis, c’est Nantes qui va gagner.
    • Les cons militaires sont-ils plus dangereux que les autres ?
    • Les enfants peuvent-ils être cons ?
    • Y a-t-il des cons célèbres ?
      Oh oui ! Hélas, la liste en est beaucoup trop longue. Je citerai celui qui, à mon avis, est le roi des cons. J’ai nommé le célèbre mathématicien Euclide qui affirme sans rire, je cite : La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Quelle connerie ! chacun sait en effet que la ligne droite ne peut être le plus court chemin d’un point à un autre. Sauf , évidemment, si les deux points sont bien en face l’un de l’autre.
  • Et l’intelligence, c’est du poulet ?
    • La grande différence entre l’homme et la bête, c’est l’intelligence. Comme le rire, l’intelligence est le propre de l’homme, et beaucoup plus rarement de la femme, mais c’est de moindre importance car la femme, pour peu qu’elle soit belle, n’a guère besoin d’être intelligente. Pour peu qu’elle soit moche, elle a encore moins besoin d’être intelligente.
    • À ce propos, je citerai le mot admirable de Louis XIV, à la veille de son mariage avec l’infante d’Espagne.
      Sire, dit Marie-Thérèse, ne souffrez-vous point que l’on vous donne pour épouse si pauvrette damoiselle ? Car point jolie ne suis, et point non plus ne brille par l’esprit.
      _ Madame,
      répondit Louis, c’est très bien ainsi. Car s’il y a un truc qui ne va pas avec le boudin, c’est bien la cervelle.
  • Résistance ou Collaboration. Que choisir ?
    • Tout, dans la vie, est l’affaire de choix. Cela commence par : la tétine ou le téton ? Et celà s’achève par : le chêne ou le sapin ?
    • Que choisir quand on a trente-cinq ans en 1940 ?
      La Collaboration, c’était le bon droit, la respectabilité.
      Oui mais, la Résistance, c’était la vie au grand air, youkaïdi youkaïda.
      Oui mais, la Collaboration, c’était la possibilité d’apprendre une jolie langue étrangère à peu de frais.
      Oui mais, dans la Résistance on s’amuse : Boum, le train ! Boum, le petit viaduc !
      Oui mais, dans la Collaboration, on ne fait pas sauter des ponts, mais on peut sauter des connes.
      Oui mais, dans la Collaboration, pour bien gagner sa vie, il faut dénoncer des Juifs. Ce n’est pas très marrant de dénoncer.
      Oui mais, dans la Résistance, on ne dénonce pas les Juifs, mais il faut vivre avec.
    • En bref, à force de tergiverser, je n’avais toujours pas pris décision le 25 août 1944.
  • Comment vieillir sans déranger les jeunes.
    • Un jour, comme ça, par hasard, on voit Guy Béart chanter en duo avec Jeanne Moreau à la télévision, et tout à coup l’on se demande lequel est le grand-père de l’autre …
    • Chers vieux, chères vielles, pendant que vous vous tassez doucement, profitez-en pour vous écraser mollement :
      • En toutes circonstances, effacez-vous, gémissez doucement, claudiquez sans à-coup, emmitouflez vos vieux os, gantez vos arthrites métacarpiennes disgracieuses, étouffez vos tristes toux matinales, minimisez vos cancers.
      • À table, broutez sobrement, sans forcer sur les protides qui sont hors de prix.
      • Ne soyez pas un poids mort pour vos chers enfants. Rendez-vous utiles dans la maison. Profitez de vos insomnies pour rentrer le charbon, faire les cuivres, ou pour repeindre votre chambre qui sera bientôt transformée en salle de jeux quand vous ne serez plus là ; quand votre fille reçoit, déguisez-vous en bonne à tout faire et server à table.
    • P.S. : Maman, si tu me lis, tout ça, c’est pour rire. Viens à la maison. J’ai fait les cuivres.
  • Sachons mourir sans dire de conneries Les dernières paroles des tués au volant sont généralement décevantes. C’est le plus souvent du style : Ah ! Merde, j’ai fait tomber ma ciga… BOUM ou encore : Ah ! Merde, on va rater Guy Lux, faut foncer sinon AAAH ! BOUM !
  • Comment se suicider sans vulgarité
    • La mort du scorpion n’est point un scuicide. Elle est purement accidentelle, car le scorpion, contrairement à mon beau-frère qui est gémeaux, ne sait même pas que sa queue est venimeuse.
    • Nous avons vu comment nous jeter dans le vide ( voir plus bas ) ou comment nous pendre ( voir plus haut ).
  • Ceci est mon testament
    • C’est horrible : partir comme ça, sans avoir vécu la Troisième Guerre Mondiale avec ma chère femme et mes mes chers enfants courant nus sous les bombes.
    • Mourir avec au coeur l’immense question restée sans réponse : si Dieu existe, pourquoi les deux tiers des enfants du monde sont-ils affamés ? Pourquoi la terre est-elle en permanence à feu et à sang ? Pourquoi vivons-nous avec au ventre la peur incessante de l’holocauste atomique ?
    • Mais moi, je vous préviens, croque-morts de France : mon cadavre sera piégé. Le premier qui me touche, je lui saute à la gueule.
Français : L'humoriste français Pierre Desprog...
Français : L’humoriste français Pierre Desproges en scène à Morlaix (Bretagne, France) le 26 janvier 1985. (Photo credit: Wikipedia)

Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis (1985)

Voici le plus petit dictionnaire de monde.
Il existe sur le marché des dictionnaires imprimés tout menu. Mais, à y regarder de plus près, ils comportent, sous un format réduit, un très grand nombre de mots. Celui-ci est le seul à ne comporter qu’un seul mot par lettre de l’alphabet. C’est par souci de clareté qu’il ne comporte que 52 mots, à savoir 26 mots communs et 26 noms propres, séparés par des pages roses pour faire joli.
C’est encore par souci de clareté que ces mots ont éété répertoriés suivant l’ordre alphabétique, a avant b, b avant c, c avant d, et ainsi de suite jusqu’à z.
Il va de soi que les mots écartés du Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis ne l’on pas été arbitrairement, mais à la suite d’un choix réfléchi et en étroite collaboration avec les plus hautes autorités morales, politiques et religieuses qui s puissent rencontrer dans mon bureau, c’est-à-dire moi et mon chat sur les genoux car octobre est frisquet.
L’auteur
 
* a
 
Alunissage
 
n.m., du latin luna, la lune, et du préfixe a, très joli également.
Procédé technique consitant à déposer des imbéciles sur un rêve
enfantin.
 
* b
 
Bleu,e
 
adj, et n.m.
Qui est d’une couleur voisine du rouge, mais pas très : un ciel bleu,
des yeux bleus, les flots bleus, une Opel Kadett bleue. Fig. Bouch. :
un steak bleu ; s’emploie pour désigner un steak rouge. Fig. Mar. :
bizut ; « Faut pas me predre pour un bleu » (Rackham-le-Rouge)
 
* c
 
Chaussure
 
n.f.
La pénurie de chaussure désoblige le grincheux.
 
* d
 
Directeur
 
n.m., du latin di, la première porte, et rectus, à droite.
On ne dit pas un petit directeur, on dit un chef de rayon. On ne dit
pas un grand directeur, on dit un chef de diamètre.
Le féminin de directeur est la femme du directeur
 
* e
 
Endive
 
n.f.
L’homme qui s’adonne à l’endive est aisément reconnaissable, sa
démarche est moyenne, la fièvre n’est pas dans ses yeux, il n’a pas de
colère et sourit au gichet des Assédic. Il lit Télé 7 Jours. Il aime
tendrement la banalité. Aux beaux jours, il vote, légèrement persuadé
que cela sert à quelque chose.
 
* f
 
Femme
 
n.f.
La femme est une substance matérielle organique composée de nombreux
sels minéraux et autres produits chimiques parés de noms gréco-latins
qu’on retrouve également chez l’homme, mais dans des proportions qui
forcent le respect.
Dépourvue d’âme, la femme est dans l’incapacité de s’élever vers Dieu.
En revanche, elle est en général pourvue d’un escabeau qui lui permet
de sélever vers le plafond pour faire les carreaux.
 
* g
 
Gynécée
 
n.m.
 » Ou kilé li misée di lôvre ? _ Gynécée pas. « 
 
* h
 
Hémiplégique
 
adj. et n.
Relatif à l’hémiplégie. Personne atteinte d’hémiplégie, c’est-à-dire de
la paralysie de la moitié du corps provoquée le plus souvent par une
lésion cérébrale dans l’hémisphére Nord, où les nuit sont plus
fraiches.
 
* i
 
Insecte
 
n.m.
Les insectes sont des invertébrés de l’embranchement des articulés. Il
n’y a pas de quoi se vanter.
Ce qui est étrange, chez la libellule, c’est qu’elle respire par où
elle pète. Maurice Genevoix, Humus
 
* j
 
Judaïsme
 
n.m.
Religion des juifs, fondée sur la croyance en un Dieu unique, ce qui la
distingue de la religion chrétienne, qui s’appuie sur la foi en un seul
Dieu, et plus encore de la religion musulmane, résolument monothéiste.
 
* k
 
Kamikaze
 
n.m.
Le mot kamikaze a désigné, pendant la Seconde Guerre Mondiale, les
pilotes-suicide japonais qui venaient s’écraser sur les porte-avions
américains pour vérifier le principe d’Archimède dans la rade d’Hawaii.
Pour se reproduire, le kamikaze, après une danse d’amour assez
fastidieuse et suintante de simagrées extrême-orientales, dispose la
kamikazette au centre du lit nuptial. Puis il grimpe sur l’armoire
Henrito II et se jette dans le vide en criant : Bito, bito, ce que
signifie littéralement : I love you. Quand le lit casse, on dit que
l’hiver sera rigoureux.
 
* l
 
Lazariste
 
n.m.
Nom donné aux membres de la Société des prêtres de la Société des
prêtre de la Mission, fondée en 1625 par Saint Vincent de Paul, et
appelés ainsi parce qu’ils adoraient la gare Saint-Lazare, alors qu’il
n’y a pas de quoi.
 
* m
 
Mégathérium
 
n.m., du grec méga, grand, et thérion, bête.
Le seul ancêtre connu du mégathérium est le maximégathérium, dont la
taille pouvait atteindre vingt-cinq mètres. On peut raisonnablement
penser qu’il ne s’entendait même pas péter.
 
* n
 
National-socialisme
 
n.m.
On dira plus volontiers nazisme, c’est plus joli. Contrairement à la
rage, le nazisme n’est pas remboursé par la Sécurité Sociale. Il est
pourtant contagieux. Sa prévention passe obligatoirement par le respect
des synagoges, le mépris de la mitraille et un minimum de réceptivité
cordiale au chant plaintif des violons tziganes.
 
* o
 
OEil
 
n.m.
L’ oeil est un outil merveilleux. C’est grâce à lui que l’homme peut,
en un instant, reconnaître à coup sûr une langoustine d’un autobus, ce
qui lui confère évidemment un immense sentiment de puissance sur la
nature.
L’oeil humain est une mécanique merveilleuse dont la réussite parfaite
nous conforte dans notre foi en Dieu. On regrettera seulement que
l’oeil de cochon d’Inde ou du verrat périgourdin bénéficient de la même
géniale complexité. C’est vexant.
Le clin d’oeil permet au drageur de se faire connaître avec une
relative retenue et une certaine discrétion qu’on ne retrouve pas dans
la main au panier.
 
* p
 
Pangolin
 
n.m.
Le pangolin ressemble à un artichaut à l’envers avec des pattes,
prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu’en
effet, le ridicule ne tue plus.
 
* q
 
Quadrumane
 
 
* r
 
Rouquin,e
 
On reconnaît le rouquin aux cheveux du père, et le requin aux dents de
la mère.
 
* s
 
Sens
 
n.m.
Les sens, chez Gégène, et, par extension, chez l’homme en génerél,
sont : la vue, le goût, l’odorat, le tocher, et Louis.
o La vue est l’organe des sens le plus important. Il suffit pour
s’en covaincre d’observer le comportement d’un aveugle pendant une
exhibition des ballets Moïsseiev : il maugrée, bougonne,
s’impatiente. C’est un être aigri, frustré, peu ouvert à la
facétie : offrez-lui un bilboquet, il se blessera.
o Louis n’est pas mal non plus. Sans Louis, comment savoir que c’est
le plombier ?
o Le toucher est le moins passionnant des cind sens. Nous nous
contenterons de l’effleurer.
o L’odorat. Pour l’homme privé d’odorat, le No 5 de Chanel c’est de
la merde.
o Le goût, enfin, que nous avons gardé pour la bonne bouche, peut
être considéré comme le plus distingué des cinq sens. Au reste, il
fait généralement défaut chez les masses populaires oû l’on
n’hésite pas à se priver de caviar pour se goinfrer de
topinambours ! On croit rêver !
 
* t
 
Torture
 
nom commun, trop commun, féminin, mais ce n’est pas de ma faute.
Bien plus que le costume trois-pièces ou la pince à vélo, c’est la
pratique de la torture qui permet de distinger à coup sûr l’homme de la
bête.
Il fallut attendre l’avènement du christianisme pour que la pratique de
la torture atteigne un degré de raffinement enfin digne de notre
civilisation. Aujourd’hui encore, quand on fait l’inventaire des
ustensiles de cuisine que les balaises du Jesus’fan Club n’hésitaient
pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n’est pas sans une
légitime appréhension qu’on va chez sa manucure.
 
* u
 
Uropygienne
 
adj.f.
 
* v
 
Vélo
 
n.m., abrév. de vélocipède
Une erreur courante consite à penser que le vélo est le mari de la
bicyclette. C’est faux. C’est son amant.
 
* w
 
Whisky
 
n.m.
Le whisky est le cognac du con.
 
* x
 
Xiphophore
 
n.m.
Le xiphophore est un petit poisson de coloration variée, de six à dix
centimètres de long et originaire du Mexique.
Au moment de se reproduire, le xiphophore émet un crit strident :
Christiane ! pour appeler la xiphophorette qui accourt bientôt ventre à
flotte, la caudale en feu. S’ensuit alors une danse d’amour effrénée
dont le tendre spectacle ne peut que toucher le coeur de tout homme
capable de supporter un documentaire écologique marin sans balancer
ensuite une grenade offensive dans le lac d’Enghien.
 
* y
 
Ysopet
 
n.m.
Nom donné, au Moyen Âge, à des fables ou recueils de fables.
Avec cet effroyable cynisme d’emperruqué mondain qui le caractérise, La
Fontaine n’hésita pas à puiser largement dans les isopets des autres
pour les parodier grossièrement et les signer de son nom. Grâce à quoi,
de nos jours encore, ce cuistre indélicat passe encore pour un
authentique poète, voire pour un fin fin moraliste, alors qu’il ne fut
qu’un pilleur d’idées sans scrupule, doublé d’un courtisan lèche-cul
craquant des vertèbres et lumbagoté de partout à force de serviles
courbettes et honteux léchages d’escarpins dans les boudoirs
archiduchaux où sa veulerie plate lui assura le gîte, le couvert et la
baisouillette jusqu’à ce jour de 1695 où, sur un lit d’hopital, le rat,
la belette et le petit lapin lui broutèrent les nougats jusqu’à ce que
mort s’en suive, ce qui prouve qu’on a souvent besoin d’un plus petit
que soi. Essayez de vous brouter vous-même les nougats, vous verrez que
j’ai raison.
 
* z
 
Zeugna
 
n.m.
Procédé qui consiste à rattacher grammaticalement plusieurs noms à un
adjectif ou à un verbe qui, logiquement, ne se rapporte qu’à l’un des
noms.
Exemples de zeugma :
o En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de
sa redingote une enveloppe jaune et salie. André Gide.
o Prenant son courage à deux mains et sa Winchester dans l’autre,
John Kennedy se tira une balle dans la bouche. Richard Nixon, J’ai
tout vu, j’y étais
o Plus périlleux, le double zeugma : Après avoir sauté sa
belle-soeur et le repas du mini, le Petit Prince reprit enfin ses
esprits et une banane. Saint-Exupéry, Ça creuse
Une récente statistique nous apprend que plus de 95% des mineurs
lorrains ignorent totalement ce qu’est un zeugma !! Est-ce que cela les
empêche d’aller au charbon ? Mais introduisez maintenant l’un de ces
mêmes mineurs dans un salon mondain, et branchez la conversation sur le
zeugma : qui a l’air con ? C’est le merle des corons, avec ses gros
doigts noirs sur la flûte à champagne.
 

* Locutions Latines et Etrangères (Pages Roses)
 
o Alea jacta est : Ils sont bavards, à la gare de l’Est.
o Alea jacta ouest : À Montparnasse aussi.
o Fiat lux : Oh, la belle voiture
o Manu militari : Germaine s’est engagée dans les paras
o Mettez-moi donc un kilo de tomates, Mrs Carrington. Non. Pas de
celle-là. Ma femme dit qu’elle est farineuse. Extrait de Ma vie à
Londre en 1940 par Charles de Gaulle. Peut s’utiliser chez
n’importe quel détaillant en légumes. Penser à changer le nom de
la marchande.
o Motus Vivaldi : Ta gueule, Vivaldi. Chut (en vieux vénitien)
o Testis unus, testis nullus : On ne va pas loin avec une seule
couille.
o Veni, vidi, vici : Je suis venu nettoyer les cabinets. Titre de
l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.
o Vis comica : On devrait enfermer les comiques.
 
* a
 
Afrique
 
Les Noirs ont le rithme dans la peau, la peau sur les os et les os dans
le nez.
Peu doué pour la planche à voile, le ski de fond, le marchandising et
la bourrée poitevine, le Noir moyen, à sa naissance, présente peu de
chances de devenir un jour président des États-Unis. Pour l’y aider
néanmoins, l’homme blanc, reprenant à son compte un vielle coutume
appelée esclavage, l’envoya gratuitement en Amérique où il fit
merveille dans les plantations de coton. Au début, les américains ne
virent dans l’homme noir qu’un grand enfant, mais, peu à peu, ils
durent se rendre à l’évidence : c’était également un excellement appât
pour la chasse à l’alligator.
Quand un Blanc dit qu’un Noir est un con, on dit que le Blanc est
raciste. Quand un Noir dit qu’un Blanc est con, on dit que le Blanc est
un con. Ce en quoi l’on a tort. On peut très bien être noir et con.
Sauf en Afrique du Sud où seuls les Blancs sont cons. A part Ted.
 
* b
 
Bastille (la)
 
Célèbre forteresse construite à Paris, à la porte Saint-Antoine, entre
1370 et 1382.
Le plus célèbre prisonnier de la Bastille fut évidemment Voltaire. Le
moins célèbre fut Jean-Paul Petit-Boudu : moi-même, je ne sais pas qui
c’est. C’est vous dire.
Voltaire connut bien les geôles de la bastille à une époque où, sauf
son respect, il avait encore des couilles au cul : par la suite, fort
nous est d’admettre qu’il se plia devant les puissants, et
singulièrement devant Frédéric II de Prusse, en périlleuses et
dégradantes courbettes d’une servilité qu’on ne rencontre guère, de nos
jours, que chez les producteurs de télévision vautrés au paillasson des
directeurs de chaînes.
 
Terminons en rappelant que la Bastille était quasiment vide lorsqu’une
brassée d’excités la prit vaillamment d’assaut un jour d’été 1789.
C’était la révolution des bourgeois.
Ils sont toujours au pouvoir.
 
* c
 
Cannes
 
Haut lieu du tourisme balnéaire international, célèbre pour sa
croisette bordée de palmiers et pleine de connes emperlousées traînant
des chihuahuas, Cannes brille surtout pour son festival annuel du
cinéma où les plus notables représentants de la sottise journalistique
parasitaire côtoient les plus éminentes incompétences artistiques
internationales.
 
* d
 
Douaumont
 
Sans Verdun, on n’aurait jamais abouti à l’armistice de 1918, grâce
auquel l’Allemagne humiliée a pu se retrouver dans Hitler. Hitler sans
lequel on n’aurait jamais eu l’idée, en 1945, de couper l’Europe en
deux de façon assez subtile pour que la Troisème soit désormais
inévitable.
 
* e
 
Éluard
 
(Chritian), dit Cricri
Fils caché de Paul.
Des écrits de Cricri, peu méritent d’être cités dans le présent
ouvrage. Nous leur préférerons cette admirable page de Paul Éluard. Ami
lecteur, si tu la connais, tu m’errêtes.
 
Sur le collier du chien que tu laisses au moins d’août
Sur la vulgarité de tes concours de pets
Sur les blousons kaki, sur les képis dorés
Sur la croix des cathos, le croâ des athées
Sur tous les bulletins et sur toutes les urnes
Où les crétins votants vont se faire entuber
Sur l’espoir en la gauche
Sur la gourmette en or de mon coiffeur
Sur l’asphalte encombré de tes cercueils à roulettes
Sur les flancs blancs d’acier des bombes à neutron
Que tu t’offres à prix d’or sur tes impôts forcés
Sur le mur de la honte et sur les barbelés
Sur les fronts dégarnis des commémorateurs
Pleurant au cimetière qu’il ont eux-mêmes empli.
Sur l’encéphalogramme éternellement plat
Des musclés, des Miss France et des publicitaires
Sur la Bible et sur Mein Kampf
Sur le Coran frénétique
Sur le missel des marxistes
Sur les choux-fleurs en trop balancés aux ordures
Quand les enfants d’Afrique écartelés de faim
Savent que tu t’empiffres à mourir éclaté
Sur le cahier d’écolier de mes enfants irradiés
J’écris ton nom
HOMME
 
* f
 
François
 
prénom masculin, signifiant littéralement: « mon Dieu, quel imbécile! »;
du celte fran (« mon Dieu ») et cois (« quel imbécile »!). En effet, tous
les gens qui s’appellent François sont des imbéciles, sauf François
Cavanna, l’écrivain, François Chetelt, le philosophe et François
Cusey,de chez Citroën, qui a honoré l’auteur de son amitié pendant leur
incarcération commune au dix-huitième régiment des Transmissions, à
Epinal. Tous les François sont des imbéciles. La preuve en est que,
lorsqu’ils croisent un imbécile, certains l’appellent François. Le plus
souvent, l’ambition, pour ne pas dire l’arrivisme, des François, est à
la mesure de leur imbécillité, bien que je n’arrive pas à me faire à
l’idée qu’il y ait deux « l » à l’imbécillité alors qu’imbécile, lui,
n’en prend qu’un. Dura lex, mais bon. Quand ils sentent le vent
tourner, grâce à leur instinct d’imbécile, les François n’hésitent pas
à s’engager dans la résistance en 43, 44, 45, voire, pour les plus
sots, 46. grâce à la longueur de leurs crocs, qui laissent des traces
sur les moquettes ministérielles où ils plient l’échine jusqu’à ramper
pour obtenir la moindre poussière de pouvoir, les François peuvent
espérer se hisser un jour sur le plus élevé des trônes, celui duquel,
dans l’ivresse euphorique des cîmes essentielles, l’imbécile oublie
enfin qu’il a posé son cul.Alors serein, benoît, chafouin, plus
cauteleux que son hermine et plus faux que Loyola, il entraîne
paisiblement le royaume à la ruine, en souriant comme un imbécile.
 
* g
 
Gaulle (Charles de)
 
En 1913, au bal, cette appendice nasal considérable fait forte
impression sur la jeune et belle Yvonne qui avait ouï-dire que plus un
homme avait le nez long, plus longue était son espérence de vie.
Le 16 juin 1940 il fait 27 degrés à l’ombre à Paris. De Gaulle gagne
l’Angleterre le 17.
Le 18 juin, d’un bureau climatisé de la BBC, il lance l’appel du même
nom, au terme duquel il demande aux français de résister à la chaleur
en allant batifoler dans les sous-bois jusqu’à ce que ça fraîchisse.
Le 6 juin 1944, enfin, le thermomètre n’affiche plus que 13 degrés à
six heures du matin. On peut faire du bateau au bord les plages
normandes sans riquer l’isolation. Ce jour-là, on verra même des
Américains (tous de grands enfants) se baigner tout habillés pour
aller pêcher le pruneau de mer.
Mets une laine, dit Yvonne de Gaulle à son mari, qui sort pour prendre
le pouvoir sous la pluie. Les vivats surexcités de milliers de cons
gelés, fébrilement accupé à retourner leur veste, l’accueuillent sur
les Champs-Élysées et renforcent en lui l’idée que les français sont
des veaux.
 
* h
 
Hélène
 
princesse grecque
Hélène était la fille de Léda et de Zeus. Ce dernier, dont la moralité
n’aurait pas résisté à une fouille à la frontière turque, eut recours
au plus odieux des stratagèmes pour séduire Léda.
Les Hélène qui sont nées sous le signe des gémeaux connaîtront un grand
amour avec moi, mais pas maintenant, il faut que j’attaque la page des
‘I’.
 
* i
 
Indre-et-Loire
 
* j
 
Jaurès (Jean)
 
Homme de gauche intelligent et honnête
Malgré sa grande propreté morale, il devient député du Tarn. En 1893,
il adhère au socialisme par conviction (authentique !), et organise
l’unité du Parti Socialiste.
Sinon, les enfant l’aiment bien, et il carresse les chiens, même quand
il n’y a pas de photographe de presse autour.
D’une constitution physique très robuste, Jean Jaurès, selon son
médecin, était bâti pour vivre cent cinquante ans. Mais Dieu, dans son
infinie sagesse, ne voulut pas que cet homme connût le déshonneur de
voir les néo-socialites au pouvoir en France dans les années 1980.
 
* k
 
Kafka (Franz)
 
Écrivain tchèque de langue allemande
Il avait le désir d’aimer mais ne savait pas. Souvent lui venait
l’envie de dire : Bonjour, homme mon frère, mon semblable, mets ta main
sur mon épaule, porte un peu mon chagrin, viens chanter dans ma vie.
Mais quelque chose l’en empêchait, et il disait : Bonjour, monsieur
Odradek,. Espérons qu’il ne va pas pleuvoir.
 
* l
 
Larminier (Pierre-Henri)
 
Homme de science et chercheur français célèbre pour avoir vaincu le
cancer.
Il prouva de façon formelle que le cancer est une maladie provoquée par
les cancerologues.
 
* m
 
Morituri (Léonidas)
 
En 2009, il révolutionnait le tourisme vénitien en créant les premières
gondoles à moteur six cylindre en V à boîte de vitesses; automatique,
et le 4 mars 2010, méritait le prix Nobel de physique en traversant le
grand canal de Venise en sept secondes huit dixièmes ; les gondoliers
pouvaient désormais transporter 11 234.7 amoureux à l’heure.
 
* n
 
Noël
 
Nom donné par les chrétien à l’ensemble des festivités commémoratives
de l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, célèbre
illusionniste palestinien de la première année du premier siècle
pendant lui-même.
Ces festivités sont :
o Le dîner : généralement frugal ; rillettes, pâté, coup de rouge,
poulet froid, coup de rouge, coup de rouge.
o Le messe de minuit : c’est une messe comme les autres, sauf
qu’elle a lieu à vingt-deux heures, et que la nature
exceptionnellement joiale de l’événement fêté apporte à la
liturgie traditionnelle un je-ne-sais-quoi de guilleret qu’on ne
retrouve pas dans la messe des morts.
o Le réveillon : d’après les chiffres de l’UNICEF, l’équivalent en
riz complet de l’ensemble foie gras – pâté en croûte – bûche au
beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon
permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers
Monde sur le point de crever et le regard innomable de ses yeux
brûlants levé vers rien sans que Dieu s »en émeuve, occupé qu’Il
est à compter les siens éructant dnas la graisse de Noël.
o La remise des cadeaux
o Le déjeuner de réveillon : ô bûches de Noël, indècents mandrins
innervés de pistanche infamante et cloqués de multicolores
gluances hyperglycémiques, plus douillettement couchées dans la
crème que Jésus sur la paille, vous êtes le vrai symbole de Noël.
o La bise à la tante qui pique : après avoir vomi son déjeuner, le
chrétien reçoit la tante qui pique et la donne à sucer à ses
enfants.
 
* o
 
Océanie
 
Un des cinq continents, poliment méprisé par la plupart des quatre
autres.
L’Océanie produit du café, des épices, du quartz aurifère, du camphre
et de l’indigo qui donne son bleu soutenu à la moquette de la salle des
fêtes de l’Association sportive de Fontainebleau.
 
* p
 
Paris
 
Ville de France aux murs chargés d’histoire et au sol couvert de
crottes de chiens.
Paris est le siège du gouvernement de la France. Tous les cinq ou sept
ans, une bande d’incompétents cyniques de gauche succède à une bande
d’incompétents cyniques de droite, et le peuple éperdu d’espoir
s’écrie : On a gagné à tavers les rue de Paris , sans même s’apercevoir
qu’il continue de glisser dans la merde de la Bastille à la Nation.
Voyons maintenant la ville de Paris arrondissement par arrondissement :
o 2me arrondissement : la Bourse à ma gauche, les putes à ma droite,
c’est donc l’arrondissement de l’argent en gros et de l’amour en
stock.
o 4me arrondissement : le centre Pompidou a longtemps divisé les
parisiens en trois grandes catégories : ceux qui trouvaient ça
laid, ceux trouvaient ça beau, et ceux qui se demandaient s’il
fallait trouver ça laid ou beau pour avoir l’air dans le coup.
o 5me arrondissement : on en retiendra l’hôpital du Val-de-Grâce oû
les militaires ont le bon goût de souffrir un peu.
o 9me arrondissement : appelé ainsi en hommage à Blanche de Castille
qui s’y fit engrosser neuf fois par Henri le Mutin.
o 11me arrondissement : il est anti-monumental. Et ne me parlez pas
de l’église Saint-Ambroise. Quand je la croise, j’ai honte pour
Dieu.
o 17me arrondissement : La fesse gauche de mon professeur de philo
avait été mordue par un obus allemand, et le maître de chimie
avait la voix flûtée. Nous les appelions Demi-Lune et
Quart-de-Couille. La honte aujourd’hui encore m’empourpre.
o 20me arrondissement : on me dit que c’est un quartier populaire.
Il faudra que j’aille voir.
 
* q
 
Québec
 
Province du Canada située au nord-est des États-Unis, essentiellement
peuplée de Berrichons en Cadillac appelés Québécois. La langue
officielle est le français, qui est mâché par six milliers de
personnes.
La québécois est ospitalier, travailleur, rarement iroquois, souvent
chômeur. Il est extraordinairement ouvert et souriant. On a même déjà
vu des fonstionnaires québécois dire bonjour.
L’hiver, sa tête émerge à peine de deux mètres de neige. Il se bat
contre la glace à coups de pelle fracassants que sa stature bûcheronne
autorise à merveille. Détruire la glace est l’unique souci hivernal du
québécois.
Au beaux jours, il stocke [l’eau] bien vite dans des congélateurs
considerables et des distributeurs de glaçons que le visiteur étonné
découvre à tout bout de champ de maïs en la moindre gargote. Conserver
la glace est l’unique souci estival du québécois.
 
* r
 
Reiser (Jean-Marc)
 
Philosophe français né d’un péché de la chair et mort d’un cancer des
os (1941 – 1983)
 
* s
 
Saint-Gilles-Croix-de-Vie
 
Station de bains et port de pêche vendéen.
De mi-juillet à la la fin août, l’ouvier parisien, debout dans son
caleçon coloré, les mains sur les hanches et tourné vers le large, se
demande ce qu’il fait là.
Au midi surchauffé, des connes définitives brûlent au second degrè avec
un soin extrême, se craquèlent et se cloque sans frémir d’un orgueil,
dans l’espoir fou de se donner au cuir le couleur brun luisant des
cacas bien portants.
 
* t
 
Tintoret
 
On ressent assez vite, à la contemplation d’une toile du Tintoret, un
léger ennui qu’on ne retrouve pas à la lecture de Fluide glacial, où
Edika dessine très bien les bites.
 
* u
 
Unesco
 
La maison de l’Unesco, à Paris, est l’oeuvre des architectes Zehrfuss,
Nervi et Breuer, qui feraient mieux de se cacher.
 
* v
 
Vivaldi
 
* w
 
Warszawa (fr. Varsovie)
 
Ville polonaise où les arbres ont le droit de pousser la nuit.
 
* x
 
Xaintrailles (Pierre-Henri de)
 
Zoologue français
Avant de mourir, le 6 mars 1980, broyé sous un cageot d’asperges, alors
qu’il étudiait le rat des villes à la loupe devant chez Faucon,
Xaintrailles dit : Aaaah.
 
* y
 
Yang-Tseu-Kiang
 
Le plus long fleuve de Chine, appelé aussi fleuve bleu bien qu »il tire
sur le rouge (1).
 
(1) En chine, il est interdit de tirer sur quelque rouge que ce soit.
 
* z
 
Zamenhof (Lejzer Ludwik)
 
Médecin et linguiste polonais, né à Bialystok (1859-1917). On lui
doit l’invention de l’espérando.
Tout le monde s’en fout et c’est dommage. Quand on sait qu’à la base de
tous les conflits, de toutes les haines, de toutes les guerres de tous
les racismes, il y a la peur de l’Autre, c’est-à-dire de celui qui ne
s’habille pas comme moi, qui ne chante pas comme moi, qui ne danse pas
comme moi, qui ne prie pas comme moi, qui ne parle pas comme moi ;
quand on sait sait chose, dis-je, on est en droit de se demander si,
l’usage d’une langue universelle ne saurait pas nous aider à résoudre
nos litiges et à tolérer nos différences avant l’heure du fusil qu’on
décroche et du clairon qui pouète. Enfin. Bon. Utopie.
* Le monégasques
 
La principauté de Monaco est administrée par un tyranneau bouffi dont
la femme se faisait sucer la langue par Cary Grant dans les films
d’Hitchcock avant que son père, parvenu dans les cimenteries
américaines, ne l’oblige à épouser le magestueux, rondouillard
susnommé.
Les monégasques ont-ils âmes ?
Pour le savoir, ouvrons un monégasque, grâce à la vivisection dont nous
déonseillons vivement la pratique sur les chiens car c’est fort
douloureux. Que voyons-nous ? Entre la médaille de la Sainte Vierge et
les poils du pubis, le monégasque ouvert sent la merde chaude : c’est
l’intestin. Mais d’âme, point.

Jean Yanne

yan

« Ni dieu, ni maître, ni nageur »… Enfant des banlieues ouvrières, Jean Yanne traitait avec un égal mépris les bourgeois arrogants et les révolutionnaires en chambre. Au cinéma, à la télévision, à la radio, au cabaret, en chanson et même en bande dessinée, ce touche-à-tout génial traquait sans répit les ridicules de son temps.

Chansons, sketches, revues, plus tard feuilletons radiophoniques ou BD, tout lui est bon pourvu que ça fuse, rapide et dru, dans un désordre d’à peu près et d’à propos, de calembours faciles et de coups de patte ravageurs.  Quoiqu’il touche, il finit toujours par brouiller à mort les ondes, avec sa façon incontrôlable d’improviser en usant de mots grossiers, de foncer dans le lard de tous, des trop bien assis aux soumis, conservateurs et révolutionnaires, traditions et modernité, ordre établi et grands cris libertaires.

Sans autre boussole que sa haine du con, il incarnait des types bourrus au coeur d’or comme les crapules les plus ignobles, jouant aussi bien chez Chabrol, Godard et Pialat que dans des comédies populaires ou des téléfilms à succès. Indomptable, Jean Yanne fut assez vigoureusement vilipendé. On le traita d’anarchiste, de démagogue ou d’affreux réac. Grand bien lui fasse, peut-être se contentait-il sous le masque de l’éternel second degré d’être trop lucide pour prendre l’univers autrement que tel qu’il devrait nous apparaitre: absurde et infini…

D’une famille d’origine bretonne, son père est lithographe, puis ébéniste et sa mère couturière chez de grands-couturiers. Ancien élève du lycée Chaptal, il avait commencé des études de journalisme qu’il abandonna pour écrire des sketches de cabaret. Ses condisciples du Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris se souviennent de ses talents d’amuseur et de provocateur, avec lesquels il mettait en révolution cet établissement.

Il commence une carrière de journaliste au Dauphiné libéré, puis d’animateur à la radio au début des années 1960. Il se lance également dans la chanson, comme compositeur et chansonnier, dans des émissions comiques avec Jacques Martin, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, notamment un disque de rock sous le nom de Johnny RockFeller et ses RockChild, avec des titres comme J’aime pas le rock, Le rock coco, Saint Rock, en 1961 ; également des parodies .

Avec Jacques Martin, il apparaît dans une émission de télévision, 1 = 3, très caustique pour son temps, qui est arrêtée après trois numéros. Mais, passant à 20h30 sur l’unique chaîne de l’époque, les deux compères sont immédiatement connus de la France entière.

Sa carrière prend le tournant du cinéma en 1964 dans La Vie à l’envers d’Alain Jessua. Il tournera dans des dizaines de films, en multipliant les seconds et premiers rôles. Il incarnait, avec une gouaille très parisienne et un humour grinçant, une figure de Français moyen, râleur, vachard, égoïste et roublard, mais avec un grand cœur.

Une confusion du public entre l’acteur et les rôles que celui-ci incarnait ne servit pas son image, au début. Sa manière de plaisanter, agressive, débraillée, versant du vitriol sur des plaies ouvertes, tenant la compassion pour obscénité, choquait un peu la France de l’époque. Bref, il fut viré de la radio, ce qui ne manquera pas de l’inspirer.

En 1967, il joue dans Week-End de Jean-Luc Godard,

puis se révèle véritablement en 1969 dans Que la bête meure de Claude Chabrol, où il incarne un homme intelligent, mais d’une absence de sensibilité qui le rend brutal.

Il enchaîne avec Le Boucher de Claude Chabrol, où il se retrouve en inquiétant commerçant, amoureux et assassin.

Avec Maurice Pialat, en 1971, il tourne Nous ne vieillirons pas ensemble, où il incarne à nouveau son personnage d’insensible, et pour lequel il obtient le prix d’interprétation au festival de Cannes, récompense qu’il n’ira pas chercher.

Voulant changer de registre et plutôt se tourner vers la comédie et l’humour satirique, raffermit très sensiblement sa veine anarchiste. Jean tourne ses premiers films à partir de 1972, dans lesquels il veut donner toute sa mesure à son esprit caustique, anticonformiste, parodique et parfois à la limite du délire.

Avec son compagnon d’écriture Gérard Sire, il brocarde la radio, qu’il connaît bien, dans le film Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil en 1972.Yanne tire à gros boulets sur l’Eglise, les médias, la mode, le conformisme, les pouvoirs politiques et économiques. Derrière l’utilisation des références religieuses, le cynisme et l’inhumanité de l’esprit d’entreprise sont dans la ligne de mire

la politique avec Moi y’en a vouloir des sous en 1973. jean Yannes’en prend ici au capitalisme en général. Il en montre les avantages, mais surtout les limites, nous amenant à penser que capitalisme et social sont totalement incompatibles. D’où la phrase de ce patron surpuissant interprété par Jean Yanne, « alors même quand je veux faire du social, même quand je veux faire un cadeau aux ouvriers, je gagne de l’argent ? ». Quel que soit le bord politique, la quête de profit reste toujours le principal objectif. Les syndicalistes ne sont pas épargnés, tant pour l’absurdité de leur comportement (plutôt ruiner une entreprise que laisser croire qu’un patron peut être bon) que pour leur double jeu et leur complicité avec le grand capital

Les Chinois à Paris en 1974. Souvenirs de l’Occupation (1940-1944) (et la Libération) à Paris. Né en 1933, Jean Yanne devait en conserver un souvenir vivace… Le film évoque pêle-mêle les pénuries alimentaires, la délation, la collaboration, le marché noir, la rafle du Vel d’Hiv, le pillage économique (la confiscation des automobiles), les résistants (surtout ceux de la vingt-cinquième heure), les femmes tondues, l’épuration (organisée par d’anciens collabos), l’exil de derniers pétainistes à Sigmaringen. La crainte des Chinois et de leur nombre (le « péril jaune »). Le marxisme-léninisme et le maoïsme. La nullité et la démission des élites.

le monde du spectacle avec Chobizenesse en 1975, Le film le plus noir, le plus caustique, le plus violent de Jean Yanne. Bien entendu, il n’eut aucun succès : le public s’attendait à un film comique.

et celui de la télévision avec Je te tiens, tu me tiens par la barbichette en 1978.

L’imprécateur », film étrange, prescient, passionnant et… introuvable. Les employés d’une multinationale se déchirent dans une Tour Montparnasse en voie de s’effondrer. Jean Yanne, Piccoli, Marielle et Michael Lonsdale partent en vrille. Intelligent. redécouvrir d’urgence.

Les Chinois à Paris et plus encore Chobizenesse lui attirent l’attention des producteurs américains en raison des sujets traités, moins franco-français que dans les deux films précédents, notamment le recours aux danses et ballets2.

Il réalise ensuite une parodie de péplum, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (1982), avec Coluche et Michel Serrault, qui remporte un gros succès public,

puis, de nouveau, une charge contre le monde politique avec Liberté, égalité, choucroute. Jean Yanne réécrit l’histoire et c’est irrésistible! Entre satire de la vie politique française et tentative d’essai historique, il multiplie les références qui nous ridiculisent tous. Gauche, droite, communistes, la lâcheté des uns fait l’illégitimité des autres

Jean Yanne oscillait entre deux faces d’un même personnage :

  • l’une, se plaisant à jouer ce que Cabu a nommé un « beauf ». Il s’en donnait tellement bien l’allure que beaucoup l’assimilaient aux personnages qu’il incarnait, et pensaient que ses rôles n’étaient pas de composition. Lui-même se délectait sans doute de cette ambiguïté en pensant, comme l’avait énoncé Courteline, que « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». Film typique : Que la bête meure.
  • l’autre, nettement plus positive, d’homme gardant les pieds sur terre quand tout le monde semble fou autour de lui, et ne se faisant guère d’illusion sur la condition humaine qu’il considère avec un détachement amusé. Films typiques : Tout le monde il est beau…, Êtes-vous fiancée à un marin grec…, L’Imprécateur, La Raison d’État ou Les Chinois à Paris (ce personnage était déjà en germe dans La Vie à l’envers). Dans ce style, Jean Yanne incarne tout à fait le Français moyen qui conserve son esprit critique, se moque bien de l’autorité, et à qui « on ne la fait pas », pour le délice de son public.

Il s’expatrie, en 1979, pour raisons financières, à Los Angeles (Californie), mais revient régulièrement en France, pour se ressourcer dans sa propriété de Morsains, petit village d’une centaine d’habitants en Champagne, entre Montmirail et Esternay ; pour apparaître dans des émissions de radio, comme sa chronique matinale sur RTL et aussi pour tourner au cinéma et à la télévision, la plupart de ses derniers rôles ressemblant à ceux de ses débuts, mettant en scène des personnages râleurs et individualistes, mais au grand cœur.

Il fut également l’un des plus brillants sociétaires des Grosses Têtes, l’émission de Philippe Bouvard sur la station de radio française RTL, aux côtés de ses amis Jacques Martin et Olivier de Kersauson, se livrant à d’hilarants numéros d’improvisation. Il rejoint l’émission de Laurent Ruquier « On va s’gêner » sur Europe 1 en 2000.

Côté audiovisuel, il est également le créateur, avec Jacques Antoine, de Je compte sur toi !, jeu diffusé sur La Cinq. Présenté par Olivier Lejeune, le programme a créé une polémique, à l’époque de sa diffusion car, lors de l’épreuve finale, les candidats devaient compter des centaines de véritables billets de banque pendant qu’ils étaient déstabilisés par de nombreux éléments perturbateurs. Si le compte des billets était bon, la somme était gagnée. Cet étalage d’argent en choqua beaucoup, qui considéraient cela comme vulgaire et choquant. Pourtant, cette émission ne faisait que parodier les codes existants des jeux télés (femmes-objets sur le plateau, étalage de cadeaux de luxe pour appâter le candidat…).

Une extraordinaire créativité dans critique de la modernité, et à ses travers. Dénonçant médias, élites et manipulations, longtemps considéré comme un simple amuseur, Jean Yanne prend, avec le temps, la dimension d’un authentique critique des ridicules de son époque. En s’attaquant, comme ses comparses, aux dérives et aux absurdité du système, Jean Yanne mérite sa place au firmament des anar de droite !

Jean Yanne est également l’auteur du célèbre slogan Il est interdit d’interdire, qu’il prononça par dérision, lors d’une de ses émissions radiophoniques du dimanche au printemps 1968, et qu’il fut tout surpris d’entendre repris ensuite « au premier degré ».

La bêtise humaine

« Si le gouvernement créait un impôt sur la connerie, il serait tout de suite autosuffisant ».

« Ce n’est pas possible ! Pour être aussi con, tu as appris ».

« Le jour où le flagrant délit de connerie sera passible des tribunaux, il y a pas mal de juges qui n’auront pas à quitter la salle ».

« Le monde est peuplé d’imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde ».

La solitude

« Vivre seul, c’est prendre plaisir à manger du céleri rémoulade dans son papier d’emballage ».

« Le plus beau compliment que je puisse faire à une femme est de lui dire : je suis aussi bien avec toi que si j’étais tout seul ».

« J’adore les chaises longues parce qu’il n’y a pas de place pour deux ».

« Ce n’est pas que je n’aime pas les autres, c’est que je n’en ai pas besoin ».

« J’ai déjà essayé de payer mes impôts avec le sourire. Ils préfèrent un chèque ».

« Le trésor public fait de plus en plus de retenues à la source. J’attends l’étape suivante, quand le percepteur viendra demander du fric directement aux mecs qui vont bosser le matin. On paie, sinon on ne peut pas aller travailler ».

« Le Nobel, j’aurais bien aimé l’avoir… pour l’argent ».

« L’idéal, ce serait de pouvoir déduire ses impôts de ses impôts ».

« Cette manière d’élever le journalisme à la hauteur d’un spectacle permet à ses promoteurs de laisser croire qu’ils ont du talent ».

« A mon avis, si les critiques littéraires ne lisent pas les livres, c’est tout simplement par peur d’être influencé dans leur a priori ».

« Comment voulez-vous que les hommes politiques n’aient qu’une parole, étant donné le nombre de médias ! »

« J’ai déjà eu de mauvaises petites coupures de presse mais jamais de grosses blessures d’amour-propre ».

« Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent ! »

« L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, c’est une connerie. Prenez les éboueurs… »

« Ça serait bien plus facile de faire du syndicalisme s’il n’y avait pas de travailleurs ».

jeany

Jacques Dutronc

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 Qui est vraiment Jacques Dutronc ? Opportuniste élégant,  esthète impénitent, crooner exalté, dandy généreux ? Sa légende l’accompagne… Sa vie et son œuvre semblent indécrottablement mêlés. Impossible de l’imaginer autrement que brillant et cynique. Ses chansons, son ton, son style, ses films : tout  en lui traduit une insatiable soif de liberté. C’est ce qui le rend si identifiable, différent et attachant.

En bon charmeur chansonnier, Dutronc, du haut de ses Ray Ban fumées et de son Cohiba calciné fait partager un monde où l’ironie côtoie le désenchantement, en donnant majestueusement l’air de ne pas y toucher. Délicieux. Et contagieux.
Dutronc, c’est le chanteur qui fit de la politique sans en faire, en marge des grands courants contestataires de son époque.

Anarchiste de l’individualisme, puriste de l’indépendance totale, hédoniste, je-m’en-foutiste, cynique, sardonique, taquin, facétieux, fuyant les honneurs (il refusera trois fois la médaille des Arts et des Lettres), il est unique dans le paysage de la chanson française.  Un anar de droite se reconnaît à un certain scepticisme envers la Nature humaine, le Progrès et les Autorités – ainsi qu’à cette dérision bien ordonnée qui commence par soi-même. Dutronc méritait ainsi bien notre légion.

 

 

extrait d’une interview à Paris Match le 12 octobre 2009:

« C’est tellement rare d’être très heureux dans la vie. Je peux l’être quatre ou cinq fois par an. Et encore… »

Le reste du temps, vous êtes malheureux ?
Non, je fais comme tout le monde, je survis. Quand je suis bien, j’emmerde tout le monde. Et quand ça ne va pas, je fais semblant, je joue le jeu, je suis correct.

Qu’est-ce qui vous fait rire ?
Rien. A part “Le Canard  enchaîné”. Certes, c’est facile d’être toujours dans la critique, mais j’aime bien ça.

Lisez-vous la presse ?
Pas du tout. Je ne veux pas de journaux chez moi – sauf s’il y a des femmes nues dedans.

Que pensez-vous de Nicolas Sarkozy ?
Un mec qui est devenu président de la République n’est pas forcément un con. Et à partir du moment où il est critiqué, c’est qu’il a quelque chose de bien. Je ne le connais pas personnellement, j’attends qu’il vienne boire un coup ici. Quand il était ministre de l’Intérieur, il devait venir en marge d’un déplacement à L’Ile-Rousse. Je l’attends toujours.

Votez-vous ?
J’ai voté pour la première fois de ma vie à la dernière présidentielle, pour Arlette. Mais je me suis fait avoir, alors j’ai voté pour lui, comme tout le monde. Ségolène Royal, je la veux, mais pas comme présidente. Je la veux chez moi, que pour moi. Ou avec mes potes.

http://www.ina.fr/video/I05055840

Citations:

Vous buvez pour noyer votre ennui ? Pour l’irriguer seulement.

Beaucoup de gens boivent, très peu savent être bourrés.

L’alcool, il y a deux versions. Soit c’est un ennemi qui te veut du bien mais qui te fait du mal, soit c’est un ami qui te veut du mal, mais qui te fait du bien.

Travailler, d’accord, encore faut-il avoir le temps…

Les mecs qui roulent moins vite que toi, ce sont des cons, ceux qui roulent plus vite, des cinglés. Bizarre, non ?

Il ne faut pas confondre les pessimistes et les déçus. Les déçus, eux, ont des preuves.

Jacques Dutronc le dégagé des engagements

Parcours

Jacques Dutronc est  né à Paris le 28 avril 1943. Enfant du 9ème arrondissement, il fait ses études à la communale de la rue Blanche, à l’école Rocroy Saint Léon puis au lycée Condorcet.Faisant parti de la Bande de la Trinité ses amis s’appellent entre autre Jean-Philippe Smet et Claude Moine tous deux promis à une belle carrière…

Au début des années 60 il fera ses armes de guitariste avec le groupe El Toro et les cyclones avant de devenir celui d’Eddy Mitchell. Au retour de son service militaire il devient co-directeur artistique des éditions Alpha de Jacques Wolfsohn, lui-même directeur artistique chez l’éditeur phonographique Vogue, ce qui signifie qu’il doit veiller au parcours de quelques artistes (comme Zouzou, par exemple, pour qui il composa six chansons, ou Benjamin) et s’occuper de la promotion de leurs disques.

Jacques Wolfsohn, irrité par le succès d’Antoine, lancé par Christian Fechner, décide de prouver que lui aussi, découvreur de Johnny et Françoise Hardy, peut encore dénicher des talents. Il propose à Jacques Lanzmann, alors directeur du magazine Lui et romancier, d’écrire des chansons. Un premier texte, Cheveux longs, est chanté par Benjamin, un apprenti beatnick, sans succès. Il donne un deuxième texte pour Benjamin à Wolfsohn, qui le transmet à son collaborateur Jacques Dutronc. Celui-ci compose une musique sur les mots du parolier, fait une maquette pour aider Benjamin, mais finalement, les essais ne sont pas concluants, pas plus que celui fait par Hadi Kalafate, éternel complice de Jacques Dutronc. Finalement, la meilleure version est celle de Jacques Dutronc lui-même. C’est ainsi qu’est né le 45 tours Et moi et moi et moi, qui sera un des gros tubes de l’été 1966, les autres chansons connaissant également le succès (Mini, mini, mini, en particulier, mais aussi Les gens sont fous et J’ai mis un tigre dans ma guitare (plus de 300 000 exemplaires vendus). Viendront ensuite les succès que tout le monde connais « Les Play Boys« , « J’aime les filles« , « Il est cinq heures Paris s’éveille » ou bien « L’hôtesse de l’air« . Anarchiste de droite qui s’assume, beaucoup de ses chansons, moins connues certes, s’en ressentent…

Il fait ses études à l’école communale de la rue Blanche, à l’école Rocroy-Saint-Léon, devenue lycée Rocroy-Saint-Vincent-de-Paul rue du Faubourg-Poissonnière et au lycée Condorcet à Paris

Jacques Dutronc participe au début de l’époque yéyé au groupe El Toro et les Cyclones. Cela lui donne cependant l’occasion de rencontrer de présentes ou futures vedettes à l’occasion des prestations de son groupe. C’est ainsi qu’il compose au début des années 1960 Fort Chabrol, un instrumental qui fut un succès des Fantômes, pour qui il compose deux autres titres. José Salcy et Françoise Hardy reprirent ce titre qui devint Le Temps de l’amour, un des premiers hits de Françoise. Il est guitariste d’Eddy Mitchell pendant cette période. Après son service militaire en Allemagne, il devient co-directeur artistique des éditions Alpha de Jacques Wolfsohn, lui-même directeur artistique chez l’éditeur phonographique Vogue, ce qui signifie qu’il doit veiller au parcours de quelques artistes (comme Zouzou, par exemple, pour qui il composa six chansons, ou Benjamin) et s’occuper de la promotion de leurs disques. Il compose une autre chanson interprétée par Françoise Hardy pendant ses années Vogue, Va pas prendre un tambour.

Jacques Wolfsohn, irrité par le succès d’Antoine, lancé par Christian Fechner, décide de prouver que lui aussi, découvreur deJohnny et Françoise Hardy, peut encore dénicher des talents. Il propose à Jacques Lanzmann, alors directeur du magazine Lui et romancier, d’écrire des chansons. Un premier texte, Cheveux longs, est chanté par Benjamin, un apprenti beatnick, sans succès. Il donne un deuxième texte pour Benjamin à Wolfsohn, qui le transmet à son collaborateur Jacques Dutronc. Celui-ci compose une musique sur les mots du parolier, fait une maquette pour aider Benjamin, mais finalement, les essais ne sont pas concluants, pas plus que celui fait par Hadi Kalafate, éternel complice de Jacques Dutronc. Finalement, la meilleure version est celle de Jacques Dutronc lui-même. C’est ainsi qu’est né le 45 tours Et moi, et moi, et moi, qui sera un des gros tubes de l’été 1966, les autres chansons connaissant également le succès (Mini, mini, mini, en particulier, mais aussi Les gens sont fous et J’ai mis un tigre dans ma guitare (plus de 300 000 exemplaires vendus).

Au mensuel Salut les copains, il confie : « Ce qui a accéléré les choses pour le disque, c’est qu’étant dans la maison, je savais exactement à qui adresser mes demandes et à qui botter le cul pour que ça s’exécute ».

C’est Jean-Marie Périer, l’ex-photographe de Salut les copains, qui lui propose son premier rôle au cinéma. Nous sommes en 1973. Jacques Dutronc se glisse facilement dans un rôle fait pour lui et Antoine et Sébastien, tourné dans le Bordelais marque les débuts de Jacques Dutronc acteur. La carrière cinématographique de Jacques Dutronc ne fait que commencer. Elle sera longue, le retiendra finalement davantage que la chanson et sera marquée par quelques réussites : la première est L’important c’est d’aimer deAndrzej Żuławski, réalisé en 1974. Jacques Dutronc y joue aux côtés de Romy Schneider. En 1991, il excelle dans Van Gogh de Maurice Pialat, qui lui vaut un César. Sa personnalité demeure présente et marquante dans tous les rôles qu’il interprète: à propos de son interprétation de Van Gogh, on a dit ainsi qu’il « vampirisait le personnage ». Ses films plus récents, comme Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc, le montrent toujours décalé et distant. Parmi la longue filmographie de Jacques Dutronc, on pourra retenir également Mado de Claude Sautet en 1976, Tricheurs de Barbet Schroeder, aux côtés de Bulle Ogier en 1983, Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard, en 1980, aux côtés de Nathalie BayeMerci pour le chocolat de Claude Chabrol et C’est la vie, de Jean-Pierre Amaris, au début des années 2000. Dans un autre registre, Jacques Dutronc s’était vu proposer le rôle de Belloc dans le premier Indiana Jones : Les Aventuriers de l’arche perdue. À la fin des années 1980, il tenta de réaliser lui-même un long métrage dont l’action devait se dérouler en Corse, Pinzuti, qui ne vit toutefois pas le jour.

En 1966 son premier album, sorti chez Vogue, est un succès : un million d’exemplaires vendus, disque d’or. Il enchaîne les tubes, avec Les Plays-Boys (1966), Les Cactus, cités à l’Assemblée Nationale par Georges PompidouJ’aime les fillesL’IdoleLe plus difficile… En 1968, sa chanson Il est cinq heures, Paris s’éveille est un de ses plus grands succès. Elle atteindra les sommets des hit-parades de l’époque, non seulement en France, mais aussi en Belgique (nº2) et en Hollande (nº3). Guitariste et amateur dejazz manouche, il s’oriente également, dans d’autres compositions, vers un répertoire qui en est teinté. Le À tout berzingue qui viendra en 1969 en est un exemple. 1969, c’est aussi l’année de L’AventurierLe Responsable et L’Hôtesse de l’air

En 1970, le dessinateur Fred succède, le temps de deux disques pour enfants (Le Sceptre et La Voiture au clair de lune) et d’un 45 tours simple (Le Fond de l’air est frais) àJacques Lanzmann, qui jusque là avait écrit tous les textes chantés par Jacques.

Les années 1970 sont en revanche moins fécondes. Jacques Dutronc semble s’essouffler après les grandes réussites des années précédentes. Néanmoins, il continue à livrer quelques perles, comme À la vie, à l’amourLe Petit JardinLa France défiguréeLe Dragueur des supermarchés ou Le Testamour, et connaît un franc succès en chantant les génériques de la série télévisée Arsène LupinL’Arsène et Gentleman cambrioleur. Il est aussi l’auteur-compositeur d’une chanson en verlan, J’avais la cervelle qui faisait des vagues, bien avant Renaud… Il fréquente Serge Gainsbourg qui dit de lui « c’est en France ce qu’il y a de plus intéressant, après moi… » et qui lui écrit Elle est siL’Amour prisonLes Roses fanéesL’île enchanteresse. Il convient de signaler que Jacques Dutronc écrit toutes ses musiques (moins les génériques TV et Les roses fanées).

Cette décennie voit d’ailleurs essentiellement la publication de rééditions. Il faut attendre le single Merde in France en 1984 pour retrouver Jacques Dutronc en verve. Les albums Guerre et pets, disque d’or (avec entre autres L’Hymne à l’amour et J’ai déjà donné un disque avec 7 titres de Gainsbourg), C’est pas du bronze (dans lequel il fait ses premiers pas d’auteur en solitaire avec « Savez-vous planquer vos sous », « Tous les goûts sont dans ma nature » et « L’Autruche ») ouCQFD, qui sera aussi disque d’or, rencontrent un succès d’estime. Il fera un grand retour en public en 1992, au Casino de Paris, qui donnera lieu à un film tourné par Jean-Marie Perier et un album qui se vendra à plus de 650 000 exemplaires, ainsi qu’une tournée. Jacques Dutronc a alors 50 ans et la « Dutronmania » semble reprendre, comme l’écrivit alors Globe.

Son dernier album en date Madame l’existence, publié en 2003, est plus abouti que son prédécesseur de 1995 Brèves Rencontres pour lequel il collabora avec son fils Thomas, alors auteur débutant. Dans ce dernier album, on remarque que les textes sont cosignés Lanzmann-Dutronc, ce dernier écrivant les musiques. Il contient deux reprises, L’homme et l’enfant, chanson chantée dans les années 1950 par Eddie Constantine, et Un jour, tu verras, de Mouloudji, un voisin de la rue de Provence dans les années 1960. Le CD sera disque d’or (plus de 100 000 exemplaires vendus) malgré une promotion réduite au minimum.

Début 2010, Jacques Dutronc fait un autre retour sur scène. Il commence une tournée qui au départ prévoyait 50 dates, débutant aux Arènes de l’Agora d’Évry, avant de passer quelques jours au Zénith de Paris. Le succès est tel qu’il fera finalement plus de 80 concerts,avec la tournée des festivals d’été dont le art rock, Vieilles Charrues, paleo…, finissant à la Fête de l’Humanité devant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Ses fans sont nombreux, de Johnny Depp (qui le considère comme le premier punk) à Iggy Pop, en passant par Vanessa ParadisJean Rochefort, Bijou, Étienne Daho (avec qui il interprète en duo Tous les goûts sont dans ma nature, une chanson de 1982 dont il est l’auteur-compositeur) ou Vincent Lindon. Il est en 2010 la 40e personnalité préférée des Français, tous métiers confondus, d’un classement publié chaque année. Fin novembre de cette même année, c’est la sortie de « Et vous, et vous, et vous », le CD témoignage de la tournée, également disponible en DVD Selon une étude faite par la SACEM, la tournée de Jacques Dutronc est le 5e spectacle musical ayant généré le plus de droit en France en 2010.

Quarante-trois principes pour réussir parfaitement dans la voie du ratage. L’effort de clarification conceptuelle et des exemples vécus sont analysés, complétés de données scientifiques (rapport inconvénient-avantage, taux de ratage d’une vie) et d’exercices (amour, métier, mayonnaise). Une manière de voir le bon côté de la vie.Les gens qui réussissent leur vie nous courent sur le haricot. Comme disait Léautaud, «quelquefois, ceux qui ratent la leur sont plus intéressants». Surtout s’ils savent la rater complètement. Cela demande du travail, de la persévérance, de l’entraînement.D’où ce livre où, pour la première fois, est proposée une méthode rigoureuse : quarante-trois principes de base pour rater tout ce que l’on entreprend.L’effort de théorisation philosophique y est utilement complété par des données mathématiques destinées à introduire l’exactitude scientifique dans ce qu’il faudra peut-être appeler la ratologie.Suivent, en prime, quelques bons trucs («Comment être vraiment malheureux en amour», «Entreprenez une psychanalyse», «Devenez fumeur»), l’analyse du ratage dans quelques professions choisies et de nombreux exercices pratiques («Comment rater une mayonnaise», «un attentat», «un cunnilingus», etc.).Extraits

« La meilleure façon de rater complètement sa vie est encore de ne pas naître. Cette aubaine étant toutefois réservée, par définition, à un nombre d’êtres vivants fâcheusement proche de zéro, nous ne nous y attarderons pas.

Envisageons donc, lecteur, le cas le plus plausible : tu es né.

[…]

Car naître n’est pas tout. Il faut encore vivre un certain temps. Le ratage d’une vie étant directement proportionnel à sa durée, une vie trop brève représenterait un véritable gâchis. A plus forte raison si cette brièveté n’est pas fortuite. Ne nous voilons pas la face : certains, mauvais joueurs, choisissent de mettre prématurément fin à leurs jours sous prétexte que ceux-ci ont mal commencé. Cette attitude est déplorable. Votre vie a peut être mal commencé, mais avec un peu de chance, elle peut continuer encore plus mal !  »

Georges Lautner

lautner

« Une complicité instantanée, presque magique, avec les comédiens, un amour minutieux du cadrage, une certaine passion pour la pyrotechnie et, surtout, un sens prodigieux du rythme, aidé par le fait que Georges Lautner est le meilleur monteur du cinéma français. C’est pas si mal, tout ça. » M. Audiard. 

Lautner fait partie de cette bande épinglée « cinéma populaire », qui a vécu son âge d’or dans les années 60-70, au bord d’une France insouciante, qui allait bien et qui n’avait pas envie qu’on lui les brise. La France trime pas mais en tout cas chez Lautner ça trinque. 

 Cinéaste coutumier d’un cocktail bien à lui : la déconnade de quelques messieurs pas très tranquilles, transfuges d’une Série noire parodique, une pépée un peu concon mais marrante, des dialogues mitrailleurs filmés en gros plan et, last but not least, un sens du rythme et du montage. Ce sacré cossard de Lautner a donc été l’indispensable ami des mastodontes, l’homme derrière la caméra dont ils avaient besoin pour les accompagner dans le délire ; l’ordonnateur complice, indulgent, mais vigilant de leurs folies. Une mission impartie: faire briller d’aventures ces desperados mal pensants que fut son équipée de bon vivants.

 

Fils de Léopold Lautner (1893 – 1938), joaillier d’origine viennoise et aviateur qui participe à des meetings aériens (il sera pilote de chasse pendant la Première Guerre mondiale), et de la comédienne Renée Saint-Cyr, Georges Lautner naît à Nice le 24 janvier 1926. En 1933, il monte à Paris car sa mère va commencer sa carrière cinématographique cette même année et connaître un succès avec Les Deux orphelines.

Grâce à la carrière de sa mère, il découvre le cinéma et fréquente les salles obscures, mais cette période joyeuse sera ternie par le décès de son père, le 17 juillet 1938, dans un accident d’avion2.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il est scolarisé au lycée Janson-de-Sailly, à Paris. Malgré cette période difficile, il essaie de préserver une jeunesse fêtarde, puis se sentant concerné par ce qui se passe en France, il n’hésite pas à venir observer de plus près les événements dans la capitale, ce qui ne manque pas de développer son sens critique.

Après la Libération de Paris, Lautner, après avoir obtenu un Bac philo-sciences, se tourne vers le cinéma, notamment en faisant des petits boulots. Ses débuts au cinéma se font en 1945 comme décorateur dans La Route du Bagne, de Léon Mathot.

En 1947, il est contraint de cesser ses petits boulots pour aller faire son service militaire en Autriche et va faire un stage de projectionniste 16 mm. Puis il est envoyé au service cinématographique des armées de Paris, côtoyant Claude Lecomte et Marcel Bluwal.

http://www.dailymotion.com/video/xqdhhr_georges-lautner-les-copains-d-abord-1_webcam#.UZN1OILxky4

Sorti de l’armée, son expérience en matière de pellicule lui vaut de devenir en 1949 le second assistant-réalisateur de Sacha Guitry pour Le Trésor de Cantenac. Durant les années 1950, il continue d’être assistant réalisateur (Les Chiffonniers d’Emmaüs, rencontrant sur le tournage le cascadeur Henri Cogan, devenu son fidèle collaborateur et ami, Courte tête), puis fait des apparitions dans des films comme Capitaine Ardant.

Alors qu’il avait pour ambition de devenir comédien, qui dut abandonner car il était trop timide pour jouer sur scène et n’avait pas les dons nécessaires, il préfère rester derrière la caméra. À travers les différents plateaux qu’il fréquente, il apprend très vite à user du système D qui lui confère une efficacité à toute épreuve dès qu’il s’agit de pallier les imprévus et grâce à un bon relationnel, il a pour habitude d’aller discuter avec les seconds rôles et les figurants durant les tournages, lui venant le goût de devenir réalisateur, sachant mettre à l’aise les comédiens.

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En 1958, le directeur de production Maurice Juven le remarque et lui confie la réalisation de La Môme aux boutons, tourné en un mois avec des acteurs de boulevard. Malheureusement, le premier long-métrage de Lautner est un échec commercial. Après ce premier essai, Lautner se voit de nouveau confier par Juven la réalisation d’un film : Marche ou crève. Cette adaptation d’un roman de Jack Murray, que le réalisateur signe avec Pierre Laroche (qu’il collabora sur cinq films du réalisateur), Lautner la considère comme sa première vraie réalisation. Le film amorti l’échec du précédent, lui permettant de réaliser avec son équipe Arrêtez les tambours. Ce film marque le début de sa collaboration avec le chef-opérateur Maurice Fellous.

Mais c’est en 1961 qu’il va se faire connaître du grand public avec Le Monocle noir.

Adapté d’un roman du Colonel Rémy, cette comédie policière, avec Paul Meurisse dans le rôle du « Monocle », agent secret français, est un succès commercial et aura deux suites et connaît un bon accueil

Le Septième Juré, drame psychologique avec Bernard Blier connaît également un important succès.

Sa façon de tourner – usage du champ/contre-champ qui permet de jouer avec la profondeur et d’orchestrer ainsi une composition visuelle particulière devient une de ses marques de fabrique et les gros plans de manière à mettre les comédiens et le dialogue en valeur – lui vaut d’être recommandé par Bernard Blier et Michel Audiard (qui va collaborer avec Lautner pour une dizaine de films) à Alain Poiré, directeur de production chez Gaumont.

En 1963, Poiré lui offre la réalisation des Tontons flingueurs. Avec Lino Ventura (qui remplace Jean Gabin après un désaccord avec Lautner), Bernard Blier, Jean Lefebvre, et Francis Blanche dans la distribution et Michel Audiard aux dialogues, le film, sommet de la parodie de film policier, est un succès et devient un classique du cinéma français.

Il rencontre à la même époque Mireille Darc et la fait tourner dans une dizaine de films Des pissenlits par la racine:

Les Barbouzes, nouvel opus du groupe Audiard-Lautner-Blier-Ventura-Blanche,

(Galia, film sur la libération sexuelle, Ne nous fâchons pas et La Grande Sauterelle entre autres).

En 1968, il réalise le film policier Le Pacha, avec Jean Gabin, qui devait tourner dans Les tontons flingueurs, et dialogué par Audiard. Après un début de tournage à l’atmosphère lourde (Gabin se retrouve désarçonné par le style Lautner : des gros plans à répétition, de nombreuses coupes…, de plus, le réalisateur timide par nature, est très impressionné par le comédien), la suite s’est bien passée (Quand les premières rushes sont montées et mis en musiques et qu’ils furent projetés, Gabin comprend alors le style et le ton du film, cela le décide à faire confiance à son réalisateur pour le reste du tournage). Après quelques problèmes avec la censure, le film sort et connaît un succès public et critique.

Après l’échec de son long-métrage américain La Route de Salina, il tourne la comédie Laisse aller, c’est une valse, avec Jean Yanne. Ce film marque les débuts au cinéma de Coluche.

Les années 1970 seront prolifiques pour Lautner, qui connaît succès sur succès avec Il était une fois un flic, Quelques messieurs trop tranquilles,

La Valise, Les Seins de glace, On aura tout vu et Mort d’un pourri

Tournant avec des acteurs confirmés comme Jean-Pierre Marielle, Alain Delon et Pierre Richard et des acteurs débutants comme Gérard Lanvin et Miou-Miou.

Après une collaboration – difficile – avec Delon (Les Seins de glace et Mort d’un pourri), Georges Lautner fait tourner Jean-Paul Belmondo à partir de 1979 dans Flic ou voyou.

Devenus amis, Belmondo et Lautner vont signer trois films ensemble comme Le Guignolo,

Le Professionnel, énorme succès en 1981 et Joyeuses Pâques.

La seconde moitié des années 1980 marque la fin de sa collaboration avec Michel Audiard (qui décède en juillet 1985) et oscille entre succès (La Maison assassinée, avec Patrick Bruel) et échecs commerciaux.

En 1992, il tourne son dernier film pour le cinéma, L’Inconnu dans la maison (avec Belmondo), qui ne connaît pas le succès escompté. Il vit aujourd’hui de longs jours qu’on ne peut imaginer tranquilles, du côté de Nice…

LE DERNIER DES TONTONS FLINGUEURS

Par   dans le Point

« Une complicité instantanée, presque magique, avec les comédiens, un amour minutieux du cadrage, une certaine passion pour la pyrotechnie et, surtout, un sens prodigieux du rythme, aidé par le fait que Georges Lautner est le meilleur monteur du cinéma français. C’est pas si mal, tout ça. » Pour évoquer Lautner, 87 printemps et seul survivant, avec Darc et Rich, de la belle époque flingueuse, il faut citer ces mots de son ami Michel Audiard. Au-delà de l’indulgence dictée par l’amitié, tout y est rigoureusement exact. Il faut aussi rappeler qu’Audiard fulminant avait expédié ce long plaidoyer – il y en avait plus de deux pages – à la presse, à une époque où celle-ci prenait son ami Lautner pour un canard sauvage. Déconnade, cadrage, montage. Lautner avait trop de succès. Dangereux, ça !

La critique peine-à-jouir n’a jamais aimé cette engeance, les Oury, Verneuil, Molinaro, sur qui elle s’est essuyé les pieds avec délectation et régularité. Lautner fait donc partie de cette bande épinglée « cinéma populaire » – oh ! l’horrible expression -, qui a vécu son âge d’or dans les années 1960 et 1970, dans une France insouciante, qui allait bien et qui n’avait pas envie qu’on les lui brise. Le roi Georges – toujours un peu fous, ceux-là – lui a servi un cocktail bien à lui : la déconnade de quelques messieurs pas très tranquilles, transfuges d’une Série noire parodique, une pépée un peu concon mais marrante – Mireille Darc, qui fut, un jour, il faudra le reconnaître, notre Marilyn -, des dialogues mitrailleuses filmés en gros plan – le sens du cadrage dont parlait Audiard qui mettait en valeur ses répliques – et, last but not least, un sens du rythme et du montage auquel Lautner, qui se définit par ailleurs comme un sacré cossard, consacrait de longues heures tout en y prenant un pied formidable. Le père Audiard avait donc rudement raison.

Les copains d’abord

Derrière tout cela, il y a un amour et une connaissance du cinéma nourris au biberon double dose de la comédie américaine et d’Orson Welles, que Lautner cite abondamment dans ses Mémoires, au risque de fréquenter pour une fois « le terminus des prétentieux ». Mais s’il le cite, c’est qu’il a ses raisons. Rythme, cadrage…, tout ce bagage a dû évidemment composer avec quelques monstres sacrés – qu’il s’est coltinés très tôt. « Le premier jour de tournage des Tontons…, quand j’ai dit à Lino : « Tu fais trois pas, tu vas là et tu dis ton texte », il m’a regardé et m’a demandé : « Pourquoi trois pas ? » Lui, il en sentait quatre. Il avait besoin de ses quatre pas. » Et il en fit quatre. Au risque d’exagérer, on peut affirmer que la carrière de Lautner se joue là.

À l’époque, il n’a jamais tourné avec Ventura et s’il se crispe, s’il impose ses trois pas, au nom de Welles et d’une certaine idée du cinéma, il est mort. Il laisse Lino faire ses quatre pas, qui lui donne son meilleur à l’écran. Laisse aller, c’est un film… Lautner a donc été l’indispensable ami des mastodontes, l’homme derrière la caméra dont ils avaient besoin pour les accompagner dans le délire ; l’ordonnateur complice, indulgent, mais vigilant de leurs folies. On se marrait bien sur les tournages de Lautner, mais au dîner, après la journée de travail, dans cet entre-deux où nous projetons, depuis notre époque en crise, le fantasme d’une dolce vita à la française. N’oublions pas qu’il est d’abord un petit gars de Nice, presque un Italien, en tout cas un homme du Sud, qui s’empressera dès 1960 d’acheter un moulin près de Grasse pour y écrire tous ses films et rameuter les copains.

On peut d’ailleurs raconter sa vie par le filtre des amis. Un signe ne trompe pas : dans son livre On aura tout vu. Mémoires d’un tonton flingueur (2005, Flammarion), conçu comme un abécédaire, il commence chaque lettre avec le nom d’un ami, même si celui-ci, alphabétiquement, ne devrait pas arriver en premier. C’est ainsi que Blier ouvre les B, Ventura les V, Audiard les A… Audiard, donc : sa première rencontre capitale, en 1956, alors que Lautner est assistant sur un film de Norbert Carbonnaux, dialogué par celui qui va devenir aussitôt son pote, qu’il invite à la maison pour lui permettre d’écrire au calme. C’est Audiard qui le fait entrer six ans plus tard dans la grande maison Gaumont pour Les tontons flingueurs (1963). C’est Audiard encore qui lui présente Belmondo pour Flic ou voyou (1978). Blier ? Son autre protecteur. Celui qui lui permet de tourner son premier film, Marche ou crève, en 1959, après dix ans d’assistanat. Ventura ? Il sera le seul à emmener Lino vers le registre comique. Darc ? Elle débarque pour le casting de Des pissenlits par la racine (1964), il en tombe raide dingue et la choisit en quelques minutes. Mais il faudrait citer toute son équipe technique, et en premier lieu son cascadeur, l’ancien catcheur Henri Cogan, qui avait cassé une jambe et interrompu la carrière de catcheur de Ventura…

Georges Lautner et Lino Ventura sur le tournage des Tontons flingueurs (1963). Ils remettront ça l’année suivante pour Les Barbouzes et Le monocle rit jaune. © Alain Adler / Roger-Viollet.

L’homme aux mains d’or

Si Lautner a incarné le genre gangster parodique, c’est un peu par hasard. À cause de la série Le monocle (1961), écrite, rappelons-le, par le fameux colonel Rémy, qu’il accepte sans même l’avoir lue. Le livre est très sérieux, il y insuffle beaucoup de comique. Pathé, qui distribue, est catastrophé et songe à laisser le film sur une étagère : il sort finalement et c’est un succès. Lautner­ est lancé. Cette veine, Lautner l’abandonnera au milieu des années 1970, faute de combattants : Blier, Ventura, Blanche, Constantin se retirent. Ce sont désormais­ Jean-Paul Belmondo – Flic ou voyou, avant Le Guignolo (1980), Le professionnel (1981)… – et Alain Delon – Mort d’un pourri (1977) -, les deux stars, qui font appel à Lautner aux mains d’or. À lire ses Mémoires, on devine que la période lui a laissé moins de souvenirs de rigolade. Moins de liberté ? L’action, la pyrotechnie et le très très gros plan l’emportent sur l’humour et la convivialité. Audiard est loin, la jeunesse s’est envolée. Un autre Lautner. Mais on ne peut pas parler de Georges Lautner sans évoquer trois films aussi révélateurs que singuliers : Le septième juré (1962), La route de Salina (1970) et Les seins de glace (1974).

Trois films qui lèvent le voile sur un autre Lautner. Le premier est son film préféré, « le plus humain, le plus sévère, celui auquel je voudrais ressembler », admet-il. Que raconte-t-il ? Le martyre d’un assassin fou de jalousie, qui expie son crime face à la bourgeoisie de Pontarlier, la France des médiocres, des méchants, des connards de bistrot qui incarnent la justice, le droit, la morale. Lautner, un moraliste qui s’ignore ? Sans doute, car ce moralisme, on le retrouve dilué, déjanté, dans ses films pas si gentils que ça des années 1960. Il ne fut jamais du côté de l’ordre et des bien-pensants. La route de Salina incarne son rêve de liberté et de nu intégral en 1969, année érotique, où il va tourner ce film hippie à Lanzarote, avec Mimsy Farmer, l’égérie du More (1969) de Barbet Schroeder : sea, sex and sun au programme d’un homme de 43 ans, qui avait visiblement envie de respirer loin du bitume et de fumer autre chose que des Gitanes. Enfin, Les seins de glace, cet étrange portrait tragique d’une Mireille Darc qui tue tous les hommes ayant le malheur de l’approcher. Avec un Delon dans le rôle d’un protecteur impuissant et un Brasseur en amoureux condamné. Une beauté vénéneuse et fatale, diffuse dans une oeuvre qui fut, dixit Lautner, « son film le plus personnel et émouvant », mais aussi son plus gros bide. De quoi le guérir, avouera-t-il, de toute velléité d’expression intime. Les auteurs de comédie, on cherche souvent où ils sont, réellement. Lautner fut à l’évidence aussi dans ces trois échappées.

Mais finissons avec les amis. Et un souvenir du tournage des Barbouzes (1964), suite exagérée des Tontons… Sur le ton de la confidence, Mireille Darc entraîne Francis Blanche, lui contant, au bord des larmes, une enfance particulièrement malheureuse, traumatisée par l’abandon du père. Ému, le comédien commence à la consoler et, encouragée, Mireille lui avoue qu’elle garde avec elle une photo jaunie de ce père déserteur dont elle ne sait rien. Elle la sort. Il ressemble étrangement à… Francis Blanche, qui comprend le canular que Lautner raconte, étranglé de rire. C’est cela, Lautner. Un homme qui aime la vie, les acteurs, et sa mère, la comédienne Renée Saint-Cyr, qu’il fit tourner de nouveau avec bonheur. Preuve que, foncièrement, cet homme ne peut pas être méchant.

Bertrand Blier

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Misanthrope, irrévérencieux, le réalisateur divise, encore et toujours. « Je viens pour vous faire chier » C’est un peu la devise de Bertrand Blier, qui aligne, depuis cinquante ans, des films drôles ou tragiques qui ne plaisent pas à tout le monde. Parfois même à personne. En attendant de le bouder, il faut se pencher sur sa trame poétique mêlant cynisme et absurdité. La provocation est partout. Toujours vivant, depuis trop longtemps absent, on se demande ce qu’il attend. 

Ses films bouillonnent d’humour et de perspicacité. ça transpire l’envie de contrer l’esprit de sérieux qui corrompt si souvent le cinéma. Ici on se fout de la réalité. On s’affirme dans la marginalité, seule issue à la l’absurde vanité de l’humanité. Marginaux, prostitué(e)s, voyous, flics, travestis… On y trouve la quintessence de la provocation (Les valseuses) et d’un certain humour noir ( Buffet Froid, Calmos…), mêlés à un goût prononcé du dialogue finement grossier.   

Bertrand Blier est un réalisateur, scénariste et écrivain français, né le 14 mars 1939 à Boulogne-Billancourt (France).

Après avoir débuté comme assistant réalisateur en 1959 sur Oh! que mambo de John Berry et s’être fait remarqué pour ses docu-fiction Hitler… connais pas ! en 1963,

Bertrand Blier dirige son père, le légendaire Bernard Blier, dans son premier long métrage de fiction, Si j’étais un espion (1967).
Il faut cependant attendre 1974 pour que Blier réalisateur se fasse un nom avec le triomphe public des Valseuses et de son trio vedette Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Miou-Miou.

Pourquoi le (re)voir ?

Pour  le trio  Dewaere/ Depardieu / Miou-Miou, qui promènent leurs désirs, leur insouciance et leur talent dans ce film irrévérencieux et drôle signé Bertrand Blier. Avec Les Valseuses, le cinéaste transgresse les règles de la bienséance sociale et sème un vent de fraicheur « soixante-huitard » sur le cinéma, à coups de répliques aussi insolentes que poétiques, de scènes crues pleines de spontanéité et de héros-voyous vulgaires mais touchants. Enragés, bouillonnants, Dewaere et son comparse Depardieu le sont à la ville comme à l’écran : deux amis, deux fous anticonformistes et libertaires qui n’hésitent pas à « travailler leurs rôles » en disparaissant réellement toute une nuit avec la voiture du tournage. Au cœur de ce film frondeur, Patrick Dewaere trouve là son premier grand rôle au cinéma, qu’il fréquente tout de même depuis l’âge de 4 ans.

La patte Blier s’instaure : humour acerbe et vérité sociale. Quatre ans plus tard, Bertrand Blier retrouve son duo masculin DepardieuDewaere pour Préparez vos mouchoirs.  Raoul a tout essayé pour effacer l’éternel air triste affiché par son épouse, Solange. En vain. Il se dit alors que seul l’amour peut lui redonner le sourire et décide de faire cadeau de la jeune femme à un inconnu, rencontré dans un restaurant. Une fois remis de sa surprise, Stéphane, professeur d’éducation physique dans un petit collège du Nord, finit par accepter ce singulier ‘présent’. Mais il doit bientôt se rendre à l’évidence : malgré Mozart et les livres de poche, Solange ne se déride pas plus en sa compagnie qu’avec son mari.

 

Entre temps, viendra le mythique Calmos avec Jean Rochefort et Jean Pierre Marielle. Deux hommes, exténués par les femmes, abandonnent tout pour aller s’installer dans un village perdu. Ils y rencontrent un curé truculent et soiffard qui les rappelle aux plaisirs simples de la vie. Bientôt, leur exemple inspire des milliers d’hommes et des cohortes de mâles déboussolés quittent alors les villes, fuyant l’hystérie féministe des années 1970. Mais bientôt arrive un escadron d’amazones nymphomanes.

Avant de diriger Depardieu en solo et son père dans Buffet froid (1979), César du meilleur scénario.  Alphonse, un trentenaire au chômage, fait la connaissance d’un homme en attendant le métro. Plus tard dans la soirée, il le retrouve en train de mourir, son propre couteau planté dans le ventre. Quand il rentre dans la tour où il vit seul avec sa femme, Alphonse fait la connaissance de Morvandiau, un bien étrange inspecteur de police, et d’un vieil assassin paranoïaque. Ensemble, ils s’apprêtent alors à vivre une nuit complètement folle, peuplée de situations rocambolesques et de meurtres absurdes…

puis Dewaere dans le subversif Beau-Pere (1981). Après la mort de sa mère, Marion, 14 ans, doit choisir entre vivre avec son père, un homme dépassé par la situation et aux tendances alcooliques, ou son beau-père, personnage affectueux qui l’élève depuis des années et pour qui elle a des désirs sexuels.

 

Scénariste de la totalité de ses films (mais également de Grosse Fatigue de Michel Blanc en 1994), le cinéaste signe avec Tenue de soirée l’un des plus gros scandales du cinéma français des années 80 avec ses thèmes d’homosexualité et de triolisme abordés sans détour. Il y retrouve une nouvelle fois Gérard Depardieu et Miou-Miou et glane le Prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes (pour Michel Blanc) et trois nominations aux Césars.

Antoine (Michel Blanc) et Monique (Miou-Miou) forment un couple à la dérive malgré l’amour qu’Antoine porte à Monique. Un soir alors qu’il se trouve dans un bal, Monique houspille violemment Antoine en lui reprochant sa situation désastreuse, ceux-ci en sont désormais réduits à vivre été comme hiver dans une caravane vétuste. Un inconnu nommé Bob (Gérard Depardieu) assiste à la scène et intervient inopinément en prenant la défense d’Antoine. Devant le bagout et le charisme de cet homme, le couple accepte de le suivre dans le cambriolage de maisons bourgeoises. Un trio se met alors en place et Bob semble plus intéressé par Antoine que par Monique. Cette dernière voyant son niveau de vie augmenter grâce à la présence de Bob encourage même Antoine a céder aux sollicitations de ce « mastodonte » qui souhaite entreprendre une relation homosexuelle avec lui.

 

Trois ans plus tard, le succès public et critique de Trop belle pour toi est encore plus imposant : Grand Prix du jury du Festival de Cannes et cinq Césars dont ceux du meilleur film, meilleur réalisateur et de la meilleure actrice (pour Carole Bouquet). Bernard Barthelemy, patron d’un garage BMW, est marié à une femme très belle, Florence. Il tombe pourtant amoureux d’une femme au physique très ordinaire, Colette, qui travaille chez lui en tant que secrétaire intérimaire. Cette relation va bouleverser sa vie, sur fond de musique de Schubert.

Les années 1990 seront marquées par un raz-de-marée de récompenses, largement dû à sa collaboration avec Anouk Grinberg, nouvelle venue dans la galerie des comédiens de Blier. Notre histoire avec Alain Delon où abordé dans un compartiment de première classe d’un train par une jeune femme désemparée qui s’offre à lui, un garagiste s’installe dans la vie de celle-ci contre son gré.

Et la femme de mon pote avec Coluche et Lhermitte.

 

On citera Merci la vie (un César et 6 nominations) et Un, deux, trois, soleil en 1993 (deux César et surtout la Coupe Volpi du Meilleur Acteur du Festival de Venise pour Marcello Mastroianni) ainsi que Mon homme (1996), Prix de la meilleure actrice pour Anouk Grinberg au Festival de Berlin.

En 2000, le cinéaste réunit une trentaine de grands noms du cinéma français pour Les Acteurs. Quelques portraits de comédiens (Ahurissant casting ! ) qui se rencontrent et se racontent, de façon organisée ou fortuite. Ils s’interrogent avec une certaine distance et ironie sur leur métier.

Si le film est plutôt bien accueilli, Les Côtelettes, avec Philippe Noiret et Michel Bouquet en vieux épicuriens dissertant sur le sens de la vie et les plaisirs de la chair divise le public cannois, et reçoit un accueil national mitigé du public et de la critique.

Blier revient en 2005 avec Combien tu m’aimes ?, l’histoire d’un amour monnayé entre la péripatéticienne Monica Bellucci et son client Bernard Campan.

Dix ans après Les Acteurs, il dirige à nouveau Albert Dupontel, devenu l’incarnation du cancer de Jean Dujardin, dans la comédie dramatique Le Bruit des glaçons. Charles Faulque (joué par Jean Dujardin), écrivain alcoolique, en déprime et en perdition, reçoit la visite impromptue de son cancer (joué par Albert Dupontel). Mais, malgré la dérive totale de sa vie, le vieil écrivain ne tient pas vraiment à la quitter. La relation avec son cancer est donc assez conflictuelle !

Le cinéma de Bertrand Blier est résolument anticonformiste et iconoclaste. Son style se rapproche parfois d’un Jean-Pierre Mocky dans la critique des mœurs bourgeoises et la réhabilitation des plaisirs du corps, mais son modèle dans le domaine reste avant tout Luis Buñuel.

On trouve dans ses œuvres de grands moments de provocation (Les Valseuses) et d’humour noir (Buffet froid et Les Acteurs), mêlés à un goût prononcé du dialogue grossier et décalé ainsi qu’à un intérêt certain pour l’absurde.

Néanmoins, ses films atteignent souvent un large public, comme Notre histoire et Tenue de soirée. Marginaux, prostitué(e)s, voyous, flics, travestis, sont ses thèmes de prédilection.

C’est un réalisateur qui fait la part belle aux acteurs. Il a tourné avec les plus grands. Il a fait de Jean-Pierre Marielle (quatre collaborations), Patrick Dewaere (trois collaborations) et Gérard Depardieu (huit collaborations) ses acteurs fétiches.

Propos recueillis par Pierre Murat – Télérama n° 3163

Dans votre deuxième film, Calmos, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle rembarrent une femme. « Vous pourriez être polis », leur dit-elle. Et Marielle de répondre : « Polis. En quel honneur ? » N’est-ce pas là une définition de votre cinéma ?
C’est mon côté « noir ». Mon côté Cioran : à quoi ça sert d’être poli ? A quoi ça sert de se lever de bonne humeur ? N’empêche, Calmos est la grosse connerie de ma vie. Le scénario était bon, mais je n’avais, pour le tourner, ni le fric, ni les acteurs.

Ils étaient pourtant très bien, Marielle et Rochefort…
Très. Mais tout ça manquait de vigueur, de folie. C’était un film « kubrickien », vous savez, avec tout un univers à construire, sauf qu’on n’avait pas les moyens de Kubrick. Et que je n’avais pas son talent. Mais le talent, on s’en arrange. L’argent, jamais…

Il y a, pourtant, une scène formidable dans Calmos : le festin auquel participent votre père, Bernard Blier, en curé rubicond, et Pierre Bertin en chanoine…
Là encore… Je voulais Gabin pour le chanoine. Le rôle était court, mais j’avais un bon contact avec lui. Un matin, à 11 heures, il semble d’accord et me dit : « Envoie-moi ton producteur, mais pas avant 15 heures, que je puisse becqueter ». Et à 15 heures, il dit à Christian Fechner : « Vous savez, que vous m’ayez deux jours ou trois mois, c’est le même prix ! ». Vu ce qu’il demandait, Fechner est évidemment tombé par terre…

“Aujourd’hui, ce n’est pas qu’on ne peut plus
être insolent, c’est qu’on ne veut plus.”

C’est Calmos qui a fait votre réputation de misogyne forcené…
Non, non, tout a commencé avec Les Valseuses, en 1974. On était en plein MLF et il y a eu des manifestations devant les cinémas. Des banderoles… La cinéaste Chantal Akerman allait de salle en salle en apostrophant les futurs spectateurs : « N’allez pas voir cette merde, c’est une insulte envers les femmes. » Et, dans Le Figaro – Le Figaro de l’époque, le vrai, le pur, le dur –, le professeur Debray-Ritzen demandait carrément l’interdiction du film. C’était extravagant… Je m’en fichais un peu, moi, car j’avais reçu l’aval de Buñuel. Je le rencontre, un jour, par hasard, et il me dit : « Ah, la scène de l’autorail… avec la femme qui donne le sein… c’est très érotique ! » J’étais inondé de bonheur…

Pourriez-vous retourner Les Valseuses ou Calmos en 2010, dans notre cinéma, si prudent, si sage ?
Non, bien sûr. Ce n’est pas qu’on ne peut plus être insolent, aujourd’hui, mais on ne veut plus. L’insolence, tout le monde s’en fout. Même moi, par moments, j’en ai marre… Et puis, je repique au truc pour m’étonner moi-même : quand j’entends, dans Le Bruit des glaçons, Myriam Boyer dire à Anne Alvaro : « C’est trop tard, la mammo ! Il diffuse, ton cancer ! », je me fais peur. Je l’ai écrite, cette réplique, mais elle m’effraie…

Y a-t-il des insolents autour de vous ?
Peu, hélas. Des gens comme Gaspar Noé sont audacieux visuellement, mais ils sont incapables de se servir des mots…

“Pour moi, il n’y a plus de cinéma. Je vois
des films, pour ça oui, mais du
cinéma, pas beaucoup…”

Comment vous sentez-vous dans le cinéma actuel ?
Mais, pour moi, il n’y a plus de cinéma. Je vois des films, pour ça oui, mais du cinéma, pas beaucoup… Quand j’ai tourné Les Valseuses, j’avais, la même année, pour me donner des coups de pied au cul, Orange mécanique, Le Dernier Tango à Paris et La Grande Bouffe. Plus Fellini. Et Bergman. Et Pialat et Truffaut.
Aujourd’hui… J’aime beaucoup Jacques Audiard. C’est le meilleur metteur en scène que l’on ait actuellement, mais ses films ne me mettent pas par terre. Je préfère Pialat, qui tournait des plans bizarres, qui ne savait pas très bien comment les monter, mais qui avait l’œil… Ce n’était pas un metteur en scène, lui, mais un cinéaste.

Ce n’est pas une réflexion de « vieux con », ça, votre côté « c’était mieux avant » ?
Mais « vieux con » ne veut pas dire qu’on ne comprend plus rien à rien… Je vois beaucoup de films et très peu me provoquent le choc qui donne envie de continuer. Si : Tout sur ma mère et Parle avec elle, d’Almodóvar. Je me suis dit : « Nom de Dieu, s’il existe un gars pour faire ça, on peut y croire encore. » Wong Kar-wai, un peu, Paul Thomas Anderson quand il tourne Magnolia

Etes-vous cinéphile ?
Pas du tout. Je ne respecte pas le cinéma. Je ne l’idéalise pas, comme certains de mes confrères. Je me dis que si on rate certains films, ce n’est pas grave : autant lire Proust. J’ai toujours pensé qu’il fallait laisser le cinéma à sa place – le considérer comme un art mineur. Je me sens très proche de Gainsbourg, qui ne se prenait pas pour Ravel et qui, de temps à autre, disait : « Allez, on va leur composer une petite chansonnette »… Un peintre, un écrivain ont la liberté totale pour créer. Nous pas ! On est des aventuriers, des joueurs de poker. On fait des braquages – réussis ou ratés – à chaque film… Heureusement, certains sont inoubliables…

“Welles disait que les gros plans, c’était fait
pour les cons? Il avait raison.”

Lesquels ?
La Soif du mal
et Sonate d’automne. Le film de Welles repose sur une absence de scénario – dix pages, pas plus – mais sublimée par la mise en scène, dont il est le génie à l’état pur. Bergman, c’est l’inverse : pas de mise en scène, enfin si, discrète… Mais du cœur un peu partout. J’ai montré Sonate d’automne à mon fils de 15 ans : il pleurait… On est tous des nains à côté de Bergman et de Welles. Des nains…

Vous partagez avec Welles la haine des gros plans…
Il disait que c’était fait pour les cons et il avait raison. Avec une exception : Sergio Leone a inventé un vrai langage en associant brutalement, dans ses westerns, un grand espace à un très gros plan. C’est très malin et très efficace, surtout quand on n’a rien à raconter. Mais quand on a quelque chose à dire, comme Welles, le gros plan est inutile. Kubrick n’en faisait pas. Et Kurosawa non plus…

Et vous ?
J’en fais quand même par amour des acteurs, dont j’aime me rapprocher. Dans Le Bruit des glaçons, il y en a que je regrette – trop gros, mes gros plans ! Mais j’en fais moins qu’avant… Dans ce film, j’ai décidé de me débarrasser de la mise en scène. Ça prend un temps et un fric fous, la technique, les travellings… Là, j’ai pris une caméra légère, la « steadycam », engagé un mec génial pour la tenir et j’ai tourné en deux heures des plans qui, auparavant, m’auraient pris trois jours. Et le film est mieux mis en scène. Il respire plus…

“Dans mes films, ce sont les hommes
qui ont toujours le sale rôle. Je n’ai
filmé que des crétins.”

Dans ce film, vous avez écrit, enfin, un superbe personnage de femme qu’incarne Anne Alvaro…
Le Bruit des glaçons,
c’est mon film le plus épuré. C’est probablement dû à mon âge. A la maturité. Et plus que pour l’histoire du cancer, c’est pour les scènes d’amour entre Anne Alvaro et Jean Dujardin que j’ai tourné le film… Quand on a une tumeur inguérissable au cerveau, l’accomplissement de la vie qui vous reste passe obligatoirement par les bras d’une femme. On cherche celle qui vous fermera les yeux et ce n’est pas toujours celle qu’on attendait qui le fait.

Ce personnage est la plus belle des réponses à ceux qui vous taxent encore de misogynie…
Mais c’est un reproche totalement idiot ! Dans mes films, ce sont les hommes qui ont toujours le sale rôle. Je n’ai filmé que des crétins. Des lâches. Aucun n’a la clé du monde féminin : ils ne savent pas comment ça marche. Soit parce qu’ils sont très machos, comme dans Les Valseuses. Soit parce qu’ils sont trop amoureux, comme dans Préparez vos mouchoirs. Même dans Beau-père, Patrick Dewaere est un loser consternant…
De fait, tous les hommes de ma génération ont démarré macho. Moi comme les autres. Mais être macho, aujourd’hui, c’est être demeuré… Vous souvenez-vous des crétins des Valseuses : ils sont sur une dune et Depardieu dit à Dewaere : « Il y a bien un cul qui nous attend quelque part. » Toute la connerie des mecs, elle est là…

Donc pas misogyne, mais misanthrope ?
Ah, ça oui, je suis ! Totalement !

Est-ce pour cela que vos films sont toujours grinçants ? Vous semblez constamment vous méfier de l’émotion…
La peur d’être ridicule, sans doute… Mais non : il me semble que j’y vais, dans le sentiment ! Il y en a dans Beau-père, Notre histoire, Merci la vie… J’ai même tourné un film 100 % sentimental, Trop belle pour toi. Mon seul film chic. Convenable. Primé à Cannes. Celui-là, ce n’est pas Buñuel qui l’a aimé, mais Claude Sautet : il m’a écrit une lettre dithyrambique…

“Je ne sais pas raconter platement une
histoire plate. Je l’ai fait une fois avec

Trop belle pour toi.
Plus jamais…”

Tout de même, quand vous êtes sur le point de vous laisser aller, vous en rajoutez dans le vitriol. Comme dans Mon homme
Mon homme
, c’est mon film le plus dur. Le plus hard. Je ne le revendique pas trop. Il y a des moments où on va trop loin… et là, j’y suis allé ! Je ne revendique pas tous mes films, vous savez. Ni Calmos, ni Mon homme, ni La Femme de mon pote. Mais j’aime bien Merci la vie et Un, deux, trois, soleil…

La provocation vous plaît, tout de même…
Je ne peux pas faire autrement. Je ne sais pas raconter platement une histoire plate. Je l’ai fait une fois avec Trop belle pour toi. Plus jamais…

Comment avez-vous eu l’idée du seau à glace qui ne quitte jamais Jean Dujardin dans Le Bruit des glaçons ?
Je voulais un écrivain à l’américaine : Hemingway. Barbu, un peu enveloppé, habillé avec des chemises très années 1950… Puisqu’il visualisait son cancer, je voulais qu’il affiche son alcoolisme : d’où l’idée du seau à glace…
Les objets me servent, parfois, de point de départ. Le début de Buffet froid, par exemple, m’a été fourni par Depardieu. Fréquenter Gérard, c’est pas de la tarte ! Et, à l’époque, ce crétin se baladait constamment avec un couteau. Un vrai, un sérieux. « Faut que je coupe ! » disait-il. Pendant le tournage de Préparez vos mouchoirs, dans les Ardennes, il a dû débiter quelques arbres, entre les prises… Un jour, j’ai pensé au couteau de Gérard et la réplique m’est venue : « Vous avez mon couteau dans le ventre. Quel effet ça vous fait ? » Le reste, je l’ai écrit en quinze jours, comme en état de transe, comme si ça venait de l’au-delà. En fait, ça venait de mon inconscient, mais je ne le savais pas, à l’époque… Dans le film, je tuais mon père, tout de même ! Une scène dont je me souviens encore : il avait peur du vide, et je l’ai fait monter sur une barque fragile – avec de l’eau à 6°C –, en compagnie d’un Gérard vaguement bourré qui gesticulait dans tous les sens… Les techniciens ont poussé la barque et mon père m’a dit, soudain : « Tu vas pas me tuer, tout de même »…

“J’adorais mon père. J’ai eu de la chance
d’être son fils, mais il m’a fait beaucoup
de mal, en même temps.”

Vous ne parlez pas souvent de votre père…
Je l’adorais. C’était un père fantastique. J’ai eu beaucoup de chance d’être son fils, mais il m’a fait beaucoup de mal, en même temps. Il avait une face cachée… L’autre côté du miroir était noir. Avec de la violence… A mon âge, je vais pouvoir affronter ça. Sous la forme d’un livre. Je voudrais en écrire un vraiment beau avant de mourir…

Dans presque tous vos films, les personnages s’adressent au spectateur, comme pour le prendre à témoin…
Je trouve très émouvant qu’un acteur regarde la caméra. Ça ne se fait pas, je sais ! Mais, dans le cinéma muet, Chaplin le faisait. Et si Chaplin le faisait, pourquoi pas moi ?… Dans Le Bruit des glaçons, ça me paraissait indispensable. Tous les personnages contemplent leur mort. Sauf le cancer, qui n’en a pas besoin…

Dans Un, deux, trois, soleil, Marielle disait à un jeune Noir : « Tu es la chance de mon pays. » C’est inhabituel. Vous ne vous engagez pas souvent : vous n’êtes pas un cinéaste social…
Non. Mais j’estime que mes films – moi, peut-être pas, mais eux, oui – sont de gauche. Hormis Trop belle pour toi, où ils sont embourgeoisés, tous mes héros sont du mauvais côté de la rue : des voyous, des paumés…

“C’est assez compliqué, je trouve, de savoir
si on est de droite ou de gauche.”

Mais vous seriez plutôt un anar de droite, à la Michel Audiard !
On me dit souvent ça. C’est assez compliqué, je trouve, de savoir si on est de droite ou de gauche. Surtout les artistes…

Tous ne se disent-ils pas de gauche ?
Mais ils sont forcément de droite ! Ils ont des opinions de gauche, d’accord : ils signent des pétitions, ils manifestent. Mais leur vie professionnelle les pousse à droite. Notamment quand ils discutent leurs contrats…

Ça n’a aucun rapport ?
Si, tout de même ! Quand j’ai voulu engager Delphine Seyrig dans Buffet froid – pour le rôle qu’a si bien tenu Geneviève Page –, elle m’a demandé tellement d’argent que j’ai dû renoncer. J’avais l’impression que je devais payer pour les films qu’elle avait faits avec Chantal Akerman…

Vous n’auriez pas une dent contre Chantal Akerman ?
Du tout ! Elle a tourné des trucs très bien…. Seulement quand les comédiens de gauche arrivent chez moi, ou chez des confrères qui, comme moi, ont parfois des succès au box-office, ils se remboursent. Et l’addition est salée…

Au théâtre, votre première pièce, Les Côtelettes, a été un gros succès public, mais un bide critique total…
Historique ! Même à Télérama ! Fabienne Pascaud, qu’est-ce qu’elle m’a mis !

Et pourtant vous récidivez avec Désolé pour la moquette…
Ben, oui. J’ai imaginé la rencontre d’une bourgeoise – Anny Duperey – et d’une SDF – Myriam Boyer. Dans une ville où les trottoirs ont été moquettés pour que les SDF soient mieux installés…

Une provocation de plus…
Oui, ce sera une pièce assez sanglante. On ne se refait pas…

Source Wikipédia

Français : Bertrand Blier au déjeuner des nomm...
Français : Bertrand Blier au déjeuner des nommés des César du cinéma. (Photo credit: Wikipedia)
Films Années Drapeau de France France1
Hitler, connais pas 1963 39 535 entrées
Si j’étais un espion 1967 77 290 entrées
Les Valseuses 1974 5 726 031 entrées
Calmos 1976 739 646 entrées
Préparez vos mouchoirs 1978 1 321 087 entrées
Buffet froid 1979 777 127 entrées
Beau-père 1981 1 197 816 entrées
La Femme de mon pote 1983 1 485 746 entrées
Notre histoire 1984 881 592 entrées
Tenue de soirée 1986 3 144 799 entrées
Trop belle pour toi 1989 2 031 131 entrées
Merci la vie 1991 1 088 777 entrées
Un, deux, trois soleil 1993 417 948 entrées
Mon homme 1996 469 305 entrées
Les Acteurs 2000 415 427 entrées
Les Côtelettes 2003 95 611 entrées
Combien tu m’aimes ? 2005 536 523 entrées
Le Bruit des glaçons 2010 743 201 entrées
Total 21 118 592 entrées

Marc Edouard Nabe

`nabe

« Un anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune Parodie. » On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments. Eloignez les belles âmes. Son mépris pour la modération est sans limite. Sa philosophie est celle de l’excès. Il ne connaît que deux mots : l’amour et la haine. Son manichéisme est artistiquement assumé. Il n’apprécie pas, ne tolère pas, ne dénigre pas, ne condamne pas, ne désavoue pas, n’estime pas… Il aime et hait. Admire et méprise. Pour Nabe, se situer entre les deux, c’est déjà ne pas être.

 « Vous savez qu’entre deux mots, et quel que soit mon sentiment, je choisis toujours le plus péjoratif, sinon je ne peux écrire. » L’anti-édition est devenue sa prison idéale de Nabe : commercialement, il a du mal à agrandir son cercle de lecteurs puisque tout le monde, pour le punir de cette liberté inadmissible, le snobe en l’occultant ou alors le traîne en diffamation ; mais artistiquement, il est l’auteur le-plus-libre-du-monde : il dit souvent être au Paradis quand tous les autres seraient en Enfer. La prison mène à tout, il suffit de ne jamais en sortir. Exister vraiment, c’est être capable de sentiments exacerbés. Nabe est partisan d’une subjectivité absolue. Etre pour Nabe, c’est faire en sorte que les autres ne soient pas, c’est se saisir de leurs vies et les ramener à la sienne propre. L’écrivain est généreux. Peu l’ont compris. Nabe s’en fout. Il nous emmerde tous. « Si j’étais sûr que le monde disparaisse avec moi, je me flinguerais sans sourciller. Mais je méprise le suicide. Et je vous emmerde. »

 « Toute littérature est de droite. Toute poésie est foncièrement fasciste. Si dans la rue, la civilisation nous pousse à pratiquer une politique de gauche, dans la créativité, il n’est d’autre solution que d’être d’extrême extrême droite. De gauche dans le quotidien et de droite sur le papier. Un créateur ne peut travailler dans la justice. L’Egalité, la Liberté, la Fraternité, il connaît pas. J’estime que tout artiste est fasciste. C’est trop facile à démontrer. C’est l’exigence intime. Le fascisme est la seule issue pour un artiste. »

Marc-Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zannini, est né le 27 décembre 1958 à Marseille, au retour de ses parents de New York où ils ont vécu quatre ans et où il a été conçu.
D’origine gréco-turco-italienne par son père et corse par sa mère, Alain est baptisé catholique le 8 février 1959 à Notre-Dame-du-Mont sur l’ordre de sa grand-mère orthodoxe. A l’âge de quatre ans, le fils unique est séparé de sa mère, tombée malade, et de son père, qui poursuit son activité de musicien de jazz, et est placé plusieurs mois dans un établissement pour enfants de tuberculeux à l’isolement. Retrouvant ses parents dans le quartier du « Racati » de Marseille, il est élevé dans une école d’application communiste. Il étudie le piano au Conservatoire, mais son goût pour le dessin semble le destiner plutôt à une carrière de peintre et de dessinateur. Il fait des voyages et des croisières où l’orchestre de son père est engagé: aux sports d’hiver et en Afrique notamment.

En 1970, la famille s’installe à Paris au moment de la sortie du tube Tu veux ou tu veux pas, qui rend son père Marcel Zanini célèbre. Dès sa jeunesse, « Nabe », comme l’appellent ses camarades de lycée à cause de sa petite taille (nabot), côtoie de grands musiciens de jazz, mais aussi des artistes de music-hall, et les dessinateurs Siné, Fred, Gir… À quinze ans et demi, il va frapper à la porte d’Hara-Kiri et est accueilli par Wolinski, Choron et Gébé qui publient ses premiers dessins en couleurs. Le 23 janvier 1975, un de ses dessins fait la une de Libération.

C’est sur l’insistance de son père qu’il n’abandonne pas la musique et se met au trombone, à la batterie et finalement à la guitare rythmique dans le sillage de Freddie Green et avec ses encouragements. Après trois mois de pratique, Nabe participe aux côtés de Sam Woodyard et de Milt Buckner à l’enregistrement d’un disque de son père, où il joue dans un morceau.

C’est pendant son service militaire à Charleville-Mézières (1979-1980), à l’issue duquel il rencontre Hélène, qu’il rédige son premier livre. Après cinq ans d’atermoiements de la part de différents éditeurs, y compris Gérard Bourgadier et Philippe Sollers chez Denoël.

Au régal des vermines est enfin publié le 25 janvier 1985 chez Bernard Barrault sous son surnom « Nabe » complété par ses deux autres prénoms, Marc et Édouard.

L’émission Apostrophes de Bernard Pivot où il passe le 15 février 1985 pour le présenter provoque un véritable scandale. Georges-Marc Benamou vient dans le studio le frapper de plusieurs coups de poing, lui déchirant la rétine de l’œil gauche. La Licra lui intente, ainsi qu’à son éditeur, un procès pour « diffamation et incitation à la haine raciale » (elle sera déboutée en 1989). Nabe est alors considéré comme un antisémite et un écrivain d’extrême droite.

En 1986, sans se laisser abattre, il publie, toujours chez Barrault, son deuxième livre, Zigzags, un recueil de textes de divers genres (essais, nouvelles, poèmes en prose…), puis la même année chez Denoël un livre sur le jazz (L’Âme de Billie Holiday), et au Dilettante un recueil d’aphorismes (Chacun mes goûts). Tout en écrivant régulièrement dans la revue L’Infini, il travaille à son premier roman, Le Bonheur, qui paraîtra en 1988 chez Denoël. Il publie en 1989 au Dilettante La Marseillaise, texte sur le saxophoniste de free jazz Albert Ayler.

À cette même époque, il participe à l’hebdomadaire de Jean-Edern Hallier L’Idiot international. Il y attaque avec violence des personnalités comme Élisabeth Badinter, Serge Gainsbourg ou l’abbé Pierre. Ce dernier texte en particulier crée un tollé jusqu’au sein de la rédaction de L’Idiot : Hallier soutient Nabe contre sa propre équipe et publie un texte de défense de l’article dans le numéro suivant. En février 1990, sa dernière collaboration à ce journal est « Rideau », pamphlet sur l’univers médiatique.

C’est en 1991 que Nabe’s Dream, le premier tome de son journal intime tenu depuis 1983, paraît aux éditions du Rocher à l’initiative de Jean-Paul Bertrand, son directeur, qui entame avec Nabe une relation durable en le mensualisant pour qu’il puisse continuer son travail d’écriture. Il vit à cette époque au 103, rue de la Convention, adresse que rejoindra bientôt Michel Houellebecq alors inconnu.

http://www.alainzannini.com/index.php?id=132&option=com_seyret&task=videodirectlink

Parallèlement, en 1992, il publie à « L’Infini », Gallimard, le récit de son séjour de 1988 en Turquie en quête de ses racines, Visage de Turc en pleurs, et, au Rocher, L’Âge du Christ, qui relate son voyage à Jérusalem l’année précédente, où il est allé faire sa première communion. En cette même année, deux autres livres encore : Rideau et Petits Riens sur presque tout.

Le deuxième tome de son journal, Tohu-Bohu, paraît en 1993. Ainsi qu’au Dilettante Nuage sur Django Reinhardt. En 1995, il publie chez Gallimard un roman sur la femme de Céline, Lucette, puis, au Rocher, une longue préface au Théâtre choisi d’Henry Bernstein. En 1996, sort le troisième tome de son journal, Inch’ Allah.

En 1998, Nabe écrit un roman sur le suicide, Je suis mort (« L’Infini », Gallimard).

La même année et l’année suivante paraissent successivement deux recueils de tous ses articles dans diverses revues (Oui et Non), un autre de contes (K.-O. et autres contes) illustrés par Vuillemin, un autre encore de poésies (Loin des fleurs) et un dernier d’ interviews (Coups d’épée dans l’eau).

En 2000, c’est la publication du quatrième et dernier tome de son journal intime, Kamikaze, qui s’achève par la naissance de son fils Alexandre en 1990. En septembre 2000, il part « finir le millénaire » à Patmos en Grèce, l’île où saint Jean écrivit l’Apocalypse, et y reste sept mois en exil pour écrire un roman sur l’identité. Il quittera l’île le 7 avril 2001, après avoir brûlé les cahiers de son journal intime inédit recouvrant les années 1990-2000.

De retour à Paris, il assiste aux attentats du 11 septembre 2001 qui lui inspirent un pamphlet intitulé Une lueur d’espoir, publié en novembre 2001 au Rocher, et qui à ce jour constitue son plus grand succès de vente malgré une nouvelle réputation qui ne cessera d’enfler, celle d’un Nabe d’extrême gauche pro-islamiste et pro-terroriste.

En 2002 sort au Rocher (après 19 refus de la part des principales maisons d’édition parisiennes) son roman écrit à Patmos, Alain Zannini, que l’Académie Goncourt, pour contourner le boycott des critiques, inscrit aussitôt sur sa première liste.

En mars 2003, il part pour l’Irak assister aux bombardements américains sur Bagdad et entame un travail d’écriture en direct des événements contemporains. Il en rapportera le roman Printemps de feu, sorti au Rocher dès septembre 2003. Il crée sur sa lancée un journal distribué en kiosque, La Vérité, co-dirigé par Anne-Sophie Benoit avec des dessins de Vuillemin, et pour lequel le « terroriste » emprisonné Carlos écrit des éditoriaux depuis sa cellule. La Vérité est interrompue au quatrième numéro par un procès intenté et gagné par le trotskyste M. Lambert. Nabe finit l’année au Liban et en Syrie où il s’était déjà rendu précédemment. Nabe publie son dernier livre aux éditions du Rocher, J’enfonce le clou, recueil des articles publiés dans La Vérité augmenté d’inédits.

En 2005, Jean-Paul Bertrand vend les éditions du Rocher au pharmacien toulousain Pierre Fabre qui met fin aux mensualités de Nabe. Se retrouvant du jour au lendemain sans ressource et sans éditeur, Nabe intente un procès aux nouveaux propriétaires du Rocher.

Cassé dans son rythme de publication (un livre nouveau par an en moyenne), Nabe se contente alors de rééditions. En 2006, Dominique Gaultier, du Dilettante, lui réédite son premier livre Au régal des vermines que l’auteur agrémente d’une préface, « Le vingt-septième livre », et Léo Scheer compose avec Angie David un volume de ses Morceaux choisis. En 2007, Denis Tillinac reprend L’Âme de Billie Holiday dans la collection « La Petite Vermillon » à La Table ronde, ce qui en fait le seul livre de Nabe en poche.

En attendant l’issue du procès, Nabe s’exprime sur des sujets d’actualité à travers des tracts imprimés, distribués gratuitement dans les rues ou affichés sur les murs de différentes villes, et repris sur bon nombre de sites et de blogs. L’équipe qui compose, imprime et diffuse les tracts demeure anonyme. Fin 2006, il va au Sénégal donner une conférence sur Impressions d’Afrique de Raymond Roussel dans une école de Dakar, à Pikine.

En 2007, il organise une exposition d’une cinquantaine de portraits d’écrivains et de jazzmen (28 tableaux vendus). A la fin de l’année, il va en Mauritanie, et prend position dans la presse locale pour l’annulation du rallye Paris-Dakar.

Fin 2008, le procès contre Le Rocher est gagné : Nabe récupère les droits de tous ses livres édités par la maison entre 1991 et 2004, soit 16 titres et la préface au théâtre d’Henry Bernstein. Avec les deux titres chez Barrault, un Gallimard et deux Denoël, le nombre de livres lui appartenant se monte ainsi à 22.

Décidé à ne plus revenir dans le système éditorial, il publie symboliquement en janvier 2009 au Dilettante un dernier livre en édition « conventionnelle », Le Vingt-Septième Livre, qui n’est autre, en plaquette séparée, que la préface de 2006 à la réédition du Régal des vermines. Désormais, sur la lancée de ses tracts, Nabe annonce qu’il « publiera » lui-même ses futurs livres, et qu’il rééditera les anciens dont les droits lui appartiennent. Une deuxième exposition de ses peintures sur l’Orient se tient à l’office du tourisme du Liban du 5 mars au 4 avril (31 tableaux vendus).

Après un été passé au Maroc (sur les traces de Jean Genet) et en Sicile (sur celles de Pirandello), Nabe assiste à l’ahurissant matraquage journalistique pour la remise programmée du prix Goncourt 2010 à son ex-voisin Michel Houellebecq. Aucun autre livre n’existe en cette rentrée sauf… L’ Homme qui arrêta d’écrire placé, à la surprise générale, par Franz-Olivier Giesbert sur les deux dernières listes du prix Renaudot.

C’est la première fois qu’un livre auto-édité est en lice. Les retombées médiatiques sont énormes et le roman de Nabe arrive en finale. Le duo Houellebecq-Goncourt / Nabe-Renaudot se précise jusqu’au matin du 8 novembre. Malgré les soutiens de F.-O. Giesbert, de Patrick Besson et de J-M-G Le Clézio (Prix Nobel) qui a voté 11 fois pour Nabe, le Prix Renaudot lui échappe à une voix près et est décerné à Virginie Despentes (Grasset).

Une « cataracte galopante », rare à 51 ans, lui est diagnostiquée. Opéré des deux yeux en décembre 2010 et janvier 2011, lui qui portait des lunettes de myope depuis l’âge de cinq ans, n’en porte plus et (re)découvre le monde.

Nabe passe le mois d’avril 2011 en Tunisie pour comprendre sur le terrain les révolutions arabes.
En mai, Marc-Edouard Nabe devient également le nom d’une société : la « SARL Marc-Edouard Nabe » qui vend ses propres livres.
Le 7 octobre est mis en vente son nouveau livre : L’Enculé, le premier roman sur l’Affaire Strauss-Kahn. Le premier tirage de 2000 exemplaires est épuisé en un mois. Par peur des procès (qui n’arriveront pas), les principaux alliés médiatiques de Nabe (Taddeï, Ardisson, Dupuis…) se défilent. Seul Eric Naulleau invite Nabe à la télévision.

En 2012, la polémique reprend fort. D’abord par une conférence, interdite par la municipalité, que Nabe donne le 2 mars à Lille avec Tariq Ramadan sur les révoltes arabes. Ensuite par une vidéo sur le site Oumma.com (26 mars) où Nabe déclare la guerre aux « complotistes » qui le couvrent d’injures sur Internet parce qu’il récuse la version d’un 11-Septembre fomenté et exécuté par les Américains eux-mêmes.

Dix ans après avoir écrit une Lueur d’espoir, et à cause d’une campagne de calomnies principalement alimentée par Alain Soral, Nabe est considéré soudain comme un « agent de l’Empire américano-sioniste », et dénoncé comme « ennemi des musulmans » par des « Beurs » adeptes de la théorie du complot et plus ou moins séduits par l’extrême-droite.

*** CITATIONS ***
«Je suis un loser, ce qu’on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller… J’ai complètement raté mon destin d’écrivain. J’ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. Flops sur flops. On ne me connaît que par ouï-dire. Je marche par le bouche-à-oreille; mais souvent la bouche est cousue et l’oreille bouchée… La plupart des libraires m’enfouissent comme si j’étais un déchet nucléaire !

J’ai publié mon premier livre il y a vingt ans, et depuis, chaque fois que j’en publie un nouveau, c’est comme si je publiais mon premier puisqu’on a nié le précédent. À partir du moment où c’est un livre de moi, il est voué à la négation instantanée. Sur la couverture, il y a toujours quelque chose qui gêne : c’est mon nom. C’est magique, il suffit que vous prononciez mon nom pour que tout se ferme. Mon nom, c’est l’anti-Sésame. «Sésame, fermé-la !» La consigne me concernant, c’est : motus. On ne me prononce pas. On ne se prononce pas non plus sur moi. Ça ne se fait pas, c’est incongru. Mon nom est un gros mot…»

Woman

« Toutes les belles femmes sont de droite.

Même celles qui se prétendent de gauche. »

Race

« La LICRA, vous savez ce que c’est ? Ce sont des gens qui se servent du monceau de cadavres d’Auschwitz comme du fumier pour faire fructifier leur fortune. »

« En Afrique du Sud, ça barde dur. C’est une question de jours. Ils vont bien finir par tous les foutre dehors ces blancots de merde, reprendre leur pays, renoircir leur paradis bordel ! Allez-y les mecs, égorgez-moi ces faces de navets, qu’il ne reste plus un seul Blanc en Afrique ! »

Nationalisme

« Fasciste et pourquoi pas ? Anarcho-fasciste. C’est dans le drapeau noir que se taillent les plus belles chemises. Je crois bien avoir trouvé la jointure de l’anarchie et du fascisme. Pour un anarchiste, seul enseignement : le fascisme. Moi il y a longtemps que je ne lis plus que de la littérature la plus fasciste possible… Ils ont tous peur de se demander pourquoi systématiquement, les plus grands écrivains viennent de l’extrême droite absolue. Ça les effraie d’y deviner une causalité sulfureuse ! Pauvres cons ! Restez bien dans vos préjugés de gauchistes de merde !…

Et l’extrême droite est encore démocratique. Le fascisme est beaucoup plus loin, hors de l’hémicycle. La gauche est maintenant au centre de la droite. Tout a dévié. Après l’extrême gauche, il y a l’anarchie. Après l’extrême droite, il y a le fascisme. Les plus forts sont ceux qui trempent en même temps leur plume dans les deux encres. »

« Fasciste ! Que cette insulte est douce à mes oreilles affûtées par la musique des écrivains maudits !… J’ai suffisamment étudié cette épithète pour en assumer les conséquences. Dans notre époque fascistissime, tout ce qui n’est pas fascistement dans la ligne postgauchiste est taxé de fascisme : logique. »

Conservatisme

« … puis nous attaquons une discussion politique. Jean-Pierre nous expose son programme.

– Si j’avais le pouvoir, ce serait très simple… Suppression de l’impôt sur la fortune. Des lois Auroux. Des lois Quillot. Réactualisation des barèmes des impôts sur le revenu en fonction de l’inflation réelle et non pas de celle des indices truqués. Diminution de l’aide au chômage. Diminution de l’assistance. Diminution du budget de l’Etat. Mise à la porte des quatre-vingt mille fonctionnaires qu’ils ont embauchés. Analyse de tous les postes inutiles dans le secteur tertiaire et lutte contre la bureaucratie. Dénationalisation des entreprises nationalisées. Intervention des militaires éventuelle lorsque les grèves sont abusives et paralysent le pays. Révision des droits de grève pour certains services qui sont indispensables au fonctionnement du pays. Libération des prix immédiate. Possibilité de licencier dans toutes les entreprises. Mais de réembaucher aussi, bien entendu. Maintien de l’Ecole libre. Suppression de certains avantages sociaux. Diminution des cotisations patronales et salariales à la Sécurité sociale et possibilité de s’assurer, mais à titre individuel. Incitation au retour au pays des trois quarts des travailleurs étrangers. Suppression du contrôle des changes. Suppression du ministère du Temps libre. Incitation à la femme au foyer. Mise à la porte des 90% du secrétariat féminin. Lutte contre la fraude fiscale. Mise à l’impôt de tous les agriculteurs de France. Lutte contre tous les mouvements corporatistes. Restauration de la peine de mort. Aération de la hiérarchie des salaires. Suppression du Smig…

– Ce n’est plus un programme, c’est un pogrom ! me risqué-je.

– Oh ! Toi, ça va… »

Critique et extraits du nouveau roman de Marc-Edouard Nabe : « L’enculé »

Posted on 16/10/2011 par

Je suis un enculé : c’est souvent ceux qui enculent les autres qu’on traite d’enculés. Moi, je mérite bien ce nom, à bien des titres. Je vais raconter ici comment un enculeur s’est fait enculer. Et ce ne sera pas du roman, tout sera vrai, enfin selon moi. Après avoir enculé le monde entier, je me suis fait enculer aux yeux de ce même monde, entier.

Ce roman nous ramène à l’Affaire, il est écrit entièrement à la première personne, dans la peau et la tête (à peu de choses près, c’est pareil) d’un certain DSK. De son réveil ce fameux 14 mai 2011 dans la chambre 2806 du Sofitel de New-York, nous suivons les tribulations du personnage jusqu’à son retour en France.

– D’abord, vous ne devez rien dire et surtout ne pas donner votre version. On la modèlera au fur et à mesure de l’évolution de l’affaire et on la livrera quand on ne pourra absolument plus faire autrement. Le plus tard possible.
– L’idéal, ce serait que vous ne la donniez jamais ! ajoute son comparse barbu.
– Bon, très bien, dis-je, mais sortez-moi d’ici tout de suite, avant que ça ne s’ébruite en France.
Taylor et Brafman se regardent, l’air gêné.

Affaire hyper-médiatisée, où tout a été déjà dit et re-dit pensez-vous ? Certes, mais de l’extérieur et uniquement à travers le filtre ultra-déformant des médias… On n’a en revanche pas su comment DSK et son entourage (principalement Anne Sinclair) avaient vécus ces péripéties de l’intérieur… Grâce à Marc-Edouard Nabe, maintenant on sait ! Tous les noms sont vrais, toutes les dates sont respectées et la plupart des faits sont avérés, mais Nabe, avec son filtre ultra-reformant de romancier politiquement carrément incorrect, rempli les vides de ce que l’histoire officielle ne nous a pas raconté, de ce dont l’intéressé lui-même ne parlera jamais.

Le procureur adjoint, une «nuque rouge», lit mes actes maintenant… Je fais mon batracien, mon caméléon jaune. Tout cela est comme dans une autre réalité et pourtant c’est la bonne, en plein dans le mille de ce qui est. Sans doute que tout le monde, je dis bien le monde, se pince pour croire que j’ai fait tout ça. L’énormité de l’énoncé emporte tout dans une sorte de dramatisation instantanée. La verbalisation des actes est toujours une exagération, même pour les pires assassinats, le fait de les dire les amplifie, les hypertrophie, leur donne une réalité, un réalisme même, que le vrai, quel que soit son aspect sordide, ne peut atteindre, car la réalité ne s’exprime pas par des mots, mais par les actes. Les faits sont indicibles, c’est leur boulot…

Et quel meilleur guide pouvions-nous souhaiter que Marc-Edouard Nabe pour nous mener au travers des méandres de cette histoire et de la personnalité même de l’ex-patron du FMI ?! Alors qu’au départ on aura tous une tendance naturelle à rejeter l’idée de se replonger dans cette affaire dont on a été matraqué, dont on a été gavé jusqu’à l’envie de la vomir toute entière, en ce qui me concerne j’ai vite pris plaisir et intérêt à la lecture de ce roman satirique. Je me suis même surpris à être à nouveau édifié par le récit des faits tout en me délectant des caricatures de tous les protagonistes et des traits d’humour tranchants de l’auteur (comme je les aime !).

Voici mes compagnons de promenade. Une ronde d’une trentaine de taulards. Les uns derrière les autres, on avance lentement comme des éléphants tenant chacun la queue du précédent par la trompe. Moins tristes que les éléphants du PS. Quelle misère ces socialistes ! Tu m’étonnes qu’ils comptaient sur moi, pas un pour relever l’autre dans la balourdise éléphantesque justement. Toutes les qualités des vrais éléphants, ils ne les ont pas (solidarité, mémoire, sensibilité, force, défenses), mais tous les défauts, ça y va : lourdeur, maladresse, vieillissement, peur des souris, et pour couronner le tout, perte du sens des réalités, hallucinations éthyliques même, comme cette Martine Aubry qui voit des socialistes roses dès qu’elle boit un coup de trop ! Je préfère les éléphants d’ici, leurs crimes contre la société sont assumés.

Si Nabe a pris le parti (sans doute le plus raisonnable d’ailleurs) de considérer que toutes les accusations contre DSK étaient vraies, entre fiction et réalité, il n’est toutefois pas compliqué de faire la part des choses. Pas de manipulation ici. Reste l’impression d’ensemble : la puissance du romancier qui, s’il ne décrit pas toujours la réalité, s’il interprète les faits, s’il les extrapole, et si besoin imagine des scènes de toutes pièces, parvient à nous mener vers les chemins d’une certaine vérité… La force du roman ne réside en effet pas uniquement dans la qualité de l’écriture ou de l’imagination débordante de son auteur, mais aussi et surtout dans ce qu’il parvient à produire des morceaux de l’immense puzzle qu’il a à sa disposition. Ici, il nous fait à nouveau preuve de son incontestable indépendance d’esprit (anarchiste !) et de ses qualités d’analyses factuelles, culturelles et psychologiques pour produire son œuvre.

– J’adore le violon, me souffla Anne dans l’oreille, pas toi, mon amour ?
«J’en sors, connasse !» aurai-je aimé lui répondre, mais je me contentai de lui sourire hypocritement , comme d’habitude.

On y retrouve bien entendu Anne Sinclair comme le co-personnage central du roman (du début à… la toute fin !) : bouleversée mais pas bouleversante, touchée par une hystérie cynique et sioniste à l’extrême, elle passe son temps à lire des livres et à visionner des films sur l’holocauste, à décrocher et accrocher les Matisse ou les Picasso (elle ne sait plus très bien elle-même !) hérités de son papi, à écouter de la musique yiddish et à constituer des listes noires sur les personnalités politiques et médiatiques qui ont dit du mal de son chéri ou ne l’on tout simplement pas assez soutenu de l’autre côté de l’Atlantique… Le chéri en question est totalement écrasé par l’amour inconditionnelle de sa femme, par son ambition sans limite pour lui et même par sa judéité extravertie… On découvre un Dominique exaspéré et secrètement antisémite ! Il ne supporte plus les autres, et encore moins ceux qui le supportent. Nabe est son porte-parole pour qu’il livre lui aussi sa vérité et se délivre enfin de lui-même et des autres !

La vision éblouissante de ce taureau noir énorme me mit les larmes aux yeux, parce que je le comprenais… J’étais pour lui, avec lui, en lui, si fort que je n’ai pas remarqué immédiatement le connard qui le «chevauchait». Un cow-boy de plus, toujours en stetson avec ses jambières à franges comme les taleth, et sa main en l’air même pas pour tenir le flambeau d’une Liberté quelconque… Petite chose insignifiante qui s’agitait sur l’échine de la bête somptueuse…
Mais je m’aperçus que le «connard», c’était moi aussi. Mon être humain de base, orgueilleux et faible, prétentiard et présomptueux, qui essayait de maîtriser la bête en lui, sous lui.

Je vous laisse imaginer toutes les scènes et péripéties qui émaillent ce livre très drôle et très rythmé de 250 pages bien tassées ! A lui seul, il vaut bien mieux que 10 biographies de DSK écrites par ses relations, 20 confessions d’Anne Sinclair et que le, paraît-il, très attendu livre de Tristane Banon réunis !

Brafman et Taylor étaient furieux :
– Il est temps que ce cirque indécent s’arrête !
C’étaient eux les indécents, à vouloir absolument que Nafissatou soit une pute intéressée par le fric et qui, parce qu’elle avait menti sur des peccadilles, ne pouvait plus être crue sur l’essentiel… Ah ! Pour transformer un seul grand procès en mille petits procès d’intention, ils étaient forts.

Puisque cette affaire a une nouvelle fois démontré de manière éclatante la faillite de nos élites médiatiques, intellectuelles et politiques à nous guider sur les chemins de l’information et de la justice, heureusement qu’il nous reste un romancier de la trempe de Nabe pour nous raccrocher à quelque chose de concret et de cyniquement drôle dans cette société. C’est bien la conclusion la plus évidente que je tire de la lecture de ce livre… Vive Nabe !

Personne ne peut rien faire contre l’injustice des hommes, même pas Dieu. Je ne me sens pas coupable. Et je ne veux pas réparer parce que j’estime que c’est juste, c’est la loi du plus fort, de la nature. La société est méprisable parce qu’elle a été créée pour contrebalancer la nature et qu’elle n’en est même pas capable. Je n’ai pas à respecter la justice des hommes, la société n’a même pas la force du nombre à opposer à la simple puissance d’un individu.

Uniquement disponible en anti-édition sur le site de l’auteur, au prix de 24 euros.

Le coup de la «faute morale», j’avoue que c’était bien trouvé. Pour éviter de dire ce que j’avais fait, rien de mieux que de dire ce que ça représentait de l’avoir fait. Faute morale, balle au centre…

Olivier BEUGIN

Louis Ferdinand Céline

céline

Révolutionnaire stylistique, Céline a marqué de sa détresse le siècle. Son aventure est complexe, divaguante, ténébreuse, détrempée par une époque qui lui ressemble. Sa manière de vivre en paix: faire la guerre. Tout le temps. Ceux qui l’ont lu y verront un indécrottable génie, les autres s’époumoneront en le confinant aux entournures du Mal… L’argument des détracteurs est connu : l’antisémitisme revendiqué de Céline. Il est indéniable et, bien sûr, insoutenable. Mais est-ce une raison pour ne pas l’approcher ?  L’art de Céline est incontestablement robuste et fort, tissé de finesse et de légèreté, voire de préciosité.  Son angoisse existentielle est un furieux rappel à l’ordre. Son désespoir est sa charité, sa pitié accusatrice. Le voyage c’est l’inventaire de l’humanité en ruine. « Le bout de la nuit c’est la douce pitié de Dieu ». 

 Figure de proue de la famille, il faut bien reconnaitre que Céline n’est jamais tout à fait « de droite », ni « de gauche ». Jamais tout à fait « fasciste », ni complètement « anarchiste ». Le projet littéraire célinien est une révolte individuelle perdue d’avance. Un cri d’autant plus déchirant qu’il est conscient de sa propre fin. L’acte d’un forcené assiégé qui refuse de se rendre. Céline reste celui qui a pensé comme tout le monde et écrit comme nul autre, démontrant à son corps défendant que c’est toujours lorsque le Verbe tombe dans l’opinion, lorsque la langue devient tribale, lorsque que le style se fait social, que la souillure a lieu.

Qu’elles qu’aient pu être ses aberrations idéologiques, il faut bien voir que la droite et la gauche ont achoppé sur la même chose: sa noirceur foncière. Il a mis en question et trainé dans l’ordure tout ce que l’existence pouvait présenter de valeurs positives. Il se réfugie dans les ténèbres pour éviter de répondre à la question: que faire? Avec lui, on réalise enfin que faire de l’art avec du Mal, c’est le grand art, le seul. Ça consiste à savoir que le Mal ne se liquide pas, mais que l’oeuvre est le seul lieu où le Mal puisse s’inverser en bien. C’est une tragédie intégralement littéraire, et finalement il a réussi: il est devenu le passeur du siècle.

 » Je ne vois dans le réel qu’une effroyable, cosmique, fastidieuse méchanceté – une pullulation de dingues rabâcheurs de haines, de menaces, de slogans énormément ennuyeux. C’est ça une décadence ? » Considérant la nation comme un fait biologique, comme une entité menacée de disparition, Céline est un pèlerin des Généalogies qui voit dans les luttes passées les prémices de nouvelles féeries. Car l’anarchiste de droite doute trop de la nature humaine pour croire un instant à la paix universelle et au « Messie collectif des droits de l’homme » prêché par Yahvé.

Céline et la question de l’anarchie par Charles-Louis Roseau

« De droite » ou « de gauche », on a souvent qualifié Louis-Ferdinand Céline d’anarchiste. Le romancier, quant à lui, se réclamait parfois de ce mouvement. Pourtant, on sait bien qu’il est peu prudent de prendre les dires de l’auteur pour argent comptant, ce d’autant que les assertions céliniennes de la veille sont souvent démenties par les déclarations du lendemain.
J’admire infiniment les auteurs qui ont la patience et la culture suffisantes pour décortiquer la pensée politique de Céline et la présenter comme un tout cohérent, systémique, comme une sorte de mécanique dans laquelle chaque rouage s’ordonne et s’ajuste aux engrenages qui précèdent et qui suivent. J’avoue, en ce qui me concerne, ne pas parvenir à m’élever suffisamment haut pour jeter sur le discours politique célinien un regard synthétique. Ce qui me rassure, en revanche, c’est que les études confirment, en les étoffant de maints exemples et arguments, une intuition qui m’assaille dès qu’il s’agit d’analyser le raisonnement célinien. Je parle évidemment de la tendance contradictoire permanente sur laquelle le romancier a bâti son discours.
Céline n’est jamais tout à fait « de droite », ni « de gauche ». Jamais tout à fait « fasciste », ni complètement « anarchiste ». Souvent un peu « patriote », mais parfois absolument « antimilitariste ». Les concepts politiques forgés depuis le XVIIIe siècle à grand renfort de nuances, d’alinéas et d’exceptions qui confirment la règle, seraient-ils inaptes à qualifier une réalité terriblement complexe ? Ou, peut-être, est-ce le discours célinien, dont les échos innombrables ponctuèrent les péripéties politiques du siècle dernier, qui, trop alambiqué, refuse de rentrer dans les cases de la boîte à classification ?

J’ai été formé à l’Université française. Ma logique argumentative en a pris les plis et les défauts. Je refuse d’avouer mon incompétence. Je ne sais pas dire que je ne sais pas. Alors, plutôt que d’affronter l’énigme de face, je la contourne. Comme on dit : « je déplace le problème ». L’objectif n’est alors plus de cataloguer la pensée politique célinienne, mais plutôt d’interroger cette impossible catégorisation. À plusieurs reprises, j’ai évoqué une stratégie d’écriture établie par l’auteur afin de se conformer aux attentes versatiles de son lectorat. Ce pouvait être, selon moi, l’une des causes de la tempérance ou des revirements politiques de l’auteur. Cela pouvait aussi expliquer le plongeon soudain dans la dérive antisémite.Qu’en est-il de l’anarchie chez Céline ? Céline est-il anarchiste ? Je l’avoue tout de suite : ce n’est pas à cette dernière question que j’entends répondre. Je me souviens d’une étude que j’ai faite en 2007 à propos des anarchistes francophones sur Internet. J’avais envoyé un questionnaire aux webmasters de tous les sites dignes d’intérêt répertoriés sur la toile. L’un d’entre eux m’avait répondu : « Juste un conseil, ne vous lancez pas dans les tendances de l’anarchisme, vous risqueriez d’y perdre votre tête, conservez juste les affiliations, cela suffira à votre propos, les unes ne reflétant pas les autres. Des gens de la même tendance pouvant être soit à la fois, soit séparément dans diverses organisations ou groupe ou revue ou, ou, ou… La mouvance libertaire est, comme les sables, mouvante. » J’ai gardé ce conseil dans un coin de ma tête. Encore aujourd’hui, je ne manque pas de l’appliquer ; cela m’évite de dire des bêtises.Pour se prononcer sur l’anarchisme de Céline, il faudrait donc concevoir clairement et l’homme et le concept… J’en suis malheureusement bien loin. Alors que faire ? M’arrêter ? Le lecteur qui, entamant cet article, se réjouissait d’avance à l’idée de pouvoir « ranger » Céline dans une mouvance, sera sans doute déçu. Il peut en rester là. Celui qui, au contraire, se demande pourquoi on cherche encore à savoir si Céline est anarchiste, celui-ci, qu’il n’hésite pas à me suivre.L’anarchisme est l’un de ces courants politiques sur lesquels plus on lit, moins on en sait. Quelle que soit l’approche, chaque livre allonge la liste des complexités, des nuances et des diversités internes. Cela ne facilite vraiment pas la tâche, surtout quand il convient d’être synthétique.

Historiquement, la définition moderne et politique de l’anarchie naît avec l’État-nation. C’est après la Révolution française, et, plus particulièrement, au cours du XIXe siècle, que le mouvement, ses penseurs et ses principes se sont peu à peu mis en place. Mais quels principes au juste ? Si l’on en croit les auteurs de L’Encyclopédie anarchiste : « Ce qui existe et ce qui constitue ce qu’on peut appeler la doctrine anarchiste, c’est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d’applications pratiques sur lesquels l’accord s’est établi entre individus qui pensent en ennemis de l’autorité et luttent isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci. Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d’anarchistes, mais tous ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c’est la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions fondées sur ce principe. (2) »Cette définition pour le moins générique qui, tout en suggérant des sous-ensembles, se garde bien de les détailler, semble englober le cas célinien. En effet, on connaît les critiques que l’auteur adresse à la morale, à la religion, au capitalisme, à la démocratie et au militarisme. L’empreinte anarchiste est d’autant plus vivace, chez Céline, qu’il en est de la littérature comme de la vie : la première impression est souvent la plus vivace.Dans cette perspective, Voyage au bout de la nuit, le roman liminaire, celui par lequel tout lecteur commence son périple célinien, n’en finit jamais d’orienter les opinions. Il est sans doute le roman le plus réaliste de Céline. L’auteur y fustige la guerre, y dénonce la marchandisation des hommes, la misère des classes populaires, les méfaits du colonialisme et du capitalisme… De ce fait, il a été et est toujours perçu comme un roman politique, à tendance populiste, dont l’auteur refusait de prendre parti. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les échos parus dans la presse à partir de 1932 (3) : on y parle de roman révolutionnaire, de cri, de souffle nouveau, de peinture réaliste et misérabiliste…À l’époque où chaque intellectuel se devait de choisir un camp et où le communisme figurait la seule expression envisageable de la révolte, tout individu qui, bien qu’ayant des sympathies pour les idées révolutionnaires, refusait de s’encarter, se voyait dédaigneusement taxé d’anarchisme (4) . N’est pas le cas de Bardamu qui, dans les premières pages de Voyage au bout de la nuit, se voit traiter d’ « anarchiste » parce qu’il refuse de défendre la « race française » chère à Arthur Ganate ? C’est donc par défaut que Céline est devenu anarchiste, un peu comme ces étrangers que l’on traitait de « rastaquouères » à la fin du XIXe siècle. Parce qu’il convenait de lui donner une étiquette, mais qu’aucune ne lui correspondait véritablement.Pourtant, à y regarder de plus près, de l’anarchiste, Louis-Ferdinand Céline n’a que la posture. Très vite, il se présente comme le reclus, le révolté incompris dont la parole rebelle perturbe la bienséance et l’équilibre politique établi. Tout au long de sa carrière, il alimentera cette image d’insoumis, d’abord par ses discours, puis, à la fin de sa vie, à l’aide de photos le représentant en guenilles, lui, l’homme du peuple, dans son « en-dehors » de Meudon. Il y a en effet une forme d’anarchisme ostentatoire chez Céline, mais qu’on ne s’y trompe pas, elle n’entretient aucun rapport avec le politique. Car « la vérité de ce monde, c’est la mort », et il n’y a rien à espérer, rien à construire, rien à autogérer, tant l’homme est viscéralement pourri. La seule once d’anarchisme présente chez Céline, on la doit donc, je pense, à son incroyable égoïsme.À cette indestructible conviction qui fait de l’ego la seule réalité possible, le point de départ et le critère de tout jugement. Il faut relire les lettres d’Afrique  pour saisir l’émergence de cette individualisme égocentrique et contestataire qui inscrit Destouches dans la droite lignée du philosophe allemand Max Stirner et de certains de ses homologues français, à commencer par Georges Palante… On parlera alors d’anarchisme « littéraire », « philosophique », « apolitique », « du mépris », « de droite »… N’en reste pas moins qu’il s’agit avant tout d’une posture : d’un « être au monde » ostensible qui n’engage que soi.

L’anarchiste par défaut, c’est aussi l’individu qui « fréquente le milieu », cette nébuleuse gauchisante difficile à cerner pour celui qui la regarde de loin. Or Céline a toujours entretenu une relation ambivalente avec les anarchistes, acceptant leurs éloges sans répondre à leurs invitations, applaudissant leurs idées sans pour autant y adhérer totalement. Le 18 mars 1933, Céline adresse une lettre à Elie Faure qui, beaucoup moins radical que son oncle Elisée Reclus, s’est rangé aux côtés des socialistes. Le romancier y explique son refus de suivre l’Association des Ecrivains et des Artistes révolutionnaires, alors sous le patronage du PCF: « Je me refuse absolument à me ranger ici ou là. Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été et je ne serai jamais rien d’autre. Tous m’ont vomi, depuis les Inveszias jusqu’aux nazis officiels, Mr de Régnier, Comoedia, Stavinsky, le président Dullin, tous m’ont déclaré imbuvable, immonde et dans des termes à peu près identiques.» (7).
Quelques mois plus tard, c’est au tour des libertaires de courtiser l’auteur de Voyage. Connu pour ses positions antimilitaristes qui lui valurent l’exil, le beau-fils du polémiste anarchiste Laurent Tailhade, Pierre Châtelain-Tailhade, s’adresse à Céline en ces termes : « Descendez dans la « rue des hommes »; allez serrer de ces mains jeunes, Céline, de ces mains qui, lorsqu’elles battront la générale pour le rassemblement des espoirs, ne la battront pas sur des tambours voilés ! » (8).
Mais l’auteur de Voyage ne semble pas séduit et préfère garder ses distances. Comment, dès lors, comprendre ce curieux manège ? Pourquoi se prétendre anarchiste devant ceux qui ne le sont pas, et refuser de suivre ceux qui le sont vraiment ? C’est sans doute que le terme possède une définition très souple et qu’il renvoie une image dont le reflet brille différemment selon l’angle depuis lequel on le regarde. Ce rapport indécis se poursuit d’ailleurs après la Seconde Guerre mondiale.
Dans une lettre à Albert Paraz datée du 14 novembre 1949, Céline déclare : « Vive l’Anarchie nom de Dieu Pour être un bon anarchiste il faut avoir tenu bon en tôle. (9)» Quelques jours plus tard, il modère pourtant son élan : « J’aime bien les anarchistes mais cette idolâtrie des grandes figures est niaise. C’est l’impuissance mentale. Ils remarquent ceux qui ont souffert pour la cause 2 siècles trop tard et encore tout de travers ! ou pas souffert du tout ! On est dans la connerie ». C’est aussi à cette même époque que l’on voit réapparaître les noms de fervents défenseurs de l’anarchie dans la correspondance de l’auteur.
Michel Ragon, par exemple, proche de la Fédération Anarchiste, mais surtout, Louis Lecoin, théoricien de l’ « objection de conscience » et pacifiste viscéral coutumier de l’insoumission et des prisons. De ce dernier, isolé au Danemark, Céline reçoit quelques exemplaires de la revue Défense de l’Homme, dont le numéro de février 1950 a d’ailleurs proposé une étude favorable à Céline (10).
Paradoxalement, la presse anarchiste fait paraître une enquête assez conciliante à l’égard de l’écrivain taxé de collaborationnisme. Publié entre le 13 et le 27 janvier 1950 sur trois numéro du Libertaire, l’organe du Front communiste libertaire, « Que pensez-vous du procès Céline ? », laisse la parole à des écrivains, des journalistes ou des peintres dont la popularité n’est nullement contestée. On recense notamment les textes de Louis Pauwels, de Marcel Aymé, de Jean Dubuffet, d’Albert Camus, de René Barjavel ou encore de Jean Paulhan. Ce dernier écrit : « Si l’anarchisme est un crime, qu’on le fusille. Sinon qu’on lui foute une fois pour toute la paix ». Prononcés par un homme de lettres et d’idées, ces propos ont sans doute déplu aux militants pragmatiques qui n’ont pas manqué de souligner la primauté de certaines réalités politiques et sociales. L’enquête se clôt notamment sur une lettre signée par cinq activistes du groupe Sacco-Vanzetti de la Fédération anarchiste. Voici ce qu’on y lit : « En admettant même que Céline ait « la meute au cul », cette meute ne nous paraît pas comparable à celle qui s’acharne contre les persécutés sociaux d’Espagne, de Bulgarie, de Bolivie, de Grèce, d’Europe orientale, des Indes, du Vietnam ou, sans aller si loin, d’Afrique du Nord et de France (voir mineurs, déserteurs, etc.) » (11).L’anarchie célinienne, me semble-t-il, fonctionne comme un trompe l’œil : réaliste de loin et improbable de près. Si l’auteur aime à paraître anarchiste, il ne voit aucun intérêt, je pense, à l’être concrètement. Les anarchistes, quant à eux, n’ont pas l’air de considérer le romancier comme un porte-parole. Et, quand, touché par tel ou tel discours, l’un des leurs se tourne vers l’écrivain, la main ne reste jamais longtemps tendue. L’usage de la référence anarchiste se situe donc ailleurs que dans le champ du politique et de l’engagement solidaire. Il relève au contraire d’une stratégie personnelle, voire tout à fait intime, liée à des vertus symboliques et esthétiques.Dans son essai sur Céline (12), Michel Bounan présente l’écrivain comme un conservateur antisémite et réactionnaire qui se serait sciemment « déguisé » en anarchiste pour mieux véhiculer ses idées. Sans tomber dans les excès d’une telle démonstration, il ne me semble pas déplacé de retenir la thèse du travestissement utilitaire. Comme il le fit pour son statut d’ancien combattant, Céline se serait donc fabriqué, ou simplement contenté d’entretenir, une image d’écrivain anarchiste. Il faut bien reconnaître que la verve révolutionnaire de ses premiers romans, tout comme le récit fantasmé de son enfance populaire et son statut de clochard céleste, ont contribué à alimenter la veine populiste qui participe de la symbolique anarchiste. De même, sa position d’écrivain frondeur, ses frasques judiciaires, son exil et son passage en prison le rangent, du moins en apparence, aux côtés des réfractaires. Pour le non-initié, ou pour l’intellectuel libertaire davantage soucieux de la posture que de l’engagement pratique, Céline pouvait donc aisément passer pour un anarchiste. Mais comment expliquer ce camouflage… Dont je ne saurais même pas m’aventurer à dire s’il était conscient ou non ? À y regarder de plus près, l’idéologie libertaire, vidée de ses applications pratiques, figure l’aboutissement de la marche initiée au siècle des Lumières. Les notions de critique, d’individu et de libre-pensée, qui s’inscrivent au cœur même de la mouvance libertaire, sont également des gages de qualité qui surent s’imposer dans l’histoire politique et littéraire.Dans cette perspective, l’étiquette anarchiste possède des vertus fédératrices qui ne purent que servir les intérêts du romancier. De plus, si l’anarchie reste un concept d’autant plus nébuleux qu’on le regarde de loin, il n’en reste pas moins une pensée politique légitime, humaniste, voire romantique, que seuls les réactionnaires d’un autre temps remettent radicalement en cause. De ce point de vue, Céline avait quelques avantages médiatiques à passer pour un anarchiste : d’abord parce qu’il est inconcevable d’être simultanément libertaire et fasciste. Mais aussi, parce qu’ainsi, sa cause devenait encore plus noble et tolérable.
Il est toujours malvenu de conclure une réflexion sur une série d’hypothèses. Les certitudes, comme le meilleur, sont pour la fin. Je souhaiterais donc clore cet article sur un lien qui, sans aucun doute, rapproche Céline de l’anarchie. Cette attache d’ordre esthétique a été étudiée en détails par Yves Pagès dans son livre sur la pensée politique de l’auteur (13). Il s’agit de l’influence des anarchistes de la Belle Epoque sur l’œuvre célinienne. Plutôt que de résumer cette brillante étude, j’invite le lecteur à la parcourir. Il y découvrira combien le jeune Destouches dut être impressionné par la série d’attentats anarchistes qui ponctuèrent son enfance et sévirent souvent dans son quartier. Il y croisera les figures de Caserio, d’Emile Henry, d’Auguste Vaillant, de Liabeuf, ou encore de tous ceux qui formèrent la bande à Bonnot. Les polémistes insoumis aussi : Libertad, Zo d’Axa… Étrangement, certains de ces personnages semblent refaire surface dans l’œuvre célinienne. On pense évidemment à Bardamu, mais aussi au Borokrom de Guignol’s Band. Dès lors, on ne peut que tomber d’accord avec Yves Pagès. Le projet littéraire célinien est semblable aux combats de ces libertaires accrochés au tournant des siècles. C’est une révolte individuelle perdue d’avance.
Un cri populaire d’autant plus déchirant qu’il est conscient de sa propre fin. L’acte d’un forcené assiégé qui refuse de se rendre.Charles-Louis ROSEAU
Le Petit Célinien, 19 novembre 2011.
BIO :

Louis Ferdinand Auguste Destouches naît à Courbevoie, au 11, rampe du Pont-de-Neuilly (aujourd’hui chaussée du Président-Paul-Doumer). Il est le fils unique de Fernand Destouches (Le Havre 1865 – Paris 1932), issu du côté paternel d’une famille de petits commerçants et d’enseignants d’origine normande installés au Havre et bretonne du côté maternel, et de Marguerite Guillou (Paris 1868 – Paris 1945), propriétaire d’un magasin de mode, issue d’une famille bretonne venue s’installer en région parisienne pour travailler comme artisans, et de petits commerçants. Il est baptisé le 28 mai 1894 avant d’être confié à une nourrice. Son père est employé d’assurances et « correspondancier » selon les propres mots de l’écrivain et a des prétentions nobiliaires (parenté revendiquée plus tard par son fils avec le chevalier Destouches, immortalisé par Jules Barbey d’Aurevilly), et sa mère est commerçante en dentelles dans une petite boutique du passage Choiseul.

Ses parents déménagent en 1897 et s’installent à Paris, d’abord rue de Babylone puis, un an plus tard, rue Ganneron et enfin, durant l’été 1899passage Choiseul, dans le quartier de l’Opéra, où Céline passe toute son enfance dans ce qu’il appelle sa « cloche à gaz » en référence à l’éclairage de la galerie par la multitude de becs à gaz au début du xxe siècle. En 1900, il entre à l’école communale du square Louvois. Après cinq ans, il intègre une école catholique durant une année avant de revenir à un enseignement public. Il reçoit une instruction assez sommaire, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne d’abord, à Diepholzpendant un an puis à Karlsruhe, et en Angleterre ensuite. Il occupe de petits emplois durant son adolescence, notamment dans des bijouteries, et s’engage dans l’armée française en 1912, à 18 ans, par devancement d’appel.

Première Guerre mondiale et Afrique

Il rejoint le 12e régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il utilisera ses souvenirs d’enfance dans Mort à crédit et ses souvenirs d’incorporation dans Voyage au bout de la nuit ou encore dans Casse-pipe (1949). Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis le 5 mai 1914. Quelques semaines avant son vingtième anniversaire, il est ainsi sous-officier.

Trois mois plus tard, son régiment participe aux premiers combats de la Première Guerre mondiale en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé à l’épaule droite – et non à la tête, contrairement à une légende tenace qu’il avait lui-même répandue, affirmant avoir été trépané–, et dès l’automne 1914 pour avoir eu le tympan abîmé, il sera décoré de la Croix de guerre avec étoile d’argent, et de la Médaille militaire, le24 novembre 1914. Ce fait d’armes sera relaté dans L’Illustré national.

Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxiliaire au service des visas du consulat français à Londres (dirigé par l’armée en raison de l’état de siège), puis réformé après avoir été déclaré handicapé à 70 % en raison des séquelles de sa blessure. L’expérience de la guerre jouera un rôle décisif dans la formation de son pacifisme et de son pessimisme. Il se marie, à Londres, avec Suzanne Nebout, le 19 janvier 1916, puis contracte un engagement avec une compagnie de traite qui l’envoie au Cameroun, où il part surveiller des plantations. Malade, il rentre en France en 1917.

Rencontre importante qui complète sa formation intellectuelle : il travaille en 1917-1918 auprès du savant-inventeur-journaliste-conférencier Henry de Graffigny. Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne en 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

La formation du médecin

Après la guerre, Louis-Ferdinand Destouches se fixe à Rennes. Il épouse Édith Follet, la fille du directeur de l’école de médecine de Rennes, le 10 août 1919 à Quintin (Côtes-du-Nord). Celle-ci donne naissance à son unique fille, Colette Destouches (15 juin 1920 – 9 mai 2011). Il prépare alors le baccalauréat, qu’il obtiendra en 1919, puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés réservés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, « La Vie et l’Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis » (soutenue en 1924), sera plus tard considérée comme sa première œuvre littéraire. Il publie La Quinine en thérapeutique (1925). Après son doctorat, il est embauché à Genève par la fondation Rockefeller qui subventionne un poste de l’Institut d’hygiène de la SDN, fondé et dirigé par le Dr Rajchman. Sa famille ne l’accompagne pas. Il effectue plusieurs voyages en Afrique et en Amérique avec des médecins. Cela l’amène notamment à visiter les usines Ford au cours d’un séjour àDétroit qui dure un peu moins de 36 heures, le temps pour lui d’être vivement impressionné par le fordisme et plus largement par l’industrialisation. Contrairement à la légende souvent reprise, il n’a jamais été conseiller médical de la société des automobiles Fordà Détroit.

Son contrat à la SDN n’ayant pas été renouvelé, il envisage d’acheter une clinique en banlieue parisienne puis s’essaie à l’exercice libéral de la médecine. Il finit par être engagé au dispensaire de Bezons (19401944) où il perçoit 36 000 F par an après sa titularisation. Il y rencontre Albert Sérouille et lui fera même une fameuse préface à son livre Bezons à travers les âges. Pour compléter ses revenus, il occupera un poste polyvalent de concepteur de documents publicitaires, de spécialités pharmaceutiques et même de visiteur médical dans trois laboratoires pharmaceutiques.

En 1926, il rencontre à Genève Elizabeth Craig (1902-1989), une danseuse américaine, qui sera la plus grande passion de sa vie. C’est à elle, qu’il surnommera « l’Impératrice », qu’il dédiera Voyage au bout de la nuit. Elle le suit à Paris, rue Lepic, mais le quitte en 1933, peu après la publication du Voyage. Il partira à sa recherche en Californie, mais ce sera pour apprendre qu’elle a épousé Ben Tankel qui se trouve être Juif .

La formation de l’écrivain

Comme beaucoup d’écrivains, Céline a su habilement bâtir toute une série de mythes sur sa personnalité. En même temps que Voyage au bout de la nuit, Céline écrivait des articles pour une revue médicale (La Presse médicale) qui ne correspondent pas à l’image de libertaire qu’on s’est faite de lui. Dans le premier des deux articles publiés dans cette revue en mai 1928, Céline vante les méthodes de l’industriel américain Henry Ford, méthodes consistant à embaucher de préférence « les ouvriers tarés physiquement et mentalement » et que Céline appelle aussi « les déchus de l’existence ». Cette sorte d’ouvriers, remarque Céline, « dépourvus de sens critique et même de vanité élémentaire », forme « une main-d’œuvre stable et qui se résigne mieux qu’une autre ». Céline déplore qu’il n’existe rien encore de semblable en Europe, « sous des prétextes plus ou moins traditionnels, littéraires, toujours futiles et pratiquement désastreux ».

http://www.dailymotion.com/video/x5s0i1_luchini-lit-celine-1-3_news

Dans le deuxième article, publié en novembre 1928, Céline propose de créer des médecins-policiers d’entreprise, « vaste police médicale et sanitaire » chargée de convaincre les ouvriers « que la plupart des malades peuvent travailler » et que « l’assuré doit travailler le plus possible avec le moins d’interruption possible pour cause de maladie ». Il s’agit, affirme Céline, d’« une entreprise patiente de correction et de rectification intellectuelle » tout à fait réalisable pourtant car « Le public ne demande pas à comprendre, il demande à croire. » Céline conclut sans équivoque : « L’intérêt populaire ? C’est une substance bien infidèle, impulsive et vague. Nous y renonçons volontiers. Ce qui nous paraît beaucoup plus sérieux, c’est l’intérêt patronal et son intérêt économique, point sentimental. » On peut toutefois s’interroger sur la correspondance entre ces écrits et les réels sentiments de Céline, sur le degré d’ironie de ces commentaires « médicaux » (ou sur une éventuelle évolution) car, quelques années plus tard, plusieurs passages deVoyage au bout de la nuit dénonceront clairement l’inhumanité du système capitaliste en général et fordiste en particulier.

C’est toute cette partie de sa vie qu’il relate à travers les aventures de son antihéros Ferdinand Bardamu, dans son roman le plus connu, Voyage au bout de la nuit(15 octobre 1932). Ce premier livre a un retentissement considérable. Aux réactions scandalisées ou déconcertées, se mêlent des éloges enthousiastes. Le roman reçoit le prix Renaudot, après avoir manqué de peu le prix Goncourt (ce qui provoquera la démission de Lucien Descaves du jury du Goncourt). Il connaît un grand succès de librairie. Le 26 septembre 1933, paraît L’Église, pièce de théâtre écrite en 1926 et 1927, où figurent des allusions antisémites. Les ventes sont modestes.

À cette époque, en raison de la publication du Voyage, Céline est particulièrement apprécié des milieux de gauche qui voient en lui un porte-parole des milieux populaires et un militant antimilitariste. Louis Aragon le presse, mais en vain, de rejoindre la SFIC-Parti communiste (ancien nom du PCF). Le 1er octobre 1933, Céline prononce àMédan, sur l’invitation de Lucien Descaves, un discours intitulé « Hommage à Zola » lors de la commémoration annuelle de la mort de l’écrivain, discours qui demeure la seule allocution publique littéraire de sa carrière. « Pessimiste radical » selon Henri Godard, Céline y dénonce aussi bien les sociétés fascistes que bourgeoises ou marxistes. Elles reposeraient toutes sur le mensonge permanent et n’auraient qu’un seul et même but : la guerre. Elsa Triolet participe à la traduction en russe du Voyage au bout de la nuit. Il paraît en URSS en janvier 1934, lourdement sabré.

Le 12 mai 1936, en plein Front populaire, paraît le deuxième roman de Céline, Mort à crédit, avec des coupures imposées par l’éditeur. Le livre se vend bien, mais loin des proportions attendues. Selon François Gibault, le public a la tête ailleurs : la société française, en pleine décomposition, en plein désarroi face au conflit des idéologies, réclame des penseurs et des philosophes, non des romanciers. Les critiques, de gauche comme de droite, se déchaînent contre le livre. Ils dénoncent d’une part le style (le vocabulaire emprunte plus que jamais au langage populaire, et la phrase est maintenant déstructurée), d’autre part la propension de Céline à rabaisser l’homme. Les écrivains ne reconnaissent pas Céline pour leur pair. Les fervents laudateurs du Voyage — Léon Daudet, Lucien Descaves — se taisent. Céline est blessé du feu nourri d’attaques dirigées contre Mort à crédit. Certains biographes y voient la raison de l’interruption de sa production romanesque : il va se consacrer pour un temps à l’écriture de pamphlets.

Il se rend en URSS en septembre pour dépenser les droits d’auteur du Voyage — les roubles n’étant pas convertibles. Deux mois plus tard, le 28 décembre, il publie Mea culpa, vision apocalyptique de la nature humaine. Pour Céline, toute forme d’optimisme est une imposture : on ne se débarrassera jamais des égoïsmes, et par conséquent le sort des hommes ne s’améliorera jamais. Dans ce court pamphlet, l’auteur exprime d’abord son dégoût du capitalisme et des bourgeois, avant de s’en prendre au communisme, qui ne serait rien d’autre que « l’injustice rambinée sous un nouveau blase ». Le texte est suivi de sa thèse de médecine consacrée à Semmelweis.

L’époque des pamphlets antisémites

À la fin des années 1930, alors qu’il est en contact avec Arthur Pfannstiel, un critique d’art et traducteur travaillant pour le Welt-Dienst (service mondial de propagande nazianti-maçonnique et antisémite), organe auprès duquel il se renseigne51,52, Céline publie deux pamphlets fortement marqués par un antisémitisme virulent53,54 : Bagatelles pour un massacre (1937) et L’École des cadavres (1938).

Il présente lui-même ces ouvrages ainsi :« Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l’envoie. Je suis l’ennemi no 1 des juifs. » Dès la fin des années 1930, Céline se rapproche des milieux d’extrême droite français pro-nazis, en particulier de l’équipe du journal de Louis Darquier de PellepoixLa France enchaînée.

L’Occupation

Sous l’Occupation, Céline, s’il ne signe pas à proprement parler d’articles, envoie des lettres aux journaux collaborationnistes57 dont certaines sont publiées. Il y fait preuve d’un antisémitisme violent et désigne nommément des personnalités juives, ou supposées telles, qu’il faudrait écarter. Par exemple, le 4 septembre 1941, le journal collaborateur Notre combat pour la nouvelle France socialiste publie un article intitulé « Céline nous parle des Juifs » ; Céline y déclare :

« Pleurer, c’est le triomphe des Juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! 20 millions de martyrs bien entraînés c’est une force ! Les persécutés surgissent, hâves, blêmis, de la nuit des temps, des siècles de torture… »

Visitant l’exposition « Le Juif et la France », Céline reproche à Sézille d’avoir éliminé de la librairie de l’exposition Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres. Ces ouvrages sont controversés jusque chez les nazis : si Karl Epting, directeur de l’Institut allemand de Paris, décrit Céline comme « un de ces Français qui ont une relation profonde avec les sources de l’esprit européen », Bernard Payr, qui travaille au service de la propagande en France occupée se plaint du fait que Céline « gâcherait » son antisémitisme par des « obscénités » et des « cris d’hystérique ».

Durant cette période, Céline exprime ouvertement son soutien à l’Allemagne nazie. Lorsque celle-ci entre en guerre contre l’Union soviétique, en juin 1941, il déclare :

« pour devenir collaborationniste, j’ai pas attendu que la Kommandantur pavoise au Crillon… On n’y pense pas assez à cette protection de la race blanche. C’est maintenant qu’il faut agir, parce que demain il sera trop tard. […] Doriot s’est comporté comme il l’a toujours fait. C’est un homme… il faut travailler, militer avec Doriot. […] Cette légion (la L.V.F.) si calomniée, si critiquée, c’est la preuve de la vie. […] Moi, je vous le dis, la Légion, c’est très bien, c’est tout ce qu’il y a de bien. »

Il publie alors Les Beaux Draps, son troisième et dernier pamphlet antisémite (Nouvelles éditions françaises, le 28 février 1941), dans lequel il exprime clairement sa sympathie pour l’occupant :

« C’est la présence des Allemands qu’est insupportable. Ils sont bien polis, bien convenables. Ils se tiennent comme des boys scouts. Pourtant on peut pas les piffer… Pourquoi je vous demande ? Ils ont humilié personne… Ils ont repoussé l’armée française qui ne demandait qu’à foutre le camp. Ah, si c’était une armée juive alors comment on l’adulerait! »

En 1943 Hans Grimm, membre du Sicherheitsdienst de la SS à Rennes, fournit à Louis-Ferdinand Céline une autorisation pour se rendre en villégiature à Saint-Malo (zone d’accès limité à cette période du conflit). L’auteur lui offre un exemplaire d’une première édition d’un de ses romans.

L’absence en librairie des pamphlets n’est pas due à une décision d’interdiction officielle, puisque Bagatelles n’a donné lieu à aucun procès, que L’École des cadavres fut amputée de six pages (suite jugement en correctionnelle pour diffamation du 21 juin 1939), mais ne connut aucune mesure de restriction à la vente, et que Les Beaux Draps furent interdits, en zone libre inclusivement, le 4 décembre 1941 par le Gouvernement de Vichy, mais l’ouvrage continua d’être normalement diffusé et réimprimé en zone occupée. À son retour en France, Céline n’autorisa jamais leur réimpression et son ayant droit a, depuis 1961, respecté sa décision.

Même si Céline était ouvertement antisémite, selon l’historien Henri Guillemin, il n’a jamais collaboré pendant la guerre.

Le 16 mars 1944 marque son retour au roman : il publie Guignol’s Band, récit de son séjour de 1915 en Angleterre.

L’exil : Sigmaringen, puis le Danemark

Après le débarquement du 6 juin 1944, Céline, craignant pour sa vie, quitte la France le 14 juin 1944 et se retrouve d’abord à Baden-Baden, en Allemagne, avant de partir pourBerlin, puis pour Kraenzlin (le Zornhof de Nord), d’où il ne peut rejoindre le Danemark. Apprenant qu’un gouvernement français tente de se former à Sigmaringen, Céline propose alors à Fernand de Brinon, le représentant de Vichy pour la France occupée, d’y exercer la médecine ; celui-ci accepte. Céline gagne par le train Sigmaringen, voyage qu’il relate dans Rigodon ; là-bas, il s’installe avec sa femme, et côtoie le dernier carré des pétainistes et des dignitaires du régime de Vichy (D’un château l’autre). Le22 mars 1945, il quitte Sigmaringen pour le Danemark, occupé par les Allemands, afin de récupérer son or, qui y est conservé.

Il vit au Danemark près d’une année et demie en prison, et plus de quatre ans dans une maison au confort rudimentaire près de la mer Baltique, tandis qu’il est boycotté par le monde littéraire français.

En 1950, dans le cadre de l’épuration, il est condamné, pour collaboration, à une année d’emprisonnement (qu’il a déjà effectuée au Danemark), à 50 000 francs d’amende, à la confiscation de la moitié de ses biens et à l’indignité nationale. Raoul Nordling, consul général de Suède à Paris, serait intervenu en sa faveur auprès de Gustav Rasmussen, ministre danois des affaires étrangères, pour retarder son extradition, et aurait écrit en sa faveur au président de la Cour de justice qui le jugeait par contumace.

Retour en France

La maison de Céline et de son épouse Lucette, route des Gardes à Meudon en 2012.

En avril 1951Tixier-Vignancour, son avocat depuis 1948, obtient l’amnistie de Céline au titre de « grand invalide de guerre » (depuis 1914) en présentant son dossier sous le nom de Louis-Ferdinand Destouches sans qu’aucun magistrat fasse le rapprochement. De retour de Copenhague l’été suivant, Céline et son épouse – ils sont mariés depuis 1943- Lucette (née Almanzor, le 20 juillet 1912 à Paris) s’installent chez des amis à Nice en juillet 1951. Son éditeur Robert Denoël ayant été assassiné en 1945, il signe le même mois un contrat de cinq millions de francs avec Gaston Gallimard (il lui a demandé 18 % de droits d’auteur) pour la publication de Féerie pour une autre fois, la réédition de Voyage au bout de la nuit, de Mort à crédit et d’autres ouvrages.

En octobre de la même année le couple s’installe dans un pavillon vétuste, route des Gardes, à Meudon, dans les Hauts-de-Seine(à l’époque, département de la Seine-et-Oise). Inscrit à l’Ordre des médecins, le Docteur L.-F. Destouches, docteur en médecine de la Faculté de Paris accroche une plaque professionnelle au grillage qui enclot la propriété, ainsi qu’une plaque pour Lucette Almanzor qui annonce les cours de danse classique et de caractère que son épouse donne dans le pavillon. Il vit pendant plusieurs années des avances de Gallimard jusqu’à ce qu’il renoue avec le succès, à partir de 1957, grâce à sa « Trilogie allemande », dans laquelle il romance son exil.

Publiés successivement et séparément, D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969) forment en réalité trois volets d’un seul roman. Céline s’y met personnellement en scène comme personnage et comme narrateur.

Louis-Ferdinand Destouches meurt à son domicile de Meudon le 1er juillet 1961, vraisemblablement des suites d’une artériosclérose cérébrale — bien que d’autres pathologies soient parfois évoquées — laissant veuve Lucette Destouches. Il est enterré au cimetière des Longs-Réages, à Meudon ; le pavillon qu’il occupait brûlera en mai 1968, détruisant alors ses lettres et manuscrits.

Le style Céline

Le style littéraire de Louis-Ferdinand Céline est souvent décrit comme ayant représenté une « révolution littéraire ». Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités, dans ce qu’il appelle sa « petite musique ». Le vocabulaire à la fois argotique influencé par les échanges avec son ami Gen Paul ainsi que le style scientifique, familier et recherché, est au service d’une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse. Révolution stylistique et réelle révolte (le critique littéraire Gaétan Picon est allé jusqu’à définir le Voyage comme « l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé »). Son vocabulaire original peut donner lieu à des pastiches.

C’est en 1936 que, dans Mort à crédit, son style se fait plus radical, notamment par l’utilisation de phrases courtes, très souvent exclamatives, séparées par trois points de suspension. Cette technique d’écriture, conçue pour exprimer et provoquer l’émotion, se retrouvera dans tous les romans qui suivront. Elle décontenancera une bonne partie de la critique à la publication de Mort à crédit. Dans ce roman nourri des souvenirs de son adolescence, Céline présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois burlesque et tragique, de la condition humaine. Le livre, cependant, connaît peu de succès, et se trouve même critiqué par les partisans de Voyage au bout de la nuitSimone de Beauvoir prétendra (mais longtemps après, en 1960) qu’elle et Jean-Paul Sartre y auraient alors vu « un certain mépris haineux des petites gens qui est une attitude préfasciste », tandis qu’Élie Faure, qui avait encensé le Voyage, juge simplement que Céline « piétine dans la merde ».

Sur le plan stylistique, la progression qui apparaît entre son premier roman et son ultime trilogie est marquée par une correspondance de plus en plus nette entre le temps du récit (ou temps de l’action) et le temps de la narration (ou temps de l’écriture). C’est ainsi que le présent de narration envahit l’espace romanesque au point que l’action ne semble plus se dérouler dans le passé, mais bien au contraire au moment même où le narrateur écrit. Le texte se rapproche ainsi progressivement du genre de la chronique, donnant à son lecteur l’impression que les événements se déroulent « en direct », sous ses yeux.
Il est intéressant de le rapprocher de son contemporain Ramuz, qu’il disait être « l’initiateur du transfert de la langue parlée dans la langue écrite ».

C’est dans son deuxième roman, Mort à crédit, mettant en scène l’enfance de Ferdinand Bardamualter ego littéraire de Céline, qu’il développe son véritable style, dont les points de suspension sont caractéristiques, style que l’on retrouve dans les romans suivants. Ces fameux points de suspension ont fait l’objet de nombreuses thèses. Ils peuvent s’expliquer par la volonté de l’auteur de combiner langue écrite et orale afin d’obtenir ce qu’il dénommait lui-même sa « petite musique ».

Politique, racisme et antisémitisme

La violente critique du militarisme, du colonialisme et du capitalisme qui s’exprime dans ses livres, fait apparaître Céline, dans ses débuts, comme un écrivain proche des idées de la gauche. En 1936, il est invité en URSS, notamment sous l’influence d’Elsa Triolet, à valider ses droits d’auteur pour Voyage au bout de la nuit (en Union soviétique les droits d’auteurs étaient bloqués sur un compte en banque qu’on ne pouvait utiliser que dans le pays même). Il écrit à son retour son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l’URSS d’André Gide.

Bagatelles pour un massacre

Céline s’exprime alors par une série de pamphlets violemment antisémites. En 1937, quand paraît Bagatelles pour un massacre, André Gide écrira « Quant à la question même du sémitisme, elle n’est pas effleurée. S’il fallait voir dans Bagatelles pour un massacre autre chose qu’un jeu, Céline, en dépit de tout son génie, serait sans excuse de remuer les passions banales avec ce cynisme et cette désinvolte légèreté », puis en 1938L’École des cadavres. Ces livres connaissent un grand succès : il y étale un racisme et un antisémitisme radicaux, mais aussi le désir de voir se créer une armée franco-allemande et une apologie de Hitler qui n’aurait aucune visée sur la France : « Si demain Hitler me faisait des approches avec ses petites moustaches, je râlerais comme aujourd’hui sous les juifs. Mais si Hitler me disait : “Ferdinand ! c’est le grand partage ! On partage tout !”, il serait mon pote! »

L’École des cadavres

Et dans L’École des cadavres (1938) :

« Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître. […] Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs. Le juif n’a jamais été persécuté par les aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné des tiraillements de sa viande d’hybride »

Les Beaux Draps

Après la défaite et l’occupation de la France, Céline rédige un troisième pamphlet : Les Beaux Draps, où il dénonce non seulement les Juifs et les francs-maçons mais aussi la majorité des Français, soupçonnés de métissage et d’être stupides. Le pamphlétaire demande également, entre autres considérations, une réduction du temps de travail (à trente-cinq heures dans les usines, pour commencer) et s’en prend assez clairement à la politique d’ordre moral du maréchal Pétain. Cela déplaît tant au régime de Vichy que, au même titre que Les Décombres de Lucien Rebatet, le livre est mis à l’index (sans pour autant être interdit de publication). L’écrivain adresse ensuite une quarantaine de lettres ouvertes publiées par les organes les plus virulents de la collaboration tout en restant en marge des différents mouvements collaborationnistes créés à la faveur des événements. Dans ces lettres, il se présente comme le pape du racisme et déplore l’insuffisance de la répression contre les Juifs, les francs-maçons, les communistes et les gaullistes. Il écrit en mars 1942 une lettre à Jacques Doriot dans laquelle il déplore le sentiment de communauté des Juifs, qu’il estime responsable de leur « pouvoir exorbitant » : « Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Une termite, toute la termitière. Une punaise, toute la maison ».

Interprétations

Plusieurs interprétations ont été données de l’antisémitisme célinien, qui se déchaîne dans cet extrait d’une lettre à sa secrétaire littéraire :

Ainsi, selon l’historien Philippe Burrin : « Ses pamphlets de l’avant-guerre articulaient un racisme cohérent. S’il dénonçait en vrac la gauche, la bourgeoisie, l’Église et l’extrême droite, sans oublier sa tête de Turc, le maréchal Pétain, c’est pour la raison qu’ils ignoraient le problème racial et le rôle belliciste des juifs. La solution ? L’alliance avec l’Allemagne nazie, au nom d’une communauté de race conçue sur les lignes ethnoracistes des séparatistes alsaciens, bretons et flamands. »

Burrin écrit encore : « Autant qu’antisémite, il [Céline] est raciste : l’élimination des juifs, désirable, indispensable, n’est pas le tout. Il faut redresser la race française, lui imposer une cure d’abstinence, une mise à l’eau, une rééducation corporelle et physique. […] Vichy étant pire que tout, et en attendant qu’une nouvelle éducation ait eu le temps de faire son œuvre, il faut attirer par le « communisme Labiche » ces veaux de Français qui ne pensent qu’à l’argent. Par exemple, en leur distribuant les biens juifs, seul moyen d’éveiller une conscience raciste qui fait désespérément défaut. » (ibid.p. 427.)

L’historien Robert Soucy, professeur émérite à l’Oberlin College (OhioÉtats-Unis), perçoit une dimension sexuelle dans l’antisémitisme de l’auteur : « Selon Céline, les Juifs ne se bornent pas à dominer la France sur les plans politiques, économique, social et culturel ; ils constituent en plus une menace sur le plan sexuel, et plus précisément homosexuel. Selon Céline, les Juifs sont des « enculés » qui prennent de force les Aryens par derrière. Se montrer docile avec les Juifs, c’est courir le risque de se faire violer par eux. […] Ses envolées contre les Juifs expriment beaucoup de craintes et aussi une jalousie de nature sexuelle. D’après lui, les Aryens sont souvent violés par des Juifs dominateurs ; quant aux Aryennes, elles trouvent les Juifs particulièrement attirants. Les Juifs exercent la même fascination sexuelle sur les femmes que les Noirs : « La femme est une traîtresse chienne née. […] La femme, surtout la Française, raffole des crépus, des Abyssins, ils vous ont des bites surprenantes. » Ainsi, dans l’univers mental de Céline, la misogynie et le racisme se renforcent mutuellement. »

Postérité

Rééditions et travaux autour de l’œuvre

Ses livres sont réédités et traduits dans de nombreux pays. L’œuvre de Louis-Ferdinand Céline est notamment publiée dans la bibliothèque de la Pléiade. Une sélection de sa correspondance a été également publiée en 2009 dans la Pléiade.

Ses pamphlets des années 1930 n’ont pas fait l’objet de rééditions officielles — à l’exception de Mea Culpa — à la demande de Céline puis de sa veuve après sa mort. Ils sont de toutes manières concernés par le décret-loi Marchandeau de 1939 et la loi Pleven de 1972, qui interdisent la provocation à la haine raciale. Les exemplaires d’origine se négocient aux alentours de 180 € minimum (2008) pour l’édition originale en mauvais état, dépassant largement les 1 100 € lorsqu’ils sont en parfait état. Ils font également l’objet de publications pirates.

De nombreux travaux ont été consacrés à la vie et à l’œuvre de Céline. Deux numéros des Cahiers de l’Herne (no 3 et 5) lui ont été consacrés. François Gibault lui a consacré une biographie en trois tomes. Des auteurs comme Philippe AlmérasPol VandrommePhilippe MurayFrédéric VitouxMaurice Bardèche ou Robert Poulet lui ont également consacré études et biographies. L’association Société d’études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Revue célinienne, a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin chélonien. En 2012, la maison d’édition québécoise Huit réédite trois pamphlets antisémites de Céline et les réunit dans un même ouvrage intitulé Écrits polémiques.

Auteurs faisant référence à Céline

  • Charles Bukowski, fait référence à Céline dans son roman Pulp (1994) alors que le personnage de la Grande Faucheuse demande au protagoniste et détective Nick Belane de le retrouver pour pouvoir enfin l’attraper. Comme le mentionne son biographe Howard Sounes, Bukowski était un grand admirateur de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, considérant Céline comme le plus grand auteur français de tous les temps.
  • Le style de Frédéric Dard est influencé par celui de Céline, auteur pour lequel il éprouvait une grande admiration, ce qu’il a volontiers reconnu à diverses reprises.
  • Patrick Modiano ouvre son premier roman, La Place de l’Étoile, sur une reprise du style de Céline, dans un article imaginaire signé par le « docteur Bardamu ».
  • Fabrice Luchini, qui a adapté le voyage
  •  http://www.youtube.com/watch?v=uO-wGvHPLAI
  • Dans Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb, le personnage principal, Prétextat Tach, prix Nobel de littérature, est un admirateur de Céline.
  • Le chanteur des Doors Jim Morrison fait référence à Voyage au bout de la nuit dans la chanson End of the Night.
  • L’auteur de romans noirs A. D. G., dont le style fait également référence à Céline, cite à plusieurs reprises les titres de ses romans (Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit), notamment dans son polar Pour venger Pépère. Le titre de son roman Cradoque’s band est un pastiche de Guignol’s Band.
  • Michel Audiard, dialoguiste de cinéma et écrivain, éprouvait une immense admiration pour Céline et a à un moment envisagé de porter à l’écran Voyage au bout de la Nuit et Mort à crédit.
  • Dans Sur la routeJack Kerouac fait référence au Voyage au bout de la nuit alors qu’il se trouve dans un tramway de Détroit en compagnie de Neal Cassady.
  • Dans C’était la guerre des tranchéesTardi présente Céline comme une influence majeure et cite un extrait du Voyage au bout de la nuit.
  • Marc-Édouard Nabe qualifie Louis Ferdinand Céline de « génie pur », et affirme son admiration pour cet auteur, notamment dès son passage à Apostrophes le22 février 1985.                            http://www.dailymotion.com/video/xn6oy5_nabe-sur-celine-1-un-genie-ne-peut-pas-etre-un-salaud_creation

Controverse de 2011

Céline figurait parmi les 500 personnalités et évènements pour lesquels le ministère de la culture souhaitait, en 2011, des célébrations nationales (en l’occurrence, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort). À la suite d’une protestation de Serge Klarsfeld, qui a déclaré « Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé de ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain », le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a finalement décidé de retirer Céline de cette liste, estimant que « les immondes écrits antisémites » de l’écrivain empêchent que la République lui rende hommage.

Ce retrait a suscité en retour des protestations, particulièrement de la part de Frédéric Vitoux, d’Henri Godard, Eric Zemmour ou autre Alain Soral…

« Tellement de conjurations à bombes, à poisons, à couteaux, que c’est vraiment extraordinaire que ce régime ait tenu dix années… vous me direz : Poléon, César, Alexandre, Pétain ont tenu aussi une… deux décades !… sitôt que vous êtes oint, couronné, porté, installé sur le trône, maître de tout… le bacchanal commence… vous échappez plus !… baisers, nœuds coulants, bouquets, dinamiteros… votre peuple chéri attendait que ce haut moment pour vous montrer ce qu’il attend de vous, vos boyaux hors et plein l’arène…  » (Nord, p. 451)
« À présent vingt ans plus tard j’ai toujours cette sensation d’ébriété… mais maintenant j’ai l’âge, le vent dans les voiles… l’homme doit tituber au trépas, saoul de la vie » (Rigodon, p.486).
Voyage:
« La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. »
« Les hommes y tiennent à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ca leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tous au fond. C’est leur nature. »

Gaspard Proust

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« Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri » écrivait La Bruyère. Cette maxime trouve rapidement son sens à la vision d’un sketch de cet OVNI perpétuellement à la recherche du rire perdu, grave et pas gras, libre et à part, de notre époque poisseuse. Gaspard Proust est vachard et canarde à tout va son public addictivement masochiste, dégonfle les baudruches, pointe les plus puissants, associe impertinence et élégance en fustigeant la bonne conscience avec une extrême aisance. 

Proust dynamite, disperse, ventile tous azimuts. Ce dézinguage est dévastateur, décapant. Claquant le beignet de tous les pisse-froid, il choisit de s’attaquer à toutes les minorités visibles, sans exception. Quand la plupart de ses collègues font dans le consensus et le politiquement correct, il propose de nous faire rire des migrants, de la deuxième guerre mondiale, ou du Bataclan en se moquant des terroristes « qui auraient fait beaucoup plus de victimes s’ils avaient balancé dans la salle de la farine et du lait sur tous ces bobos allergiques au gluten et au lactose . Aucun comique postmoderne n’avait depuis Desproges placé le sarcasme à de telles altitudes…

Les sujets les plus sensibles sont abordés sabre au clair pour faire rire, bien sûr, mais également pour ébranler nos certitudes, lézarder nos lâchetés, souligner nos ridicules ou débusquer nos contradictions. Un pédophile ? « Un homme qui ne sait pas attendre. » C’est crassement noir, volontairement inconfortable. La doxa torpillée dans ce qu’elle a de plus démagogique c’est rare, surtout quand c’est adoubé par les tenants de la médiacratie. Les âmes sensibles s’abstiendront, mais les aventuriers du rire et autres anars en manque d’humour noir en redemanderont… 

Et, si l’on s’affale à l’exercice toujours gênant de la comparaison en jetant un œil dans le rétroviseur, une chose est sûre : en plaçant la barre du verbe à des hauteurs himalayennes, Desproges a complexé pour toujours des dizaines d’apprentis humoristes. Toutefois, là, c’est à un digne héritier des maîtres de l’humour noir dans la veine d’André Breton et forcément de  Desproges dont il est question certes en creusant son sillon sur le précieux terreau de cette illustre ombre tutélaire mais en y jetant avec talent ses graines pour s’imposer comme une herbe folle indispensable. Une perle noire.

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » disait Beaumarchais. Si l’époque dans laquelle nous vivons vous semble désespérée, courez voir Gaspard Proust sur les planches.

Le langage est vert mais charnu, jamais démodé et irrésistible, et on goûte à pleine bouche l’humus et l’air vif de cet humour affûté et rêche, qui fait pleinement sens et qui investit des champs enfin plus sensibles que l’art du macramé, du quotidien ou celui des banlieues tellement défraîchi et usé ! Cruel procureur de nos ridicules, scrutant le ténu comme l’incongru, il torpille la doxa par un humour ostensiblement désinhibé, auscultant et sculptant la langue jusqu’à la moelle.

Il gratte à la pointe d’une langue rude et noire (comme le fusain pour mieux en souligner la profondeur) avec un gant de crin sur nos vies et notre monde et taille à la serpe les vieux, les journalistes (Est-ce qu’il y a des écrivains ratés dans la salle ? Vraiment, pas de journaliste ? ), les provinciaux, les bouddhistes, les handicapés, les femmes, les islamistes, la droite, la gauche, les pauvres, les curés (Moi, à la base, je voulais faire prêtre. Mais bon, comme je suis trop timide pour aborder les enfants…), les nazis, les communistes, les sentiments amoureux, la littérature… et n’hésite pas non plus à déboulonner les figures sacrées (Pagnol, Brassens).

Gaspard est vachard et canarde à tout va son public addictivement masochiste, dégonfle les baudruches, pointe les plus puissants, fustige la bonne conscience avec une extrême aisance dans la maîtrise de la langue, une prosodie qui étonne par une véritable science du verbe fleuri et des références fréquentes à la littérature et à l’histoire mais aussi une extrême anarchie dans le propos. Cynique plus que scénique, il ne bouge et ne cille pas d’un pouce, mais remue, bouscule son public, avec une verve cruelle en feu et glace. Entre le miel et le fiel, l’élégance et l’impertinence, la souveraineté hautaine et l’iconoclasme : Gaspard Proust est fait de ce matériau dont naissent les étoiles. Un inclassable plein de promesses d’une inégalable férocité et outrecuidance. Gaspard Proust joue le funambule aux extrémités d’un humour qui touche à l’intouchable, qui nous permet enfin de rire de tout et qui fait passer, d’un coup, Guillon et Alévêque pour des jouvenceaux poltrons.

Gaspard Proust assume tous ses excès et revendique sa lâcheté : “Je suis un lâche absolu. J’assume la passivité, la lâcheté la plus totale. C’est aussi un moyen d’être tranquille : je veux que les filles se disent ‘Je ne veux pas être avec un mec aussi peu fiable’…” Normal pour qui tient le “prince charmant” en si peu d’estime : “Un prince, c’est un chômeur avec des rentes, non ? Et avec un brushing…

Sociale: «Quand je vois un éboueur, je jette toujours un petit papier». Sexuelle: «Quand on sait que 95% des femmes sont clitoridiennes, à quoi bon s’acharner à bander?» Politique: «Est-ce que j’aurais eu le courage comme De Gaulle d’aller en Angleterre, de me tourner vers la France et de dire ‘battez-vous, bande de lâches’?»

Voilà Hollande baptisé « René Coty junior », croqué en « homme qui a ringardisé Ban Ki-moon : Ah ? On peut être moins charismatique ? », son couple avec Valérie Trierweiler comparé à une éponge de cuisine (« Un côté qui gratte, l’autre qui absorbe »)… Le président « veut inverser la courbe du chômage en un an sans croissance ? Au moins, on tient une info solide : à l’Élysée, les salles de shoot fonctionnent à plein tube »… Mais Proust prévient ceux qui voudraient attaquer Hollande sans ménagement : « Si à chaque fois qu’il s’énerve, il crée un impôt… »

L’humour “proustien” n’épargne personne mais n’est jamais aussi cinglant que lorsqu’il raille la gauche. Entre autres obsessions, notre pince-sans-rire semble fasciné par Jean-Marc Ayrault, « l’homme qui a réussi à faire croire au charisme de Hollande ». Le gouvernement des “amateurs” n’est pas épargné, lui qui « ne gérait que des régions, où la décision la plus importante est de remplacer un carrefour par un rond-point, avant d’arriver au pouvoir : j’espère que quelqu’un a mis du Scotch sur le bouton nucléaire… »

Petit-fils, par son père, d’une rescapée de Ravensbrück et d’un enrolé de force dans l’armée allemande, il nait et grandit en Slovénie avant de s’installer, à cause du travail de son père, en Algérie où il vit 12 ans. Il y fréquente l’école primaire française d’Hydra. En 1994, à la suite des attentats qui secouent Alger, il quitte le pays en direction d’Aix-en-Provence où il finit sa terminale C dans une institution catholique.

http://www.canalplus.fr/c-divertissement/pid4801-c-gaspard-proust.html

Il est réformé après dix jours dans l’armée de terre. D’abord tenté par Sciences Po pour s’engager dans une carrière de fonctionnaire européen, il renonce, par paresse. Ce sera donc la banque après avoir intégré HEC Lausanne. La banque pour faire plaisir, semble-t-il, à ses parents mais pas seulement. Gaspard voulait de l’argent facile avec peu d’effort. Ce qui nous mène à ce qu’il a découvert en entretien avec les recruteurs bancaires qu’il a croisé au sortir de ses études. Il a d’abord loupé un entretien en méprisant le poste. Il a ensuite compris qu’il devait donner l’impression d’être en affaires avec son interlocuteur: «Vous savez si on est là ensemble, c’est qu’on a envie de travailler ensemble, mais c’est aussi pour l’argent». Cette proposition dit-il a fait des ravages et a séduit tous ses interlocuteurs.

Il ajoute également «Vous aussi, il faut que vous ayez envie de travailler avec moi». C’est ainsi que Gaspard, en prononçant la phrase que le recruteur avait envie d’entendre, a été recruté dans une banque Suisse. Et là, on apprend, au détour d’une phrase, que Gaspard a reçu à l’époque de riches clientèles, notamment française. Et qu’il a su très vite leur expliquer que si frais bancaires élevés il y avait, ces riches clients pouvaient compter sur très peu d’impôts et de taxes en suisse.

Il démissionne et s’installe dans les Alpes à Chamonix pour se faire plaisir et s’adonner à l’alpinisme. Il se met ensuite à l’écriture de textes humoristiques. Il débute sur scène en Suisse puis à Paris. Il adopte alors son nom de scène Proust qui déforme à peine son nom de naissance : « Je voulais être sûr qu’on le prononce bien ».

En février 2007, il joue un spectacle intitulé Sous-développé affectif. La même année, il reçoit le prix du jury du Marathon du rire de Paris, le prix du Public et le prix SACD. « Sachant qu’en France, aucune loi n’interdit de se moquer, on en profite. Cela dit, le cynisme et la provocation, ça se travaille. Tout simplement parce que, aujourd’hui, c’est plus facile d’être cynique qu’optimiste. Le cynisme, il n’y a qu’à se baisser pour le ramasser. »

Dans l’ombre rôde Laurent Ruquier, qui a repéré chez ce Slovéno-Suisse né en 1976 un humour neuf. Il n’écorche pas les mots, ne se pousse pas du col, n’évoque pas sa paternité, ses souvenirs d’enfance, ne se lance pas dans une interminable course à la démagogie. Son humour est qualifié de droite, même si tout le monde en prend pour son grade. Cela ne cadrait pas avec les canons du moment, alors, cela ne pouvait que marcher. Bonne pioche, monsieur Ruquier ! En quelques semaines, une star est née. Une tournée, le théâtre du Rond-Point, la salle Gaveau, le Châtelet, les écrins les plus prestigieux accueilleront le diamant de l’humour. Des écrans du Point.fr, avec le déjà culte « Espace délation », à Canal+, en passant par le cinéma, Proust montre qu’il est gourmand et ne se rassasie pas de ces madeleines. Il a appris toutes les recettes : « À la télé, on me demande d’être un bouffon. Je l’ai accepté et je ne m’interdis ni la facilité ni l’outrance. Il faut faire le clown, si on accepte ça, il y a encore des choses à découvrir. » C’est ce qu’on appelle l’intelligence des situations et la lucidité sur soi et son travail.

En 2008, il obtient le prix du jury du festival d’humour de Rocquencourt et du festival du rire de Villeneuve-sur-Lot. Il obtient également le premier prix du festival juste pour rire de Nantes, et le prix « Paris fait sa comédie ». Le patron du Caveau de la République lui ouvre une première porte et Laurent Ruquier le remarque et décide de le produire.

En 2010, il remporte le Prix Raymond-Devos du Festival de Morges-sous-Rire pour son spectacle Enfin sur scène ?.

En 2011, il est l’acteur principal du film de Frédéric Beigbeder « L’amour dure 3 ans ».  Marc Marronnier, critique littéraire le jour et chroniqueur mondain la nuit, vient de divorcer d’Anne. Il est sûr à présent que l’amour ne dure que 3 ans. Il a même écrit un pamphlet pour le démontrer mais sa rencontre avec Alice va renverser toutes ses certitudes.

Depuis 2010, il participe de temps en temps à l’émission de Laurent RuquierOn va s’gêner sur Europe 1.

Il tient une chronique hebdomadaire sur LePoint.fr : « L’espace délation de Gaspard Proust ». En septembre 2012, il remplace Stéphane Guillon dans l’émission Salut les Terriens !, le talk-show de Thierry Ardisson.

http://www.rtl.be/videos/video/414136.aspx

Le FN est pour moi aux électeurs ce que la voiture brûlée est aux voyous. Ça sert à rien mais ça défoule.

DSK porte plainte aussi. Ouais j’comprends. T’imagine, trois couvertures avec la même femme ? Atteinte à la réputation de polygame.

C’est quoi un rentier ? C’est un chômeur qui a l’élégance de ne pas demander une allocation.

Bon évidemment après les Jeux Olympiques on doit s’taper les Paralympiques, quel régal ! La Cour des Miracles fait de l’EPS, le concours Lépine de la béquille orthopédique, enfin j’sais pas qui regarde ça. De toute façon y a un problème de calendrier quoi, les Jeux Olympiques, et après les Paralympiques…c’est comme voir une course de caisses à savon après une course de Formule 1.

Y a toutes ces polémiques sur les Roms, tout ça…ça va quoi ! Pour des gens du voyage, que de chichis à l’idée d’un déplacement !

Fabrice Luchini

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De tous les comédiens français, il est sans doute celui qui se reconnaît le plus dès qu’il ouvre la bouche. Une citation ici, une emphase là, et une tirade qu’on espérerait sans fin: Fabrice Luchini, plaît autant qu’il agace. Constant dans son exubérance et son amour des belles lettres, il contribue à mettre en lumière des écrivains bannis, oubliés ou quasi inconnus. Par amour du style. Mais pas seulement.. On associe pas impunément Céline, Muray et Cioran…

Depuis quelque temps, Luchini se livre; intimement, politiquement..  Pessimiste enfiévré, spectateur perplexe du grand raout, pourfendeur de modernisme, victime d’hypoglycémie mystique, destructeur de béatitude… Fabrice Luchini s’est souvent risqué dans l’alimentaire, mais il l’assume, « le fric le rassure ». Arpenter les dédales d’un cosmos noyé de faux semblant ne semble pas lui faire perdre le sens des réalités. On serait parfois tentés de lui reprocher ses luchinades à répétition, sa sur-interprétation; se risquera t’il un jour à écrire?  Existera t’il jamais de Luchiniens ? 

 

« J’en ai un peu marre de la France, dit-il. On n’en peut plus de l’obsession égalitaire et de la suspicion dont font systématiquement l’objet ceux qui ont réussi un peu. Il y a présentement une haine démagogique. Et tyrannique. Il y a une passion pour l’échec en France en ce moment, un ressentiment généralisé. La gauche ne symbolise plus les grands idéaux et les grands projets. C’est une gauche du ressentiment. Et j’en ai marre.« 

Fabrice Luchini « Je suis un vagabond idéologique »

Par  (L’Express) !

Pourquoi Philippe Muray plaît-il autant ?

Parce qu’en l’entendant on se dit : « Enfin, un autre son de cloche. » Avec cette intuition fulgurante : il faut contrecarrer le tout-culturel, le festif, le tourisme, la culture qui perd l’essence de l’art, l’empire du Bien.

Mais on peut écouter du Muray, puis reprendre sa vie festive…

Oui, on peut sortir de ce spectacle contre les bobos et remettre ses rollers. Mais on a ri et constaté qu’il y avait un contre-pouvoir possible. Muray dénonce les inventeurs de rêve, ces artisans de la déréalisation que sont les politiques. Seul Malraux aurait pu lui tenir tête. Peu importe que les thèses de Muray soient vraies ou fausses : on a un contre-pouvoir.

Fondé sur la méchanceté ?

Et sur un léger génie comique. Il y a quelque chose de moliéresque chez Muray : il capte nos ridicules, la vanité de l’époque, la doxa. Ainsi du texte sur le débat : « Celui qui se rend compte qu’il est dans un faux débat a-t-il le droit de sortir en disant : « Je porte plainte pour faux et usage de faux débat » ? » Plus il y a de débat, moins il y a de réel, démontre Muray. Derrière une acuité d’une grande méchanceté, il y a aussi un génie de la formule : le « rebelle à roulettes » opposé à celui de Mai 68, le « sourire qui n’a jamais ri » pour définir, dès 2004, Ségolène Royal, etc. « Muray, c’est Debord en comique », m’a dit mon beau-père,Michel Debeauvais, 85 ans, homme de gauche. Et puis il y a pour moi le plaisir de lire un contemporain.

Qui attaque la gauche…

Oui, mais Muray n’est pas là pour se moquer de Martine Aubry quand il parle, en 1998, des emplois-jeunes. Il déroule la liste des nouveaux métiers aux noms ahurissants pour expliquer que le tout-linguistique va tuer le réel : « Un bataillon d’agents de développement ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’accompagnateurs de détenus. Non, ce n’est pas une parade, ce n’est pas non plus une job-pride… »

N’y a-t-il pas chez vous, comme chez Muray, un catastrophisme, une jubilation de voir le monde aller à sa perte ?

A la fin d’un portrait de moi dans Libération, que j’avais espéré le moins malveillant possible, il y avait ces mots : « Il s’imagine au milieu d’un océan de mesquinerie, dans un état de souffrance totale. » Pas faux. La passion de l’anxiété, de l’angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. C’est ma maladie, oui. J’avoue qu’il y a une doxa du nihilisme comme il y a une doxasocialiste, mais je crois qu’il n’y a pas de grande littérature avec des sentiments positifs, même si j’aime Rimbaud et La Fontaine, pessimiste dépassant le ressentiment. J’ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l’épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d’une vision de l’homme immonde. On m’a envoyé une lettre de Flaubert dans laquelle celui-ci se réjouit d’un terrible orage qui s’est abattu sur Rouen : tout est cassé, il jubile. Et Céline : « Ce n’est pas que j’aime les catastrophes, mais elles s’installent chez moi avec des sortes de droits. »

luchinii

Nietzsche est-il le penseur majeur de cette école ?

Non. Nietzsche, c’est le dépassement du ressentiment, du désespoir, c’est l’amor fati. « La presse, c’est la fausse alerte permanente », disait aussi Nietzsche. Pourvu qu’il ait tort !

Quel artiste auriez-vous été en 1963, durant les Trente Glorieuses, sous de Gaulle ?

En 1963 ? Je suis peut-être dans un groupuscule gauchiste, je lis Guy Debord et suis ami de Daniel Bensaïd…

Alors, êtes-vous de gauche ou de droite ?

Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l’homme n’est pas ce que les gens de gauche pensent qu’il est. Je n’aime pas dans la gauche l’angélisme, l’enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu’elle a oublié qu’il y eut une droite qui n’était pas affairiste, parce qu’elle a oublié les hussards : Antoine Blondin,Roger Nimier, Jacques Laurent…

A plusieurs reprises pendant le spectacle, vous dites que vous allez aussi attaquer la droite : on attend, rien ne vient…

Est-ce que Martine Aubry croit sincèrement qu’on est opposé à une société qui redistribuerait des richesses ? Que les Français qui ne votent pas socialiste sont ravis des inégalités épouvantables et de l’actuelle dégradation haineuse ? Qui est hostile au programme du PS : un smic augmenté, des hiérarchies douces, moins d’injustice, plus d’humanité… Les dirigeants socialistes, de Mélenchon à Hamon, défilent en héros de la lutte contre l’oppression. Je sais bien que Sarkozy est le neveu de Staline et qu’Hitler bouffait avec Hortefeux, mais, tout de même, l’oppression actuelle est relative… Quand Benoît Hamon commente un discours de Sarkozy, on a l’impression qu’il a vu des enfants écrasés par des chars impérialistes.

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Et s’ils avaient raison ? Si une caste souhaitait l’injustice pour protéger ses privilèges ? N’êtes-vous pas le saltimbanque du système ?

Il n’y a aucun espoir de non-collaboration pour un artiste. Que le système soit libéral ou marxiste, l’artiste qui travaille et qui distrait, même le plus intelligemment du monde, ne fait que collaborer : le plus grand génie de tous les génies, Molière, faisait le lit du roi. Le problème, c’est que la révolution, ça ne marche jamais. A la gauche de la gauche, ils sont tous d’accord pour reconnaître que Pol Pot, c’était assez horrible, mais ils ajoutent : « C’était pas le bon leader ! Le vrai va venir… » Alain Badiou estime que cette pensée a de l’avenir ? Tant mieux pour lui. Comme disait Céline : « Tous à bicyclette, pas de fausse note… »

Si le PS voit juste, ne faut-il pas l’aider ?

Même si les socialistes avaient raison, je n’arrive pas à croire une minute, tant je suis pessimiste sur la nature humaine, que ça les intéresse vraiment de rétablir l’égalité. Leur constat de l’ignominie de la société est peut-être juste, mais, quand ils disent qu’ils veulent changer les choses, je ne vois pas pourquoi je les croirais plus que leurs adversaires. La colère et l’indignation n’ont aucune valeur pour la réflexion, elles ne sont pas des preuves d’acuité de jugement.

L’acteur Fabrice Luchini pose au côté de sa réplique en cire, le 18 décembre 2006 au musée Grévin à Paris, à l’occasion de l’inauguration de son personnage.

Les acteurs aiment pourtant s’indigner…

Les acteurs doivent respecter un devoir de réserve, de non-obscénité, parce qu’ils ne vivent pas les problèmes des gens. Ma maman faisait le ménage à 5 h 15 au Figaro dans le bureau de Michel Droit : cela ne me donne aucun privilège, mais j’ai vécu cela. Ma famille était gaulliste, écrasée de travail, mon grand-père eut la jambe broyée dans une machine et mon père m’a éduqué en répétant : « On n’habitera jamais tous sur la place du village », ou un proverbe italien : « Il y a des gens qui mangent, il y a des gens qui regardent. » Ou encore : « La vie est une tartine de merde et on en mange un petit bout chaque jour. » La souffrance n’est pas une abomination, il faut en prendre sa part. Il était finalement pascalien : qu’on aide les gens lui semblait incongru.

Le succès comme revanche sociale, alors ?

Je n’en suis pas revenu de mon succès. Au début, les gens me détestaient, ils trouvaient que j’avais un phrasé de pédé, que je n’étais pas du tout sexy. Je n’ai aucune passion jubilatoire pour l’argent ; à 58 ans, je commence à peine à savoir en profiter. Je suis insomniaque, je ne jouis de rien, mais je n’ai pas le droit de me plaindre parce qu’il y a des gens dont on va raser la maison. Alors je ferme ma gueule. Soit on assume ses privilèges et on se tait, soit on donne tout à Emmaüs.

Qu’est-ce qui vous gêne le plus avec la gauche ?

Comment s’arrange-t-on quand on est de gauche, qu’on vit rue Guynemer avec vue sur le jardin du Luxembourg, qu’on a un chauffeur, un maître d’hôtel à gants blancs alors que le pays est en crise ? L’intellectuel de gauche répond : « Je lutte… » J’ai vu la gauche caviar, je l’ai haïe, elle frimait, parlait de culture tout en réglant ses problèmes de salle de bains, comme les gens de droite. Pareil. Kif-kif. Un type de gauche m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi la classe moyenne ne pense qu’à consommer. » Ou encore : « Pourquoi ta femme de ménage a-t-elle un 4 x 4 ? » Pauvre couillon ! De quel droit juges-tu ? « Comment peux-tu dormir alors que l’Afrique crève ? », dit-il. Et toi, tu te réveilles souvent la nuit pour les Africains, espèce de fiente ? Je suis comme Cioran : « Je ne peux pas avoir de pitié, mon moi a tout absorbé. » J’exècre la pensée correcte de gauche.

Et celle de droite ?

Tout autant ! Le marché bio, les enfants qui vont continuer la carrière, la certitude. De toute façon, la droite est morte, elle n’a plus que faire des enfants comme objectif. Où est Paul Morand ? Où sont de Gaulle, Raymond Aron ? On n’a même plus la droite du cigare, du pinard et du cholestérol : « Tu délocalises beaucoup ? Moi, j’ai niqué les Chinois. » C’est fini. C’est pour ça que je suis moins agressif avec la droite : elle n’existe plus.

Vous n’êtes pas de droite, mais un peu moins anti-droite qu’anti-gauche ?

La preuve que je ne suis pas de droite, c’est que je ne me battrai jamais pour mes intérêts. Pour une raison simple : je n’ai pas cette santé-là. J’ai passé deux mois à Monaco, j’ai cru crever d’ennui : pour 2 millions par jour, je n’y vivrais pas. Et, en plus, j’ai passé l’âge de faire du jogging en montée, je préfère l’île de Ré, c’est plat. Si Martine Aubry est élue et met les impôts à 90 %, si on classe en zone noire ma maison de l’île de Ré, cela ne m’enlèvera pas Bach, le matin, par Pablo Casals. Je ne veux pas faire le dandy baudelairien, mais mon but, c’est l’indifférence…

Comment en sort-on ?

Il faut trouver l’homme providentiel, ni idéologue de gauche, ni cynique de droite, une sorte de De Gaulle de la crise, qui dise : « Ceux qui ont, faut qu’ils donnent… »

La démocratie est-elle l’alternance du cynisme de droite et de l’idéologie de gauche ?

Le nivellement total à la communiste n’est pas très réjouissant. J’ai connu Roland Barthes, j’ai l’impression que c’était autre chose que Badiou…

Et le cynisme de droite ?

Dans ma loge, il y a dix-huit mois, j’ai dit à Nicolas Sarkozy – j’ai des témoins : « Il y a la crise, vous devriez être gaulliste, M. le président, et remonter les impôts en supprimant le bouclier fiscal. » Je n’ai pas été écouté… La droite n’a pas d’ambition pour l’homme, elle est mesquine et comptable. Mais le collectivisme m’effraie plus que tout. J’aime que, chez Marivaux, les valets soient les vrais maîtres, j’aime les servantes chez Guitry. Je tiens au droit de chacun d’avoir une psyché sur laquelle aucun collectif n’agit.

L’individu avant tout, donc ?

Les politiques, surtout à gauche, n’intègrent jamais l’individu. Parce qu’ils ne veulent pas que l’homme soit confronté à la magistralité de son désastre solitaire. L’homme doit être dépassé, dit Nietzsche. Or notre époque tend au béat, des gens déambulent, hagards, dans le culte du bonheur, alors que les catastrophes s’accumulent. C’est le désastre et il y a un îlot de gens hébétés, de déambulants à roulettes qui foncent dans la béatitude.

N’y a-t-il pas un idéal qui demeure ?

« Je ne mourrai pas pour une idée, mais je mourrai pour le droit d’en avoir une différente chaque jour », dit encore Nietzsche. Je peux me lever réactionnaire, avoir un élan de générosité vers 13 heures, aller jusqu’à Besancenot sur le coup de 15 heures, revenir vers un réformisme à la Strauss-Kahn pour le thé, sans cracher sur Hollande, et, le soir, finir par penser que la droite a la vision la moins irréelle du réel. Je suis un vagabond idéologique.

Avec une raison qui penche un peu à droite, non ?

Je ne suis pas de droite, parce que je ne suis pas conservateur. De 1945 à 2000, toute la pensée fut à gauche, sauf le malheureuxRaymond Aron. La droite n’a jamais rien à proposer comme penseur vivant, sauf quand elle en pique un à la gauche. Pour la grand-mère maternelle de ma fille, il y avait le Bien, et le Bien était à Moscou ! Antoine Vitez n’a quitté le Parti communiste qu’après l’invasion de l’Afghanistan : en 1979, vous vous rendez compte ! La droite n’avait rien à mettre en face, à part un Malraux titubant.

Sarkozy vous fascine-t-il ?

Il est venu voir mon Céline quatre fois, Knock deux fois, mon La Fontaine aussi…

Curieux : il s’ennuie au théâtre…

J’ai eu Chirac aussi. Mais Sarkozy m’a dit avoir découvert Céline dans mes spectacles. Le Nouvel Observateur m’avait mis dans la galaxie sarkozyste, avec ma photo en orbite. Scandale dans ma belle-famille !

Le président ne massacre-t-il pas la langue française ?

Je n’ai jamais été heurté par son français. Et puis le français n’intéresse plus les Français, ils ne savent plus quelle langue ils parlent. C’est au Québec que j’ai pris le plus de plaisir avec Le Point sur Robert, parce que le français signifie encore quelque chose là-bas : la résistance.

En 2012, que va-t-il se passer ?

La gauche va gagner et on va bien rigoler. En face de Muray, Delanoë, Lang ne tiennent pas trois minutes, car ils n’ont pas de pensée magistrale. Les hommes politiques ne sont pas faits pour cela.

Il y a une gauche différente : Valls, Delors…

Valls est moins hargneux, en effet, mais n’a aucune chance, si j’en crois Nietzsche : « Malheur à moi, je suis nuances. » A Lille, j’ai croisé Delors, il avait une casquette de marin, cela m’a impressionné. Il m’a dit : « Vous êtes plus humain que ça, vous êtes un provocateur. » J’ai pris cela pour une bénédiction à la Cioran. La fameuse « troisième voie », Jospin la cherche encore ; et c’est Mélenchon qui revient… La gauche n’a aucune vision négative de l’homme, elle croit qu’il est un merveilleux opprimé, elle ne comprend rien à la psyché, au conflit intime, à la grimace proustienne. Je hais Rousseau.

Mettez-vous la psychanalyse au-dessus de la politique ?

Sans conteste. Je suis en analyse depuis trente-cinq ans, avec des pauses. Tous les gens qui vont bien sont insupportables, tous ceux qui ont traversé des épreuves sont meilleurs. On croyait que tous nos actes étaient rationnels, puis les moralistes et ensuite Nietzsche et Freud ont montré que l’homme n’a d’intérêt que pour son ego. Qu’est-ce qui se cache dans chacun de nos actes, dans la femme que l’on épouse, l’enfant que l’on aime, la révolution que l’on accomplit, le crime que l’on perpètre ? C’est le moi, le pauvre moi minable, encombrant, pitoyable, dramatique, qu’il soit de droite ou de gauche. Et que ce soit Hollande ou Sarkozy, ce qui parle dans leurs discours, c’est la vanité.

http://www.youtube.com/watch?v=W8MpU6o5nz8

Triste vision de l’homme !

Le moi est une pourriture et une impasse. C’est un petit être inconfortable, malheureux, qui s’invente des mythologies pour continuer à vivre l’absurdité. Les gens sont, comme dit Céline, « les bras ballants devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, brelochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien ». La pensée de Chamfort, celle de Pascal, de Cioran, de La Rochefoucauld ou de Nietzsche me renseigne mieux sur l’homme que ne le fait celle de Marx. Mais si la droite veut écraser le peuple, je n’en suis pas.

Sceptique, donc ?

Un jour, à Athènes, un passant lance à Socrate : « Ah ! Le voilà, l’inventeur de la dialectique et de la morale. Comme tu peux être laid ! » « Comme il me connaît bien », répond Socrate. J’aime les pensées négatives, le sans-pitié. Je me vante d’avoir lancé le mot « fiente » dans le langage courant. Comme Cioran, j’affirme : « Je suis pour que tout aille mieux, pour toutes les réformes, mais vous ne me ferez jamais dire que l’homme n’est pas une chose qui va finir. » Toutefois, quand on voit de la merde partout, c’est peut-être qu’on en est rempli.

Vos projets ?

Continuer Muray, lire Baudelaire à l’Opéra avec la soprano Sandrine Piau. Je voudrais aussi être pensionnaire de la Comédie-Française un an ou deux, pour jouer Le Misanthrope et un Labiche. Puis je prendrai ma retraite sur l’île de Ré. Et, si on a rasé ma maison, j’irai dans un hospice, comme Thomas Bernhard.

Pour qui vote Fabrice Luchini ?

Comme tout bobo, je vote écolo, et ça n’a aucune importance. Je suis du Muray un peu bas de gamme.

Article Marianne – Elody Emery – 14 septembre 2010 ( on a les sources qu’on peut )

Depuis mars 2010, Fabrice Luchini lit au théâtre de l’Atelier des textes de Philippe Muray, critique acerbe de la modernité relativement méconnu du grand public. Le succès rencontré est tel qu’on se demande si le comédien ne vampirise pas l’auteur qu’il est censé servir…

De Céline à La Fontaine en passant par Rimbaud et Paul Valéry, voilà plusieurs années que Fabrice Luchini se spécialise dans la lecture de grands classiques qui trouvent à cette occasion un nouveau lectorat potentiel.

Au fil des représentations, il semble bien que le phrasé, les grands gestes et les vociférations brutales de Luchini aient trouvé leur vocation. Le spectateur sait désormais qu’il peut acheter sa place sans craindre l’ennui abyssal qui guette tout amateur de théâtre ; dans la bouche de Luchini, même Proust devient un sacré déconneur capable de déclencher l’hilarité générale.

Fort de ce succès, Luchini s’est autorisé un choix plus audacieux en proposant des lectures d’un auteur qui ne fait pas partie du panthéon des monstres sacrés de la littérature française : Philippe Muray. Jusqu’à sa mort en 2006, Muray aura été un des plus féroces observateurs de notre société. Se situant lui-même « quelque part entre Hegel et Desproges », il a fustigé tout et tout le monde, de la jeune touriste blonde et naïve aux emplois jeunes de Martine Aubry en passant par la Gay Pride, Paris Plage ou le sourire de Ségolène Royal. Pas une manifestation de « politiquement correct » qui ne soit passée à la moulinette acérée de son humour, pas une ineptie de langage qui soit épargnée par l’absolue et cruelle précision de sa plume.

On a comparé Muray à Dantec, Houellebecq ou Céline dont il était un admirateur, enfin à tous ceux qui donnent autre chose à entendre que les sempiternelles plaintes mielleuses des émissaires du Bien. Il se passe à la lecture de Muray quelque chose d’aussi délicieusement pervers que lorsqu’on écoute Marc-Edouard Nabe se défendre sur un plateau de télévision : on est bousculé, on rit en se sentant coupable, on est choqué (voire offusqué) ; en un mot, on respire.

Mais ce n’est pas le caractère polémique de l’écrivain qui peut arrêter Luchini, ni même l’étiquette « néo-réactionnaire » qu’on a pu lui coller sur le dos. Car le comédien peut désormais tout se permettre ; le seul fait qu’il ait porté son intérêt à un auteur est un gage de qualité, une caution indiscutable. Devant le théâtre de l’Atelier avant la représentation, un rapide sondage se révèle particulièrement édifiant : personne n’a jamais entendu parler de Muray, nul ne sait qui c’est, mais enfin quand même, c’est Luchini qui le dit, donc ça doit être quelqu’un de valable.

Prouesse plus impressionnante encore, Luchini parvient à attirer une population « jeune » qui vient se mêler aux têtes blanches qui composent le public traditionnel des salles de théâtre. Ils ne sont certes pas en majorité, mais ils sont présents. « J’ai assisté à toutes les lectures de Luchini, et franchement, c’était génial à chaque fois », dit Anne-Sophie, 27 ans. Est-elle rebutée par la réputation sulfureuse de l’auteur ? « Non, au contraire. C’est tellement rare d’entendre des gens qui font de la provocation de manière intelligente… Après on peut être d’accord ou pas…. ». Idem pour Anaïs, 20 ans, qui estime que « ce n’est pas parce qu’il est qualifié de néo-réac qu’on ne peut pas y aller. » Chloé, 34 ans, et Caroline, 33 ans, vont plus loin en affirmant qu’ « il y en a marre d’entendre toujours les mêmes choses », et qu’une pensée un peu dissonante leur fera le plus grand bien. Le « label Luchini » possède sans conteste des vertus désinhibantes.

Si on voulait être mauvaise langue, on dirait même que le pouvoir de Luchini sur son public est un rien angoissant. Acclamé dès son entrée sur scène, le comédien peut se montrer arrogant (« Vous savez qui est Louis Jouvet quand même ? »), voire franchement dédaigneux (« Ils comprennent rien les gens… Enfin peu importe. ») sans susciter d’autres réactions que des rires et des applaudissements. Il explique qu’il est obligé d’être « pédago », et en effet il n’hésite pas à indiquer les passages « géniaux », des fois que le public soit trop stupide pour les identifier lui-même, ou à répéter certaines phrases pour en souligner l’inventivité. En bon showman, il tire toutes les ficelles comiques (la répétition, l’imitation d’accent, le mime) tout en raillant son public sans ménagement quand il hoquète d’excitation :  « Que je lise du Muray ou pas, vous vous en foutez en fait. ».

Mais au final et pour paraphraser Luchini, peu importe. Reste que le comédien, qui agace toujours autant qu’il séduit, a contribué à faire entendre la voix de Philippe Muray, au point que Moderne contre moderne (Les Belles Lettres, 2005) s’est épuisé très vite, une trentaine d’exemplaires étant vendus à chaque fin de représentation au théâtre de l’Atelier. « Mon rire est une pensée », disait Muray. Une pensée implacable qui amène à porter un regard différent sur tout ce qui « ne fait plus débat » (les fêtes, la convivialité, l’échange), et dont le pessimisme agit, paradoxalement, comme un souffle rafraîchissant sur l’auditoire. Et rien que pour ça, on peut remercier Fabrice.

Fabrice Luchini est issu d’une famille d’immigrés italiens, marchands de fruits et légumes. Il grandit dans le quartier de la Goutte-d’or à Paris XVIIIe. Il n’est pas attiré par l’école et sa mère le place comme apprenti coiffeur à 13 ans dans un salon chic de l’avenue Montaigne ; il adopte le nom de Fabrice pour exercer son métier de garçon coiffeur.

Il cultive parallèlement, en autodidacte, son goût prononcé pour la littérature (BalzacFlaubertProust). Il est, en outre, passionné par la musique soul et James Brown, et animateur il fréquente les discothèques. C’est ailleurs sur la piste du drugstore d’Angoulême qu’il est découvert en 1968 par Philippe Labro, alors en repérage pour son film Tout peut arriver, et lui offre son premier rôle (1969).

Fabrice Luchini décide de suivre des cours d’art dramatique chez Jean-Laurent Cochet, puis rencontre Éric Rohmer qui lui donne une certaine notoriété avec Le Genou de Claire en 1970Perceval le Gallois en 1978 et Les Nuits de la pleine lune en 1984.

Il tourne avec OshimaZuccaKlapischLelouch et Molinaro. Mais c’est son rôle dans La Discrète de Christian Vincent en 1990 qui le fait connaître du grand public. Il devient dans les années 1990 un acteur très demandé par le cinéma français et compose dans nombreux rôles de composition comme dans Le retour de Casanova en 1992 aux côtés d’Alain Delon et Elsa ; dans Tout ça… pour ça!, rôle pour lequel il est récompensé par le César du meilleur acteur dans un second rôle en 1994 ; dans Le colonel Chabert aux côtés de Gérard DepardieuFanny Ardant et André Dussollier ; dans Beaumarchais, l’insolent pour lequel il est nommé pour le César du meilleur acteur en 1997.

Il s’adonne aussi, notamment grâce à Jean-Laurent Cochet, au théâtre, sa véritable passion, « seul lieu où s’exprime la vie, la nourriture de la vie, ce qu’aucune école n’enseignera jamais ». Il partage son activité entre le cinéma et la scène et rencontre un important succès en déclamant des textes de La Fontaine, de Nietzsche, de Céline(avec Voyage au bout de la nuit), de Paul Valéry, de Philippe Muray ou de Roland Barthes.

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Claude Levi Strauss

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Philosophe passé à la sociologie, Claude Lévi-Strauss (1908-2009) part, à deux reprises à la rencontre des Indiens du Brésil. De ces expéditions il revient ethnographe. Cette expérience inaugurale, qui est le sujet du fameux Tristes tropiques, irrigue toute la suite de son oeuvre.

Un siècle passé à observer les sociétés et les hommes pour en comprendre les différences, en saisir l’essence et appeler à en préserver les trésors. A travers une oeuvre à la croisée de la philosophie, de l’anthropologie et de la littérature, le fondateur de l’anthropologie structurale s’est, dans une assez hallucinante indifférence, reconnu comme un vieil anarchiste de droite.. fidèle à Marx. 

Intellectuel acclamé et décoré, une partie de sa pensée est en partie altérée par sa popularité. Soulignant la vocation antihumaniste et anti-universaliste du différentialisme culturel, s’insurgeant contre le mauvais emploi du terme raciste, dénonçant les méfaits de l’homogénéisation, nourrissant un scepticisme affirmé vis-à-vis de la Révolution française, brocardant les interférences de l’Etat..

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          Claude Lévi-Strauss, né le 28 novembre 1908 à Bruxelles et mort le 30 octobre 2009 à Paris, est un anthropologue et ethnologue français qui a exercé une influence décisive sur les sciences humaines dans la seconde moitié du en étant notamment l’une des figures fondatrices de la pensée structuraliste.

Professeur honoraire au Collège de France, il en a occupé la chaire d’anthropologie sociale de 1959 à 1982. Il était également membre de l’Académie française dont il était devenu le premier centenaire.

Depuis ses premiers travaux sur les Indiens du Brésil, qu’il avait étudiés sur le terrain entre 1935 et 1939, et la publication de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté en 1949, il a produit une œuvre scientifique dont les apports ont été reconnus au plan international. Il a ainsi consacré une tétralogie, les Mythologiques, à l’étude des mythes. Mais il a également publié des ouvrages qui sortent du strict cadre des études académiques, dont le plus célèbre, Tristes Tropiques, publié en 1955, l’a fait connaître et apprécier d’un vaste cercle de lecteurs.

Depuis ses premiers travaux sur les peuples indigènes du Brésil, qu’il avait étudiés sur le terrain entre 1935 et 1939, et la publication de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté en 1949, il a produit une œuvre scientifique dont les apports ont été reconnus au plan international. Il a ainsi consacré une tétralogie, les Mythologiques, à l’étude des mythes. Mais il a également publié des ouvrages qui sortent du strict cadre des études académiques, dont le plus célèbre, Tristes Tropiques, publié en 1955, l’a fait connaître et apprécier d’un vaste cercle de lecteurs. Le constat qu’il y fera de la difficulté d’une compréhension de l’altérité à travers l’expérience constitue la donnée fondamentale de son écriture : la constantemise en crise de la pensée.

Lévi-Strauss était conscient de la vocation antihumaniste et anti-universaliste du différentialisme culturel, qui revendique pour chaque culture une originalité incommunicable et inimitable. En effet, malgré les fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie.

Sous peine de décadence culturelle et spirituelle, l’humanité « devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. […] Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création.» Une idée qu’il a développée dans une célèbre conférence, Race et culture, prononcée en 1971, qui fit scandale par sa mixophobie.

Mais il est vrai que Lévi-Strauss était influencé par le théoricien racialiste français Arthur de Gobineau, comme l’a montré Wiktor Stoczkowski : « On y trouve comme chez Lévi-Strauss, la conviction que l’esprit de fermeture et l’hostilité envers l’étranger sont des propriétés inhérentes à l’espèce humaine ; une physique sociale qui soumet le genre humain à deux lois inexorables, l’une de répulsion, l’autre d’attraction, cette dernière exerçant son empire sur les “familles ethniques” civilisées ; une méditation “mal cachée” dont souffre l’humanité entière ; une conception de l’histoire qui donne à voir la marche constante vers la décrépitude d’une humanité livrée au mélange dont l’accélération moderne annonce la “fin de la différence” ; la perspective d’une “ère de l’unité” crépusculaire où les peuples, confondus dans l’“amalgame ethnique irréversible”, dépossédés de la splendide force créative des premiers âges, “accablés sous une morne somnolence, vivront dès lors engourdis dans leur nullité.

http://www.dailymotion.com/video/x8qxo5_je-hais-les-voyages-par-claude-lev_tech »

Claude Lévi-Strauss, un anarchiste de droite

(paru dans L’Express du 17/10/1986)

Par Philippe Simonnot et , publié le 28/11/2008 à 16:30

Claude Lévi-Strauss, après la disparition de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron, est, à 77 ans, le dernier géant de la pensée française. Plus célèbre encore à l’étranger qu’en France, son oeuvre immense a exercé une influence décisive sur lesdites « sciences humaines », débordant largement sa discipline d’origine, l’ethnologie. Ce cerveau parmi les plus puissants du XXe siècle a engendré le structuralisme, qui a fait couler des fleuves d’encre et donne lieu à tant de contresens. Claude Lévi-Strauss s’en explique ici, le plus simplement du monde, dans l’entretien exclusif qu’il a accordé à Philippe Simonnot. En même temps, non sans humour, il se confie à travers des propos inédits et surprenants sur ses origines et sa famille, sur l’existentialisme, le féminisme, le racisme, l’histoire, la religion et la science. Jamais l’auteur de « Tristes Tropiques » n’était allé si loin dans la provocation tranquille, se qualifiant, lui l’ancien militant de la S.F.I.O. des années 30, de « vieil anarchiste de droite… fidèle à Marx « .

L’Express : Le plus étrange dans votre vie, et le moins connu, c’est que vous avez failli faire carrière dans la politique.

Claude Lévi-Strauss : Cela est très biographique, et ce qui est biographique n’intéresse pas beaucoup les gens, en général. Disons que j’étais troublé, au cours de mes dernières années de lycée, de ne jamais entendre certains noms, ceux de Marx, de Proudhon, etc. Pendant les vacances – je devais avoir dans les 17 ans – j’ai rencontré un jeune socialiste belge, un ami d’amis. Je me suis ouvert à lui et comme il aspirait au rôle de théoricien dans le Parti ouvrier belge, il entreprit de m’endoctriner ou plus exactement, de me fournir des lectures. C’est donc sous son égide (ou sa férule) que j’ai commence à lire Marx et d’autres auteurs. J’ai alors eu l’impression qu’un monde nouveau m’était révélé, intellectuellement et socialement. Je suis devenu par l’intermédiaire de ce jeune homme, une sorte de pupille du Parti ouvrier, lequel m’a invité en Belgique, m’a mis entre les mains d’un vieux militant qui m’a promené de coopérative en coopérative et de maison du peuple en maison du peuple. Tout ça était pour moi une révélation complète. A la même époque, j’ai adhéré au Parti socialiste, qui s’appelait alors S.F.I.O, dont je suis devenu un militant. J’ai même eu des responsabilités, puisque j’ai animé le Groupe d’études socialistes des cinq Ecoles normales supérieures et assumé le poste de secrétaire général des étudiants socialistes.

J’ai donc été actif politiquement jusqu’à mon départ pour le Brésil. en 1935. La, j’ai eu le sentiment – un peu ridicule – que je représentais mon pays dans sa totalité et non pas telle ou telle orientation, bien que mes amis brésiliens fussent tous des libéraux avancés. Et puis, la perspective ethnologique m’a habitué à réfléchir sur l’homme à une tout autre échelle. Enfin, quand je suis rentré en France pour les vacances, après le Front populaire, je suis retourné dans ma vieille 16e section – j’avais toujours habite le XVIe – et je ne l’ai pas reconnue. Avant mon départ pour le Brésil, elle était composée de une ou deux douzaines de militants très purs : ouvriers, employés, fonctionnaires des P.t.t. Quand je l’ai retrouvée, il y avait de 200 à 300 personnes du meilleur monde…

Attirées par le pouvoir …

– Oui, et ça m’a un peu … détaché.

Vous étiez de gauche …

– Oh ! J’étais ardemment de gauche.

Comment s’est produit le changement ?

– Progressivement. D’abord, au cours des années d’expédition au Brésil ; puis, quand, pendant la guerre, j’ai été réfugié aux Etats-unis. A ce moment-la, le problème ne se posait plus dans les mêmes termes. On n’était plus tellement de gauche ou de droite. mais gaulliste ou vichyste. Au reste. j’étais complètement absorbé, mangé par mon travail théorique. Je me donnais énormément de mal pour étudier les dossiers ethnologiques ; j’avais le scrupule de ne pas écrire une ligne que je ne crusse bien fondée, alors que le jugement politique me paraissait à fleur de peau, ou viscéral, comme on voudra : en contradiction avec cette hygiène mentale. J’ajouterai encore ceci, qui est essentiel, peut-être : j’avais été pacifiste avant la guerre, et je m’étais trompé ; et, quand on s’est trompé si gravement, il n’y a qu’une conclusion à tirer : c’est qu’on n’a pas la tête politique. On ne se mêle plus de donner des leçons.

Alors, maintenant vous êtes de droite ?

Je dirais plutôt : un vieil anarchiste de droite

Dans  » La pensée sauvage  » (1962) vous écriviez que l’homme de gauche pouvait encore se cramponner à une image de la Révolution française, mais que, bientôt, il ne le pourrait plus. Qu’en est-il aujourd’hui ?

– En effet, la révolution de 1789 peut de moins en moins servir de référence à l’action. Je lisais, ces dernières semaines, le livre de Jean Orieux sur Catherine de Médicis – on dit que je suis anti-historien, alors que je ne lis que des ouvrages d’histoire – et l’impression que j’en ai retirée, c’est que, derrière les guerres de Religion, il y eut surtout des luttes de factions politiques pour le pouvoir, pas tellement différentes de ce que serait la Fronde, quelques décennies après, ou, plus tard encore, la révolution de 1789 ou les révolutions du XIXe siècle. Il y a une certaine fatalité dans la nation française : elle n’a cessé, à travers les siècles, de chercher, sous des prétextes divers, des raisons de se diviser. Bref, au-delà du clivage gauche-droite, j’ai l’impression que nous sommes simplement les héritiers d’un passé pluriséculaire.

– Tout en étant anarchiste de droite. vous êtes reste fidèle à Marx.

– Je lui reste fidèle, non pas, disons, sur le plan des idées politiques, mais parce que je lui suis redevable de deux idées qui restent pour moi centrales et qui ont toujours orienté ma pensée.

– Et qui sont ?

– Qui sont : 1. La conscience, qu’elle soit individuelle ou collective, est trompeuse vis-à-vis d’elle-même et, par conséquent, si l’on veut atteindre des réalités plus solides, il faut descendre en dessous du niveau de la conscience, ce qui, pour moi. n’est pas autre chose que transposer aux sciences humaines et sociales la distinction philosophique de Locke et de Descartes entre qualités secondes et qualités premières (les qualités secondes sont trompeuses ; les qualités premières, elles, correspondent à la réalité). 2. Marx m’a enseigné ? parce que je crois que c’est lui qui l’a inventée ? la méthode des modèles dans les sciences humaines et sociales. Après tout, cet énorme  » Capital  » n’est rien d’autre qu’un modèle construit en laboratoire, que l’on fait fonctionner et qu’on met à l’épreuve des  » faits ethnographiques « , si je puis dire : les rapports des inspecteurs de fabrique, et autres, pour voir si le modèle est conforme au réel.

– Justement, c’est un modèle qui n’a pas tellement fonctionné…

– Probablement parce que, comme toujours dans ces grandes découvertes de l’esprit, Marx a été trop ambitieux au départ et a voulu construire un modèle incluant un nombre de variables beaucoup trop élevé. Ce qu’on appelle le structuralisme ? qui est très fidèle à ces deux idées ? a au moins apporté la chose’ suivante, et c’est là sa force ; ça ne marche qu’à condition qu’on soit capable de réduire le nombre de variables.

– Oui, mais… cette réduction ne réduit-elle pas aussi la chair de la réalité ?

– Certes, et il est tout à fait légitime d’employer d’autres méthodes pour étudier la chair de cette réalité. Simplement, je crois que la méthode susdite permet d’atteindre un certain nombre de réalités qui étaient restées…

– … universelles ?

– Inaperçues jusque-là. Oh ! je ne dirais pas qu’elles sont universelles ; en tout cas sont-elles fondamentales, essentielles pour comprendre les phénomènes qui sont soumis à l’observateur.

– Comment pourrait-on définir en quelques mots le structuralisme ?

– C’est difficile, parce que l’opinion parisienne a construit, sous le nom de structuralisme, une espèce de tigre de papier qu’elle est en train de brûler ou de mettre en pièces, sans s’apercevoir que le structuralisme véritable n’a rien à voir avec le mythe qu’elle s’est créé.

Eh bien ! essayons de détruire ce mythe …

– Disons que le structuralisme est un effort modeste pour appliquer à certains aspects de la réalité humaine et de la réalité sociale ? je dis certains aspects et non tous ? des méthodes de simplification des variables ; c’est aussi un effort d’attention aux rapports qui unissent ces variables plus qu’à leur contenu intrinsèque. Tout cela n’est autre que la méthode scientifique utilisée depuis fort longtemps. Ce que nous essayons de faire dans des domaines tout à fait limités, c’est ce que les sciences traditionnelles font depuis des siècles.

Mais appliqué à un matériel humain …

– …extrêmement simplifié… Je ne sais plus qui a dit que ce qui avait permis les progrès de la science, c’étaient les bonnes simplifications. C’est ce que nous tentons de faire timidement.

Que s’est-il passé avec l’existentialisme ? Simone de Beauvoir avait accueilli  » Les Structures élémentaires de la parenté  » (1949) par un article paru dans  » Les Temps modernes  » tout à fait exact, tout à fait honnête. Et après, il y a eu cet antagonisme …

– Ce qui s’est passé à l’époque… Je ne veux pas mettre de petits motifs derrière la pensée de Simone de Beauvoir. Disons qu’elle m’avait su gré de lui avoir communiqué  » Les Structures… » en épreuves, au moment où elle-même donnait à l’éditeur  » Le Deuxième Sexe « . Ainsi disposait-elle de l’état le plus récent de la réflexion ethnologique et se trouvait-elle à l’abri de certaines confusions. Je me souviens qu’elle a passé une ou deux journées chez moi, dans la solitude, à dépouiller  » Les Structures « . D’autre part, à cette époque,  » Les Temps modernes  » recrutaient. Et ne se montraient pas tellement exigeants sur une pureté de doctrine ; il s’agissait essentiellement, pour eux, de devenir le centre de la vie intellectuelle parisienne. Donc, toute nouvelle recrue était bonne à prendre. On ne se souciait pas de sa fidélité à  » L’Etre et le Néant  » !

Mais après que se passe-t-il ?

– Pas grand-chose, pour autant que je crois bien n’avoir pas revu Simone de Beauvoir. Sauf un jour où j’ai voulu organiser une rencontre avec Margaret Mead ? puisque c’étaient deux grandes dames des deux côtes de l’Atlantique. Je dois dire que ces dames se sont tenues aux deux extrémités du salon ; chacune a polarisé ses admirateurs et il n’y a eu aucun contact entre elles. Quant a Sartre, je ne l’ai pratiquement pas connu ? deux ou trois rencontres occasionnelles, tout au plus.

Vous avez écrit quelque part que Sartre avait un esprit faux, et vous le compariez à Raymond Aron.

– C’est bien plus tard, après la mort de Sartre et d’Aron.

– Oui, mais je veux dire : est-ce par fausseté d’esprit que Sartre était en désaccord avec vous ?

– C’est beaucoup plus complexe. D’abord, il n’y a aucun doute que Sartre était un géant de la pensée et qu’il nous écrasait tous par sa prodigieuse capacité à s’exprimer dans les genres les plus divers : théâtre, presse, philosophie, roman … Disons qu’il siégeait dans un ciel plus haut que celui de ses contemporains. Cela dit, Sartre a essentiellement développé une philosophie du sujet. En fait, la philosophie française depuis Descartes était restée dominée par la notion de sujet. Si l’on voulait atteindre d’autres verités, il était essentiel de choisir un autre point de vue, différent.

– Vous avez même écrit que Sartre pratiquait, à l’égard des sociétés primitives, un « cannibalisme intellectuel  » encore plus horrible que le cannibalisme ordinaire.

– Sartre ne s’est, en réalité, jamais intéressé aux  » sauvages  » (entre guillemets). Une seule humanité valait pour lui, c’était cette portion d’humanité qu’il considérait comme seule historique.

– Le féminisme, non plus, ne vous aime pas beaucoup. D’abord par ce que vous avez écrit, dans  » Les Structures « , que la polygamie était naturelle à l’homme. Cela vous a abondamment été reproché.

– C’est possible, bien que cela me semble assez évident.

– Comment vous situez-vous par rapport à ce mouvement de pensée, dont le dernier avatar est le livre d’Elisabeth Badinter, qui n’est pas très aimable pour vous ?

– Je ne l’ai pas lu. Bon ! Je pourrais avancer un argument  » ad hominem  » ?  » ad feminam « , plutôt ? à savoir que, avant de prendre ma retraite au Collège de France, j’ai réussi à faire élire, dans une autre chaire, une femme en qui je voyais mon successeur : Francoise Héritier. Ce qui prouve que je n’ai pas de préjuge contre le sexe. II y a une espèce de malentendu que j’ai essayé de dissiper par la suite. J’ai écrit, dans  » Les Structures « , que les hommes échangent les femmes, et pas le contraire. II existe des cas limites, néanmoins, en Indonésie, où l’on peut hésiter sur l’objet de l’échange, où l’on pourrait presque dire que des groupes fondés sur la parenté en ligne féminine échangent des hommes. Surtout, cela n’a aucune importance, parce que si ça plait aux féministes de dire que ce sont les femmes qui échangent les hommes, cela n’altère en rien la théorie ; il suffit de remplacer les signes plus par les signes moins, et tout fonctionne de la même façon. J’ai simplement constaté que, pour l’immense majorité des sociétés humaines passées et présentes dont nous savons quelque chose, l’échange porte sur les femmes plutôt que sur les hommes. Elles pensent ainsi.

– Toutes sortes de mythes disent pourtant l’inverse.

– Je sais bien. Mais les mythes, qui se donnent pour raison d’être essentielle d’expliquer pourquoi les choses sont comme elles sont, partent toujours d’un point hypothétique où ces choses étaient le contraire de ce qu’elles sont. Chaque fois que les mythes ont voulu expliquer pourquoi ce sont les hommes qui dirigent, qui commandent, qui ont le pouvoir politique, qui échangent les femmes, ils ont imaginé un état initial où c’était l’opposé. Mais ce ne sont que des mythes.

(…)

– Votre grand-père maternel était rabbin … Vos souvenirs d’enfance …

– Ma famille maternelle comprenait cinq filles, mariées à droite et à gauche, et, en 1914, quand les maris ont été mobilisés, femmes et enfants se sont réfugiés à Versailles, dans la maison du grand-père, qui était vaste et jouxtait la synagogue. C’est là que nous avons passé les années de la Première Guerre, à l’ombre non pas de la croix, mais de la Torah… Les cinq soeurs et leurs maris étaient incroyants, mais il ne fallait pas peiner ou offenser le grand-père. ? Dans  » La Pensée sauvage « , vous parlez de l’  » indigence  » de la pensée religieuse. Toute pensée religieuse est-elle donc indigente ?

– Je voulais dire par là que la pensée religieuse bute toujours sur les mêmes problèmes, qui sont peu nombreux et. au fond, elle a peu de solutions différentes à offrir. Naturellement, les religions ont bâti des constructions très savantes et très poétiques pour résoudre ces trois ou quatre problèmes, celui du Mal, celui de la transcendance et d’autres.

– Iriez-vous jusqu’à dire que la pensée religieuse est une dégradation par rapport a la pensée mythologique ?

– Non ! Parce que, en réalité, la pensée mythologique, malgré toute sa complication, est très pauvre. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans  » Mythologiques « . Au fond, elle se réduit, elle aussi, à quelques propositions, qu’elle met en oeuvre inlassablement.

– Mais alors, quelle différence y a-t-il entre les deux pensées ?

– La différence est fondamentale. La pensée mythologique déborde toutes les catégories ; elle s’efforce de répondre à tous les problèmes que l’homme peut se poser : religieux. métaphysiques, mais aussi physiques, sociologiques, juridiques, psychologiques, esthétiques. et elle prétend donc faire à la fois ce que fait la religion et ce que fera, plus tard, la science. Nos religions, quant à elles, ne cherchent à répondre qu’à certains problèmes, et elles le font, je dirais, en se fondant sur l’idée (qui m’a toujours été étrangère) de la possibilité d’une communication personnelle entre Pierre, Paul ou Jacques et une entité surnaturelle.

– C’est une chose que vous ne concevez pas …

– En effet. A mon sens, la pensée religieuse est plus limitée dans son champ, et beaucoup plus ambitieuse dans une seule de ses prétentions.

– Elle n’a plus les moyens de ses ambitions ?

– Sauf, peut-être, chez les saints et chez les mystiques.

– En 1971, vous avez fait à l’Unesco un scandale dont on se souvient encore. Dans cette conférence ( » Race et culture « ), vous introduisiez une différence entre racisme et xénophobie …

– J’ai réagi contre cette tendance qui consiste à banaliser la notion de racisme, qui désigne une doctrine fausse mais précise à en faire une sorte d’amalgame qui ne veut plus rien dire. Quand on dénonce comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d’autres – attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines – on aboutit à ceci : les gens a qui on fait ce reproche se disent  » Si c’est ça le racisme, alors, moi, je suis raciste « . Et il me semble qu’on fabrique ainsi des racistes.

– Pour Le Pen, vous tiendrez ce genre de raisonnement ?

– Je ne peux pas dire que j’ai une quelconque sympathie pour un certain nombre de propos que tient M. Le Pen, mais je crois qu’on lui a mâche la besogne en laissant s’instaurer la confusion que j’ai signalée. Racisme anti-jeunes, racisme anti-femmes … On ne sait plus ce que cela veut dire…

– Une obsession que l’on trouve dans beaucoup de vos ouvrages, c’est l’avènement d’une monoculture de masse.

– Nous sommes placés, en effet, devant un pari : l’Histoire nous enseigne que l’humanité n’a jamais trouvé son originalité que dans un certain équilibre entre l’isolement et la communication. II a fallu que les cultures communiquent, sinon elles se seraient sclérosées. Mais il a aussi fallu qu’elles ne communiquent pas trop vite, pour se donner le temps d’assimiler, de faire leur ce qu’elles empruntaient au-dehors. Le pari est que ça continuera.

– Spontanément ?

– A mesure que nous verrons l’humanité s’homogénéiser se créeront, en son sein, d’autres différences. Quelques signes avant-coureurs se manifestent : par exemple, la multiplication des sectes en Californie (j’y ai passé quelques semaines à la fin de 1984) ; ou encore des phénomènes qui nous paraissent pathologiques, comme la difficulté croissante de communication entre les générations, mais qui ont peut-être un côte positif que nous ne soupçonnons pas. Plus l’humanité devient grosse, si je puis dire, moins elle devient transparente à elle-même.

– Sans cette différenciation, il y aurait une déperdition extraordinaire …

– Extraordinaire et nous serions alors voués au sort annoncé par Gobineau (qui a confondu la notion de race et celle de culture à la fin de l’  » Essai sur l’inégalité des races humaines « ).

– Ah ! Que disait Gobineau ?

– Que nous allions vers une homogénéisation totale, de pair avec une sorte d’abêtissement. également total. Il y a, là-dessus, une phrase splendide vers la fin de son livre.

– Qu’est-ce qui est le plus sur ?

– Je n’en sais rien. On ne peut pas savoir.

– D’autre part, le monde est saturé démographiquement. Vous employez plusieurs fois, pour décrire ce processus, l’analogie des vers de farine …

– …qui s’empoisonnent mutuellement par les toxines qu’ils secrètent avant même d’avoir proliféré …

au point qu’ils n’aient plus rien à manger. Pourquoi l’humanité ne dispose-t-elle pas d’un mécanisme de ce genre ?

– Je pense qu’elle l’a jusqu’à un certain degré. Nous nous empoisonnons très largement les uns les autres.

– Il existe donc une certaine autorégulation, d’après vous. Comme dans les sociétés primitives.

– Les sociétés primitives régulaient parfaitement.

– Mais nous ? Nous avons perdu cet équilibre avec la nature …

– C’est extrêmement difficile à dire. D’abord, le progrès de la science et de la technique a donne l’impression que l’humanité avait à sa disposition des ressources illimitées et que, donc, le problème ne se posait pas. Et on s’est aperçu tardivement qu’il se posait tout de même. Je ne sais pas, on verra.

– Vous dites beaucoup : quand on gagne sur un plan, on perd sur d’autres.

– Oui, je crois qu’en effet chaque formule sociale représente un choix, et que, dans un choix. on gagne et on perd. L’agriculture en est un exemple.

– Comment ça ?

– Parce qu’en choisissant cette formule on a privilégié des productions qui sont, certes, d’un plus grand pouvoir calorique. mais de moindre valeur nutritive ; et, d’autre part, du même coup, on a ouvert le champ aux maladies infectieuses par le défrichage, la création de marais, et encourage la prolifération d’insectes nuisibles, qui ont parasité d’abord le bétail, puis les hommes.

– Donc, il n ‘y a pas de progrès.

– II y a des progrès, parce que c’est pour faire un progrès qu’on accepte une régression dans un autre domaine. Et l’un d’eux est incontestable, c’est la connaissance scientifique, que je tiens pour un progrès absolu.

– Mais quel est le coût de ce progrès ? Y a-t-il une contrepartie ?

– La contrepartie, c’est que les trois quarts du progrès scientifique sont destinés à neutraliser les inconvénients qui résultent du dernier quart.

– Vous avez beaucoup écrit que l’Histoire était la mythologie de notre temps. Néanmoins, les conséquences sociales ne sont pas les mêmes.

– Elles sont inverses. Le rôle du mythe a toujours été d’expliquer pourquoi un certain ordre social était ce qu’il est parce qu’il a été promulgué par les dieux ou par les ancêtres. Par conséquent, l’idéal de la société, c’est d’en rester là. Nous utilisons l’Histoire à une fin exactement inverse, qui est de montrer comment le présent s’explique par un passé qui ne lui était pas semblable, et pourquoi l’interprétation que nous donnons de ce présent nous incite à concevoir des avenirs qui soient aussi différents de ce présent que ce présent l’a été de ce passé.

– Oui, ça justifie le changement … Le grand mot !

– Nous sommes des sociétés de changement. Nous voulons changer. A l’inverse des sociétés que nous appelons primitives (qui ne le sont en aucune façon : mais elles se voudraient primitives): en ce sens, le terme retrouve une signification. Elles se voudraient primitives, parce que leur idéal serait de perdurer telles qu »elles ont été créées par les dieux ou les ancêtres au commencement des temps. Naturellement, elles ne le restent pas.

– Mais comment expliquer 1’apparition de l’Histoire dans la pensée occidentale, qui se définit par là-même ?

– Je dirais qu’elle vient avec la naissance du développement de la pensée scientifique. Alors qu’auparavant on s’en remettait au mythe pour tout expliquer, maintenant, à chaque type de problème correspond une science particulière. Ne reste plus que l’Histoire pour donner un sens à la vie sociale.

– Mais, en même temps, vous montrez que l’Histoire est impossible, que raconter un événement passé n’a pas de sens.

– Ça énormément de sens, puisque nous avons envie de le faire et que nous en tirons une grande satisfaction. Mais en effet, pour moi, ce qui, en dernière analyse, constitue le  » fait historique  » pose une énigme.

– En effet, on ne peut jamais reconstituer le passé… Mais on vous a accusé, aussi, de vouloir, comme d’autres, la mort de l’homme. Vous avez même écrit que l’essentiel de l’ethnologie est de  » dissoudre l’homme « .

– Je tiens le plus grand compte de l’homme. puisque je n’ai jamais rien fait d’autre que l’étudier. Mais ce que je voulais dire par là, c’est que le problème ? insoluble ? de ce qu’on appelle par imposture les  » sciences  » humaines et sociales, c’est qu’elles ne détiennent pas les réponses définitives ou dernières : nous travaillons à la surface des choses. Par-derrière, il y a des réalités plus profondes, d’ordre neurologique et biologique.

– La société contemporaine ne vous paraît-elle pas plus étrange que les Indiens du Brésil ? II y a de moins en moins de mariages …

– Nous avons toujours la prohibition de l’inceste, c’est-à-dire que nous sommes toujours obliges d’échanger les femmes.

– Ça marche encore, de nos jours ?

– Ça marche d’une façon aléatoire, au lieu de fonctionner selon les règles. Mais, comme nos sociétés sont très volumineuses, elles peuvent s’en remettre à la loi des grands nombres.

– Tout de même, avec le développement du concubinage, il n ‘y a plus d’  » alliance « . Les familles des deux conjoints s’ignorent.

– Il est tout à fait concevable que cette cohésion sociale, qui a été si longtemps fondée sur des liens d’alliance et de parenté, tende à disparaître au profit d’autres mécanismes ayant le même résultat.

– Mais y a-t-il encore un fondement à la prohibition de l’inceste, si ce système d’alliance disparaît ?

– II est possible que la prohibition de l’inceste disparaisse un jour, dans la mesure où apparaîtront d’autres moyens d’assurer la cohésion sociale.

– On peut l’imaginer ?

– Bien sûr. Durkheim lui-même avait déjà envisagé cette éventualité dans un célèbre article intitulé  » La prohibition de l’inceste « .

– On peut donc concevoir une humanité qui ne le prohiberait plus ?

– Oui, a condition que les liens sociaux s’établissent autrement. Ce n’est pas encore le cas.

Il est vrai que, dans les foyers dits  » monoparentaux « , ceux où il n’y a plus de couple, des relations quasi incestueuses apparaissent entre mère et enfant, entre père et enfant.

– Peut-être, mais il ne peut y avoir de société sans loi d’échange. Pour autant que de nouveaux liens apparaissent, on pourrait concevoir que les anciens disparaissent. Ce n’est pas pour demain !

– Dans votre dernier ouvrage,  » La Potière jalouse « , vous écrivez que Freud a suivi une fausse piste ouverte par Vico, Rousseau et Voltaire. Quelle est-elle ?

– Cette piste a consisté à faire dériver de l’affectivité des phénomènes qui, en réalité, étaient des phénomènes cognitifs. Ils ont tous trois considéré que, dans l’expression linguistique –  » langagière  » comme on dit aujourd’hui – ce qui était premier, c’était la métaphore. Les hommes auraient d’abord pensé en poésie avant de penser rationnellement. Mais les sources de cette poésie, ils les cherchaient essentiellement dans les émotions. Au contraire, j’essaie de montrer que la métaphore à laquelle je donne la même priorité est un processus intellectuel.

– Vous n’aimez pas le XXème siècle. Dans quel siècle auriez-vous aimé vivre ?

– Il est toujours très difficile de répondre à cette question, car elle implique une question préalable : de quel côte de la barricade me trouverais-je si je vivais dans ce siècle-la ?

– Supposons cette question résolue.

– Je me sens une âme du XIXe siècle.

– Pourquoi ?

– Parce que c’était un siècle où, déjà, les moyens de communication étaient suffisants pour que, sans y passer des années entières, on pût se transporter d’une extrémité à l’autre de la Terre, et où, en même temps, continuait à subsister dans une large mesure tout ce qui avait fait la richesse et la diversité humaines.

– Mais c’est un siècle scientiste.

– S’il est un plan où je reconnais la supériorité absolue de la civilisation où je suis né, qui fait que j’y suis profondément attaché, c’est celui de la pensée scientifique. Alors, que le XIXe siècle ait péché par excès d’enthousiasme, qu’il ait été un siècle scientiste ne me gène pas du tout. C’était, surtout, un siècle merveilleux, dans la mesure où restaient tant de domaines encore inexplorés qu’il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors.

Jules Verne, quoi ! Mais que trouvez-vous dans le XIXe qui ne soit plus dans le XXe, où pourtant, la science a accompli des prodiges ?

– Je le trouve trop peuplé, trop homogénéisé. Quand je me rends dans un pays exotique, je sais que je dois faire un nombre énorme de concessions pour me donner 1’illusion d’y trouver ce que je suis allé chercher. Quand je parcourais la Corée du Sud en compagnie de collègues et d’étudiants du pays, on m’a rapporté que ces derniers disaient :  » Ce Lévi-Strauss, il ne s’intéresse qu’à des choses qui n’existent plus.  » Eh oui ! Je ne m’intéresse qu’à des choses qui n’existent plus.

– Oui, mais la connaissance de ces choses a une utilité pour le monde actuel. Du moins, le pensez-vous … Sinon … Pensez-vous au fait que votre savoir est utile aux hommes du Xxe siècle ?

– Je vous répondrai que je ne m’en soucie pas. Et si je me demande en quoi il peut être utile. je dirai : il accroît notre connaissance de l’homme. Je ne sais pas à quoi ça servira ni si ça servira à quelque chose. Mais la connaissance me semble un but en soi. Peut-être contribue-t-elle a inspirer une certaine sagesse. Je n’oserai dire plus.

http://www.lexpress.fr/informations/archive-claude-levi-strauss-un-anarchiste-de-droite_714140.html

SELECTION SOMMAIRE

Extraits de Le regard éloigné (1983) :

« […] je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme défini au sens strict et des attitudes normales, légitimes même, et en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus, de quelque façon qu’on le définisse, l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de toutes les autres, et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. Si comme je l’ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi ; elle ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais, pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité. »

« […] rien ne compromet davantage, n’affaiblit de l’intérieur, et n’affadit la lutte contre le racisme que cette façon de mettre le terme, si j’ose dire, à toutes les sauces, en confondant une théorie fausse, mais explicite, avec des inclinations et des attitudes communes dont il serait illusoire d’imaginer que l’humanité puisse un jour s’affranchir ni même qu’il faille le lui souhaiter […] »

« […] parce que ces inclinations et ces attitudes sont, en quelque sorte, consubstantielles à notre espèce, nous n’avons pas le droit de nous dissimuler qu’elles jouent un rôle dans l’histoire : toujours inévitables, souvent fécondes, et en même temps grosses de dangers quand elles s’exacerbent. J’invitais donc les lecteurs à douter avec sagesse, avec mélancolie s’ils voulaient, de l’avènement d’un monde où les cultures, saisies d’une passion réciproque, n’aspiraient plus qu’à se célébrer mutuellement, dans une confusion où chacune perdrait l’attrait qu’elle pouvait avoir pour les autres et ses propres raisons d’exister. […] il ne suffit pas de se gargariser année après année de bonnes paroles pour réussir à changer les hommes, […] en s’imaginant qu’on peut surmonter par des mots bien intentionnés des propositions antinomiques comme celles visant à “concilier la fidélité à soi et l’ouverture aux autres” ou à favoriser simultanément “l’affirmation créatrice de chaque identité et le rapprochement entre toutes les cultures”. »

Extraits de Race et culture (1971) :

[…] Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé (…), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.

] Or on ne peut se dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidentes […]

Pleinement réussie, la communication intégrale avec  l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité »

Extrait d’un entretien avec Didier Eribon (2002) :

Claude Lévi-Strauss : J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense.

http://www.dailymotion.com/video/xlsyzm_claude-levi-strauss-a-propos-de-tristes-tropiques_school » target= »_blank »>Claude Lévi-Strauss

http://www.arte.tv/fr/lectures-de-textes-de-claude-levi-strauss-en-video/2310966,CmC=2347404.html

Extrait de Magazine littéraire (2003) :

« J’ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d’autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j’ai l’impression que le mouvement s’est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l’explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture. »

Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l’au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l’intervalle approximatif d’un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l’Islam ; et il est frappant de marquer que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d’un recul.

Il n’y a pas d’au-delà pour le bouddhisme ; tout s’y réduit à une critique radicale, comme l’humanité ne devait plus jamais s’en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche sur un refus du sens des choses et des êtres : discipline abolissant l’univers et qui s’abolit elle-même comme religion. Cédant de nouveau à la peur, le christianisme rétablit l’autre monde, ses espoirs, ses menaces et son dernier jugement. Il ne reste plus à l’Islam qu’à lui enchaîner celui-ci : le monde temporel et le monde spirituel se trouvent rassemblés. L’ordre social se pare des prestiges de l’ordre surnaturel, la politique devient théologie. En fin de compte on a remplacé des esprits et des fantômes auxquels la superstition n’arrivait tout de même pas à donner la vie, par des maîtres déjà trop réels, auxquels on permet en surplus de monopoliser un au-delà qui ajoute son poids au poids déjà écrasant de l’ici-bas. »

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English: An image of the French philosopher, Claude Lévi-Strauss. (Photo credit: Wikipedia)

Enfance et formation

Claude Lévi-Strauss, issu d’une famille d’artistes6, d’ancêtres juifs alsaciens7 des environs de Strasbourg, est né àBruxelles de parents français. Il est le fils de Raymond Lévi, artiste peintre portraitiste, et d’Emma Strauss8,9. La famille réside à Paris. Son père fut ruiné par l’arrivée de la photographie10. Influencé par les impressionnistes, son père lui donnait des estampes japonaises en récompense de ses succès scolaires (Claude Lévi-Strauss vouera une passion auJapon, pays qu’il découvrira de 1977 jusqu’en 198811). Son grand-père maternel, avec qui il a vécu lors de la Première Guerre mondiale, était le rabbin de la synagogue de Versailles10. Il est aussi l’arrière-petit-fils d’Isaac Strausschef d’orchestre à la cour sous Louis-Philippe, puis sousNapoléon III6.

Il s’installe dans le 16e arrondissement de Paris pour suivre ses études secondaires, d’abord au lycée Janson-de-Sailly puis au lycée Condorcet12. À la fin de ses années de lycée, il rencontre un jeune socialiste d’un parti belge et s’engage alors à gauche10. Il découvre rapidement les références littéraires de ce parti qui lui étaient jusqu’alors inconnues, incluant Karl Marx et Karl Kautsky. Il est ensuite militant au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), chargé d’animer le Groupe d’Études Socialistes, puis d’assumer le rôle de Secrétaire Général des Étudiants Socialistes13. En 1928, il devient secrétaire parlementaire du député socialiste Georges Monnet14.

Il poursuit ses études à la Faculté de droit de Paris, où il obtient sa licence, avant d’être admis à la Sorbonne. Il y est reçu troisième à l’agrégation de philosophie en 1931, et obtient un doctorat ès lettres en 1948.

Il se maria à Dina Dreyfus, une ethnologue française qui l’a initié et converti à cette discipline, lui qui était de formation juridique et littéraire. Ils se séparent en 1939. Il épouse ensuite Rose-Marie Ullmo, la mère de son fils Laurent, et plus tard il épouse Monique Roman, la mère de son fils Matthieu15.

Si ses activités militantes cessent après son départ pour le Brésil, Claude Lévi-Strauss a failli faire une carrière politique à l’instar de nombreuses personnes qu’il fréquentait dans ces années-là. Comme l’écrit son biographe Denis Bertholet : « Sa vie militante a duré plus de huit ans. Il y a cru, il a pensé faire carrière16. » Il se décrit lui-même plus tard comme un anarchiste de droite6.

Missions ethnographiques et premières fonctions académiques

Après deux ans d’enseignement de la philosophie au lycée Victor-Duruy de Mont-de-Marsan et au lycée de Laon, le directeur de l’École normale supérieureCélestin Bouglé, lui téléphone pour lui proposer de devenir membre de la mission universitaire au Brésil, en tant que professeur de sociologie à l’université de São Paulo, où il enseigne de 1935à 1938. C’est ce coup de téléphone qui a décidé de la vocation ethnographique de Lévi-Strauss, expliquera ce dernier dans Tristes Tropiques17. De 1935 à 1939, il organise et dirige avec sa première femme Dina, ethnologue de formation, plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie. « L’ethnologie jette un pont entrepsychanalyse et marxisme d’un côté, géologie de l’autre. Lévi-Strauss a trouvé la science dans laquelle se marient toutes ses passions antérieures », écrit son biographeDenis Bertholet18.

En 1938, l’expédition conduite par Claude et Dina Lévi-Strauss traverse l’État du Mato Grosso. Ils partent de Cuiabá, une ancienne ville pionnière de chercheurs d’or, à bord d’une Ford 34. À partir de Diamantino, ils suivent avec des chars à bœufs une ligne télégraphique qui traverse le Cerrado, une brousse à la végétation très dense. Ils rencontrent les Nambikwara dont ils rapportent une documentation fournie et 200 photos. En raison d’une infection des yeux, plusieurs membres de l’équipe, parmi lesquels Dina Lévi-Strauss, doivent abandonner la mission. Dina rentre à São Paulo, puis à Paris. Le couple se sépara en 1939. Claude Lévi-Strauss poursuit l’expédition avec quelques compagnons. Ils visitent les peuples autochtones Mundé (en) et Tupi Kawahib dans l’État du Rondônia. Toutes ces missions auprès de populations autochtonespermettent à Lévi-Strauss de réunir les premiers matériaux qui seront à la base de sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, soutenue en 1949.

De retour en France à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il est mobilisé en 19391940 sur la ligne Maginot comme agent de liaison, puis affecté au lycée de Montpellier, après sa révocation en 1940 en raison des lois raciales de Vichy. Il quitte la France en 194110 pour se réfugier à New York, alors haut lieu de bouillonnement culturel. En 1942, il rallie la France libre, l’organisation de résistance extérieure fondée par le général de Gaulle et travaille comme speaker à l’Office of War Information puis enseigne à laNew School for Social Research19. La rencontre avec Roman Jakobson (qui lui est présenté par Alexandre Koyré20), dont il suit les cours et devient un proche21, est décisive sur un plan intellectuel. La linguistique structurale lui apporte les éléments théoriques qui lui faisaient jusqu’à présent défaut pour mener à bien son travail d’ethnologue sur les systèmes de parenté. Il est engagé volontaire dans les Forces françaises libres et affecté à la mission scientifique française aux États-Unis. Il fonde avec Henri Focillon,Jacques MaritainJean Perrin et d’autres l’École libre des hautes études de New York en février 194222.

Apogée scientifique

Rappelé en France en 1944 par le ministère des Affaires étrangères, il retourne aux États-Unis en 1945 pour y occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l’ambassade de France23. Il démissionne en 1948 pour se consacrer à son travail scientifique. En1949, il publie sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté10. Cette même année, il devient sous-directeur du musée de l’Homme, puis, sollicité par Lucien Febvre, il obtient une chaire de directeur d’études à la Ve section de l’École pratique des hautes études, chaire des religions comparées des peuples sans écriture24.

Il publie en 1955 dans la collection Terre Humaine créée par Jean Malaurie chez Plon, son livre le plus accessible et le plus célèbre, Tristes Tropiques. Ce livre, à mi-chemin de l’autobiographie, de la méditation philosophique et du témoignage ethnographique, connaît un énorme succès public et critique : de Raymond Aron à Maurice Blanchot, de Georges Bataille à Michel Leiris, de nombreux intellectuels applaudissent à la publication de cet ouvrage qui sort des sentiers battus de l’ethnologie25. Avec la publication de son recueil d’Anthropologie structurale en 1958, il jette les bases de son travail théorique en matière d’étude despeuples premiers et de leurs mythes.

En 1959, après deux échecs, il est élu professeur au Collège de France, à la chaire d’anthropologie sociale26. Parmi les mandarins de l’Université, seul Georges Gurvitch ne voit pas d’un bon œil l’élection de Lévi-Strauss mais, explique Denis Bertholet, « Lévi-Strauss n’a plus aucune raison de s’expliquer avec son concurrent »27. À l’été 1960 est mise en place la structure d’un laboratoire d’anthropologie sociale qui relève à la fois du Collège de France et de l’École pratique des hautes études28. Il propose à l’anthropologue Isac Chiva de codiriger ce laboratoire d’anthropologie sociale. Il obtient de Fernand Braudel que le seul exemplaire européen des Human Relations Area Files (en) produit par l’Université Yale soit confié au nouveau laboratoire, ce qui fait de cette nouvelle structure « avant même d’avoir lancé recherches et missions […] un centre de référence en matière ethnographique »29.

Il fonde en 1961 avec Émile Benveniste et Pierre Gourou la revue L’Homme qui s’ouvre aux multiples courants de l’ethnologie et de l’anthropologie, et cherche à favoriser l’approche interdisciplinaire.

Du début des années 1960 au début des années 1970, il se consacre à l’étude des mythes, en particulier la mythologie amérindienne. Ces études – les Mythologiques – donnent lieu à la publication de plusieurs volumes dont le premier, Le Cru et le Cuit, paraît en 1964. C’est à cette époque que le milieu intellectuel, dont Les Temps Modernes, commence à faire entendre des critiques sur la pensée de Lévi-Strauss. Mais c’est également à partir de 1970, l’époque où son œuvre commence à être étudiée pour elle-même, avec la publication de Claude Lévi-Strauss. The Anthropologist as a Hero par les presses du MIT, et du livre que lui a consacré l’anthropologue britannique Edmund Leach. Il donne de nombreux entretiens à la presse grâce auxquels, selon Denis Bertholet, il peut présenter « sous une forme vulgarisée les idées qui lui tiennent à cœur » et à ce titre, « dans les années 1960, avant que l’écologie ne devienne une idéologie et un parti […] Lévi-Strauss, par ses vues distantes et sévères, lui a sans doute donné, hors de tout effet de pathos, sa formulation la plus radicale »30. Il fut membre du conseil d’administration du Centre Royaumont pour une Science de l’Homme31.

Il est élu en mai 1973 à l’Académie française. Comme le veut la tradition, il fait l’éloge de son prédécesseur, Henry de Montherlant, et Roger Caillois prononçant – à la demande de Lévi-Strauss – le discours de « réponse », en profite pour lancer « une série de flèches empoisonnées » sur sa méthode et ses présupposés scientifiques32. Son entrée à l’Académie française suscite autant d’interrogations au sein de la Coupole que parmi ses amis et collaborateurs32.

Lévi-Strauss poursuit ses recherches sur la mythologie : Myth and Meaning (1978), La potière jalouse (1985), et enfin Histoire de Lynx (1991) qui clôt un travail entamé quarante ans plus tôt.

En 1982, il prend sa retraite et quitte son poste au Collège de France. Il pèse de toute son influence pour que Françoise Héritier, sa collaboratrice de longue date, lui succède33. Il continue cependant à venir au moins une fois par semaine au laboratoire pour y recevoir des jeunes chercheurs, « toujours prêt à échanger » comme le souligne Françoise Héritier34.

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English: Portrait of Claude Lévi-Strauss taken in 2005 (Photo credit: Wikipedia)

Dernières années

À partir de 1994, Claude Lévi-Strauss publie moins35. Il continue toutefois à donner régulièrement des comptes rendus de lecture pour la revue L’Homme. En 1998, à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, la revue Critique lui dédie un numéro spécial dirigé par Marc Augé, et une réception a lieu au Collège de France. Lévi-Strauss évoque sans détour la vieillesse et déclare notamment : « [il y a] aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : « C’est à toi de continuer. » Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : « C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange36. »

Il donne pour un numéro de L’Homme d’avril-septembre 2002 consacré à « La question de parenté » une postface dans laquelle il se félicite de constater que les lois et règles de fonctionnement qu’il a mises au jour « restent au cœur des travaux contemporains », selon l’expression de Denis Bertholet37.

Au début de l’année 2005, lors d’une de ses dernières apparitions à la télévision française, il déclare, reprenant en des termes très proches un sentiment qu’il avait déjà exprimé en 1972 (entretien avec Jean José Marchand) et en 1984 (entretien avec Bernard Pivot) : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime »38.

En mai 2008, une partie de son œuvre, sélectionnée par Lévi-Strauss lui-même, est publiée dans un volume de la Bibliothèque de la Pléiade sous le titre d’Œuvres39. Le choix de la collection prestigieuse de la maison Gallimard apparaît à Emmanuel Désveaux comme un « embaumement de l’œuvre lévi-straussienne » et l’ensemble du projet éditorial ne permet pas à ses yeux de faire efficacement place à la réflexion anthropologique « extrêmement puissante » de l’auteur40. C’est également le sentiment deMaurice Bloch qui remarque, de concert avec l’introduction « impertinente » rédigée par Vincent Debaene pour ce volume, que la « France préfère de loin se représenter ses grands scientifiques et penseurs en grandes figures littéraires plutôt que les célébrer pour ce qu’ils ont dit ou découvert »41.

Le 28 novembre 2008, à l’occasion de son centenaire, de nombreuses manifestations sont organisées. Le musée du quai Branly lui dédie une journée au cours de laquelle, devant une affluence record, des écrivains, des scientifiques et des artistes lisent un choix de ses textes. L’Académie française l’honore également, le 27 novembre, en fêtant le premier académicien centenaire de son histoire. La Bibliothèque nationale de France organise une journée au cours de laquelle les visiteurs découvrent les manuscrits, les carnets de voyages, les croquis, les notes, et même la machine à écrire, de l’anthropologue.

Le président de la République, Nicolas Sarkozy, se rend au domicile parisien de Lévi-Strauss en compagnie d’Hélène Carrère d’Encausse pour s’entretenir avec lui de « l’avenir de nos sociétés »42.

La ministre de l’Enseignement Supérieur et de la RechercheValérie Pécresse, annonce pour son centenaire la création d’un Prix Claude Lévi-Strauss, d’un montant de 100 000 euros qui doit récompenser chaque année le « meilleur chercheur » dans les disciplines telles que l’histoire, l’anthropologie, les sciences sociales ou l’archéologie43. Son premier lauréat est, en juin 2009, l’anthropologue Dan Sperber44.

Claude Lévi-Strauss meurt le vendredi 30 octobre 2009 d’une crise cardiaque chez lui à Paris2,3. Il est inhumé dans l’intimité à Lignerolles (Côte-d’Or) trois jours plus tard45. À l’annonce de son décès le 3 novembre 2009, Roger-Pol Droit dresse pour Le Monde le portrait d’un homme qui « ne dissociait pas la défense de la diversité culturelle et celle de la diversité naturelle »46Robert Maggiori, pour Libération, estime que l’héritage le plus « sacré » de Lévi-Strauss « est l’idée que les cultures ont la même force et la même dignité, parce qu’on trouve en chacune, aussi éloignée soit elle des autres, des éléments poétiques, musicaux, mythiques qui sont communs »47. Dans The Guardian, Maurice Bloch souligne que, malgré l’étiquette structuraliste utilisée par de nombreux auteurs, Lévi-Strauss n’a pas fait réellement école, et demeure une « figure solitaire, mais imposante, de l’histoire de la pensée », en raison notamment de son positionnement philosophique naturaliste41.

Françoise Héritier, qui lui a succédé au Collège de France, résume ainsi son héritage : « Nous avons découvert avec stupéfaction qu’il y avait des mondes qui n’agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l’universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd’hui : nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière34. » Elle confie encore : « Bien sûr, dans les rapports individuels, il fut un être d’amitié, de confiance, qui a toujours protégé celles et ceux qui ont travaillé avec lui. Mais il n’a jamais accepté la moindre familiarité. Il avait un regard d’éléphant, avec ce petit œil perçant qui vous mettait à nu. Quand on était en face de lui, on se désagrégeait, il fallait beaucoup de courage pour se reconstituer. Du reste, en dehors de sa famille ou de ses camarades d’école, y a-t-il eu des personnes qui ont tutoyé Lévi-Strauss ? J’en doute34. »

Travaux

Structuralisme

Claude Lévi-Strauss a appliqué à l’anthropologie l’analyse structurale exploitée dans le domaine linguistique par Ferdinand de Saussure puis Roman Jakobson et Troubetzkoy. Son ambition est de découvrir les lois d’organisation présidant aux sociétés autochtones dans lesquelles il a vécu, en s’attachant d’abord à comprendre les systèmes de parenté. L’anthropologie prenait traditionnellement comme objet fondamental de son étude la famille, considérée comme une unité autonome composée d’un mari, d’une femme et de leurs enfants, et tenait pour secondaires les neveux, cousins, oncles, tantes et grands-parents. Lévi-Strauss estime que, de manière analogue à la « valeur linguistique » chez Saussure, les familles n’acquièrent des identités déterminées que par les relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres. Il renverse ainsi le point de vue traditionnel de l’anthropologie en mettant en premier les membres secondaires de la famille et en centrant son analyse sur les relations entre les unités plutôt que sur les unités elles-mêmes48.

En analysant comment se forment les identités au cours des mariages intertribaux, Lévi-Strauss remarque que la relation entre un oncle et son neveu (A) est à la relation entre un frère et sa sœur (B) ce que la relation entre un père et son fils (C) est à celle qui relie un mari à sa femme (D) : A est à B ce que C est à D. De la sorte, si nous connaissons A, B et C, nous pouvons prédire D. L’objectif de l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss est donc d’extraire de masses de données empiriques des relations générales entre des unités, ce qui permet d’isoler des lois à valeur prédictive, telles que : « A est à B ce que C est à D »48.

Dans les Structures élémentaires de la parenté, avec l’aide ponctuelle du mathématicien André Weil49, il dégage le concept de structure élémentaire de parenté en utilisant la notion de groupe de Klein50.

Sketch of Claude Lévi-Strauss
Sketch of Claude Lévi-Strauss (Photo credit: Wikipedia)

Étude du mythe : la formule canonique

Fasciné par les ressemblances apparentes entre les mythes du monde entier, Lévi-Strauss rejette d’emblée l’idée que ceux-ci puissent « se réduire tous à un jeu gratuit, à une forme grossière de spéculation philosophique51 ». Ce qui importe, c’est la substance du mythe, et celle-ci « ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée » (1958 : 232). Partant de l’idée qu’il n’y a pas une version unique « authentique » du mythe mais que toutes les versions sont des manifestations d’un même langage, il développe une méthode d’analyse calquée sur la linguistique. Le mythe est d’autant plus justiciable d’une analyse de ce genre qu’il relève lui-même du discours : « (…) modes du langage, les mythes et les contes en font un usage hyper-structural : ils forment, pourrait-on dire, un métalangageoù la structure est opérante à tous les niveaux52.

Dans le mythe, les unités de base ne sont évidemment pas les phonèmes, mais les mythèmes, lesquels se situent au niveau de « la phrase la plus courte possible » (1958 : 233). Le personnage mythique, « loin de constituer une entité, est, à la manière du phonème tel que le conçoit Roman Jakobson, un faisceau d’éléments différentiels » (1973 : 162). Un mythe est donc récrit en une série de propositions, chacune consistant en la relation entre une fonction et un sujet. Les propositions pourvues de la même fonction sont regroupées sous le même numéro : il s’agit des mythèmes53.

Examinant les relations entre les mythèmes, Lévi-Strauss en arrive à la conclusion qu’un mythe consiste uniquement en oppositions binaires. Le mythe d’Œdipe, par exemple, est à la fois l’exagération et la sous-évaluation des relations de sang, l’affirmation d’une origine autochtone de l’humanité et le déni de cette origine. Sous l’influence de Hegel, Lévi-Strauss pense que l’esprit humain organise fondamentalement sa pensée autour de telles oppositions binaires et de leur unification (thèse, antithèse, synthèse), ce mécanisme permettant de rendre la signification possible. De plus, il considère que le mythe est un stratagème habile qui transforme une opposition binaire inconciliable en une opposition binaire conciliable, créant ainsi l’illusion ou la croyance qu’elle a été résolue53.

Dans cette méthode d’analyse, l’accent est mis non pas sur les enchaînements syntaxiques entre les divers moments du récit, mais sur les oppositions paradigmatiques qui sous-tendent la dynamique profonde des événements et donnent au mythe sa signification : le cru et le cuit, le ciel et la terre, le soleil et la lune, etc. Ce choix s’appuie sur le fait que le mythe joue beaucoup plus nettement sur les oppositions que ne le fait le conte, dans lequel les contradictions sont affaiblies et se situent à un niveau social ou moral plutôt que cosmologique ou métaphysique (1973 : 154 ; 1968 : 105). Cette importance des relations d’opposition entraîne l’analyste à délaisser la trame temporelle du récit pour se concentrer sur les articulations logiques qui forment sa structure matricielle. Par ailleurs, Lévi-Strauss justifie l’élimination du temps en montrant que, dans le mythe, le temps est foncièrement autre, en quelque sorte immobile : en plus de se rapporter toujours à des événements passés, le mythe attribue au dénouement du récit une valeur définitive et se présente comme « un schème doué d’une efficacité permanente » (1958 : 231). Ce désinvestissement de la trame temporelle amène l’anthropologue à chercher un mode de formalisation du récit bien différent du modèle de Vladimir Propp, qui est récusé précisément en raison de sa dimension chronologique (1973 : 164).

Enfin, l’élimination du syntagmatique sera d’autant plus éclatante qu’on réussira à rendre compte du récit au moyen d’une formule mathématique, emblème du scientifique. Tout récit mythique se ramène ainsi à une série de rapports binaires entre éléments positifs et négatifs ou, mieux encore, à une formule algébrique dite formule canonique du mythe: Fx (a) : Fy (b) :: Fx (b) : Fa-1 (y). Selon cette équation, le mythe présente deux termes (a et b) ainsi que deux fonctions (x et y). Une relation d’équivalence est posée entre deux situations, définies respectivement par une inversion des termes (a devient non-a) et des relations, la fonction de a s’appliquant ensuite à b54.

L’entreprise de mathématisation du récit amorcée par Lévi-Strauss n’a pas été sans soulever de fortes résistances. C’est peut-être ce qui a incité l’ethnologue à minimiser par la suite la place de cette formalisation mathématique et à la décrire comme un instrument quasi métaphorique, choisi en raison de sa commodité typographique et parce qu’il permet au lecteur « d’appréhender d’un coup d’œil des ensembles complexes de relations et de transformations » (1964 : 39)55.

Si Propp a été le premier à ouvrir le récit à des manipulations symboliques, et à représenter celui-ci par une formule où sont énumérées les fonctions particulières qui le constituent, Lévi-Strauss est allé beaucoup plus loin. En enlevant au récit sa composante temporelle, il a pu se concentrer sur les relations paradigmatiques et aboutir à un modèle plus réduit et plus formalisé, ce qui serait un gain manifeste par rapport au schéma de Propp56.

Reprise et transformation du modèle

Les anthropologues Elli Köngas et Pierre Maranda ont repris et réinterprété le schéma du mythe proposé par Lévi-Strauss en montrant que le terme a est l’élément dynamique, alors que b est le médiateur, car il passe d’une fonction à l’autre sans être altéré. Le processus de médiation produit donc un développement des oppositions en spirale, le destin des deux personnages qui s’affrontent n’étant pas rigoureusement symétrique. Au lieu de chercher à expliquer tous les textes mythiques au moyen d’une formule unique, ces chercheurs ont analysé les récits en fonction du résultat du processus de médiation57.

Critiques

Diverses critiques ont été faites à l’approche de Lévi-Strauss :

  • Jacques Derrida a reproché à l’ethnologue — dans un article qui « déconstruit » magistralement ses postulats — de ne pas avoir vu que « l’absence de signifié transcendantal étendait à l’infini le champ et le jeu de la signification » au lieu de la stabiliser dans une « structuralité de la structure » qui tiendrait par elle-même58.
  • Hans Robert Jauss, se plaçant du point de vue d’une esthétique de la réception, reproche à cette analyse du mythe d’avoir ramené l’œuvre littéraire à l’expression symbolique de structures logiques et de « laisser échapper ainsi la fonction sociale par excellence de la littérature, sa fonction de cohésion sociale59
  • Pierre Bourdieu dénonce lui aussi cette « mise entre parenthèses du social » et reproche à l’ethnologue d’avoir réduit son objet d’étude à une analyse purement interne et formelle60.

Il est vrai, comme l’a souligné Mélétinski, que l’intérêt premier de Lévi-Strauss porte sur l’analyse de la structure de la pensée mythique plutôt que sur le récit comme tel61. L’ethnologue est satisfait lorsqu’il peut montrer la parenté, sous une forme inversée, entre le conte de Cendrillon et Ash-Boy, alors que les cultures qui ont produit ces récits ne semblent jamais avoir pu être en contact. Ce qui le fascine, en somme, c’est d’étudier le fonctionnement de la pensée humaine, dont les constantes transcendent les époques et les cultures, et de montrer que « l’homme a toujours pensé aussi bien » (1958 : 255)62.

Cette quête moderne des universaux est peut-être la caractéristique fondamentale du projet lévi-straussien. Reconnaissant la parenté de sa démarche avec celle du rationalisme kantien, l’anthropologue affirme sa volonté de rechercher des « lois opérant à un niveau plus profond63 ». Ce n’est plus seulement la pensée mythique, telle qu’elle s’exprime dans des récits mythiques, qu’il veut cerner, mais la nature même de l’esprit, dans son immanence : « si l’esprit humain apparaît déterminé jusque dans ses mythes, alors a fortiori il doit l’être partout63».

Étude des relations de parenté

À l’aide de la méthode structuraliste, Lévi-Strauss a donné un nouveau souffle aux études de la parenté. Il est le premier à insister sur l’importance de l’alliance au sein des structures de parenté, et a mis en évidence la nécessité de l’échange et de la réciprocité découlant du principe de prohibition de l’inceste. Dans cette optique, il a été jusqu’à avancer l’idée que toute société humaine est fondée sur une unité minimale de parenté : l’atome de parenté. Cette théorie globale est connue plus communément sous le nom de « théorie de l’alliance ».

Distinctions, décorations, récompenses

Décorations françaises et étrangères[modifier le code]

Prix et médailles[modifier le code]

Docteur honoris causa[modifier le code]

Il est docteur honoris causa des universités suivantes (par ordre alphabétique) :

Œuvres

Liste non exhaustive ; la plupart des titres sont aujourd’hui disponibles en collection poche.

  • Gracchus Babeuf et le Communisme, publié par la maison d’édition du Parti ouvrier belge L’églantine en 1926.
  • La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara, Paris, Société des américanistes, 1948.
  • Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949 ; nouv. éd. revue, La Haye-Paris, Mouton, 1968.
  • « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », dans Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.
  • Race et Histoire, Paris, UNESCO, 1952.
  • Tristes TropiquesPlon, Paris, 1955.
  • Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958 ; nombreuses rééd. Pocket, 1997. (ISBN 2-266-07754-6)
  • Le Totémisme aujourd’hui, Paris, PUF, 1962.
  • La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
  • Mythologiques, t. I : Le Cru et le cuit, Paris, Plon, 1964.
  • Mythologiques, t. II : Du miel aux cendres, Paris, Plon, 1967.
  • Mythologiques, t. III : L’Origine des manières de table, Paris, Plon, 1968.
  • Mythologiques, t. IV : L’Homme nu, Paris, Plon, 1971.
  • Race et Culture, Revue int. des sciences sociales (UNESCO), 1971
  • Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973.
  • La Voie des masques, 2 vol., Genève, Skira, 1975 ; nouv. éd. augmentée et rallongée de « Trois Excursions », Plon, 1979.
  • (enMyth and Meaning, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1978.
  • Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983.
  • Paroles données, Paris, Plon, 1984.
  • La Potière jalouse, Paris, Plon, 1985.
  • Histoire de Lynx, Paris, Pocket, 1991. (ISBN 2-266-00694-0)
  • Regarder écouter lire, Paris, Plon, 1993. (ISBN 2-259-02715-6)
  • Saudades do Brasil, Paris, Plon, 1994. (ISBN 2-259-18088-4)
  • Le Père Noël supplicié aux éditions des Sables, sur la route de l’Église à Pin-Balma, 1996 (pour cette édition) (ISBN 2-907530-22-4)
  • Œuvres, préface par Vincent Debaene ; édition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé, et al., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2008.(ISBN 978-2-07-0118021) (Ce volume réunit Tristes tropiques ; Le totémisme aujourd’hui ; La pensée sauvage ; La voie des masques ; La potière jalouse ; Histoire de lynx ;Regarder écouter lire avec une bibliographie des œuvres de et sur Claude Lévi-Strauss).
  • L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Paris, Seuil, 2011. (ISBN 978-2-02-103524-7)
  • L’autre face de la lune. Écrits sur le Japon, Paris: Seuil, 2011. (ISBN 978-2-02-103525-4)
  • Nous sommes tous des cannibales, Paris: Seuil, 2013

Entretiens

  • Entretiens avec Claude Lévi-Strauss par Georges Charbonnier, Plon et Julliard, 1961.
  • De près et de loin, entretiens avec Claude Lévi-Strauss par Didier Eribon, Paris, Odile Jacob, 1988 ; rééd. 2008. (ISBN 978-2-7381-2140-0)
  • Loin du Brésil : entretien avec Véronique Mortaigne, Paris, Chandeigne, 2005. (ISBN 2-915540-19-5)
  • Dieu existe? Non, stock 1982, Christian Chabanis, entretiens avec Claude Lévi-Strauss, etc.
  • Lévi-Strauss. L’homme derrière l’œuvre, JC Lattès 2008, Emilie Joulia, entretiens des proches de Claude Lévi-Strauss et discours à l’Académie française.