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Antoine Blondin

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D’Antoine Blondin, on retient habituellement qu’il fut le chroniqueur calemboureux du Tour de France, ou l’archange alcoolisé de St Germain des Près dont les aventures éthyliques furent incarnés dans le Singe en Hiver. Princièrement pauvre et royalement libre, la grâce voulue qu’il fut un écrivain dont l’œuvre témoigne de son amour des êtres, mais aussi d’une déchirure d’abord secrète puis de plus en plus difficile à souffrir comme si trop de dons et de vertu l’accablait.

Chez Blondin, le passage de l’enfance à l’adolescence est un seuil difficile à saisir : on a l’impression qu’il est longtemps, et peut-être toujours, resté un enfant en menant une vie d’adulte. Jusqu’au delà de la quarantaine, il aura vécu en état permanent d’adolescence. Dans le déroulement de son quotidien, il s’accordait toutes les complaisances, devenant peu à peu plus qu’un écrivain qui boit, un ivrogne qui écrit. Et sous les traits du jeune homme parut le faciès tendre et cabossé d’un démon de la boisson mal repenti, dont le visage, ne permettrait bientôt plus de déchiffrer le résumé des chapitres précédents

Les chroniques, littéraires ou sportives et les romans d’Antoine Blondin sont parcourus d’une onde de gravité que tempèrent les épisodes comiques et indique, avec la pudeur et la discrétion qui s’imposent, le drame existentiel à l’origine de ces histoires. Si sa propre vie fut un drame enjoué et festif, il a su la raconter sous le masque de la fiction avec une apparence de légèreté admirablement trompeuse. « Je crois que le bonheur consiste à se rapprocher le plus possible de son but… Et de ne jamais l’atteindre. Cela doit être bigrement empoisonnant d’être blasé. C’est pourquoi entre des désirs qu’il sait pouvoir satisfaire, l’homme doit se ménager un idéal qu’il croit pouvoir atteindre, et qui soit intangible. »

 

Fils de la poétesse Germaine Blondin et d’un père correcteur d’imprimerie, il est un brillant sujet à l’école, collectionnant les prix et les récompenses. Après des études aux Lycée Louis-le-Grand à Paris et Corneille à Rouen, il obtient à la Sorbonne une licence en lettres.

« J’appartiens à la génération du couvre-feu. 17 ans en 40, marié en 45 – nous sommes des milliers d’hommes qui n’avons jamais eu de vie de garçon. Pour ma part, ayant poussé fort lentement, c’est-à-dire fort longuement, mes études, je n’ai quitté le dortoir de l’internat, que j’avais connu très jeune, que pour celui du camp de travail, je suis passé sans transition de ce dernier à la chambre conjugale. »

Antoine, sans rompre avec son milieu d’origine, s’était établi dans une vie plus agitée. Ce n’était pas une vie d’adulte mais plus une vie d’adolescent.

En quelques mois, Antoine allait prendre deux décisions capitales. La première était d’épouser Sylviane, la seconde d’accepter le STO. « On nous fiança entre deux alertes. J’aimais cette main dans la mienne. Quelques mois plus tard, je reçus de sommation, l’une du service du travail m’enjoignant d’avoir à partir pour l’Allemagne, l’autre de mon beau-père m’enjoignant d’avoir à épouser Sophie. »

Ce fascisme se veut un humanisme, mais un humanisme aristocratique, non une communion fusionnelle. C’est certainement cette absence d’éducation politique qu’il a fait, un temps, se rapprocher du fascisme, d’un romantisme fasciste assez fumeux, par bravade, par surenchère, bien plus que par conviction profonde. Un tempérament droitier étayé par une vague réflexion philosophique s’accordait à un goût et un talent pour la polémique, mais il serait surtout lié à la curiosité et aux entraînements de l’amitié.

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En 42, l’Allemagne avait besoin de bras pour faire tourner son industrie un moment où la guerre prenait une nouvelle dimension sur le front de l’Est. Le Reich avait bien essayé d’attirer des travailleurs volontaires en promettant de hauts salaires, mais leur nombre restait bien insuffisant. Il fut alors exigé de la France une contribution de 250 000 hommes. Laval imagina, pour faire passer cette sanction forcément très impopulaire, ce qui fut appelé la relève : une façon d’échange qui permettait le retour d’un prisonnier contre trois autres travailleurs. Basé sur le volontariat, appuyée par la propagande – «  fini les mauvais jours !  Papa gagne de l’argent en Allemagne ! » Vu que cette mesure ne rencontra pas un franc succès, Laval demanda la réquisition de tous les hommes nés entre 1920 et 1922. Pour cela il fallut promulguer une nouvelle loi du 16 février 43 qui institua le service du travail obligatoire.

La procédure était simple : on recevait une convocation, ont passé une visite médicale et, peu de temps après, ont touchait une prime de 1000 Fr. pour se procurer vêtements et chaussures et on partait. Les termes de l’alternative étaient clair : se soumettre ou déserter en ne se présentant pas soit la visite, soit lors du départ quand on n’avait pas réussi à se faire déclarer inapte.

Antoine parti de son plein gré et non parce qu’il fut raflé devant chez lui. La version victimaire proposé par lui à la fin de sa vie répond au stéréotype du départ forcé qui efface toute responsabilité personnelle. « Entre deux sursis, je ne choisis pas le moindre : je partis pour l’Allemagne » s’il avait voulu, il ne serait pas parti. Le seul de ses amis qui fut d’un avis différent, Montherlant lui dit : « a votre âge, si aucun être ne vous retient à Paris, je pense qu’il y a là une aventure qui se propose- à vous et que vous ne devriez pas la refuser. » Il affirma également qu’il y allait pour se rapprocher davantage du foyer où se font les échanges humains.

« Il m’arrivera sans doute au cours de cette entreprise de voir en face des gens malheureux, peut-être le malheur lui-même : je ne connais pas. Vous l’avez toujours éloigné de moi je saurai puiser dans mes souvenirs radieux, comme dans les projets lourds de bonne tendresse, de quoi escamoter l’objet de mes peines passagères. »

Lorsqu’il dépeignit ses compagnons de voyage, ces notations témoignaient d’un polémiste, : ces Français constituent, hommes et femmes, le plus sinistre ramassis de vulgarités, de vice, de saleté, de bêtises qu’on puisse imaginer. Personne ne lui reprochait d’être allé à l’ Est, comme des centaines milliers d’autres jeunes hommes. Mais lui paraissait se le reprocher et chercher à compenser par une réécriture terrifiante un épisode qu’il jugeait peu glorieux. Le statut de travailleur requis n’était pas celui de prisonnier, même si parfois ses conditions de vie s’en rapprochent. Les conditions d’hébergement et d’approvisionnement étaient celles d’un pays en guerre, Antoine abattu par le voyage, perdit rapidement ses illusions et son enthousiasme, s’il n’en avait jamais eu. À Paris, la guerre ne l’avait qu’effleuré.

Ce qu’il connut à son arrivée en Autriche se peut se placer bien au-delà des épreuves de la pension que les dernières années lui avaient fait oublier. Il mangeait donc très mal, travaillait très dur, on ne gagnait pas là tant d’argent, les relations avec les autres nationalités n’étaient pas des plus cordiales, pourtant l’expérience fut loin d’être négative.

Au contraire, ces deux années d’exil ont correspondu à une forme d’accomplissement qu’Antoine ne retrouvera jamais. « Spirituellement, l’ascendant progressif que je prends sur mes camarades de chambre m’étant un réconfort puissant. Je cherchais un sens profond à ma présence ici, je l’ai trouvé. Elle doit être à la fois celle d’un pitre et celle d’un chef. » La conjonction des deux fonctions n’est pas si surprenante, Antoine ne cultivait pas la distance intimidante.

Cette dimension spirituelle était le sens profond de son exil, comme il tentait d’en persuader Jean Dollfus : « être loin de la France et la partie négative de cette rééducation de la jeunesse française. La partie positive réside dans l’apprentissage d’une solidarité, d’une largesse de vue, une conciliation des contraires que je prône trop pour y pouvoir faillir. »

« le 8 mai 45 ne fut pas un autre jour d’enthousiasme ou de gaieté, on n’y trouva rien d’autre que la satisfaction d’un malade qui abandonne son régime ».

De retour fin mai, dans le flot des prisonniers, des déportés, après les batailles, il retrouvait un monde où il n’avait plus sa place. Il se sentait déprimé. Il avait laissé ses compagnons avec qui il venait de passer 22 mois. Sylviane, qui accouru, le trouva changé, comme absent.

En mai 45 les grands procès de Pétain de Laval n’avaient pas encore eu lieu, mais l’épuration était bien engagée. Les Français, eux vivaient à l’heure de la pénurie.

La politique récupérait ses droits, dessinant une France passée loin de celle d’avant la guerre, mais où le parti communiste faisait le jeu.

De toutes les épurations, celle des intellectuels parut la mieux organisé, la plus efficace, la plus simple à mettre en place. Seule, c’est bien connu, les écrits restent. Les compromissions petites ou grandes dans la vie économique, voire politique, pouvaient être ici où là justifiées du double jeu. À condition de ne pas avoir été pris dans la fièvre des premiers mois, beaucoup échapperont à toute sanction. Quelques témoignages favorables, la défiance, au fil du temps plus importante, envers des accusations pas forcément bien étayées, et l’on pourrait s’en tirer sans dommage. Mais des articles dans la gerbe, au pilori ou je suis partout, des livres aux engagements sans équivoque, parfois même le seul fait d’avoir publié entraînèrent des conséquences allant de la peine capitale à des mesures d’interdiction professionnelle. Le délit d’opinion ne pardonnait pas. Marcel Aymé parlera de grand concours d’ignominie l’Académie française se déshonorait fiévreusement en éjectant de son sein des écrivains.

L’épuration des intellectuels comporte deux volets distincts mais tout de même liés, l’un professionnel, l’autre judiciaire. Au plus fort de l’occupation, le comité national des écrivains, regroupant, en dehors des appartenances politiques, les auteurs se réclamant de la résistance intellectuelle, avaient envisagé les sanctions contre leurs collègues qui mettaient leur plume au service de la collaboration.

En septembre et octobre 44, les lettres françaises publièrent de liste noire : la première comportait 97 noms d’auteurs célèbres et de plumitifs ; la seconde, corrigée et augmentée, 17 en moins, 80 ans plus. L’établissement de ces listes n’échappa point à l’arbitraire des rivalités, jalousie, alliance, tractations. Néanmoins, tous les cités avaient effectivement publié ou laissé publier dans des organes compromis. Les choses n’étaient pas simples. Le comité national des écrivains, se proclamant porte-parole des écrivains français, se contenta d’organiser la mise à l’écart des traîtres en refusant de figurer dans des publications où l’on pourrait trouver leur signature. Ce qui correspondait compte tenu de la force de pression du groupe, à une interdiction de paraître. Cela eut pour effet de redessiner le paysage littéraire. Tout cela se déroula avant que les hussards ni fussent rentrés.

Brutalement Antoine tombait dans le quotidien sinistre. Il avait vécu cinq ans d’émotions inoubliables, d’abord parce que ce furent celles de ses 20 ans et que tous les gestes étaient alors empreints d’une liberté paradoxale gagnée sur les circonstances.

Ses amis Jacques Laurent et Roger Nimier ont livré leur sentiment sur cette sortie de guerre.

Nimier voyait en ces temps de détresse un appel à la révolte impossible. « Fâché contre ce pays, mécontent de sa fausse gloire, une belle carrière de révolte s’ouvrait devant nous » Laurent aspirait à fuir ce climat de fanatisme : « fuir ce siècle par horreur, aussi par dégoût, car ceux qui se passaient en France me dégoûter. Pour la première fois depuis bien longtemps, cette nation ne visait plus sous la menace imminente d’un ennemi extérieur, ni sous la loi de sa force, elle conservait pourtant, semblant s’y installait à demeure, un régime d’exception que les circonstances ne justifiaient plus ni ne pouvaient excuser. »

La réadaptation à la vie normale lui parut un appauvrissement. Au fond, la défaite de ses convictions idéologiques n’étaient pas si déchirante que le manque de perspectives stimulantes. Toutes ces années considérées comme une parenthèse sans lendemain. Troquer contre quoi, le mariage, un travail ? Une idée ne le quittait pas, ne l’avait pas quitté même pendant ces deux ans de STO : écrire. Pas un instant il n’envisagea de continuer sa licence de philosophie et de de tenter l’agrégation.

Il emménage après son mariage établi selon le rite protestant. Le jeune couple occuperait l’appartement du quatre bis avenue de Ségur. L’appartement, ne paraissait pas spécialement destiné à un jeune couple bohème. Les soucis d’argent évoquent l’état financier du ménage rendu précaire par l’absence de revenus fixes d’Antoine, les apparences d’auberge ouverte à tous que prit sans tarder l’appartement. Car Antoine à peine installé s’empressa de transformer son foyer en centre de transit de festivités. Antoine, prodigue avec ses amis oubliait de participer aux frais du ménage. En réalité, il continuait à mener une vie de célibataire ou, pour reprendre une formule qui lui était chère, de « fils qui rentrent chez sa mère » et n’a qu’à mettre les pieds sous la table. Tous les jours il part à la recherche d’un travail, mais il se contentait de tâches incertaines qui le plongèrent dans un univers agité d’après-guerre où les jeunes ambitieux en puissance côtoyaient les exclus du régime. Antoine exerce alors ses talents dans des directions très diverses et revendique le droit de s’exprimer sur un ton personnel. Le Figaro ne lui permettait pas, il partit.

Assez souvent, Antoine Blondin a curieusement lié son alcoolisme à la naissance de sa première fille. Il n’en fut rien. La version du flâneur de la rive gauche relève d’un travail de reconstitution dans le sens d’une dramatisation romanesque : « ne marchait pas devant la porte, car je vais mettre 36 heures pour porter la vie votre petite fille. Allez plutôt prendre l’air. Je sors. Il y avait un café en face. J’entre. Un verre de martini, de verre, trois verres… Les 36 heures à venir sembler bien longue. Au cinquième verre, je me bégayais plus. Depuis je ne bégaie presque plus, mais je bois. »

Toute sa vie, Antoine Blondin connut non pas des problèmes d’argent mais des problèmes avec l’argent, pour la simple raison qu’il n’en a jamais mesuré la valeur. On comprend mal aujourd’hui, par la faute d’une interprétation manichéenne des faits relatifs à la guerre et à l’après-guerre, ce que fut l’explosion de ce journalisme politique : accès de fièvre d’une droite ultra déboussolée qui cherchait à la fois à réaffirmer la permanence d’une tradition et montrer son originalité par rapport aux aînés, c’est-à-dire l’action française. Dans un contexte hostile, naissaient et disparaissaient des titres, qu’un financier, parfois idéologue et parfois naïf, ou les deux, soutenaient quelques mois avant de renoncer. Les époques troublent foisonnent d’aventurier rêvant de consécration sociale.

Très tôt Antoine définit sa conception du sport, et sur ce point, au moins, il n’a jamais varié : l’aspect éthique dépasse l’aspect ludique.

Le choix du journalisme engagé tenait d’abord à la force d’entraînement des amis et à sa force d’inertie personnelle. Plus que la nostalgie d’un régime et les règlements de comptes avec les adversaires politiques, l’aventure au coin la rue et la fraternité de ces demi-soldes motivait Antoine. Sans oublier qu’un garçon de 25 ans avait peu de chances de se voir offrir, dans des journaux établis, des tribunes où il aurait pu donner libre cours à son talent. Son entrée dans la vie active se faisait par des chemins de traverse, elle avait le mérite de s’y faire pleinement.

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L’épuration bouleversa peu le monde de l’édition. Quelques hommes et quelques maisons, dont la collaboration avait été trop patente, furent sanctionnés. Parmi ceux-ci, Bernard Grasset – condamné par contumace en 48 à la dégradation nationale, en 50 à l’interdiction de séjour à la confiscation de ses biens. La plupart des grands éditeurs parvinrent, sans trop de mal, à prouver leur bonne foi, à commencer par Gallimard pourtant montré du doigt la libération.

De 47 à 49, Antoine se multiplia d’ici France à France dimanche en passant par la dernière lanterne, l‘indépendance française et les éditions Froissart. Sans être bénévole, ces activités ne risquaient pas de lui apporter gloire et les aisances matérielles. Sylviane tenait comme elle pouvait un appartement impossible à chauffer à la mauvaise saison. Antoine oubliait de lui laisser l’argent ou reprenait le soir celui qui lui avait donné le matin. Il ramenait sans cesse de nouveaux invités qu’il fallait nourrir et coucher. La naissance de sa seconde fille Anne, en novembre 47 ne retint pas plus Antoine domicile conjugal que celle de la première. Extrait TV. Les journaux pour lesquelles il travaillait, passant avec grande facilités de l’un à l’autre, se voulaient d’opposition radicale et souvent agressive, mais non sans esprit ni compétence. Le discrédit jeté sur les publications ultra droitière a fait négliger pour des raisons idéologiques la verve et le sérieux de leur rubrique.

« Je sais tout ce qu’il peut y avoir de Dieu à entendre de gentils ivrognes ventés ce qu’ils ont l’air de considérer comme des exploits, le jour a tôt fait de ramener les choses à de plus justes proportions. »

La tristesse d’Antoine, souvent souligné depuis son retour du STO, tenait pour une part à ses rapports avec son père. Pierre Blondin, on l’a vu n’apprécie guère le climat de fête des sens et de l’esprit. D’une sensibilité plutôt de gauche, il désapprouvait l’engagement politique de son fils et les compagnons qui se choisissent. Il désapprouvait aussi, par ce qu’il en connaissait les risques, sa fascination pour la vie régulière, le refus de s’établir. Il ne pouvait accepter la façon d’Antoine se conduisait avec Sylviane, et son oubli complet de ses responsabilités de père de famille. Le père est absent de l’œuvre romanesque. Gommé dans l’Europe buissonnière, mordant les autres livres. Le 5 août 48, Pierre Blondin absorba des barbituriques et de l’alcool dans sa chambre du quai Voltaire. Il mourut trois jours après.

Les grands débuts

l’Europe buissonnière est la plus ambitieuse des œuvres d’Antoine Blondin et le manque de maîtrise du débutant vient aussi de l’excès de ses ambitions. Antoine a voulu tout mettre, la fantaisie la gravité, et à l’arrivée cela donna un récit complexe et même un peu confus. Le désengagement passé par le désenchantement. L’Europe buissonnière était une prise de distance. En dépit du côté pamphlétaire, la peinture de la France de l’avant-guerre et de la défaite et des railleries sur la résistance ne répondait pas un engagement politique : le livre défendait par-dessus tout la solidarité restreinte, l’amitié, projection idéale d’Antoine.

L’Europe buissonnière sortie au printemps 49, et s’il ne compta pas parmi les grands succès de l’année, ce ne fut pas, loin de là, un livre maudit. Il reçut le prix des deux magots. L’Europe buissonnière bénéficia d’une assez bonne couverture critique et ne passa donc pas inaperçu. .

Au retour de longues vacances financées par les vents de son livre, Antoine reprit ses existences multiples. D’être devenu un écrivain ne changea ni sa façon de vivre ni ses revenus. Dès son premier livre, il a su qui n’était pas un bâtisseur d’histoire. Il avait des idées, qu’il consignait précieusement, mais de l’idée au roman, il avait mesuré la distance. Il avait également compris que ces héros se nourrissaient de tous les éléments de sa vie. La complicité d’Antoine aux journaux extrémistes était sans doute affective, mais il n’est pas sûr qu’il croyait profondément au dogme. En un mot il était plus solidaire que militant. Les articles étaient d’abord une occasion d’écrire, l’activité par laquelle il se sentait attiré et le registre humoristique ou polémique convenait à son tempérament caustique.

« Ce qui me restait de gouvernement sur notre foyer l’obligeait à forcer les feux de l’optimiste. Je nous savais insuffisamment armés pour le malheur en commun. Il ne m’appartenait pas de reconnaître que, moi non plus je n’étais pas très heureux. » Il est malaisé de restituer la vie désordonnée d’Antoine. Le présenter comme un être insouciant, transformant l’existence en une interminable affect nocturne n’a pas plus de sens que de le tenir en extrémiste exalté.

À l’inverse, ne voir en lui qu’un esprit tourmenté battant sa coulpe au comptoir des cafés serait excessif. Il était l’un et l’autre. Point. Et d’autres encore. Antoine traversait le quotidien comme il pouvait, tantôt avec une désinvolture malicieuse, tantôt avec l’insouciance scandaleuse, tantôt avec l’effroi des coupables. Son incapacité à assumer ses responsabilités de pères et d’époux, son alcoolisme provoquaient en lui des crises de conscience intermittente.

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La rupture avec Sylviane allait le rendre à la liberté dont il affirmait avoir été privé par toute une série de réclusions. Il s’empressa de ne rien changer à ses habitudes et donc de me chercher ni appartement ni travail fixe, il oublia d’aller voir ses filles et, bien entendu de contribuer aux frais de leur éducation. Il s’appliquait à perdre son temps, à vivre sa vie, en s’octroyant un « sursis devant l’existence. »

Ses écrits journalistiques éclairaient bien la dualité d’un caractère alternant délicatesse et agressivité. les proches d’Antoine le témoignaient qu’il ne répugnait pas la bagarre, surtout quand il avait bu. Ainsi se fit il, tardivement, un titre de gloire d’avoir mis en acte son refus intellectuel de l’existentialisme en giflant Sartre.

L’adhésion à la rhétorique extrême droitière de l’insulte n’expliquait pas tout. Antoine n’aimait pas la contrainte, il écrivait selon son sentiment. S’il poursuivait quelqu’un de ces moqueries, ce n’était pas sur ordre d’un rédacteur en chef, et parce qu’il en avait envie. En novembre 51, Rivarol organise une table ronde sur les enfants tristes de Nimier. Antoine se montra très favorable ami « le premier est peut-être le seul écrivain de notre génération avec Jacques Laurent »,

Au fond ce petit monde était en train de constituer, en désordre, une droite littéraire débarrassée de tout complexe par ce que se plaçant d’abord sur le terrain de la culture. Les nouveaux conflits politiques, il l’avait laissé pour l’instant aux partis politiques et aux grands journaux. De plus, le désengagement ne consistait pas à s’interdire de parler politique, mais de tout ce qui lui subordonnait. La jeune droite poursuivait un unique but : le retour à la littérature. Contre les interprétations simplistes, qui voit dans l’avènement de cette nouvelle vague le signe d’une réorganisation idéologique, il faut bien préciser que la résistance à l’expansionnisme communiste et à la doctrine sartrienne était dans l’air du temps et n’avait rien de minoritaire.

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Avec les enfants du bon Dieu, Antoine Blondin trouva son style : entre deux mots, selon le principe Valérien, il devient maître de la litote, user d’un cryptage subtil et surtout inventer ces décalages qui maintiennent toujours un ton musical au-dessous de la réalité. Le deuxième roman d’Antoine Blondin paru en octobre 52. L’achèvement, comme ce devait être le cas pour les autres romans, fut particulièrement ardue.

Avec les enfants du bon Dieu, Antoine entrait véritablement littérature, se voyant gratifier d’un brevet d’originalité. En 53, la Parisienne publia sans signature le fondateur du blondinisme. Il ne s’agissait pas d’un commentaire littéraire et d’un coup de pouce amical. Bien entendu le blondinisme n’était pas une nouvelle doctrine littéraire, et la présentation de Nimier se voulait seulement un salut de camarades. En revanche, cet article participait de la stratégie littéraire mise en place contre l’hégémonie déclinante de l’existentialisme : elle impliquait des organes de presse, les revues, et des noms de référence, maître et père.

Nimier citait Laurent, Laurent citait nimier – tous deux à propos de Blondin – l’esprit de groupe se renforçait. Le roman avait suscité des commentaires, dans la quasi-totalité de la presse littéraire et d’information. On louait l’élégance, la fantaisie – ce qui autorisait du coup à en souligner la légèreté, pas forcément conçue comme une qualité.

Le pronostic pour l’interallié placait Antoine en tête. Il ne l’obtint pas, battu par Jean Dutour et son « au bon beurre » par sept voix contre cinq. Le prix fut entouré d’un climat plutôt délétère. On parla de pressions exercées par l’armée sur le jury. L’échec de l’interallié fut une sérieuse déception pour Antoine, qu’il oublia dans les vertiges du noctambulisme.

En mars 51 ils étaient tous trois au sommaire d’opéra.

Ce garçon de 30 ans vivait chez sa mère : il avait repris sa place, plus dans une chambre de bonne, au sein de sa base de repli du quai Voltaire. À défaut d’un prix, le mois de décembre lui apporta, sans qu’on le sut alors, une petite reconnaissance symbolique sous la forme d’un court pamphlet, « grognards et hussards » que publièrent les temps modernes. L’auteur, un jeune homme du nom de Bernard Frank, assurerait à trois écrivains une place modeste, mais numéroté, dans l’histoire littéraire. Bernard Frank n’inventait rien en associant Nimier, Laurent et Blondin, puisque des 49, dans aspect de la france, michel laudenbach les avait réunis comme tenant d’une nouvelle école de l’insolence. En outre, Laurent et Nimier collaborèrent à de nombreuses reprises, parfois dans le même numéro, à la table ronde des années 48 52. C’est d’ailleurs chez Mauriac que Laurent rencontra pour la première fois nimier. Il parlaient volontiers les uns des autres, de là à imaginer une école… Le coup d’éclat de Frank ne fut pas tant de découvrir des affinités latentes que de créer une marque déposée.

« Nimier est de loin le favori d’un groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerai fasciste. Blondin, Laurent en sont les prototypes. Et sans doute, on pourrait en recueillir un bon nombre – la pêche serait miraculeuse – si l’on pouvait se donner la peine d’écumer les chroniques de la table ronde, de liberté de l’esprit. Ce sont tous des lurons, ils ont horreur de l’ennui et de la littérature ennuyeuse. »

L’attaque contre les hussards n’occupe que la dernière partie et l’on comprend que l’opposition se renverse en complicité : les hussards sont les héritiers des grognards, de vieux jeunes gens. Cette complicité transparaît dans l’affection que ses anciens portent à ces écrivains qui ont dû ton. C’est-à-dire du style renforcé, du style au carré.

Après les avoir réduit littérairement, il ne restait plus qu’à les déconsidérer politiquement. Sans doute faut-il comprendre l’épithète fasciste dans l’acception qu’elle prenait à la fin des années 40 pour les gens de gauche et d’extrême gauche, quand elle englobait jusqu’au gaulliste. Le terme pouvait donc convenir a Nimier, sympathisant du général, et à Blondin, collaborateur de Rivarol, « cet hebdomadaire où l’on mélange avec tant d’allégresse Larry Baudry, la fine plaisanterie antisémite à l’apologie du Maréchal aux yeux bleus ».

Il ne convenait certainement pas à Laurent, aussi hostile à l’un qu’à l’autre. L’article de Bernard Frank visait à la fois à riposter au nom des temps modernes sur le même ton que ces trublions verbeux et à jeter le discrédit sur des écrivains prometteurs. Et l’on peut dire qu’il a assez bien réussi, car l’étiquette hussard, si elle a servi de tiroirs à l’histoire littéraire pour ranger des romanciers néoclassiques refusant les lourdeurs du roman engagé et le formalisme du nouveau roman, a d’abord désigné une inclination droitière, pour ne pas dire un engagement dissimulé.

Une telle situation idéologique n’a pas de prise sur le grand public ; en revanche, s’adressant aux agents de légitimation – critique et professeur –, elle aboutit à moyen terme un déclassement. Écrivains de droite, qui plus est dur, n’est pas la meilleure façon de passer à la postérité.

La perfidie malicieuse de Frank n’a pas décidé à elle seule de la réception, plutôt du défaut de réception, scolaire et universitaire de ces écrivains. Eux-mêmes n’ont pas fait d’efforts pour s’imposer dans le champ littéraire sérieux, alors qu’ils connaissaient une réussite enviable. Ils ne se sont pas affirmés comme groupe, n’ont pas véritablement été soutenu par des revues – et pourtant Laurent et nimier en ont dirigé –, non pas repris Bernard Frank pour en faire un sujet de colloque. Il en est resté tout de même un nom facile à retenir, évocateur, que critiquer historiens ont ratifié mais que refuser, au lieu de le cultiver.

Sur le coup, il ne semble pas qu’ils se soient émus de la diatribe. Ils réagiront plus tard, réfutant toute tentative d’association,. différence irréductible. Dans l’un de ses derniers entretiens en 2000, Jacques Laurent protestait encore, à presque 50 ans distance : « une invention qui m’exaspère. J’aime beaucoup Bernard Frank, bien sûr, mais il a fantasmé les hussards. Cette légende journalistique s’est installée dans les manuels de littérature en tant qu’école littéraire. Or je ne me suis jamais senti de parenté avec ce groupe, aucun d’entre nous n’a la même écriture, ni la même inspiration. » 

En 88, Antoine Blondin répondait à Pierre Assouline : « les Hussards c’était Nimier, Laurent, Déon et moi. On ne sait jamais retrouver tous les quatre. Je les voyais séparément, mais tous les quatre ensembles jamais. Une seule fois dans le quartier des Champs-Élysées, on a décidé de se retrouver à trois, Nimier, Laurent et moi. On est allé dans un restaurant italien et en appareil de cuisine pendant deux heures. »

Antoine, commençait son histoire d’amitié avec Roger et entretenait avec Jacques une bonne camaraderie, qui se prolongea jusqu’à la fin de sa vie. Ce n’est cependant pas sur la littérature qu’il aurait imaginé fonder un groupe.

Pourtant, cette légende comportait quelques assises réelles, autant que celle du nouveau roman qui vit le jour un peu plus tard. Dans un cas comme dans l’autre, le rapprochement des auteurs ne s’effectue pas sur des ressemblances de style mais sur une conception de la littérature. À leur manière impertinente, les hussards devançaient le nouveau roman dans la critique de l’engagement. Mais plus que leur présence commune en quelques occasions, le regard des autres les rassembla.

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La Parisienne, financé par Caroline chérie, est un bel exemple de stratégie paradoxale. D’aucuns en auraient fait l’organe de cette droite littéraire, Jacques Laurent l’a voulu au service de la littérature.

Non seulement la Parisienne ne se cantonna pas à la promotion de la nouvelle droite hussarde, mais elle en marqua les dissensions. Comme pour consolider cette société incertaine, ses adversaires s’appliquèrent à suivre son évolution. Deux ans après l’article de Bernard Frank, le tout nouveau d’express de Servan-Schreiber partie « à la recherche des intellectuels de droite ».

En ces temps où l’histoire proposait de nombreux sujets d’affrontement, ces questions avaient un sens. On était à la fin de la guerre d’Indochine et au début de celle d’Algérie. Pour les intellectuels de gauche, pour qui le mot humanisme semblait avoir été créé ; en face duquel les hussards, cynique et léger, aurait pu avoir pour devise le dernier mot du hussard bleu : tout ce qui est humain est étranger.

L’express fustigea donc ces hommes de droite qui n’affichait même pas leur couleur : « faute de l’avoir trouvé nous avons tenté de reconstituer la morale des écrivains de droite à travers les écrits de n’y mis, Laurent, Blondin, etc. Nous avons en vain parcouru leurs œuvres. De la désinvolture, des pirouettes, du talent, mais pas un aveu. Prolixe, lorsqu’il s’agit sur le ton de la généralité de rallier les autres, la jeune droite, en ce qui la concerne, est drapée dans le silence et le mépris. »

30 ans après, lors de la réédition en plaquette du fameux article, Bernard Frank – une conclusion attendue n’est pas défavorable pour lui : « grognards et hussard fonda pour l’attaquant une école qui n’existait pas. Et celui qui l’attaquait, juste retour des choses, fut souvent confondu avec ce qu’il avait attaqué. »

Si ce n’était pas une école – quel mouvement a jamais revendiqué ce titre ? –, Cela ressemblait, particulièrement du point de vue de l’opposition, un club qui savait se retrouver à l’occasion pour soutenir ses membres. Cette invention, tout de même problématique, la scène dans les faits, et non sans motif car l’on pourrait multiplier les signes, petits ou grands, de complicité.

un homme d’avenir

Les années 50 furent, plus que pour tout autre hussard, les années fastes d’Antoine, qui concentra en huit ans l’essentiel de son œuvre de création et s’illustra dans le journalisme. Le ton de l’hégémonie de l’existentialisme et la belle époque germanopratines – à leur fin ; les territoires se redéfinissaient suivant des axes qui parfois se recoupaient : gauche droite, élitisme Grand public, difficile divertissant…

Au fond, les hussards se sentaient beaucoup plus attirés par la presse grand publique que par les revues sérieuses – la table ronde étaient leurs limites. Ils percevaient bien l’air du temps, les balbutiements de la société de consommation et l’importance de nouveaux rapports : les magazines puis l’audiovisuel.

Quant à Jacques Laurent, non content d’assurer la direction de la parisienne,dirigera Art de Georges Wildenstein, Antoine fut convié à participer. Il le fit à sa manière, celle des écoliers indisciplinés, toujours en retard et prompt à oublier les devoirs.

Il ne fut collaborateur salarié d’aucun journal, n’assurera, officiellement et sur le long terme, aucune rubrique – sauf à l’équipe. Il promettait, renonçait… Je décidai, le plus souvent pressé par la nécessité. Partout, il ne faisait que passer.

Si son manque de fiabilité professionnelle pouvait effrayer d’éventuels employeurs, son exigence artistique et sa difficulté à écrire explique aussi qu’il ait répugné à souffrir sur des travaux sans ambition. Évidemment, il y avait l’assurance de revenus confortables, l’argument n’était pas mince. Mais Antoine ne calculait pas : il ne songeait pas à s’acheter une voiture puisqu’il n’avait pas permis de conduire, ni un appartement puisqu’il vivait quai Voltaire. Il ne pensait même pas à gagner de l’argent : il faisait quelques p était le carburant de cette gigantesque foire, leurs excès se perdait dans l’intempérance générale.

L’humeur vagabonde bénéficia d’une campagne publicitaire relativement importante. Les amis prirent la plume. Roger Nimier inventa pour l’occasion le verbe blondiner : « façon d’entrer dans le monde en utilisant son cœur comme ouvre-boîte. »

Antoine et Roger étaient à présent très proches. Ils s’étaient domestiqués l’un l’autre, se côtoyant dans les journaux ou, bien souvent, le cadet avait appelé l’aîné. Les gens de l’équipe lui laissaient toute latitude dans le choix de ses sujets, mais un peu inquiet du caractère imprévisible de leurs flûtistes échevelé, s’appliquait à veiller sur lui et se tenait prêt à compenser une panne éventuelle.

De temps en temps il ne répugnait pas, pour être plus près des coureurs, à prendre place sur une autre presse. Au long de l’étape, il notait ses bons mots sur son cahier des détails piquants de la course au paysage. Il entrait en sympathie avec les héros, exaltant le vaincu aussi bien que le vainqueur. L’originalité de ses chroniques mélange de gouaille et de culture, à l’invention verbale, au sens de la chose vue qui fait s’attarder sur les mérites d’un 12e au classement ou imagine le monologue intérieur d’un avant-dernier,

Le cinéma, comme le journalisme, ne favorisait pas l’écriture d’un nouveau roman. Antoine avait une imagination jaillissante, des trouvailles étonnantes, mais se montrait incapable de poursuivre dans la durée plusieurs tâches à la fois. La période préférée d’Antoine, c’étaient les six jours : la fête étourdissante qui ne s’arrêtait pas une semaine durant et brassait une foule bigarrée. Depuis les années 30, les six jours de Paris étaient à la fois une fête populaire et un rendez-vous mondain. 144 heures de course ininterrompue. Il aimait ce pied de nez anarchique aux règles de la société. Il aimait par-dessus tout s’y retrouver entre amis – il initia Roger Nimier aux subtilités des différentes épreuves – où l’alcool n’était jamais loin.

La collectivité sportive, jamais mieux incarnée que dans le cyclisme, était la forme la plus accomplie d’un communautarisme vers quoi, on l’a vu, penchait l’idéal politique d’Antoine. La fameuse convivialité d’Antoine est en outre bel élément de sa légende ; elle reposait sur un système complexe où intervenait aussi bien le degré d’imprégnation alcoolique que les affinités intellectuelles ou la générosité naturelle.

Les années Nimier

« c’était mon meilleur ami. Je ne pourrais jurer que j’étais son meilleur ami, mais je crois que oui. » Monsieur jadis est, en grande partie un tombeau de Roger Nimier. Tous les chapitres contiennent son nom et souvent lui donnent le beau rôle tandis qu’Antoine joue le vilain petit canard.

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Ne disposant pas d’appartements pour recevoir ses filles le soir de Noël, Blondin – jadis s’apprête à les accueillir chez Roger Nimier. Maquillé par Roger, il attend, il boit en attendant il s’endort. Ses filles arrivent, sonnent ; leur père n’entend pas. Elles déposent leurs cadeaux et repartent. Si Antoine se réveille au milieu de la nuit, découvre derrière la porte, de petites chaussettes. Ils fonce son taxi, avenue de Ségur, dépose ses cadeaux sur le paillasson. La nuit finira au commissariat car il n’avait pas d’argent pour sa course. Roger arrive non en père Noël mais en uniforme de grandes maison tendant à Antoine une enveloppe rempli de billets pour payer sa dette.

La réalité est toute autre : il s’agissait d’un dimanche ordinaire d’automne ou les petites filles attendirent plus d’une heure un père qui ne se montra pas. Si le réel n’est jamais absolument vrai chez Antoine Blondin, l’invention n’est jamais absolument fausse. Ce qu’Antoine apportait n’était guère mesurable : sa capacité d’amitié, sa disponibilité sans calcul, une complicité enjouée pour tous les complots intime que montait son ami. Antoine était en retour fasciné par l’énergie de Roger qui « possédait l’art de ne pas faire de la vie quotidienne une vie de tous les jours ».

C’est de l’automne 55, que les historiens datent l’implication notable des intellectuels dans les événements d’Algérie. En novembre le monde commentait la création le comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord où se retrouvaient Mauriac et Sartre, Breton et Bataille, Cocteau et l’Abbé Pierre.

De son côté, François Mitterrand, ministre de l’intérieur, rappelle la doctrine officielle : l’Algérie, c’était la France. Opinion partagée pour une part importante de l’intelligentsia, sinon de l’opinion. L’absence des hussards ne peut surprendre de la part d’intellectuels s’appliquant à ne pas exposer leurs idées personnelles dans leurs œuvres et ne cherchant pas à convertir les foules si de plus nos hussards n’ont pas la même culture politique. Les aînés avaient fait leurs classes à l’action française alors que les cadets étaient plutôt des autodidactes dont les attitudes relevées d’une réponse individuelle aux circonstances.

Cela explique que chacun réagit, à sa manière, mais néanmoins dans le même sens. Sans se concerter ils y avançaient quelques constatations identiques : la nécessité de grandes réformes, dont la plus importante était l’intégration, et le rôle de l’armée, non compromises dans la faillite de l’administration française, pour mener à bien sa politique.

Ces interventions, et leurs différences de tonalité, reposent la question de l’engagement d’Antoine Blondin dans le domaine politique. À côté, elle confirmait une sensibilité droitière, de tendance nationaliste ; d’un autre, le fait de se réclamer d’aucun mouvement et de choisir la critique systématique lui conférer une négativité que, faute de mieux, on qualifie d’anarchistes de droite.

Un singe en hiver renoue avec la manière des les enfants du bon Dieu on romance au plus près des événements de la ville de l’auteur. Gabriel 35 ans comme Antoine quand il a commencé le roman, père divorcé d’une petite fille, vie d’une façon anarchique Paris. Tous deux sont alcooliques.

Un singe en hiver bénéficia d’une très rapide couverture de presse. On attendait depuis si longtemps la confirmation d’un auteur prometteur. Même la critique d’extrême gauche l’apprécia. Concurrent de la dernière heure, un singe en hiver était considéré comme un candidat sérieux pour les prix. Un singe en hiver avaient beaucoup plus de chances à l’interallié qu’au concours, prix traditionnellement réservé un écrivain journaliste. Antoine l’emporte au premier tour. 

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Ses amis s’inquiétaient, aussi, de son aptitude à la gestion de ses affaires. À l’équipe, il obtiendrait que sa pige du tour de France ne lui fut pas versée en une seule fois car, dans la dépression qui suivait la fin de ces grandes vacances, une compagnie de pique-assiettes avait tôt fait de solliciter des emprunts sans rembourser.

Son renom d’auteur s’affirmait ; on le voyait aussi bien avec la jeune garde plutôt de gauche Guimard Sagan et Frank…

Côté Saint-Germain, qu’avec les maîtres de droite : Aymé, chardonne, Morand. Il n’en négligeait pas pour autant la bande, elle aussi littéraire les moins présentables.

Leurs aventures – Annie dans les commissariats, bagarre de bar – forme l’ordinaire de Monsieur jadis qui couvre approximativement la période 53 – 62.

Albert Vitali était alors après Roger Nimier et dans un registre différent le compagnon le plus constant d’Antoine. Ils formaient un redoutable tandem de noctambules, tendance buveur querelleur.

Vidalie excellait dans la reconstitution personnelle de la bataille d’Austerlitz et dont les coups fourrés d’ivrogne innocent – transformer, à l’aube, la rue de Seine au jardin potager en plantant des légumes dans la terre d’un chantier, prendre le petit déjeuner dans la vitrine d’un magasin d’antiquités –, parfois violents, l’alcool aidant.

Le statut d’Antoine conservait quelque chose d’ambigu : à la fois reconnu comme un auteur grand public – le prix interallié l’avait placé sous le projecteur – et romancier possédant son propre univers. Entre le phénomène Françoise Sagan, et la littérature du nouveau roman, Antoine Blondin se tenait en équilibre instable.

Une chose est certaine, il occupait à ce moment le premier rang parmi ses amis hussards. Nimier avait fait vœu d’abstinence romanesque après l’histoire de l’amour de 53 pour Laurent mettait plus souvent Cécile que Jacques à contribution – un seul roman, le petit canard 54 pour Antoine, derrière ses pirouettes, n’était pas indifférent aux jeux qui agitaient le microcosme.

Si au 1er janvier 60, la France change de monnaie. Le nouveau franc remplace l’ancien. Les mois de janvier commença avec les disparitions de Fausto copie et d’Albert Camus. Si tandis qu’Antoine assistait aux jeux olympiques avec Michel Audiard débuta avec la réalisation du film. Antoine redoutait que son livre fut trahi. N’ayant pas participé à l’adaptation, il refusa, malgré les invitations de Verneuil, de venir sur le tournage,.

Lorsqu’il vu le film, il fut ému d’entendre dans la bouche de Gabin et de Belmondo des mots qu’Audiard avait conservé de son texte et repassé dans ses dialogues. Le reflet du Fouquet de Belmondo lui renvoya un effet troublant : extraire interview Belmondo.

Dominique de Roux avait dressé dans son journal un bilan désabusé de l’aventure des hussards : « Nimier, qui voulait être Chamfort, tortille son gros derrière, intrigué à la NRF et cultive le genre enfantin. Blondin s’achève en Pernod comme un toréador soudain possédé par la trouille. Jacques Laurent, fantasque, le plus violent, se dilue dans la femme pour faire parvenir sa polémique, a peur et cultive le genre traqué. Aucun ne travaille. »

La mort de Nimier, deux mois plus tard donnait un sens tragique à ceux qui prétendaient signifier l’échec d’une génération littéraire.

la France allait passer à autre chose : le choix de Georges Pompidou comme premier ministre, le vrai départ de la Ve République avec le référendum sur l’élection du président suffrage universel. Une ultime exécution, va rappeler que la guerre d’Algérie n’était pas finie dans les esprits. La mort de rechigner le laisser désemparé.

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Antoine ne parlait plus de son prochain roman à son éditeur ; il disait qu’il n’arrivait plus à écrire depuis la mort de Roger, paralysé par l’exigence d’un livre que ce dernier aurait aimé lire.

à cette époque, le tour offrait un spectacle qui prolongeait dans la soirée la fête de l’arrivée : cette année-là, Dalida en était la vedette. Le rencontre fut provoquée. Que le romancier est été intéressé par la chanteuse n’avait rien de très surprenant.

Elle se montrait l’interprète d’une absolue sincérité. Il fut sans doute touché par une sensibilité à fleur de peau, qu’elle ne dissimulait pas. Leur idylle connue, ses amis journalistes affublèrent Antoine du surnom de blondino (de Bambino, un des plus grands succès la chanteuse). Toujours discret, Antoine ne s’est jamais appesanti sur cette histoire qui dura plus que le temps d’une course cycliste, puisque les jeux olympiques de Tokyo la relancèrent. Bien des témoins ont proposé leur version qui sur un point au moins concordent : Dalida courtisa Antoine.

à cette époque Antoine était encore debout au comptoir – plus tard, la fatigue le forçat s’asseoir – il buvait, mais surtout de ces malfaisants, il incluait la persécution d’un prix Goncourt. Il s’agissait de Jacques Laurent, connue lui aussi pour ses démêlés fiscaux, avec lequel, un peu plus tard, il se moqua de ses tracas. Lors d’un entretien pour les nouvelles littéraires, titré comment se débarrasser de notre légende ? Jacques Laurent lui faisait remarquer qu’il ne s’était jamais appelés, Antoine répondit : « je crois savoir pourquoi : tu n’es jamais le téléphone et le mien est toujours coupée. Tout est d’ailleurs coupé chez moi sauf… Bref. Est encore ! Passons. Ici je n’ai pas l’électricité, là-bas je n’ai pas l’eau. »

Même la rencontre avec Jacques Laurent, organisé par Jean-Louis Ezine, n’échappait pas au côté spectacle : deux vedettes sur le retour assurant le service après-vente – la parution de certificat d’études et de romans du roman justifiait leur réunion – et, contrairement au titre de l’article, pas du tout disposé à se débarrasser de leurs légendes. Face aux journalistes, ils affirmaient leur complicité, les débuts chiffrés mangés, leurs premières œuvres méconnues remarquables, les bistrots, la vieille histoire des hussards qui n’ont jamais existé, le dénigrement du présent…

Au mois de juin, l’Académie française décerne son grand prix de littérature à Antoine Blondin pour l’ensemble de son œuvre. Outre l’honneur d’être distingué par la grande assemblée, ce prix lui procura une sérieuse aide financière. Dans sa réponse à son discours de réception, Félicien Marceau, retraçant la carrière du nouvel académicien, avait réveillé le sourire des hussards : « on s’accorde en général a considéré que, comme les trois mousquetaires, ces hussards étaient quatre : Roger Nimer, Antoine Blondin, Jacques Laurent et vous, même si on peut y ajouter quelques demis hussards, hussards apparentés, hussards évolués ou hussards demeurent comme votre ami, votre grand frère, Kléber Haedens… »

Antoine rêvait-il de l’habit vert ? Comme pour beaucoup de choses, il n’est pas facile de faire une opinion définitive à partir de ces déclarations. Interview Pierre Assouline.

Antoine Blondin est plus connu pour ce qu’on croit être sa vie que pour son œuvre : une somme d’anecdotes parfois invérifiables dissimulant l’artiste et l’homme. Le personnage qu’il s’est senti obliger de jouer, ou qu’il a laissé imposer sans chercher à démentir, est devenu si encombrant qu’on ne sait plus comment y échapper

« je suis pour Mitterrand. J’aime son intelligence, sa façon d’écrire. Je crois savoir qu’il est l’auteur de ce qu’il écrit. Dans ce cas c’est remarquable. En plus, il est catholique.

1988 cette déclaration ne proclamait pas un ralliement récent la gauche. À la différence de Jacques Laurent qui avait connu Mitterrand à Vichy, pendant la guerre et qui, depuis 16 ces temps l’avaient toujours beaucoup aimé.

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À la fin décembre 75, Antoine Blondin annonça sa démission du jury interallié.

Le 6 septembre un autre filet du monde annonçait que « 121 écrivains, universitaires et artistes » avaient signé une pétition sur le droit à l’insoumission. Ce qu’on a appelé par la suite le manifeste des 121. Non pas qu’il comportait uniquement 121 signatures mais parce que ce nombre initial avait été arrêté pour des raisons esthétiques. Elle est restée comme la plus célèbre protestation contre la guerre d’Algérie.

Contre ces intellectuels de gauche traités « d’apologistes de la désertion » cette sévère, un mois plus tard, d’autres intellectuels dans un « manifeste des intellectuels français » : plus de 300 signatures – beaucoup de professeurs, décrivant, quelques académiciens.

Les hussards, malgré les conseils de chardonne et Morand, signèrent : quatre ans après les préfaces à fraigneau au et 10 après la prédiction pour Bardeche, se trouvait à nouveau réunis… Sur du papier. Le moins qu’on puisse dire et que cette droite était disparate.

Même les hussards n’avaient pas de motivation commune. Seul Jacques Laurent justifiait pleinement son engagement. Dans une double page de combat : il affirmait qu’il n’acceptait pas la fin de la guerre si elle devait se solder par le déshonneur de l’armée. D’autre part, le retournement de De Gaulle ravivait son antigaulliste viscérale et donner encore plus de conviction à ses prises de position. Il n’en allait pas de même pour Nimier, favorable jusqu’alors au général. Il subsiste en Antoine Blondin un fonds de sensibilité droitière, non pas la droite dogmatique, mais cette droite malgré elle anarchiste, présente un sens de l’honneur chevaleresque, aimant les causes perdues, détestant la bonne conscience suffisante… Une droite qui a la « morale de l’allure ».

« A une certaine époque, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle même. »

Le 8 janvier 61, la France métropolitaine ratifiait le principe de l’autodétermination en Algérie une très forte majorité.

Antoine ne menait pas la grande vie, mais ces complications pécuniaires s’aggravaient. Préférant le taxi au métro, l’hôtel en appartement, le buvant jamais seule et se montrant d’une générosité irréfléchie, l’argent lui filait entre les doigts. Antoine vous disposez pas de ces postes de conseillers d’édition ou de membres de comité de lecture qui garantisse un salaire aux gens de lettres. La table ronde lui accordait des avances, qui se transformait ensuite en mensualités. Pour le reste il dépendait de ses collaborations aux journaux et revues, et ce n’est pas les articles qu’il confiait à par ou au nouveau candide qui pouvait équilibrer son budget. À l’exception de l’équipe, il ne répondait qu’à des demandes ponctuelles. le singe en hiver transpose de manière romanesque l’existence d’Antoine Blondin au tournant des années 50 : l’alcool, les problèmes sentimentaux, son attitude de père irresponsable. Il n’avait pas écrit un roman sur l’Algérie comme Jacques Laurent, d’envisager par un roman sur le sport, Roger limier se décidait à revenir avec le d’Artagnan Amoureux. Antoine lui a un autre projet : l’amitié.

Si Antoine ne s’est guère passionné pour la révolte étudiante. Jacques Laurent apprécia la mise à mal du gaullisme est beaucoup moins la puérilité du verbiage révolutionnaire pour le blondin de la rue Mazarine était au comble d’une certaine célébrité : la légende qui fomentait, en partie malgré lui, commençait à prendre le pas sur la réalité. Les disparitions de Roger Nimier, de Marcel Aymé, et de Jacques Chardonne ne éclaircissaient les rangs de sa vraie société. Il lui restait la compagnie de Paul Guimard, Kléber Haedens, de Michel Déon et Michel Audiard, qui renforçait un peu le réseau littéraire et fournissait aussi l’occasion deux séminaires alcoolisés. Il lui arrivait de rencontrer Jacques Laurent au hasard des bars, et parfois de discuter littérature et amitié.

Antoine Blondin est plus connu pour ce qu’on croit être sa vie que pour son œuvre : nous sommes d’anecdotes parfois invérifiables dissimulant l’artiste et l’homme. Le personnage qu’il s’est senti obliger de jouer, ou qu’il a laissé imposer sans chercher à démentir, est devenu si encombrant qu’on ne sait plus comment y échapper questionnement avec Mitterrand

« je suis pour Mitterrand. J’aime son intelligence, sa façon d’écrire. Je crois savoir qu’il est l’auteur de ce qu’il écrit. Dans ce cas c’est remarquable. En plus, il est catholique. 1988 cette déclaration ne proclamait pas un ralliement récent la gauche. À la différence de Jacques Laurent qui avait connu Mitterrand à Vichy, pendant la guerre et qui, depuis 16 ces temps l’avaient toujours beaucoup aimé.

À la fin décembre 75, Antoine Blondin annonça sa démission du jury interallié

il s’exposait de plus en plus des preuves évidentes de l’effondrement de son talent. Les recopiages, les bons mots et les citations maintes fois repris passer inaperçu. La faiblesse de ses revenus réguliers, sa méconnaissance et son mépris inimaginable des mécanismes économiques plongeait Antoine dans des embarras financiers inextricables. 83 l’académie, touché par sa situation matérielle, lui octroyer une allocation exceptionnelle ; Michel démon insista pour que le chèque remis à Françoise, car Antoine était tout à fait capable de le dépenser en une soirée. La légende dorée voudrait qu’Antoine fut un prince partout sur ses terres est toujours invité mais, si bien des patrons de bar ou de club effacé ses ardoises ou négligé de tenir ses comptes, il avait tout de même un budget boissons considérable. Quelques piges occasionnelles, les droits d’auteur, la mensualité de la table ronde, puis une petite retraite suffisait-il à couvrir les frais ? Si peu à peu les textes d’Antoine se faisaient de plus en plus rares sont conclus par les dans l’arrêt définitif. Antoine n’était pas seul. Une sorte de garde rapprochée, que fascinait ce personnage sur le déclin, mais accédant au statut de légende vivante, se resserra autour de lui. Elle s’était formée, pour reprendre une de ses expressions, en réseau de supporter, apportant la chaleur de son affection à une idole en souffrance. Si si depuis longtemps il avait perdu l’appétit, à présent il perdait le goût de la conversation, se contentant de lâcher des jeunes mots qui tombaient en terrain conquis. Mais l’alcool s’imposait comme le grand sujet – Antoine pavoisait en poivrot, présentant sa dépendance presque comme un choix de vie qui lui offre faisait préférer boire à écrire. Il se complaisait dans un personnage grimaçant, revenir du tout, plus malin que les autres. Si il se remaria le 8 novembre 88 il avait prévenu ses filles : ne venez pas à cette mascarade. Le quartier et ses badauds se régalèrent d’une cérémonie très Saint-Germain : le mariage religieux d’Antoine de Françoise. On les mariait pour faire une fête, 45 Antoine s’étant mariés sur les protestants ; l’église catholique ne voyait donc pas d’obstacle à cette union.

http://www.dailymotion.com/fr/relevance/search/antoine+blondin/1#video=xfd51j

Apostrophe fut la dernière consécration d’Antoine. Il semblait en avoir conscience en répondant calme, concentré. Qu’est-ce que vous pensez de l’expression une vie de chien ? Blondin répond une vie de chien, c’est une vie de Blondin. Véritablement la fin épitaphe à usage personnel. Longtemps sa constitution hors du commun, sous une apparence fluette, lui avait permis de récupérer après des accidents qui en auraient abattu bien d’autres. Depuis son hématome cérébral de 82, la dégradation de son état physique apparaissait irrémédiable. Sa femme n’avait pas voulu qu’on lui dise qu’il souffrait d’un concert du poumon, même s’il l’avait certainement deviné. Antoine Blondin est mort le 7 juin 80. Dès le lendemain toute la presse répandit les grands lignes de la légende, où la figure de l’écrivain avait un peu de mal à faire sa place au côté de l’imposante stature du personnage mythique de Saint-Germain.

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La foule était aussi nombreuse et plus brillant encore. Un véritable bottin mondain témoignant de son aura : académiciens, littérature, journalisme, sport, show-business confondus. Sans compter les inconnus, admirateurs et curieux.

Jacques Laurent perdu dans un trench-coat beige, prononça quelques mots d’une voix cassée et incertaine ; Michel Déon parla du Blondin de son souvenir : « la jeunesse d’Antoine Blondin fut parée de tous les dons. Il avait pour lui l’intelligence et un cœur immense. Il était beau courage. Il possédait au plus haut degré le sens de l’honneur et de la fidélité. La grâce voulue aussi qu’il fut un grand écrivain dont l’œuvre témoigne de son amour des êtres, mais aussi d’une déchirure d’abord secrète puis de plus en plus difficile à souffrir comme si trop de dons et de vertu l’accablait. »

« Si sa propre vie est un drame, il a su la raconter sous le masque de la fiction avec une apparence de légèreté admirablement trompeuse. Le héros de ses romans, c’est lui avec sa générosité suicidaire, se pardonnant mal les dons accordés par les fées à sa naissance et offrant de les partager avec son proche entourage comme avec ses lecteurs. »

Michel déon

Jacques Laurent

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 « Je suis contre l’Armée, l’Eglise, la Famille. A part ça, je suis de droite. » le droitisme critique de Jacques Laurent fonctionne comme un refuge plastique, un protectorat sans raisons, mixte d’anarchisme autocentré, d’aristocratisme de happy few et de classicisme épris d’exactitude et d’ordre. Ne jamais être là où on l’attendait, telle fut l’une des uniques constances de cet inconstant. S’ingéniant à la turbulence, il gagna beaucoup d’argent, fut souvent fauché, mais resta constamment libre. Il écrira beaucoup. Une virtuosité d’écriture, qui lui permettait d’aborder tous les genres, de la polissonnerie à la spéculation philosophique, de l’histoire à la polémique, du roman-fleuve au billet d’humeur.

Jacques Laurent n’est pas un auteur pour jeunes filles : ses héroïnes sont de piètre exemple de vertu. L’homme de gauche ne lui pardonnera pas certaine sympathie vichyste. Un gaulliste avalera de travers son pamphlet. Un modéré se souviendra en tremblant que Laurent fut proche de l’OAS. L’esprit militant récuserait à sa liberté de ton et de penser. Il était d’une grande sévérité pour la critique universitaire. Il ne partageait pas les illusions de son temps, il ne se privait pas de le dire. Intolérant à l’approximation intellectuelle, il était féroce pour ses adversaires.

Paie-t-il un prix Goncourt qu’il est le seul hussard à avoir jamais obtenu ? Ou son amitié avec François Mitterrand, qui lui valut, dans les années 80 et 90 une indulgence contrainte de la critique ? Expie-t-il la fortune et la gloire lui qui, sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent et les tirages de Caroline chérie, en firent, la cible des jalousies qui peuvent enfin s’exprimer aujourd’hui dans un silence de plomb ?Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses là se paient. On comprend mieux l’oubli dans lequel on sombrait l’homme et son œuvre. Travailleur infatigable, séducteur impénitent, provocateur ironique et désinvolte, Jacques Laurent est inclassable. Ce n’est pas le meilleur titre à présenter pour un bagage en postérité.

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Merci à Raphael Chauvancy

Petit-fils du président du Conseil général de la Seine, fils d’un avocat inscrit au barreau de Paris, combattant de la Grande guerre et militant de Solidarité française de François Coty, Jacques Laurent-Cély était par sa mère neveu du terrible Eugène Deloncle.

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L’ambiance familiale et morne, sclérosée. L’éclairage blafard et les conversations contraintes déteignent sur l’âme de Jacques : jamais il ne sera capable d’enthousiasme naïf. Dans sa famille chacun occupe une place précise, agit en conséquence. Il n’est pas une action que sa mère ne marque du sceau de la nécessité. Lorsque Jacques découvre le plaisir et la gratuité, les masques tombent. Jacques Laurent ne garde pas un bon souvenir de son enfance. « Les enfants ne m’intéressaient pas. Je n’aimais pas les enfants ; j’avais horreur d’en être un. » Jamais ne s’est autant ennuyé. Heureusement, Amoureux des mots, Jacques se mettrait rapidement à l’écriture

Les Laurent Cély sont à l’image de la société française qui se raccrochant à quelques certitudes, préfèrent se bander les yeux que de réagir pour enrayer son déclin et prévenir des périls grandissants. Fois pour toutes, le monde figé. Les seules évolutions acceptées sont celles de la mode et des innovations techniques. « L’histoire était finie mais le progrès continuait. » Des silhouettes féminines rencontrées dans son enfance lui ouvrent un motif supplémentaire de révolte. La morale bourgeoise l’exaspère par le la voie des adultes dont l’hypocrisie l’accable.

Si l’amour est une chose, la sensualité en est une autre. décidé à franchir le pas Jacques économie sur l’argent de poche donnée par sa grand-mère et s’offre un corps adulte rue de Provence. Il a 16 ans. Une prostituée le prend l’affection et l’initie chez elle aux choses de l’amour. En classe, Laurent est un cancre. Le lycée ne l’intéresse pas. Si brillant en composition française, le reste le laisse de marbre.

Le 6 février 34, une manifestation des ligues des anciens combattants tourne à l’émeute, le sang coule « ce qu’on avait appris, ce qu’on avait montré, s’effilochait : de respectables bourgeois décorés donnaient des coups de canne dans les vitrines et les gens que je croyais destinés à arrêter les voleurs, à canaliser les voitures ou à vous indiquer votre chemin donnaient des coups de matraque ou tiraient des coups de revolver dans les rues. »  Jacques Laurent se tourne vers l’Action Française qui lui donne l’opportunité de publier ses premiers articles. »C’est parce que j’entrai à l’Action française que j’échappais au fascisme ».

http://www.babelio.com/auteur/Jacques-Laurent/10777/videos?pageN=1

D’un seul coup l’histoire s’est remise en marche. Elle ne s’était en fait jamais arrêtée. Largement sensibilisés à la question politique, son oncle n’est autre que gène de l’oncle, qui iront spectaculairement avec l’action française au lendemain du 6 février. Avec les plus décidés des ligueurs, il se lance dans l’action armée violente et créer le CS à air, plus connu sous le nom de la cagoule.

À la fin de l’année scolaire Laurent doit quitter Condorcet pour ne pas redoubler une seconde fois. Il subit à cette époque ,tout en étant nationaliste, l’influence de Marx. Ne craignant pas le paradoxe, il est déjà dans la mouvance de l’action française lorsqu’il prend ses habitudes dans la librairie communiste de la rue Lafayette. Partagé entre sa fascination nouvelle pour Marx et son nationalisme persistant, Laurent va être tiré de ce dilemme par le revirement du parti communiste qui bascule du jour au lendemain du pacifisme au militarisme antifasciste. Écoeuré par cette docilité totale aux directives de Moscou, Laurent est libéré de la séduction marxiste. Il se rapproche des jeunesses socialistes, mais la séduction fasciste et forte.

De Banville, il passe à Maurras. Jacques Laurent prend alors sa carte à l’ action française « Je n’adhérais pas un parti, je cédais à la civilisation ». Il trouve une ouverture et une diversité unique dans le monde politique d’alors, il n’y puise que ce qui l’intéresse. Il tient sa liberté d’action et de penser.

Les années légères 34 44

Laurent s’inscrit en philosophie à la Sorbonne en 38. Passionné de politique et de joutes intellectuelles, il participe pleinement à la vie d’esprit de son temps.

La crise économique persistante, la médiocrité du régime et la classe politique, les tensions sociales exacerbées faisaient craindre à beaucoup un scénario à l’espagnol. Les réactions intellectuelles s’esquissent pourtant. Des jeunes gens réfléchissaient au système politique à mettre en place lorsque la république parlementaire s’écroulerait enfin. Plus qu’une époque de péril, la fin des années 30 était celle de tous les possibles. Les non-conformistes des années 30 s’épanouissaient au sein des revues Esprit, combat, ordre nouveau, l’homme nouveau etc.

Son temps se partage alors entre réunions politiques, comité de rédaction, amphi, café, heureuse fortune. Il partage alors les faveurs d’une étudiante trotskiste bisexuelle avec la jeune concierge de son immeuble.

Alors que les Français découvrent les congés payés, la semaine de 40 heures, les usines d’armement du Reich tournent à plein régime. Est signé le pacte de non-agression avec l’Union soviétique, organise avec elle quatrième partage de la Pologne. La guerre est déclarée.

Laurent est mobilisé. Il se rend à sa convocation. « Nous vaincrons parce que ceux nous somment les plus forts » proclamait le gouvernement. Courageuses mais surclassées, nos armées se délient et reculent. 10 millions de civils fuient sur les routes de l’exode. Après cinq semaines de combats, le maréchal Pétain doit demander l’armistice. Certitudes et illusions s’effondrent. Un puissant jacques verse des larmes de rage et de désespoir. Bientôt il est incorporé dans l’armée d’armistice où étrenne son ennui devant une ligne de démarcation. C’est alors qu’il commence la rédaction de ces corps tranquilles.

À l’automne 41 Laurent manque de mourir, il est hospitalisé pour enfler non à la gorge. Pour les médecins il est condamné. Laurent refuse l’onction mais demande des obsèques catholiques. On lui rétorque qu’il n’aura pas de service religieux s’il n’accepte pas au préalable de communier. Il insiste. Réponse ferme, Laurent écume de rage. Il a une crise d’une violence inouïe, d’une telle intensité que le flegme en crève. Le miraculé n’en sera nul gré au seigneur ; Laurent sera toujours d’un athéisme brutal.

Démobilisé en mars 42, il accepte un poste à Vichy au bureau d’études du secrétariat général de l’information. Observatoire privilégié de la vie politique du moment, son office et peu contraignant. Il se lie bientôt avec l’une de ses subordonnés, Claude Martine, qui deviendra son épouse après la guerre.

On devine un jeune homme pétillant et réservé, attentionné, et, jouisseur mélancolique, rêveur et souverainement détaché de tout. Laurent défendra le régime de Vichy, devenu le paradigme du mal et de la trahison pour l’histoire officielle, jusqu’à sa mort. Il n’en a pas pour autant conçu une admiration débordante pour l’œuvre du Maréchal. Intrinsèquement germanophone, jamais Laurent ne consentira à serrer la main d’un allemand pendant l’occupation.

Il excédera toute sa vie ses historiens obnubilés par le sens de l’histoire ou la nécessité morale aux dépens de l’analyse et la compréhension des événements. Laurent observe de l’intérieur les contradictions de l’époque. Ainsi Eugène Deloncle bascula t-il de la collaboration à la résistance avant d’être abattu par la Gestapo.

Laurent publie un certain nombre d’articles sous l’occupation. Il est compilant 44 dans son premier ouvrage : compromis avec la colère. Y reviennent comme un leitmotiv l’appel du vrai français, le rejet des divisions qui perdent les peuples, le mépris du conservatisme et l’épineuse question de l’ordre. Il s’occupe de mépriser tout aussi bien les collaborateurs que les activistes de tous bords. Ces chroniques ne sont pas une invitation à rejoindre un parti. L’engagement militant répugne d’autant plus à Laurent que trop de crimes, de trahison et de retournements ont été accomplis en son nom.

En août 44, Jacques Laurent se voit confier une mission propre à l’enflammer. Il ne reste alors plus grand monde à Vichy, chacun cherchant à sauver sa mise avant l’écroulement du régime. La progression alliée l’esprit jugé de la libération complète du territoire à brève échéance.

Le maréchal craint, quant à lui, d’être enlevé d’un jour à l’autre par les Allemands. Laurent est chargé de prendre contact avec les maquis d’Auvergne, de leur demander s’ils accepteraient de protéger Maréchal, d’organiser sa passation de pouvoir au général De Gaulle. Les maquisards tergiversent, leur accord est sur le point d’être emporté quand la réponse de De Gaulle leur parvient. C’est un refus. Le général se veut ce représentant de la légitimité, quel qu’en soit le prix. Peu après le maréchal Pétain est enlevé par les Allemands, l’équipée de Jacques se révélait inutile.

Son rendez-vous manqué avec l’histoire, il ne reste plus alors en caisse engagée dans les FFI. Il rejoint peu après l’armée de Lattre de Tassigny, prend sa revanche sur la guerre manquée de 40, se voit confier une mitrailleuse. De retour à Paris, il est reconnu, arrêté, incarcéré. Il a des contacts qui pourraient intercéder, mais porte au plus haut point ce qu’il a appelé l’honneur juridique. Rester fidèle à sa parole, ne pas abuser de sa position pour en tirer un avantage personnel. Il croupit ainsi de longues semaines dans les geôles de l’épuration. Il n’est pas le seul. Au nom de l’article 75 du code pénal, les condamnations pour trahison pleuvent.

Débuts d’Hussardie 45 52

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Jacques Laurent se morfond dans sa prison. Il songea faire fortune en développant la publicité sur les rouleaux de papier hygiénique.

Aucune charge n’ayant pu être retenu contre lui, il est libéré au début de l’année 46. Converti à la littérature de gare pour survivre, Laurent multiplie les pseudonymes.

Bientôt les salves de l’épuration se taisent. Les amis dispersés se retrouvent. Une nouvelle revue paraît sur la scène littéraire : la table ronde, elle rassemble des écrivains « divers par l’âge, les opinions, les convictions, croyances ou doute religieux ou philosophique. « 

Laurent apparaît dès le deuxième numéro de la table ronde en février 48. Il compte bientôt parmi les collaborateurs attitrés de la revue. François Mauriac, que Laurent a rencontré en 46, donne son patronage et se pose en maître entouré de jeunes admirateurs. À la vérité, il joue à s’encanailler et les délicieux frissons de l’insolence ne tarderont pas à l’effaroucher.

Laurent se fait remarquer par sa liberté d’esprit, son sens de la provocation. Son article « Pour une stèle au docteur Petiot », fait polémique. Laurent lance un appel qui résonnera pendant toute la décennie, il appelle les intellectuels à la démilitantisation. La charge est insolente, le ton provocateur, le propos blasphématoire : Jean-Paul Sartre a proclamé la nécessité absolue de l’engagement, la littérature doit servir la révolution.

Un soir il mène une conversation à bâtons rompus avec son ami éditeur Charles Frémanger. Ce dernier veux faire un coup, il veut s’inspirer des best-sellers américains comme Autant en emporte le vent pour vendre à foison. Au courant de la prodigieuse créativité et de l’unicité du talent de son ami Jacques, il lui propose de préparer ce best-seller. L’enjeu est de taille, Laurent accepte et décide de placer son histoire dans la tourmente révolutionnaire.

Il se trouve un pseudonyme : Cecil Saint-Laurent, un titre : Caroline chérie. Fini par se prendre au jeu, par s’enthousiasmer pour son nouveau personnage drapé dans les délices du roman historique. Caroline est une jeune fille légère étourdie, charmante et inconsciente, capricieuse égoïste,. Elle traverse les offres de la révolution, sauve sa tête et sa réputation au gré d’aventures galantes. Quand les hommes s’entre-tuent pour des raisons politiques, Caroline songea la vie et à ses plaisirs.

Les débuts du best-seller sont plutôt décevants. Il faut un mois pour réussir avant le premier exemplaire. Un distributeur indélicat profite du peu d’expérience de frémanger pour emporter quelques milliers d’exemplaires du livre sans les payer. Il parvint il parviendra en revanche heureusement à les écouler. Le bouche-à-oreille fait son effet. Les ventes se multiplient, Cécile Saint-Laurent devient riche. Il fait la couverture des magazines, enthousiasme des myriades de lecteurs, 7 millions d’exemplaires seront vendu à travers le monde. Financièrement libre il peut désormais se consacrer entièrement aux corps tranquilles.
 Les corps tranquilles sont publiés en 48 par Charles Frémanger qui escompte un succès de librairie. Conscient d’avoir créé une œuvre unique en son genre, Jack en attente une reconnaissance littéraire Il n’en sera rien : les critiques délaissent, le public le boudent. Cela restera une blessure pour Jacques qui les considéra toujours comme son œuvre majeure, se persuadant que le flux de ses prochains romans était dans ce livre. On n’y retrouve tous les thèmes chers à l’auteur. La légèreté, le désengagement, l’amour, le poids du hasard, la nonchalance.

L’occupation littéraire commençait à peser lourdement. Elle condamnait les jeunes romanciers à l’engagement révolutionnaire. La littérature se prenait au sérieux. C’est alors que Jacques Laurent médit un attentat contre Jean-Paul. En février 51, le collaborateur impénitent la table ronde y livrait le plus brillante article : Paul et Jean-Paul. L’auteur révèle un compagnonnage inattendu entre Jean-Paul Sartre et le plus ridicule, le plus oublié des auteurs réactionnaires de la fin XIXe siècle : Paul Bourget.

D’un jeu de citations choisies, Laurent tire un dialogue entre les deux hommes ou leurs convergences de vue est confondante. L’attaque était cocasse et brillante. Un jeune homme inconnu affublait le dieu des lettres contemporaines d’une paire de favori, le renvoyait à son alter ego bourgeois de la Belle Époque. La pensée sartrienne est ramenée à une imposture. Inattendu, la charge vient du double du populaire libertin Cecil Saint-Laurent. Emoustillant le Tout-Paris, dans le même temps Sartre garde le silence. « C’est pour cette raison que je suis devenu polémiste, parce que j’avais envie de me battre, contre l’hystérie notamment. »

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En proie à ses succès, Sa grande affaire est alors de collectionner les conquêtes ; cela n’empêche pas d’épouser Claude Martine le 10 décembre 49. Plus tard il donnera une définition au mariage : « la première formalité du divorce ». Millionnaire courtisé à 35 ans, on le voit circuler en Bentley avec son chauffeur, il a horreur de conduire lui-même et « cela impressionne les producteurs de cinéma. »

Cependant derrière les ors et les succès, Laurent reste lucide et garde un détachement aristocratique à toutes choses. Il est passé de la plus extrême pauvreté à l’opulence sans sourciller. Pour l’instant ses amis craignent que son talent ne reste au fond des verres de cristal qu’il sirote sans fin.

On pouffait à chaque tour du virtuose et à chaque détour du parallèle. L’ironie au service de l’analyse, quel morceau voltairien de littérature comparée !

Comparer Jean-Paul à Paul, Sartre à Bourget ; rapprocher la littérature engagée de l’un de la littérature d’idées de l’autre, Les Chemins de la liberté du Disciple, c’était d’une ingéniosité meurtrière.

Les lettres démobilisées (53 63)

la table ronde avait permis aux lettres de respirer. C’était encore insuffisant. Il manquait une revue littéraire dégagée de tout préjugé. Le 1er janvier 53, Jacques Laurent publie le premier numéro de la Parisienne.

Il s’agit d’une revue entièrement libre ou les qualités seules des rédacteurs sont prises en compte à l’exclusion de leur couleur politique ou du sujet défendu.

Quand il crée La Parisienne, ce journal où Boris Vian côtoie Paul Morand, c’est pour prêcher la légèreté, le talent et l’éclectisme, mais s’opposer au roman engagé et sectaire de Sartre, c’était se faire traiter de fasciste dans une époque sans nuances. 

L’accueil n’est pas unanimement emprunt d’optimisme. Un petit incident oppose Laurent à Roger Nimier. Fidèle à sa ligne de conduite, Laurent se passe de l’article de Roger tout en le regrettant : « j’aimais j’admirais Roger alors que je n’avais guère d’élan pour l’écrivain visé le principe même de la revue était en cause, force me fut, avec chagrin, rage, de renoncer à publier les pages de Nimier. »

Désengagée en littérature, elle se permet de soulever des questions ou des débats politiques. À la question croyez-vous que le dialogue soit possible et utile entre gens de gauches gens de droite ? Laurent répond par l’affirmative tout en déplorant que le drame de la pensée de gauche, c’est qu’elle n’est plus une pensée, elle est un verdict.

Le petit canard, second roman de Jacques Laurent est évidemment dégagé. Histoire politique la plus proche y fait pourtant éruption avec la guerre, l’occupation puis l’épuration. Le héros vénère une jeune lycéenne. Elle se fait adorer beaucoup plus charnellement par un polonais de passage. Notre héros l’apprend, s’engage par dépit dans la LVF, et finit fusillé en 45. Les critiques sautent sur l’aubaine :Aller au collabo, c’est la politique, on le savait bien. Le désengagement n’est que la couverture du fascisme latent des hussards. Laurent répond doucement que c’est l’histoire d’un enfant amoureux qui finit mal.

Lancé en fanfare, la parisienne périclite bientôt. Il continue à diriger la revue arts jusqu’en 59. Avant même de faire d’art la référence en matière de cinéma, Laurent avait eu affaire à l’écran noir. L’adaptation de la mort à boire passer inaperçu, il n’en va pas de même de Caroline chérie, sortie en salle en 1950. Les dialogues sont de Jean Anouilh, Caroline est incarnée par Martine Carol, qui se révèle ainsi au grand public. Martine Carole devient du jour au lendemain la nouvelle égérie du cinéma français et le film rencontre un considérable succès populaire. Laurent poursuit sur sa lancée en adaptant un caprice de Caroline en 52, le premier film français en technicolor, puis le fils de Caroline chérie en 54 ou Brigitte Bardot évince Martine Carole dans le rôle principal. Le fils de Caroline chérie est d’ailleurs attaqué par Monseigneur Gerlier.

Malgré cette profusion, le cinéma n’est pas un domaine où Laurent excelle. de tous ses films ils ne reste pas grand-chose. Ils ont distrait leur époque, consacré Martine Carol, apporté de l’argent à Laurent .. son œuvre cinématographique éclair marque surtout le caractère de ce touche-à-tout brillant et impénitent. Le risque est celui de là dispersion.

Depuis les corps tranquilles, Jacques Laurent n’a publié qu’un roman le petit canard. Cecil Saint-Laurent n’est-il pas en train de tuer Laurent ? L’argent et le succès ne sont-ils pas la tête ? Ses films commerciaux ne sont-ils pas une perte de temps ? L’aventure de la parisienne valait–elle le coût ? En somme Laurent déçoit.

En tout cas il traverse la période la plus faste de son existence. L’argent coule à flots. Et l’alcool. Et les femmes. Il est partout, mène de multiples chantiers de front. Il a souvent deux ou trois dîners le soir, prend un plat dans chaque maison et disparaît. Claude Martine accepte ses infidélités à répétition. Le mariage ne lui empoisonne pas l’existence par car il ne la prend pas au sérieux. Il se mariera d’ailleurs quatre fois, dont deux fois avec la même femme, et jamais il ne renoncera à sa liberté et à son interprétation libertine. Entre 63 et 65, Cecil Saint-Laurent publie les quatre tomes d’une fresque sur la Grande guerre : Hortense 14-18.

La liquidation de l’Indochine s’était déroulée dans l’indifférence, voire au soulagement général en 54. Les événements d’Algérie sont autrement marquants. 1 million de pieds noirs vivent en Algérie. Il ne s’agit pas d’une colonie mais de trois départements français. En 57 Jacques Laurent se rend en Algérie pour quelques mois. Il veut voir et comprend les événements sur place.

La partie s’emballera. Les colons accrochés à leur terre, quelques militaires prêts à tout plutôt qu’à trahir leur serment, se retrouve dans l’OAS. Réaction épidermique et désespérée. La terreur répond à la terreur. Certaines liaisons de Laurent ne sont pour le moins pas bien vu de tous. Laurent est recherché. Prévenu, il s’arrange être introuvable et narguer le régime en une de Paris Match tranquillement attablé à St Tropez.

Même s’il est favorable à l’Algérie française, le terrorisme le révulse. Il tient plus de l’intellectuel pourchassé pour ses opinions que du terroriste. Claude Martin tenait d’ailleurs pour miraculeux qu’un homme aussi maladroit à qui elle prête l’inaptitude au monde pour trait distinctif puisse mener pareil exil.

Décidément le cœur de Laurent n’est plus au désengagement mais à l’amertume. Et surtout à la colère. Il va lui donner libre cours et s’affirmer comme le grand polémiste de son époque.

Le polémiste 64-71

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Jacques Laurent s’était fait le chantre du désengagement littéraire Le roman devait le libérer du carcan des thèses sociales politiques. L’écrivain n’est pas pour autant contraint au silence. Témoin privilégié, disposant d’une certaine audience, il peut intervenir dans les débats de son temps. Laurent ne s’en prive pas, maîtrisant à merveille l’art noble de la polémique. Il est une cible privilégiée, bête noire, l’homme qui a noyé la réconciliation des Français dans son épuration, liquida l’Algérie de manière dramatique : De Gaulle. Laurent publie Mauriac sous De Gaulle ce qui lui vaut une condamnation pour offense au chef de l’État. L’as des mythes et mensonges familiers dans la France s’abreuvent à la source gaulliste sur la défaite et l’accession du pouvoir de Pétain, Laurent retrouve sa vocation d’historien dans un ouvrage sans concession sur l’année 40.

On le voit encore tempêter contre la bêtise occidentale à propos de la guerre du Vietnam et donner des conseils désabusés aux étudiants de mai 68. Jacques Laurent est présent sur tous les fronts de son époque.

En 64, Jacques Laurent et Jean Aurel sortent un film, la bataille de France, qui s’achève sur la le désastre de juin 40. Mauriac lui reproche de ne pas évoquer l’appel du 18 juin, pour Laurent l’appel du Général est un en événement transformé en mythe après coup. Sur ces faits, Mauriac publie son autobiographie de De Gaulle davantage hagiographique que réellement critique. Approximation historique et louange disproportionnée s’entrelacent. De Gaulle serait l’homme des catastrophes, l’appel au rebut, la guerre exalte, les crises le révèlent.

Les 8 et 9 octobre 1965, Jacques Laurent comparaissait pour offense au chef de l’État. Malgré les témoignages favorables de François Mitterrand et de maitre Tixier Vignancourt de Bernard Frank à François Sagan, Jacques Laurent sera condamné à 6000 Fr. d’amende. Il s’agissait de la 308ème poursuite du chef d’offense au président de la république depuis 1958. Le mythe gaullien subsiste et plonge ses racines au temps de la débâcle de l’armistice. Le mythe étouffe, écrase l’histoire.

Lettre ouverte aux étudiants est publié en 69, commence par décerner quelques louanges aux étudiants qui ont su ébranler l’édifice gaulliste. Faire chanceler le général, c’est déjà quelque chose. Le faire sous le coup de l’émotion plus que de la raison c’est encore assez sympathique ; pourtant le bilan est rude. D’une révolution sans projet est sortie en renforcement du pouvoir gaulliste. Le péché originel selon Laurent est d’avoir rôle remis en cause globalement la société de consommation « à laquelle vous n’aviez pas les moyens de substituer un autre équilibre ».

La subversion sexuelle initiée est elle-même ratée. L’érotisme est une tension, un jeu libre. Systématisée tout tombe à plat. Quelque pucelage perdu par un beau printemps, ce n’est pas une révolution. Finalement, Laurent pardonne mal aux étudiants de mai leur confusion des causes, leurs faiblesses intellectuelles.

Les bêtises 71-83

Les grandes causes – Algérie, Vietnam – sont perdues. De la jeunesse dont on pouvait espérer tant, il n’est sorti qu’une agitation grégaire, des poncifs marxisants. Peut-être Laurent sent il que la cause de la civilisation est elle-même perdue et qu’il ne reste que les lettres où un esprit libre puisse encore respirer.

Passablement écœuré, il repose la plume du polémiste et rentre en littérature avec la publication des bêtises. Elle lui ouvre les portes du Goncourt et le ramène au niveau de nos plus grands auteurs. Ils sentent que le conseil de Chardonne de ne plus écrire de romans pendant 10 ans ait influencée toute la littérature désengagée. Michel Dèon quitte le roman après la carotte et le bâton pour revenir triomphalement avec les poneys sauvages une décennie après. Blondin était un familier des longs silence éthyliques, Jacques Laurent s’était tu depuis le petit canard en 54. Après le coup de maître des bêtises, il se consacre à nouveau à ces essais, à quelques pastiches et à son histoire égoïste, Jacques Laurent est désormais un auteur bien installé reconnu. Cécile perd un peu ses marques.

Grâce au Goncourt, Jacques Laurent est enfin connu du grand public. Les ventes des Bêtises s’envolent. Mais tout le monde n’aime pas Laurent. Le fisc d’abord, qui se précipite chez son éditeur pour bloquer son compte, une heure après le résultat. Jacques ayant accumulé des arriérés d’impôts, le trésor public puis à la source et rafle tout. Peu importe à Laurent, en 75 il entreprend voyage autour du monde. À son retour il publie son autobiographie intellectuelle, histoire égoïste.

En 66, Cecil Saint-Laurent avait publié un petit livre documenté : l’histoire imprévue des dessous féminins. Il remonte à l’Antiquité, compare les systèmes vestimentaires ouverts les heureux peuples latins aux vêtements fermés des barbares nordiques, liberté sensuelle et l’invention de l’amour. La différenciation sexuelle par l’habit suit de près les progrès de la civilisation.

En 79 Jacques Laurent reprend cette étude de manière plus approfondie. Il en tire un essai : le nu vêtu et dévêtu. Il évoque le goût du changement et des masques qui fait le charme de l’habit, qui crée et emporte les modes.

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Laurent tient le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 80. Jacques Laurent n’a plus grand-chose à dire et s’éteint discrètement, Jacques Laurent peut alors se consacrer à son œuvre romanesque.

Lorsque Michel Déon avait été élu à l’Académie française en 78, Laurent s’était exclamé avec hauteur : en tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à l’académie. » Moins d’une décennie plus tard, Laurent pose sa candidature. Élu au premier tour devant Jacqueline de Romilly, il s’offre la joie de refuser la même année la Légion d’honneur. Le vieux rebelle reste un solide grognard.

Malgré ces succès, Laurent n’est pas heureux et sa terrible lucidité entretient sa mélancolie. Elle ira désormais en s’accentuant, jusqu’à l’engloutir. En 96 il avait confié dans un entretien : « je suis très sensible à l’humeur et je peut être quelquefois d’une humeur triste pendant très longtemps.

Je peux passer quelquefois une année entière dans la tristesse. C’est peut-être une forme de dépression, mais je crois que la dépression est une réponse normale à notre condition terrestre et, ce qui est étonnant, c’est que tout le monde ne soit pas en état de dépression.

Finalement, un dépressif est simplement quelqu’un qui voit les choses comme elles sont. C’est qu’on a beaucoup d’embêtement dans la vie et on sait bien que cette vie se terminera par la mort. Celui qui n’est pas dépressif, c’est celui qui ne croit pas cela, souvent par bêtise. Je crois que la lucidité et l’intelligence vont de paire avec la dépression. »

Les dernières années de Laurent sont pénibles, lui qui la redoutait tant est perclus de maladie. Il doit supporter une présence médicale de plus en plus pesante, composer avec une douleur continue. Soigné à la cortisone, il grossit et ne supporte plus son propre aspect. Élisabeth malade est condamnée. Il faut envisager l’ultime séparation il songe à la vie qui lui a fait mener, pour lui le remords est lié au temps qui est irréversible.

L’académie, la dernière famille d’un homme dorénavant voué à une terrible solitude. Peu après la mort d’Élisabeth, Laurent publie son dernier ouvrage, un petit livre glaçant : Ja et la fin de tout.

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Un roman désespéré, désespérant. Le nihilisme latent de Laurent tombe comme un couperet à chaque page. « Je ne sais pas si je parviendrai se survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar. »

Après ces mots là, il ne reste plus grand-chose à dire. Ne possédant plus rien, il se détache doucement du monde. `

À la veille d’un nouveau siècle qui ne voulait pas voir, Jacques Laurent est mort de désespoir.

Quand fut annoncée la nouvelle de la mort de Jacques Laurent le 29 décembre 2000, il fut peu question des causes de sa disparition. Sa réputation non usurpée d’écrivain alcoolo-tabagique lui constituait un alibi suffisant.

Mais ses fidèles lecteurs devinaient qu’il aurait du mal à rester dans le monde sous la lune après le départ de sa femme, emportée par la maladie trois mois avant ; sa déchirante Lettre d’amour à l’aimée disparue, publiée par Le Figaro (19 octobre 2000) ne s’achevait-elle pas par ces mots : « Je ne sais si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar ».

C’est peu dire que son départ l’avait plongé dans une profonde mélancolie. Son premier cercle d’intimes savait qu’il choisirait la mort volontaire. Ce n’était qu’une question de mois, puis de semaines, de jours enfin. Le mot ne fut pourtant guère imprimé lorsque les journaux annoncèrent sa mort, et si discrètement évoqué quelques temps plus tard à l’occasion de son éloge par Frédéric Vitoux qui lui succédait à son fauteuil à l’Académie française. Comme si le suicide, à l’égard du sida, était trop honteux pour être précisé.

 http://www.ina.fr/video/PHD99226229

On sait depuis Cocteau que les écrivains traversent un purgatoire après leur mort. Certains des restes, S’abiment, d’autres disparaissent à jamais, certains reviennent un jour en télévision. Jacques Laurent est aujourd’hui bien oublié. Quittera-t-il son purgatoire ?

Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses se paient.

Jacques Laurent fréquentait peu ses pairs de l’aéroport page des lettres. Il a pourfendu toute sa vie la critique universitaire. Ce n’est pas la meilleure façon de rester dans les mémoires.

Après un grand écrivain ne fait pas forcément de très grands livres estime pour sa part Michel Déon.

Il est vrai que l’œuvre de Laurent est inégale. Avec les corps tranquilles il a livré un roman neuf dans sa manière, riche de 1000 joyaux. Un roman porteur, prometteur mais peut-être pas pleinement achevé, trop ambitieux. Les meilleures pages de Cecil Saint-Laurent rejoignent Dumas, mais d’autres confient nos romans regards. Laurent n’a jamais écrit le très grand livre dont il était capable. L’explosion chatoyant décor tranquille et peut-être arrivé trop tôt il n’a pas cherché à plaire, mais à se plaire on regrette son membre de naïveté, Roger déplorait son absence de lyrisme.

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Christophe Mercier dit en avoir eu la confirmation sans appel à un signe : ils se promenaient un soir sur le boulevard Saint-Germain, après leur vrai dernier verre chez Lipp, lorsque Jacques Laurent lui demanda d’aller jusqu’à La Hune pour y acheter Le Vicomte de Bragelonne afin d’y affronter ce que ce passionné d’Alexandre Dumas refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria.

Il la lût enfin et décida alors de prendre congé de ce monde. Pour les moyens, il s’en remit à son ami ; mais Christophe Mercier refusa de demander les médicaments idoines aux médecins de sa famille, comme il refusa de lui procurer un exemplaire de l’introuvable Suicide, mode d’emploi.

Un armurier ayant refusé de lui vendre une arme à feu, l’auteur des Corps tranquilles demanda alors lui-même à un aérostier de l’emmener en montgolfière dans le but de se jeter, mais là encore, il essuya un refus : l’infinie tristesse reflétée par son masque ne laissait aucun doute sur les intentions du petit homme dévasté par la perte.

« Jacques voulait qu’on sache qu’il n’était pas mort dans son lit comme un Académicien cacochyme. Il voulait qu’on sache qu’il avait choisi de mourir, et quand. Je m’étais toujours promis de mettre un jour sur le papier le synopsis de cet ultime roman qu’il a vécu, et n’a pu écrire. Voilà qui est fait »

Sur une œuvre comptant au bas mot une centaine d’ouvrages, il n’y en a que deux ou trois disponibles, encore faut-il les chercher avec obstination dans les plus grandes librairies de France. Absent des programmes scolaires, recalé à l’université, non réédité en livre de poche, témoignent d’une écriture où se mélangent un goût vif et jamais démenti pour la liberté et un amour immodéré pour les femmes et pour la France, dans une alchimie qui évoque le style et l’attitude de la Fronde.

Jacques Laurent fut de toutes les frondes : élevé à la critique par l’Action française, il en garda toute sa vie une méfiance du romantisme et du gouvernement de la République. Quoique de passage à Vichy, en compagnie de son ami François Mitterrand, il devait à Maurras et à Bainville une germanophobie prudentielle qui lui évita les chimères de la collaboration.

Mais, comme Blondin et Nimier, il sut remettre à sa place les prétentions à l’héroïsme d’un peuple qui avait acclamé d’une égale ferveur, à quelques jours d’intervalle, les figures tutélaires de Pétain et de De Gaulle. Le Petit Canard proposait qu’une histoire d’amour a toujours plus de poids qu’un engagement idéologique. Tout cela parut léger. Le ton devint pourtant grave quand il fallut défendre les soldats de l’OAS, polémique quand Mauriac fut tancé pour son allégeance au général et Sartre qu’il mis en parallèle avec les bonnes œuvres de Paul Bourget. On le fustigea alors d’être partisan après lui avoir fait le reproche d’être dégagé.

A vrai dire, les idéologues ne comprirent rien à cette vie qui était une histoire d’amour singulière avec la France. Peut être n’y a t’il pas grand chose à comprendre, si ce n’est l’allégresse de pouvoir suivre sa voix, nonobstant ce qu’il en coutera. La liberté a l’état pur.

http://www.causeur.fr/cecil-saint-laurent-et-la-revolution-sexuelle,18300