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George Bernanos

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Il s’est « juré de vous émouvoir – d’amitié ou de colère, qu’importe ». Une telle franchise mérite de grands égards. Bernanos est en permanence en train d’affoler, de secouer, de bousculer son lecteur, comme une bête lâchée dans l’arène poursuit le torero. Fustigeant un monde livré aux imposteurs, il fait dans la panorama culturel, figure de grand loup solitaire. Mais il n’est pas seul. Ses questionnements angoissées sont plus que jamais les nôtres.

Les invectives les plus sanglantes de Bernanos demeurent liées à une nappe souterraine de charité qui a baigné et embrasé toute sa vie. Homme de foi et de passion, anticonformiste et polémiste, politiquement et socialement en rupture avec la société française de son époque, il se réclamait des vertus aristocratiques et populaires contre l’individualisme bourgeois précipité par la Révolution française. Adepte d’un catholicisme « sanguin et médiéval », le bretteur s’épanouissait dans le conflit, le bruit, la dispute. Quelles que furent les circonstances, il n’a jamais désemparé contre « l’erreur démocratique » et« l’humanitarisme foireux ».

« Capitalistes, fascistes, marxistes, tous ces gens-là se ressemblent. Les uns nient la liberté, les autres font encore semblant d’y croire, mais qu’ils y croient ou n’y croient pas, cela n’a malheureusement plus beaucoup d’importance, puisqu’ils ne savent plus s’en servir. » Son immense talent et son implacable vision de la société et des hommes auront tôt fait d’apparaitre comme délicieusement prophétiques.

I-Bernanos-713x1024Le génie de Bernanos éclate dans tout ce qu’il écrit. Mais pour son lecteur ce n’est pas une lecture rassurante. Son monde, maléfique et sincère est peuplé d’imbéciles. 

« L’imbécile n’est jamais simple, et très rarement ignorant. L’intellectuel devrait donc nous être, par définition, suspect ? Certainement. Je dis l’intellectuel, l’homme qui se donne lui-même ce titre, en raison des connaissances et des diplômes qu’il possède. Je ne parle évidemment pas du savant, de l’artiste ou de l’écrivain dont la vocation est de créer — pour lesquels l’intelligence n’est pas une profession, mais une vocation. (…) L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire. »

Partout, sous un nuage de divines pestilences, la bêtise règne et pavoise.benranannd

« La Bêtise, en effet, m’apparaît de plus en plus comme la cause première et principale de la corruption des Nations. La seconde, c’est l’avarice. L’ambition des dictateurs ne vient qu’au troisième rang. » 

Somme toute, Son Monde peut ne paraitre guère éloigné du Notre. Malgré les outrances inhérentes à qui fait vaguement vœux de tragique lucidité, l’entreprise de l’écrivain est empreinte d’une effrayante bienveillance. Il a trop tôt vu les précipices vers lesquels notre doux confort nous engouffrait, de l’ineffable aliénation dont nous nous rendons, malgré nous, chaque jour un peu plus coupables. Larvés dans la joie du progrès, sa lecture imprègne. On trépigne à l’idée de s’indigner de concert, seulement il s’agit de s’interroger: près de 70 ans après, qui a mieux saisit ce qui se tramait derrière toute cette hallucination rampante. Il avait prédit BFM TV.

« La plus redoutable des machines est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux. »

Envoutant et grave, pourfendeur de mensonges et d’idoles, vilipendant la grande fable du progrès perpétuel ; Bernanos voit. Entre l’azur et l’horizon, avec tact et fracas. 

« le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. »

Il offre un éclairage aussi pénétrant que malaisé à subir. Il bouscule, mais ne dérange que si l’on se refuse à partager son dégout du pleutre, du tiède et du neutre.

Bernanos naît à Paris le 20 février 1888. Il passe la plus grande partie de son enfance à Fressin dans le Pas-de-Calais, terreau fertile pour l’imaginaire du futur romancier qui y fera vivre la plupart de ses personnages. Réformé après une période militaire en 1911, Bernanos s’engage et fait toute la guerre au 6ème Dragon. Blessé plusieurs fois au champ d’honneur, il survit aux tranchées. Il devient inspecteur d’assurances.

Élevé dès l’enfance dans la foi catholique et les idéaux monarchistes auxquels il montre un attachement fidèle, Bernanos subit également l’influence de deux événements majeurs qui conditionnent sa pensée : la première guerre mondiale à laquelle il participe et la guerre civile espagnole dont il est un témoin direct. Ces deux événements traumatisants le conduisent à l’exercice du libre-arbitre et au refus de toute forme de soumission ou de consensus qui sont pour lui des marques de médiocrité.

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Premier roman, premier succès

Son premier roman, Sous le soleil de Satan, publié en mars 1926 (il a alors 38 ans), remporte un succès considérable qui le convainc de se consacrer exclusivement à l’écriture.

S’attaquant au conformisme bourgeois, le romancier du « réalisme surnaturel» et des conflits intérieurs, est surtout l’ennemi de toutes les lâchetés qui diminuent l’homme et de toutes les tyrannies qui l’écrasent. Il obtient en 1929 le prix Fémina pour La Joie, qui constitue une suite à son deuxième roman, L’Imposture. En 1933, le passionné de moto qu’est Bernanos devient infirme à la suite d’un accident.

En 1934, fuyant les difficultés financières, Georges Bernanos quitte la France pour s’installer à Majorque où il espère pouvoir se consacrer plus facilement à sa carrière littéraire. C’est sur l’île espagnole qu’il rédige le Journal d’un curé de campagne, roman qui, après sa publication en 1936, sera couronné du Grand prix de l’Académie française et lui apportera la gloire. C’est là aussi qu’en juillet 1936 il assiste au soulèvement militaire des généraux conspirateurs qui marque le début de la guerre civile espagnole.

Lorsque la guerre civile espagnole éclate, l’écrivain, acteur de son temps, ne tarde pas à prendre le parti des victimes dans le violent pamphlet antifranquiste Les Grands Cimetières sous la lune (1938), qui préfigure déjà la tragédie universelle de la Seconde Guerre Mondiale.

« La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. »

Désabusé par la perte des valeurs morales au profit des nouvelles valeurs de la guerre  vanité, cupidité, envie , il s’interroge sur le devenir de l’humanité en se demandant avec un pessimisme exacerbé « si dans le monde moderne, le bon l’emporte encore assez sur le mauvais pour que nous devions nous considérer comme solidaires de tous ceux qui le défendent, même s’ils en sont les injustes privilégiés ? »

L’impact de son témoignage, qu’on peut rapprocher de celui de Malraux avec « L’Espoir », est retentissant. Son ancienne famille politique – Maurras en tête – et certains milieux catholiques le vouent aux gémonies tandis que la gauche applaudit.

Le constat que la Grande Guerre n’a pas apporté la régénération de la France, le rôle de l’Action française dans le gouvernement d’après-guerre, le manque de spiritualité du mouvement qui fait l’objet des attaques répétées du Vatican, sa grande fidélité à l’Église l’incitent à rompre avec ses anciens amis Charles Maurras, Maurice Pujo et Léon Daudet dont il avait par ailleurs reçu de nombreux appuis. Cet éloignement de l’Action Française ne signifie pas pour autant le renoncement aux idéaux d’extrême-droite qu’il continue à divulguer dans un journal Réaction dont il soutient le lancement.

C’est aussi durant cette période, particulièrement féconde pour l’écrivain, que Bernanos signe la Nouvelle histoire de Mouchette, parcours excessivement sensible, tragique et poétique, d’une gamine de treize ans, petite soeur de misère confrontée à sa solitude absolue.

Combattre les fascismes Le 20 juillet 1938, fidèle à un rêve d’enfance, Georges Bernanos quitte la France pour le Paraguay, puis le Brésil, alors que triomphent les fascismes en Europe. Il y passera la guerre, défendant sans cesse la cause de son pays déchiré et devenant l’un des grands animateurs spirituels de la Résistance française.

Il y a quelque chose de proprement inouï dans l’exil de Bernanos au Brésil. Inouï, ce qu’il quitte: une Europe au bord de l’affaissement, qui s’abandonne en quelques mois aux exigences de Hitler. Inouï, cette façon de tourner le dos à ce qui le dégoûte: Bernanos a 50 ans. Il part avec femme, enfants (il en a six), amis, et l’idée de fonder sous la Croix du Sud « un village d’ancienne France », sorte de phalanstère capétien ouvert à toutes les incarnations du ciel. Inouï, enfin, l’endroit où il pose son sac et ses manuscrits, après deux ans d’errance: une maison bâtie sur une terre rouge, à flanc de colline.

Après la défaite de 1940, il se rallie à l’appel lancé le 18 juin 1940 depuis Londres par de Gaulle et décide de soutenir l’action de la France libre dans de nombreux articles de presse où il met cette fois son talent de polémiste contre le régime de Vichy et au service de la Résistance. Il entretient alors une longue correspondance avec Albert Ledoux, le représentant personnel du général de Gaulle pour toute l’Amérique du Sud. Il qualifie Pétain de « vieux traître » et sa révolution nationale de « révolution des ratés ».

En 1941, il écrit la Lettre aux anglais. Ses fils s’engagent dans les Forces françaises libres. Bernanos donne régulièrement de très nombreux articles pour les journaux brésiliens et des messages à la BBC. En se consacrant à ses écrits de combat, il abandonne aussi définitivement l’écriture romanesque.

http://www.ina.fr/video/CPC96001712

De retour en France, en juillet 1945, il est terriblement déçu par l’atmosphère politique de la libération et l’opportunisme qui, à ses yeux, la caractérise. Le général de Gaulle, qui l’a invité à revenir en France (« Votre place est parmi nous », lui fait-il savoir dans un câble daté du 16 février 1945), veut lui donner une place au gouvernement. En dépit d’une profonde admiration pour lui, le romancier décline cette offre. Pour la troisième fois, on lui propose alors la Légion d’honneur, qu’il refuse également. Lorsque l’Académie française lui ouvre ses portes, il répond : « Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie »

Il fait de nombreuses conférences en Europe. Il y annonce un nouvel ordre bâti sur la vitesse, la recherche exclusive du profit, la “civilisation des machines”.

Dans « La France contre les robots », Bernanos pénètre au cœur de la mutation du monde moderne. En anarchiste éclairé, il souligne avec justesse que « ce monde s’est fondé sur une certaine conception de l’homme commune aux économistes anglais du XVIIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine ». Annonce pour mieux dénoncer que « le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain ».

À ce monde nouveau, Bernanos oppose la civilisation française ou plutôt ce qu’il en survit. Il invite à revenir aux sources de notre civilisation, pour défendre la condition d’homme. Car c’est le paradoxe dramatique du monde moderne : il exalte l’homme pour mieux le ruiner. Au primat de l’action, Bernanos oppose celui de la contemplation et la vie intérieure, condition de la vraie liberté. Il lance un appel à la libération. Il tente de remuer les derniers soubresauts de la révolte. La civilisation des machines, fondée sur la cupidité et le mercantilisme, a-t-elle fait le bonheur des hommes ?

Il met en garde ses semblables contre un monde en proie à la déshumanisation et à l’élimination de toute vie spirituelle. Ces écrits, dont le caractère prophétique ne cesse de s’affirmer depuis sont, par contre, très mal accueillis en cette période volontiers euphorique d’immédiate après-guerre.

De nouveau l’exil

Bernanos s’exile à nouveau, cette fois pour la Tunisie (1947). Il y écrit son “testament spirituel”, Dialogues des Carmélites. La communion des saints (par laquelle il nous est accordé de « mourir les uns pour les autres, ou peut-être même les uns à la place des autres ») en est le thème central. Bien plus qu’un scénario, Dialogues des carmélites est considéré comme le « testament spirituel de Bernanos ».

Ses tous derniers textes expriment également la quintessence de sa foi chrétienne et de sa spiritualité. Victime d’un cancer du foie, Bernanos est rapatrié. Il meurt à l’hôpital américain de Neuilly le 5 juillet 1948. Lui qui avait tant médité sur la mort s’éteint en murmurant : « À nous deux maintenant ».

Polémiste virulent, essayiste engagé dans les affaires du monde, il semble mal supporter le carcan d’une doctrine liée à une ligne de conduite politique: témoin sa rupture, justement, d’avec Charles Maurras et l’Action française. De plus, ses prises de position semblent suivre une logique déroutante à force de revirements inattendus et souvent incohérents pour quiconque s’en tient aux jugements superficiels. En effet, entre le défenseur d’Édouard Drumont et l’allié – suspecté de «gauchisme» – d’André Malraux,1 entre l’activis- te monarchiste et le partisan du général de Gaulle, entre l’extrémisme de droite et les appels antifranquistes et antimunichois, la distance peut paraître infranchissable. Le catholicisme même de Bernanos est provocant, dérangeant pour les bien-pensants, scandaleux dans le meilleur sens du mot.

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Activiste durant sa jeunesse des Camelots du roi, Bernanos se tourna ensuite vers une écriture fougueuse, rageuse et généreuse. Insurgé contre l’indifférence et le mensonge, il comptait de nombreux ennemis, y compris parmi ses amis qui ne supportaient pas son indépendance d’esprit et son expression tranchante.

Consignant ses expériences, ses pensées et ses impressions sur les grands problèmes spirituels et humains dans des articles, romans et pamphlets ébouriffants, il s’attira l’opprobre de la gauche aussi bien que de la droite, des démocrates chrétiens et des maurrassiens, des pétainistes et des collaborateurs, ou encore des « épurateurs » de l’après-guerre.

Catholique et royaliste de combat, initié par son père à la lecture d’Edouard Drumont, puis formé à l’école de l’Action française, Bernanos rejetait, à égale distance, le totalitarisme de la force et la tiédeur conservatrice. Communisme, nazisme et démocratisme libéral l’indisposaient. Il était rebuté par ces solutions politiques agrégées à une modernité matérialiste et uniformisante. Inhumaine civilisation moderne ! Dans son dernier essai, la France contre les robots (1946), il résume son propos en une formule décisive : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

« Anarchiste blanc » – comme l’avaient surnommé Georges Clemenceau, ainsi que ses camarades royalistes, au début du XXe siècle –, Bernanos souhaitait le renversement du régime républicain. Politiquement et socialement en rupture avec la société française de son époque, il se réclamait des vertus aristocratiques et populaires contre l’individualisme bourgeois précipité par la Révolution française. Evoquant son éducation familiale et politique, il notait : « On ne nous a nullement élevés dans le respect de la bourgeoisie. Nous savions que la bourgeoisie intellectuelle, comme l’autre, avait constamment sacrifié la monarchie à son avarice, à sa vanité, à une sorte de conservatisme qu’elle prend pour la tradition, qu’elle oppose dans son orgueil ingénu à la tradition des aristocrates.[…] Nous n’ignorions pas que la bourgeoisie s’est perpétuellement interposée entre le peuple et la monarchie, que la monarchie, en 1789 comme en 1830, s’est perdue chaque fois qu’elle a parié pour la bourgeoisie contre le peuple. » (Nous autres Français, 1939).

Il conserva jusqu’au bout une certaine nostalgie de ses combats royalistes de jeunesse : « Nous n’étions pas des gens de droite. Le cercle d’études sociales que nous avions fondé portait le nom de cercle Proudhon, affichait ce patronage scandaleux. Nous formions des voeux pour le syndicalisme naissant. Nous préférions courir les chances d’une révolution ouvrière que compromettre la monarchie avec une classe demeurée depuis un siècle parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire, et dont l’égoïsme, la sottise et la cupidité avaient réussi à établir une espèce de servage plus inhumain que celui jadis aboli par nos rois. » (Les Grands Cimetières sous la lune, 1938).

Mystique enflammé, polémiste indigné et esprit critique soucieux de vérité, Bernanos se montrait implacable, également, tant à l’égard du réalisme que de l’optimisme. « Le réalisme, lança-t-il un jour, de façon lapidaire, c’est la bonne conscience des salauds ». Quant à l’optimisme, il lui règle ainsi son compte dans les Grands Cimetières sous la lune : « L’optimisme m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir peur des hommes, de leur malheur. »

De même que le réalisme bourgeois ne saurait être confondu avec le réalisme anthropologique, l’optimisme, à ses yeux, ne saurait être amalgamé avec l’espérance, dont l’origine demeure surnaturelle. Tourmenté par l’affrontement du bien et du mal exemplifiés par le Christ en Dieu face au diable tentateur, Bernanos a d’ailleurs composé une oeuvre métaphysique vitale et terriblement incarnée afin de « rendre naturel le surnaturel. »

Monsieur Ouine:

En prélude à son essai « la France contre les robots », magistral prophétisation des maux de la modernité, sa tapageuse industrialisation et son avilissement généralisé (et oui ça cogne), publié en 1947, dont sont extraits les citations précédentes, il délivre des années plus tôt une réponse à une enquête sur « l’Avenir ». Ce texte reproduit ci-dessous offrira, un gage de la dimension salvatrice des hurlements de Georges Bernanos, cet « homme qui désespère de tout, sauf de l’espérance » M. Dard.

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RÉPONSE A UNE ENQUÊTE (Janvier 1942)

Il n’y a pas de problème des machines susceptible d’être résolu par la diminution du nombre des machines ou par leur meilleure utilisation. Le machinisme n’est pas une erreur économique ou sociale, c’est un vice de l’homme, comparable à celui de l’héroïne ou de la morphine, et ils ne font tous les deux que trahir un mal secret, la même déchéance nerveuse, une double tare de l’imagination et de la volonté. Ce qui est véritablement anormal chez le toxicomane, ce n’est pas qu’il use d’un poison, c’est qu’il ait éprouvé le besoin d’en user, de pratiquer cette forme perverse d’évasion, de fuir sa propre personnalité, comme un voleur s’échappe de l’appartement qu’il vient de cambrioler. Aucune cure de désintoxication ne saurait guérir ce malheureux de son mensonge, le réconcilier avec lui-même. Je sais bien qu’un tel rapprochement paraîtra d’abord ridicule à beaucoup de lecteurs. Je n’ai pourtant nullement la prétention de condamner les machines, je ne crois nullement que l’invention de la roue, du gouvernail, de la boussole, ait marqué un recul de la civilisation. J’estime au contraire que la machine devrait être bienfaisante, libératrice. J’en pourrais dire autant, d’ailleurs, de l’opium ou de la morphine lorsqu’ils remplissent leur rôle, allègent les tortures de certains cancéreux, rendent le calme aux moribonds. Si le monde est menacé de mourir de sa machinerie, comme le toxicomane de son poison favori, c’est que l’homme moderne demande aux machines, sans oser le dire ou peut-être se l’avouer à lui-même, non pas de l’aider à surmonter la vie, mais à l’esquiver, à la tourner, comme on tourne un obstacle trop rude.

Les Yankees voulaient nous faire croire, il y a vingt ans, que le machinisme était le symptôme d’une excessive poussée de vitalité. S’il en avait été ainsi, cette crise serait déjà résolue, au lieu qu’elle ne cesse de s’étendre, de s’aggraver, de prendre un caractère de plus en plus anormal, pathologique. Bien loin de témoigner d’une vitalité excessive, l’homme du machinisme, en dépit des immenses progrès réalisés par la médecine préventive et curative, ressemble bien plutôt à un névropathe passant tour à tour de l’agitation à la dépression, sous la double menace de la folie et de l’impuissance. Lorsqu’à la fin du dernier siècle celui qui est, avec Balzac, le plus grand observateur social français, M. Edouard Drumont, osait rire ces choses, il faisait sourire les optimistes. Mais l’histoire lui apporte aujourd’hui son témoignage irrécusable. Le désordre actuel du monde ne peut réellement faire penser qu’à la démence. Il est absolument vain de comparer à la nôtre d’autres époques en apparence non moins absurdes, non moins sanglantes. Le monde qui subissait ces épreuves — par exemple l’Europe du vie siècle — était un chaos de nations ou de races encore barbares ou retournées à la barbarie, séparées les unes des autres par des marais ou des forêts infranchissables, privées de toute administration, de toute police, ravagées par les pestes, et que la famine jetait sur les routes de l’invasion. Au lieu que le monde actuel jouissait de toutes les conditions matérielles de l’Ordre, il ne manquait de rien pour être riche, heureux, puissant. Vous voudrez bien convenir avec moi que cette distinction est essentielle ? Un sauvage peut agir comme un sauvage sans pour cela être suspect de folie. Mais si un notaire, habitant un appartement confortable, se met à briser sa vaisselle et à jeter son mobilier par la fenêtre, il est assurément bon à enfermer dans un cabanon.

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Construire des machines, je le répète, a toujours été une forme très légitime de l’activité humaine. Mais que l’activité humaine se trouve presque tout entière tournée vers ce but unique : la fabrication des machines, voilà le signe d’une espèce de perversion. Et, si nous voulons définir cette perversion, je pense qu’il nous faut d’abord essayer de savoir comment elle a pris naissance. Oh ! sans doute, je fais volontiers ici la part des circonstances économiques, de la colossale ruée vers le profit qui marque les débuts du XIXe siècle. Pour les premiers capitalistes, la machine ne permettait pas seulement de fabriquer plus, et plus vite, elle avait cet autre immense avantage de faire baisser le prix de la main-d’oeuvre en multipliant le nombre des misérables, elle donnait aux patrons le privilège monstrueux de fixer eux-mêmes le taux des salaires. Mais s’il est douteux que les spéculateurs aient été capables à eux seuls d’imposer les machines, ils n’eussent certainement pas réussi à les faire aimer, ils les auraient plutôt fait haïr. Or, non seulement l’homme moderne n’a pas haï les machines, mais elles lui sont devenues tout de suite indispensables, il a réglé sur elles le rythme de sa vie, elles disposent maintenant presque en maîtresses de son travail et de son repos, il s’est donné à elles, il a lié son sort au leur d’une manière si étroite qu’il ne sait plus comment se reprendre. « Qui l’emportera de l’homme ou de la machine? » • demandez-vous. Mais qu’on puisse poser publiquement cette question sans étonner personne, que nous puissions envisager l’hypothèse d’une sujétion de l’homme à des mécaniques sorties de ses mains, n’est-ce pas déjà le signe d’un déséquilibre profond, d’une sorte de démence collective ? N’est-ce pas aussi la preuve que la passion de l’homme moderne pour les machines n’est nullement l’exagération d’un sentiment naturel, mais la marque d’un horrible renoncement à soi-même, un acte de démission ?

Ce n’est pas précisément le désespoir de l’homme qui a inventé les machines, les circonstances en ont favorisé l’invention et la propagation à un moment où l’homme commençait à douter de la vie, et son désespoir s’est emparé d’elles, il a exprimé en elles, comme dans un langage secret, sa haine toujours croissante de la vie. Oh! sans doute, notre activité hystérique peut donner aux naïfs l’illusion d’un amour désordonné de la vie! Autant dire que le prodigue, qui jette l’argent par la fenêtre, démontre ainsi son amour de l’argent. Je ne prétends pas que l’homme moderne haïsse consciemment la vie, du moins je pense qu’il la hait alors même qu’il entasse les ruines et remplit les charniers, car on est trop tenté d’oublier qu’aucun homme, en aucun temps, n’a mis plus d’épouvantable lucidité à détruire la vie et les oeuvres de la vie. L’homme moderne ne hait peut-être pas la vie, mais il ne l’accepte plus, il refuse de s’y soumettre, et s’il rit de ses mystères, s’il se vante de les pénétrer tôt ou tard, grâce à la guerre, il n’en a pas moins peur de ce temple immense, vide de ses dieux, et où résonne lugubrement son pas solitaire. On trouvera peut-être que je fais de lui une peinture bien sombre, bien tragique, car, par son goût de l’uniformité, par son conformisme, par sa docilité envers une administration chaque jour plus tyrannique, il paraîtrait plutôt inoffensif. C’est que les révoltes et les terreurs qui l’inspirent ne paraissent qu’à peine encore à la surface de sa conscience, mais elles plongent dans son subconscient. Chacun de ces médiocres pris à part n’inspirait aucun soupçon, paraissait même dissimuler de bons sentiments sous un cynisme affecté. Mais de leur masse anonyme, comme d’une marmite de sorcière, ont jailli spontanément l’horrible et l’atroce. Ces conformistes, si attentifs à ne se distinguer en rien les uns des autres, resteront liés à jamais au souvenir du plus grand crime de l’histoire, car les générations futures refuseront certainement de distinguer entre les lâches et les imbéciles qui ont subi ce crime faute d’avoir eu le courage de le prévoir, et les misérables qui se vantent de l’avoir volontairement perpétré, alors qu’ils n’en sont encore aujourd’hui que les aveugles instruments. Par ce crime, du moins, nous pouvons déjà juger de la malfaisance des images qui hantaient des médiocres à leur insu, et aussi du caractère monstrueux de leur refoulement.

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L’homme moderne est un halluciné. L’hallucination a remplacé la croyance. L’homme moderne est un angoissé. L’angoisse s’est substituée à la foi. Tous ces gens-là se disent réalistes, pratiques, matérialistes, enragés à conquérir les biens de ce monde, et nous sommes très loin de soupçonner la nature du mal qui les ronge, car nous n’observons que leur activité délirante, sans penser qu’elle est précisément la forme dégradée, avilie, de leur angoisse métaphysique. Ils ont l’air de courir après la fortune, mais ce n’est pas après la fortune qu’ils courent, c’est eux-mêmes qu’ils fuient. Dans ces conditions, il est de jour en jour plus ridicule d’entendre de pauvres prêtres ignorants et paresseux tonner du haut de la chaire contre l’orgueil de ce perpétuel fuyard, l’appétit de jouissance de ce malade qui ne peut plus jouir qu’au prix des plus grands efforts, qui éprouve de la fringale pour tout, parce qu’il n’a plus réellement faim de rien.

On ne peut pas espérer poser correctement le problème des machines, si on néglige la psychologie de l’homme qui après les avoir construites avec une espèce de ferveur mystique va maintenant jusqu’à se croire menacé par elles, si on refuse de voir en lui ce que l’histoire y verra — un anormal. Que ce dernier mot excite l’ironie, qu’importe! L’Avenir ne jugera pas autrement l’Homme des Machines parce qu’il le jugera sur ses oeuvres, il frémira à la pensée du risque immense, absurde, couru par la civilisation humaine, des biens précieux, irremplaçables, engloutis dans une espèce de catastrophe gratuite qui ressemble moins à l’embrasement des haines qu’à l’explosion simultanée de toutes les terreurs. L’Homme des Machines est un anormal. Lorsqu’on parle du déséquilibre entre les nécessités spirituelles et la multiplication des mécaniques, on raisonne comme s’il suffisait pour remédier aux maux que ce déséquilibre engendre d’imposer à l’homme un meilleur, un plus rationnel emploi du temps, selon les règles de la pédagogie — récréations plus courtes, classes plus longues… Hélas! ce sont là des idées de pion! L’homme moderne n’est pas un élève paresseux qui joue avec les machines au lieu d’apprendre ses leçons ou de faire sa prière. Les machines le distraient, à prendre ce mot devenu banal, non dans son acception ordinaire, mais dans son sens exact, étymologique : trahere. Elles l’arrachent à lui-même et à ses angoisses. Il est sans doute permis de se demander comment une machine à laver la vaisselle, par exemple, est capable de remplir ce rôle. Il semble même à première vue que toutes ces mécaniques ingénieuses n’ont d’autre but que de faire gagner du temps, que, loin d’arracher l’homme à ses angoisses, elles lui laissent plus de loisir pour en remâcher l’amertume. Cela n’est malheureusement vrai qu’en apparence. L’homme moderne profite rarement de ces loisirs. La besogne faite, il se contente le plus souvent de changer de machine, il va précipitamment de machine en machine, ainsi qu’un joueur de jazz-band. Le moins qu’il exige de ces mécaniques, c’est de rompre brutalement le rythme ancien traditionnel, le rythme humain du travail, de l’accélérer à tel point que les images redoutables ne puissent pas plus se former dans sa pensée que ne se forment les cristaux de gel dans une eau brisée sur l’écueil. Il ne s’agit d’ailleurs ici que des machines utilitaires. Celles qu’il a le plus aimées, pour lesquelles il ne cesse d’épuiser toutes les ressources de son génie inventif, et dont le perfectionnement absorbe sans doute les quatre cinquièmes de l’effort industriel humain, sont précisément celles qui correspondent, s’ajustent pour ainsi dire, exactement, aux réflexes naturels de défense d’un angoissé — le mouvement qui grise, la lumière qui réconforte, les voix qui rassurent.trisr

Lorsqu’on pose ainsi le problème on n’en a peut-être pas beaucoup avancé la solution, mais on s’est donné du moins à soi-même une leçon d’humilité, on a le droit de sourire un peu des moralistes, des philosophes ou des théologiens qui, s’appuyant sur leurs définitions respectives de l’Homme, prédisent logiquement sa victoire sur les machines. Pour reprendre une comparaison déjà faite, on pourrait prédire, au nom du même principe qui soumet l’inférieur au supérieur, la victoire certaine des morphinomanes sur la seringue Pravaz. L’Homme des Machines ne nous est pas beaucoup plus connu que l’Homme des Cavernes. L’un est trop loin dans le temps, l’autre trop proche, ou plutôt il est nous-mêmes, nous souffrons des mêmes tares que lui, la seule marge laissée à notre jugement est celle qui sépare notre anormalité de la sienne — une différence de degré ; une nuance, rien de plus… Il faut un grand effort, par exemple, pour se dire qu’après tout il est étrange que des machines créées plus ou moins inoffensives, finissent presque toujours par devenir des machines à tuer, que les machines ne se pervertissent pas ainsi toutes seules, qu’elles ne font sans doute qu’exprimer à la longue, réaliser, des images morbides que l’homme du luxe et du xxe siècles refoulait dans son subconscient, que si les catastrophes s’abattent sur nous, en dépit d’un immense effort apparent vers la prospérité, le bonheur, c’est que nous les désirions peut-être en secret, que nous en avions l’obsession malsaine, que nous portions en nous ce goût du malheur qui torture, à leur insu, tant de névropathes qui ne veulent pas guérir. bernanoosoo

Selon la logique, non des livres, mais de la vie – l’humanité doit construire de plus en plus de machines, pour la même raison qu’elle fera voler ses avions de plus en plus vite et de plus en plus haut. L’Homme des Machines ne se libérera pas des Machines, parce que le monde artificiel qu’elles lui ont permis de créer s’accorde à son angoisse, n’en est que la projection sur les choses. Quelle est la nature de cette angoisse ? Quelles en sont les causes ? A ce point de ma démonstration, certains lecteurs attendront de moi peut-être la tirade habituelle de l’écrivain catholique sur les redoutables effets de l’Incroyance. Je pense que je décevrai leur attente. Le monde est désormais entré trop avant dans la misère pour pouvoir supporter sans révolte ni dégoût les démonstrations des docteurs, et le spectacle de leur intolérable sécurité. Les docteurs démontrent comme s’ils n’étaient absolument pour rien dans les maux qu’ils analysent, quand nous savons parfaitement, au contraire, qu’une impitoyable solidarité lie les croyants aux incroyants, que le niveau de l’impiété monte dans la proportion exacte, dans la mesure stricte où baisse, chez les chrétiens, le niveau de la Divine Charité, jusqu’à ce que ce niveau soit tombé si bas que l’Eglise à son tour, selon ce qui nous fut prédit le vingt-troisième dimanche après la Pentecôte, connaisse les épreuves qui accablaient jadis la Synagogue. Au lieu de mettre fièrement sous le nez de nos frères égarés la Lettre d’une Loi dont nous n’avons pas pu fair triompher l’Esprit, nous devrions tâcher de comprendre que, si par le choix de Dieu et par l’eau du baptême nous sommes responsables des impies, les impies ne sont pas responsables de nous.

Le monde est malade, beaucoup plus malade qu’on ne croit, et c’est d’abord ce qu’il faudrait reconnaître, afin de le prendre en pitié. Le monde est menacé de périr, et les Docteurs semblent ne s’intéresser à son agonie que pour en tirer des arguments favorables à leurs thèses. Si l’agonie du monde justifie leurs thèses, elle ne les justifie pas, eux, elle les condamnerait plutôt. Ils remontrent, ils condamnent, ils prescrivent, ils feraient beaucoup mieux d’aimer, car la solution n’est pas de mettre ce monde à l’école, il faut premièrement le guérir. Mais on reste fidèle à de vieilles méthodes de collège qui ne visent que le cancre, traitant le désespoir par des pensums.

Ce n’est pas assez de dire que le Monde des Machines doit être sauvé. Il devrait d’abord être racheté. Racheté est bien le mot qui convient, car sa situation vis-à-vis de l’Argent est exactement celle du débiteur insolvable que la Loi Romaine faisait esclave du créancier. L’Homme des Machines n’est pas seulement menacé d’appartenir un jour aux Machines, il leur appartient déjà, c’est- à-dire qu’il appartient à un système économique qui lie de plus en plus étroitement son sort à celui des machines, à la construction des machines, au développement des machines.

Il serait donc absurde de prétendre libérer ce monde par une révolution économique. L’organisation économique du monde est admirablement logique et cohérente, dès qu’on raisonne en économiste, c’est-à-dire sans tenir compte des valeurs morales impossibles à chiffrer. Pour venir à bout du système il faudrait une révolution spirituelle analogue à celle d’il y a deux mille ans, je veux dire une nouvelle explosion du Christianisme, proportionnée à la résistance d’un type de civilisation beaucoup plus grossier, plus sommaire, mais, par conséquent, beaucoup plus solide et plus compact que l’autre. Cette révolution est-elle encore possible, je l’ignore. Faire exploser l’Evangile dans un monde saturé d’idées chrétiennes amoindries, déformées, dégradées, rajustées à la mesure des médiocres — ou parfois même détournées de leur sens, « devenues folles » comme disait jadis Chesterton —cela ne se peut que par un miracle. Ce miracle nous sera-t-il donné? N’en sommes-nous pas devenus trop indignes? Réussirons-nous là où saint François d’Assise a échoué ?

Hommages:

Albert Camus Alger-Républicain, 4 juillet 1939

Georges Bernanos est un écrivain deux fois trahi. Si les hommes de droite le répudient pour avoir écrit que les assassinats de Franco lui soulevaient le cœur, les partis de gauche l’acclament quand il ne veut point l’être par eux. Car Bernanos est monarchiste. Il l’est comme Péguy le fut et comme peu d’hommes savent l’être. Il garde à la fois l’amour vrai du peuple et le dégoût des formes démocratiques. Il faut croire que cela peut se concilier. Et dans tous les cas, cet écrivain de race mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres. Respecter un homme, c’est le respecter tout entier. Et la première marque de révérence qu’on puisse montrer à Bernanos consiste à ne point l’annexer et à savoir reconnaître son droit à être monarchiste. Je pense qu’il était nécessaire d’écrire cela dans un journal de gauche.

François Mauriac « Mémoires intérieures »

Les invectives les plus sanglantes de Bernanos demeurent liées à une nappe souterraine de charité qui a baigné et embrasé toute sa vie. Aussi faut-il nous garder de les isoler, de les séparer de ce secret contexte; lui-même d’ailleurs ne l’a jamais fait. Sur ce point, il ne s’est embarrassé d’aucune contradiction. En ce qui me concerne, je ne sais plus de laquelle des années 30 date une page assez atroce sur mon œuvre, comparée à une cave aux murs suintants d’angoisse. Durant toute cette période, pourtant, je recevais de beaux exemplaires de ses livres, avec des dédicaces dont certaines survolent la simple camaraderie littéraire, comme celle-ci, sur la page de garde des Grands cimetières sous la lune: « Ce livre ne peut passer que par la brèche que vous avez ouverte si courageusement et si noblement. Puissiez-vous ne pas le trouver trop indigne de vous ! De toute mon admiration et de tout mon cœur ». Tous les coups qu’il a pu me porter, il m’en a consolé à son retour du Brésil par ce témoignage que je veux fixer ici et où s’exprime, j’en ai la certitude, sa dernière pensée sur moi, s’il est vrai, comme un témoin me l’a écrit, que durant ses derniers jours il a, dans le même esprit, prononcé mon nom : « Il me semble que beaucoup de choses s’éclaireraient entre nous si nous nous connaissions mieux. Mais il me semble aussi qu’en dépit de tout ce qui nous rapproche, nos jeunesses se sont, il y a bien longtemps, orientées vers la vie de manières trop différentes pour que nous nous comprenions jamais entièrement, même quand nous sommes d’accord sur le fond. Je sais pourtant par expérience combien de fois votre grand nom est prononcé avec le mien par beaucoup d’amis d’outre-mer qui savent peut-être mieux que nous ce que nous sommes l’un à l’autre. C’est dans leur cœur que nous nous trouvons donc unis, en attendant de l’être un jour « dans la douce pitié de Dieu comme dans un éternel matin». Je nie que la vanité entre pour si peu que ce soit dans la citation que je fais de ce texte. Mais si la liberté de la critique ne doit en aucun cas être mise en cause, les écrivains, quand leur journée touche au déclin, ont le devoir de rendre manifeste cette fraternité qui les unit « dans la douce pitié de Dieu », quoi qu’ils aient pu dire et écrire les uns des autres.

English: Building where Georges Bernanos was b...
English: Building where Georges Bernanos was born : 28 rue Joubert, Paris 9th arr. Français : Immeuble où est né Georges Bernanos : 28 rue Joubert, Paris 9e arr. (Photo credit: Wikipedia)

CITATIONS:

ARGENT « Ce sont les Forces spirituelles qui en finiront avec la Tyrannie de l’Argent parce qu’elles en délivreront les consciences, elles redresseront les consciences en face de ces maîtres comme en face de tous les autres. Alors sera vraiment constitué le front de la liberté ». Lettre aux Anglais

DEMOCRATIE Une Démocratie sans démocrates, une République sans citoyens, c’est déjà une dictature, c’est la dictature de l’intrigue et de la corruption. La France contre les robots

ESPERANCE L’espérance, voilà le mot que je voulais écrire. […] La vie intérieure de l’homme moderne a un rythme trop rapide pour que s’y forme et murisse un sentiment si ardent et si tendre, il hausse les épaules à l’idée de ces chastes fiançailles avec l’avenir. […] Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, exactement comme les saints aiment et expient pour nous. Les Enfants humiliés

MACHINES Si le monde est menacé de mourir de sa machinerie, comme le toxicomane de son poison favori, c’est que l’homme moderne demande aux machines, sans oser le dire ou peut-être se l’avouer à lui-même, non pas de l’aider à surmonter la vie, mais à l’esquiver, à la tourner, comme on tourne un obstacle trop rude. Le Chemin de la Croix-des-Ames La plus redoutable machine est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux. Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots Magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des Machines. La France contre les robots

MONARCHIE La sensibilité française, en 1789, était déjà formée depuis longtemps, et cent cinquante ans d’apparente réaction contre le passé ne suffisent pas à modifier profondément nos réactions morales, notre conception particulière du devoir, de l’amour, de l’honneur. De sorte que le rythme profond de notre vie intérieure n’est en rien différent de celui d’un contemporain de Louis XVI. En ce sens on peut dire que tous les Français sont monarchistes comme moi. Ils le sont sans le savoir. Moi, je le sais. Nous autres Français MONDE

MODERNE Il est vrai, absolument vrai, qu’aux environs de 1914, nous avons tous senti que le monde moderne était à bout, qu’il criait grâce, qu’il aurait donné tout son fameux progrès pour une mystique. […] Le monde moderne avait besoin d’une mystique, mais ce sont les dictateurs qui l’ont rassasié, comblé, rempli. Les Enfants humiliés On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! La France contre les robots

ORDRE M. Mussolini a écrit un jour qu’il respectait dans l’Eglise la « plus grande force conservatrice de l’histoire ». C’est bien l’image que César s’est toujours faite de l’Eglise de Dieu, et nous savons aussi que cette image est fausse. Malheureusement, nous savons aussi que beaucoup de Chrétiens la jugent vraie, qu’ils croiraient volontiers que le Christ est mort uniquement pour la sécurité des propriétaires, le prestige de tous les hauts fonctionnaires, et la stabilité des gouvernements. Je n’ai jamais été ce qu’on appelle si drôlement « un Chrétien de gauche », je déplore qu’on ait trop souvent parlé de l’esprit révolutionnaire de l’Evangile, car cette expression est pour le moins équivoque, je ne me sens nullement anarchiste, mais, à qui prétend me parler au nom de l’Ordre, je lui demande d’abord de montrer ses titres. Mon obéissance n’est pas à qui veut la prendre, n’a pas mon obéissance qui veut. (…) Notre vocation, à nous autres Français, n’est pas de conserver mais de servir. La Chrétienté française, fidèle, fière et libre

TOTALITARISME La menace qui pèse sur le monde est celle d’une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu’importe ! de l’homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité tout entière, et dont l’existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle d’un mammouth sur les bords du lac Léman. La liberté pour quoi faire ?

VERITE Je ne me sens pas du tout la conscience du monde. Mais c’est assez de me dire que la petite part de vérité dont je dispose, je l’ai mise, ici, à l’abri des menteurs. […] J’ai reçu ma part de vérité comme chacun a reçu la sienne, et j’ai compris très tard que je n’y ajouterai rien, que mon seul espoir de la servir est seulement d’y conformer mon témoignage et ma vie. Les Enfants humiliés

VOCATION Non, je ne suis pas un écrivain. Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre (…) Je ne repousse d’ailleurs pas ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes enfants doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel de ma vie. Toute vocation est un appel — vocatus — et tout appel veut être transmis. Ceux que j’appelle ne sont évidemment pas nombreux. Ils ne changeront rien aux affaires de ce monde. Mais c’est pour eux, c’est pour eux que je suis né. Les Grands Cimetières sous la lune

La Liberté et la civilisation française. La France contre les robots

Capitalistes, fascistes, marxistes, tous ces gens-là se ressemblent. Les uns nient la liberté, les autres font encore semblant d’y croire, mais qu’ils y croient ou n’y croient pas, cela n’a malheureusement plus beaucoup d’importance, puisqu’ils ne savent plus s’en servir. Hélas ! le monde risque de perdre la liberté, de la perdre irréparablement, faute d’avoir gardé l’habitude de s’en servir… Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : ” Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête, personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! ”

Oui, voilà l’appel que je voudrais lancer à travers l’espace ; mais vous-même qui lisez ces lignes, je le crains, vous l’entendriez sans le comprendre. Oui, cher lecteur, je crains que vous ne vous imaginiez pas la Liberté comme de grandes orgues, qu’elle ne soit déjà pour vous qu’un mot grandiose, tel que ceux de Vie, de Mort, de Morale, ce palais désert où vous n’entrez que par hasard, et dont vous sortez bien vite, parce qu’il retentit de vos pas solitaires. Lorsqu’on prononce devant vous le mot d’ordre, vous savez tout de suite ce que c’est, vous vous représentez un contrôleur, un policier, une file de gens auxquels le règlement impose de se tenir bien sagement les uns derrière les autres, en attendant que le même règlement les entasse pêle-mêle cinq minutes plus tard dans un restaurant à la cuisine assassine, dans un vieil autobus sans vitres ou dans un wagon sale et puant. Si vous êtes sincère, vous avouerez peut-être même que le mot de liberté vous suggère vaguement l’idée du désordre -la cohue, la bagarre, les prix montant d’heure en heure chez l’épicier, le boucher, le cultivateur stockant son maïs, les tonnes de poissons jetées à la mer pour maintenir les prix. Ou peut-être ne vous suggérerait-il rien du tout, qu’un vide à remplir-comme celui, par exemple, de l’espace… Tel est le résultat de la propagande incessante faite depuis tant d’années par tout ce qui dans le monde se trouve intéressé à la formation en série d’une humanité docile, de plus en plus docile, à mesure que l’organisation économique, les concurrences et les guerres exigent une réglementation plus minutieuse.

Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres, des fantaisies.

“Pas de fantaisies ! disent les gens d’affaires et les fonctionnaires également soucieux d’aller vite, le règlement est le règlement, nous n’avons pas de temps à perdre pour des originaux qui prétendent ne pas faire comme tout le monde… ” Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J’ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N’importe quel honnête homme, pour se rendre d’Europe en Amérique, n’avait que la peine d’aller payer son passage à la Compagnie transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille. Les philosophes du XVIIIe siècle protestaient avec indignation contre l’impôt sur le sel-la gabelle-qui leur paraissait immoral, le sel étant un don de la Nature au genre humain. Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats. Oh ! oui, je sais, vous vous dites que ce sont là des bagatelles. Mais en protestant contre ces bagatelles, le petit bourgeois engageait sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l’évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l’État moderne, le Moloch technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l’ancien vocabulaire libéral, couvrait ou justifiait du vocabulaire libéral ses innombrables usurpations. Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, rispostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte ridicule de se salir les doigts.

Erreur profonde ! Ce n’était pas ses doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme. Oh ! peut-être ne s’en doutait-il pas, ou ne s’en doutait-il qu’à demi, peut-être sa révolte était-elle beaucoup moins celle de la prévoyance que celle de l’instinct.

N’importe ! On avait beau lui dire : « Que risquez-vous ? Que vous importe d’être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher… ». Il reconnaissait bien que le raisonnement n’était pas sans valeur, mais il ne se sentait pas convaincu. En ce temps-là, le procédé de M. Bertillon n’était en effet redoutable qu’au criminel et il en est de même encore maintenant. C’est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l’homme qui les incarne. Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d’imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la Police d’État guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes, de la nouvelle méthode, il pressentait qu’une arme si perfectionnée, aux mains de l’État, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens. C’était sa dignité qu’il croyait seulement défendre, et il défendait avec elle nos sécurités et nos vies. Depuis vingt ans, combien de millions d’hommes, en Russie, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont été ainsi, grâce aux empreintes digitales, mis dans l’impossibilité non pas seulement de nuire aux Tyrans, mais de s’en cacher ou de les fuir ? Et ce système ingénieux a encore détruit quelque chose de plus précieux que des millions de vies humaines.

Le jour n’est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée.

Une civilisation ne s’écroule pas comme un édifice ; et on dirait beaucoup plus exactement qu’elle se vide peu à peu de sa substance, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que l’écorce. On pourrait dire plus exactement encore qu’une civilisation disparaît avec l’espèce d’homme, le type d’humanité, sorti d’elle. L’homme de notre civilisation de la civilisation française – qui fut l’expression la plus vive et la plus nuancée, la plus hellénique, de la civilisation européenne, a disparu pratiquement de la scène de l’Histoire le jour où fut décrétée la conscription. Du moins n’a-t-il plus fait depuis que se survivre.

Cette déclaration surprendra beaucoup d’imbéciles. Mais je n’écris pas pour les imbéciles. L’idée de la conscription obligatoire paraît si bien inspirée de l’esprit napoléonien qu’on l’attribue volontiers à l’Empereur. Elle a pourtant été votée par la Convention, mais l’idée des hommes de la Convention sur le droit absolu de l’État était déjà celle de Napoléon, comme elle était aussi celle de Richelieu, ou de Charles Quint,de Henri VIII ou du pape Jules II. Pour cette raison très simple que Robespierre et Richelieu, Charles Quint ou Henri VIII appartenaient tous ensemble à cette tradition romaine si puissante chez nous, particulièrement depuis la Renaissance.

  Georges BERNANOS ; La France contre les robots ; 1947.

Bernanos, électron libre

Bernanos, électron libre

Pierre Assouline – LE 12 OCTOBRE 2013

Qui lit encore Bernanos ? On ne sache pas qu’il soit souvent au programme. N’eut été le cinéma, ou plutôt de rares cinéastes de génie de Bresson à Pialat, sans oublier le génie du Poulenc duDialogue des Carmélites, on le lirait encore moins alors que son oeuvre est l’une des plus profondes, et des plus proprement bouleversantes, de la première moitié du XXème siècle littéraire. Lorsqu’on déplore cette désaffection, on s’entend répondre que les tourments de ses héros sont trop datés. Comprenez que les cas de conscience d’un jeune prêtre ou les désarrois d’une novice ne sont plus de notre temps. Comme si la confrontation de l’être avec le Mal n’était pas de tout temps, et que la question de la grâce relevait d’une mode ! C’est dire si le Bernanos(258 pages, 23 euros, Perrin), que Philippe Dufay vient de consacrer à son itinéraire ici-bas, vient à point. Son grand mérite n’est pas seulement d’engager à chaque page à la (re)lire, mais de le rendre vivant avec une finesse et une sensibilité remarquables. Les portraits, exécutés par petites touches, sont saisissants de vérité. A commencer par celui de Bernanos, qui se disait heureux comme un poisson hors de l’eau. Adepte d’un catholicisme « sanguin et médiéval », prolixe à l’écrit comme à l’oral, le bretteur s’épanouissait dans le conflit, le bruit, la dispute. Ce qui valut d’être souvent comparé par facilité à Léon Bloy, et ce n’était pas pour lui plaire. Il était d’une fidélité indéfectible à ses valeurs, ses idées, ses principes. Cela l’a pris tôt et ne l’a jamais lâché. Ce n’est pas une question de politique mais de tempérament. Jeune dragon, il soudoie un camarade pour que celui-ci prenne sa place dans le peloton qui doit passer par les armes l’agent H21 alias Mata-Hari, car il a signé pour être soldat, pas bourreau. Sur la page de garde, quelques lignes isolées annoncent le personnage et son biographe, mieux que bien des analyses :

« Le 25 octobre 1415, un champ de bataille trop gras pour la lourdeur de ses armures et les flèches meurtrières des archers anglais ont raison de la fine fleur de la chevalerie française. On ne passe pas impunément toutes les grandes vacances de son enfance à sept kilomètres et demi d’Azincourt »

Philippe Dufay, déjà auteur il y a plusieurs années d’un Giraudoux d’aussi belle facture, a fait le choix de la biographie mais de la biographie seule. Entendez qu’il raconte sa vie sans analyser son œuvre. Nombre de biographes agissent ainsi, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis, afin de ne pas verser dans l’essai, laissant ce domaine aux universitaires. Cette démarche éditoriale se conçoit donc parfaitement, même si elle m’a toujours parue étrange car, dans un parcours de créateur, l’œuvre et la vie sont aussi indissociables que la forme et le fond. En l’espèce, cela nous frustre un peu des attendus des appréciations de l’auteur ; ainsi, on ne saura pas pourquoiMonsieur Ouine est  « le vrai livre de sa vie » et « son roman le plus profond ». Chemin faisant, à travers cette élégie française, le biographe laisse entendre en creux un écho de ses propres convictions, malgré les contradictions que cela suppose. Car Philippe Dufay, royaliste de sensibilité et catholique identitaire (comme on ne dit pas mais cela ne saurait tarder), n’est pas croyant, lui ; or dans cette tradition-là, le trône ne va pas sans l’autel. Ce trouble rend son livre plus attachant encore pour son empathie même, mieux que tant de biographies si complètes mais si froides. Un livre à l’unisson d’un héros nostalgique d’une France qui n’est plus et horrifié d’une France qui s’annonce.

Les pages sur ses démêlés avec Charles Maurras sont passionnantes, de même que celles sur ses rapports avec « son meilleur ennemi » François Mauriac, sur son copain le père Bruckberger et son entourage (« Bruckberger et ses bruckbrebis » se moquait Blondin) ou sur ses brèves rencontres avec le dépressif Stefan Zweig. Plon fut son éditeur sur la durée. On croit comprendre qu’à chaque best-seller, l’auteur eut « le bonheur de péter les Plon ». Son éditeur est également son banquier ; leur correspondance bruit davantage d’éternels problèmes d’avance sur droits, d’impayés, de retards, de poursuites, que de questions formelles ou esthétiques. Père de famille assez nombreuse, le plus motard des écrivains (« Catholique et mécanique toujours ! ») est tout le temps pris à la gorge ; il consacre ses dernières années à des articles et des conférences alimentaires, aux dépens de son œuvre mise sous le boisseau ; pour s’en sortir, il est même prêt à écrire des polars sous pseudonyme, c’est dire ! Ainsi a-t-il perpétré Un crime. Mais lorsque le livre même est évoqué dans les lettres, l’auteur remporte rarement le bras de fer, ce qui ne fait qu’augmenter son amertume. Ainsi ne pardonne-t-il pas à son éditeur de lui avoir imposé de scinder son second roman intitulé Les Ténèbres en deux : L’Imposture et La Joie. Réunis, leur effet sur le lecteur eut été tout autre. La réaction enthousiaste d’Antonin Artaud mettra du baume sur cette plaie. De toute façon, dès Sous le soleil de Satan, il est adoubé par Léon Daudet, Anna de Noailles, Paul Claudel…

C’est un homme aux abois qui choisit de fuir en Amérique latine. Direction : le Paraguay, malgré les préventions de Jacques Maritain contre « cette souricière à émigrants ».Sa première escale le mène aux Baléares où il reste de 1934 à 1937, le temps d’écrire quatre romans au bistro. Ce n’est pas si loin de la France, mais juste assez pour prendre la mesure. Le royaliste en lui comprend et admet que « rétablir la monarchie est aujourd’hui un mot vide de sens ». L’Espagne est livrée à une atroce guerre civile. On s’attendrait à le voir glisser naturellement dans le camp phalangiste. Ce n’est pas le cas. Tout en lui s’insurge contre l’idée qu’on puisse tuer au nom du Christ-Roi. Son admiration pour les nationalistes est de plus en plus nuancée. Le suivi de ses articles dans l’hebdomadaire catholique Sept à partir de mai 1936 tient registre de son lent glissement. C’est Bernanos-le-très-chrétien qui tient la plume, de plus en plus critique, hostile, ennemi des nationalistes ; d’autant que son fils aîné, désillusionné après un passage chez les Phalangistes, lui communique sa révolte. N’empêche : « Qu’est-ce qui, au cours de son séjour à Majorque, a fait « changer de camp » Bernanos ? Si tant est qu’il ait changé de camp… » écrit Philippe Dufay, en dressant l’inventaire des motifs, sans répondre mais en augmentant le mystère. Il faut lire Les Grands cimetières sous la lune, œuvre puissante, pour se faire une idée. On ne s’étonne pas que la presse de gauche s’en soit réjouie, et que celle de droite en ait été consternée. Ce n’est pas un retournement de veste mais quelque chose de plus profond. Les vrais amis que Bernanos compte alors dans les deux bords lui savent gré de déceler dans la guerre civile espagnole la répétition générale de la seconde grande guerre qui s’annonce à l’horizon de l’Europe.

Il est loin quand la France est occupée. Mais il voit clair dès le premier jour.  Au grand dam de ses anciens amis pas encore remis de son revirement espagnol, l’ancien Camelot du Roi réagit sans tarder : « Philippe Pétain est sorti de l’histoire de France le jour de la capitulation de la France, et il n’y rentrera plus désormais ». Que ce soit dans les colonnes de la presse émigré ou micro des radios libres, il ne cessera de dénoncer VichySans indulgence et sans ambiguïté. De Gaulle, que deux des fils Bernanos rejoignent à Londres, dira de l’écrivain : « Celui-là, je n’ai jamais pu l’atteler à mon char ». Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Un électron libre !… De même qu’il avait plusieurs fois refusé la Légion d’honneur, il refusa l’invitation gaullienne à entrer à l’Académie française. On sent le regret du Général qui plaçait le Journal d’un curé de campagne au-dessus de tous les romans publiés en français durant ce premier demi-siècle et même au-dessus de laCondition humaine, c’est dire ! On peut se demander d’ailleurs comment un esprit aussi résolument libre et indépendant que celui de Georges Bernanos avait pu s’accommoder de la discipline et des limites du militantisme lorsqu’il était à l’AF. Jacques Laurent, qui en fut également mais un peu plus tard, livre la clef :

« L’Action française était une chose merveilleuse. Elle était catholique, mais excommuniée. Elle était royaliste, mais complètement bannie par le comte de Paris. C’était une liberté de l’esprit totale ».

A condition, naturellement, de considérer la démocratie comme l’erreur capitale. Quelles que furent les circonstances, il n’a jamais désemparé contre « l’erreur démocratique » et« l’humanitarisme foireux ».

Et les Juifs ? Ce point-là, c’est probablement celui qui freine jusqu’à présent son retour en grâce. Car si ses lecteurs les mieux intentionnés peuvent tenir son royalisme pour du folklore, sa haine de la démocratie pour un excès de langage, ils ne peuvent depuis 1945 contourner la matière brute, primaire, irréductible de son antisémitisme. Il n’use de termes amicaux à l’endroit des Juifs qu’à la condition de voir en eux des étrangers. Jusqu’à sa dernière heure, il n’en a jamais démordu comme le reconnaît son biographe : « Les Juifs, c’est l’argent, et l’argent et les Juifs, c’est la République ». Il n’a jamais renié son seul, son vrai maître : le pamphlétaire Edouard Drumont, auteur de La France juive. Bernanos a même écrit à sa gloire La Grande peur des bien-pensants (1931, originellement intitulé Un témoin de la race, titre rejeté par son éditeur bien inspiré). En 1944, dans le Chemin de la Croix-des-Ames, il écrit ceci à propos du mot « antisémites » qu’il traînera longtemps comme une casserole assourdissante mais qu’il ne reniera jamais : « Ce mot me fait de plus en plus horreur. Hitler l’a déshonoré à jamais ». Est-ce cela qu’on appelle, comme le fait son biographe, un « antisémite vieille école » ? En tout cas, s’il a pris effectivement la plume contre le nazisme, il n’a fort heureusement pas eu à le faire « sa vie durant » ; plutôt quatre années durant, ce qui était déjà bien ; avant 1940, il faut plutôt voir du côté d’André Suarès pour trouver une dénonciation absolue,  véhémente et permanente, des méfaits du nazisme.

Bernanos est mort convaincu que Dreyfus était coupable. Il était royaliste avant de connaître la pensée de Maurras, et l’est demeuré jusqu’à la fin. Le jeune Bonnier de la Chapelle, assassin de l’amiral Darlan à Alger, fut son Guy Mocquet à lui. A chacun ses martyrs. Philippe Dufay en convient : « Il aurait pu être fasciste s’il n’avait, toute sa vie, conservé une foi chrétienne exceptionnelle ». Mais n’est-ce pas au fond la clef de tous ses engagements ? L’oeuvre de Georges Bernanos, tout autant que sa personne, échappent aux catégories en usage. C’est aussi ce qui explique l’indifférence dont ils pâtissent. Nous avançons dans un monde où il se trouvera de moins en moins de gens à qui ce nom dira quelque chose. C’est dire le prix de ce livre.

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