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Jacques Laurent

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 « Je suis contre l’Armée, l’Eglise, la Famille. A part ça, je suis de droite. » le droitisme critique de Jacques Laurent fonctionne comme un refuge plastique, un protectorat sans raisons, mixte d’anarchisme autocentré, d’aristocratisme de happy few et de classicisme épris d’exactitude et d’ordre. Ne jamais être là où on l’attendait, telle fut l’une des uniques constances de cet inconstant. S’ingéniant à la turbulence, il gagna beaucoup d’argent, fut souvent fauché, mais resta constamment libre. Il écrira beaucoup. Une virtuosité d’écriture, qui lui permettait d’aborder tous les genres, de la polissonnerie à la spéculation philosophique, de l’histoire à la polémique, du roman-fleuve au billet d’humeur.

Jacques Laurent n’est pas un auteur pour jeunes filles : ses héroïnes sont de piètre exemple de vertu. L’homme de gauche ne lui pardonnera pas certaine sympathie vichyste. Un gaulliste avalera de travers son pamphlet. Un modéré se souviendra en tremblant que Laurent fut proche de l’OAS. L’esprit militant récuserait à sa liberté de ton et de penser. Il était d’une grande sévérité pour la critique universitaire. Il ne partageait pas les illusions de son temps, il ne se privait pas de le dire. Intolérant à l’approximation intellectuelle, il était féroce pour ses adversaires.

Paie-t-il un prix Goncourt qu’il est le seul hussard à avoir jamais obtenu ? Ou son amitié avec François Mitterrand, qui lui valut, dans les années 80 et 90 une indulgence contrainte de la critique ? Expie-t-il la fortune et la gloire lui qui, sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent et les tirages de Caroline chérie, en firent, la cible des jalousies qui peuvent enfin s’exprimer aujourd’hui dans un silence de plomb ?Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses là se paient. On comprend mieux l’oubli dans lequel on sombrait l’homme et son œuvre. Travailleur infatigable, séducteur impénitent, provocateur ironique et désinvolte, Jacques Laurent est inclassable. Ce n’est pas le meilleur titre à présenter pour un bagage en postérité.

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Merci à Raphael Chauvancy

Petit-fils du président du Conseil général de la Seine, fils d’un avocat inscrit au barreau de Paris, combattant de la Grande guerre et militant de Solidarité française de François Coty, Jacques Laurent-Cély était par sa mère neveu du terrible Eugène Deloncle.

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L’ambiance familiale et morne, sclérosée. L’éclairage blafard et les conversations contraintes déteignent sur l’âme de Jacques : jamais il ne sera capable d’enthousiasme naïf. Dans sa famille chacun occupe une place précise, agit en conséquence. Il n’est pas une action que sa mère ne marque du sceau de la nécessité. Lorsque Jacques découvre le plaisir et la gratuité, les masques tombent. Jacques Laurent ne garde pas un bon souvenir de son enfance. « Les enfants ne m’intéressaient pas. Je n’aimais pas les enfants ; j’avais horreur d’en être un. » Jamais ne s’est autant ennuyé. Heureusement, Amoureux des mots, Jacques se mettrait rapidement à l’écriture

Les Laurent Cély sont à l’image de la société française qui se raccrochant à quelques certitudes, préfèrent se bander les yeux que de réagir pour enrayer son déclin et prévenir des périls grandissants. Fois pour toutes, le monde figé. Les seules évolutions acceptées sont celles de la mode et des innovations techniques. « L’histoire était finie mais le progrès continuait. » Des silhouettes féminines rencontrées dans son enfance lui ouvrent un motif supplémentaire de révolte. La morale bourgeoise l’exaspère par le la voie des adultes dont l’hypocrisie l’accable.

Si l’amour est une chose, la sensualité en est une autre. décidé à franchir le pas Jacques économie sur l’argent de poche donnée par sa grand-mère et s’offre un corps adulte rue de Provence. Il a 16 ans. Une prostituée le prend l’affection et l’initie chez elle aux choses de l’amour. En classe, Laurent est un cancre. Le lycée ne l’intéresse pas. Si brillant en composition française, le reste le laisse de marbre.

Le 6 février 34, une manifestation des ligues des anciens combattants tourne à l’émeute, le sang coule « ce qu’on avait appris, ce qu’on avait montré, s’effilochait : de respectables bourgeois décorés donnaient des coups de canne dans les vitrines et les gens que je croyais destinés à arrêter les voleurs, à canaliser les voitures ou à vous indiquer votre chemin donnaient des coups de matraque ou tiraient des coups de revolver dans les rues. »  Jacques Laurent se tourne vers l’Action Française qui lui donne l’opportunité de publier ses premiers articles. »C’est parce que j’entrai à l’Action française que j’échappais au fascisme ».

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D’un seul coup l’histoire s’est remise en marche. Elle ne s’était en fait jamais arrêtée. Largement sensibilisés à la question politique, son oncle n’est autre que gène de l’oncle, qui iront spectaculairement avec l’action française au lendemain du 6 février. Avec les plus décidés des ligueurs, il se lance dans l’action armée violente et créer le CS à air, plus connu sous le nom de la cagoule.

À la fin de l’année scolaire Laurent doit quitter Condorcet pour ne pas redoubler une seconde fois. Il subit à cette époque ,tout en étant nationaliste, l’influence de Marx. Ne craignant pas le paradoxe, il est déjà dans la mouvance de l’action française lorsqu’il prend ses habitudes dans la librairie communiste de la rue Lafayette. Partagé entre sa fascination nouvelle pour Marx et son nationalisme persistant, Laurent va être tiré de ce dilemme par le revirement du parti communiste qui bascule du jour au lendemain du pacifisme au militarisme antifasciste. Écoeuré par cette docilité totale aux directives de Moscou, Laurent est libéré de la séduction marxiste. Il se rapproche des jeunesses socialistes, mais la séduction fasciste et forte.

De Banville, il passe à Maurras. Jacques Laurent prend alors sa carte à l’ action française « Je n’adhérais pas un parti, je cédais à la civilisation ». Il trouve une ouverture et une diversité unique dans le monde politique d’alors, il n’y puise que ce qui l’intéresse. Il tient sa liberté d’action et de penser.

Les années légères 34 44

Laurent s’inscrit en philosophie à la Sorbonne en 38. Passionné de politique et de joutes intellectuelles, il participe pleinement à la vie d’esprit de son temps.

La crise économique persistante, la médiocrité du régime et la classe politique, les tensions sociales exacerbées faisaient craindre à beaucoup un scénario à l’espagnol. Les réactions intellectuelles s’esquissent pourtant. Des jeunes gens réfléchissaient au système politique à mettre en place lorsque la république parlementaire s’écroulerait enfin. Plus qu’une époque de péril, la fin des années 30 était celle de tous les possibles. Les non-conformistes des années 30 s’épanouissaient au sein des revues Esprit, combat, ordre nouveau, l’homme nouveau etc.

Son temps se partage alors entre réunions politiques, comité de rédaction, amphi, café, heureuse fortune. Il partage alors les faveurs d’une étudiante trotskiste bisexuelle avec la jeune concierge de son immeuble.

Alors que les Français découvrent les congés payés, la semaine de 40 heures, les usines d’armement du Reich tournent à plein régime. Est signé le pacte de non-agression avec l’Union soviétique, organise avec elle quatrième partage de la Pologne. La guerre est déclarée.

Laurent est mobilisé. Il se rend à sa convocation. « Nous vaincrons parce que ceux nous somment les plus forts » proclamait le gouvernement. Courageuses mais surclassées, nos armées se délient et reculent. 10 millions de civils fuient sur les routes de l’exode. Après cinq semaines de combats, le maréchal Pétain doit demander l’armistice. Certitudes et illusions s’effondrent. Un puissant jacques verse des larmes de rage et de désespoir. Bientôt il est incorporé dans l’armée d’armistice où étrenne son ennui devant une ligne de démarcation. C’est alors qu’il commence la rédaction de ces corps tranquilles.

À l’automne 41 Laurent manque de mourir, il est hospitalisé pour enfler non à la gorge. Pour les médecins il est condamné. Laurent refuse l’onction mais demande des obsèques catholiques. On lui rétorque qu’il n’aura pas de service religieux s’il n’accepte pas au préalable de communier. Il insiste. Réponse ferme, Laurent écume de rage. Il a une crise d’une violence inouïe, d’une telle intensité que le flegme en crève. Le miraculé n’en sera nul gré au seigneur ; Laurent sera toujours d’un athéisme brutal.

Démobilisé en mars 42, il accepte un poste à Vichy au bureau d’études du secrétariat général de l’information. Observatoire privilégié de la vie politique du moment, son office et peu contraignant. Il se lie bientôt avec l’une de ses subordonnés, Claude Martine, qui deviendra son épouse après la guerre.

On devine un jeune homme pétillant et réservé, attentionné, et, jouisseur mélancolique, rêveur et souverainement détaché de tout. Laurent défendra le régime de Vichy, devenu le paradigme du mal et de la trahison pour l’histoire officielle, jusqu’à sa mort. Il n’en a pas pour autant conçu une admiration débordante pour l’œuvre du Maréchal. Intrinsèquement germanophone, jamais Laurent ne consentira à serrer la main d’un allemand pendant l’occupation.

Il excédera toute sa vie ses historiens obnubilés par le sens de l’histoire ou la nécessité morale aux dépens de l’analyse et la compréhension des événements. Laurent observe de l’intérieur les contradictions de l’époque. Ainsi Eugène Deloncle bascula t-il de la collaboration à la résistance avant d’être abattu par la Gestapo.

Laurent publie un certain nombre d’articles sous l’occupation. Il est compilant 44 dans son premier ouvrage : compromis avec la colère. Y reviennent comme un leitmotiv l’appel du vrai français, le rejet des divisions qui perdent les peuples, le mépris du conservatisme et l’épineuse question de l’ordre. Il s’occupe de mépriser tout aussi bien les collaborateurs que les activistes de tous bords. Ces chroniques ne sont pas une invitation à rejoindre un parti. L’engagement militant répugne d’autant plus à Laurent que trop de crimes, de trahison et de retournements ont été accomplis en son nom.

En août 44, Jacques Laurent se voit confier une mission propre à l’enflammer. Il ne reste alors plus grand monde à Vichy, chacun cherchant à sauver sa mise avant l’écroulement du régime. La progression alliée l’esprit jugé de la libération complète du territoire à brève échéance.

Le maréchal craint, quant à lui, d’être enlevé d’un jour à l’autre par les Allemands. Laurent est chargé de prendre contact avec les maquis d’Auvergne, de leur demander s’ils accepteraient de protéger Maréchal, d’organiser sa passation de pouvoir au général De Gaulle. Les maquisards tergiversent, leur accord est sur le point d’être emporté quand la réponse de De Gaulle leur parvient. C’est un refus. Le général se veut ce représentant de la légitimité, quel qu’en soit le prix. Peu après le maréchal Pétain est enlevé par les Allemands, l’équipée de Jacques se révélait inutile.

Son rendez-vous manqué avec l’histoire, il ne reste plus alors en caisse engagée dans les FFI. Il rejoint peu après l’armée de Lattre de Tassigny, prend sa revanche sur la guerre manquée de 40, se voit confier une mitrailleuse. De retour à Paris, il est reconnu, arrêté, incarcéré. Il a des contacts qui pourraient intercéder, mais porte au plus haut point ce qu’il a appelé l’honneur juridique. Rester fidèle à sa parole, ne pas abuser de sa position pour en tirer un avantage personnel. Il croupit ainsi de longues semaines dans les geôles de l’épuration. Il n’est pas le seul. Au nom de l’article 75 du code pénal, les condamnations pour trahison pleuvent.

Débuts d’Hussardie 45 52

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Jacques Laurent se morfond dans sa prison. Il songea faire fortune en développant la publicité sur les rouleaux de papier hygiénique.

Aucune charge n’ayant pu être retenu contre lui, il est libéré au début de l’année 46. Converti à la littérature de gare pour survivre, Laurent multiplie les pseudonymes.

Bientôt les salves de l’épuration se taisent. Les amis dispersés se retrouvent. Une nouvelle revue paraît sur la scène littéraire : la table ronde, elle rassemble des écrivains « divers par l’âge, les opinions, les convictions, croyances ou doute religieux ou philosophique. « 

Laurent apparaît dès le deuxième numéro de la table ronde en février 48. Il compte bientôt parmi les collaborateurs attitrés de la revue. François Mauriac, que Laurent a rencontré en 46, donne son patronage et se pose en maître entouré de jeunes admirateurs. À la vérité, il joue à s’encanailler et les délicieux frissons de l’insolence ne tarderont pas à l’effaroucher.

Laurent se fait remarquer par sa liberté d’esprit, son sens de la provocation. Son article « Pour une stèle au docteur Petiot », fait polémique. Laurent lance un appel qui résonnera pendant toute la décennie, il appelle les intellectuels à la démilitantisation. La charge est insolente, le ton provocateur, le propos blasphématoire : Jean-Paul Sartre a proclamé la nécessité absolue de l’engagement, la littérature doit servir la révolution.

Un soir il mène une conversation à bâtons rompus avec son ami éditeur Charles Frémanger. Ce dernier veux faire un coup, il veut s’inspirer des best-sellers américains comme Autant en emporte le vent pour vendre à foison. Au courant de la prodigieuse créativité et de l’unicité du talent de son ami Jacques, il lui propose de préparer ce best-seller. L’enjeu est de taille, Laurent accepte et décide de placer son histoire dans la tourmente révolutionnaire.

Il se trouve un pseudonyme : Cecil Saint-Laurent, un titre : Caroline chérie. Fini par se prendre au jeu, par s’enthousiasmer pour son nouveau personnage drapé dans les délices du roman historique. Caroline est une jeune fille légère étourdie, charmante et inconsciente, capricieuse égoïste,. Elle traverse les offres de la révolution, sauve sa tête et sa réputation au gré d’aventures galantes. Quand les hommes s’entre-tuent pour des raisons politiques, Caroline songea la vie et à ses plaisirs.

Les débuts du best-seller sont plutôt décevants. Il faut un mois pour réussir avant le premier exemplaire. Un distributeur indélicat profite du peu d’expérience de frémanger pour emporter quelques milliers d’exemplaires du livre sans les payer. Il parvint il parviendra en revanche heureusement à les écouler. Le bouche-à-oreille fait son effet. Les ventes se multiplient, Cécile Saint-Laurent devient riche. Il fait la couverture des magazines, enthousiasme des myriades de lecteurs, 7 millions d’exemplaires seront vendu à travers le monde. Financièrement libre il peut désormais se consacrer entièrement aux corps tranquilles.
 Les corps tranquilles sont publiés en 48 par Charles Frémanger qui escompte un succès de librairie. Conscient d’avoir créé une œuvre unique en son genre, Jack en attente une reconnaissance littéraire Il n’en sera rien : les critiques délaissent, le public le boudent. Cela restera une blessure pour Jacques qui les considéra toujours comme son œuvre majeure, se persuadant que le flux de ses prochains romans était dans ce livre. On n’y retrouve tous les thèmes chers à l’auteur. La légèreté, le désengagement, l’amour, le poids du hasard, la nonchalance.

L’occupation littéraire commençait à peser lourdement. Elle condamnait les jeunes romanciers à l’engagement révolutionnaire. La littérature se prenait au sérieux. C’est alors que Jacques Laurent médit un attentat contre Jean-Paul. En février 51, le collaborateur impénitent la table ronde y livrait le plus brillante article : Paul et Jean-Paul. L’auteur révèle un compagnonnage inattendu entre Jean-Paul Sartre et le plus ridicule, le plus oublié des auteurs réactionnaires de la fin XIXe siècle : Paul Bourget.

D’un jeu de citations choisies, Laurent tire un dialogue entre les deux hommes ou leurs convergences de vue est confondante. L’attaque était cocasse et brillante. Un jeune homme inconnu affublait le dieu des lettres contemporaines d’une paire de favori, le renvoyait à son alter ego bourgeois de la Belle Époque. La pensée sartrienne est ramenée à une imposture. Inattendu, la charge vient du double du populaire libertin Cecil Saint-Laurent. Emoustillant le Tout-Paris, dans le même temps Sartre garde le silence. « C’est pour cette raison que je suis devenu polémiste, parce que j’avais envie de me battre, contre l’hystérie notamment. »

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En proie à ses succès, Sa grande affaire est alors de collectionner les conquêtes ; cela n’empêche pas d’épouser Claude Martine le 10 décembre 49. Plus tard il donnera une définition au mariage : « la première formalité du divorce ». Millionnaire courtisé à 35 ans, on le voit circuler en Bentley avec son chauffeur, il a horreur de conduire lui-même et « cela impressionne les producteurs de cinéma. »

Cependant derrière les ors et les succès, Laurent reste lucide et garde un détachement aristocratique à toutes choses. Il est passé de la plus extrême pauvreté à l’opulence sans sourciller. Pour l’instant ses amis craignent que son talent ne reste au fond des verres de cristal qu’il sirote sans fin.

On pouffait à chaque tour du virtuose et à chaque détour du parallèle. L’ironie au service de l’analyse, quel morceau voltairien de littérature comparée !

Comparer Jean-Paul à Paul, Sartre à Bourget ; rapprocher la littérature engagée de l’un de la littérature d’idées de l’autre, Les Chemins de la liberté du Disciple, c’était d’une ingéniosité meurtrière.

Les lettres démobilisées (53 63)

la table ronde avait permis aux lettres de respirer. C’était encore insuffisant. Il manquait une revue littéraire dégagée de tout préjugé. Le 1er janvier 53, Jacques Laurent publie le premier numéro de la Parisienne.

Il s’agit d’une revue entièrement libre ou les qualités seules des rédacteurs sont prises en compte à l’exclusion de leur couleur politique ou du sujet défendu.

Quand il crée La Parisienne, ce journal où Boris Vian côtoie Paul Morand, c’est pour prêcher la légèreté, le talent et l’éclectisme, mais s’opposer au roman engagé et sectaire de Sartre, c’était se faire traiter de fasciste dans une époque sans nuances. 

L’accueil n’est pas unanimement emprunt d’optimisme. Un petit incident oppose Laurent à Roger Nimier. Fidèle à sa ligne de conduite, Laurent se passe de l’article de Roger tout en le regrettant : « j’aimais j’admirais Roger alors que je n’avais guère d’élan pour l’écrivain visé le principe même de la revue était en cause, force me fut, avec chagrin, rage, de renoncer à publier les pages de Nimier. »

Désengagée en littérature, elle se permet de soulever des questions ou des débats politiques. À la question croyez-vous que le dialogue soit possible et utile entre gens de gauches gens de droite ? Laurent répond par l’affirmative tout en déplorant que le drame de la pensée de gauche, c’est qu’elle n’est plus une pensée, elle est un verdict.

Le petit canard, second roman de Jacques Laurent est évidemment dégagé. Histoire politique la plus proche y fait pourtant éruption avec la guerre, l’occupation puis l’épuration. Le héros vénère une jeune lycéenne. Elle se fait adorer beaucoup plus charnellement par un polonais de passage. Notre héros l’apprend, s’engage par dépit dans la LVF, et finit fusillé en 45. Les critiques sautent sur l’aubaine :Aller au collabo, c’est la politique, on le savait bien. Le désengagement n’est que la couverture du fascisme latent des hussards. Laurent répond doucement que c’est l’histoire d’un enfant amoureux qui finit mal.

Lancé en fanfare, la parisienne périclite bientôt. Il continue à diriger la revue arts jusqu’en 59. Avant même de faire d’art la référence en matière de cinéma, Laurent avait eu affaire à l’écran noir. L’adaptation de la mort à boire passer inaperçu, il n’en va pas de même de Caroline chérie, sortie en salle en 1950. Les dialogues sont de Jean Anouilh, Caroline est incarnée par Martine Carol, qui se révèle ainsi au grand public. Martine Carole devient du jour au lendemain la nouvelle égérie du cinéma français et le film rencontre un considérable succès populaire. Laurent poursuit sur sa lancée en adaptant un caprice de Caroline en 52, le premier film français en technicolor, puis le fils de Caroline chérie en 54 ou Brigitte Bardot évince Martine Carole dans le rôle principal. Le fils de Caroline chérie est d’ailleurs attaqué par Monseigneur Gerlier.

Malgré cette profusion, le cinéma n’est pas un domaine où Laurent excelle. de tous ses films ils ne reste pas grand-chose. Ils ont distrait leur époque, consacré Martine Carol, apporté de l’argent à Laurent .. son œuvre cinématographique éclair marque surtout le caractère de ce touche-à-tout brillant et impénitent. Le risque est celui de là dispersion.

Depuis les corps tranquilles, Jacques Laurent n’a publié qu’un roman le petit canard. Cecil Saint-Laurent n’est-il pas en train de tuer Laurent ? L’argent et le succès ne sont-ils pas la tête ? Ses films commerciaux ne sont-ils pas une perte de temps ? L’aventure de la parisienne valait–elle le coût ? En somme Laurent déçoit.

En tout cas il traverse la période la plus faste de son existence. L’argent coule à flots. Et l’alcool. Et les femmes. Il est partout, mène de multiples chantiers de front. Il a souvent deux ou trois dîners le soir, prend un plat dans chaque maison et disparaît. Claude Martine accepte ses infidélités à répétition. Le mariage ne lui empoisonne pas l’existence par car il ne la prend pas au sérieux. Il se mariera d’ailleurs quatre fois, dont deux fois avec la même femme, et jamais il ne renoncera à sa liberté et à son interprétation libertine. Entre 63 et 65, Cecil Saint-Laurent publie les quatre tomes d’une fresque sur la Grande guerre : Hortense 14-18.

La liquidation de l’Indochine s’était déroulée dans l’indifférence, voire au soulagement général en 54. Les événements d’Algérie sont autrement marquants. 1 million de pieds noirs vivent en Algérie. Il ne s’agit pas d’une colonie mais de trois départements français. En 57 Jacques Laurent se rend en Algérie pour quelques mois. Il veut voir et comprend les événements sur place.

La partie s’emballera. Les colons accrochés à leur terre, quelques militaires prêts à tout plutôt qu’à trahir leur serment, se retrouve dans l’OAS. Réaction épidermique et désespérée. La terreur répond à la terreur. Certaines liaisons de Laurent ne sont pour le moins pas bien vu de tous. Laurent est recherché. Prévenu, il s’arrange être introuvable et narguer le régime en une de Paris Match tranquillement attablé à St Tropez.

Même s’il est favorable à l’Algérie française, le terrorisme le révulse. Il tient plus de l’intellectuel pourchassé pour ses opinions que du terroriste. Claude Martin tenait d’ailleurs pour miraculeux qu’un homme aussi maladroit à qui elle prête l’inaptitude au monde pour trait distinctif puisse mener pareil exil.

Décidément le cœur de Laurent n’est plus au désengagement mais à l’amertume. Et surtout à la colère. Il va lui donner libre cours et s’affirmer comme le grand polémiste de son époque.

Le polémiste 64-71

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Jacques Laurent s’était fait le chantre du désengagement littéraire Le roman devait le libérer du carcan des thèses sociales politiques. L’écrivain n’est pas pour autant contraint au silence. Témoin privilégié, disposant d’une certaine audience, il peut intervenir dans les débats de son temps. Laurent ne s’en prive pas, maîtrisant à merveille l’art noble de la polémique. Il est une cible privilégiée, bête noire, l’homme qui a noyé la réconciliation des Français dans son épuration, liquida l’Algérie de manière dramatique : De Gaulle. Laurent publie Mauriac sous De Gaulle ce qui lui vaut une condamnation pour offense au chef de l’État. L’as des mythes et mensonges familiers dans la France s’abreuvent à la source gaulliste sur la défaite et l’accession du pouvoir de Pétain, Laurent retrouve sa vocation d’historien dans un ouvrage sans concession sur l’année 40.

On le voit encore tempêter contre la bêtise occidentale à propos de la guerre du Vietnam et donner des conseils désabusés aux étudiants de mai 68. Jacques Laurent est présent sur tous les fronts de son époque.

En 64, Jacques Laurent et Jean Aurel sortent un film, la bataille de France, qui s’achève sur la le désastre de juin 40. Mauriac lui reproche de ne pas évoquer l’appel du 18 juin, pour Laurent l’appel du Général est un en événement transformé en mythe après coup. Sur ces faits, Mauriac publie son autobiographie de De Gaulle davantage hagiographique que réellement critique. Approximation historique et louange disproportionnée s’entrelacent. De Gaulle serait l’homme des catastrophes, l’appel au rebut, la guerre exalte, les crises le révèlent.

Les 8 et 9 octobre 1965, Jacques Laurent comparaissait pour offense au chef de l’État. Malgré les témoignages favorables de François Mitterrand et de maitre Tixier Vignancourt de Bernard Frank à François Sagan, Jacques Laurent sera condamné à 6000 Fr. d’amende. Il s’agissait de la 308ème poursuite du chef d’offense au président de la république depuis 1958. Le mythe gaullien subsiste et plonge ses racines au temps de la débâcle de l’armistice. Le mythe étouffe, écrase l’histoire.

Lettre ouverte aux étudiants est publié en 69, commence par décerner quelques louanges aux étudiants qui ont su ébranler l’édifice gaulliste. Faire chanceler le général, c’est déjà quelque chose. Le faire sous le coup de l’émotion plus que de la raison c’est encore assez sympathique ; pourtant le bilan est rude. D’une révolution sans projet est sortie en renforcement du pouvoir gaulliste. Le péché originel selon Laurent est d’avoir rôle remis en cause globalement la société de consommation « à laquelle vous n’aviez pas les moyens de substituer un autre équilibre ».

La subversion sexuelle initiée est elle-même ratée. L’érotisme est une tension, un jeu libre. Systématisée tout tombe à plat. Quelque pucelage perdu par un beau printemps, ce n’est pas une révolution. Finalement, Laurent pardonne mal aux étudiants de mai leur confusion des causes, leurs faiblesses intellectuelles.

Les bêtises 71-83

Les grandes causes – Algérie, Vietnam – sont perdues. De la jeunesse dont on pouvait espérer tant, il n’est sorti qu’une agitation grégaire, des poncifs marxisants. Peut-être Laurent sent il que la cause de la civilisation est elle-même perdue et qu’il ne reste que les lettres où un esprit libre puisse encore respirer.

Passablement écœuré, il repose la plume du polémiste et rentre en littérature avec la publication des bêtises. Elle lui ouvre les portes du Goncourt et le ramène au niveau de nos plus grands auteurs. Ils sentent que le conseil de Chardonne de ne plus écrire de romans pendant 10 ans ait influencée toute la littérature désengagée. Michel Dèon quitte le roman après la carotte et le bâton pour revenir triomphalement avec les poneys sauvages une décennie après. Blondin était un familier des longs silence éthyliques, Jacques Laurent s’était tu depuis le petit canard en 54. Après le coup de maître des bêtises, il se consacre à nouveau à ces essais, à quelques pastiches et à son histoire égoïste, Jacques Laurent est désormais un auteur bien installé reconnu. Cécile perd un peu ses marques.

Grâce au Goncourt, Jacques Laurent est enfin connu du grand public. Les ventes des Bêtises s’envolent. Mais tout le monde n’aime pas Laurent. Le fisc d’abord, qui se précipite chez son éditeur pour bloquer son compte, une heure après le résultat. Jacques ayant accumulé des arriérés d’impôts, le trésor public puis à la source et rafle tout. Peu importe à Laurent, en 75 il entreprend voyage autour du monde. À son retour il publie son autobiographie intellectuelle, histoire égoïste.

En 66, Cecil Saint-Laurent avait publié un petit livre documenté : l’histoire imprévue des dessous féminins. Il remonte à l’Antiquité, compare les systèmes vestimentaires ouverts les heureux peuples latins aux vêtements fermés des barbares nordiques, liberté sensuelle et l’invention de l’amour. La différenciation sexuelle par l’habit suit de près les progrès de la civilisation.

En 79 Jacques Laurent reprend cette étude de manière plus approfondie. Il en tire un essai : le nu vêtu et dévêtu. Il évoque le goût du changement et des masques qui fait le charme de l’habit, qui crée et emporte les modes.

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Laurent tient le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 80. Jacques Laurent n’a plus grand-chose à dire et s’éteint discrètement, Jacques Laurent peut alors se consacrer à son œuvre romanesque.

Lorsque Michel Déon avait été élu à l’Académie française en 78, Laurent s’était exclamé avec hauteur : en tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à l’académie. » Moins d’une décennie plus tard, Laurent pose sa candidature. Élu au premier tour devant Jacqueline de Romilly, il s’offre la joie de refuser la même année la Légion d’honneur. Le vieux rebelle reste un solide grognard.

Malgré ces succès, Laurent n’est pas heureux et sa terrible lucidité entretient sa mélancolie. Elle ira désormais en s’accentuant, jusqu’à l’engloutir. En 96 il avait confié dans un entretien : « je suis très sensible à l’humeur et je peut être quelquefois d’une humeur triste pendant très longtemps.

Je peux passer quelquefois une année entière dans la tristesse. C’est peut-être une forme de dépression, mais je crois que la dépression est une réponse normale à notre condition terrestre et, ce qui est étonnant, c’est que tout le monde ne soit pas en état de dépression.

Finalement, un dépressif est simplement quelqu’un qui voit les choses comme elles sont. C’est qu’on a beaucoup d’embêtement dans la vie et on sait bien que cette vie se terminera par la mort. Celui qui n’est pas dépressif, c’est celui qui ne croit pas cela, souvent par bêtise. Je crois que la lucidité et l’intelligence vont de paire avec la dépression. »

Les dernières années de Laurent sont pénibles, lui qui la redoutait tant est perclus de maladie. Il doit supporter une présence médicale de plus en plus pesante, composer avec une douleur continue. Soigné à la cortisone, il grossit et ne supporte plus son propre aspect. Élisabeth malade est condamnée. Il faut envisager l’ultime séparation il songe à la vie qui lui a fait mener, pour lui le remords est lié au temps qui est irréversible.

L’académie, la dernière famille d’un homme dorénavant voué à une terrible solitude. Peu après la mort d’Élisabeth, Laurent publie son dernier ouvrage, un petit livre glaçant : Ja et la fin de tout.

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Un roman désespéré, désespérant. Le nihilisme latent de Laurent tombe comme un couperet à chaque page. « Je ne sais pas si je parviendrai se survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar. »

Après ces mots là, il ne reste plus grand-chose à dire. Ne possédant plus rien, il se détache doucement du monde. `

À la veille d’un nouveau siècle qui ne voulait pas voir, Jacques Laurent est mort de désespoir.

Quand fut annoncée la nouvelle de la mort de Jacques Laurent le 29 décembre 2000, il fut peu question des causes de sa disparition. Sa réputation non usurpée d’écrivain alcoolo-tabagique lui constituait un alibi suffisant.

Mais ses fidèles lecteurs devinaient qu’il aurait du mal à rester dans le monde sous la lune après le départ de sa femme, emportée par la maladie trois mois avant ; sa déchirante Lettre d’amour à l’aimée disparue, publiée par Le Figaro (19 octobre 2000) ne s’achevait-elle pas par ces mots : « Je ne sais si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar ».

C’est peu dire que son départ l’avait plongé dans une profonde mélancolie. Son premier cercle d’intimes savait qu’il choisirait la mort volontaire. Ce n’était qu’une question de mois, puis de semaines, de jours enfin. Le mot ne fut pourtant guère imprimé lorsque les journaux annoncèrent sa mort, et si discrètement évoqué quelques temps plus tard à l’occasion de son éloge par Frédéric Vitoux qui lui succédait à son fauteuil à l’Académie française. Comme si le suicide, à l’égard du sida, était trop honteux pour être précisé.

 http://www.ina.fr/video/PHD99226229

On sait depuis Cocteau que les écrivains traversent un purgatoire après leur mort. Certains des restes, S’abiment, d’autres disparaissent à jamais, certains reviennent un jour en télévision. Jacques Laurent est aujourd’hui bien oublié. Quittera-t-il son purgatoire ?

Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses se paient.

Jacques Laurent fréquentait peu ses pairs de l’aéroport page des lettres. Il a pourfendu toute sa vie la critique universitaire. Ce n’est pas la meilleure façon de rester dans les mémoires.

Après un grand écrivain ne fait pas forcément de très grands livres estime pour sa part Michel Déon.

Il est vrai que l’œuvre de Laurent est inégale. Avec les corps tranquilles il a livré un roman neuf dans sa manière, riche de 1000 joyaux. Un roman porteur, prometteur mais peut-être pas pleinement achevé, trop ambitieux. Les meilleures pages de Cecil Saint-Laurent rejoignent Dumas, mais d’autres confient nos romans regards. Laurent n’a jamais écrit le très grand livre dont il était capable. L’explosion chatoyant décor tranquille et peut-être arrivé trop tôt il n’a pas cherché à plaire, mais à se plaire on regrette son membre de naïveté, Roger déplorait son absence de lyrisme.

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Christophe Mercier dit en avoir eu la confirmation sans appel à un signe : ils se promenaient un soir sur le boulevard Saint-Germain, après leur vrai dernier verre chez Lipp, lorsque Jacques Laurent lui demanda d’aller jusqu’à La Hune pour y acheter Le Vicomte de Bragelonne afin d’y affronter ce que ce passionné d’Alexandre Dumas refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria.

Il la lût enfin et décida alors de prendre congé de ce monde. Pour les moyens, il s’en remit à son ami ; mais Christophe Mercier refusa de demander les médicaments idoines aux médecins de sa famille, comme il refusa de lui procurer un exemplaire de l’introuvable Suicide, mode d’emploi.

Un armurier ayant refusé de lui vendre une arme à feu, l’auteur des Corps tranquilles demanda alors lui-même à un aérostier de l’emmener en montgolfière dans le but de se jeter, mais là encore, il essuya un refus : l’infinie tristesse reflétée par son masque ne laissait aucun doute sur les intentions du petit homme dévasté par la perte.

« Jacques voulait qu’on sache qu’il n’était pas mort dans son lit comme un Académicien cacochyme. Il voulait qu’on sache qu’il avait choisi de mourir, et quand. Je m’étais toujours promis de mettre un jour sur le papier le synopsis de cet ultime roman qu’il a vécu, et n’a pu écrire. Voilà qui est fait »

Sur une œuvre comptant au bas mot une centaine d’ouvrages, il n’y en a que deux ou trois disponibles, encore faut-il les chercher avec obstination dans les plus grandes librairies de France. Absent des programmes scolaires, recalé à l’université, non réédité en livre de poche, témoignent d’une écriture où se mélangent un goût vif et jamais démenti pour la liberté et un amour immodéré pour les femmes et pour la France, dans une alchimie qui évoque le style et l’attitude de la Fronde.

Jacques Laurent fut de toutes les frondes : élevé à la critique par l’Action française, il en garda toute sa vie une méfiance du romantisme et du gouvernement de la République. Quoique de passage à Vichy, en compagnie de son ami François Mitterrand, il devait à Maurras et à Bainville une germanophobie prudentielle qui lui évita les chimères de la collaboration.

Mais, comme Blondin et Nimier, il sut remettre à sa place les prétentions à l’héroïsme d’un peuple qui avait acclamé d’une égale ferveur, à quelques jours d’intervalle, les figures tutélaires de Pétain et de De Gaulle. Le Petit Canard proposait qu’une histoire d’amour a toujours plus de poids qu’un engagement idéologique. Tout cela parut léger. Le ton devint pourtant grave quand il fallut défendre les soldats de l’OAS, polémique quand Mauriac fut tancé pour son allégeance au général et Sartre qu’il mis en parallèle avec les bonnes œuvres de Paul Bourget. On le fustigea alors d’être partisan après lui avoir fait le reproche d’être dégagé.

A vrai dire, les idéologues ne comprirent rien à cette vie qui était une histoire d’amour singulière avec la France. Peut être n’y a t’il pas grand chose à comprendre, si ce n’est l’allégresse de pouvoir suivre sa voix, nonobstant ce qu’il en coutera. La liberté a l’état pur.

http://www.causeur.fr/cecil-saint-laurent-et-la-revolution-sexuelle,18300

Critique de la démagogie pure

LES INTELLECTUELS

L’intellectuel est honni, faut dire qu’il en rajoute: bon élève, prétentieux. La subtile course à la démolition de son arrogante bien-pensance est une charge constante qui ne cesse d’alimenter la créativité de nos anars.

Les intellectuels ont le mal du réel

L’hostilité des anarchistes de droite à l’encontre des écrivains, philosophes, journalistes « mainstream »n’est pas seulement lié à des options partisanes ; elle vise tout ce qui est d’obédience strictement théorique, tous ceux qui font passer leur goût de l’hypothèse et de la métaphore avant le sens de l’expérimentation et les dures leçons de faits. Les anars de droite stigmatisent l’enfermement de certains penseurs dans le monde des idées, dénoncent un entêtement doublé d’impuissance.

A son fondement, il y a le ressentiment à l’égard du mode de reproduction à composante scolaire, à savoir la méritocratie républicaine qui a permis la promotion d’élites auto alimentées.

La croyance en l’école est l’illusion sur laquelle repose l’erreur démocratique, à qui l’on doit l’avènement de l’individualisme et de l’utilitarisme matérialiste. C’est pour cette raison qu’ils aiment à se décrire self-made-man, en opposition avec les autres.

Produire des idées ne suffit pas, sinon on reste dans la spéculation gratuite ou les délices de l’imaginaire. Ce mouvement lutte contre ceux qui privilégient le sens de la métaphore au détriment de l’expérimentation, qui se bornent à exceller dans la culpabilisation.

http://www.wat.tv/video/qi-130-pierre-desproges-1reft_2gh7d_.html

La droite intellectuelle n’est nullement épargnée ; aucun accommodement n’est de mise quand il s’agit de dénoncer le divorce entre la pensée et la réalité. Qu’il suffise d’évoquer Pauwels: «La droite la plus bête du monde », « Mauriac sous de Gaulle » qui valut un procès à Jacques Laurent…

Les intellectuels cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste »(Céline). Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner. Les représentants du savoir acceptent qu’on pose les questions à condition qu’ils fournissent les réponses.

Les anarchistes de droite, quitte à être empli du plus lourd des pessimismes préfèrent chercher une autre réalité, souvent inconfortable, aux errements et falsifications des intellectuels.

L’illusion progressiste

La première idée fausse qu’il leur paraît nécessaire de dissiper c’est cette représentation que se font les démocrates du « sens de l’histoire ».

Cet ensemble de visions indémontables selon laquelle le finalisme historique serait une réalité et l’émergence de la démocratie un progrès décisif. Nimier : « Les révolutions veulent changer le monde, mais le monde ne les attend pas pour changer. Tant qu’il s’agit d’argent, de réformes, on peut compter sur le cours de l’histoire. Les hommes ne savent que précipiter les situations qu’ils n’ont pas crées. ».

Tous dénoncent la décadence. L’occident vit une ère de décadence, on dissimule cet état de fait par des déclarations incessamment grandiloquentes. Il n’y aurait que peu d’évolution intellectuelle et morale à attendre de la culture contemporaine. Une culture mangée par sa civilisation technique, désertée par sa spiritualité, homogénéisé.

Impasse individuelle, cul-de-sac collectif, réalité de violence et d’impuissance, l’univers contemporain traduit tous les paroxysmes négatifs possibles en matière de choix moraux et politiques. Ils jugent les intellectuels en grande partie responsables de cet état de choses, de la facilité avec laquelle ces penseurs cultivent les utopies.

La bonté originelle de l’homme est le mythe contre lequel ils s’insurgent. « Toute l’ignoble imposture de Jean Jacques : l’homme est bon » (Céline). Les progressistes considéreraient bien l’homme imparfait, mais souvent victime des circonstances, trop sensible aux emballements collectifs, entêtés dans ses vices et dans ses erreurs.

Pour les anarchistes de droite l’homme est au fond animal et instinctif. La fameuse devise d’Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme est une hymne qu’ils incarnent. L’homme ne peut prendre une dimension morale, vraiment humaine, que s’il domine et sublime son animalité, sans se soumettre à quelque consensus généralisé. Les intellectuels noient le poisson par des procès d’intention, des bondieuseries grandiloquentes et une phraséologie pseudo-savante. Ils ne s’attendent à aucune évolution positive du processus de moyennisation de l’individu, de l’égalitarisme ambiant, d’individus déboussolés par sa technique.

Ce qui détermine la violence des attaques contre les intellectuels, c’est moins leur irréalisme, que ce qu’ils jugent être une lâcheté morale et politique, qui, répercutée par la médiasphère exerce une influence qu’ils jugent néfaste sur l’opinion publique. Le summum de la rage est de voir l’intellectuel pseudo gauchisant exercer le pouvoir, pire lui donner des ordres. L’Anar de droite est avant tout tête brulée, il ne faut pas le pousser bien loin pour lui faire avouer tout le mépris qu’il ressent devant ceux qu’ils jugent embusqués intellectuels.

De la perversion au terrorisme idéologique

Aucune évolution positive à attendre d’une culture mangée par sa civilisation technique, désertée par sa spiritualité, trop sensibles aux emballements collectifs. Répétitifs dans leurs erreurs et vices, beaucoup d’intellectuels n’analysent plus ; ils confessent en long et en large une foi auto-proclamée de représentants de camp du Bien en vue d’obtenir un brevet de perfection. La bataille qu’ils engagent ne vise plus à éclairer, elle a pour objectif de disqualifier. Leur éthique unis vers l’universalisme les expose à rester pour nos anars un objet d’exécration constant.

Un tel comportement serait sans importance si ces intellectuels se contentaient d’être des créateurs littéraire ou des bâtisseurs philosophiques ; mais comme ils se mêlent de déterminer de nouvelles orientations sociétales : leur confusion, amateurisme, irresponsabilité et de facto immunité constituent un danger qu’ils ne manquent pas de dénoncer.L’intellectuel se distingue du savant et du poète en ce qu’il est compulsivement animé d’un projet d’influence. Ce quémandeur d ‘espace médiatique est poussé à parasiter pour exister.

Les médias se sont sanctuarisés en se normalisant. Ils se sont rangés. Les « moi »ont perdu, mais le « nous »a gagné. Il s’émancipe et nous enchaine.

L’homme est au fond animal et instinctif. Ne peut prendre une dimension morale vraiment humaine que s’il domine, sublime, renie son animalité et ne se soumet jamais au consensus général et à la médiocrité. L’homme ne peut jouir que des droits que lui confèrent ses propres qualités. Les droits passent après les devoirs

Notre anarchiste garde une mentalité tête brulé, il ne faut pas trop le pousser pour lui faire avouer tout le mépris qu’il porte à ces embusqués intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles.

L’homme moderne, cristallisation des ravages de la médiocrité rampante, rassemble tous les maux. L’homme moderne « peut en même temps vouloir la liberté intégrale et exiger sans cesse de nouvelles lois répressives et de nouveaux carnavals de repentance. Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite »

Intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles; non seulement les intellectuels ne remplissent pas leur rôle de guides, mais aussi pourrissent les fondements naturels et culturels de la société. Ils cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. Leurs prises de position ressemblent trop souvent à des tentatives désespérés de prendre le train en marche en s’efforçant de faire croire qu’ils sont eux mêmes les locomotives. Les médias ont en grande partie perdu leur pouvoir de faire l’opinion. Ils en conservent un autre, tout aussi redoutable, qui est celui d’édicter des normes, de fixer le cadre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner.

« La ligue des droits de l’homme est très inquiète. Elle demande tous les jours avec angoisse si on en fusille assez» (Anouilh).

De Droite

Anarchiste de droite !

L’expression sonne comme une insulte. Ou comme un compliment, c’est selon.

Ça sent le souffre, la pédanterie bon marché, le prétexte facile pour toute méchanceté gratuite.

L’anarchisme de droite n’est pas une école de pensée. C’est une famille recomposée introuvable voire impossible.

L’anarchiste de droite est d’autant plus difficile à reconnaître qu’il ne se définit pas comme tel.

Anarchiste ? Il se moque de tout, à commencer par lui-même.

De droite ? Rien ne l’agace autant que les snobs et les bourgeois.

L’anarchiste de droite n’occupe pas une position facile. Les uns lui reprochent d’être plus de droite qu’anarchiste ; les autres d’être plus anarchiste que de droite. Dans le fond, lui-même ne sait pas trop où il se situe.

Souvent associé à des fascistes désintégrés, artistes exaspérés, réactionnaires fulminants

Ils ne cherchent pas tant à se faire remarquer ; se « distinguer »leur suffit.

Si vous en suspectez un, ne le catégorisez jamais ainsi il se mettrait en colère, se considérerait marqué comme du bétail. Méfiant envers l’engagement, les slogans, les drapeaux, il aurait l’impression de s’enrôler dans un parti. Toute étiquette est compromettante.

On appartient à l’anarchisme de droite essentiellement par tempérament, ses hommes libres ont peu de goût pour le suivisme doctrinal, ont coutume de théoriser par eux-mêmes, quitte à s’attirer quelques inimitiés.

Il serait parfaitement illusoire de les considérer comme les défenseurs interchangeables d’une même cause. Impossible donc de tenter de dresser un portrait robot de ces excentriques individus.

Alliant la verve, le style, ces esprits ne se célèbrent pas dans un anticonformisme de façade ; ils ne cessent d’analyser, de contextualiser et de dialectiser des phénomènes grotesques, qui à force de nous noyer ont fini par apparaître souhaitables au plus grand nombre.

Le terrorisme intellectuel est une mécanique totalitaire. Pratiquant l’injure, l’anathème, le mensonge, l’amalgame, le procès d’intention et la chasse aux sorcières, il fait obstacle à tout vrai débat sur les questions essentielles qui engagent l’avenir. Chacun, dans son art, a du s’affranchir des carcans et des conservatismes pour transcender sa quête de vérité.

Cette chasse à l’absolu doit paradoxalement cheminer à travers les invectives et outrances pour toucher son objectif sans artifice. De façon parfois impatiente, polémique, et souvent forcenée.

Un certain ton, une violence, une intransigeance, une franchise, une hauteur, une exigence, autant d’indices à recueillir. L’anarchisme de droite ne peut être qu’une personnalité, un caractère, une gouaille.

De Céline à Houellebecq, en passant par Gabin, Marcel Aymé, Bernanos, Gainsbourg, les Hussards, Claude Lévi Strauss, Gaspard Proust, Bernanos, Phillippe Ariès, Luchini, Léautaud, Anouilh, Desproges, Audiard, Dutronc, Céline, Jean Yanne et autres trublions constituent cette obscure et sulfureuse famille recomposée dont l’association ne manquera pas de laisser pantois.

Opposés de par leurs activités, tempéraments, époques, réussites ; ces individus partagent une même révolte individuelle qui peut aller jusqu’au refus de toute autorité instituée. Cette opposition ne fut pas seulement littéraire. Elle fut souvent doublée d’une véritable dissidence politique à travers articles, films, sketchs, études, récits, et pamphlets.

Leur vision de la société submerge largement les limites d’un courant artistique : elle envahit tous les domaines qu’embrasse l’activité humaine.

Il n’existe pas d’esthétique de l’anarchisme de droite unifiée, identifiée et uniforme ; mais de profondes et troublantes ressemblances que cette plateforme propose de synthétiser.

 

Les pages se tournent, les clics pullulent, les extraits fusent, inlassablement… Vous commencez à saisir cette fameuse gouaille anarchiste de droite… Jusqu’à ce que la connaissance des péchés de notre société devienne insupportable.

L’entière misère et l’absurde débilité du monde vous broie alors les méninges. La masse des vanités et de l’injustice vous écrasent toujours plus, au plus profond de votre âme trop vite débordée par la lucidité. Vous la pensiez plus grande que cela, votre fameuse âme. Elle aurait dû savoir mieux encaisser, la bougresse.

Le blog refermé, vous voilà anéanti, orgueil pathétique gisant à terre et il ne vous reste plus qu’une solution. Il faut désormais combler cette quête de vérité, enquêter ou même agir. Finalement vous en êtes réchappé. Pas indemne, certes… Oui, vous avez perdu quelque chose. Votre insouciance… votre naïveté. Violé par le démon, voilà ce qu’il vous est arrivé. Et le pire, c’est que vous recommencerez. Il vous tarde d’explorer, d’expliquer désespérément la douce candeur qu’on vous a arraché.

Hélas, il n’y a pas de rédemption ici-bas! Juste la compilation d’existences d’individus, plus ou moins artistes, plus ou moins à prendre au sérieux, qui ont dédié leur art à la recherche de la liberté. Ils s’imposent en s’opposant, ne se refusent aucun excès. Vous ne trouverez aucune réponse aux maux qui y sont dénoncés, aucune doctrine unifiée, aucun théorème politisé. Il est pourtant souvent nécessaire de percer à jour les travers, des hommes comme des institutions, pour mieux les contrer. Ce qui ne tue rend plus fort. Rien n’est plus méprisable que la bêtise teinté d’aveuglement, c’est juré vous n’en trouverez pas ici…

Le mauvais esprit est dit-on à la mode, ces ébouriffeurs de consensus ont un public qu’on espère toujours plus nombreux. Ils sont souvent applaudis des deux bords, en viennent souvent; c’est troublant. Surtout pour les bien-pensants. Qu’ébouriffent donc vraiment ces insolents qui aiment se présenter comme autant de francs-tireurs vaillamment minoritaires ? Seraient-ils paradoxalement libérateurs, pour trouver un écho y compris chez ceux dont ils brocardent les convictions ? Qu’est ce qui les unie? Quels thèmes les réunis? Est t-il pertinent de les associer?

Voilà le cocktail que ce blog propose d’incarner….


 HISTORIQUE

L’anarchisme est né, sous sa forme moderne, à la fin du XIXe siècle. D’où vient ce mot entaché du sens traditionnel de désordre ?

Le terme grec « Anarkhia » signifie absence de chef.

L’anarchisme est né au XIXe siècle. Trop souvent confondu par les politologues avec les théories révolutionnaires de Proudhon et de Bakounine, ou réduit à travers l’imagerie populaire à sa plus simple définition, à son folklore et à sa violence.

Ce refus de toute autorité instituée, que l’on peut considérer comme une apothéose libertaire, a de nombreux antécédents politiques et philosophiques.

Trouve son expression réelle il y a environ un siècle, quand les fondements de la civilisation industrielle apparaissent établis, au moment où l’ordre du monde occidental semble définitivement scellé par le goût du profit, les impératifs économiques et le sens de l’efficacité marchande ; tout ce que les financiers et les politiques de l’époque baptisent alors globalement de l’appellation de « progrès » et que les anarchistes de toutes tendances refusent violemment au nom des droits, des devoirs et du devenir de l’homme.

Cette nouvelle orientation des activités humaines est mal vécue par le prolétariat et la population ouvrière, contestée — radicalement ou non — dans son mode de fonctionnement par les démocrates progressistes et les théoriciens révolutionnaires, combattue par des hommes résolus, parfois violents, souvent idéalistes, les anarchistes. Le contexte est d’autant plus propice à ces libertaires irréductibles que, malgré sa puissance apparente, le nouvel état de choses s’accompagne de bouleversements sociaux considérables (exode rural, immigration, urbanisation, industrialisation de régions entières), d’une perte de légitimité des systèmes politiques et religieux en vigueur.

Il y a plusieurs variétés d’anarchistes mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c’est la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe. Ainsi, quiconque nie l’autorité et la combat est anarchiste.

Contrairement à ce que l’on croit communément, l’anarchisme n’est pas un mouvement d’opposition univoque. Il convient donc de délimiter d’entrée la triple variété recensée ; susceptible, à n’en pas douter, d’être grandement contestée :

– Un anarchisme de gauche, issu de la pensée progressiste du XIXe siècle, qui joua un rôle important dans tous les mouvements d’émancipation des peuples et qui survit actuellement dans des groupes libertaires et des communautés autogestionnaires ;

– Un anarchisme brut, qui ne se réfère à aucune idéologie, et qui prône la liberté absolue et le rejet de tout pouvoir quel qu’il soit – dont l’un des maîtres fut Max Stirner – et que l’on assimile à un individualisme excessif;

– Et enfin un anarchisme de droite – celui que nous avons choisi d’étudier – qui a des sources dans le courant baroque et dans la philosophie libertine et qui développe depuis plus d’un siècle, en littérature et ailleurs, des thèmes aristocratistes et libertaires. Cette tentative de synthèse entre un anarchisme foncier, coulé dans l’alchimie littéraire, et des exigences intellectuelles, morales et politiques intransigeantes, a souvent été jugée paradoxale, sinon suspecte par la critique : fascistes, totalitaires, individualistes cyniques, polémistes enragés…

L’anarchisme de droite s’est ainsi très habilement trouvé réduit à son aspect réactif et à sa seule historicité antidémocratique. C’est en tenant compte des affinités qui existent entre les mouvements baroques, libertins et l’anarcho-droitisme contemporain que l’on peut tenter de donner une définition précise de l’anarchisme de droite; il s’agit d’une révolte individuelle, au nom de principes aristocratiques, qui peut aller jusqu’au refus de toute autorité instituée.

L’anar de gauche rêve d’autogestion, même s’il la craint beaucoup. L’anar de droite soupire après une race de seigneurs, même si elle lui paraît sinon utopique, du moins derrière lui. Le premier généralise, le second restreint.

Sans doute pourrait on gloser sur le raccourcissement opéré par beaucoup des membres du clan qui préfèrent se dire « anar ». Le flou culturel, le souffre qui souffle autour de la seule évocation de cette famille (peu ragoûtante selon Houellebecq), la difficulté à en assumer l’appartenance provient moins de l’aspect difficilement saisissable d’une théorie, que du discrédit et de l’occultation dont il a longtemps souffert dans le monde des idées. Il ne faut jamais manquer une occasion de déplaire aux imbéciles…

DE DROITE

L’anarchiste de droite, c’est quelqu’un à qui on ne la fait pas. La façade ne l’impressionne pas car il connaît les coulisses. Anarchiste, il se défie du pouvoir en tant que tel. Comme l’écrit Jacques Laurent « le pouvoir est méprisable, non parce qu’il est bas en lui-même mais parce qu’il est bas de le vénérer » ;

L’anarchisme de gauche possède avec l’anarchisme de droite « un solide lot d’exécrations communes »: l’armée, la magistrature, l’Église, les « honnêtes gens », les « Versaillais » (bourreaux de la Commune), la modernité, la politique politicienne, le snobisme, les « gros » en général. Les uns et les autres ont tendance à adopter le point de vue, sinon à prendre la défense, du « lampiste ». La langue du populo devient une arme politique parmi d’autres. L’anar de droite parle volontiers du petit, aime à en traiter, mais en haine du gros et en mépris de l’inférieur.

Notre anar est particulièrement mû par la volonté de liquider les idéaux égalitaires de 1789. «On n’a quand même pas pris la Bastille pour en faire un opéra»

Les distinctions gauche-droite sont essentielles dans la prévalence accordée aux devoirs par rapport aux droits, la façon d’appréhender les hommes et les choses.

D’un coté on tente collectivement d’incarner des idées, de l’autre on s’efforce individuellement de vivre toutes ses virtualités.« La grandeur de la gauche, commente San Antonio, c’est de vouloir sauver les médiocres. Sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! »

L’anar de droite déteste tout ce qui finit en « isme », à part peut-être l’individualisme.Il n’aime pas les étiquettes, mais est surtout mécontent de celles qu’on lui applique, facho, réac, cynique, nihiliste..

Certains anars de droite sont d’anciens de gauche, fatigués de gueuler dans le désert. On y soupire une race de seigneurs imaginaires.

Il a ses marottes; Le matérialisme vautré de notre époque, la technocratie, le snobisme du nouveau, l’attention au collectif, l’affirmation d’une égalité, l’exaltation de notre sempiternelle perfectibilité.

Ils aiment à tirer sur tout ce qui bouge, tout ce qui se costume en « avant-garde », esthétique, intellectuelle, politique. « C’est la gauche qui m’a rendu de droite » (Audiard).

S’il est une notion qui lui est étrangère c’est celle de société, un de ces noms qui vous obligerait à croire au collectif. Compassion et empathie sont moqués. L’humanité figurerait plus volontiers dans son vocabulaire. Même si elle apparaît souvent pauvre, sinistre et sordide. Le capitalisme n’est pas dénoncé en lui-même, mais il est coutume d’afficher telle volonté de bouffer du bourgeois, de casser du ploutocrate. Au fond, ils reprochent à la bourgeoisie de ne pas se comporter en aristocrates.

Au fond, ce n’est ni le social, ni l’économique qui rapprochent une certaine droite intellectuelle de l’anarchisme, mais la morale, une conception exigeante de l’homme, de sa dignité, de son honneur.

Sur le plan idéologique, tout le travail historique de l’anarchisme de droite a quelque chose d’une contre-offensive verbale, destinée à montrer que l’histoire démocratique française n’est plus qu’un enchaînement de crimes et de crapuleries. Le régime moderne ouvert par la révolution de 1789 est le triomphe du cuistre, de l’hypocrite et du nouveau riche, tendanciellement réunis en une seule personne.

On pourrait s’offusquer de l’acception contemporaine qu’on en fait. L’expression flirte avec le fourre-tout : vanter un pouvoir fort par exemple ressort plus souvent d’un droitard libertaire que d’un « anar de droite ». De sorte qu’user du terme « anar » semble commode à certains pour se dédouaner d’être de droite auprès des « de gauche », et l’adjonction « de droite » permet d’atténuer le vocable « anar » auprès des « de droite », le tout cachant trop mal l’hypocrisie de ceux qui s’en réclament en se donnant des airs de néo-dandys du paradoxe. (Acception contemporaine, Exemples : Gilbert Collard, Eric Brunet, Jacques Myard).

Deux articles du credo de gauche cristallisent le combat ; ce qui ressemble de près ou de loin à du progressisme, ce qui traite de près ou de loin à la démocratie.

LE REJET DE LA DEMOCRATIE

La référence constante aux critères quantitatifs est d’emblée rejetée ;

« En fait le nombre n’est rien, mais personne n’a le droit de le dire » (Anouilh).

Non seulement ils ne reconnaissent pas la prééminence du nombre, mais en plus ils considèrent la dimension collective comme néfaste à l’homme. Toute cette comptabilité conduit à un nivellement intellectuel et moral qui met en danger les capacités créatrices et la singularité.

Le pouvoir démocratique est décrite comme une oligarchie de fait, qui a engendré un processus d’instabilité permanente, de matérialisme équivoque et de clientélisme dégradant.

La république étant « la surhumaine oligarchie des inconscients et le droit divin de la médiocrité absolue » (Léon Bloy).

D’où le dégout face à « la division de l’Humanité en deux fractions à peu près égales : les bourreaux et les victimes »(Darien), et à l’égard de tout ce qui est foule, brassage indifférencié, mouvement de masses, prédominance quantitative. Il faudrait troquer le goût de la quantité par la qualité.

« Les lèchements de pieds, universels ou restreints sont destinés à tromper le peuple et à lui faire croire qu’il est souverain, comme cela se dit quelquefois au dessous de la devise Liberté Egalité Fraternité que j’interpréterai moi Vanité, Hérédité, Fatalité ! Il paraît que le peuple n’est pas dupe de cette comédie, encore qu’il la réclame et qu’il ait fait pour l’obtenir une révolution formidable» (Daudet).

La liberté est toujours individuelle, elle se choisit, se prend, se mérite. L’égalité est foncièrement injuste et stérile, elle nuit à la diversité. La fraternité servirait quand à elle d’alibi moral à la rudesse et à l’efficacité bourgeoise. L’égalité peut accoucher de la médiocrité, la fraternité d’un étouffant collectivisme, et la liberté du narcissisme généralisé.

L’opposition politique

Sous la triple bénédiction démocratique on peut tout prétendre, tout entreprendre, tout exiger, sans se référer à la moindre transcendance morale ou religieuse ; et sans que cela nous engage aussi peu que ce soit, puisque de la Déclaration des Droits de l’Homme est né un homme abstrait, théoriquement pourvu de tous les droits, mais en réalité livré pieds et points liés à l’Etat.

Nos anars n’ont de cesse d’alerter sur la différence éclatante entre les idéaux proclamés et les réalités existantes.

Le suffrage universel est décrit comme « l’élection du père de famille par les enfants », et comme l’abandon au néant de la conscience collective.

la démocratie républicaine n’apparaît pas seulement illégitime, instable et corrompue ; ils la jugent aussi inefficace et vouée à l’impuissance.

« Depuis 50 ans, sous les noms de progressistes, d’opportunistes, de libéraux, de démocrates, de patriotes ou de nationaux, derrière les chefs les plus divers, on vous a vu perdre sur tous les tableaux, rater misérablement toutes les entreprises » (Bernanos)

L’universalisme est un leurre

La messe du « pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres » n’est pas dite. Ces anarchistes rejettent avec la même violence l’aspect messianique de la démocratie. Cette tendance à l’universalisation agissante des principes Liberté Egalité Fraternité, aujourd’hui fort éloignée de sa genèse antique. La démocratie ne prend en réalité cette signification moderne que sous le sceaux de la fondation de la république américaine et de la déclaration des droits de l’Homme. La nouveauté des penseurs du XVIII ème (Condorcet, Rousseau…) voit l’ère d’une libération généralisée de l’homme apparaître. Ce nouveau moralisme laïque revendiqué sert de caution intellectuelle et morale aux appétits les plus incontrôlés. Cette volonté d’imposer un Ordre Moral apparait comme une tentative unique dans l’histoire de s’assurer une emprise idéologique.

«Les progrès de l’école et de l’éducation à partir du XVI sont interprétés comme les étapes d’une acculturation, comme la mise au pas d’une culture sauvage par une culture raisonnable et morale» (Phillippe Ariès)

Ces valeurs sont aux antipodes de leur univers moral et politique. C’est pourquoi ils ont tous entrepris un combat virulent, non seulement contre la démocratie elle-même, mais aussi contre toutes les orientations culturelles de notre société (surnommée l’Idéologie Dominante) car elles coupent la France et même l’occident de ses véritables racines, de son inaliénable identité, et elles laissent présager l’arasement de toutes les individualités et la consécration d’une homogénéisation.

INCARNATIONS

Comme toute idéologie d’envergure, l’anarchisme de droite a ses héros. Véritables figures tutélaires, les représentations se sont muées en incarnations. On a souvent reproché à certains d’être devenus plus des personnalités que des acteurs ou des écrivains ; d’écraser, une fois installés, leurs rôles sous leur interprétation. A force d’incarner ces personnages marginaux en constante opposition; on s’étonnera de remarquer qu’il n’y a bien souvent plus de frontières entre l’homme, l’oeuvre, l’auteur et l’interprète, le modèle et son image.

Tout seul ?

« C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu » écrit Céline dans L’Église et réitère 12 ans plus tard dans l’incipit de Mort à Crédit : « Nous voici encore seuls ».

Plus qu’une solitude subie, le comportement de l’anarchiste de droite impose l’idée d’une solitude choisie. C’est moins un homme seul qu’un solitaire. N’attend rien de la société et des institutions. Il n’est d’aucune tribu ni d’aucune communauté. Seul contre tous, mais fier de l’être, il est un loup parmi les hyènes.

Jean Anouilh dans Les Poisson rouges explose :« Est-ce qu’on ne peut pas lui foutre la paix, à l’homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d’assurances sociales, votre homme. Il n’ose même plus faire un pet s’il n’est pas certain qu’il sera remboursé ! Il s’étiole à force d’être assuré de tout et perd sa vraie force – qui était immense ! C’était un des animaux les plus redoutables de la création. »

C’est dans le film policier à la française des années 70 que s’épanouit le plus cette figure du grand fauve trahi puis traqué par la société anonyme des imbéciles et des salauds. La scène d’entrée la plus familière serait une sortie de prison et le visage d’Alain Delon nous faisant comprendre que la vraie souricière est de ce côté-ci des murs. Les films de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le Cercle rouge), de José Giovanni (Dernier domicile connu) et bien sûr de Georges Lautner  sur des dialogues de Michel Audiard en constituent l’archétype.

Tous des cons ?

La dénonciation du con fait souvent figure de fond de commerce. A le lire, ou l’écouter on y découvre les nuances, les grains, les applications.

Ses différentes qualités se reconnaissent aux proportions variables des trois composantes caractéristiques :

la médiocrité, la couardise et la malveillance.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ».

Gabin disait quant à lui : « Moi, je divise l’humanité entre les cons et les pas cons. Tout le reste, c’est de la littérature ». Dans le genre métamorphose des cloportes, la scène la plus typique est sans doute dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Gabin y insulte deux bistrots quinquagénaires qui exploitent une jeune fille juive dans le Paris occupé.

L’OPPOSITION POLITIQUE

Sous la triple bénédiction démocratique on peut tout prétendre, tout entreprendre, tout exiger, sans se référer à la moindre transcendance morale ou religieuse ; et sans que cela nous engage aussi peu que ce soit, puisque de la Déclaration des Droits de l’Homme est né un homme abstrait, théoriquement pourvu de tous les droits, mais en réalité livré pieds et points liés à l’Etat.

Nos anars n’ont de cesse d’alerter sur la différence éclatante entre les idéaux proclamés et les réalités existantes.

Le suffrage universel est décrit comme « l’élection du père de famille par les enfants », et comme l’abandon au néant de la conscience collective.

la démocratie républicaine n’apparaît pas seulement illégitime, instable et corrompue ; ils la jugent aussi inefficace et vouée à l’impuissance.

« Depuis 50 ans, sous les noms de progressistes, d’opportunistes, de libéraux, de démocrates, de patriotes ou de nationaux, derrière les chefs les plus divers, on vous a vu perdre sur tous les tableaux, rater misérablement toutes les entreprises » (Bernanos)

QUËTE INDIVIDUELLE D’ABSOLU

Une Révolte personnelle

La seule forme d’anarchie que ces hommes tolèrent c’est celle qui leur est personnelle.

La révolte à laquelle nous sommes souvent incité peut revêtir de multiples formes ; l’acte individuel de résistance apparaît de l’ordre de la légitime défense.

L’emprisonnement, l’exil, la paupérisation, les pressions de toute nature, la diffamation, l’ostracisme culturel sont les armes les plus couramment utilisées par le pouvoir dans ce combat.

« L’attitude naturelle de l’esprit est une attitude de rébellion… J’en appelle à l’Esprit de révolte, non par une haine irréfléchie, aveugle, contre le conformisme mais parce que j’aime encore mieux voir le monde risquer son âme que la renier» (Bernanos).

A l’heure où tout est théoriquement permis, mais où rien n’est plus pratiquement possible, La « révolution » qu’ils appellent parfois de leurs vœux, est un horizon d’utopie, une tentation à laquelle ils ne succombent que momentanément, lorsque leur lucidité cède le pas à l’exaltation littéraire ; en réalité cette révolte se doit avant tout d’être individuelle.

Beaucoup plus qu’une lutte inspirée de motifs politiques, il s’agirait d’une rébellion instinctive et esthétique contre la platitude et la banalité des esprits, du réflexe à la fois anarchique et aristocratique d’hommes menacés dans leur autonomie de pensée, méfiants à l’endroit des entrainements de foule, et qui s’appuient sur l’esprit d’équipe pour y résister.

On comprend aisément face à cette révolte que l’un des soucis majeurs de ces anars de droite a toujours été de se démarquer de la morale commune, mais aussi de toute tentative de récupération idéologique, au risque de devenir à tout jamais des écrivains maudits, bourreaux des autres et d’eux mêmes, non par une quelconque perversion de la pensée, mais par goût de la vérité, dite, écrite et recherchée jusqu’à l’excès. « Tout homme vaillant doit être un persécuteur, de lui même, du genre humain, et de Dieu. » (Bloy)

Ce souci de la quête d’une autre vérité les isole dramatiquement de la communauté humaine, d’autant qu’ils n’hésitent pas à se critiquer, entre hommes de même famille de pensée (Léautaud vs Bloy, Darien vs Drumont, Daudet vs Bernanos, MicBerth vs Céline, Pauwels vs Gainsbourg…)

Ainsi la révolte anarcho-droitiste ne se limite pas aux domaines intellectuels, politiques, et moraux ; elle est plus globale et plus profonde, enracinée sur une nature d’homme particulière, violente et exigeante.

Un moi au dessus de tout

L’homme ne peut pas s’en remettre aux grandes abstractions humanitaires et aux grands slogans collectifs ; il doit se fier à ses seules qualités, à sa propre capacité d’appréhender. Il convient donc, en toute occasion de garder un esprit critique, non pas en référence à une doctrine extérieure, à des principes admis ou imposés, mais en fonction de ses convictions personnelles.

« La vraie liberté individuelle commence là où la société cesse de prétendre à un but moral ou religieux… quand on cesse de m’aveugler avec du devenir, je vois mon infini »(Pauwels)

Le moi anarchiste de droite est pour la majorité inutilisable, parce que trop violent, trop excessif et surtout trop lucide. Le moi y apparaît constamment comme une préférence instinctive et culturelle, l’origine et le garant de toute spécificité humaine.

Cette exigence qui les pousse à s’exposer aux rudesses de l’histoire, sans y laisser leur âme, et leur intelligence, renforce leur singularité et les isole encore davantage du monde qui les entoure ; car leur refus du pouvoir en place, leur rejet des idéaux progressistes majoritaires, leur dédain à l’égard des mouvements politiques, de quelque obédience qu’ils soient, créent autour d’eux un véritable désert d’hostilité, de peur ou d’incompréhension qui se traduit le plus souvent par une conspiration du silence à leur endroit.

Comme on ne parvient pas à les situer ni à les définir avec précision, on les ignore officiellement ou on les présente comme des personnages sulfureux et anomiques. L’extrémisme est une notion, une nuance qui évolue au fil du temps. Il faut relativiser, ne s’interdire aucune pensée.

Le divorce est donc total, la solitude des anarchistes de droite entière, la réprobation à leur égard quasi universelle.« Il n’y a de pensée que s’il y a du défi » (Pauwels)

Comprendre l’anarchisme de droite, c’est saisir sa psychologie fondamentale, ce « Moi au-dessus de tout », le seul maître qu’il reconnaisse hors Dieu. L’anarcho- droitiste enracine sa révolte et sa critique sociale dans une liberté intérieure intransigeante, qui est fidélité à la nature profonde et authentique de l’individu. Cette radicalité est souvent source de solitude, qui pousse à affirmer un honneur ombrageux.

L ARISTOCRATISME

Ce «Moi au-dessus de tout» fonde l’aristocratisme anarcho-droitiste. En effet, cette survalorisation du Moi n’engendre pas un individualisme démocratique ni une sensibilité romantique, mais bien un aristocratisme intransigeant, moral plutôt que social. L’aristocratisme proclame vouloir privilégier les devoirs sur les droits. Il cultive une intraitable nostalgie du passé, décanté. Cet aristocratisme est donc un traditionalisme, qui reconnaît la nécessité pour tout homme de qualité de se rattacher à une longue tradition culturelle et politique.

La tradition, l’homme de qualité la cherche, l’approfondit et tente d’en vivre, dans sa pensée, dans son écriture et dans son action. La tradition dont il se réclame est toujours une tradition supérieure, parfois une tradition mythique. « L’humanité va, dans le mouvement d’une dialectique irréversible, vers l’indifférenciation des valeurs et des caractères, vers l’uniformisation des instincts et de la décomposition. »(Gobineau)

Si les anarchistes de droite attaquent avec la plus extrême vigueur les hommes de pouvoir, d’argent et les autorités instituées, ils n’éprouvent pas plus de compassion pour les gens qui s’installent dans la soumission et le malheur. Ils jugent extrêmement négative l’attitude de ceux qui embellissent, par esthétisme et sentimentalisme, les « misérables ».

L’homme ne pourrait se réaliser intellectuellement et moralement que si on le met en face, même violemment de la vérité. Responsabiliser les êtres, ce n’est pas se contenter d’inculper perpétuellement les puissants, c’est voir et dénoncer la laideur, la médiocrité, la paresse, la lâcheté partout où elles se trouvent, sans aucune concession, et en espérant, de tous ceux qui en sont les artisans et les victimes, des sursauts salutaires et non un avachissement ou d’inutiles convulsions.

Le choix des différences et des inégalités assumées représente un devoir intellectuel et moral. Si le rôle des hommes est précisément d’organiser et de moraliser l’expression de leurs propres différences et inégalités, ils ne doivent surtout pas négliger l’apport d’une telle multiplicité et nier ces inégalités pour des raisons idéologiques.

« La religion de l’égalité absolue est comme toutes les religions absolutistes, elle rend fou » Pauwels

Tout cela ne signifie pas qu’à l’égalitarisme démocratique doive succéder un élitisme tout aussi absolu, forcené, mais que les options reconnues aujourd’hui comme fondatrices d’une morale universelles sont néfastes et erronées.

C’est à cette répugnance ou impossibilité de l’homme à se servir de son entendement dans la passivité ou dans l’emballement inconsidéré, qui permet non seulement les guerres et les phénomènes totalitaires mais aussi toutes es formes de conditionnement que nous connaissons bien, politiques, commerciales, humanitaires et socioculturelles.

Le film Les Visiteurs est l’actualisation de cette analyse d’aristocrate tombé de cheval que résume Jean Anouilh dans Pauvre Bitos (1958) : « On n’a jamais fait tant fortune que du jour où on s’est mis à s’occuper du peuple ».

Pourquoi ne pas dire clairement que toutes les actions d’envergure qui ont tissé la trame de l’Histoire ont été inspirées, mises sur pied et réalisées par des minorités ou des individualités agissantes avec la complicité, souvent passive, des peuples ? Que toutes les société sont régies par des structures hiérarchiques verrouillées par des critères élitistes, sans que ces titres et cette puissance soient moralement justifiables ?

LA QUËTE DE VERITE

C’est le goût de la vérité qui se doit d’apparaitre comme l’épicentre de toute recherche. Même si cette exigence est exprimée de manière violente et outrancière, elle est le sens même de la vie pour ces pèlerins de l’absolu, un horizon vers lequel ils tendent obstinément.

Plus ces anarchistes de salon ont été acharnés dans leur quête d’une vérité fondamentale, plus ils ont été occultés, diffamés, dévalorisés, persécutés.

Reconnaissons que toute quête réelle de l’absolu entraine fatalement ses auteurs du coté d’une certaine lucidité désespérée et qu’une telle attitude a peu de chances de rencontrer un écho favorable auprès de l’intelligentsia contemporaine.

L’ échec de l’absolu anarcho-droitiste et le discrédit dont souffrent ses représentants en sont les conséquences.

Tout ceci s’incarnerait dans la recherche d’un équilibre entre la nécessité de vivre en commun et la sauvegarde de l’intégrité de chaque personnalité.

Ils n’ont de cesse de déclamer l’ère de décadence dans laquelle nous avançons. Cette constatation lucide les invite à dénoncer le système qui permet la dissimulation de cet état de fait. Elle les conduit aussi à bien souvent flirter sinon avec la dépression, au moins avec le pessimisme. Ils n’attendent guère d’évolution positive du processus de moyennisation de l’individu, de l’égalitarisme ambiant, d’individus déboussolés par la technique.

 

LES INTELLECTUELS

L’intellectuel est honni, faut dire qu’il en rajoute: bon élève, prétentieux. La subtile course à la démolition de son arrogante bien-pensance est une charge constante qui ne cesse d’alimenter la créativité de nos anars.

Les intellectuels ont le mal du réel

L’hostilité des anarchistes de droite à l’encontre des écrivains, philosophes, journalistes « mainstream » n’est pas seulement lié à des options partisanes ; elle vise tout ce qui est d’obédience strictement théorique, tous ceux qui font passer leur goût de l’hypothèse et de la métaphore avant le sens de l’expérimentation et les dures leçons de faits.

Les anars de droite stigmatisent l’enfermement de certains penseurs dans le monde des idées, dénoncent un entêtement doublé d’impuissance.

Il paraît que Sartre, un jour, a défini l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.

Au premier abord, elle érige l’intellectuel en voyeur sublime, en espion justifié, en enquêteur intempestif mais irremplaçable, en empêcheur de comploter en rond. Quoi de plus héroïque que d’aller chercher la petite bête, l’injustice cachée de l’autre côté du mur, la conduite immorale ?

Mais de même que les droits de l’homme, au nom desquels ces ingérences devenaient des devoirs, ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine, de même ont-ils été utilisés par l’intellectuel pour boucher le trou noir par où disparaissait sa pensée. C’est à ce moment, et afin que la machine donne l’impression de continuer à tourner en dépit de tout, que les intellectuels de l’intellecture se sont constitués en milices de vigilance systématique, en armée des ombres de la Vertu, en donneurs de leçons. L’intellectuel engagé s’est transformé en intellectuel enragé, mais seulement enragé d’épurations édifiantes et de procès avantageux.

A son fondement, il y a le ressentiment à l’égard du mode de reproduction à composante scolaire, à savoir la méritocratie républicaine qui a permis la promotion d’élites auto alimentées. La croyance en l’école est l’illusion sur laquelle repose l’erreur démocratique, à qui l’on doit l’avènement de l’individualisme et de l’utilitarisme matérialiste. C’est pour cette raison qu’ils aiment à se décrire self-made-man, en opposition avec les autres.

Produire des idées ne suffit pas, sinon on reste dans la spéculation gratuite ou les délices de l’imaginaire. Ce mouvement lutte contre ceux qui privilégient le sens de la métaphore au détriment de l’expérimentation, qui se bornent à exceller dans la culpabilisation.

http://www.wat.tv/video/qi-130-pierre-desproges-1reft_2gh7d_.html

La droite intellectuelle n’est nullement épargnée ; aucun accommodement n’est de mise quand il s’agit de dénoncer le divorce entre la pensée et la réalité. Qu’il suffise d’évoquer Pauwels: «La droite la plus bête du monde », « Mauriac sous de Gaulle » qui valut un procès à Jacques Laurent…

Les intellectuels cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste »(Céline). Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner. Les représentants du savoir acceptent qu’on pose les questions à condition qu’ils fournissent les réponses.

Les anarchistes de droite, quitte à être empli du plus lourd des pessimismes préfèrent chercher une autre réalité, souvent inconfortable, aux errements et falsifications des intellectuels.

L’illusion progressiste

La première idée fausse qu’il leur paraît nécessaire de dissiper c’est cette représentation que se font les démocrates du « sens de l’histoire ».

Cet ensemble de visions indémontables selon laquelle le finalisme historique serait une réalité et l’émergence de la démocratie un progrès décisif. Nimier : « Les révolutions veulent changer le monde, mais le monde ne les attend pas pour changer. Tant qu’il s’agit d’argent, de réformes, on peut compter sur le cours de l’histoire. Les hommes ne savent que précipiter les situations qu’ils n’ont pas crées. ».

Tous dénoncent la décadence. L’occident vit une ère de décadence, on dissimule cet état de fait par des déclarations incessamment grandiloquentes. Il n’y aurait que peu d’évolution intellectuelle et morale à attendre de la culture contemporaine. Une culture mangée par sa civilisation technique, désertée par sa spiritualité, homogénéisé.

Impasse individuelle, cul-de-sac collectif, réalité de violence et d’impuissance, l’univers contemporain traduit tous les paroxysmes négatifs possibles en matière de choix moraux et politiques. Ils jugent les intellectuels en grande partie responsables de cet état de choses, de la facilité avec laquelle ces penseurs cultivent les utopies.

La bonté originelle de l’homme est le mythe contre lequel ils s’insurgent. « Toute l’ignoble imposture de Jean Jacques : l’homme est bon » (Céline). Les progressistes considéreraient bien l’homme imparfait, mais souvent victime des circonstances, trop sensible aux emballements collectifs, entêtés dans ses vices et dans ses erreurs.

Pour les anarchistes de droite l’homme est au fond animal et instinctif. La fameuse devise d’Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme est une hymne qu’ils incarnent. L’homme ne peut prendre une dimension morale, vraiment humaine, que s’il domine et sublime son animalité, sans se soumettre à quelque consensus généralisé. Les intellectuels noient le poisson par des procès d’intention, des bondieuseries grandiloquentes et une phraséologie pseudo-savante. Ils ne s’attendent à aucune évolution positive du processus de moyennisation de l’individu, de l’égalitarisme ambiant, d’individus déboussolés par sa technique.

Ce qui détermine la violence des attaques contre les intellectuels, c’est moins leur irréalisme, que ce qu’ils jugent être une lâcheté morale et politique, qui, répercutée par la médiasphère exerce une influence qu’ils jugent néfaste sur l’opinion publique. Le summum de la rage est de voir l’intellectuel pseudo gauchisant exercer le pouvoir, pire lui donner des ordres. L’Anar de droite est avant tout tête brulée, il ne faut pas le pousser bien loin pour lui faire avouer tout le mépris qu’il ressent devant ceux qu’ils jugent embusqués intellectuels.

De la perversion au terrorisme idéologique

Aucune évolution positive à attendre d’une culture mangée par sa civilisation technique, désertée par sa spiritualité, trop sensibles aux emballements collectifs. Répétitifs dans leurs erreurs et vices, beaucoup d’intellectuels n’analysent plus ; ils confessent en long et en large une foi auto-proclamée de représentants de camp du Bien en vue d’obtenir un brevet de perfection. La bataille qu’ils engagent ne vise plus à éclairer, elle a pour objectif de disqualifier. Leur éthique unis vers l’universalisme les expose à rester pour nos anars un objet d’exécration constant.

Un tel comportement serait sans importance si ces intellectuels se contentaient d’être des créateurs littéraire ou des bâtisseurs philosophiques ; mais comme ils se mêlent de déterminer de nouvelles orientations sociétales : leur confusion, amateurisme, irresponsabilité et de facto immunité constituent un danger qu’ils ne manquent pas de dénoncer.L’intellectuel se distingue du savant et du poète en ce qu’il est compulsivement animé d’un projet d’influence. Ce quémandeur d ’espace médiatique est poussé à parasiter pour exister.

Les médias se sont sanctuarisés en se normalisant. Ils se sont rangés. Les « moi »ont perdu, mais le « nous »a gagné. Il s’émancipe et nous enchaine.

L’homme est au fond animal et instinctif. Ne peut prendre une dimension morale vraiment humaine que s’il domine, sublime, renie son animalité et ne se soumet jamais au consensus général et à la médiocrité. L’homme ne peut jouir que des droits que lui confèrent ses propres qualités. Les droits passent après les devoirs

Notre anarchiste garde une mentalité tête brulé, il ne faut pas trop le pousser pour lui faire avouer tout le mépris qu’il porte à ces embusqués intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles.

L’homme moderne, cristallisation des ravages de la médiocrité rampante, rassemble tous les maux. L’homme moderne « peut en même temps vouloir la liberté intégrale et exiger sans cesse de nouvelles lois répressives et de nouveaux carnavals de repentance. Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite »

Intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles; non seulement les intellectuels ne remplissent pas leur rôle de guides, mais aussi pourrissent les fondements naturels et culturels de la société. Ils cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. Leurs prises de position ressemblent trop souvent à des tentatives désespérés de prendre le train en marche en s’efforçant de faire croire qu’ils sont eux mêmes les locomotives. Les médias ont en grande partie perdu leur pouvoir de faire l’opinion. Ils en conservent un autre, tout aussi redoutable, qui est celui d’édicter des normes, de fixer le cadre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner.

« La ligue des droits de l’homme est très inquiète. Elle demande tous les jours avec angoisse si on en fusille assez» (Anouilh).

Céline n’a pas plus de considération pour les prolétaires, « ce sont des bourgeois qui ont échoué ». Quant à Frédéric Dard, il laisse au moins San Antonio donner un coup de chapeau aux idéalistes: « La grandeur de la gauche, c’est de vouloir sauver les médiocres ; sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! » mais écrit aussi que « le pauvre con subit et admire le sale con. C’est lui le peuple ! »

Il ne faudrait pas se méprendre sur son agressivité vis à vis des lâches ; on ne nous propose pas un couple courage-lacheté mais dominateur-dominé. Le con se reconnaît d’abord à ce qu’il se laisse manipuler. Cette tétanie de cons, stupides sous l’agression serait susceptible de renversement si d’aventure ils daignaient se réveiller. En même temps la foule est moins dangereuse dans ses aversions que dans sa versatilité.

 « La démocratie donne aux cons le pouvoir d’étouffer les intelligences ; c’est d’autant plus atroce que l’intelligence ne choisit pas son milieu social pour naître, les prolos donnent autant d’enfants rusés que les profiteurs » (MicBerth)