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Marc Edouard Nabe

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« Un anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune Parodie. » On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments. Eloignez les belles âmes. Son mépris pour la modération est sans limite. Sa philosophie est celle de l’excès. Il ne connaît que deux mots : l’amour et la haine. Son manichéisme est artistiquement assumé. Il n’apprécie pas, ne tolère pas, ne dénigre pas, ne condamne pas, ne désavoue pas, n’estime pas… Il aime et hait. Admire et méprise. Pour Nabe, se situer entre les deux, c’est déjà ne pas être.

 « Vous savez qu’entre deux mots, et quel que soit mon sentiment, je choisis toujours le plus péjoratif, sinon je ne peux écrire. » L’anti-édition est devenue sa prison idéale de Nabe : commercialement, il a du mal à agrandir son cercle de lecteurs puisque tout le monde, pour le punir de cette liberté inadmissible, le snobe en l’occultant ou alors le traîne en diffamation ; mais artistiquement, il est l’auteur le-plus-libre-du-monde : il dit souvent être au Paradis quand tous les autres seraient en Enfer. La prison mène à tout, il suffit de ne jamais en sortir. Exister vraiment, c’est être capable de sentiments exacerbés. Nabe est partisan d’une subjectivité absolue. Etre pour Nabe, c’est faire en sorte que les autres ne soient pas, c’est se saisir de leurs vies et les ramener à la sienne propre. L’écrivain est généreux. Peu l’ont compris. Nabe s’en fout. Il nous emmerde tous. « Si j’étais sûr que le monde disparaisse avec moi, je me flinguerais sans sourciller. Mais je méprise le suicide. Et je vous emmerde. »

 « Toute littérature est de droite. Toute poésie est foncièrement fasciste. Si dans la rue, la civilisation nous pousse à pratiquer une politique de gauche, dans la créativité, il n’est d’autre solution que d’être d’extrême extrême droite. De gauche dans le quotidien et de droite sur le papier. Un créateur ne peut travailler dans la justice. L’Egalité, la Liberté, la Fraternité, il connaît pas. J’estime que tout artiste est fasciste. C’est trop facile à démontrer. C’est l’exigence intime. Le fascisme est la seule issue pour un artiste. »

Marc-Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zannini, est né le 27 décembre 1958 à Marseille, au retour de ses parents de New York où ils ont vécu quatre ans et où il a été conçu.
D’origine gréco-turco-italienne par son père et corse par sa mère, Alain est baptisé catholique le 8 février 1959 à Notre-Dame-du-Mont sur l’ordre de sa grand-mère orthodoxe. A l’âge de quatre ans, le fils unique est séparé de sa mère, tombée malade, et de son père, qui poursuit son activité de musicien de jazz, et est placé plusieurs mois dans un établissement pour enfants de tuberculeux à l’isolement. Retrouvant ses parents dans le quartier du « Racati » de Marseille, il est élevé dans une école d’application communiste. Il étudie le piano au Conservatoire, mais son goût pour le dessin semble le destiner plutôt à une carrière de peintre et de dessinateur. Il fait des voyages et des croisières où l’orchestre de son père est engagé: aux sports d’hiver et en Afrique notamment.

En 1970, la famille s’installe à Paris au moment de la sortie du tube Tu veux ou tu veux pas, qui rend son père Marcel Zanini célèbre. Dès sa jeunesse, « Nabe », comme l’appellent ses camarades de lycée à cause de sa petite taille (nabot), côtoie de grands musiciens de jazz, mais aussi des artistes de music-hall, et les dessinateurs Siné, Fred, Gir… À quinze ans et demi, il va frapper à la porte d’Hara-Kiri et est accueilli par Wolinski, Choron et Gébé qui publient ses premiers dessins en couleurs. Le 23 janvier 1975, un de ses dessins fait la une de Libération.

C’est sur l’insistance de son père qu’il n’abandonne pas la musique et se met au trombone, à la batterie et finalement à la guitare rythmique dans le sillage de Freddie Green et avec ses encouragements. Après trois mois de pratique, Nabe participe aux côtés de Sam Woodyard et de Milt Buckner à l’enregistrement d’un disque de son père, où il joue dans un morceau.

C’est pendant son service militaire à Charleville-Mézières (1979-1980), à l’issue duquel il rencontre Hélène, qu’il rédige son premier livre. Après cinq ans d’atermoiements de la part de différents éditeurs, y compris Gérard Bourgadier et Philippe Sollers chez Denoël.

Au régal des vermines est enfin publié le 25 janvier 1985 chez Bernard Barrault sous son surnom « Nabe » complété par ses deux autres prénoms, Marc et Édouard.

L’émission Apostrophes de Bernard Pivot où il passe le 15 février 1985 pour le présenter provoque un véritable scandale. Georges-Marc Benamou vient dans le studio le frapper de plusieurs coups de poing, lui déchirant la rétine de l’œil gauche. La Licra lui intente, ainsi qu’à son éditeur, un procès pour « diffamation et incitation à la haine raciale » (elle sera déboutée en 1989). Nabe est alors considéré comme un antisémite et un écrivain d’extrême droite.

En 1986, sans se laisser abattre, il publie, toujours chez Barrault, son deuxième livre, Zigzags, un recueil de textes de divers genres (essais, nouvelles, poèmes en prose…), puis la même année chez Denoël un livre sur le jazz (L’Âme de Billie Holiday), et au Dilettante un recueil d’aphorismes (Chacun mes goûts). Tout en écrivant régulièrement dans la revue L’Infini, il travaille à son premier roman, Le Bonheur, qui paraîtra en 1988 chez Denoël. Il publie en 1989 au Dilettante La Marseillaise, texte sur le saxophoniste de free jazz Albert Ayler.

À cette même époque, il participe à l’hebdomadaire de Jean-Edern Hallier L’Idiot international. Il y attaque avec violence des personnalités comme Élisabeth Badinter, Serge Gainsbourg ou l’abbé Pierre. Ce dernier texte en particulier crée un tollé jusqu’au sein de la rédaction de L’Idiot : Hallier soutient Nabe contre sa propre équipe et publie un texte de défense de l’article dans le numéro suivant. En février 1990, sa dernière collaboration à ce journal est « Rideau », pamphlet sur l’univers médiatique.

C’est en 1991 que Nabe’s Dream, le premier tome de son journal intime tenu depuis 1983, paraît aux éditions du Rocher à l’initiative de Jean-Paul Bertrand, son directeur, qui entame avec Nabe une relation durable en le mensualisant pour qu’il puisse continuer son travail d’écriture. Il vit à cette époque au 103, rue de la Convention, adresse que rejoindra bientôt Michel Houellebecq alors inconnu.

http://www.alainzannini.com/index.php?id=132&option=com_seyret&task=videodirectlink

Parallèlement, en 1992, il publie à « L’Infini », Gallimard, le récit de son séjour de 1988 en Turquie en quête de ses racines, Visage de Turc en pleurs, et, au Rocher, L’Âge du Christ, qui relate son voyage à Jérusalem l’année précédente, où il est allé faire sa première communion. En cette même année, deux autres livres encore : Rideau et Petits Riens sur presque tout.

Le deuxième tome de son journal, Tohu-Bohu, paraît en 1993. Ainsi qu’au Dilettante Nuage sur Django Reinhardt. En 1995, il publie chez Gallimard un roman sur la femme de Céline, Lucette, puis, au Rocher, une longue préface au Théâtre choisi d’Henry Bernstein. En 1996, sort le troisième tome de son journal, Inch’ Allah.

En 1998, Nabe écrit un roman sur le suicide, Je suis mort (« L’Infini », Gallimard).

La même année et l’année suivante paraissent successivement deux recueils de tous ses articles dans diverses revues (Oui et Non), un autre de contes (K.-O. et autres contes) illustrés par Vuillemin, un autre encore de poésies (Loin des fleurs) et un dernier d’ interviews (Coups d’épée dans l’eau).

En 2000, c’est la publication du quatrième et dernier tome de son journal intime, Kamikaze, qui s’achève par la naissance de son fils Alexandre en 1990. En septembre 2000, il part « finir le millénaire » à Patmos en Grèce, l’île où saint Jean écrivit l’Apocalypse, et y reste sept mois en exil pour écrire un roman sur l’identité. Il quittera l’île le 7 avril 2001, après avoir brûlé les cahiers de son journal intime inédit recouvrant les années 1990-2000.

De retour à Paris, il assiste aux attentats du 11 septembre 2001 qui lui inspirent un pamphlet intitulé Une lueur d’espoir, publié en novembre 2001 au Rocher, et qui à ce jour constitue son plus grand succès de vente malgré une nouvelle réputation qui ne cessera d’enfler, celle d’un Nabe d’extrême gauche pro-islamiste et pro-terroriste.

En 2002 sort au Rocher (après 19 refus de la part des principales maisons d’édition parisiennes) son roman écrit à Patmos, Alain Zannini, que l’Académie Goncourt, pour contourner le boycott des critiques, inscrit aussitôt sur sa première liste.

En mars 2003, il part pour l’Irak assister aux bombardements américains sur Bagdad et entame un travail d’écriture en direct des événements contemporains. Il en rapportera le roman Printemps de feu, sorti au Rocher dès septembre 2003. Il crée sur sa lancée un journal distribué en kiosque, La Vérité, co-dirigé par Anne-Sophie Benoit avec des dessins de Vuillemin, et pour lequel le « terroriste » emprisonné Carlos écrit des éditoriaux depuis sa cellule. La Vérité est interrompue au quatrième numéro par un procès intenté et gagné par le trotskyste M. Lambert. Nabe finit l’année au Liban et en Syrie où il s’était déjà rendu précédemment. Nabe publie son dernier livre aux éditions du Rocher, J’enfonce le clou, recueil des articles publiés dans La Vérité augmenté d’inédits.

En 2005, Jean-Paul Bertrand vend les éditions du Rocher au pharmacien toulousain Pierre Fabre qui met fin aux mensualités de Nabe. Se retrouvant du jour au lendemain sans ressource et sans éditeur, Nabe intente un procès aux nouveaux propriétaires du Rocher.

Cassé dans son rythme de publication (un livre nouveau par an en moyenne), Nabe se contente alors de rééditions. En 2006, Dominique Gaultier, du Dilettante, lui réédite son premier livre Au régal des vermines que l’auteur agrémente d’une préface, « Le vingt-septième livre », et Léo Scheer compose avec Angie David un volume de ses Morceaux choisis. En 2007, Denis Tillinac reprend L’Âme de Billie Holiday dans la collection « La Petite Vermillon » à La Table ronde, ce qui en fait le seul livre de Nabe en poche.

En attendant l’issue du procès, Nabe s’exprime sur des sujets d’actualité à travers des tracts imprimés, distribués gratuitement dans les rues ou affichés sur les murs de différentes villes, et repris sur bon nombre de sites et de blogs. L’équipe qui compose, imprime et diffuse les tracts demeure anonyme. Fin 2006, il va au Sénégal donner une conférence sur Impressions d’Afrique de Raymond Roussel dans une école de Dakar, à Pikine.

En 2007, il organise une exposition d’une cinquantaine de portraits d’écrivains et de jazzmen (28 tableaux vendus). A la fin de l’année, il va en Mauritanie, et prend position dans la presse locale pour l’annulation du rallye Paris-Dakar.

Fin 2008, le procès contre Le Rocher est gagné : Nabe récupère les droits de tous ses livres édités par la maison entre 1991 et 2004, soit 16 titres et la préface au théâtre d’Henry Bernstein. Avec les deux titres chez Barrault, un Gallimard et deux Denoël, le nombre de livres lui appartenant se monte ainsi à 22.

Décidé à ne plus revenir dans le système éditorial, il publie symboliquement en janvier 2009 au Dilettante un dernier livre en édition « conventionnelle », Le Vingt-Septième Livre, qui n’est autre, en plaquette séparée, que la préface de 2006 à la réédition du Régal des vermines. Désormais, sur la lancée de ses tracts, Nabe annonce qu’il « publiera » lui-même ses futurs livres, et qu’il rééditera les anciens dont les droits lui appartiennent. Une deuxième exposition de ses peintures sur l’Orient se tient à l’office du tourisme du Liban du 5 mars au 4 avril (31 tableaux vendus).

Après un été passé au Maroc (sur les traces de Jean Genet) et en Sicile (sur celles de Pirandello), Nabe assiste à l’ahurissant matraquage journalistique pour la remise programmée du prix Goncourt 2010 à son ex-voisin Michel Houellebecq. Aucun autre livre n’existe en cette rentrée sauf… L’ Homme qui arrêta d’écrire placé, à la surprise générale, par Franz-Olivier Giesbert sur les deux dernières listes du prix Renaudot.

C’est la première fois qu’un livre auto-édité est en lice. Les retombées médiatiques sont énormes et le roman de Nabe arrive en finale. Le duo Houellebecq-Goncourt / Nabe-Renaudot se précise jusqu’au matin du 8 novembre. Malgré les soutiens de F.-O. Giesbert, de Patrick Besson et de J-M-G Le Clézio (Prix Nobel) qui a voté 11 fois pour Nabe, le Prix Renaudot lui échappe à une voix près et est décerné à Virginie Despentes (Grasset).

Une « cataracte galopante », rare à 51 ans, lui est diagnostiquée. Opéré des deux yeux en décembre 2010 et janvier 2011, lui qui portait des lunettes de myope depuis l’âge de cinq ans, n’en porte plus et (re)découvre le monde.

Nabe passe le mois d’avril 2011 en Tunisie pour comprendre sur le terrain les révolutions arabes.
En mai, Marc-Edouard Nabe devient également le nom d’une société : la « SARL Marc-Edouard Nabe » qui vend ses propres livres.
Le 7 octobre est mis en vente son nouveau livre : L’Enculé, le premier roman sur l’Affaire Strauss-Kahn. Le premier tirage de 2000 exemplaires est épuisé en un mois. Par peur des procès (qui n’arriveront pas), les principaux alliés médiatiques de Nabe (Taddeï, Ardisson, Dupuis…) se défilent. Seul Eric Naulleau invite Nabe à la télévision.

En 2012, la polémique reprend fort. D’abord par une conférence, interdite par la municipalité, que Nabe donne le 2 mars à Lille avec Tariq Ramadan sur les révoltes arabes. Ensuite par une vidéo sur le site Oumma.com (26 mars) où Nabe déclare la guerre aux « complotistes » qui le couvrent d’injures sur Internet parce qu’il récuse la version d’un 11-Septembre fomenté et exécuté par les Américains eux-mêmes.

Dix ans après avoir écrit une Lueur d’espoir, et à cause d’une campagne de calomnies principalement alimentée par Alain Soral, Nabe est considéré soudain comme un « agent de l’Empire américano-sioniste », et dénoncé comme « ennemi des musulmans » par des « Beurs » adeptes de la théorie du complot et plus ou moins séduits par l’extrême-droite.

*** CITATIONS ***
«Je suis un loser, ce qu’on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller… J’ai complètement raté mon destin d’écrivain. J’ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. Flops sur flops. On ne me connaît que par ouï-dire. Je marche par le bouche-à-oreille; mais souvent la bouche est cousue et l’oreille bouchée… La plupart des libraires m’enfouissent comme si j’étais un déchet nucléaire !

J’ai publié mon premier livre il y a vingt ans, et depuis, chaque fois que j’en publie un nouveau, c’est comme si je publiais mon premier puisqu’on a nié le précédent. À partir du moment où c’est un livre de moi, il est voué à la négation instantanée. Sur la couverture, il y a toujours quelque chose qui gêne : c’est mon nom. C’est magique, il suffit que vous prononciez mon nom pour que tout se ferme. Mon nom, c’est l’anti-Sésame. «Sésame, fermé-la !» La consigne me concernant, c’est : motus. On ne me prononce pas. On ne se prononce pas non plus sur moi. Ça ne se fait pas, c’est incongru. Mon nom est un gros mot…»

Woman

« Toutes les belles femmes sont de droite.

Même celles qui se prétendent de gauche. »

Race

« La LICRA, vous savez ce que c’est ? Ce sont des gens qui se servent du monceau de cadavres d’Auschwitz comme du fumier pour faire fructifier leur fortune. »

« En Afrique du Sud, ça barde dur. C’est une question de jours. Ils vont bien finir par tous les foutre dehors ces blancots de merde, reprendre leur pays, renoircir leur paradis bordel ! Allez-y les mecs, égorgez-moi ces faces de navets, qu’il ne reste plus un seul Blanc en Afrique ! »

Nationalisme

« Fasciste et pourquoi pas ? Anarcho-fasciste. C’est dans le drapeau noir que se taillent les plus belles chemises. Je crois bien avoir trouvé la jointure de l’anarchie et du fascisme. Pour un anarchiste, seul enseignement : le fascisme. Moi il y a longtemps que je ne lis plus que de la littérature la plus fasciste possible… Ils ont tous peur de se demander pourquoi systématiquement, les plus grands écrivains viennent de l’extrême droite absolue. Ça les effraie d’y deviner une causalité sulfureuse ! Pauvres cons ! Restez bien dans vos préjugés de gauchistes de merde !…

Et l’extrême droite est encore démocratique. Le fascisme est beaucoup plus loin, hors de l’hémicycle. La gauche est maintenant au centre de la droite. Tout a dévié. Après l’extrême gauche, il y a l’anarchie. Après l’extrême droite, il y a le fascisme. Les plus forts sont ceux qui trempent en même temps leur plume dans les deux encres. »

« Fasciste ! Que cette insulte est douce à mes oreilles affûtées par la musique des écrivains maudits !… J’ai suffisamment étudié cette épithète pour en assumer les conséquences. Dans notre époque fascistissime, tout ce qui n’est pas fascistement dans la ligne postgauchiste est taxé de fascisme : logique. »

Conservatisme

« … puis nous attaquons une discussion politique. Jean-Pierre nous expose son programme.

– Si j’avais le pouvoir, ce serait très simple… Suppression de l’impôt sur la fortune. Des lois Auroux. Des lois Quillot. Réactualisation des barèmes des impôts sur le revenu en fonction de l’inflation réelle et non pas de celle des indices truqués. Diminution de l’aide au chômage. Diminution de l’assistance. Diminution du budget de l’Etat. Mise à la porte des quatre-vingt mille fonctionnaires qu’ils ont embauchés. Analyse de tous les postes inutiles dans le secteur tertiaire et lutte contre la bureaucratie. Dénationalisation des entreprises nationalisées. Intervention des militaires éventuelle lorsque les grèves sont abusives et paralysent le pays. Révision des droits de grève pour certains services qui sont indispensables au fonctionnement du pays. Libération des prix immédiate. Possibilité de licencier dans toutes les entreprises. Mais de réembaucher aussi, bien entendu. Maintien de l’Ecole libre. Suppression de certains avantages sociaux. Diminution des cotisations patronales et salariales à la Sécurité sociale et possibilité de s’assurer, mais à titre individuel. Incitation au retour au pays des trois quarts des travailleurs étrangers. Suppression du contrôle des changes. Suppression du ministère du Temps libre. Incitation à la femme au foyer. Mise à la porte des 90% du secrétariat féminin. Lutte contre la fraude fiscale. Mise à l’impôt de tous les agriculteurs de France. Lutte contre tous les mouvements corporatistes. Restauration de la peine de mort. Aération de la hiérarchie des salaires. Suppression du Smig…

– Ce n’est plus un programme, c’est un pogrom ! me risqué-je.

– Oh ! Toi, ça va… »

Critique et extraits du nouveau roman de Marc-Edouard Nabe : « L’enculé »

Posted on 16/10/2011 par

Je suis un enculé : c’est souvent ceux qui enculent les autres qu’on traite d’enculés. Moi, je mérite bien ce nom, à bien des titres. Je vais raconter ici comment un enculeur s’est fait enculer. Et ce ne sera pas du roman, tout sera vrai, enfin selon moi. Après avoir enculé le monde entier, je me suis fait enculer aux yeux de ce même monde, entier.

Ce roman nous ramène à l’Affaire, il est écrit entièrement à la première personne, dans la peau et la tête (à peu de choses près, c’est pareil) d’un certain DSK. De son réveil ce fameux 14 mai 2011 dans la chambre 2806 du Sofitel de New-York, nous suivons les tribulations du personnage jusqu’à son retour en France.

– D’abord, vous ne devez rien dire et surtout ne pas donner votre version. On la modèlera au fur et à mesure de l’évolution de l’affaire et on la livrera quand on ne pourra absolument plus faire autrement. Le plus tard possible.
– L’idéal, ce serait que vous ne la donniez jamais ! ajoute son comparse barbu.
– Bon, très bien, dis-je, mais sortez-moi d’ici tout de suite, avant que ça ne s’ébruite en France.
Taylor et Brafman se regardent, l’air gêné.

Affaire hyper-médiatisée, où tout a été déjà dit et re-dit pensez-vous ? Certes, mais de l’extérieur et uniquement à travers le filtre ultra-déformant des médias… On n’a en revanche pas su comment DSK et son entourage (principalement Anne Sinclair) avaient vécus ces péripéties de l’intérieur… Grâce à Marc-Edouard Nabe, maintenant on sait ! Tous les noms sont vrais, toutes les dates sont respectées et la plupart des faits sont avérés, mais Nabe, avec son filtre ultra-reformant de romancier politiquement carrément incorrect, rempli les vides de ce que l’histoire officielle ne nous a pas raconté, de ce dont l’intéressé lui-même ne parlera jamais.

Le procureur adjoint, une «nuque rouge», lit mes actes maintenant… Je fais mon batracien, mon caméléon jaune. Tout cela est comme dans une autre réalité et pourtant c’est la bonne, en plein dans le mille de ce qui est. Sans doute que tout le monde, je dis bien le monde, se pince pour croire que j’ai fait tout ça. L’énormité de l’énoncé emporte tout dans une sorte de dramatisation instantanée. La verbalisation des actes est toujours une exagération, même pour les pires assassinats, le fait de les dire les amplifie, les hypertrophie, leur donne une réalité, un réalisme même, que le vrai, quel que soit son aspect sordide, ne peut atteindre, car la réalité ne s’exprime pas par des mots, mais par les actes. Les faits sont indicibles, c’est leur boulot…

Et quel meilleur guide pouvions-nous souhaiter que Marc-Edouard Nabe pour nous mener au travers des méandres de cette histoire et de la personnalité même de l’ex-patron du FMI ?! Alors qu’au départ on aura tous une tendance naturelle à rejeter l’idée de se replonger dans cette affaire dont on a été matraqué, dont on a été gavé jusqu’à l’envie de la vomir toute entière, en ce qui me concerne j’ai vite pris plaisir et intérêt à la lecture de ce roman satirique. Je me suis même surpris à être à nouveau édifié par le récit des faits tout en me délectant des caricatures de tous les protagonistes et des traits d’humour tranchants de l’auteur (comme je les aime !).

Voici mes compagnons de promenade. Une ronde d’une trentaine de taulards. Les uns derrière les autres, on avance lentement comme des éléphants tenant chacun la queue du précédent par la trompe. Moins tristes que les éléphants du PS. Quelle misère ces socialistes ! Tu m’étonnes qu’ils comptaient sur moi, pas un pour relever l’autre dans la balourdise éléphantesque justement. Toutes les qualités des vrais éléphants, ils ne les ont pas (solidarité, mémoire, sensibilité, force, défenses), mais tous les défauts, ça y va : lourdeur, maladresse, vieillissement, peur des souris, et pour couronner le tout, perte du sens des réalités, hallucinations éthyliques même, comme cette Martine Aubry qui voit des socialistes roses dès qu’elle boit un coup de trop ! Je préfère les éléphants d’ici, leurs crimes contre la société sont assumés.

Si Nabe a pris le parti (sans doute le plus raisonnable d’ailleurs) de considérer que toutes les accusations contre DSK étaient vraies, entre fiction et réalité, il n’est toutefois pas compliqué de faire la part des choses. Pas de manipulation ici. Reste l’impression d’ensemble : la puissance du romancier qui, s’il ne décrit pas toujours la réalité, s’il interprète les faits, s’il les extrapole, et si besoin imagine des scènes de toutes pièces, parvient à nous mener vers les chemins d’une certaine vérité… La force du roman ne réside en effet pas uniquement dans la qualité de l’écriture ou de l’imagination débordante de son auteur, mais aussi et surtout dans ce qu’il parvient à produire des morceaux de l’immense puzzle qu’il a à sa disposition. Ici, il nous fait à nouveau preuve de son incontestable indépendance d’esprit (anarchiste !) et de ses qualités d’analyses factuelles, culturelles et psychologiques pour produire son œuvre.

– J’adore le violon, me souffla Anne dans l’oreille, pas toi, mon amour ?
«J’en sors, connasse !» aurai-je aimé lui répondre, mais je me contentai de lui sourire hypocritement , comme d’habitude.

On y retrouve bien entendu Anne Sinclair comme le co-personnage central du roman (du début à… la toute fin !) : bouleversée mais pas bouleversante, touchée par une hystérie cynique et sioniste à l’extrême, elle passe son temps à lire des livres et à visionner des films sur l’holocauste, à décrocher et accrocher les Matisse ou les Picasso (elle ne sait plus très bien elle-même !) hérités de son papi, à écouter de la musique yiddish et à constituer des listes noires sur les personnalités politiques et médiatiques qui ont dit du mal de son chéri ou ne l’on tout simplement pas assez soutenu de l’autre côté de l’Atlantique… Le chéri en question est totalement écrasé par l’amour inconditionnelle de sa femme, par son ambition sans limite pour lui et même par sa judéité extravertie… On découvre un Dominique exaspéré et secrètement antisémite ! Il ne supporte plus les autres, et encore moins ceux qui le supportent. Nabe est son porte-parole pour qu’il livre lui aussi sa vérité et se délivre enfin de lui-même et des autres !

La vision éblouissante de ce taureau noir énorme me mit les larmes aux yeux, parce que je le comprenais… J’étais pour lui, avec lui, en lui, si fort que je n’ai pas remarqué immédiatement le connard qui le «chevauchait». Un cow-boy de plus, toujours en stetson avec ses jambières à franges comme les taleth, et sa main en l’air même pas pour tenir le flambeau d’une Liberté quelconque… Petite chose insignifiante qui s’agitait sur l’échine de la bête somptueuse…
Mais je m’aperçus que le «connard», c’était moi aussi. Mon être humain de base, orgueilleux et faible, prétentiard et présomptueux, qui essayait de maîtriser la bête en lui, sous lui.

Je vous laisse imaginer toutes les scènes et péripéties qui émaillent ce livre très drôle et très rythmé de 250 pages bien tassées ! A lui seul, il vaut bien mieux que 10 biographies de DSK écrites par ses relations, 20 confessions d’Anne Sinclair et que le, paraît-il, très attendu livre de Tristane Banon réunis !

Brafman et Taylor étaient furieux :
– Il est temps que ce cirque indécent s’arrête !
C’étaient eux les indécents, à vouloir absolument que Nafissatou soit une pute intéressée par le fric et qui, parce qu’elle avait menti sur des peccadilles, ne pouvait plus être crue sur l’essentiel… Ah ! Pour transformer un seul grand procès en mille petits procès d’intention, ils étaient forts.

Puisque cette affaire a une nouvelle fois démontré de manière éclatante la faillite de nos élites médiatiques, intellectuelles et politiques à nous guider sur les chemins de l’information et de la justice, heureusement qu’il nous reste un romancier de la trempe de Nabe pour nous raccrocher à quelque chose de concret et de cyniquement drôle dans cette société. C’est bien la conclusion la plus évidente que je tire de la lecture de ce livre… Vive Nabe !

Personne ne peut rien faire contre l’injustice des hommes, même pas Dieu. Je ne me sens pas coupable. Et je ne veux pas réparer parce que j’estime que c’est juste, c’est la loi du plus fort, de la nature. La société est méprisable parce qu’elle a été créée pour contrebalancer la nature et qu’elle n’en est même pas capable. Je n’ai pas à respecter la justice des hommes, la société n’a même pas la force du nombre à opposer à la simple puissance d’un individu.

Uniquement disponible en anti-édition sur le site de l’auteur, au prix de 24 euros.

Le coup de la «faute morale», j’avoue que c’était bien trouvé. Pour éviter de dire ce que j’avais fait, rien de mieux que de dire ce que ça représentait de l’avoir fait. Faute morale, balle au centre…

Olivier BEUGIN

Michel Houellebecq

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Michel Houellebecq est un dépressif forcené, dont les clairvoyances dévoilent l’envers du moderne. De ces misères dont on préfère oublier le nom. Auteur français le plus lu à l’étranger, ce misanthrope ailé ne cesse, à chaque apparition, au moins d’intriguer. La dépression occidentale est devenue son «poncif». Mais le cauchemar contemporain est toujours tempéré chez lui par des poèmes consolateurs. 

De la narcissisation à l’analyse du « pacte » scellé entre libéralisme sexuel et économique, mai 68, la violence, la dépression, l’entreprise, l’indifférenciation des individus, le clonage, l’avènement du tourisme de masse, la pornocratie, etc. Tout y passe, le moderne y boit la tasse. C’est évident et vexant. Du moins pour ceux qui font profession de nous expliquer le monde, de décerner bons ou mauvais points, de classer l’humanité en « cons », « salauds » ou « chics types ». Peu d’auteurs ont su percer avec autant d’acuité le médiocre avilissement de notre quotidien déshumanisé.

« Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait me faire trop d’honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu’un beauf. Auteur plat, sans style, je n’ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d’une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser. » Ennemis publics.


Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion. Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de son existence. Une demi-soeur naît quatre ans après lui. A six ans, il est confié à sa grand’mère paternelle, qui est communiste et dont il a adopté le nom comme pseudonyme. Il vit à Dicy (Yonne), puis à Crécy-la-Chapelle. Interne au lycée Henri Moissan de Meaux ;déjà ses camarades sentaient qu’il avait une capacité de réflexion et une puissance d’analyse, un recul sur les évènements tout à fait exceptionnels pour un garçon de son âge. On le surnommait « Einstein ».
A seize ans, il découvre Lovecraft, se retrouve sans doute dans cette phrase « Je ne participe jamais à ce qui m’entoure, je ne suis nulle part à ma place. »

Pendant sept ans, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles. En 1975, il s’inscrit à l’école supérieure d’agronomie.

Sa grand’mère meurt en 1978. En 1980, il obtient son diplôme d’ingénieur agronome; il épouse la même année la cousine de son meilleur ami. Commence alors pour lui une période de chômage. Son fils Etienne naît en 1981. A la suite de son divorce, une dépression le conduit à faire plusieurs séjours en milieu psychiatrique.

Sa carrière littéraire commence dès l’âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes; c’est le début d’une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu’il a créée aux éditions du Rocher. C’est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, « Contre le monde, contre la vie ». Il intègre l’Assemblée Nationale en tant que secrétaire administratif. La même année paraît « Rester vivant » aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : « La Poursuite du bonheur », qui obtient le prix Tristan Tzara. Il fait la connaissance de Marie-Pierre Gauthier.

En 1994, Maurice Nadeau édite « Extension du domaine de la lutte« , son premier roman, actuellement traduit en plusieurs langues, qui le fait connaître à un public plus large. Il collabore à de nombreuses revues (L’Atelier du roman, Perpendiculaires, dont il est ensuite exclu, Les Inrockuptibles).

Depuis 1996, Michel Houellebecq est publié par Flammarion, où Raphaël Sorin est son éditeur. Son deuxième recueil de poèmes, « Le Sens du combat », obtient le prix de Flore 1996. « Rester vivant » et « La Poursuite du bonheur », remaniée pour l’occasion, sont réédités en un seul volume en 1997.

En 1998, il reçoit le Grand Prix national des Lettres Jeunes Talents pour l’ensemble de son oeuvre. « Interventions », recueil de textes critiques et de chroniques, et « Les Particules élémentaires« , son second roman traduit en plus de 25 langues et lauréat du prix Novembre, paraissent simultanément.

L’histoire est celle, parallèle, de deux hommes. Michel, biologiste, dénué de passion humaine et de sexualité, as de la recherche et maître en solitude ; Bruno, son demi-frère, obsédé par la quête d’un plaisir sexuel qu’il n’arrive ni à prendre ni à donner. Ils sont nés d’une même mère biologique que n’a jamais troublée l’idée de maternité mais qui, en revanche, a vécu jusqu’à la caricature les conquêtes de la femme libérée, du gauchisme friqué et du peace and love à l’américaine. Ainsi ont-ils été élevés, en s’ignorant l’un l’autre, par des grands-mères d’ancien régime qui, à défaut de les ouvrir au monde, s’efforcèrent de les en protéger.

Sous couvert de fiction, Michel Houellebecq tente de nous faire comprendre la débâcle de notre modernité, la dérive de notre Occident épuisé. Pour cela, il mobilise tous les outils de son savoir scientifique, métaphysique, philosophique, sociologique, politique…

Il épouse Marie-Pierre la même année. En 1999, il co-adapte avec Philippe Harel « Extension du domaine de la lutte » au cinéma, que ce dernier met en scène. Il publie un nouveau recueil de poèmes, « Renaissance ». Au printemps 2000 sort sous le label Tricatel un disque, « Présence humaine », où ses poèmes, lus par lui-même, sont mis en musique par Bertrand Burgalat. Lanzarote, un recueil-coffret de textes et de photographies, paraît chez Flammarion au printemps 2000. Michel Houellebecq réside pendant quelques années en Irlande,dans une maison baptisée  » The White House », dans le comté de Cork, où il a écrit en grande partie son troisième roman, « Plateforme« .

Le bonheur, si je veux… http://www.dailymotion.com/video/xep9co_michel-houellebecq-plateforme_creation#.UZHpHGBzGlg

Plateforme débute à la manière d’une comédie noire où, par petites touches souvent hilarantes, Houellebecq cerne son héros. Désabusé, cynique, individu solitaire, pur produit de la social-démocratie libérale, mais sceptique quant à la religion des droits de l’homme, Michel va connaître une double révélation au cours de son voyage organisé où il fréquente bars à hôtesses et autres bordels locaux. D’abord, le tourisme sexuel lui apparaît comme “l’avenir du monde”. Ensuite, il rencontre une jeune femme, Valérie, qui travaille justement dans les voyages organisés. Entre le fonctionnaire en rupture de ban et la jeune cadre dynamique, qui s’apprête à intégrer l’ambitieux groupe Aurore visant à développer sa branche “hôtellerie de loisirs”, naît une passion amoureuse improbable et miraculeuse. Fasciné et transformé par sa double découverte, Michel devient même le bon génie de Valérie et de son collègue Jean-Yves qui, de Cuba à la Thaïlande, vont développer avec lui des circuits touristiques aptes à séduire les consommateurs occidentaux en mal d’aventures sexuelles…

Car l’Occident riche bande mou dans Plateforme. Englué dans la civilisation des loisirs, “l’homo-occidentalus”, à la fois libertaire et puritain,hédoniste et hypocrite, ne correspond pas tout à fait aux clichés rassurants avancés par les experts en marketing et autres sociologues d’entreprise. Le nomadisme des européens ne se veut pas “éthique”, leur souci de l’humanitaire et de l’authentique ne résiste pas “à l’appel immuable et doux de la chatte asiatique”. Du moins, c’est ce que pense notre ingénieux trio. Fort de ces certitudes, ils vont ensemble concevoir une plate-forme programmatique propre à révolutionner l’industrie touristique. Les riches blancs s’ennuient avec leurs pauvres fantasmes quand, dans les pays pauvres, des millions de personnes “n’ont plus rien à vendre que leur corps et leur sexualité intacte” ? Voilà bien une situation d’échange idéale et un nouveau marché qui promet d’être juteux.

Il s’installe ensuite en Espagne.

Là, il écrit « La possibilité d’une île« , qui paraît le 31 août 2005, en France et presque simultanément en Allemagne, Italie, Espagne…

http://www.telerama.fr/livres/la-possibilite-d-une-ile,62137.php
Ce livre obtient le Prix Interallié 2005.

Ce roman raconte comment Daniel, et d’autres humains, entreprennent d’échapper à cette mortalité annoncée, à cette insignifiance de l’individu devant la reproduction qui investit sur les jeunes et leur jouissance à promouvoir à l’infini, à cette perspective de la naissance en fin de compte, à ce changement d’état radical, en devenant des néo-humains, des immortels.Cette fiction du clonage met en lumière un autre rapport à la mort, comme une sorte de possibilité de se sevrer de la dictature nazie de cet amour physique ancré dans un jeunisme triomphant et leurs corps cruels pour les générations rangées des voitures par eux. Une sorte de repli dans la possibilité d’une île, dans de l’irrenonçable par-delà le renoncement.

« Quant aux droits de l’homme, bien évidemment, je n’en avais rien à foutre ; c’est à peine si je parvenais à m’intéresser aux droits de ma queue. »

Ennemis publics, l’ouvrage commun que publient Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. Véritable bombe médiatique de la rentrée littéraire 2008, ce livre, qui réunit six mois de lettres échangées entre les deux « pipolintellos » soi-disant « haïs, vomis » par les Français, évoque sujets de société et questions intimes avec la même netteté. Beaucoup d’effets de manches et autres ronds de jambe, on retiendra néanmoins certaines illuminations tel le début de la lettre de Michel:

« Cher Bernard-Henri Lévy,

Tout, comme on dit, nous sépare – à l’exception d’un point, fondamental : nous sommes l’un comme l’autre des individus assez méprisables.

Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu’aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l’enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d’appeler la « gauche-caviar », et que les périodistes allemands nomment plus finement la Toskana-Fraktion. Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l’auteur du film le plus ridicule de l’histoire du cinéma.

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait me faire trop d’honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu’un beauf. Auteur plat, sans style, je n’ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d’une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser.

A nous deux, nous symbolisons parfaitement l’effroyable avachissement de la culture et de l’intelligence françaises, récemment pointé, avec sévérité mais justesse, par le magazine Time.  Nous n’avons en rien contribué au renouveau de la scène électro française. Nous ne sommes même pas crédités au générique deRatatouille. Les conditions du débat sont réunies. »

Le 4 septembre 2010 parait « La carte et le territoire » aux éditions Flammarion. En novembre 2010, Michel Houellebecq se voit attribuer le Prix Goncourt pour cette oeuvre.

Fin 2012, en pleine polémique d’exil fiscal, il annonça son retour en France. Installé dans son nouvel appartement parisien, il invoqua dans une interview les raisons de son retour, en grande partie parce qu’il en avait marre des langues étrangères. Il nia tout geste politique concernant son départ de la côte sud-ouest de l’Irlande, mais il dit qu’il pouvait être interprété comme tel « puisque ça prouve que le niveau d’imposition n’est pas suffisamment fort pour décourager tout le monde ».

http://www.rtl.fr/actualites/culture-loisirs/article/michel-houellebecq-un-peu-stupide-de-revenir-en-france-7760397551

L’annonce faite de la publication de son recueil de poèmes Configuration du dernier rivage en avril 2013, il exprima sa volonté de continuer à écrire en ces mots : « la vie ne m’intéresse pas assez pour que je puisse me passer d’écrire ».

http://www.dailymotion.com/video/xz3gww_michel-houellebecq-l-invite-de-ruth-elkrief-17-04_news »

Antipathique, apatride volontaire, rétif à toute concession « mondaine », méprisant face aux journalistes, volontiers misanthrope, sans talent littéraire véritable (disent-ils) mais bénéficiant d’un succès libraire systématiquement impressionnant, et par ailleurs estimé comme étant (facho)réac’, Houellebecq n’a, a priori, aucun atout pour éviter les torrents de polémiques à chacune de ses parutions… D’autant plus qu’il ne fait rien pour les éviter, et semble même s’en délecter…

http://www.nouveau-reac.org/textes/michel-houellebecq-le-conservatisme-source-de-progres/

Conscient que la vie des hommes se déroule dans un environnement biologique, technique et sentimental (c’est-à-dire très accessoirement politique), conscient qu’elle a pour objectif la poursuite d’objectifs privés, il aura pour toute conviction politique marquée un rejet instinctif.

L’homme révolté, le résistant, le patriote, le fauteur de troubles lui apparaîtront avant tout comme des individus méprisables, mus par la stupidité, la vanité et le désir de violence.

Contrairement au réactionnaire, le conservateur n’aura ainsi ni héros ni martyrs ; s’il ne sauve personne, il ne fera, non plus, aucune victime ; il n’aura, en résumé, rien de particulièrement héroïque ; mais il sera, c’est un de ses charmes, un individu très peu dangereux.

Extraits Plateforme;

— C’est vrai, dans l’ensemble, les musulmans c’est pas terrible… » émis-je avec embarras. Je pris mon sac de voyage, ouvris la portière. « Je pense que vous vous en sortirez… » marmonnai-je sans conviction. J’eus à ce moment une espèce de vision sur les flux migratoires comme des vaisseaux sanguins qui traversaient l’Europe ; les musulmans apparaissaient comme des caillots qui se résorbaient lentement. Aïcha me regardait, dubitative. Le froid s’engouffrait dans la voiture. Intellectuellement, je parvenais à éprouver une certaine attraction pour le vagin des musulmanes. De manière un peu forcée, je souris.

Je ne me suis pas marié, non plus. J’en ai eu l’occasion, plusieurs fois; mais à chaque fois j’ai décliné. Pourtant,
j’aime bien les femmes. C’est un peu un regret, dans ma vie, le célibat. C’est surtout gênant pour les vacances. Les
gens se méfient des hommes seuls en vacances, à partir d’un certain âge : ils supposent chez eux beaucoup d’égoïsme et sans doute un peu de vice; je ne peux pas leur donner tort.

J’allumai une cigarette, me calais contre les oreillers et dis : « suce-moi ». elle me regarda surprise mais posa la main sur mes couilles, approcha sa bouche. « Voilà » m’exclamai-je avec une expression triomphante. Elle s’interrompit, me regardant avec surprise.

« tu vois, je te dis « suce-moi » et tu me suces. a priori, tu n’en éprouvais pas le désir;

– non je n’y pensais pas mais ça me fait plaisir

– c’est justement ce qui est étonnant chez toi : tu aimes faire plaisir. Offrir ton corps comme un objet agréable, donner gratuitement du plaisir : voilà ce que les occidentaux ne savent plus faire. ils ont complètement perdu le sens du don. ils ont beau s’acharner, ils ne parviennent pas à ressentir le sexe comme naturel. Non seulement ils ont honte de leur propre corps, qui n’est pas à la hauteur du standard du porno, mais, pour les même raisons, ils n’épprouvent aucune attirance pour le corps de l’autre. Il est imporsible de faire l’amour sans un certain abadon, sans l’acceptaion au moins temporaire d’un état de dépendance et de de faiblesse. L’exaltation sentimentale et l’obsession sexuelle ont la même origine, toutes deux procèdent d’un oubli partiel de soi ; ce n’est pas un domaine dans lequel on puisse se réaliser sans se perdre. Nous sommes devenus froids, rationnels, extrêmement conscients de notre existence individuelle et de nos droits; nous souhaitons avant tout oublier l’aliénation et la dépendance ; en outre nous somme obsédés par la santé et l’hygiène : ce ne sont vraiment pas les conditions idéales pour faire l’amour. Au point où nous en sommes, la professionnalisation de la sexualité en Occident est devenue inéductable.Evidemment il y a aussi le SM. C’est un univers purement cérébral, avec des règles précises, un accord préétabli. Les masochistes ne s’interessent qu’à leurs propres sensations, ils essayent de voir jusqu’où ils pourront aller dans la douleur, un peu comme les sportifs de l’extrème. Les sadiques, c’est autre chose, ils vont de toute façon aussi loin que possible, ils ont le désir de détruire : s’ils pouvaient mutiler ou tuer, ils le feraient.

– je n’ai même pas envie d’y repenser, dit-elle en frissonnant ; çame dégoûte vraiment.

– c’est parce que tu es restée sexuelle, animale. Tu es normale en fait, tu ne ressembles pas vraiment aux occidentales. Le SM organisé, avec des règles, ne peut concerner que des gens cultivés, cérébraux, qui ont perdu toute attirance pour les sexe /…/

– Bon… elle sourit. « je peux continuer à te sucer tout de même ? »

Extraits Extension du domaine de la lutte
– Mais je ne comprends pas, concrètement, comment les gens arrivent à vivre. J’ai l’impression que tout le monde devrait être malheureux; vous comprenez, nous vivons dans un monde tellement simple.
Il y a un système basé sur la domination, l’argent et la peur – un système plutôt masculin, appelons-le Mars; il y a un système féminin basé sur la séduction et le sexe, appelons-le Vénus.
Et c’est tout.
Est-il vraiment possible de vivre et de croire qu’il n’y a rien d’autre? Avec les réalistes de la fin du XIXe siècle, Maupassant a cru qu’il n’y avait rien d’autre; et ceci l’a conduit jusqu’à la folie furieuse.
– Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place.
Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit.
En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère.
En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude.
Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société.
– Bien entendu. C’est foutu depuis longtemps, depuis l’origine. Tu ne représenteras jamais, Raphaël, un rêve érotique de jeune fille. Il faut en prendre ton parti ; de telles choses ne sont pas pour toi.
De toute façon, il est déjà trop tard. L’insuccès sexuel, Raphaël, que tu as connu depuis ton adolescence, la frustration qui te poursuit depuis l’âge de treize ans laisseront en toi une trace ineffaçable.
À supposer même que tu puisses dorénavant avoir des femmes – ce que, très franchement, je ne crois pas – cela ne suffira pas ; plus rien ne suffira jamais. Tu resteras toujours orphelin de ces amours adolescentes que tu n’as pas connues.
En toi, la blessure est déjà douloureuse ; elle le deviendra de plus en plus. Une amertume atroce, sans rémission, finira par emplir ton coeur. Il n’y aura pour toi ni rédemption, ni délivrance. C’est ainsi.
Extraits Les particules élémentaires:
Notre malheur n’atteint son plus haut point que lorsque a été envisagée, suffisamment proche, la possibilité pratique du bonheur
– Pour l’Occidental contemporain, même lorsqu’il est bien portant, la pensée de la mort constitue une sorte de bruit de fond qui vient emplir son cerveau dès que les projets et les désirs s’estompent ; on peut le comparer à un ronflement sourd, parfois accompagné d’un grincement. A d’autres époques, le bruit de fond était constitué par l’attente du royaume du Seigneur ; aujourd’hui, il est constitué par l’attente de la mort. C’est ainsi.- Les hommes qui vieillissent dans la solitude sont beaucoup moins à plaindre que les femmes dans la même situation. Ils boivent du mauvais vin, ils s’endorment et leurs dents puent ; puis ils s’éveillent et recommencent ; ils meurent assez vite. Les femmes prennent des calmants, font du yoga, vont voir des psychologues ; elles vivent très vieilles et souffrent beaucoup.

http://www.youtube.com/watch?v=099pY3xKYuk- Je sais bien que l’Islam – de loin la plus bête, la plus fausse et la plus obscurantistes de toutes les religions – semble actuellement gagner du terrain ; mais ce n’est qu’un phénomène superficiel et transitoire : à long terme, l’Islam est condamné, encore plus sûrement que le christianisme.

– Une des caractéristiques les plus étonnantes de l’amour physique est quand même cette sensation d’intimité qu’il procure, dès qu’il s’accompagne d’un minimum de sympathie mutuelle. Dès les premières minutes on passe de vous au tu, et il me semble que l’amante, même rencontrée la veille, ait droit à certaines confidences qu’on ne ferait à aucune autre personne humaine.

« Je n’ai pas tellement d’estime pour l’autobiographie, guère plus pour le journal ; je les considère comme des formes primitives de la création, incapables de s’élever à la vérité du roman, incapables aussi de rejoindre le niveau de l’émotion pure qui est celui de la poésie. »
Blog de Michel Houellebecq, 2005.

« Nous pouvons voler, nous pouvons respirer sous l’eau, nous avons inventé des appareils électro-ménagers et l’ordinateur. Le problème commence avec le corps humain. »
« J’ai un rêve », 2000.

« Au milieu de la grande barbarie naturelle, les êtres humains ont parfois (rarement) pu créer de petites places chaudes irradiées par l’amour. De petits espaces clos, réservés, où régnaient l’intersubjectivité et l’amour. »
« Les particules élémentaires », 1998.

« … la souffrance spécifique qui s’attache au fait d’être artiste : cette incapacité à être vraiment heureux ou malheureux ; à ressentir vraiment la haine, le désespoir, l’exultation ou l’amour ; cette espèce de filtre esthétique qui s’imposait, sans rémission possible, entre l’artiste et le monde. »
« Plateforme », 2001.

« Je ne jalouse pas ces pompeux imbéciles
Qui s’extasient devant le terrier d’un lapin
Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ;
Elle n’a aucun message à transmettre aux humains.  »
« La poursuite du bonheur », 1992.

« La démocratie et la liberté, c’est le mal »
Dans une émission diffusée sur Canal +.

« Je n’ai jamais aimé la manière méprisante et suspicieuse dont, en France, on parle des sectes. Et j’ai toujours pensé que la phrase banale selon laquelle la religion est une secte qui a réussi correspond simplement à la vérité. »
Entretien avec Jérome Garcin pour Le Monde, 2005.

« Les gens s’imaginent être des individus alors qu’ils sont des produits. »
Technikart, dialogue entre Guillaume Dustan et Michel Houellebecq, 2005.

Lorsque la sexualité disparaît, c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs; et la présence même de ce corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne; tout cela, malheureusement, est connu. La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de l’érotisme. Il n’y a pas de relation épurée, d’union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui puisse y ressembler, ou même l’évoquer sur un mode allusif. Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse,beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. En résumé, j’étais dans un beau merdier.

La Possibilité d’une île, Michel Houellebecq

Michel Houellebecq (b. 1958), French writer
Michel Houellebecq (b. 1958), French writer (Photo credit: Wikipedia)

J’ai un rêve
par Michel Houellebecq
 » Que les choses soient claires : la vie, telle qu’elle est, n’est pas mauvaise. Nous avons accompli certains de nos rêves. Nous pouvons voler, nous pouvons respirer sous l’eau, nous avons inventé des appareils électro-ménagers et l’ordinateur. Le problème commence avec le corps humain. Le cerveau par exemple est un organe d’une grande richesse et les gens meurent sans avoir exploité toutes ses possibilités. Non parce que la tête est trop grosse mais parce que la vie est trop courte. Nous vieillissons rapidement et nous disparaissons. Pourquoi ? Nous ne savons pas, et si nous savions nous serions tout de même insatisfaits. C’est très simple : les êtres humains veulent vivre et pourtant ils doivent mourir. A partir de là, le premier désir est d’être immortel. Bien sûr, personne ne sait à quoi ressemble la vie éternelle, mais nous pouvons l’imaginer.

Dans mon rêve de vie éternelle il ne se passe pas grand chose. Peut être que je vis dans une grotte. Oui, j’aime les grottes, il fait sombre et frais et je me sens en sécurité à l’intérieur. Souvent je me demande s’il y a eu de réels progrès depuis la vie dans les grottes. Lorsque je suis assis là, écoutant calmement le bruit de la mer, entouré de créatures amicales, je pense à ce que je voudrais enlever dans ce monde : les puces, les oiseaux de proie, l’argent et le travail. Probablement aussi les films pornos et la croyance en dieu. De temps à autre, je décide d’arrêter de fumer. A la place des cigarettes, je préfère prendre des pilules qui ont un effet stimulant analogue sur mon cerveau. De plus, j’ai une grande variété de drogues synthétiques à ma disposition, chacune de ces drogues développe ma sensibilité. Je suis alors capable d’entendre des ultra-sons, de voir les rayons ultra-violets – et d’autres choses que j’ai du mal à comprendre.

Je suis un peu différent à présent, pas seulement plus jeune, mon corps est transformé, j’ai quatre jambes, c’est chouette, je me tiens beaucoup mieux debout, solidement relié à la terre. Même quand je bois trop, je n’ai pas peur de tomber. Contrairement à l’homme primitif, le kangourou et le pingouin, rien ne m’ébranle facilement. Et il y a plus : je n’ai plus besoin de vêtements. Les vêtement ne sont pas pratiques, quels que soient leur forme, ils gênent la respiration de la peau. Nu je me sens plus libre. Le plus important, c’est que je ne suis ni mâle ni femelle – un hermaphrodite. Avant je ne pouvais qu’imaginer la sensation de la pénétration, n’étant pas homosexuel. Maintenant j’en ai quelque idée, c’est une expérience fondamentale que j’attendais depuis longtemps. Je n’ai plus rien à espérer. Certains lecteurs se demanderont si la vie, dans la plus belle des grottes avec les plus adorables des créatures, ne finirait pas par être ennuyeuse après des milliers d’années (voire des centaines de milliers d’années dans mon cas). Non, je ne crois pas, en tout cas pas pour moi. Je ne trouve pas ennuyeux de répéter à l’infini ce que j’aime faire, j’irais même plus loin : le vrai bonheur est la répétition, dans le perpétuel recommencement de la même chose, comme dans la danse et la musique, par exemple Autobahn de Krafwerk. Il en va de même pour le sexe : quand c’est terminé, nous voudrions recommencer. Le bonheur est une accoutumance, une accoutumance qui peut être concentrée dans des trucs chimiques où dans des êtres humains, quand j’ai mes pilules ou mes amis, je n’ai plus besoin de rien. L’ennui est l’alternative du bonheur, le quotidien journalier, les nouveaux produits, les informations – même présentées de façon attractive. J’ai trouvé le bonheur dans ma grotte, je n’ai plus rien à espérer, je prends un bain quand je veux. Dehors il fait chaud et clair, je pense un peu à l’Allemagne où des gens ont vécus ensemble dans des petits espaces et je suis heureux que le paradis ne connaissent pas la surpopulation. Les gens sont libres de choisir leur tombeau, ils roulent autant qu’ils veulent.

J’ouvre mes yeux et constate que mon rêve est plutôt superficiel. J’allume une nouvelle cigarette, mâchouille le filtre, en réalité il n’y a pas d’harmonie avec l’univers. Dans les moments de bonheur, par exemple en contemplant un beau paysage, je sais instantanément que je n’en fais pas partie, le monde m’apparaît comme quelque chose d’étrange, je ne connais aucun endroit où je puisse me sentir chez moi. Dieu, lui-même ne peut résoudre ce problème, d’ailleurs je ne crois pas en dieu, il n’est pas nécessaire, ni ici ni au paradis. Je crois en l’amour, c’est la seule chose valable que nous possédions, mieux qu’un programme de fitness, mieux que le sport. Peut être qu’un jour mon rêve d’éternité se réalisera, je serai alors une créature avec des jambes, des ailes ou des tentacules, peut être ailleurs. Contrairement à la plupart des gens, je ne crains pas la mort, en vieillissant, je redécouvre ma jeunesse, longtemps oubliée et de temps à autre lorsque les choses vont mal, je me carapace confortablement dans mon travail. Mes livres me garantissent déjà une forme d’immortalité. »

Entretien avec Catherine Argand pour l’Express… 1998

Vous appartiendriez à une génération d’orphelins?

M.H. Une génération d’enfants élevés hors de toute autorité. Cette attitude est encore plus marquée à la génération suivante. J’ai rencontré récemment des lycéens et je les ai trouvés gentils, moraux et humanitaires.

Vous vous sentez moral, gentil et humanitaire?

M.H. Oui, mon admiration naturelle va à la bonté. Je ne mets rien au-dessus, ni l’intelligence, ni le talent, rien.

Votre écriture mêle le cru et le pathétique, le cinglant et le sans-voix. Comment qualifier ce style?

M.H. Ce n’est pas à moi de le faire. Ce qui est certain, c’est que j’aime l’absurdité et l’insolence. Pour le reste, je continue de croire ce que j’écrivais dans Rester vivant:
« Une originalité se dégagera forcément de la somme de vos défauts. Ne vous en préoccupez pas. Dites simplement la vérité. »

L’être ne serait que déterminisme?

M.H. Je crois que les actes de liberté, comme les transformations brutales et profondes dans la manière d’appréhender la vie, sont rares. Les circonstances jouent excessivement et l’on a tort de croire le contraire. Prenez ce que l’on appelle l’activité de substitution. Bruno à un moment donné se met à écrire. Ce n’est pas un acte libre. Ce comportement hors de propos est fréquent dans les situations qui impliquent une frustration ou un conflit.

De la même façon vous expliquez l’absence de désir chez Michel par l’absence de contact avec sa mère…
M.H. L’étude du comportement des animaux a prouvé que la privation de contact avec la mère produisait de très graves perturbations du comportement sexuel chez l’adulte, en particulier une inhibition de la séduction. C’est irréfutable.

Peindre des personnages, expliquer des mécanismes, mettre sur la table l’état des connaissances en physique-chimie: n’est-ce pas trop pour un seul homme?

M.H. Le triomphe du scientisme a confisqué au roman le droit naturel d’être un lieu de débats et de déchirements philosophiques. Il y aurait d’un côté la science, le sérieux, la connaissance, le réel et, de l’autre, la littérature, son élégance, sa gratuité, ses jeux formels. C’est pour cela, je crois, que le roman est devenu le lieu de l’écriture pour l’écriture. Comme s’il ne lui restait que ça. Je ne suis pas d’accord et, pour tenir le coup, je me répète souvent cette phrase de Schopenhauer: « La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. »

En l’occurrence?

M.H. Rendre compte, constituer un témoignage sur la situation mentale de l’être humain au moment où le livre a été écrit. Si le roman n’arrive pas à intégrer l’état des connaissances, il devient un pur exercice de style.

Rendre compte, ce serait le devoir de l’art?

M.H. Oui, et c’est une tâche plus difficile qu’il n’y paraît. Aujourd’hui, les adultes lisent des livres de vulgarisation scientifique pour se faire une idée du monde tandis que les adolescents écrivent des poèmes pour essayer de l’exprimer. C’est tout cela qu’il faut faire entrer dans le roman.

(…)

Seriez-vous eugéniste?

M.H. Oui, dans le sens positif. Il est clair qu’il est immoral d’empêcher quelqu’un de se reproduire quel que soit son état. Mais il est très moral de prendre un ?uf constitué et de lui ôter les défauts génétiques qui risquent de lui faire perdre la vie. Il y a dans l’eugénisme le pire et le meilleur. Le pire, ce sont les nazis qui, parce qu’ils n’arrivaient pas à intervenir sur le code génétique, ont tué. Le meilleur, c’est le Téléthon qui essaye de guérir ceux qui sont atteints d’un gène néfaste.

Savez-vous que votre roman risque de provoquer des réactions violentes? Certains l’aimeront, d’autres le haïront. Ils diront, par exemple, qu’en rationalisant tous les actes de vos personnages, vous vous conduisez de manière totalitaire…
M.H. Je ne suis pas plus totalitaire que Kant. La vérité est toujours totalitaire dans la mesure où elle affirme que les choses ne relèvent pas de l’opinion. J’évolue entre deux absolus. D’un côté celui de la science et de sa méthode. Le plaisir est un mécanisme avéré, récurrent et descriptible, l’apparition d’une option hédoniste-libidinale dans les années 70 un fait historique, etc. L’autre absolu auquel je crois, c’est la morale. Une morale unique et universelle qui ne dépend d’aucun facteur historique, économique, sociologique ou culturel. Le Bien et le Mal existent, je ne fais preuve d’aucun relativisme éthique, je crois aux catégories kantiennes.

Seriez-vous manichéen?

M.H. Complètement! Et c’est peut-être pour cela que j’écris des romans, pour calmer mon manichéisme.

Comment?

M.H. Tout personnage un peu développé devient complexe, ambivalent. Prenez l’un des personnages du roman, David, membre d’une secte satanique. Si j’avais continué à le fréquenter, il aurait fini par devenir pathétique. La tolérance est une pente naturelle du roman. Plus on avance dans un récit, plus on trouve ses personnages compréhensibles. Un romancier peut trouver des excuses à tout. Je ne veux pas.
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