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Georges Lautner

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« Une complicité instantanée, presque magique, avec les comédiens, un amour minutieux du cadrage, une certaine passion pour la pyrotechnie et, surtout, un sens prodigieux du rythme, aidé par le fait que Georges Lautner est le meilleur monteur du cinéma français. C’est pas si mal, tout ça. » M. Audiard. 

Lautner fait partie de cette bande épinglée « cinéma populaire », qui a vécu son âge d’or dans les années 60-70, au bord d’une France insouciante, qui allait bien et qui n’avait pas envie qu’on lui les brise. La France trime pas mais en tout cas chez Lautner ça trinque. 

 Cinéaste coutumier d’un cocktail bien à lui : la déconnade de quelques messieurs pas très tranquilles, transfuges d’une Série noire parodique, une pépée un peu concon mais marrante, des dialogues mitrailleurs filmés en gros plan et, last but not least, un sens du rythme et du montage. Ce sacré cossard de Lautner a donc été l’indispensable ami des mastodontes, l’homme derrière la caméra dont ils avaient besoin pour les accompagner dans le délire ; l’ordonnateur complice, indulgent, mais vigilant de leurs folies. Une mission impartie: faire briller d’aventures ces desperados mal pensants que fut son équipée de bon vivants.

 

Fils de Léopold Lautner (1893 – 1938), joaillier d’origine viennoise et aviateur qui participe à des meetings aériens (il sera pilote de chasse pendant la Première Guerre mondiale), et de la comédienne Renée Saint-Cyr, Georges Lautner naît à Nice le 24 janvier 1926. En 1933, il monte à Paris car sa mère va commencer sa carrière cinématographique cette même année et connaître un succès avec Les Deux orphelines.

Grâce à la carrière de sa mère, il découvre le cinéma et fréquente les salles obscures, mais cette période joyeuse sera ternie par le décès de son père, le 17 juillet 1938, dans un accident d’avion2.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il est scolarisé au lycée Janson-de-Sailly, à Paris. Malgré cette période difficile, il essaie de préserver une jeunesse fêtarde, puis se sentant concerné par ce qui se passe en France, il n’hésite pas à venir observer de plus près les événements dans la capitale, ce qui ne manque pas de développer son sens critique.

Après la Libération de Paris, Lautner, après avoir obtenu un Bac philo-sciences, se tourne vers le cinéma, notamment en faisant des petits boulots. Ses débuts au cinéma se font en 1945 comme décorateur dans La Route du Bagne, de Léon Mathot.

En 1947, il est contraint de cesser ses petits boulots pour aller faire son service militaire en Autriche et va faire un stage de projectionniste 16 mm. Puis il est envoyé au service cinématographique des armées de Paris, côtoyant Claude Lecomte et Marcel Bluwal.

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Sorti de l’armée, son expérience en matière de pellicule lui vaut de devenir en 1949 le second assistant-réalisateur de Sacha Guitry pour Le Trésor de Cantenac. Durant les années 1950, il continue d’être assistant réalisateur (Les Chiffonniers d’Emmaüs, rencontrant sur le tournage le cascadeur Henri Cogan, devenu son fidèle collaborateur et ami, Courte tête), puis fait des apparitions dans des films comme Capitaine Ardant.

Alors qu’il avait pour ambition de devenir comédien, qui dut abandonner car il était trop timide pour jouer sur scène et n’avait pas les dons nécessaires, il préfère rester derrière la caméra. À travers les différents plateaux qu’il fréquente, il apprend très vite à user du système D qui lui confère une efficacité à toute épreuve dès qu’il s’agit de pallier les imprévus et grâce à un bon relationnel, il a pour habitude d’aller discuter avec les seconds rôles et les figurants durant les tournages, lui venant le goût de devenir réalisateur, sachant mettre à l’aise les comédiens.

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En 1958, le directeur de production Maurice Juven le remarque et lui confie la réalisation de La Môme aux boutons, tourné en un mois avec des acteurs de boulevard. Malheureusement, le premier long-métrage de Lautner est un échec commercial. Après ce premier essai, Lautner se voit de nouveau confier par Juven la réalisation d’un film : Marche ou crève. Cette adaptation d’un roman de Jack Murray, que le réalisateur signe avec Pierre Laroche (qu’il collabora sur cinq films du réalisateur), Lautner la considère comme sa première vraie réalisation. Le film amorti l’échec du précédent, lui permettant de réaliser avec son équipe Arrêtez les tambours. Ce film marque le début de sa collaboration avec le chef-opérateur Maurice Fellous.

Mais c’est en 1961 qu’il va se faire connaître du grand public avec Le Monocle noir.

Adapté d’un roman du Colonel Rémy, cette comédie policière, avec Paul Meurisse dans le rôle du « Monocle », agent secret français, est un succès commercial et aura deux suites et connaît un bon accueil

Le Septième Juré, drame psychologique avec Bernard Blier connaît également un important succès.

Sa façon de tourner – usage du champ/contre-champ qui permet de jouer avec la profondeur et d’orchestrer ainsi une composition visuelle particulière devient une de ses marques de fabrique et les gros plans de manière à mettre les comédiens et le dialogue en valeur – lui vaut d’être recommandé par Bernard Blier et Michel Audiard (qui va collaborer avec Lautner pour une dizaine de films) à Alain Poiré, directeur de production chez Gaumont.

En 1963, Poiré lui offre la réalisation des Tontons flingueurs. Avec Lino Ventura (qui remplace Jean Gabin après un désaccord avec Lautner), Bernard Blier, Jean Lefebvre, et Francis Blanche dans la distribution et Michel Audiard aux dialogues, le film, sommet de la parodie de film policier, est un succès et devient un classique du cinéma français.

Il rencontre à la même époque Mireille Darc et la fait tourner dans une dizaine de films Des pissenlits par la racine:

Les Barbouzes, nouvel opus du groupe Audiard-Lautner-Blier-Ventura-Blanche,

(Galia, film sur la libération sexuelle, Ne nous fâchons pas et La Grande Sauterelle entre autres).

En 1968, il réalise le film policier Le Pacha, avec Jean Gabin, qui devait tourner dans Les tontons flingueurs, et dialogué par Audiard. Après un début de tournage à l’atmosphère lourde (Gabin se retrouve désarçonné par le style Lautner : des gros plans à répétition, de nombreuses coupes…, de plus, le réalisateur timide par nature, est très impressionné par le comédien), la suite s’est bien passée (Quand les premières rushes sont montées et mis en musiques et qu’ils furent projetés, Gabin comprend alors le style et le ton du film, cela le décide à faire confiance à son réalisateur pour le reste du tournage). Après quelques problèmes avec la censure, le film sort et connaît un succès public et critique.

Après l’échec de son long-métrage américain La Route de Salina, il tourne la comédie Laisse aller, c’est une valse, avec Jean Yanne. Ce film marque les débuts au cinéma de Coluche.

Les années 1970 seront prolifiques pour Lautner, qui connaît succès sur succès avec Il était une fois un flic, Quelques messieurs trop tranquilles,

La Valise, Les Seins de glace, On aura tout vu et Mort d’un pourri

Tournant avec des acteurs confirmés comme Jean-Pierre Marielle, Alain Delon et Pierre Richard et des acteurs débutants comme Gérard Lanvin et Miou-Miou.

Après une collaboration – difficile – avec Delon (Les Seins de glace et Mort d’un pourri), Georges Lautner fait tourner Jean-Paul Belmondo à partir de 1979 dans Flic ou voyou.

Devenus amis, Belmondo et Lautner vont signer trois films ensemble comme Le Guignolo,

Le Professionnel, énorme succès en 1981 et Joyeuses Pâques.

La seconde moitié des années 1980 marque la fin de sa collaboration avec Michel Audiard (qui décède en juillet 1985) et oscille entre succès (La Maison assassinée, avec Patrick Bruel) et échecs commerciaux.

En 1992, il tourne son dernier film pour le cinéma, L’Inconnu dans la maison (avec Belmondo), qui ne connaît pas le succès escompté. Il vit aujourd’hui de longs jours qu’on ne peut imaginer tranquilles, du côté de Nice…

LE DERNIER DES TONTONS FLINGUEURS

Par   dans le Point

« Une complicité instantanée, presque magique, avec les comédiens, un amour minutieux du cadrage, une certaine passion pour la pyrotechnie et, surtout, un sens prodigieux du rythme, aidé par le fait que Georges Lautner est le meilleur monteur du cinéma français. C’est pas si mal, tout ça. » Pour évoquer Lautner, 87 printemps et seul survivant, avec Darc et Rich, de la belle époque flingueuse, il faut citer ces mots de son ami Michel Audiard. Au-delà de l’indulgence dictée par l’amitié, tout y est rigoureusement exact. Il faut aussi rappeler qu’Audiard fulminant avait expédié ce long plaidoyer – il y en avait plus de deux pages – à la presse, à une époque où celle-ci prenait son ami Lautner pour un canard sauvage. Déconnade, cadrage, montage. Lautner avait trop de succès. Dangereux, ça !

La critique peine-à-jouir n’a jamais aimé cette engeance, les Oury, Verneuil, Molinaro, sur qui elle s’est essuyé les pieds avec délectation et régularité. Lautner fait donc partie de cette bande épinglée « cinéma populaire » – oh ! l’horrible expression -, qui a vécu son âge d’or dans les années 1960 et 1970, dans une France insouciante, qui allait bien et qui n’avait pas envie qu’on les lui brise. Le roi Georges – toujours un peu fous, ceux-là – lui a servi un cocktail bien à lui : la déconnade de quelques messieurs pas très tranquilles, transfuges d’une Série noire parodique, une pépée un peu concon mais marrante – Mireille Darc, qui fut, un jour, il faudra le reconnaître, notre Marilyn -, des dialogues mitrailleuses filmés en gros plan – le sens du cadrage dont parlait Audiard qui mettait en valeur ses répliques – et, last but not least, un sens du rythme et du montage auquel Lautner, qui se définit par ailleurs comme un sacré cossard, consacrait de longues heures tout en y prenant un pied formidable. Le père Audiard avait donc rudement raison.

Les copains d’abord

Derrière tout cela, il y a un amour et une connaissance du cinéma nourris au biberon double dose de la comédie américaine et d’Orson Welles, que Lautner cite abondamment dans ses Mémoires, au risque de fréquenter pour une fois « le terminus des prétentieux ». Mais s’il le cite, c’est qu’il a ses raisons. Rythme, cadrage…, tout ce bagage a dû évidemment composer avec quelques monstres sacrés – qu’il s’est coltinés très tôt. « Le premier jour de tournage des Tontons…, quand j’ai dit à Lino : « Tu fais trois pas, tu vas là et tu dis ton texte », il m’a regardé et m’a demandé : « Pourquoi trois pas ? » Lui, il en sentait quatre. Il avait besoin de ses quatre pas. » Et il en fit quatre. Au risque d’exagérer, on peut affirmer que la carrière de Lautner se joue là.

À l’époque, il n’a jamais tourné avec Ventura et s’il se crispe, s’il impose ses trois pas, au nom de Welles et d’une certaine idée du cinéma, il est mort. Il laisse Lino faire ses quatre pas, qui lui donne son meilleur à l’écran. Laisse aller, c’est un film… Lautner a donc été l’indispensable ami des mastodontes, l’homme derrière la caméra dont ils avaient besoin pour les accompagner dans le délire ; l’ordonnateur complice, indulgent, mais vigilant de leurs folies. On se marrait bien sur les tournages de Lautner, mais au dîner, après la journée de travail, dans cet entre-deux où nous projetons, depuis notre époque en crise, le fantasme d’une dolce vita à la française. N’oublions pas qu’il est d’abord un petit gars de Nice, presque un Italien, en tout cas un homme du Sud, qui s’empressera dès 1960 d’acheter un moulin près de Grasse pour y écrire tous ses films et rameuter les copains.

On peut d’ailleurs raconter sa vie par le filtre des amis. Un signe ne trompe pas : dans son livre On aura tout vu. Mémoires d’un tonton flingueur (2005, Flammarion), conçu comme un abécédaire, il commence chaque lettre avec le nom d’un ami, même si celui-ci, alphabétiquement, ne devrait pas arriver en premier. C’est ainsi que Blier ouvre les B, Ventura les V, Audiard les A… Audiard, donc : sa première rencontre capitale, en 1956, alors que Lautner est assistant sur un film de Norbert Carbonnaux, dialogué par celui qui va devenir aussitôt son pote, qu’il invite à la maison pour lui permettre d’écrire au calme. C’est Audiard qui le fait entrer six ans plus tard dans la grande maison Gaumont pour Les tontons flingueurs (1963). C’est Audiard encore qui lui présente Belmondo pour Flic ou voyou (1978). Blier ? Son autre protecteur. Celui qui lui permet de tourner son premier film, Marche ou crève, en 1959, après dix ans d’assistanat. Ventura ? Il sera le seul à emmener Lino vers le registre comique. Darc ? Elle débarque pour le casting de Des pissenlits par la racine (1964), il en tombe raide dingue et la choisit en quelques minutes. Mais il faudrait citer toute son équipe technique, et en premier lieu son cascadeur, l’ancien catcheur Henri Cogan, qui avait cassé une jambe et interrompu la carrière de catcheur de Ventura…

Georges Lautner et Lino Ventura sur le tournage des Tontons flingueurs (1963). Ils remettront ça l’année suivante pour Les Barbouzes et Le monocle rit jaune. © Alain Adler / Roger-Viollet.

L’homme aux mains d’or

Si Lautner a incarné le genre gangster parodique, c’est un peu par hasard. À cause de la série Le monocle (1961), écrite, rappelons-le, par le fameux colonel Rémy, qu’il accepte sans même l’avoir lue. Le livre est très sérieux, il y insuffle beaucoup de comique. Pathé, qui distribue, est catastrophé et songe à laisser le film sur une étagère : il sort finalement et c’est un succès. Lautner­ est lancé. Cette veine, Lautner l’abandonnera au milieu des années 1970, faute de combattants : Blier, Ventura, Blanche, Constantin se retirent. Ce sont désormais­ Jean-Paul Belmondo – Flic ou voyou, avant Le Guignolo (1980), Le professionnel (1981)… – et Alain Delon – Mort d’un pourri (1977) -, les deux stars, qui font appel à Lautner aux mains d’or. À lire ses Mémoires, on devine que la période lui a laissé moins de souvenirs de rigolade. Moins de liberté ? L’action, la pyrotechnie et le très très gros plan l’emportent sur l’humour et la convivialité. Audiard est loin, la jeunesse s’est envolée. Un autre Lautner. Mais on ne peut pas parler de Georges Lautner sans évoquer trois films aussi révélateurs que singuliers : Le septième juré (1962), La route de Salina (1970) et Les seins de glace (1974).

Trois films qui lèvent le voile sur un autre Lautner. Le premier est son film préféré, « le plus humain, le plus sévère, celui auquel je voudrais ressembler », admet-il. Que raconte-t-il ? Le martyre d’un assassin fou de jalousie, qui expie son crime face à la bourgeoisie de Pontarlier, la France des médiocres, des méchants, des connards de bistrot qui incarnent la justice, le droit, la morale. Lautner, un moraliste qui s’ignore ? Sans doute, car ce moralisme, on le retrouve dilué, déjanté, dans ses films pas si gentils que ça des années 1960. Il ne fut jamais du côté de l’ordre et des bien-pensants. La route de Salina incarne son rêve de liberté et de nu intégral en 1969, année érotique, où il va tourner ce film hippie à Lanzarote, avec Mimsy Farmer, l’égérie du More (1969) de Barbet Schroeder : sea, sex and sun au programme d’un homme de 43 ans, qui avait visiblement envie de respirer loin du bitume et de fumer autre chose que des Gitanes. Enfin, Les seins de glace, cet étrange portrait tragique d’une Mireille Darc qui tue tous les hommes ayant le malheur de l’approcher. Avec un Delon dans le rôle d’un protecteur impuissant et un Brasseur en amoureux condamné. Une beauté vénéneuse et fatale, diffuse dans une oeuvre qui fut, dixit Lautner, « son film le plus personnel et émouvant », mais aussi son plus gros bide. De quoi le guérir, avouera-t-il, de toute velléité d’expression intime. Les auteurs de comédie, on cherche souvent où ils sont, réellement. Lautner fut à l’évidence aussi dans ces trois échappées.

Mais finissons avec les amis. Et un souvenir du tournage des Barbouzes (1964), suite exagérée des Tontons… Sur le ton de la confidence, Mireille Darc entraîne Francis Blanche, lui contant, au bord des larmes, une enfance particulièrement malheureuse, traumatisée par l’abandon du père. Ému, le comédien commence à la consoler et, encouragée, Mireille lui avoue qu’elle garde avec elle une photo jaunie de ce père déserteur dont elle ne sait rien. Elle la sort. Il ressemble étrangement à… Francis Blanche, qui comprend le canular que Lautner raconte, étranglé de rire. C’est cela, Lautner. Un homme qui aime la vie, les acteurs, et sa mère, la comédienne Renée Saint-Cyr, qu’il fit tourner de nouveau avec bonheur. Preuve que, foncièrement, cet homme ne peut pas être méchant.

Bertrand Blier

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Misanthrope, irrévérencieux, le réalisateur divise, encore et toujours. « Je viens pour vous faire chier » C’est un peu la devise de Bertrand Blier, qui aligne, depuis cinquante ans, des films drôles ou tragiques qui ne plaisent pas à tout le monde. Parfois même à personne. En attendant de le bouder, il faut se pencher sur sa trame poétique mêlant cynisme et absurdité. La provocation est partout. Toujours vivant, depuis trop longtemps absent, on se demande ce qu’il attend. 

Ses films bouillonnent d’humour et de perspicacité. ça transpire l’envie de contrer l’esprit de sérieux qui corrompt si souvent le cinéma. Ici on se fout de la réalité. On s’affirme dans la marginalité, seule issue à la l’absurde vanité de l’humanité. Marginaux, prostitué(e)s, voyous, flics, travestis… On y trouve la quintessence de la provocation (Les valseuses) et d’un certain humour noir ( Buffet Froid, Calmos…), mêlés à un goût prononcé du dialogue finement grossier.   

Bertrand Blier est un réalisateur, scénariste et écrivain français, né le 14 mars 1939 à Boulogne-Billancourt (France).

Après avoir débuté comme assistant réalisateur en 1959 sur Oh! que mambo de John Berry et s’être fait remarqué pour ses docu-fiction Hitler… connais pas ! en 1963,

Bertrand Blier dirige son père, le légendaire Bernard Blier, dans son premier long métrage de fiction, Si j’étais un espion (1967).
Il faut cependant attendre 1974 pour que Blier réalisateur se fasse un nom avec le triomphe public des Valseuses et de son trio vedette Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Miou-Miou.

Pourquoi le (re)voir ?

Pour  le trio  Dewaere/ Depardieu / Miou-Miou, qui promènent leurs désirs, leur insouciance et leur talent dans ce film irrévérencieux et drôle signé Bertrand Blier. Avec Les Valseuses, le cinéaste transgresse les règles de la bienséance sociale et sème un vent de fraicheur « soixante-huitard » sur le cinéma, à coups de répliques aussi insolentes que poétiques, de scènes crues pleines de spontanéité et de héros-voyous vulgaires mais touchants. Enragés, bouillonnants, Dewaere et son comparse Depardieu le sont à la ville comme à l’écran : deux amis, deux fous anticonformistes et libertaires qui n’hésitent pas à « travailler leurs rôles » en disparaissant réellement toute une nuit avec la voiture du tournage. Au cœur de ce film frondeur, Patrick Dewaere trouve là son premier grand rôle au cinéma, qu’il fréquente tout de même depuis l’âge de 4 ans.

La patte Blier s’instaure : humour acerbe et vérité sociale. Quatre ans plus tard, Bertrand Blier retrouve son duo masculin DepardieuDewaere pour Préparez vos mouchoirs.  Raoul a tout essayé pour effacer l’éternel air triste affiché par son épouse, Solange. En vain. Il se dit alors que seul l’amour peut lui redonner le sourire et décide de faire cadeau de la jeune femme à un inconnu, rencontré dans un restaurant. Une fois remis de sa surprise, Stéphane, professeur d’éducation physique dans un petit collège du Nord, finit par accepter ce singulier ‘présent’. Mais il doit bientôt se rendre à l’évidence : malgré Mozart et les livres de poche, Solange ne se déride pas plus en sa compagnie qu’avec son mari.

 

Entre temps, viendra le mythique Calmos avec Jean Rochefort et Jean Pierre Marielle. Deux hommes, exténués par les femmes, abandonnent tout pour aller s’installer dans un village perdu. Ils y rencontrent un curé truculent et soiffard qui les rappelle aux plaisirs simples de la vie. Bientôt, leur exemple inspire des milliers d’hommes et des cohortes de mâles déboussolés quittent alors les villes, fuyant l’hystérie féministe des années 1970. Mais bientôt arrive un escadron d’amazones nymphomanes.

Avant de diriger Depardieu en solo et son père dans Buffet froid (1979), César du meilleur scénario.  Alphonse, un trentenaire au chômage, fait la connaissance d’un homme en attendant le métro. Plus tard dans la soirée, il le retrouve en train de mourir, son propre couteau planté dans le ventre. Quand il rentre dans la tour où il vit seul avec sa femme, Alphonse fait la connaissance de Morvandiau, un bien étrange inspecteur de police, et d’un vieil assassin paranoïaque. Ensemble, ils s’apprêtent alors à vivre une nuit complètement folle, peuplée de situations rocambolesques et de meurtres absurdes…

puis Dewaere dans le subversif Beau-Pere (1981). Après la mort de sa mère, Marion, 14 ans, doit choisir entre vivre avec son père, un homme dépassé par la situation et aux tendances alcooliques, ou son beau-père, personnage affectueux qui l’élève depuis des années et pour qui elle a des désirs sexuels.

 

Scénariste de la totalité de ses films (mais également de Grosse Fatigue de Michel Blanc en 1994), le cinéaste signe avec Tenue de soirée l’un des plus gros scandales du cinéma français des années 80 avec ses thèmes d’homosexualité et de triolisme abordés sans détour. Il y retrouve une nouvelle fois Gérard Depardieu et Miou-Miou et glane le Prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes (pour Michel Blanc) et trois nominations aux Césars.

Antoine (Michel Blanc) et Monique (Miou-Miou) forment un couple à la dérive malgré l’amour qu’Antoine porte à Monique. Un soir alors qu’il se trouve dans un bal, Monique houspille violemment Antoine en lui reprochant sa situation désastreuse, ceux-ci en sont désormais réduits à vivre été comme hiver dans une caravane vétuste. Un inconnu nommé Bob (Gérard Depardieu) assiste à la scène et intervient inopinément en prenant la défense d’Antoine. Devant le bagout et le charisme de cet homme, le couple accepte de le suivre dans le cambriolage de maisons bourgeoises. Un trio se met alors en place et Bob semble plus intéressé par Antoine que par Monique. Cette dernière voyant son niveau de vie augmenter grâce à la présence de Bob encourage même Antoine a céder aux sollicitations de ce « mastodonte » qui souhaite entreprendre une relation homosexuelle avec lui.

 

Trois ans plus tard, le succès public et critique de Trop belle pour toi est encore plus imposant : Grand Prix du jury du Festival de Cannes et cinq Césars dont ceux du meilleur film, meilleur réalisateur et de la meilleure actrice (pour Carole Bouquet). Bernard Barthelemy, patron d’un garage BMW, est marié à une femme très belle, Florence. Il tombe pourtant amoureux d’une femme au physique très ordinaire, Colette, qui travaille chez lui en tant que secrétaire intérimaire. Cette relation va bouleverser sa vie, sur fond de musique de Schubert.

Les années 1990 seront marquées par un raz-de-marée de récompenses, largement dû à sa collaboration avec Anouk Grinberg, nouvelle venue dans la galerie des comédiens de Blier. Notre histoire avec Alain Delon où abordé dans un compartiment de première classe d’un train par une jeune femme désemparée qui s’offre à lui, un garagiste s’installe dans la vie de celle-ci contre son gré.

Et la femme de mon pote avec Coluche et Lhermitte.

 

On citera Merci la vie (un César et 6 nominations) et Un, deux, trois, soleil en 1993 (deux César et surtout la Coupe Volpi du Meilleur Acteur du Festival de Venise pour Marcello Mastroianni) ainsi que Mon homme (1996), Prix de la meilleure actrice pour Anouk Grinberg au Festival de Berlin.

En 2000, le cinéaste réunit une trentaine de grands noms du cinéma français pour Les Acteurs. Quelques portraits de comédiens (Ahurissant casting ! ) qui se rencontrent et se racontent, de façon organisée ou fortuite. Ils s’interrogent avec une certaine distance et ironie sur leur métier.

Si le film est plutôt bien accueilli, Les Côtelettes, avec Philippe Noiret et Michel Bouquet en vieux épicuriens dissertant sur le sens de la vie et les plaisirs de la chair divise le public cannois, et reçoit un accueil national mitigé du public et de la critique.

Blier revient en 2005 avec Combien tu m’aimes ?, l’histoire d’un amour monnayé entre la péripatéticienne Monica Bellucci et son client Bernard Campan.

Dix ans après Les Acteurs, il dirige à nouveau Albert Dupontel, devenu l’incarnation du cancer de Jean Dujardin, dans la comédie dramatique Le Bruit des glaçons. Charles Faulque (joué par Jean Dujardin), écrivain alcoolique, en déprime et en perdition, reçoit la visite impromptue de son cancer (joué par Albert Dupontel). Mais, malgré la dérive totale de sa vie, le vieil écrivain ne tient pas vraiment à la quitter. La relation avec son cancer est donc assez conflictuelle !

Le cinéma de Bertrand Blier est résolument anticonformiste et iconoclaste. Son style se rapproche parfois d’un Jean-Pierre Mocky dans la critique des mœurs bourgeoises et la réhabilitation des plaisirs du corps, mais son modèle dans le domaine reste avant tout Luis Buñuel.

On trouve dans ses œuvres de grands moments de provocation (Les Valseuses) et d’humour noir (Buffet froid et Les Acteurs), mêlés à un goût prononcé du dialogue grossier et décalé ainsi qu’à un intérêt certain pour l’absurde.

Néanmoins, ses films atteignent souvent un large public, comme Notre histoire et Tenue de soirée. Marginaux, prostitué(e)s, voyous, flics, travestis, sont ses thèmes de prédilection.

C’est un réalisateur qui fait la part belle aux acteurs. Il a tourné avec les plus grands. Il a fait de Jean-Pierre Marielle (quatre collaborations), Patrick Dewaere (trois collaborations) et Gérard Depardieu (huit collaborations) ses acteurs fétiches.

Propos recueillis par Pierre Murat – Télérama n° 3163

Dans votre deuxième film, Calmos, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle rembarrent une femme. « Vous pourriez être polis », leur dit-elle. Et Marielle de répondre : « Polis. En quel honneur ? » N’est-ce pas là une définition de votre cinéma ?
C’est mon côté « noir ». Mon côté Cioran : à quoi ça sert d’être poli ? A quoi ça sert de se lever de bonne humeur ? N’empêche, Calmos est la grosse connerie de ma vie. Le scénario était bon, mais je n’avais, pour le tourner, ni le fric, ni les acteurs.

Ils étaient pourtant très bien, Marielle et Rochefort…
Très. Mais tout ça manquait de vigueur, de folie. C’était un film « kubrickien », vous savez, avec tout un univers à construire, sauf qu’on n’avait pas les moyens de Kubrick. Et que je n’avais pas son talent. Mais le talent, on s’en arrange. L’argent, jamais…

Il y a, pourtant, une scène formidable dans Calmos : le festin auquel participent votre père, Bernard Blier, en curé rubicond, et Pierre Bertin en chanoine…
Là encore… Je voulais Gabin pour le chanoine. Le rôle était court, mais j’avais un bon contact avec lui. Un matin, à 11 heures, il semble d’accord et me dit : « Envoie-moi ton producteur, mais pas avant 15 heures, que je puisse becqueter ». Et à 15 heures, il dit à Christian Fechner : « Vous savez, que vous m’ayez deux jours ou trois mois, c’est le même prix ! ». Vu ce qu’il demandait, Fechner est évidemment tombé par terre…

“Aujourd’hui, ce n’est pas qu’on ne peut plus
être insolent, c’est qu’on ne veut plus.”

C’est Calmos qui a fait votre réputation de misogyne forcené…
Non, non, tout a commencé avec Les Valseuses, en 1974. On était en plein MLF et il y a eu des manifestations devant les cinémas. Des banderoles… La cinéaste Chantal Akerman allait de salle en salle en apostrophant les futurs spectateurs : « N’allez pas voir cette merde, c’est une insulte envers les femmes. » Et, dans Le Figaro – Le Figaro de l’époque, le vrai, le pur, le dur –, le professeur Debray-Ritzen demandait carrément l’interdiction du film. C’était extravagant… Je m’en fichais un peu, moi, car j’avais reçu l’aval de Buñuel. Je le rencontre, un jour, par hasard, et il me dit : « Ah, la scène de l’autorail… avec la femme qui donne le sein… c’est très érotique ! » J’étais inondé de bonheur…

Pourriez-vous retourner Les Valseuses ou Calmos en 2010, dans notre cinéma, si prudent, si sage ?
Non, bien sûr. Ce n’est pas qu’on ne peut plus être insolent, aujourd’hui, mais on ne veut plus. L’insolence, tout le monde s’en fout. Même moi, par moments, j’en ai marre… Et puis, je repique au truc pour m’étonner moi-même : quand j’entends, dans Le Bruit des glaçons, Myriam Boyer dire à Anne Alvaro : « C’est trop tard, la mammo ! Il diffuse, ton cancer ! », je me fais peur. Je l’ai écrite, cette réplique, mais elle m’effraie…

Y a-t-il des insolents autour de vous ?
Peu, hélas. Des gens comme Gaspar Noé sont audacieux visuellement, mais ils sont incapables de se servir des mots…

“Pour moi, il n’y a plus de cinéma. Je vois
des films, pour ça oui, mais du
cinéma, pas beaucoup…”

Comment vous sentez-vous dans le cinéma actuel ?
Mais, pour moi, il n’y a plus de cinéma. Je vois des films, pour ça oui, mais du cinéma, pas beaucoup… Quand j’ai tourné Les Valseuses, j’avais, la même année, pour me donner des coups de pied au cul, Orange mécanique, Le Dernier Tango à Paris et La Grande Bouffe. Plus Fellini. Et Bergman. Et Pialat et Truffaut.
Aujourd’hui… J’aime beaucoup Jacques Audiard. C’est le meilleur metteur en scène que l’on ait actuellement, mais ses films ne me mettent pas par terre. Je préfère Pialat, qui tournait des plans bizarres, qui ne savait pas très bien comment les monter, mais qui avait l’œil… Ce n’était pas un metteur en scène, lui, mais un cinéaste.

Ce n’est pas une réflexion de « vieux con », ça, votre côté « c’était mieux avant » ?
Mais « vieux con » ne veut pas dire qu’on ne comprend plus rien à rien… Je vois beaucoup de films et très peu me provoquent le choc qui donne envie de continuer. Si : Tout sur ma mère et Parle avec elle, d’Almodóvar. Je me suis dit : « Nom de Dieu, s’il existe un gars pour faire ça, on peut y croire encore. » Wong Kar-wai, un peu, Paul Thomas Anderson quand il tourne Magnolia

Etes-vous cinéphile ?
Pas du tout. Je ne respecte pas le cinéma. Je ne l’idéalise pas, comme certains de mes confrères. Je me dis que si on rate certains films, ce n’est pas grave : autant lire Proust. J’ai toujours pensé qu’il fallait laisser le cinéma à sa place – le considérer comme un art mineur. Je me sens très proche de Gainsbourg, qui ne se prenait pas pour Ravel et qui, de temps à autre, disait : « Allez, on va leur composer une petite chansonnette »… Un peintre, un écrivain ont la liberté totale pour créer. Nous pas ! On est des aventuriers, des joueurs de poker. On fait des braquages – réussis ou ratés – à chaque film… Heureusement, certains sont inoubliables…

“Welles disait que les gros plans, c’était fait
pour les cons? Il avait raison.”

Lesquels ?
La Soif du mal
et Sonate d’automne. Le film de Welles repose sur une absence de scénario – dix pages, pas plus – mais sublimée par la mise en scène, dont il est le génie à l’état pur. Bergman, c’est l’inverse : pas de mise en scène, enfin si, discrète… Mais du cœur un peu partout. J’ai montré Sonate d’automne à mon fils de 15 ans : il pleurait… On est tous des nains à côté de Bergman et de Welles. Des nains…

Vous partagez avec Welles la haine des gros plans…
Il disait que c’était fait pour les cons et il avait raison. Avec une exception : Sergio Leone a inventé un vrai langage en associant brutalement, dans ses westerns, un grand espace à un très gros plan. C’est très malin et très efficace, surtout quand on n’a rien à raconter. Mais quand on a quelque chose à dire, comme Welles, le gros plan est inutile. Kubrick n’en faisait pas. Et Kurosawa non plus…

Et vous ?
J’en fais quand même par amour des acteurs, dont j’aime me rapprocher. Dans Le Bruit des glaçons, il y en a que je regrette – trop gros, mes gros plans ! Mais j’en fais moins qu’avant… Dans ce film, j’ai décidé de me débarrasser de la mise en scène. Ça prend un temps et un fric fous, la technique, les travellings… Là, j’ai pris une caméra légère, la « steadycam », engagé un mec génial pour la tenir et j’ai tourné en deux heures des plans qui, auparavant, m’auraient pris trois jours. Et le film est mieux mis en scène. Il respire plus…

“Dans mes films, ce sont les hommes
qui ont toujours le sale rôle. Je n’ai
filmé que des crétins.”

Dans ce film, vous avez écrit, enfin, un superbe personnage de femme qu’incarne Anne Alvaro…
Le Bruit des glaçons,
c’est mon film le plus épuré. C’est probablement dû à mon âge. A la maturité. Et plus que pour l’histoire du cancer, c’est pour les scènes d’amour entre Anne Alvaro et Jean Dujardin que j’ai tourné le film… Quand on a une tumeur inguérissable au cerveau, l’accomplissement de la vie qui vous reste passe obligatoirement par les bras d’une femme. On cherche celle qui vous fermera les yeux et ce n’est pas toujours celle qu’on attendait qui le fait.

Ce personnage est la plus belle des réponses à ceux qui vous taxent encore de misogynie…
Mais c’est un reproche totalement idiot ! Dans mes films, ce sont les hommes qui ont toujours le sale rôle. Je n’ai filmé que des crétins. Des lâches. Aucun n’a la clé du monde féminin : ils ne savent pas comment ça marche. Soit parce qu’ils sont très machos, comme dans Les Valseuses. Soit parce qu’ils sont trop amoureux, comme dans Préparez vos mouchoirs. Même dans Beau-père, Patrick Dewaere est un loser consternant…
De fait, tous les hommes de ma génération ont démarré macho. Moi comme les autres. Mais être macho, aujourd’hui, c’est être demeuré… Vous souvenez-vous des crétins des Valseuses : ils sont sur une dune et Depardieu dit à Dewaere : « Il y a bien un cul qui nous attend quelque part. » Toute la connerie des mecs, elle est là…

Donc pas misogyne, mais misanthrope ?
Ah, ça oui, je suis ! Totalement !

Est-ce pour cela que vos films sont toujours grinçants ? Vous semblez constamment vous méfier de l’émotion…
La peur d’être ridicule, sans doute… Mais non : il me semble que j’y vais, dans le sentiment ! Il y en a dans Beau-père, Notre histoire, Merci la vie… J’ai même tourné un film 100 % sentimental, Trop belle pour toi. Mon seul film chic. Convenable. Primé à Cannes. Celui-là, ce n’est pas Buñuel qui l’a aimé, mais Claude Sautet : il m’a écrit une lettre dithyrambique…

“Je ne sais pas raconter platement une
histoire plate. Je l’ai fait une fois avec

Trop belle pour toi.
Plus jamais…”

Tout de même, quand vous êtes sur le point de vous laisser aller, vous en rajoutez dans le vitriol. Comme dans Mon homme
Mon homme
, c’est mon film le plus dur. Le plus hard. Je ne le revendique pas trop. Il y a des moments où on va trop loin… et là, j’y suis allé ! Je ne revendique pas tous mes films, vous savez. Ni Calmos, ni Mon homme, ni La Femme de mon pote. Mais j’aime bien Merci la vie et Un, deux, trois, soleil…

La provocation vous plaît, tout de même…
Je ne peux pas faire autrement. Je ne sais pas raconter platement une histoire plate. Je l’ai fait une fois avec Trop belle pour toi. Plus jamais…

Comment avez-vous eu l’idée du seau à glace qui ne quitte jamais Jean Dujardin dans Le Bruit des glaçons ?
Je voulais un écrivain à l’américaine : Hemingway. Barbu, un peu enveloppé, habillé avec des chemises très années 1950… Puisqu’il visualisait son cancer, je voulais qu’il affiche son alcoolisme : d’où l’idée du seau à glace…
Les objets me servent, parfois, de point de départ. Le début de Buffet froid, par exemple, m’a été fourni par Depardieu. Fréquenter Gérard, c’est pas de la tarte ! Et, à l’époque, ce crétin se baladait constamment avec un couteau. Un vrai, un sérieux. « Faut que je coupe ! » disait-il. Pendant le tournage de Préparez vos mouchoirs, dans les Ardennes, il a dû débiter quelques arbres, entre les prises… Un jour, j’ai pensé au couteau de Gérard et la réplique m’est venue : « Vous avez mon couteau dans le ventre. Quel effet ça vous fait ? » Le reste, je l’ai écrit en quinze jours, comme en état de transe, comme si ça venait de l’au-delà. En fait, ça venait de mon inconscient, mais je ne le savais pas, à l’époque… Dans le film, je tuais mon père, tout de même ! Une scène dont je me souviens encore : il avait peur du vide, et je l’ai fait monter sur une barque fragile – avec de l’eau à 6°C –, en compagnie d’un Gérard vaguement bourré qui gesticulait dans tous les sens… Les techniciens ont poussé la barque et mon père m’a dit, soudain : « Tu vas pas me tuer, tout de même »…

“J’adorais mon père. J’ai eu de la chance
d’être son fils, mais il m’a fait beaucoup
de mal, en même temps.”

Vous ne parlez pas souvent de votre père…
Je l’adorais. C’était un père fantastique. J’ai eu beaucoup de chance d’être son fils, mais il m’a fait beaucoup de mal, en même temps. Il avait une face cachée… L’autre côté du miroir était noir. Avec de la violence… A mon âge, je vais pouvoir affronter ça. Sous la forme d’un livre. Je voudrais en écrire un vraiment beau avant de mourir…

Dans presque tous vos films, les personnages s’adressent au spectateur, comme pour le prendre à témoin…
Je trouve très émouvant qu’un acteur regarde la caméra. Ça ne se fait pas, je sais ! Mais, dans le cinéma muet, Chaplin le faisait. Et si Chaplin le faisait, pourquoi pas moi ?… Dans Le Bruit des glaçons, ça me paraissait indispensable. Tous les personnages contemplent leur mort. Sauf le cancer, qui n’en a pas besoin…

Dans Un, deux, trois, soleil, Marielle disait à un jeune Noir : « Tu es la chance de mon pays. » C’est inhabituel. Vous ne vous engagez pas souvent : vous n’êtes pas un cinéaste social…
Non. Mais j’estime que mes films – moi, peut-être pas, mais eux, oui – sont de gauche. Hormis Trop belle pour toi, où ils sont embourgeoisés, tous mes héros sont du mauvais côté de la rue : des voyous, des paumés…

“C’est assez compliqué, je trouve, de savoir
si on est de droite ou de gauche.”

Mais vous seriez plutôt un anar de droite, à la Michel Audiard !
On me dit souvent ça. C’est assez compliqué, je trouve, de savoir si on est de droite ou de gauche. Surtout les artistes…

Tous ne se disent-ils pas de gauche ?
Mais ils sont forcément de droite ! Ils ont des opinions de gauche, d’accord : ils signent des pétitions, ils manifestent. Mais leur vie professionnelle les pousse à droite. Notamment quand ils discutent leurs contrats…

Ça n’a aucun rapport ?
Si, tout de même ! Quand j’ai voulu engager Delphine Seyrig dans Buffet froid – pour le rôle qu’a si bien tenu Geneviève Page –, elle m’a demandé tellement d’argent que j’ai dû renoncer. J’avais l’impression que je devais payer pour les films qu’elle avait faits avec Chantal Akerman…

Vous n’auriez pas une dent contre Chantal Akerman ?
Du tout ! Elle a tourné des trucs très bien…. Seulement quand les comédiens de gauche arrivent chez moi, ou chez des confrères qui, comme moi, ont parfois des succès au box-office, ils se remboursent. Et l’addition est salée…

Au théâtre, votre première pièce, Les Côtelettes, a été un gros succès public, mais un bide critique total…
Historique ! Même à Télérama ! Fabienne Pascaud, qu’est-ce qu’elle m’a mis !

Et pourtant vous récidivez avec Désolé pour la moquette…
Ben, oui. J’ai imaginé la rencontre d’une bourgeoise – Anny Duperey – et d’une SDF – Myriam Boyer. Dans une ville où les trottoirs ont été moquettés pour que les SDF soient mieux installés…

Une provocation de plus…
Oui, ce sera une pièce assez sanglante. On ne se refait pas…

Source Wikipédia

Français : Bertrand Blier au déjeuner des nomm...
Français : Bertrand Blier au déjeuner des nommés des César du cinéma. (Photo credit: Wikipedia)
Films Années Drapeau de France France1
Hitler, connais pas 1963 39 535 entrées
Si j’étais un espion 1967 77 290 entrées
Les Valseuses 1974 5 726 031 entrées
Calmos 1976 739 646 entrées
Préparez vos mouchoirs 1978 1 321 087 entrées
Buffet froid 1979 777 127 entrées
Beau-père 1981 1 197 816 entrées
La Femme de mon pote 1983 1 485 746 entrées
Notre histoire 1984 881 592 entrées
Tenue de soirée 1986 3 144 799 entrées
Trop belle pour toi 1989 2 031 131 entrées
Merci la vie 1991 1 088 777 entrées
Un, deux, trois soleil 1993 417 948 entrées
Mon homme 1996 469 305 entrées
Les Acteurs 2000 415 427 entrées
Les Côtelettes 2003 95 611 entrées
Combien tu m’aimes ? 2005 536 523 entrées
Le Bruit des glaçons 2010 743 201 entrées
Total 21 118 592 entrées

Marc Edouard Nabe

`nabe

« Un anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune Parodie. » On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments. Eloignez les belles âmes. Son mépris pour la modération est sans limite. Sa philosophie est celle de l’excès. Il ne connaît que deux mots : l’amour et la haine. Son manichéisme est artistiquement assumé. Il n’apprécie pas, ne tolère pas, ne dénigre pas, ne condamne pas, ne désavoue pas, n’estime pas… Il aime et hait. Admire et méprise. Pour Nabe, se situer entre les deux, c’est déjà ne pas être.

 « Vous savez qu’entre deux mots, et quel que soit mon sentiment, je choisis toujours le plus péjoratif, sinon je ne peux écrire. » L’anti-édition est devenue sa prison idéale de Nabe : commercialement, il a du mal à agrandir son cercle de lecteurs puisque tout le monde, pour le punir de cette liberté inadmissible, le snobe en l’occultant ou alors le traîne en diffamation ; mais artistiquement, il est l’auteur le-plus-libre-du-monde : il dit souvent être au Paradis quand tous les autres seraient en Enfer. La prison mène à tout, il suffit de ne jamais en sortir. Exister vraiment, c’est être capable de sentiments exacerbés. Nabe est partisan d’une subjectivité absolue. Etre pour Nabe, c’est faire en sorte que les autres ne soient pas, c’est se saisir de leurs vies et les ramener à la sienne propre. L’écrivain est généreux. Peu l’ont compris. Nabe s’en fout. Il nous emmerde tous. « Si j’étais sûr que le monde disparaisse avec moi, je me flinguerais sans sourciller. Mais je méprise le suicide. Et je vous emmerde. »

 « Toute littérature est de droite. Toute poésie est foncièrement fasciste. Si dans la rue, la civilisation nous pousse à pratiquer une politique de gauche, dans la créativité, il n’est d’autre solution que d’être d’extrême extrême droite. De gauche dans le quotidien et de droite sur le papier. Un créateur ne peut travailler dans la justice. L’Egalité, la Liberté, la Fraternité, il connaît pas. J’estime que tout artiste est fasciste. C’est trop facile à démontrer. C’est l’exigence intime. Le fascisme est la seule issue pour un artiste. »

Marc-Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zannini, est né le 27 décembre 1958 à Marseille, au retour de ses parents de New York où ils ont vécu quatre ans et où il a été conçu.
D’origine gréco-turco-italienne par son père et corse par sa mère, Alain est baptisé catholique le 8 février 1959 à Notre-Dame-du-Mont sur l’ordre de sa grand-mère orthodoxe. A l’âge de quatre ans, le fils unique est séparé de sa mère, tombée malade, et de son père, qui poursuit son activité de musicien de jazz, et est placé plusieurs mois dans un établissement pour enfants de tuberculeux à l’isolement. Retrouvant ses parents dans le quartier du « Racati » de Marseille, il est élevé dans une école d’application communiste. Il étudie le piano au Conservatoire, mais son goût pour le dessin semble le destiner plutôt à une carrière de peintre et de dessinateur. Il fait des voyages et des croisières où l’orchestre de son père est engagé: aux sports d’hiver et en Afrique notamment.

En 1970, la famille s’installe à Paris au moment de la sortie du tube Tu veux ou tu veux pas, qui rend son père Marcel Zanini célèbre. Dès sa jeunesse, « Nabe », comme l’appellent ses camarades de lycée à cause de sa petite taille (nabot), côtoie de grands musiciens de jazz, mais aussi des artistes de music-hall, et les dessinateurs Siné, Fred, Gir… À quinze ans et demi, il va frapper à la porte d’Hara-Kiri et est accueilli par Wolinski, Choron et Gébé qui publient ses premiers dessins en couleurs. Le 23 janvier 1975, un de ses dessins fait la une de Libération.

C’est sur l’insistance de son père qu’il n’abandonne pas la musique et se met au trombone, à la batterie et finalement à la guitare rythmique dans le sillage de Freddie Green et avec ses encouragements. Après trois mois de pratique, Nabe participe aux côtés de Sam Woodyard et de Milt Buckner à l’enregistrement d’un disque de son père, où il joue dans un morceau.

C’est pendant son service militaire à Charleville-Mézières (1979-1980), à l’issue duquel il rencontre Hélène, qu’il rédige son premier livre. Après cinq ans d’atermoiements de la part de différents éditeurs, y compris Gérard Bourgadier et Philippe Sollers chez Denoël.

Au régal des vermines est enfin publié le 25 janvier 1985 chez Bernard Barrault sous son surnom « Nabe » complété par ses deux autres prénoms, Marc et Édouard.

L’émission Apostrophes de Bernard Pivot où il passe le 15 février 1985 pour le présenter provoque un véritable scandale. Georges-Marc Benamou vient dans le studio le frapper de plusieurs coups de poing, lui déchirant la rétine de l’œil gauche. La Licra lui intente, ainsi qu’à son éditeur, un procès pour « diffamation et incitation à la haine raciale » (elle sera déboutée en 1989). Nabe est alors considéré comme un antisémite et un écrivain d’extrême droite.

En 1986, sans se laisser abattre, il publie, toujours chez Barrault, son deuxième livre, Zigzags, un recueil de textes de divers genres (essais, nouvelles, poèmes en prose…), puis la même année chez Denoël un livre sur le jazz (L’Âme de Billie Holiday), et au Dilettante un recueil d’aphorismes (Chacun mes goûts). Tout en écrivant régulièrement dans la revue L’Infini, il travaille à son premier roman, Le Bonheur, qui paraîtra en 1988 chez Denoël. Il publie en 1989 au Dilettante La Marseillaise, texte sur le saxophoniste de free jazz Albert Ayler.

À cette même époque, il participe à l’hebdomadaire de Jean-Edern Hallier L’Idiot international. Il y attaque avec violence des personnalités comme Élisabeth Badinter, Serge Gainsbourg ou l’abbé Pierre. Ce dernier texte en particulier crée un tollé jusqu’au sein de la rédaction de L’Idiot : Hallier soutient Nabe contre sa propre équipe et publie un texte de défense de l’article dans le numéro suivant. En février 1990, sa dernière collaboration à ce journal est « Rideau », pamphlet sur l’univers médiatique.

C’est en 1991 que Nabe’s Dream, le premier tome de son journal intime tenu depuis 1983, paraît aux éditions du Rocher à l’initiative de Jean-Paul Bertrand, son directeur, qui entame avec Nabe une relation durable en le mensualisant pour qu’il puisse continuer son travail d’écriture. Il vit à cette époque au 103, rue de la Convention, adresse que rejoindra bientôt Michel Houellebecq alors inconnu.

http://www.alainzannini.com/index.php?id=132&option=com_seyret&task=videodirectlink

Parallèlement, en 1992, il publie à « L’Infini », Gallimard, le récit de son séjour de 1988 en Turquie en quête de ses racines, Visage de Turc en pleurs, et, au Rocher, L’Âge du Christ, qui relate son voyage à Jérusalem l’année précédente, où il est allé faire sa première communion. En cette même année, deux autres livres encore : Rideau et Petits Riens sur presque tout.

Le deuxième tome de son journal, Tohu-Bohu, paraît en 1993. Ainsi qu’au Dilettante Nuage sur Django Reinhardt. En 1995, il publie chez Gallimard un roman sur la femme de Céline, Lucette, puis, au Rocher, une longue préface au Théâtre choisi d’Henry Bernstein. En 1996, sort le troisième tome de son journal, Inch’ Allah.

En 1998, Nabe écrit un roman sur le suicide, Je suis mort (« L’Infini », Gallimard).

La même année et l’année suivante paraissent successivement deux recueils de tous ses articles dans diverses revues (Oui et Non), un autre de contes (K.-O. et autres contes) illustrés par Vuillemin, un autre encore de poésies (Loin des fleurs) et un dernier d’ interviews (Coups d’épée dans l’eau).

En 2000, c’est la publication du quatrième et dernier tome de son journal intime, Kamikaze, qui s’achève par la naissance de son fils Alexandre en 1990. En septembre 2000, il part « finir le millénaire » à Patmos en Grèce, l’île où saint Jean écrivit l’Apocalypse, et y reste sept mois en exil pour écrire un roman sur l’identité. Il quittera l’île le 7 avril 2001, après avoir brûlé les cahiers de son journal intime inédit recouvrant les années 1990-2000.

De retour à Paris, il assiste aux attentats du 11 septembre 2001 qui lui inspirent un pamphlet intitulé Une lueur d’espoir, publié en novembre 2001 au Rocher, et qui à ce jour constitue son plus grand succès de vente malgré une nouvelle réputation qui ne cessera d’enfler, celle d’un Nabe d’extrême gauche pro-islamiste et pro-terroriste.

En 2002 sort au Rocher (après 19 refus de la part des principales maisons d’édition parisiennes) son roman écrit à Patmos, Alain Zannini, que l’Académie Goncourt, pour contourner le boycott des critiques, inscrit aussitôt sur sa première liste.

En mars 2003, il part pour l’Irak assister aux bombardements américains sur Bagdad et entame un travail d’écriture en direct des événements contemporains. Il en rapportera le roman Printemps de feu, sorti au Rocher dès septembre 2003. Il crée sur sa lancée un journal distribué en kiosque, La Vérité, co-dirigé par Anne-Sophie Benoit avec des dessins de Vuillemin, et pour lequel le « terroriste » emprisonné Carlos écrit des éditoriaux depuis sa cellule. La Vérité est interrompue au quatrième numéro par un procès intenté et gagné par le trotskyste M. Lambert. Nabe finit l’année au Liban et en Syrie où il s’était déjà rendu précédemment. Nabe publie son dernier livre aux éditions du Rocher, J’enfonce le clou, recueil des articles publiés dans La Vérité augmenté d’inédits.

En 2005, Jean-Paul Bertrand vend les éditions du Rocher au pharmacien toulousain Pierre Fabre qui met fin aux mensualités de Nabe. Se retrouvant du jour au lendemain sans ressource et sans éditeur, Nabe intente un procès aux nouveaux propriétaires du Rocher.

Cassé dans son rythme de publication (un livre nouveau par an en moyenne), Nabe se contente alors de rééditions. En 2006, Dominique Gaultier, du Dilettante, lui réédite son premier livre Au régal des vermines que l’auteur agrémente d’une préface, « Le vingt-septième livre », et Léo Scheer compose avec Angie David un volume de ses Morceaux choisis. En 2007, Denis Tillinac reprend L’Âme de Billie Holiday dans la collection « La Petite Vermillon » à La Table ronde, ce qui en fait le seul livre de Nabe en poche.

En attendant l’issue du procès, Nabe s’exprime sur des sujets d’actualité à travers des tracts imprimés, distribués gratuitement dans les rues ou affichés sur les murs de différentes villes, et repris sur bon nombre de sites et de blogs. L’équipe qui compose, imprime et diffuse les tracts demeure anonyme. Fin 2006, il va au Sénégal donner une conférence sur Impressions d’Afrique de Raymond Roussel dans une école de Dakar, à Pikine.

En 2007, il organise une exposition d’une cinquantaine de portraits d’écrivains et de jazzmen (28 tableaux vendus). A la fin de l’année, il va en Mauritanie, et prend position dans la presse locale pour l’annulation du rallye Paris-Dakar.

Fin 2008, le procès contre Le Rocher est gagné : Nabe récupère les droits de tous ses livres édités par la maison entre 1991 et 2004, soit 16 titres et la préface au théâtre d’Henry Bernstein. Avec les deux titres chez Barrault, un Gallimard et deux Denoël, le nombre de livres lui appartenant se monte ainsi à 22.

Décidé à ne plus revenir dans le système éditorial, il publie symboliquement en janvier 2009 au Dilettante un dernier livre en édition « conventionnelle », Le Vingt-Septième Livre, qui n’est autre, en plaquette séparée, que la préface de 2006 à la réédition du Régal des vermines. Désormais, sur la lancée de ses tracts, Nabe annonce qu’il « publiera » lui-même ses futurs livres, et qu’il rééditera les anciens dont les droits lui appartiennent. Une deuxième exposition de ses peintures sur l’Orient se tient à l’office du tourisme du Liban du 5 mars au 4 avril (31 tableaux vendus).

Après un été passé au Maroc (sur les traces de Jean Genet) et en Sicile (sur celles de Pirandello), Nabe assiste à l’ahurissant matraquage journalistique pour la remise programmée du prix Goncourt 2010 à son ex-voisin Michel Houellebecq. Aucun autre livre n’existe en cette rentrée sauf… L’ Homme qui arrêta d’écrire placé, à la surprise générale, par Franz-Olivier Giesbert sur les deux dernières listes du prix Renaudot.

C’est la première fois qu’un livre auto-édité est en lice. Les retombées médiatiques sont énormes et le roman de Nabe arrive en finale. Le duo Houellebecq-Goncourt / Nabe-Renaudot se précise jusqu’au matin du 8 novembre. Malgré les soutiens de F.-O. Giesbert, de Patrick Besson et de J-M-G Le Clézio (Prix Nobel) qui a voté 11 fois pour Nabe, le Prix Renaudot lui échappe à une voix près et est décerné à Virginie Despentes (Grasset).

Une « cataracte galopante », rare à 51 ans, lui est diagnostiquée. Opéré des deux yeux en décembre 2010 et janvier 2011, lui qui portait des lunettes de myope depuis l’âge de cinq ans, n’en porte plus et (re)découvre le monde.

Nabe passe le mois d’avril 2011 en Tunisie pour comprendre sur le terrain les révolutions arabes.
En mai, Marc-Edouard Nabe devient également le nom d’une société : la « SARL Marc-Edouard Nabe » qui vend ses propres livres.
Le 7 octobre est mis en vente son nouveau livre : L’Enculé, le premier roman sur l’Affaire Strauss-Kahn. Le premier tirage de 2000 exemplaires est épuisé en un mois. Par peur des procès (qui n’arriveront pas), les principaux alliés médiatiques de Nabe (Taddeï, Ardisson, Dupuis…) se défilent. Seul Eric Naulleau invite Nabe à la télévision.

En 2012, la polémique reprend fort. D’abord par une conférence, interdite par la municipalité, que Nabe donne le 2 mars à Lille avec Tariq Ramadan sur les révoltes arabes. Ensuite par une vidéo sur le site Oumma.com (26 mars) où Nabe déclare la guerre aux « complotistes » qui le couvrent d’injures sur Internet parce qu’il récuse la version d’un 11-Septembre fomenté et exécuté par les Américains eux-mêmes.

Dix ans après avoir écrit une Lueur d’espoir, et à cause d’une campagne de calomnies principalement alimentée par Alain Soral, Nabe est considéré soudain comme un « agent de l’Empire américano-sioniste », et dénoncé comme « ennemi des musulmans » par des « Beurs » adeptes de la théorie du complot et plus ou moins séduits par l’extrême-droite.

*** CITATIONS ***
«Je suis un loser, ce qu’on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller… J’ai complètement raté mon destin d’écrivain. J’ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. Flops sur flops. On ne me connaît que par ouï-dire. Je marche par le bouche-à-oreille; mais souvent la bouche est cousue et l’oreille bouchée… La plupart des libraires m’enfouissent comme si j’étais un déchet nucléaire !

J’ai publié mon premier livre il y a vingt ans, et depuis, chaque fois que j’en publie un nouveau, c’est comme si je publiais mon premier puisqu’on a nié le précédent. À partir du moment où c’est un livre de moi, il est voué à la négation instantanée. Sur la couverture, il y a toujours quelque chose qui gêne : c’est mon nom. C’est magique, il suffit que vous prononciez mon nom pour que tout se ferme. Mon nom, c’est l’anti-Sésame. «Sésame, fermé-la !» La consigne me concernant, c’est : motus. On ne me prononce pas. On ne se prononce pas non plus sur moi. Ça ne se fait pas, c’est incongru. Mon nom est un gros mot…»

Woman

« Toutes les belles femmes sont de droite.

Même celles qui se prétendent de gauche. »

Race

« La LICRA, vous savez ce que c’est ? Ce sont des gens qui se servent du monceau de cadavres d’Auschwitz comme du fumier pour faire fructifier leur fortune. »

« En Afrique du Sud, ça barde dur. C’est une question de jours. Ils vont bien finir par tous les foutre dehors ces blancots de merde, reprendre leur pays, renoircir leur paradis bordel ! Allez-y les mecs, égorgez-moi ces faces de navets, qu’il ne reste plus un seul Blanc en Afrique ! »

Nationalisme

« Fasciste et pourquoi pas ? Anarcho-fasciste. C’est dans le drapeau noir que se taillent les plus belles chemises. Je crois bien avoir trouvé la jointure de l’anarchie et du fascisme. Pour un anarchiste, seul enseignement : le fascisme. Moi il y a longtemps que je ne lis plus que de la littérature la plus fasciste possible… Ils ont tous peur de se demander pourquoi systématiquement, les plus grands écrivains viennent de l’extrême droite absolue. Ça les effraie d’y deviner une causalité sulfureuse ! Pauvres cons ! Restez bien dans vos préjugés de gauchistes de merde !…

Et l’extrême droite est encore démocratique. Le fascisme est beaucoup plus loin, hors de l’hémicycle. La gauche est maintenant au centre de la droite. Tout a dévié. Après l’extrême gauche, il y a l’anarchie. Après l’extrême droite, il y a le fascisme. Les plus forts sont ceux qui trempent en même temps leur plume dans les deux encres. »

« Fasciste ! Que cette insulte est douce à mes oreilles affûtées par la musique des écrivains maudits !… J’ai suffisamment étudié cette épithète pour en assumer les conséquences. Dans notre époque fascistissime, tout ce qui n’est pas fascistement dans la ligne postgauchiste est taxé de fascisme : logique. »

Conservatisme

« … puis nous attaquons une discussion politique. Jean-Pierre nous expose son programme.

– Si j’avais le pouvoir, ce serait très simple… Suppression de l’impôt sur la fortune. Des lois Auroux. Des lois Quillot. Réactualisation des barèmes des impôts sur le revenu en fonction de l’inflation réelle et non pas de celle des indices truqués. Diminution de l’aide au chômage. Diminution de l’assistance. Diminution du budget de l’Etat. Mise à la porte des quatre-vingt mille fonctionnaires qu’ils ont embauchés. Analyse de tous les postes inutiles dans le secteur tertiaire et lutte contre la bureaucratie. Dénationalisation des entreprises nationalisées. Intervention des militaires éventuelle lorsque les grèves sont abusives et paralysent le pays. Révision des droits de grève pour certains services qui sont indispensables au fonctionnement du pays. Libération des prix immédiate. Possibilité de licencier dans toutes les entreprises. Mais de réembaucher aussi, bien entendu. Maintien de l’Ecole libre. Suppression de certains avantages sociaux. Diminution des cotisations patronales et salariales à la Sécurité sociale et possibilité de s’assurer, mais à titre individuel. Incitation au retour au pays des trois quarts des travailleurs étrangers. Suppression du contrôle des changes. Suppression du ministère du Temps libre. Incitation à la femme au foyer. Mise à la porte des 90% du secrétariat féminin. Lutte contre la fraude fiscale. Mise à l’impôt de tous les agriculteurs de France. Lutte contre tous les mouvements corporatistes. Restauration de la peine de mort. Aération de la hiérarchie des salaires. Suppression du Smig…

– Ce n’est plus un programme, c’est un pogrom ! me risqué-je.

– Oh ! Toi, ça va… »

Critique et extraits du nouveau roman de Marc-Edouard Nabe : « L’enculé »

Posted on 16/10/2011 par

Je suis un enculé : c’est souvent ceux qui enculent les autres qu’on traite d’enculés. Moi, je mérite bien ce nom, à bien des titres. Je vais raconter ici comment un enculeur s’est fait enculer. Et ce ne sera pas du roman, tout sera vrai, enfin selon moi. Après avoir enculé le monde entier, je me suis fait enculer aux yeux de ce même monde, entier.

Ce roman nous ramène à l’Affaire, il est écrit entièrement à la première personne, dans la peau et la tête (à peu de choses près, c’est pareil) d’un certain DSK. De son réveil ce fameux 14 mai 2011 dans la chambre 2806 du Sofitel de New-York, nous suivons les tribulations du personnage jusqu’à son retour en France.

– D’abord, vous ne devez rien dire et surtout ne pas donner votre version. On la modèlera au fur et à mesure de l’évolution de l’affaire et on la livrera quand on ne pourra absolument plus faire autrement. Le plus tard possible.
– L’idéal, ce serait que vous ne la donniez jamais ! ajoute son comparse barbu.
– Bon, très bien, dis-je, mais sortez-moi d’ici tout de suite, avant que ça ne s’ébruite en France.
Taylor et Brafman se regardent, l’air gêné.

Affaire hyper-médiatisée, où tout a été déjà dit et re-dit pensez-vous ? Certes, mais de l’extérieur et uniquement à travers le filtre ultra-déformant des médias… On n’a en revanche pas su comment DSK et son entourage (principalement Anne Sinclair) avaient vécus ces péripéties de l’intérieur… Grâce à Marc-Edouard Nabe, maintenant on sait ! Tous les noms sont vrais, toutes les dates sont respectées et la plupart des faits sont avérés, mais Nabe, avec son filtre ultra-reformant de romancier politiquement carrément incorrect, rempli les vides de ce que l’histoire officielle ne nous a pas raconté, de ce dont l’intéressé lui-même ne parlera jamais.

Le procureur adjoint, une «nuque rouge», lit mes actes maintenant… Je fais mon batracien, mon caméléon jaune. Tout cela est comme dans une autre réalité et pourtant c’est la bonne, en plein dans le mille de ce qui est. Sans doute que tout le monde, je dis bien le monde, se pince pour croire que j’ai fait tout ça. L’énormité de l’énoncé emporte tout dans une sorte de dramatisation instantanée. La verbalisation des actes est toujours une exagération, même pour les pires assassinats, le fait de les dire les amplifie, les hypertrophie, leur donne une réalité, un réalisme même, que le vrai, quel que soit son aspect sordide, ne peut atteindre, car la réalité ne s’exprime pas par des mots, mais par les actes. Les faits sont indicibles, c’est leur boulot…

Et quel meilleur guide pouvions-nous souhaiter que Marc-Edouard Nabe pour nous mener au travers des méandres de cette histoire et de la personnalité même de l’ex-patron du FMI ?! Alors qu’au départ on aura tous une tendance naturelle à rejeter l’idée de se replonger dans cette affaire dont on a été matraqué, dont on a été gavé jusqu’à l’envie de la vomir toute entière, en ce qui me concerne j’ai vite pris plaisir et intérêt à la lecture de ce roman satirique. Je me suis même surpris à être à nouveau édifié par le récit des faits tout en me délectant des caricatures de tous les protagonistes et des traits d’humour tranchants de l’auteur (comme je les aime !).

Voici mes compagnons de promenade. Une ronde d’une trentaine de taulards. Les uns derrière les autres, on avance lentement comme des éléphants tenant chacun la queue du précédent par la trompe. Moins tristes que les éléphants du PS. Quelle misère ces socialistes ! Tu m’étonnes qu’ils comptaient sur moi, pas un pour relever l’autre dans la balourdise éléphantesque justement. Toutes les qualités des vrais éléphants, ils ne les ont pas (solidarité, mémoire, sensibilité, force, défenses), mais tous les défauts, ça y va : lourdeur, maladresse, vieillissement, peur des souris, et pour couronner le tout, perte du sens des réalités, hallucinations éthyliques même, comme cette Martine Aubry qui voit des socialistes roses dès qu’elle boit un coup de trop ! Je préfère les éléphants d’ici, leurs crimes contre la société sont assumés.

Si Nabe a pris le parti (sans doute le plus raisonnable d’ailleurs) de considérer que toutes les accusations contre DSK étaient vraies, entre fiction et réalité, il n’est toutefois pas compliqué de faire la part des choses. Pas de manipulation ici. Reste l’impression d’ensemble : la puissance du romancier qui, s’il ne décrit pas toujours la réalité, s’il interprète les faits, s’il les extrapole, et si besoin imagine des scènes de toutes pièces, parvient à nous mener vers les chemins d’une certaine vérité… La force du roman ne réside en effet pas uniquement dans la qualité de l’écriture ou de l’imagination débordante de son auteur, mais aussi et surtout dans ce qu’il parvient à produire des morceaux de l’immense puzzle qu’il a à sa disposition. Ici, il nous fait à nouveau preuve de son incontestable indépendance d’esprit (anarchiste !) et de ses qualités d’analyses factuelles, culturelles et psychologiques pour produire son œuvre.

– J’adore le violon, me souffla Anne dans l’oreille, pas toi, mon amour ?
«J’en sors, connasse !» aurai-je aimé lui répondre, mais je me contentai de lui sourire hypocritement , comme d’habitude.

On y retrouve bien entendu Anne Sinclair comme le co-personnage central du roman (du début à… la toute fin !) : bouleversée mais pas bouleversante, touchée par une hystérie cynique et sioniste à l’extrême, elle passe son temps à lire des livres et à visionner des films sur l’holocauste, à décrocher et accrocher les Matisse ou les Picasso (elle ne sait plus très bien elle-même !) hérités de son papi, à écouter de la musique yiddish et à constituer des listes noires sur les personnalités politiques et médiatiques qui ont dit du mal de son chéri ou ne l’on tout simplement pas assez soutenu de l’autre côté de l’Atlantique… Le chéri en question est totalement écrasé par l’amour inconditionnelle de sa femme, par son ambition sans limite pour lui et même par sa judéité extravertie… On découvre un Dominique exaspéré et secrètement antisémite ! Il ne supporte plus les autres, et encore moins ceux qui le supportent. Nabe est son porte-parole pour qu’il livre lui aussi sa vérité et se délivre enfin de lui-même et des autres !

La vision éblouissante de ce taureau noir énorme me mit les larmes aux yeux, parce que je le comprenais… J’étais pour lui, avec lui, en lui, si fort que je n’ai pas remarqué immédiatement le connard qui le «chevauchait». Un cow-boy de plus, toujours en stetson avec ses jambières à franges comme les taleth, et sa main en l’air même pas pour tenir le flambeau d’une Liberté quelconque… Petite chose insignifiante qui s’agitait sur l’échine de la bête somptueuse…
Mais je m’aperçus que le «connard», c’était moi aussi. Mon être humain de base, orgueilleux et faible, prétentiard et présomptueux, qui essayait de maîtriser la bête en lui, sous lui.

Je vous laisse imaginer toutes les scènes et péripéties qui émaillent ce livre très drôle et très rythmé de 250 pages bien tassées ! A lui seul, il vaut bien mieux que 10 biographies de DSK écrites par ses relations, 20 confessions d’Anne Sinclair et que le, paraît-il, très attendu livre de Tristane Banon réunis !

Brafman et Taylor étaient furieux :
– Il est temps que ce cirque indécent s’arrête !
C’étaient eux les indécents, à vouloir absolument que Nafissatou soit une pute intéressée par le fric et qui, parce qu’elle avait menti sur des peccadilles, ne pouvait plus être crue sur l’essentiel… Ah ! Pour transformer un seul grand procès en mille petits procès d’intention, ils étaient forts.

Puisque cette affaire a une nouvelle fois démontré de manière éclatante la faillite de nos élites médiatiques, intellectuelles et politiques à nous guider sur les chemins de l’information et de la justice, heureusement qu’il nous reste un romancier de la trempe de Nabe pour nous raccrocher à quelque chose de concret et de cyniquement drôle dans cette société. C’est bien la conclusion la plus évidente que je tire de la lecture de ce livre… Vive Nabe !

Personne ne peut rien faire contre l’injustice des hommes, même pas Dieu. Je ne me sens pas coupable. Et je ne veux pas réparer parce que j’estime que c’est juste, c’est la loi du plus fort, de la nature. La société est méprisable parce qu’elle a été créée pour contrebalancer la nature et qu’elle n’en est même pas capable. Je n’ai pas à respecter la justice des hommes, la société n’a même pas la force du nombre à opposer à la simple puissance d’un individu.

Uniquement disponible en anti-édition sur le site de l’auteur, au prix de 24 euros.

Le coup de la «faute morale», j’avoue que c’était bien trouvé. Pour éviter de dire ce que j’avais fait, rien de mieux que de dire ce que ça représentait de l’avoir fait. Faute morale, balle au centre…

Olivier BEUGIN

Louis Ferdinand Céline

céline

Révolutionnaire stylistique, Céline a marqué de sa détresse le siècle. Son aventure est complexe, divaguante, ténébreuse, détrempée par une époque qui lui ressemble. Sa manière de vivre en paix: faire la guerre. Tout le temps. Ceux qui l’ont lu y verront un indécrottable génie, les autres s’époumoneront en le confinant aux entournures du Mal… L’argument des détracteurs est connu : l’antisémitisme revendiqué de Céline. Il est indéniable et, bien sûr, insoutenable. Mais est-ce une raison pour ne pas l’approcher ?  L’art de Céline est incontestablement robuste et fort, tissé de finesse et de légèreté, voire de préciosité.  Son angoisse existentielle est un furieux rappel à l’ordre. Son désespoir est sa charité, sa pitié accusatrice. Le voyage c’est l’inventaire de l’humanité en ruine. « Le bout de la nuit c’est la douce pitié de Dieu ». 

 Figure de proue de la famille, il faut bien reconnaitre que Céline n’est jamais tout à fait « de droite », ni « de gauche ». Jamais tout à fait « fasciste », ni complètement « anarchiste ». Le projet littéraire célinien est une révolte individuelle perdue d’avance. Un cri d’autant plus déchirant qu’il est conscient de sa propre fin. L’acte d’un forcené assiégé qui refuse de se rendre. Céline reste celui qui a pensé comme tout le monde et écrit comme nul autre, démontrant à son corps défendant que c’est toujours lorsque le Verbe tombe dans l’opinion, lorsque la langue devient tribale, lorsque que le style se fait social, que la souillure a lieu.

Qu’elles qu’aient pu être ses aberrations idéologiques, il faut bien voir que la droite et la gauche ont achoppé sur la même chose: sa noirceur foncière. Il a mis en question et trainé dans l’ordure tout ce que l’existence pouvait présenter de valeurs positives. Il se réfugie dans les ténèbres pour éviter de répondre à la question: que faire? Avec lui, on réalise enfin que faire de l’art avec du Mal, c’est le grand art, le seul. Ça consiste à savoir que le Mal ne se liquide pas, mais que l’oeuvre est le seul lieu où le Mal puisse s’inverser en bien. C’est une tragédie intégralement littéraire, et finalement il a réussi: il est devenu le passeur du siècle.

 » Je ne vois dans le réel qu’une effroyable, cosmique, fastidieuse méchanceté – une pullulation de dingues rabâcheurs de haines, de menaces, de slogans énormément ennuyeux. C’est ça une décadence ? » Considérant la nation comme un fait biologique, comme une entité menacée de disparition, Céline est un pèlerin des Généalogies qui voit dans les luttes passées les prémices de nouvelles féeries. Car l’anarchiste de droite doute trop de la nature humaine pour croire un instant à la paix universelle et au « Messie collectif des droits de l’homme » prêché par Yahvé.

Céline et la question de l’anarchie par Charles-Louis Roseau

« De droite » ou « de gauche », on a souvent qualifié Louis-Ferdinand Céline d’anarchiste. Le romancier, quant à lui, se réclamait parfois de ce mouvement. Pourtant, on sait bien qu’il est peu prudent de prendre les dires de l’auteur pour argent comptant, ce d’autant que les assertions céliniennes de la veille sont souvent démenties par les déclarations du lendemain.
J’admire infiniment les auteurs qui ont la patience et la culture suffisantes pour décortiquer la pensée politique de Céline et la présenter comme un tout cohérent, systémique, comme une sorte de mécanique dans laquelle chaque rouage s’ordonne et s’ajuste aux engrenages qui précèdent et qui suivent. J’avoue, en ce qui me concerne, ne pas parvenir à m’élever suffisamment haut pour jeter sur le discours politique célinien un regard synthétique. Ce qui me rassure, en revanche, c’est que les études confirment, en les étoffant de maints exemples et arguments, une intuition qui m’assaille dès qu’il s’agit d’analyser le raisonnement célinien. Je parle évidemment de la tendance contradictoire permanente sur laquelle le romancier a bâti son discours.
Céline n’est jamais tout à fait « de droite », ni « de gauche ». Jamais tout à fait « fasciste », ni complètement « anarchiste ». Souvent un peu « patriote », mais parfois absolument « antimilitariste ». Les concepts politiques forgés depuis le XVIIIe siècle à grand renfort de nuances, d’alinéas et d’exceptions qui confirment la règle, seraient-ils inaptes à qualifier une réalité terriblement complexe ? Ou, peut-être, est-ce le discours célinien, dont les échos innombrables ponctuèrent les péripéties politiques du siècle dernier, qui, trop alambiqué, refuse de rentrer dans les cases de la boîte à classification ?

J’ai été formé à l’Université française. Ma logique argumentative en a pris les plis et les défauts. Je refuse d’avouer mon incompétence. Je ne sais pas dire que je ne sais pas. Alors, plutôt que d’affronter l’énigme de face, je la contourne. Comme on dit : « je déplace le problème ». L’objectif n’est alors plus de cataloguer la pensée politique célinienne, mais plutôt d’interroger cette impossible catégorisation. À plusieurs reprises, j’ai évoqué une stratégie d’écriture établie par l’auteur afin de se conformer aux attentes versatiles de son lectorat. Ce pouvait être, selon moi, l’une des causes de la tempérance ou des revirements politiques de l’auteur. Cela pouvait aussi expliquer le plongeon soudain dans la dérive antisémite.Qu’en est-il de l’anarchie chez Céline ? Céline est-il anarchiste ? Je l’avoue tout de suite : ce n’est pas à cette dernière question que j’entends répondre. Je me souviens d’une étude que j’ai faite en 2007 à propos des anarchistes francophones sur Internet. J’avais envoyé un questionnaire aux webmasters de tous les sites dignes d’intérêt répertoriés sur la toile. L’un d’entre eux m’avait répondu : « Juste un conseil, ne vous lancez pas dans les tendances de l’anarchisme, vous risqueriez d’y perdre votre tête, conservez juste les affiliations, cela suffira à votre propos, les unes ne reflétant pas les autres. Des gens de la même tendance pouvant être soit à la fois, soit séparément dans diverses organisations ou groupe ou revue ou, ou, ou… La mouvance libertaire est, comme les sables, mouvante. » J’ai gardé ce conseil dans un coin de ma tête. Encore aujourd’hui, je ne manque pas de l’appliquer ; cela m’évite de dire des bêtises.Pour se prononcer sur l’anarchisme de Céline, il faudrait donc concevoir clairement et l’homme et le concept… J’en suis malheureusement bien loin. Alors que faire ? M’arrêter ? Le lecteur qui, entamant cet article, se réjouissait d’avance à l’idée de pouvoir « ranger » Céline dans une mouvance, sera sans doute déçu. Il peut en rester là. Celui qui, au contraire, se demande pourquoi on cherche encore à savoir si Céline est anarchiste, celui-ci, qu’il n’hésite pas à me suivre.L’anarchisme est l’un de ces courants politiques sur lesquels plus on lit, moins on en sait. Quelle que soit l’approche, chaque livre allonge la liste des complexités, des nuances et des diversités internes. Cela ne facilite vraiment pas la tâche, surtout quand il convient d’être synthétique.

Historiquement, la définition moderne et politique de l’anarchie naît avec l’État-nation. C’est après la Révolution française, et, plus particulièrement, au cours du XIXe siècle, que le mouvement, ses penseurs et ses principes se sont peu à peu mis en place. Mais quels principes au juste ? Si l’on en croit les auteurs de L’Encyclopédie anarchiste : « Ce qui existe et ce qui constitue ce qu’on peut appeler la doctrine anarchiste, c’est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d’applications pratiques sur lesquels l’accord s’est établi entre individus qui pensent en ennemis de l’autorité et luttent isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci. Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d’anarchistes, mais tous ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c’est la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions fondées sur ce principe. (2) »Cette définition pour le moins générique qui, tout en suggérant des sous-ensembles, se garde bien de les détailler, semble englober le cas célinien. En effet, on connaît les critiques que l’auteur adresse à la morale, à la religion, au capitalisme, à la démocratie et au militarisme. L’empreinte anarchiste est d’autant plus vivace, chez Céline, qu’il en est de la littérature comme de la vie : la première impression est souvent la plus vivace.Dans cette perspective, Voyage au bout de la nuit, le roman liminaire, celui par lequel tout lecteur commence son périple célinien, n’en finit jamais d’orienter les opinions. Il est sans doute le roman le plus réaliste de Céline. L’auteur y fustige la guerre, y dénonce la marchandisation des hommes, la misère des classes populaires, les méfaits du colonialisme et du capitalisme… De ce fait, il a été et est toujours perçu comme un roman politique, à tendance populiste, dont l’auteur refusait de prendre parti. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les échos parus dans la presse à partir de 1932 (3) : on y parle de roman révolutionnaire, de cri, de souffle nouveau, de peinture réaliste et misérabiliste…À l’époque où chaque intellectuel se devait de choisir un camp et où le communisme figurait la seule expression envisageable de la révolte, tout individu qui, bien qu’ayant des sympathies pour les idées révolutionnaires, refusait de s’encarter, se voyait dédaigneusement taxé d’anarchisme (4) . N’est pas le cas de Bardamu qui, dans les premières pages de Voyage au bout de la nuit, se voit traiter d’ « anarchiste » parce qu’il refuse de défendre la « race française » chère à Arthur Ganate ? C’est donc par défaut que Céline est devenu anarchiste, un peu comme ces étrangers que l’on traitait de « rastaquouères » à la fin du XIXe siècle. Parce qu’il convenait de lui donner une étiquette, mais qu’aucune ne lui correspondait véritablement.Pourtant, à y regarder de plus près, de l’anarchiste, Louis-Ferdinand Céline n’a que la posture. Très vite, il se présente comme le reclus, le révolté incompris dont la parole rebelle perturbe la bienséance et l’équilibre politique établi. Tout au long de sa carrière, il alimentera cette image d’insoumis, d’abord par ses discours, puis, à la fin de sa vie, à l’aide de photos le représentant en guenilles, lui, l’homme du peuple, dans son « en-dehors » de Meudon. Il y a en effet une forme d’anarchisme ostentatoire chez Céline, mais qu’on ne s’y trompe pas, elle n’entretient aucun rapport avec le politique. Car « la vérité de ce monde, c’est la mort », et il n’y a rien à espérer, rien à construire, rien à autogérer, tant l’homme est viscéralement pourri. La seule once d’anarchisme présente chez Céline, on la doit donc, je pense, à son incroyable égoïsme.À cette indestructible conviction qui fait de l’ego la seule réalité possible, le point de départ et le critère de tout jugement. Il faut relire les lettres d’Afrique  pour saisir l’émergence de cette individualisme égocentrique et contestataire qui inscrit Destouches dans la droite lignée du philosophe allemand Max Stirner et de certains de ses homologues français, à commencer par Georges Palante… On parlera alors d’anarchisme « littéraire », « philosophique », « apolitique », « du mépris », « de droite »… N’en reste pas moins qu’il s’agit avant tout d’une posture : d’un « être au monde » ostensible qui n’engage que soi.

L’anarchiste par défaut, c’est aussi l’individu qui « fréquente le milieu », cette nébuleuse gauchisante difficile à cerner pour celui qui la regarde de loin. Or Céline a toujours entretenu une relation ambivalente avec les anarchistes, acceptant leurs éloges sans répondre à leurs invitations, applaudissant leurs idées sans pour autant y adhérer totalement. Le 18 mars 1933, Céline adresse une lettre à Elie Faure qui, beaucoup moins radical que son oncle Elisée Reclus, s’est rangé aux côtés des socialistes. Le romancier y explique son refus de suivre l’Association des Ecrivains et des Artistes révolutionnaires, alors sous le patronage du PCF: « Je me refuse absolument à me ranger ici ou là. Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été et je ne serai jamais rien d’autre. Tous m’ont vomi, depuis les Inveszias jusqu’aux nazis officiels, Mr de Régnier, Comoedia, Stavinsky, le président Dullin, tous m’ont déclaré imbuvable, immonde et dans des termes à peu près identiques.» (7).
Quelques mois plus tard, c’est au tour des libertaires de courtiser l’auteur de Voyage. Connu pour ses positions antimilitaristes qui lui valurent l’exil, le beau-fils du polémiste anarchiste Laurent Tailhade, Pierre Châtelain-Tailhade, s’adresse à Céline en ces termes : « Descendez dans la « rue des hommes »; allez serrer de ces mains jeunes, Céline, de ces mains qui, lorsqu’elles battront la générale pour le rassemblement des espoirs, ne la battront pas sur des tambours voilés ! » (8).
Mais l’auteur de Voyage ne semble pas séduit et préfère garder ses distances. Comment, dès lors, comprendre ce curieux manège ? Pourquoi se prétendre anarchiste devant ceux qui ne le sont pas, et refuser de suivre ceux qui le sont vraiment ? C’est sans doute que le terme possède une définition très souple et qu’il renvoie une image dont le reflet brille différemment selon l’angle depuis lequel on le regarde. Ce rapport indécis se poursuit d’ailleurs après la Seconde Guerre mondiale.
Dans une lettre à Albert Paraz datée du 14 novembre 1949, Céline déclare : « Vive l’Anarchie nom de Dieu Pour être un bon anarchiste il faut avoir tenu bon en tôle. (9)» Quelques jours plus tard, il modère pourtant son élan : « J’aime bien les anarchistes mais cette idolâtrie des grandes figures est niaise. C’est l’impuissance mentale. Ils remarquent ceux qui ont souffert pour la cause 2 siècles trop tard et encore tout de travers ! ou pas souffert du tout ! On est dans la connerie ». C’est aussi à cette même époque que l’on voit réapparaître les noms de fervents défenseurs de l’anarchie dans la correspondance de l’auteur.
Michel Ragon, par exemple, proche de la Fédération Anarchiste, mais surtout, Louis Lecoin, théoricien de l’ « objection de conscience » et pacifiste viscéral coutumier de l’insoumission et des prisons. De ce dernier, isolé au Danemark, Céline reçoit quelques exemplaires de la revue Défense de l’Homme, dont le numéro de février 1950 a d’ailleurs proposé une étude favorable à Céline (10).
Paradoxalement, la presse anarchiste fait paraître une enquête assez conciliante à l’égard de l’écrivain taxé de collaborationnisme. Publié entre le 13 et le 27 janvier 1950 sur trois numéro du Libertaire, l’organe du Front communiste libertaire, « Que pensez-vous du procès Céline ? », laisse la parole à des écrivains, des journalistes ou des peintres dont la popularité n’est nullement contestée. On recense notamment les textes de Louis Pauwels, de Marcel Aymé, de Jean Dubuffet, d’Albert Camus, de René Barjavel ou encore de Jean Paulhan. Ce dernier écrit : « Si l’anarchisme est un crime, qu’on le fusille. Sinon qu’on lui foute une fois pour toute la paix ». Prononcés par un homme de lettres et d’idées, ces propos ont sans doute déplu aux militants pragmatiques qui n’ont pas manqué de souligner la primauté de certaines réalités politiques et sociales. L’enquête se clôt notamment sur une lettre signée par cinq activistes du groupe Sacco-Vanzetti de la Fédération anarchiste. Voici ce qu’on y lit : « En admettant même que Céline ait « la meute au cul », cette meute ne nous paraît pas comparable à celle qui s’acharne contre les persécutés sociaux d’Espagne, de Bulgarie, de Bolivie, de Grèce, d’Europe orientale, des Indes, du Vietnam ou, sans aller si loin, d’Afrique du Nord et de France (voir mineurs, déserteurs, etc.) » (11).L’anarchie célinienne, me semble-t-il, fonctionne comme un trompe l’œil : réaliste de loin et improbable de près. Si l’auteur aime à paraître anarchiste, il ne voit aucun intérêt, je pense, à l’être concrètement. Les anarchistes, quant à eux, n’ont pas l’air de considérer le romancier comme un porte-parole. Et, quand, touché par tel ou tel discours, l’un des leurs se tourne vers l’écrivain, la main ne reste jamais longtemps tendue. L’usage de la référence anarchiste se situe donc ailleurs que dans le champ du politique et de l’engagement solidaire. Il relève au contraire d’une stratégie personnelle, voire tout à fait intime, liée à des vertus symboliques et esthétiques.Dans son essai sur Céline (12), Michel Bounan présente l’écrivain comme un conservateur antisémite et réactionnaire qui se serait sciemment « déguisé » en anarchiste pour mieux véhiculer ses idées. Sans tomber dans les excès d’une telle démonstration, il ne me semble pas déplacé de retenir la thèse du travestissement utilitaire. Comme il le fit pour son statut d’ancien combattant, Céline se serait donc fabriqué, ou simplement contenté d’entretenir, une image d’écrivain anarchiste. Il faut bien reconnaître que la verve révolutionnaire de ses premiers romans, tout comme le récit fantasmé de son enfance populaire et son statut de clochard céleste, ont contribué à alimenter la veine populiste qui participe de la symbolique anarchiste. De même, sa position d’écrivain frondeur, ses frasques judiciaires, son exil et son passage en prison le rangent, du moins en apparence, aux côtés des réfractaires. Pour le non-initié, ou pour l’intellectuel libertaire davantage soucieux de la posture que de l’engagement pratique, Céline pouvait donc aisément passer pour un anarchiste. Mais comment expliquer ce camouflage… Dont je ne saurais même pas m’aventurer à dire s’il était conscient ou non ? À y regarder de plus près, l’idéologie libertaire, vidée de ses applications pratiques, figure l’aboutissement de la marche initiée au siècle des Lumières. Les notions de critique, d’individu et de libre-pensée, qui s’inscrivent au cœur même de la mouvance libertaire, sont également des gages de qualité qui surent s’imposer dans l’histoire politique et littéraire.Dans cette perspective, l’étiquette anarchiste possède des vertus fédératrices qui ne purent que servir les intérêts du romancier. De plus, si l’anarchie reste un concept d’autant plus nébuleux qu’on le regarde de loin, il n’en reste pas moins une pensée politique légitime, humaniste, voire romantique, que seuls les réactionnaires d’un autre temps remettent radicalement en cause. De ce point de vue, Céline avait quelques avantages médiatiques à passer pour un anarchiste : d’abord parce qu’il est inconcevable d’être simultanément libertaire et fasciste. Mais aussi, parce qu’ainsi, sa cause devenait encore plus noble et tolérable.
Il est toujours malvenu de conclure une réflexion sur une série d’hypothèses. Les certitudes, comme le meilleur, sont pour la fin. Je souhaiterais donc clore cet article sur un lien qui, sans aucun doute, rapproche Céline de l’anarchie. Cette attache d’ordre esthétique a été étudiée en détails par Yves Pagès dans son livre sur la pensée politique de l’auteur (13). Il s’agit de l’influence des anarchistes de la Belle Epoque sur l’œuvre célinienne. Plutôt que de résumer cette brillante étude, j’invite le lecteur à la parcourir. Il y découvrira combien le jeune Destouches dut être impressionné par la série d’attentats anarchistes qui ponctuèrent son enfance et sévirent souvent dans son quartier. Il y croisera les figures de Caserio, d’Emile Henry, d’Auguste Vaillant, de Liabeuf, ou encore de tous ceux qui formèrent la bande à Bonnot. Les polémistes insoumis aussi : Libertad, Zo d’Axa… Étrangement, certains de ces personnages semblent refaire surface dans l’œuvre célinienne. On pense évidemment à Bardamu, mais aussi au Borokrom de Guignol’s Band. Dès lors, on ne peut que tomber d’accord avec Yves Pagès. Le projet littéraire célinien est semblable aux combats de ces libertaires accrochés au tournant des siècles. C’est une révolte individuelle perdue d’avance.
Un cri populaire d’autant plus déchirant qu’il est conscient de sa propre fin. L’acte d’un forcené assiégé qui refuse de se rendre.Charles-Louis ROSEAU
Le Petit Célinien, 19 novembre 2011.
BIO :

Louis Ferdinand Auguste Destouches naît à Courbevoie, au 11, rampe du Pont-de-Neuilly (aujourd’hui chaussée du Président-Paul-Doumer). Il est le fils unique de Fernand Destouches (Le Havre 1865 – Paris 1932), issu du côté paternel d’une famille de petits commerçants et d’enseignants d’origine normande installés au Havre et bretonne du côté maternel, et de Marguerite Guillou (Paris 1868 – Paris 1945), propriétaire d’un magasin de mode, issue d’une famille bretonne venue s’installer en région parisienne pour travailler comme artisans, et de petits commerçants. Il est baptisé le 28 mai 1894 avant d’être confié à une nourrice. Son père est employé d’assurances et « correspondancier » selon les propres mots de l’écrivain et a des prétentions nobiliaires (parenté revendiquée plus tard par son fils avec le chevalier Destouches, immortalisé par Jules Barbey d’Aurevilly), et sa mère est commerçante en dentelles dans une petite boutique du passage Choiseul.

Ses parents déménagent en 1897 et s’installent à Paris, d’abord rue de Babylone puis, un an plus tard, rue Ganneron et enfin, durant l’été 1899passage Choiseul, dans le quartier de l’Opéra, où Céline passe toute son enfance dans ce qu’il appelle sa « cloche à gaz » en référence à l’éclairage de la galerie par la multitude de becs à gaz au début du xxe siècle. En 1900, il entre à l’école communale du square Louvois. Après cinq ans, il intègre une école catholique durant une année avant de revenir à un enseignement public. Il reçoit une instruction assez sommaire, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne d’abord, à Diepholzpendant un an puis à Karlsruhe, et en Angleterre ensuite. Il occupe de petits emplois durant son adolescence, notamment dans des bijouteries, et s’engage dans l’armée française en 1912, à 18 ans, par devancement d’appel.

Première Guerre mondiale et Afrique

Il rejoint le 12e régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il utilisera ses souvenirs d’enfance dans Mort à crédit et ses souvenirs d’incorporation dans Voyage au bout de la nuit ou encore dans Casse-pipe (1949). Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis le 5 mai 1914. Quelques semaines avant son vingtième anniversaire, il est ainsi sous-officier.

Trois mois plus tard, son régiment participe aux premiers combats de la Première Guerre mondiale en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé à l’épaule droite – et non à la tête, contrairement à une légende tenace qu’il avait lui-même répandue, affirmant avoir été trépané–, et dès l’automne 1914 pour avoir eu le tympan abîmé, il sera décoré de la Croix de guerre avec étoile d’argent, et de la Médaille militaire, le24 novembre 1914. Ce fait d’armes sera relaté dans L’Illustré national.

Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxiliaire au service des visas du consulat français à Londres (dirigé par l’armée en raison de l’état de siège), puis réformé après avoir été déclaré handicapé à 70 % en raison des séquelles de sa blessure. L’expérience de la guerre jouera un rôle décisif dans la formation de son pacifisme et de son pessimisme. Il se marie, à Londres, avec Suzanne Nebout, le 19 janvier 1916, puis contracte un engagement avec une compagnie de traite qui l’envoie au Cameroun, où il part surveiller des plantations. Malade, il rentre en France en 1917.

Rencontre importante qui complète sa formation intellectuelle : il travaille en 1917-1918 auprès du savant-inventeur-journaliste-conférencier Henry de Graffigny. Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne en 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

La formation du médecin

Après la guerre, Louis-Ferdinand Destouches se fixe à Rennes. Il épouse Édith Follet, la fille du directeur de l’école de médecine de Rennes, le 10 août 1919 à Quintin (Côtes-du-Nord). Celle-ci donne naissance à son unique fille, Colette Destouches (15 juin 1920 – 9 mai 2011). Il prépare alors le baccalauréat, qu’il obtiendra en 1919, puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés réservés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, « La Vie et l’Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis » (soutenue en 1924), sera plus tard considérée comme sa première œuvre littéraire. Il publie La Quinine en thérapeutique (1925). Après son doctorat, il est embauché à Genève par la fondation Rockefeller qui subventionne un poste de l’Institut d’hygiène de la SDN, fondé et dirigé par le Dr Rajchman. Sa famille ne l’accompagne pas. Il effectue plusieurs voyages en Afrique et en Amérique avec des médecins. Cela l’amène notamment à visiter les usines Ford au cours d’un séjour àDétroit qui dure un peu moins de 36 heures, le temps pour lui d’être vivement impressionné par le fordisme et plus largement par l’industrialisation. Contrairement à la légende souvent reprise, il n’a jamais été conseiller médical de la société des automobiles Fordà Détroit.

Son contrat à la SDN n’ayant pas été renouvelé, il envisage d’acheter une clinique en banlieue parisienne puis s’essaie à l’exercice libéral de la médecine. Il finit par être engagé au dispensaire de Bezons (19401944) où il perçoit 36 000 F par an après sa titularisation. Il y rencontre Albert Sérouille et lui fera même une fameuse préface à son livre Bezons à travers les âges. Pour compléter ses revenus, il occupera un poste polyvalent de concepteur de documents publicitaires, de spécialités pharmaceutiques et même de visiteur médical dans trois laboratoires pharmaceutiques.

En 1926, il rencontre à Genève Elizabeth Craig (1902-1989), une danseuse américaine, qui sera la plus grande passion de sa vie. C’est à elle, qu’il surnommera « l’Impératrice », qu’il dédiera Voyage au bout de la nuit. Elle le suit à Paris, rue Lepic, mais le quitte en 1933, peu après la publication du Voyage. Il partira à sa recherche en Californie, mais ce sera pour apprendre qu’elle a épousé Ben Tankel qui se trouve être Juif .

La formation de l’écrivain

Comme beaucoup d’écrivains, Céline a su habilement bâtir toute une série de mythes sur sa personnalité. En même temps que Voyage au bout de la nuit, Céline écrivait des articles pour une revue médicale (La Presse médicale) qui ne correspondent pas à l’image de libertaire qu’on s’est faite de lui. Dans le premier des deux articles publiés dans cette revue en mai 1928, Céline vante les méthodes de l’industriel américain Henry Ford, méthodes consistant à embaucher de préférence « les ouvriers tarés physiquement et mentalement » et que Céline appelle aussi « les déchus de l’existence ». Cette sorte d’ouvriers, remarque Céline, « dépourvus de sens critique et même de vanité élémentaire », forme « une main-d’œuvre stable et qui se résigne mieux qu’une autre ». Céline déplore qu’il n’existe rien encore de semblable en Europe, « sous des prétextes plus ou moins traditionnels, littéraires, toujours futiles et pratiquement désastreux ».

http://www.dailymotion.com/video/x5s0i1_luchini-lit-celine-1-3_news

Dans le deuxième article, publié en novembre 1928, Céline propose de créer des médecins-policiers d’entreprise, « vaste police médicale et sanitaire » chargée de convaincre les ouvriers « que la plupart des malades peuvent travailler » et que « l’assuré doit travailler le plus possible avec le moins d’interruption possible pour cause de maladie ». Il s’agit, affirme Céline, d’« une entreprise patiente de correction et de rectification intellectuelle » tout à fait réalisable pourtant car « Le public ne demande pas à comprendre, il demande à croire. » Céline conclut sans équivoque : « L’intérêt populaire ? C’est une substance bien infidèle, impulsive et vague. Nous y renonçons volontiers. Ce qui nous paraît beaucoup plus sérieux, c’est l’intérêt patronal et son intérêt économique, point sentimental. » On peut toutefois s’interroger sur la correspondance entre ces écrits et les réels sentiments de Céline, sur le degré d’ironie de ces commentaires « médicaux » (ou sur une éventuelle évolution) car, quelques années plus tard, plusieurs passages deVoyage au bout de la nuit dénonceront clairement l’inhumanité du système capitaliste en général et fordiste en particulier.

C’est toute cette partie de sa vie qu’il relate à travers les aventures de son antihéros Ferdinand Bardamu, dans son roman le plus connu, Voyage au bout de la nuit(15 octobre 1932). Ce premier livre a un retentissement considérable. Aux réactions scandalisées ou déconcertées, se mêlent des éloges enthousiastes. Le roman reçoit le prix Renaudot, après avoir manqué de peu le prix Goncourt (ce qui provoquera la démission de Lucien Descaves du jury du Goncourt). Il connaît un grand succès de librairie. Le 26 septembre 1933, paraît L’Église, pièce de théâtre écrite en 1926 et 1927, où figurent des allusions antisémites. Les ventes sont modestes.

À cette époque, en raison de la publication du Voyage, Céline est particulièrement apprécié des milieux de gauche qui voient en lui un porte-parole des milieux populaires et un militant antimilitariste. Louis Aragon le presse, mais en vain, de rejoindre la SFIC-Parti communiste (ancien nom du PCF). Le 1er octobre 1933, Céline prononce àMédan, sur l’invitation de Lucien Descaves, un discours intitulé « Hommage à Zola » lors de la commémoration annuelle de la mort de l’écrivain, discours qui demeure la seule allocution publique littéraire de sa carrière. « Pessimiste radical » selon Henri Godard, Céline y dénonce aussi bien les sociétés fascistes que bourgeoises ou marxistes. Elles reposeraient toutes sur le mensonge permanent et n’auraient qu’un seul et même but : la guerre. Elsa Triolet participe à la traduction en russe du Voyage au bout de la nuit. Il paraît en URSS en janvier 1934, lourdement sabré.

Le 12 mai 1936, en plein Front populaire, paraît le deuxième roman de Céline, Mort à crédit, avec des coupures imposées par l’éditeur. Le livre se vend bien, mais loin des proportions attendues. Selon François Gibault, le public a la tête ailleurs : la société française, en pleine décomposition, en plein désarroi face au conflit des idéologies, réclame des penseurs et des philosophes, non des romanciers. Les critiques, de gauche comme de droite, se déchaînent contre le livre. Ils dénoncent d’une part le style (le vocabulaire emprunte plus que jamais au langage populaire, et la phrase est maintenant déstructurée), d’autre part la propension de Céline à rabaisser l’homme. Les écrivains ne reconnaissent pas Céline pour leur pair. Les fervents laudateurs du Voyage — Léon Daudet, Lucien Descaves — se taisent. Céline est blessé du feu nourri d’attaques dirigées contre Mort à crédit. Certains biographes y voient la raison de l’interruption de sa production romanesque : il va se consacrer pour un temps à l’écriture de pamphlets.

Il se rend en URSS en septembre pour dépenser les droits d’auteur du Voyage — les roubles n’étant pas convertibles. Deux mois plus tard, le 28 décembre, il publie Mea culpa, vision apocalyptique de la nature humaine. Pour Céline, toute forme d’optimisme est une imposture : on ne se débarrassera jamais des égoïsmes, et par conséquent le sort des hommes ne s’améliorera jamais. Dans ce court pamphlet, l’auteur exprime d’abord son dégoût du capitalisme et des bourgeois, avant de s’en prendre au communisme, qui ne serait rien d’autre que « l’injustice rambinée sous un nouveau blase ». Le texte est suivi de sa thèse de médecine consacrée à Semmelweis.

L’époque des pamphlets antisémites

À la fin des années 1930, alors qu’il est en contact avec Arthur Pfannstiel, un critique d’art et traducteur travaillant pour le Welt-Dienst (service mondial de propagande nazianti-maçonnique et antisémite), organe auprès duquel il se renseigne51,52, Céline publie deux pamphlets fortement marqués par un antisémitisme virulent53,54 : Bagatelles pour un massacre (1937) et L’École des cadavres (1938).

Il présente lui-même ces ouvrages ainsi :« Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l’envoie. Je suis l’ennemi no 1 des juifs. » Dès la fin des années 1930, Céline se rapproche des milieux d’extrême droite français pro-nazis, en particulier de l’équipe du journal de Louis Darquier de PellepoixLa France enchaînée.

L’Occupation

Sous l’Occupation, Céline, s’il ne signe pas à proprement parler d’articles, envoie des lettres aux journaux collaborationnistes57 dont certaines sont publiées. Il y fait preuve d’un antisémitisme violent et désigne nommément des personnalités juives, ou supposées telles, qu’il faudrait écarter. Par exemple, le 4 septembre 1941, le journal collaborateur Notre combat pour la nouvelle France socialiste publie un article intitulé « Céline nous parle des Juifs » ; Céline y déclare :

« Pleurer, c’est le triomphe des Juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! 20 millions de martyrs bien entraînés c’est une force ! Les persécutés surgissent, hâves, blêmis, de la nuit des temps, des siècles de torture… »

Visitant l’exposition « Le Juif et la France », Céline reproche à Sézille d’avoir éliminé de la librairie de l’exposition Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres. Ces ouvrages sont controversés jusque chez les nazis : si Karl Epting, directeur de l’Institut allemand de Paris, décrit Céline comme « un de ces Français qui ont une relation profonde avec les sources de l’esprit européen », Bernard Payr, qui travaille au service de la propagande en France occupée se plaint du fait que Céline « gâcherait » son antisémitisme par des « obscénités » et des « cris d’hystérique ».

Durant cette période, Céline exprime ouvertement son soutien à l’Allemagne nazie. Lorsque celle-ci entre en guerre contre l’Union soviétique, en juin 1941, il déclare :

« pour devenir collaborationniste, j’ai pas attendu que la Kommandantur pavoise au Crillon… On n’y pense pas assez à cette protection de la race blanche. C’est maintenant qu’il faut agir, parce que demain il sera trop tard. […] Doriot s’est comporté comme il l’a toujours fait. C’est un homme… il faut travailler, militer avec Doriot. […] Cette légion (la L.V.F.) si calomniée, si critiquée, c’est la preuve de la vie. […] Moi, je vous le dis, la Légion, c’est très bien, c’est tout ce qu’il y a de bien. »

Il publie alors Les Beaux Draps, son troisième et dernier pamphlet antisémite (Nouvelles éditions françaises, le 28 février 1941), dans lequel il exprime clairement sa sympathie pour l’occupant :

« C’est la présence des Allemands qu’est insupportable. Ils sont bien polis, bien convenables. Ils se tiennent comme des boys scouts. Pourtant on peut pas les piffer… Pourquoi je vous demande ? Ils ont humilié personne… Ils ont repoussé l’armée française qui ne demandait qu’à foutre le camp. Ah, si c’était une armée juive alors comment on l’adulerait! »

En 1943 Hans Grimm, membre du Sicherheitsdienst de la SS à Rennes, fournit à Louis-Ferdinand Céline une autorisation pour se rendre en villégiature à Saint-Malo (zone d’accès limité à cette période du conflit). L’auteur lui offre un exemplaire d’une première édition d’un de ses romans.

L’absence en librairie des pamphlets n’est pas due à une décision d’interdiction officielle, puisque Bagatelles n’a donné lieu à aucun procès, que L’École des cadavres fut amputée de six pages (suite jugement en correctionnelle pour diffamation du 21 juin 1939), mais ne connut aucune mesure de restriction à la vente, et que Les Beaux Draps furent interdits, en zone libre inclusivement, le 4 décembre 1941 par le Gouvernement de Vichy, mais l’ouvrage continua d’être normalement diffusé et réimprimé en zone occupée. À son retour en France, Céline n’autorisa jamais leur réimpression et son ayant droit a, depuis 1961, respecté sa décision.

Même si Céline était ouvertement antisémite, selon l’historien Henri Guillemin, il n’a jamais collaboré pendant la guerre.

Le 16 mars 1944 marque son retour au roman : il publie Guignol’s Band, récit de son séjour de 1915 en Angleterre.

L’exil : Sigmaringen, puis le Danemark

Après le débarquement du 6 juin 1944, Céline, craignant pour sa vie, quitte la France le 14 juin 1944 et se retrouve d’abord à Baden-Baden, en Allemagne, avant de partir pourBerlin, puis pour Kraenzlin (le Zornhof de Nord), d’où il ne peut rejoindre le Danemark. Apprenant qu’un gouvernement français tente de se former à Sigmaringen, Céline propose alors à Fernand de Brinon, le représentant de Vichy pour la France occupée, d’y exercer la médecine ; celui-ci accepte. Céline gagne par le train Sigmaringen, voyage qu’il relate dans Rigodon ; là-bas, il s’installe avec sa femme, et côtoie le dernier carré des pétainistes et des dignitaires du régime de Vichy (D’un château l’autre). Le22 mars 1945, il quitte Sigmaringen pour le Danemark, occupé par les Allemands, afin de récupérer son or, qui y est conservé.

Il vit au Danemark près d’une année et demie en prison, et plus de quatre ans dans une maison au confort rudimentaire près de la mer Baltique, tandis qu’il est boycotté par le monde littéraire français.

En 1950, dans le cadre de l’épuration, il est condamné, pour collaboration, à une année d’emprisonnement (qu’il a déjà effectuée au Danemark), à 50 000 francs d’amende, à la confiscation de la moitié de ses biens et à l’indignité nationale. Raoul Nordling, consul général de Suède à Paris, serait intervenu en sa faveur auprès de Gustav Rasmussen, ministre danois des affaires étrangères, pour retarder son extradition, et aurait écrit en sa faveur au président de la Cour de justice qui le jugeait par contumace.

Retour en France

La maison de Céline et de son épouse Lucette, route des Gardes à Meudon en 2012.

En avril 1951Tixier-Vignancour, son avocat depuis 1948, obtient l’amnistie de Céline au titre de « grand invalide de guerre » (depuis 1914) en présentant son dossier sous le nom de Louis-Ferdinand Destouches sans qu’aucun magistrat fasse le rapprochement. De retour de Copenhague l’été suivant, Céline et son épouse – ils sont mariés depuis 1943- Lucette (née Almanzor, le 20 juillet 1912 à Paris) s’installent chez des amis à Nice en juillet 1951. Son éditeur Robert Denoël ayant été assassiné en 1945, il signe le même mois un contrat de cinq millions de francs avec Gaston Gallimard (il lui a demandé 18 % de droits d’auteur) pour la publication de Féerie pour une autre fois, la réédition de Voyage au bout de la nuit, de Mort à crédit et d’autres ouvrages.

En octobre de la même année le couple s’installe dans un pavillon vétuste, route des Gardes, à Meudon, dans les Hauts-de-Seine(à l’époque, département de la Seine-et-Oise). Inscrit à l’Ordre des médecins, le Docteur L.-F. Destouches, docteur en médecine de la Faculté de Paris accroche une plaque professionnelle au grillage qui enclot la propriété, ainsi qu’une plaque pour Lucette Almanzor qui annonce les cours de danse classique et de caractère que son épouse donne dans le pavillon. Il vit pendant plusieurs années des avances de Gallimard jusqu’à ce qu’il renoue avec le succès, à partir de 1957, grâce à sa « Trilogie allemande », dans laquelle il romance son exil.

Publiés successivement et séparément, D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969) forment en réalité trois volets d’un seul roman. Céline s’y met personnellement en scène comme personnage et comme narrateur.

Louis-Ferdinand Destouches meurt à son domicile de Meudon le 1er juillet 1961, vraisemblablement des suites d’une artériosclérose cérébrale — bien que d’autres pathologies soient parfois évoquées — laissant veuve Lucette Destouches. Il est enterré au cimetière des Longs-Réages, à Meudon ; le pavillon qu’il occupait brûlera en mai 1968, détruisant alors ses lettres et manuscrits.

Le style Céline

Le style littéraire de Louis-Ferdinand Céline est souvent décrit comme ayant représenté une « révolution littéraire ». Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités, dans ce qu’il appelle sa « petite musique ». Le vocabulaire à la fois argotique influencé par les échanges avec son ami Gen Paul ainsi que le style scientifique, familier et recherché, est au service d’une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse. Révolution stylistique et réelle révolte (le critique littéraire Gaétan Picon est allé jusqu’à définir le Voyage comme « l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé »). Son vocabulaire original peut donner lieu à des pastiches.

C’est en 1936 que, dans Mort à crédit, son style se fait plus radical, notamment par l’utilisation de phrases courtes, très souvent exclamatives, séparées par trois points de suspension. Cette technique d’écriture, conçue pour exprimer et provoquer l’émotion, se retrouvera dans tous les romans qui suivront. Elle décontenancera une bonne partie de la critique à la publication de Mort à crédit. Dans ce roman nourri des souvenirs de son adolescence, Céline présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois burlesque et tragique, de la condition humaine. Le livre, cependant, connaît peu de succès, et se trouve même critiqué par les partisans de Voyage au bout de la nuitSimone de Beauvoir prétendra (mais longtemps après, en 1960) qu’elle et Jean-Paul Sartre y auraient alors vu « un certain mépris haineux des petites gens qui est une attitude préfasciste », tandis qu’Élie Faure, qui avait encensé le Voyage, juge simplement que Céline « piétine dans la merde ».

Sur le plan stylistique, la progression qui apparaît entre son premier roman et son ultime trilogie est marquée par une correspondance de plus en plus nette entre le temps du récit (ou temps de l’action) et le temps de la narration (ou temps de l’écriture). C’est ainsi que le présent de narration envahit l’espace romanesque au point que l’action ne semble plus se dérouler dans le passé, mais bien au contraire au moment même où le narrateur écrit. Le texte se rapproche ainsi progressivement du genre de la chronique, donnant à son lecteur l’impression que les événements se déroulent « en direct », sous ses yeux.
Il est intéressant de le rapprocher de son contemporain Ramuz, qu’il disait être « l’initiateur du transfert de la langue parlée dans la langue écrite ».

C’est dans son deuxième roman, Mort à crédit, mettant en scène l’enfance de Ferdinand Bardamualter ego littéraire de Céline, qu’il développe son véritable style, dont les points de suspension sont caractéristiques, style que l’on retrouve dans les romans suivants. Ces fameux points de suspension ont fait l’objet de nombreuses thèses. Ils peuvent s’expliquer par la volonté de l’auteur de combiner langue écrite et orale afin d’obtenir ce qu’il dénommait lui-même sa « petite musique ».

Politique, racisme et antisémitisme

La violente critique du militarisme, du colonialisme et du capitalisme qui s’exprime dans ses livres, fait apparaître Céline, dans ses débuts, comme un écrivain proche des idées de la gauche. En 1936, il est invité en URSS, notamment sous l’influence d’Elsa Triolet, à valider ses droits d’auteur pour Voyage au bout de la nuit (en Union soviétique les droits d’auteurs étaient bloqués sur un compte en banque qu’on ne pouvait utiliser que dans le pays même). Il écrit à son retour son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l’URSS d’André Gide.

Bagatelles pour un massacre

Céline s’exprime alors par une série de pamphlets violemment antisémites. En 1937, quand paraît Bagatelles pour un massacre, André Gide écrira « Quant à la question même du sémitisme, elle n’est pas effleurée. S’il fallait voir dans Bagatelles pour un massacre autre chose qu’un jeu, Céline, en dépit de tout son génie, serait sans excuse de remuer les passions banales avec ce cynisme et cette désinvolte légèreté », puis en 1938L’École des cadavres. Ces livres connaissent un grand succès : il y étale un racisme et un antisémitisme radicaux, mais aussi le désir de voir se créer une armée franco-allemande et une apologie de Hitler qui n’aurait aucune visée sur la France : « Si demain Hitler me faisait des approches avec ses petites moustaches, je râlerais comme aujourd’hui sous les juifs. Mais si Hitler me disait : “Ferdinand ! c’est le grand partage ! On partage tout !”, il serait mon pote! »

L’École des cadavres

Et dans L’École des cadavres (1938) :

« Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître. […] Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs. Le juif n’a jamais été persécuté par les aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné des tiraillements de sa viande d’hybride »

Les Beaux Draps

Après la défaite et l’occupation de la France, Céline rédige un troisième pamphlet : Les Beaux Draps, où il dénonce non seulement les Juifs et les francs-maçons mais aussi la majorité des Français, soupçonnés de métissage et d’être stupides. Le pamphlétaire demande également, entre autres considérations, une réduction du temps de travail (à trente-cinq heures dans les usines, pour commencer) et s’en prend assez clairement à la politique d’ordre moral du maréchal Pétain. Cela déplaît tant au régime de Vichy que, au même titre que Les Décombres de Lucien Rebatet, le livre est mis à l’index (sans pour autant être interdit de publication). L’écrivain adresse ensuite une quarantaine de lettres ouvertes publiées par les organes les plus virulents de la collaboration tout en restant en marge des différents mouvements collaborationnistes créés à la faveur des événements. Dans ces lettres, il se présente comme le pape du racisme et déplore l’insuffisance de la répression contre les Juifs, les francs-maçons, les communistes et les gaullistes. Il écrit en mars 1942 une lettre à Jacques Doriot dans laquelle il déplore le sentiment de communauté des Juifs, qu’il estime responsable de leur « pouvoir exorbitant » : « Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Une termite, toute la termitière. Une punaise, toute la maison ».

Interprétations

Plusieurs interprétations ont été données de l’antisémitisme célinien, qui se déchaîne dans cet extrait d’une lettre à sa secrétaire littéraire :

Ainsi, selon l’historien Philippe Burrin : « Ses pamphlets de l’avant-guerre articulaient un racisme cohérent. S’il dénonçait en vrac la gauche, la bourgeoisie, l’Église et l’extrême droite, sans oublier sa tête de Turc, le maréchal Pétain, c’est pour la raison qu’ils ignoraient le problème racial et le rôle belliciste des juifs. La solution ? L’alliance avec l’Allemagne nazie, au nom d’une communauté de race conçue sur les lignes ethnoracistes des séparatistes alsaciens, bretons et flamands. »

Burrin écrit encore : « Autant qu’antisémite, il [Céline] est raciste : l’élimination des juifs, désirable, indispensable, n’est pas le tout. Il faut redresser la race française, lui imposer une cure d’abstinence, une mise à l’eau, une rééducation corporelle et physique. […] Vichy étant pire que tout, et en attendant qu’une nouvelle éducation ait eu le temps de faire son œuvre, il faut attirer par le « communisme Labiche » ces veaux de Français qui ne pensent qu’à l’argent. Par exemple, en leur distribuant les biens juifs, seul moyen d’éveiller une conscience raciste qui fait désespérément défaut. » (ibid.p. 427.)

L’historien Robert Soucy, professeur émérite à l’Oberlin College (OhioÉtats-Unis), perçoit une dimension sexuelle dans l’antisémitisme de l’auteur : « Selon Céline, les Juifs ne se bornent pas à dominer la France sur les plans politiques, économique, social et culturel ; ils constituent en plus une menace sur le plan sexuel, et plus précisément homosexuel. Selon Céline, les Juifs sont des « enculés » qui prennent de force les Aryens par derrière. Se montrer docile avec les Juifs, c’est courir le risque de se faire violer par eux. […] Ses envolées contre les Juifs expriment beaucoup de craintes et aussi une jalousie de nature sexuelle. D’après lui, les Aryens sont souvent violés par des Juifs dominateurs ; quant aux Aryennes, elles trouvent les Juifs particulièrement attirants. Les Juifs exercent la même fascination sexuelle sur les femmes que les Noirs : « La femme est une traîtresse chienne née. […] La femme, surtout la Française, raffole des crépus, des Abyssins, ils vous ont des bites surprenantes. » Ainsi, dans l’univers mental de Céline, la misogynie et le racisme se renforcent mutuellement. »

Postérité

Rééditions et travaux autour de l’œuvre

Ses livres sont réédités et traduits dans de nombreux pays. L’œuvre de Louis-Ferdinand Céline est notamment publiée dans la bibliothèque de la Pléiade. Une sélection de sa correspondance a été également publiée en 2009 dans la Pléiade.

Ses pamphlets des années 1930 n’ont pas fait l’objet de rééditions officielles — à l’exception de Mea Culpa — à la demande de Céline puis de sa veuve après sa mort. Ils sont de toutes manières concernés par le décret-loi Marchandeau de 1939 et la loi Pleven de 1972, qui interdisent la provocation à la haine raciale. Les exemplaires d’origine se négocient aux alentours de 180 € minimum (2008) pour l’édition originale en mauvais état, dépassant largement les 1 100 € lorsqu’ils sont en parfait état. Ils font également l’objet de publications pirates.

De nombreux travaux ont été consacrés à la vie et à l’œuvre de Céline. Deux numéros des Cahiers de l’Herne (no 3 et 5) lui ont été consacrés. François Gibault lui a consacré une biographie en trois tomes. Des auteurs comme Philippe AlmérasPol VandrommePhilippe MurayFrédéric VitouxMaurice Bardèche ou Robert Poulet lui ont également consacré études et biographies. L’association Société d’études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Revue célinienne, a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin chélonien. En 2012, la maison d’édition québécoise Huit réédite trois pamphlets antisémites de Céline et les réunit dans un même ouvrage intitulé Écrits polémiques.

Auteurs faisant référence à Céline

  • Charles Bukowski, fait référence à Céline dans son roman Pulp (1994) alors que le personnage de la Grande Faucheuse demande au protagoniste et détective Nick Belane de le retrouver pour pouvoir enfin l’attraper. Comme le mentionne son biographe Howard Sounes, Bukowski était un grand admirateur de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, considérant Céline comme le plus grand auteur français de tous les temps.
  • Le style de Frédéric Dard est influencé par celui de Céline, auteur pour lequel il éprouvait une grande admiration, ce qu’il a volontiers reconnu à diverses reprises.
  • Patrick Modiano ouvre son premier roman, La Place de l’Étoile, sur une reprise du style de Céline, dans un article imaginaire signé par le « docteur Bardamu ».
  • Fabrice Luchini, qui a adapté le voyage
  •  http://www.youtube.com/watch?v=uO-wGvHPLAI
  • Dans Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb, le personnage principal, Prétextat Tach, prix Nobel de littérature, est un admirateur de Céline.
  • Le chanteur des Doors Jim Morrison fait référence à Voyage au bout de la nuit dans la chanson End of the Night.
  • L’auteur de romans noirs A. D. G., dont le style fait également référence à Céline, cite à plusieurs reprises les titres de ses romans (Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit), notamment dans son polar Pour venger Pépère. Le titre de son roman Cradoque’s band est un pastiche de Guignol’s Band.
  • Michel Audiard, dialoguiste de cinéma et écrivain, éprouvait une immense admiration pour Céline et a à un moment envisagé de porter à l’écran Voyage au bout de la Nuit et Mort à crédit.
  • Dans Sur la routeJack Kerouac fait référence au Voyage au bout de la nuit alors qu’il se trouve dans un tramway de Détroit en compagnie de Neal Cassady.
  • Dans C’était la guerre des tranchéesTardi présente Céline comme une influence majeure et cite un extrait du Voyage au bout de la nuit.
  • Marc-Édouard Nabe qualifie Louis Ferdinand Céline de « génie pur », et affirme son admiration pour cet auteur, notamment dès son passage à Apostrophes le22 février 1985.                            http://www.dailymotion.com/video/xn6oy5_nabe-sur-celine-1-un-genie-ne-peut-pas-etre-un-salaud_creation

Controverse de 2011

Céline figurait parmi les 500 personnalités et évènements pour lesquels le ministère de la culture souhaitait, en 2011, des célébrations nationales (en l’occurrence, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort). À la suite d’une protestation de Serge Klarsfeld, qui a déclaré « Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé de ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain », le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a finalement décidé de retirer Céline de cette liste, estimant que « les immondes écrits antisémites » de l’écrivain empêchent que la République lui rende hommage.

Ce retrait a suscité en retour des protestations, particulièrement de la part de Frédéric Vitoux, d’Henri Godard, Eric Zemmour ou autre Alain Soral…

« Tellement de conjurations à bombes, à poisons, à couteaux, que c’est vraiment extraordinaire que ce régime ait tenu dix années… vous me direz : Poléon, César, Alexandre, Pétain ont tenu aussi une… deux décades !… sitôt que vous êtes oint, couronné, porté, installé sur le trône, maître de tout… le bacchanal commence… vous échappez plus !… baisers, nœuds coulants, bouquets, dinamiteros… votre peuple chéri attendait que ce haut moment pour vous montrer ce qu’il attend de vous, vos boyaux hors et plein l’arène…  » (Nord, p. 451)
« À présent vingt ans plus tard j’ai toujours cette sensation d’ébriété… mais maintenant j’ai l’âge, le vent dans les voiles… l’homme doit tituber au trépas, saoul de la vie » (Rigodon, p.486).
Voyage:
« La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. »
« Les hommes y tiennent à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ca leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tous au fond. C’est leur nature. »

Anarchiste de Droite ?

ANARCHISTE DE DROITE !

L’expression sonne comme une insulte. Ou comme un compliment, c’est selon. Ça sent le souffre, la pédanterie bon marché, le mépris revendiqué. L’anarchisme de droite n’est pas une école de pensée. C’est une famille recomposée. Introuvable voire impossible. C’est que cet anar là est d’autant plus difficile à reconnaître qu’il ne se définit habituellement pas comme tel. Anarchiste ? Il se moque de tout, à commencer par lui-même. Tâte plus du salon feutré que le pavé.  De droite ? Rien ne l’agace autant que les snobs, le matérialisme et les bourgeois. Le confort n’est pas sa quête. L’anarchiste de droite n’occupe pas une position facile. Les uns lui reprochent d’être plus de droite qu’anarchiste ; les autres d’être plus anarchiste que de droite. Dans le fond, lui-même ne sait pas trop où il se situe. Les inquisiteurs perdent patience à les placer, ignorent comment les étiqueter; il faut reconnaitre que ces lurons déconcertent. Ils ne cherchent pas tant que ça à se faire remarquer ; se « distinguer » leur suffit. Si vous en suspectez un, ne le catégorisez jamais ainsi il se mettrait en colère, se considérerait marqué comme du bétail. Méfiant envers l’engagement, les slogans, les drapeaux, il aurait l’impression de s’enrôler dans un parti. Toute les étiquettes lui sont suspectes.

Devant la question: pourquoi suis-je anarchiste de droite ? La tentation est grande de s’évader dans l’anecdote, de sortir sa carte de crédit ou son colt, ou de se situer « à mi-chemin entre l’extrême droite et l’extrême gauche mais derrière l’hémicycle et en tournant le dos au Président. ».. On appartient à l’anarchisme de droite essentiellement par tempérament, qui désigne davantage une sensibilité qu’un véritable corpus philosophique. Ces hommes libres ont peu de goût pour les sentiers tracés, ont rapidement pris coutume de théoriser par eux-mêmes, en zigzag, quitte à y perdre en route un peu de sang et d’amitiés.

Les anarchistes de droite se sont donnés pour mission de trancher le col des convenances. Alliant la verve, le style, et la provocation ils ne se célèbrent pas dans un anticonformisme de façade ; ils ne cessent d’analyser, de moquer ou de dialectiser des phénomènes grotesques, qui à force de nous noyer, ont fini par apparaître souhaitables au plus grand nombre. Armés d’un subtil cocktail de cynisme, de perfidie et d’élégance, ils dégomment les démagogies.

Chacun, dans son art, a su s’affranchir des carcans, des mirages et des conservatismes pour transcender sa vérité. Cette chasse à la connerie doit malheureusement parfois cheminer à travers les invectives et outrances pour toucher son objet sans artifice. De façon parfois impatiente, polémique, et souvent forcenée. Qu’il en soit ainsi… Un certain ton, une violence, une intransigeance, une franchise, une hauteur, une exigence, autant d’indices à recueillir pour saisir les contours de cette appellation.

De Céline à Houellebecq, en passant par Gabin, Aymé, Bernanos, MicBerth, Nimier, Lévi Strauss, Audiard, Muray, Déon, Ariès,  Léautaud, Anouilh, Desproges, Audiard et autres trublions… Étrange et obscure recomposition familiale. Tous sont des représentants de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain. Il serait néanmoins parfaitement illusoire de les considérer comme les défenseurs interchangeables d’une même cause. Opposés de par leurs activités, tempéraments, époques, réussites ; ces individus partagent néanmoins un certain lot de ressemblances, qu’on pourrait aisément qualifier de résistance. À l’ennui, à la bêtise, ou à la veulerie des temps..

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–> L’anarchisme est l’un de ces courants politiques sur lesquels plus on lit, moins on en sait. Quelle que soit l’approche, chaque livre allonge la liste des complexités, des nuances et des diversités internes. Cela ne facilite vraiment pas la tâche, surtout quand il convient d’être synthétique. Convenons-en d’entrée, il n’existe pas d’esthétique de l’anarchisme de droite unifiée, identifiée et uniforme ; mais de profondes ressemblances et un parfum de saine ivresse que ce blog propose modestement de synthétiser.

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Les thuriféraires de la pensée dominante auront tout le loisir de taxer ce mouvement d’hérétique et de barbare, prétendre qu’il est une absurdité sémantique, invoquer un combat rouge-brun d’arrière garde. L’anathème reste souvent le seul argumentaire et il parait donc logique que la dimension métaphysique de l’œuvre ait été complètement occultée. Hélas, il n’y a pas de rédemption ici-bas ! Juste la compilation d’individus, plus ou moins artistes, plus ou moins sérieux, qui ont dédié leur art à la recherche d’une certaine idée de la liberté. Ne cherchez ici aucune réponse aux maux dénoncés, aucune doctrine, aucun théorème figé. Il y a dans ce flot de constatations un parfum de déchéance et de brio qui peut plaire. Incontestablement cela flatte quelque chose en nous. Le simple fait de voir ses craintes justifiées vous offrira peut-être au moins la satisfaction d’avoir vu la débâcle arriver. Le mauvais esprit est dit-on à la mode, profitons-en, ces pourfendeurs de consensus ont un public qu’on espère toujours plus nombreux. Ils sont souvent applaudis des deux bords, en viennent souvent; ça pourrait être troublant.


 HISTORIQUE

histoire anarchie L’anarchisme est né, sous sa forme moderne, à la fin du XIXe siècle. D’où vient ce mot entaché du sens traditionnel de désordre ? Le terme grec « Anarkhia » signifie absence de chef.

L’anarchisme est né au XIXe siècle. Trop souvent confondu par les politologues avec les théories révolutionnaires de Proudhon et de Bakounine, ou réduit à travers l’imagerie populaire à sa plus simple définition, à son folklore et à sa violence. « Anarchiste » c’est l’observateur qui voit ce qu’il voit et non ce qu’il est d’usage que l’on voie.

Ce refus de toute autorité instituée, que l’on peut considérer comme une apothéose libertaire, a de nombreux antécédents politiques et philosophiques. Elle trouve son expression réelle il y a environ un siècle, quand les fondements de la civilisation industrielle apparaissaient établis, au moment où l’ordre du monde occidental semblait définitivement scellé par le goût du profit, les impératifs économiques et le sens de l’efficacité marchande ; tout ce que les financiers et les politiques de l’époque baptisent alors de « progrès » et que les anarchistes de toutes tendances refusent violemment au nom des droits, des devoirs et du devenir de l’homme. Il y a plusieurs variétés d’anarchistes mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c’est la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe. Ainsi, quiconque nie l’autorité et la combat est anarchiste. Contrairement à ce que l’on croit communément, l’anarchisme n’est pas un mouvement d’opposition univoque. Il convient donc de délimiter d’entrée la triple variété recensée ; susceptible, à n’en pas douter, d’être grandement contestée :

– Un anarchisme de gauche, issu de la pensée progressiste du XIXe siècle, qui joua un rôle important dans tous les mouvements d’émancipation des peuples et qui survit actuellement dans des groupes libertaires et des communautés autogestionnaires ;

– Un anarchisme brut, qui ne se réfère à aucune idéologie, et qui prône la liberté absolue et le rejet de tout pouvoir quel qu’il soit – dont l’un des maîtres fut Max Stirner – et que l’on assimile à un individualisme excessif;

– Et enfin un anarchisme de droite qui a selon F.Richard des sources dans le courant baroque et dans la philosophie libertine et qui développe depuis plus d’un siècle, en littérature et ailleurs, des thèmes aristocratistes et libertaires.

Cette tentative de synthèse entre un anarchisme foncier, coulé dans l’alchimie littéraire, et des exigences intellectuelles, morales et politiques intransigeantes, a souvent été jugée paradoxale, sinon suspecte par la critique : fascistes, totalitaires, individualistes, cyniques, polémistes enragés… L’anarchisme de droite s’est ainsi très habilement trouvé réduit à son aspect réactif et à sa seule historicité antidémocratique. C’est en tenant compte des affinités qui existent entre les mouvements baroques, libertins et l’anarcho-droitisme contemporain que l’on peut tenter de donner une définition précise de l’anarchisme de droite; selon François Richard il s’agit d’une révolte individuelle, au nom de principes aristocratiques, qui peut aller jusqu’au refus de toute autorité instituée.

Comme l’écrit Gomez Davila, « L’histoire nous indique qu’il existe 2 types d’anarchie: celle qui émane d’une multiplicité de forces et celle qui dérive d’une multiplicité de faiblesses. » L’anar de gauche rêve d’autogestion, même s’il la craint beaucoup. L’anar de droite soupire après une race de seigneurs, même si elle lui paraît sinon utopique, du moins derrière lui. Le premier généralise, le second restreint.

D’après Julius Evola, l’anarchiste de droite « se différencie des autres parcequ’il ne nie pas pour nier, mais parce qu’il a le sens de valeurs qui ne sont en rien incorporées à l’ordre existant, parcequ’il repousse le monde bourgeois, parce qu’il aspire à une liberté supérieure qui n’est pas séparée d’une discipline rigoureuse ».

Sans doute pourrait on gloser sur le raccourcissement opéré par beaucoup des membres du clan qui préfèrent se dire « anar ». Le flou culturel, le souffre qui mijote autour de la seule évocation de cette famille, la difficulté à en assumer l’appartenance provient moins de l’aspect difficilement saisissable d’une théorie, que du discrédit et de l’occultation dont il a longtemps souffert dans le monde des idées. Profitons-en pour en dévoiler les fondations.

DE DROITE

À la différence des droites politiques, les droites extra-politiques ne se basent pas sur un corpus idéologique précis mais sur des fraternités d’impressions et de sensations et se caractérisent d’abord par ce qu’elles pourraient ressentir devant un coucher de soleil, ce qu’elles éprouvent devant le mensonge, la saison dans laquelle elles aiment le mieux vivre, leurs écrivains préférés, leur allures plutôt que par leurs opinions à propos de questions politiques comme celles de la mondialisation, de la souveraineté, de la libre-entreprise, des services publics. Ainsi, les frontières entre droites extra-politiques sont poreuses : elles se rencontrent, se superposent, se multiplient.

L’anarchisme de gauche possède avec l’anarchisme de droite « un solide lot d’exécrations communes »: l’armée, la magistrature, l’Église, les « honnêtes gens », la modernité, la politique politicienne, le snobisme, les « gros » en général. Les uns et les autres ont tendance à adopter le point de vue, sinon à prendre la défense, du « lampiste ». La langue du populo devient une arme politique parmi d’autres. L’anar de droite parle volontiers du petit, aime à en traiter, mais en haine du gros et en mépris de l’inférieur.

« C’est la gauche qui m’a rendu de droite » (Audiard). Les distinctions gauche-droite sont essentielles dans la prévalence accordée aux devoirs par rapport aux droits, la façon d’appréhender les hommes et les choses.  L’anarchiste de droite, c’est quelqu’un à qui on ne la fait pas. La façade ne l’impressionne pas car il connaît les coulisses. Anarchiste, il se défie du pouvoir en tant que tel. Comme l’écrit Jacques Laurent « le pouvoir est méprisable, non parce qu’il est bas en lui-même mais parce qu’il est bas de le vénérer ». Notre anar est particulièrement mû par la volonté de liquider les idéaux égalitaires de 1789. «On n’a quand même pas pris la Bastille pour en faire un opéra» J.Yanne.

L’anar de droite déteste tout ce qui finit en « isme », à part peut-être l’individualisme.Il n’aime pas les étiquettes, mais est surtout mécontent de celles qu’on lui applique, facho, réac, cynique, nihiliste.. Le fait est que sa liberté de pensée a tendance à l’ostraciser, quitte à être classé, il finit souvent du coté de l’extrême droite, ce qui le ferait hurler, ou marrer; c’est selon.

Certains anars de droite se révèlent être d’anciens de gauche, fatigués de gueuler dans le désert. On y soupire une race de seigneurs imaginaires. D’un coté on tente collectivement d’incarner des idées, de l’autre on s’efforce individuellement de vivre toutes ses virtualités.« La grandeur de la gauche, commente San Antonio, c’est de vouloir sauver les médiocres. Sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! »

Il a ses marottes; Le matérialisme vautré de notre époque, la technocratie, le snobisme, l’attention au collectif, l’affirmation d’une égalité, l’exaltation de notre sempiternelle perfectibilité. Ils aiment à tirer sur tout ce qui bouge, tout ce qui se costume en « avant-garde », esthétique, intellectuelle, politique. Le moderne quoi. Mal à l’aise dans son époque, il y flotte comme elle l’exige, même si elle est de moins en moins conforme à l’idée qu’il s’en fait. L’invention le déroute, elle le déjoue.

S’il est une notion qui lui est étrangère c’est celle de société, un de ces noms qui vous obligerait à croire au collectif. Compassion et empathie sont moqués. L’humanité figurerait plus volontiers dans son vocabulaire. Même si elle apparaît souvent pauvre, sinistre et sordide. Le capitalisme n’est pas dénoncé en lui-même, mais il est coutume d’afficher telle volonté de bouffer du bourgeois, de casser du ploutocrate. Au fond, ils reprochent à la bourgeoisie de ne pas se comporter en aristocrates.

Au fond, ce n’est ni le social, ni l’économique qui rapprochent une certaine droite intellectuelle de l’anarchisme, mais la morale, une conception exigeante de l’homme, de sa dignité, de son honneur. Ils aiment lire le monde comme un gigantesque théâtre de marionnettes mis en branle par des forces immaitrisables et à n’accepter pour seul projet esthétique possible que le dévoilement à l’encre sympathique des fils invisibles qui soutiennent ces marionnettes.

On pourrait s’offusquer de l’acception contemporaine qu’on en fait. L’expression flirte avec le fourre-tout : vanter un pouvoir fort par exemple ressort plus souvent d’un droitard libertaire que d’un « anar de droite ». De sorte qu’user du terme « anar » semble commode à certains pour se dédouaner d’être de droite auprès des « de gauche », et l’adjonction « de droite » permet d’atténuer le vocable « anar » auprès des « de droite », le tout cachant trop mal l’hypocrisie de ceux qui s’en réclament en se donnant des airs.

Deux articles du credo de gauche cristallisent le combat ; ce qui ressemble de près ou de loin à du progressisme, ce qui traite de près ou de loin à la démocratie.

LE REJET DE LA DEMOCRATIE

« En fait le nombre n’est rien, mais personne n’a le droit de le dire » (Anouilh).

Non seulement ils ne reconnaissent pas la prééminence du nombre, mais en plus ils considèrent la dimension collective comme néfaste à l’homme. Toute cette comptabilité conduit à un nivellement intellectuel et moral qui met en danger les capacités créatrices et la singularité. Le pouvoir démocratique est décrite comme une oligarchie de fait, qui a engendré un processus d’instabilité permanente, de matérialisme équivoque et de clientélisme dégradant.

La république étant « la surhumaine oligarchie des inconscients et le droit divin de la médiocrité absolue » (Léon Bloy). D’où le dégout face à « la division de l’Humanité en deux fractions à peu près égales : les bourreaux et les victimes »(Darien), et à l’égard de tout ce qui est foule, brassage indifférencié, mouvement de masses, prédominance quantitative. Il faudrait troquer le goût de la quantité par la qualité.

« Les lèchements de pieds, universels ou restreints sont destinés à tromper le peuple et à lui faire croire qu’il est souverain, comme cela se dit quelquefois au dessous de la devise Liberté Egalité Fraternité que j’interpréterai moi Vanité, Hérédité, Fatalité ! Il paraît que le peuple n’est pas dupe de cette comédie, encore qu’il la réclame et qu’il ait fait pour l’obtenir une révolution formidable» (Daudet).

La liberté leur apparaît toujours individuelle, elle se choisit, se prend, se mérite. L’égalité est foncièrement injuste et stérile, elle nuit à la diversité. La fraternité servirait quand à elle d’alibi moral à la rudesse et à l’efficacité bourgeoise. L’égalité peut accoucher de la médiocrité, la fraternité d’un étouffant collectivisme, et la liberté du narcissisme généralisé.

« La démocratie donne aux cons le pouvoir d’étouffer les intelligences ; c’est d’autant plus atroce que l’intelligence ne choisit pas son milieu social pour naître, les prolos donnent autant d’enfants rusés que les profiteurs » (MicBerth)

L’opposition politique

Sous la bénédiction démocratique on peut tout prétendre, tout entreprendre, tout exiger, sans se référer à la moindre transcendance morale ou religieuse ; et sans que cela nous engage aussi peu que ce soit, puisque de la Déclaration des Droits de l’Homme est né un homme abstrait, théoriquement pourvu de tous les droits, mais en réalité livré pieds et points liés à l’Etat. Nos anars n’ont de cesse d’alerter sur la différence éclatante entre les idéaux proclamés et les réalités existantes.

Le suffrage universel est décrit comme « l’élection du père de famille par les enfants », et comme l’abandon au néant de la conscience collective. La démocratie républicaine n’apparaît pas seulement illégitime, instable et corrompue ; ils la jugent aussi inefficace et vouée à l’impuissance.

« Depuis 50 ans, sous les noms de progressistes, d’opportunistes, de libéraux, de démocrates, de patriotes ou de nationaux, derrière les chefs les plus divers, on vous a vu perdre sur tous les tableaux, rater misérablement toutes les entreprises » (Bernanos)

L’universalisme est un leurre

La messe du « pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres » n’est pas dite. Ces anarchistes rejettent avec la même violence l’aspect messianique de la démocratie. Cette tendance à l’universalisation agissante des principes Liberté Egalité Fraternité, aujourd’hui fort éloignée de sa genèse antique. La démocratie ne prend en réalité cette signification moderne que sous le sceaux de la déclaration des droits de l’Homme. La nouveauté des penseurs du XVIII ème (Condorcet, Rousseau…) était d’avoir annoncé l’ère d’une libération généralisée de l’homme apparaître. Ce nouveau moralisme laïc sert de caution intellectuelle et morale aux appétits les plus incontrôlés. Cette volonté d’imposer un Ordre Moral apparait comme une tentative unique dans l’histoire de s’assurer une emprise idéologique.

«Les progrès de l’école et de l’éducation à partir du XVIème sont interprétés comme les étapes d’une acculturation, comme la mise au pas d’une culture sauvage par une culture raisonnable et morale» (Phillippe Ariès)

Ces valeurs sont aux antipodes de leur univers moral et politique. C’est pourquoi ils ont tous entrepris un combat virulent, non seulement contre la démocratie elle-même, mais aussi contre toutes les orientations culturelles de notre société car elles coupent la France et même l’occident de ses véritables racines, de son inaliénable identité, et elles laissent présager l’arasement de toutes les individualités et la consécration d’une homogénéisation.

INCARNATIONS

Comme toute idéologie d’envergure, l’anarchisme de droite a ses héros. Véritables figures tutélaires, les représentations se sont muées en incarnations. On a souvent reproché à certains d’être devenus plus des personnalités que des acteurs ou des écrivains ; d’écraser, une fois installés, leurs rôles sous leur interprétation. A force d’incarner ces personnages marginaux en constante opposition; on s’étonnera de remarquer qu’il n’y a bien souvent plus de frontières entre l’homme, l’oeuvre, l’auteur et l’interprète, le modèle et son image.

Tout seul ?

« C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu » écrit Céline dans L’Église et réitère 12 ans plus tard dans l’incipit de Mort à Crédit : « Nous voici encore seuls ».

Plus qu’une solitude subie, le comportement de l’anarchiste de droite impose l’idée d’une solitude choisie. C’est moins un homme seul qu’un solitaire. N’attend rien de la société et des institutions. Il n’est d’aucune tribu ni d’aucune communauté. Seul contre tous, mais fier de l’être, il est un loup parmi les hyènes.

Jean Anouilh dans Les Poisson rouges explose :« Est-ce qu’on ne peut pas lui foutre la paix, à l’homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d’assurances sociales, votre homme. Il n’ose même plus faire un pet s’il n’est pas certain qu’il sera remboursé ! Il s’étiole à force d’être assuré de tout et perd sa vraie force – qui était immense ! C’était un des animaux les plus redoutables de la création. »

C’est dans le film policier à la française des années 70 que s’épanouit le plus cette figure du grand fauve trahi puis traqué par la société anonyme des imbéciles et des salauds. La scène d’entrée la plus familière serait une sortie de prison et le visage d’Alain Delon nous faisant comprendre que la vraie souricière est de ce côté-ci des murs. Les films de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le Cercle rouge), de José Giovanni (Dernier domicile connu) et bien sûr de Georges Lautner  sur des dialogues de Michel Audiard en constituent l’archétype.

Tous des cons ?

La dénonciation du con fait souvent figure de fond de commerce. A le lire, ou l’écouter on y découvre les nuances, les grains, les applications. Ses différentes qualités se reconnaissent aux proportions variables des trois composantes caractéristiques : la médiocrité, la couardise et la malveillance.

« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Gabin disait quant à lui : « Moi, je divise l’humanité entre les cons et les pas cons. Tout le reste, c’est de la littérature ». Dans le genre métamorphose des cloportes, la scène la plus typique est sans doute dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Gabin y insulte deux bistrots quinquagénaires qui exploitent une jeune fille juive dans le Paris occupé.

QUËTE INDIVIDUELLE D’ABSOLU

Une Révolte personnelle
La seule forme d’anarchie que ces hommes tolèrent c’est celle qui leur est personnelle. L’acte individuel de résistance apparaît de l’ordre de la légitime défense. La diffamation, et l’ostracisme culturel dans lequel ils furent parfois tenté d’être enfermés sont les armes les plus couramment utilisées par l’adversaire. Il faut reconnaître que beaucoup se sont ostracisé d’eux mêmes. Sans compter qu’il ne s’agit parfois que d’une posture.

« L’attitude naturelle de l’esprit est une attitude de rébellion… J’en appelle à l’Esprit de révolte, non par une haine irréfléchie, aveugle, contre le conformisme mais parce que j’aime encore mieux voir le monde risquer son âme que la renier» (Bernanos).

A l’heure où tout est théoriquement permis, mais où rien n’est plus pratiquement possible, La « révolution » qu’ils appellent parfois de leurs vœux, est un horizon d’utopie, une tentation à laquelle ils ne succombent que momentanément, lorsque leur lucidité cède le pas à l’exaltation littéraire ; en réalité cette révolte se doit avant tout d’être intérieure.

Beaucoup plus qu’une lutte inspirée de motifs politiques, il s’agirait d’une rébellion instinctive et esthétique contre la platitude et la banalité des esprits, du réflexe à la fois anarchique et aristocratique d’hommes menacés dans leur autonomie de pensée, méfiants à l’endroit des entrainements de foule.

On comprend aisément face à cette révolte que l’un des soucis majeurs de ces anars de droite a toujours été de se démarquer de la morale commune, mais aussi de toute tentative de récupération idéologique, au risque de devenir à jamais des écrivains maudits, bourreaux des autres et d’eux mêmes, non par une quelconque perversion de la pensée, mais par goût de la vérité, dite, écrite et recherchée jusqu’à l’excès. « Tout homme vaillant doit être un persécuteur, de lui même, du genre humain, et de Dieu. » (Bloy)

Ce souci de la quête d’une autre vérité les isole dramatiquement de la communauté humaine, d’autant qu’ils n’hésitent pas à se critiquer, entre hommes de même famille de pensée. La révolte anarcho-droitiste ne se limite pas aux domaines intellectuels, politiques, et moraux ; elle est plus globale et plus profonde, enracinée dans une nature d’homme particulière, violente et exigeante.

Un moi au dessus de tout

L’homme ne peut pas s’en remettre aux grandes abstractions humanitaires et aux grands slogans collectifs ; il doit se fier à ses seules qualités, à sa propre capacité d’appréhender. Il convient donc, en toute occasion de garder un esprit critique, non pas en référence à une doctrine extérieure, à des principes admis ou imposés, mais en fonction de ses convictions personnelles.

« La vraie liberté individuelle commence là où la société cesse de prétendre à un but moral ou religieux… quand on cesse de m’aveugler avec du devenir, je vois mon infini » (Pauwels)

Le moi anarchiste de droite est pour la majorité inutilisable, parce que trop violent, trop excessif et surtout trop lucide. Le moi y apparaît constamment comme une préférence instinctive et culturelle, l’origine et le garant de toute spécificité humaine.

Cette exigence qui les pousse à s’exposer aux rudesses de l’histoire, sans y laisser leur âme, et leur intelligence, renforce leur singularité et les isole encore davantage du monde qui les entoure ; car leur refus du pouvoir en place, leur rejet des idéaux progressistes majoritaires, leur dédain à l’égard des mouvements politiques, de quelque obédience qu’ils soient, créent autour d’eux un véritable désert d’hostilité, de peur ou d’incompréhension qui se traduit le plus souvent en réalité par une conspiration du silence à leur endroit.

Comme on ne parvient pas à les situer ni à les définir avec précision, on les ignore officiellement ou on les présente comme des personnages sulfureux. L’extrémisme est une notion, une nuance idéologisée, théorisée dans le souci de marginaliser. Elle évolue au fil du temps, selon les impératifs politiques. Il faut donc la relativiser, ne s’interdire aucune pensée.

Le divorce est donc total, la solitude des anarchistes de droite entière, la réprobation à leur égard quasi universelle. Quelque part tant mieux. « Il n’y a de pensée que s’il y a du défi » (Pauwels)

L’anarcho- droitiste enracine sa révolte et sa critique sociale dans une liberté intérieure intransigeante, qui est fidélité à la nature profonde et authentique de l’individu. Cette radicalité est souvent source de solitude, qui pousse à affirmer un honneur ombrageux.

L ARISTOCRATISME

Ce «Moi au-dessus de tout» fonde l’aristocratisme anarcho-droitiste. En effet, cette survalorisation du Moi n’engendre pas un individualisme démocratique ni une sensibilité romantique, mais bien un aristocratisme intransigeant, moral plutôt que social. Les anarchistes de droite se sont donnés pour mission de trancher le col des convenances, de claquer la cervelle des bien pensants en leur secouant sous le nez leurs extravagances et leur savoir vivre soufré de seigneurs empanachés d’outrecuidance, de froideur et de morgue aristocratiques.

L’aristocratisme proclame vouloir privilégier les devoirs sur les droits. Il cultive une intraitable nostalgie du passé, décanté. Cet aristocratisme est donc un traditionalisme, qui reconnaît la nécessité pour tout homme de qualité de se rattacher à une longue tradition supérieure, culturelle et politique. L’humanité irait, dans le mouvement d’une dialectique irréversible, vers l’indifférenciation des valeurs et des caractères, vers l’uniformisation. Ce qu’ils ne manquent pas de dénoncer.

Si les anarchistes de droite attaquent avec la plus extrême vigueur les hommes de pouvoir, d’argent et les autorités instituées, ils n’éprouvent pas plus de compassion pour les gens qui s’installent dans la soumission et le malheur. Ils jugent extrêmement négative l’attitude de ceux qui embellissent, par esthétisme et sentimentalisme, les « misérables ».

L’homme ne pourrait se réaliser intellectuellement et moralement que si on le met en face, même violemment de la vérité. Responsabiliser les êtres, ce n’est pas se contenter d’inculper perpétuellement les puissants, c’est voir et dénoncer la laideur, la médiocrité, la paresse, la lâcheté partout où elles se trouvent, sans aucune concession, et en espérant, de tous ceux qui en sont les artisans et les victimes, des sursauts salutaires et non un avachissement ou d’inutiles convulsions. « La religion de l’égalité absolue est comme toutes les religions absolutistes, elle rend fou » Pauwels

Tout cela ne signifie pas qu’à l’égalitarisme démocratique doive succéder un élitisme tout aussi absolu, forcené, mais ils reconnaissent que les options reconnues aujourd’hui comme fondatrices d’une morale universelles sont néfastes et erronées.

C’est dans la passivité ou dans l’emballement inconsidéré, qu’on permet non seulement les guerres et les phénomènes totalitaires mais aussi toutes les formes de conditionnement que nous connaissons bien, politiques, commerciales, humanitaires et socioculturelles. Par conditionnement comprendre manipulation, non complot.

Le film Les Visiteurs est l’actualisation de cette analyse d’aristocrate tombé de cheval que résume Jean Anouilh dans Pauvre Bitos (1958) : « On n’a jamais fait tant fortune que du jour où on s’est mis à s’occuper du peuple ».

Pourquoi ne pas dire clairement que toutes les actions d’envergure qui ont tissé la trame de l’Histoire ont été inspirées, mises sur pied et réalisées par des minorités ou des individualités agissantes avec la complicité, souvent passive, des peuples ? Que toutes les société sont régies par des structures hiérarchiques verrouillées par des critères élitistes ?

LA QUËTE DE VERITE

C’est le goût de la vérité qui se doit d’apparaitre comme l’épicentre de toute recherche. Même si cette exigence est exprimée de manière violente et outrancière, elle est le sens même de la vie pour ces pèlerins de l’absolu, un horizon vers lequel ils tendent obstinément.

Reconnaissons que toute quête réelle de l’absolu entraine fatalement ses auteurs du coté d’une certaine lucidité désespérée et qu’une telle attitude a peu de chances de rencontrer un écho favorable auprès de l’intelligentsia contemporaine. L’ échec de l’absolu anarcho-droitiste et le discrédit dont souffrent ses représentants en sont les conséquences.

Ils n’ont de cesse de déclamer l’ère de décadence dans laquelle nous avançons. Cette constatation lucide les invite à dénoncer le système qui permet la dissimulation de cet état de fait. Elle les conduit aussi à bien souvent flirter sinon avec la dépression, au moins avec le pessimisme. Ils n’attendent guère d’évolution positive du processus de moyennisation de l’individu, de l’égalitarisme ambiant, d’individus déboussolés par la technique.

LES INTELLECTUELS

L’intellectuel est honni, faut dire qu’il en rajoute: bon élève, prétentieux. La subtile course à la démolition de son arrogante bien-pensance est une charge constante qui ne cesse d’alimenter la créativité de nos anars.

Il faut dire que les intellectuels ont le mal du réel. L’hostilité des anarchistes de droite à l’encontre des écrivains, philosophes, journalistes « mainstream » n’est pas seulement lié à des options partisanes ; elle vise tout ce qui est d’obédience strictement théorique, tous ceux qui font passer leur goût de l’hypothèse et de la métaphore avant le sens de l’expérimentation et les dures leçons de faits.

Les anars de droite stigmatisent l’enfermement de certains penseurs dans le monde des idées, dénoncent un entêtement doublé d’impuissance. Sartre, un jour, a défini l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.

Mais de même que les droits de l’homme, au nom desquels ces ingérences devenaient des devoirs, ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine, de même ont-ils été utilisés par l’intellectuel pour boucher le trou noir par où disparaissait sa pensée. C’est à ce moment, et afin que la machine donne l’impression de continuer à tourner en dépit de tout, que les intellectuels de l’intellecture se sont constitués en milices de vigilance systématique, en armée des ombres de la Vertu, en donneurs de leçons. L’intellectuel engagé s’est transformé en intellectuel enragé, mais seulement enragé d’épurations édifiantes et de procès avantageux.

A son fondement, il y a le ressentiment à l’égard du mode de reproduction à composante scolaire, à savoir la méritocratie républicaine qui a permis la promotion d’élites auto alimentées. La croyance en l’école est l’illusion sur laquelle repose l’erreur démocratique, à qui l’on doit l’avènement de l’individualisme et de l’utilitarisme matérialiste. C’est pour cette raison qu’ils aiment à se décrire self-made-man, en opposition avec les autres.

Produire des idées ne suffit pas, sinon on reste dans la spéculation gratuite ou les délices de l’imaginaire. Ce mouvement lutte contre ceux qui privilégient le sens de la métaphore au détriment de l’expérimentation, qui se bornent à exceller dans la culpabilisation.

http://www.wat.tv/video/qi-130-pierre-desproges-1reft_2gh7d_.html

La droite intellectuelle n’est nullement épargnée ; aucun accommodement n’est de mise quand il s’agit de dénoncer le divorce entre la pensée et la réalité. Qu’il suffise d’évoquer Pauwels: «La droite la plus bête du monde », « Mauriac sous de Gaulle » qui valut un procès à Jacques Laurent…

Les intellectuels cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. « La fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste » (Céline). Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner. Les représentants du savoir acceptent qu’on pose les questions à condition qu’ils fournissent les réponses.

Les anarchistes de droite, quitte à être empli du plus lourd des pessimismes préfèrent chercher une autre réalité, souvent inconfortable, aux errements et falsifications des intellectuels.

L’illusion progressiste

L’anar de droite, s’il lui arrive de prendre conscience qu’il l’est, s’empresse de l’oublier. La gauche, elle, a son blason de gueules et de projets; il est établi qu’elle est le mouvement, l’avancée. Vers quoi ?

La première idée fausse qu’il leur paraît nécessaire de dissiper c’est cette représentation que se font les démocrates du « sens de l’histoire ». Cet ensemble de visions indémontables selon laquelle le finalisme historique serait une réalité et l’émergence de la démocratie un progrès décisif.

Nimier : « Les révolutions veulent changer le monde, mais le monde ne les attend pas pour changer. Tant qu’il s’agit d’argent, de réformes, on peut compter sur le cours de l’histoire. Les hommes ne savent que précipiter les situations qu’ils n’ont pas crées. ».

L’occident vit une ère de décadence, on crie à la fin de civilisation… On dissimule cet état de fait par des déclarations incessamment grandiloquentes. Le changement c’est maintenant…

Impasse individuelle, cul-de-sac collectif, réalité de violence et d’impuissance, l’univers contemporain traduit tous les paroxysmes négatifs possibles en matière de choix moraux et politiques. Ils jugent les intellectuels en grande partie responsables de cet état de choses, de la facilité avec laquelle ces penseurs cultivent les utopies.

La bonté originelle de l’homme est le mythe contre lequel ils s’insurgent. « Toute l’ignoble imposture de Jean Jacques : l’homme est bon » (Céline). Les progressistes considéreraient bien l’homme imparfait, mais souvent victime des circonstances, trop sensible aux emballements collectifs, entêtés dans ses vices et dans ses erreurs.

Pour les anarchistes de droite l’homme est au fond animal et instinctif. La fameuse devise d’Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme est une hymne qu’ils incarnent. L’homme ne peut prendre une dimension morale, vraiment humaine, que s’il domine et sublime son animalité, sans se soumettre à quelque consensus généralisé. Les intellectuels noient le poisson par des procès d’intention, des bondieuseries grandiloquentes et une phraséologie pseudo-savante.

Ce qui détermine la violence des attaques contre les intellectuels, c’est moins leur irréalisme, que ce qu’ils jugent être une lâcheté morale et politique, qui, répercutée par la médiasphère exerce une influence qu’ils jugent néfaste sur l’opinion publique. Le summum de la rage est de voir l’intellectuel pseudo gauchisant exercer le pouvoir, pire lui donner des ordres. L’Anar de droite est avant tout tête brulée, il ne faut pas le pousser bien loin pour lui faire avouer tout le mépris qu’il ressent devant ceux qu’ils jugent embusqués intellectuels.

De la perversion au terrorisme idéologique

Répétitifs dans leurs erreurs et vices, beaucoup d’intellectuels n’analysent plus ; ils confessent en long et en large une foi auto-proclamée de représentants de camp du Bien en vue d’obtenir un brevet de perfection. La bataille qu’ils engagent ne vise plus à éclairer, elle a pour objectif de disqualifier. Leur éthique pétris d’universalisme droit de l’hommiste engagés pour la défense des opprimés, les expose à rester pour nos anars un objet d’exécration constant.

Un tel comportement serait sans importance si ces intellectuels se contentaient d’être des créateurs littéraire ou des bâtisseurs philosophiques ; mais comme ils se mêlent de déterminer de nouvelles orientations sociétales : leur confusion, irresponsabilité et de facto immunité constituent un danger qu’ils ne manquent pas de dénoncer. L’intellectuel se distingue du savant et du poète en ce qu’il est compulsivement animé d’un projet d’influence. Ce quémandeur d ’espace médiatique est poussé à parasiter pour exister. Je vous invite à davantage regarder la télé.

Les médias se sont sanctuarisés en se normalisant. Ils se sont rangés. Les « moi »ont perdu, mais le « nous »a gagné. Il s’émancipe et nous enchaine. La majorité est l’agent purificateur. Le sondage l’a dit, le camp du oui a gagné. Le progrès est acté.

L’homme est au fond animal et instinctif. Ne peut prendre une dimension morale vraiment humaine que s’il domine, sublime, renie son animalité et ne se soumet jamais au consensus général et à la médiocrité. L’homme ne peut jouir que des droits que lui confèrent ses propres qualités. Chez ces anars les droits semblent devoir passer après les devoirs.  l’Anar dénonce, accuse pour mieux exister.

Notre anarchiste garde une mentalité tête brulé, il ne faut pas trop le pousser pour lui faire avouer tout le mépris qu’il porte à ces embusqués intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles.

L’homme moderne, rassemble tous les maux. L’homme moderne « peut en même temps vouloir la liberté intégrale et exiger sans cesse de nouvelles lois répressives et de nouveaux carnavals de repentance. Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite » Muray.

Intellectuellement illégitimes, moralement nuisibles; non seulement les intellectuels ne remplissent pas leur rôle de guides, mais aussi pourrissent les fondements naturels et culturels de la société. Ils cèdent aux délices de l’imaginaire et aux vertiges existentiels tout en prétendant assumer la responsabilité d’une hypothétique conscience universelle. Leurs prises de position ressemblent trop souvent à des tentatives désespérés de prendre le train en marche en s’efforçant de faire croire qu’ils sont eux mêmes les locomotives. Les médias ont en grande partie perdu leur pouvoir de faire l’opinion. Ils en conservent un autre, tout aussi redoutable, qui est celui d’édicter des normes, de fixer le cadre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Au fond il s’agit moins de convaincre le public que de le discipliner.

« La ligue des droits de l’homme est très inquiète. Elle demande tous les jours avec angoisse si on en fusille assez» (Anouilh).

Céline n’a pas plus de considération pour les prolétaires, « ce sont des bourgeois qui ont échoué ».

Quant à Frédéric Dard, il laisse au moins San Antonio donner un coup de chapeau aux idéalistes: « La grandeur de la gauche, c’est de vouloir sauver les médiocres ; sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! » mais écrit aussi que « le pauvre con subit et admire le sale con. C’est lui le peuple ! »

Il ne faudrait pas se méprendre sur son agressivité vis à vis des lâches ; on ne nous propose pas un couple courage-lacheté mais dominateur-dominé. Le con se reconnaît d’abord à ce qu’il se laisse manipuler. Cette tétanie de cons, stupides sous l’agression serait susceptible de renversement si d’aventure ils daignaient se réveiller. En même temps la foule est moins dangereuse dans ses aversions que dans sa versatilité.

anardroite

Il semblerait que des traces de cet état d’esprit subsistent, et que des avatars surgissent encore aujourd’hui, pas forcément reconnus comme dignes de succéder à leurs brillants prédécesseurs..Finalement vous devriez en réchapper. Pas indemne, certes… Oui, vous risquez d’avoir perdu quelque chose en route. Votre insouciance… votre naïveté. Et le pire, c’est que vous recommencerez. Nous espérons qu’il vous tarde désormais d’explorer les tréfonds de cette douce candeur qu’on vous a arraché.