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Roger Nimier

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De Roger Nimier, on garde le souvenir du petit génie des lettres, esthète exalté, qui arrêta d’écrire à 26 ans, terrassé en Aston Martin après dix ans d’abstinence romanesque par un mal de vivre qu’il transfusa dans la vitesse et la provocation. L’enfant terrible des années 1950, le libertin désenchanté, l’insolent dandy qui s’en était pris aux moralistes revanchards de la Libération, aux fossoyeurs de l’Algérie française, le bad boy qui raillait le strabisme de Sartre et la tuberculose de Camus, est aujourd’hui fêté et discuté comme le totem de l’après-guerre.

Roger Nimier a combattu dans la caté­gorie mi-lourd de la littérature. Ses upper­cuts ont dérouté son époque. La rapidité de ses déplacements, l’efficacité de ses esquives lui ont valu mauvaise réputation. Reste le style, l’Histoire ne l’a pas encore momifié. Musicien de la langue; orchestrateur, chacun de ses textes est accompagné d’une harmonie impalpable et pourtant ronde, cuivrée. Ce goût de la taquinerie, ce petit sadisme humoristique, cette grimace à peine sensible, étaient le dernier reste d’une blessure que l’indifférence du dandy n’arrivait pas à cacher.

  « Nous sommes quelques-uns dont les traits communs sont un certain sérieux, un besoin de vérité, un air sombre. Mais les choses sont établies de telle sorte que nous faisons figure d’esprits légers. Nous ne respectons ni les lois, ni les êtres qui nous gouvernent. Nous ne faisons pas leurs prières : lecture quotidienne et suivie des journaux de la République, discussions hebdomadaires sur le Cours des Choses, contribution à la Conscience morale universelle…Nous sommes les libertins du siècle. » Roger Nimier, Le Grand d’Espagne

  Le 31 octobre 1925, il vint au monde. Roger Nimier reçoit une éducation catholique et libérale, couvé par une mère violoniste et un père ingénieur, inventeur de l’horloge parlante. Très bon élève, il a l’arrogance des premiers de la classe mais n’hésite pas à chahuter dans les cours de récréations, se tient par sa précocité en marge des autres, suscite la passion de ses professeurs. Petit garçon rond, un peu bourru, il souffre de la tranquillité. Son père meurt des suites d’une typhoïde alors qu’il a 14 ans. Il a une forte et haute idée du rôle qu’il joue au sein de sa famille. À la fois chevalier servant et mousquetaire, il est avant tout un provocateur. Nimier est, comme le dit Michel Tournier, qui fut son condisciple au lycée Pasteur de Neuilly, « d’une terrible maturité ».

Jusqu’à la libération, sa passion des livres emporte tout : lecture, mais aussi fabrication de brochures, pastiche, parodie, anthologie. Il se divertit dans le seul pays du style. Sa précocité sans équilibre et son tempérament vigoureux, soumis à la pression puritaine, subissent un refoulement qui éclatera à la libération dans l’obscénité débridée des premiers romans et de la correspondance. Engagé volontaire à 19 ans au deuxième régiment de hussards de Tarbes en mars 1945, le jeune Nimier sera démobilisé en août sans avoir combattu. Il rêve de combats sur le Rhin et en Indochine. Il ne dépassera pourtant pas Vic-en-Bigorre, avant d’être rapidement démobilisé. Ses faits d’armes ? Avoir lu Pascal en Pléiade à 600 kilomètres du front.

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Roger Nimier, toujours impatient, partage son temps entre l’université, une mission de philatélie, et les lectures les plus variées. Pour prétendre à la gloire, se met en devoir de faire bonne figure dans un combat. Le royalisme assurera position et posture. « Je suis plus bête que coupable. Croyez-vous que je changerai un jour ? J’ai bien peur d’être né comme ça. ». Son âge l’ a mis à l’abri de la guerre et son extraordinaire précocité intellectuelle le dispose à occuper une place importante dans le paysage. L’échec de son premier roman l’Etrangère l’a conduit à un changement d’orientation, un durcissement de l’inspiration et du ton. Il fait en sorte que ses dons ne puissent passer inaperçu. Pour répliquer au RPF créé au printemps 47, l’idée d’un mouvement politique était née à gauche parmi les écrivains et journalistes. En février 48 paraissait dans la presse l’appel du comité pour le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire : parmi les signataires figure Sartre. Pour répliquer à cela, Roger Nimier tance dans la revue gaulliste Liberté de l’Esprit «Nous ne pensons pas que la guerre soit nécessaire ou fatale. Nous pensons que nous serons peut-être contraints de la faire. Et comme nous ne la ferons pas avec les épaules de Monsieur Sartre ni avec les poumons de Monsieur Camus, et encore moins avec la belle âme de Monsieur Breton…» Le scandale établit la réputation fasciste du chroniqueur. En dépit d’un rectificatif publié, Camus, tuberculeux ne pardonnera jamais.

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Son cinglant premier roman, Les Épées, s’ouvre par une scène de masturbation sur une photo de Marlène Dietrich, « ça commence par un petit garçon plutôt blond qui laisse aller ses sentiments » et se poursuit par l’engagement du héros, amoureux de sa propre soeur, dans la milice !

 Tout le roman va systématiquement jouer de la provocation en détournant les valeurs qui structurent la société française d’après-guerre. Roger ne défend pas plus les vaincus, qu’il ne croit à la morale de la résistance. Au moment où il est opportun de se découvrir démocrate et résistant, il s’obstine dans les rangs adverses, dont il mesure d’ailleurs la médiocrité. Il ira jusqu’au bout de la provocation. Privilégiant en lui la colère, parce qu’elle contraint à sortir de la mollesse et de l’indifférence, Nimier marque clairement sa différence: il ne s’interdira rien.

Le Grand d’Espagne: « On s’est employé, depuis plus de cinquante ans, à démontrer que rien n’avait de valeur, qu’il n’y avait pas d’absolu et que tout était permis. Aujourd’hui que la barbarie s’est déchaînée, on propose un retour en arrière. Les sceptiques d’hier affirment tout à coup qu’il y a des vérités nécessaires. » … « Les défauts que je vous recommande sont la frivolité, la discrétion, la pudeur, la débauche et un peu de vieillesse sans excès. »

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« Nous sommes quelques-uns dont les traits communs sont un certain sérieux, un besoin de vérité, un air sombre. Mais les choses sont établies de telle sorte que nous faisons figure d’esprits légers (…) Nous sommes les libertins du siècle. »

Du printemps à l’automne, trois livres paraîtront, Nimier atteint une forme d’accomplissement qu’il ne retrouvera plus de son vivant. Mais cet écrivain de 24 ans ne veut pas s’appesantir. Contre son grand roman le Hussard bleu l’unanimité se fait par le biais de la dernière phrase. « Tout ce qui est humain m’est étranger ». Est t’il sérieux ? Comme à son habitude, Nimier se gausse du confort du lecteur. Le roman prend la forme d’une succession de monologues intérieurs et ne répond à aucune logique si ce n’est l’absurde. Il propose à cette occasion comme définition du hussard : « Militaire du genre rêveur qui prend la vie par la douceur et les femmes par la violence. » Sanders est un cérébral, un sentimental qui déteste l’effusion : « Voilà l’ennui des femmes qui font trop bien l’amour. Elles nous rendent en larmes tout le sperme que nous leur donnons.  »

Nimier termine ses romans par des phrases aussi choquantes pour le bourgeois que : « Je préfère rester fasciste bien que ce soit baroque et fatigant ». Sanders justifie son attachement à la Milice : « Les Anglais allaient gagner la guerre. Le bleu marine me va bien au teint. Les voyages forment la jeunesse. Ma foi, je suis resté. » Sanders encore : « Devant mes yeux dansaient les images des dernières années de la France. Je venais d’avoir vingt ans, ça c’est une vérité. Cet âge ment sans arrêt. Sans doute ai-je insulté mon pays plus qu’un autre. Plus qu’un autre, il m’a déçu. » Le Nimier essayiste disait peu ou prou la même chose. Le dépit l’emportait sur la colère. La partie était perdue. Idéaliste sans illusion, Nimier menait le combat pour les siècles qui l’avaient précédé. husbleu En décembre 1952, Bernard Frank, 23 ans écrit, dans Les Temps modernes, alors en pleins remous, un papier intitulé « Grognards et hussards » où il associe sans le savoir pour l’éternité Nimier, Blondin et Laurent comme porte-drapeaux d’un groupe de jeunes écrivains qu’il traitera « de fascistes par commodité  ».

Les Hussards étaient nés. « Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase, il y a mort d’homme. Ce n’est pas grave. C’est une mort pour rire. » En porte flingue de Sartre, Frank semble vouloir officialiser la restauration d’un courant idéologique qui, depuis la fin de la guerre, se serait avancé en ordre dispersé. L’article de Bernard Frank vise à la fois à riposter au nom des temps modernes sur le même ton que ces trublions verbeux et à jeter le discrédit sur des écrivains prometteurs. « Ils aiment les femmes , les autos , la vitesse , les salons , les alcools , la plaisanterie . » l’écrivain Raymond Guérin est acide lorsqu’il parle de Nimier dans la Parisienne d’octobre 1953 : « Ce propre d’ignorer le doute, cette manie de la riposte fulgurante, cette parure de fausse rigueur, ce ton qui défie pour défier, ce chiqué fringant, cette virtuosité de rhéteur, cette arrogance de parvenu qui se veut aristocrate, tout cela je le lis à nu chez le petit Nimier. » nimier41 Proclamé par Frank comme chef de file, les esprits ont tout lieu d’être irrités, ou saturés par Roger Nimier: six livres en trois ans, trois autos dont une Jaguar, des succès féminins qui ne sont pas plus discrets, la tumultueuse direction d’Opéra où les aînés admirés ne sont pas eux-mêmes épargnés. Au sommet de sa gloire et de son art, le voici de nouveau survivant sans raison ni cause à l’heure d’un bilan prématuré. A seulement 26 ans, en suivant les conseils de son ami, son maître, Jacques Chardonne, il fait un serment de mousquetaire qu’il tiendra trop bien « Je te jure de ne plus publier de romans avant 10 ans, si la terre et Nimier durent 10 ans. » Roger Nimier, que son travail romanesque ne satisfaisait pas, a vu dans le cinéma une nouvelle voie d’expression. Son premier scénario est l’épisode français du film de Michelangelo Antonioni, les vaincus (I Vinti).

Louis Malle, ex-assistant du commandant Cousteau pour Le monde du silence palme d’or 55, propose à Nimier d’adapter un polar : Ascenseur pour l’échafaud. Miles Davis, visionnant deux fois le montage du film, improvise la bande musicale en une nuit. Remporte le prix Louis Delluc 57, Nimier flirt quelque temps avec l’actrice principale Jeanne Moreau. Scénariste et/ou dialoguiste ensuite quatre autres films à relatif succès (pour Antonioni, Curt Siodmak, Alexandre Astruc).

Nimier, lassé des discussions, de la gué-guerre des clans, du conformisme, préfère s’absorber dans un vrai métier et cultive ses brillantes amitiés. Persistant dans son abstinence romanesque, il entame son parcours d’éditeur chez Gallimard, qu’il va d’entrée consacrer à ramener ses protecteurs sur le devant de la scène littéraire. Nimier orchestre avec la plus grande délicatesse le retour de Céline. Effet garanti, il fait s’indigner une partie de l’opinion par ses interventions dans l’Express et à la télévision. Il disait de lui:  » Encore une fois, il est très naturel de ne pas aimer Céline. Lui non plus n’aime pas tout le monde. Le Diable et le bon Dieu se disputent très fort à son sujet. »

Nimier avait adopté Céline, Aymé, Chardonne et plus encore Morand. Uniquement des orfèvres, ainsi qu’une belle liste de proscrits. Quand, en 1953, Gallimard fait de lui un éditeur, il les défend contre l’opprobre jetée sur leurs noms et leurs oeuvres. Il ne s’agissait pas d’une provocation, mais bien plutôt d’une affaire d’esthétique et de filiation. Nimier était un auteur de droite. Une droite catholique, royaliste, ennemie de Vichy, qui soutint de Gaulle avant de le défier lorsque ce glorieux général, les yeux rivés sur les chiffres de la croissance, décida d’abandonner l’Algérie. Nimier, chez Gallimard, n’est pas un nanti. Le patron l’aime bien, la famille aussi mais il n’est pas l’un des pontes de la maison. Lorsqu’il quitte le Nouveau Fémina, il perd une belle source de revenus ; son niveau de vie s’en ressent, il vend sa voiture. Nimier papillonne, au point de faire oublier le sérieux de son travail d’éditeur ; c’est lui qui symbolise le plus l’échec des hussards, lui le plus prometteur, à qui tout semblait sourire. Plus prisonnier de sa propre lassitude que du commandement de Chardonne prescrivant 10 ans d’abstinence; ses extravagances, ses aventures ont entamé l’impertinence de son talent.

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Le 28 septembre 1962, alors que, après un silence romanesque de dix ans, il vient de remettre le manuscrit de son D’Artagnan amoureux. Il retrouve une ravissante romancière à la longue chevelure blonde, 27 ans, grande, ambitieuse et fine ; Sunsiaré de Larcône. Ils passent à la rédaction d’Elle, boivent quelques verres à un cocktail et prennent finalement l’autoroute de l’Ouest dans la fameuse Aston Martin. Ils roulent à plus de 160 Km/h. Soudain, le cabriolet fait une embardée en amorçant un « freinage à mort ». Le véhicule est pulvérisé. Les passagers n’ont survécu que quelques heures à leurs blessures.nimiersunsiaremorgue La mort de Roger Nimier, 36 ans, avec à ses côtés la jeune Sunsarié, insolente de grâce, incite à construire une de ces tragiques fins qui conviennent bien aux jeunes hommes tristes. Tout y est : voiture de sport, alcool, blonde fatale. Sans oublier le les dernières lignes prophétiques de son roman Les enfants tristes : « le seul avantage serait d’acheter une voiture de course qui me permettrait de me tuer : cela me donnerait ce côté humain et touchant qui me manque prodigieusement, si j’en crois les critiques. » nimierend J’arrête d’écrire si la terre et Nimier durent dix ans » écrivit t-il en 53. Nimier ne durera pas dix ans. Son avis de décès brave l’interdiction d’écrire. Mais chez lui le silence n’a jamais rimé avec la prudence. Plutôt avec exigence et intransigeance. Un mois après sa mort sort son « d’Artagnan Amoureux ». Trop intelligent, pas assez épais pour être bâtisseur et visionnaire ? Violente, atroce et effrayante, cette mort a marqué les contemporains de Nimier, ses amis mais aussi ses ennemis. Pour certains, ce fut un deuil irréparable. C’est Antoine Blondin qui a les sanglots les plus mélodieux et les plus douloureux, dans un numéro spécial de la revue Accent grave, sur le thème Roger Nimier, un an après : « Roger Nimier me manque comme au premier jour de sa disparition. Un canton en moi, raisonnable ou futile selon qu’on l’envisage, a essayé de s’insurger contre cette carrière de frère siamois déchiré à laquelle je m’abandonnais. » C’était pourtant une mort d’époque, presque banale dans son tragique.

Les années 1960 voient des voitures trop rapides rouler sur les routes trop vieilles de la France d’avant et les écrivains, qui ne sont jamais des gens très prudents, si non ils ne seraient pas écrivains, paient un lourd tribut à ce nouveau Moloch moderne : l’accident de la route. Sensiblement à la même époque, c’est Albert Camus qui se tue à bord de la Facel Vega de Michel Gallimard mais aussi Jean-René Huguenin qui fracasse son destin dans la tôle quelque part entre Paris et Chartres sans compter Françoise Sagan qui réchappe miraculeusement de la carcasse d’une Aston Martin, décidément tueuse patentée. La mort prématurée de Nimier a marqué, certes, mais elle a aussi masqué. Masqué qui était vraiment l’auteur du Hussard bleu et la portée de son oeuvre romanesque et critique. Le plus compliqué, quand on parle des grands écrivains, c’est de faire la part entre la dette et la légende. Entre l’image qu’ils ont renvoyée d’eux ou que l’on a construite et la vérité d’un génie qui n’est pas forcément là où on l’imagine.

Une époque de désordre frappe toujours ceux-qui agissent avec grâce. Nimier rendait leur noblesse aux termes que la mode naïve des intellectuels réprouve. Sa gentillesse féroce était en équilibre sur ce qui fuit et ce qui nous menace. Il aimait l’amitié robuste au point de ne pouvoir relire Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne. Peut-être a-t-il, par la vitesse, voulu rompre avec un monde qui refuse la marche à pied le long des routes qui conduisent aux pèlerinages. La beauté nous vient « reproduite » par les disques, la radio, la télévision, les magazines. L’insolence de Nimier cachait sa jeune amertume en face d’une hâte où les muses attendent, immobiles, qu’on daigne leur rendre visite. Lorsqu’il se débarrassait vite des chefs-d’œuvre, je voyais dans son œil la condamnation d’un régime qui nous empêche de les rejoindre sans la méthode de l’auto-stop. Bref, c’est encore la fuite d’un de ces solitaires expulsés par le Suicide Club d’une société qui se dépersonnalise. Jean Cocteau    –   Roger Nimier un an après nimier1

Entretien à la Proust avec François Billetdoux

A quel age avez-vous décidé de devenir écrivain ? Je n’ai pas décidé. J’avais quatorze ans. Mon professeur de Français m’a montré du doigt, devant toute la classe, en m’ordonnant d’explorer le cœur féminin. C’était pour se moquer de moi.

A quel métier songiez-vous auparavant ? Celui d’officier. Trouvez-vous une différence ? On met également en prison les écrivains et les officiers.

Quelle est votre province ? La Bretagne, qui enfonce un coin puissant au travers de la France, domine à Montfort-l’Amaury, tient Montparnasse et vient expirer au pied du Franc-Tireur des Ternes.

Quels sont les peuples que vous préférez ? Avec l’Angleterre, I’Irlande, l’Ecosse, le Pays de Galles, la France, l’Espagne et le Portugal, nous ne manquons de rien.

Quels sont les peuples que vous aimez le moins ? Je me serais passé des Allemands.

Avez-vous des opinions politiques ? J’étais monarchiste. Et maintenant ? Mgr le Comte de Paris l’interdit.

Pourquoi n’avez-vous rien publié depuis près de dix ans? A la suite d’un vœu. Un vœu d’ordre littéraire ? Absolument pas. Pourquoi semblez-vous malheureux ? Jacques Chardonne répond à cette question, en la prenant à l’envers. Il dit : « Je n’ai jamais été malheureux. » Il ajoute « Tous mes amis sont vivants. » Il faut boire pour oublier. J’y ai songé.

Que pouvez-vous boire Le Romanee-Conti, le Mouton. Rothschild, le Château Cheval Blanc, le Château d’Yquem, le Chateau d’Harlay, le vin de Champigny, le vin de l’Aubance, les champagnes fougueux, le Tavel nuiteux, le cidre et l’eau, si difficile à rencontrer. Je possède également la connaissance des bières.

Etes-vous bien doué pour les sens ? Je les connais. En faites-vous grand usage ? Non. Et la vie de l’esprit ? Non. Pourtant, vous étiez un prodige en philosophie, jadis ? Un athlète en philosophie. Pas un prodige.

Et du côté catholique ? Je suis catholique romain. Rien d’autre ? Je suis aussi catholique breton. Quels sont les thèmes principaux de votre œuvre ?. Mais faites vite. Je n’ai rien fait de mal.

Pourquoi achetez-vous des voitures si rapides ? Ce sont elles qui m’achètent, quand je les vois. Combien de livres avez-vous lus ? Douze mille peut-être mais depuis longtemps. Quel âge avez-vous ? Bientôt trente-six ans. Vous êtes-vous fait à cette situation ? Elle me paraît mince. Est-ce que c’est le débit de votre parole qui a pu vous faire traiter d’insolent ? Personne ne comprend ce que je dis. Il faudra que je fasse poser des freins.

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Avez-vous des manies intéressantes du point de vue littéraire? Le goût des corrections répétées avec des encres de couleurs. C’est le seul moyen de rapprocher la littérature de la peinture, si amusante. Etes-vous- historien par nécessité ou par conjoncture ? C’est rassurant. C’est passé. C’est vrai. Il n’y a rien de mieux à demander.

Que faites-vous en général ou qu’aimeriez-vous faire vers 17 heures 45 ? (heure plutôt crépusculaire en moyenne). Je signe mon courrier tapé par ma secrétaire, Mlle de Mab. C’est le crépuscule de la pensée.

Votre style de vie vous pousse-t-il vers le château ou la chaumière ? Le château de Vaux n’est pas mal.

Vous qui êtes cycliquement, maladivement riche, très riche ou très pauvre, quel vous semble le meilleur point de vue moderne sur le plan économique ? Le Communisme breton me plairait. Il existe par de petits côtés : la pomme de terre, qui vaut bien la truffe, est très répandue. La mer, qui console si bien de la terre, est vaste. Parmi les très rares études sérieuses traitant du « marché » cinématographique, il semble que le goût du spectateur moyen pour les salles obscures doive être en principe attribué au fait qu’on peut y embrasser sa voisine, plus facilement que dans un passage clouté.

Est-ce qu’à votre avis l’évolution actuelle du cinéma français dépend de cette nuance statistiquement importante ? C’est probable. Dans cette perspective les productions à grand spectacle sont des distractions néfastes.

Préférez-vous considérer les actrices comme des femmes ou comme des monstres ? Des observations minutieuses m’ont conduit à penser qu’il s’agissait de femmes. Eprouvez-vous de l’attirance pour certaines matières non assimilables par l’organisme humain, comme la fourrure, le bois des îles, le diamant brut, et le linoléum ?

Pour bien d’autres encore, par exemple les couteaux, qui ne s’absorbent pas sans danger. Y a-t-il une idée ou un slogan qui vous vienne à l’esprit au moins une fois par jour ? Oui. J’aurais dû faire du journalisme. Dans une maison, quelle est la pièce que vous préférez ?

La cuisine pour y lire la nuit. Dans une maison, quel est le meuble que vous préférez ? Le lit ou le frigidaire. Sous quelle forme Dieu vous tracasse-t-il ? Angoisses et remords à cinq heures du matin. Interrogations métaphysiques à onze heures. Contemplation des gouffres à seize heures trente. Approches théologiques vers minuit.

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Est-ce une impression ou bien vous retenez-vous d’établir enfin un vade mecum de l’honnête homme, que vous êtes en principe un des rares aujourd’hui à pouvoir composer ? Je n’ai jamais pensé à me composer. Encore moins les autres. Mais pourquoi me posez-vous ces questions ? Parce que j’en ai assez de m’interroger moi-même toute la journée. **

« « Ça commence par un petit garçon plutôt blond qui laisse aller ses sentiments. Le visage de Marlène Dietrich, plein de sperme, s’étale devant lui. Sur le magazine grand ouvert, le long des jambes de l’actrice, des filets nacrés s’entrelacent comme la hongroise d’argent sur le calot d’un hussard. Les épées.

Il y a des termes défendus:la guerre, la vie…Ça n’existe pas, comme vous le précisera n’importe quel adjudant. On connaît des guerriers, des hommes, responsables, lucides, prisonniers de cette lucidité. La guerre est une invention des historiens, comme la vie a été dénichée dans les poubelles par les philosophes. Ils ont vu quelque chose qui bougeait,un oeil grisâtre et tendre, ça leur a remué le coeur, la vie! Et maintenant, ça se tue, ça saigne e partout… Heureusement qu’on peut mettre ces spectacles dégoûtants sur le compte de la guerre. La guerre, comme les famines, les tremblements de terre…N’ayez crainte, ils feront un vaccin contre la guerre. Et si ça ne suffit pas, ils feront un vaccin contre la guerre. Et si ça ne suffit pas, ils feront un vaccin contre l’homme. » Roger Nimier, Les Epées

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« Il est plaisant de réclamer l’Europe à grands cris. Elle ne naîtra pas sans un centre, une volonté. Aujourd’hui, c’est le rôle de la France. Mais par un sentiment de modestie ou d’impuissance qui perd nos Européens, ils refusent à l’avance cette place magnifique et proposent de se fédérer autour du Grand-Duché du Luxembourg. Leur idée n’est pas que l’Europe sera plus forte, plus riche, plus menaçante au besoin. Ils veulent qu’elle soit faible et vaste, si vaste et si faible qu’elle attendrisse les nations de proie. Ils rêvent d’une immense Suisse, d’une bergerie universelle. Ces imprudents devraient craindre que ce champ clos n’apparaisse comme un excellent terrain de manoeuvres pour ces grands voyages touristiques
qu’on appel les expéditions militaires. » Roger Nimier, Le Grand d’Espagne

Jacques Laurent

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 « Je suis contre l’Armée, l’Eglise, la Famille. A part ça, je suis de droite. » le droitisme critique de Jacques Laurent fonctionne comme un refuge plastique, un protectorat sans raisons, mixte d’anarchisme autocentré, d’aristocratisme de happy few et de classicisme épris d’exactitude et d’ordre. Ne jamais être là où on l’attendait, telle fut l’une des uniques constances de cet inconstant. S’ingéniant à la turbulence, il gagna beaucoup d’argent, fut souvent fauché, mais resta constamment libre. Il écrira beaucoup. Une virtuosité d’écriture, qui lui permettait d’aborder tous les genres, de la polissonnerie à la spéculation philosophique, de l’histoire à la polémique, du roman-fleuve au billet d’humeur.

Jacques Laurent n’est pas un auteur pour jeunes filles : ses héroïnes sont de piètre exemple de vertu. L’homme de gauche ne lui pardonnera pas certaine sympathie vichyste. Un gaulliste avalera de travers son pamphlet. Un modéré se souviendra en tremblant que Laurent fut proche de l’OAS. L’esprit militant récuserait à sa liberté de ton et de penser. Il était d’une grande sévérité pour la critique universitaire. Il ne partageait pas les illusions de son temps, il ne se privait pas de le dire. Intolérant à l’approximation intellectuelle, il était féroce pour ses adversaires.

Paie-t-il un prix Goncourt qu’il est le seul hussard à avoir jamais obtenu ? Ou son amitié avec François Mitterrand, qui lui valut, dans les années 80 et 90 une indulgence contrainte de la critique ? Expie-t-il la fortune et la gloire lui qui, sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent et les tirages de Caroline chérie, en firent, la cible des jalousies qui peuvent enfin s’exprimer aujourd’hui dans un silence de plomb ?Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses là se paient. On comprend mieux l’oubli dans lequel on sombrait l’homme et son œuvre. Travailleur infatigable, séducteur impénitent, provocateur ironique et désinvolte, Jacques Laurent est inclassable. Ce n’est pas le meilleur titre à présenter pour un bagage en postérité.

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Merci à Raphael Chauvancy

Petit-fils du président du Conseil général de la Seine, fils d’un avocat inscrit au barreau de Paris, combattant de la Grande guerre et militant de Solidarité française de François Coty, Jacques Laurent-Cély était par sa mère neveu du terrible Eugène Deloncle.

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L’ambiance familiale et morne, sclérosée. L’éclairage blafard et les conversations contraintes déteignent sur l’âme de Jacques : jamais il ne sera capable d’enthousiasme naïf. Dans sa famille chacun occupe une place précise, agit en conséquence. Il n’est pas une action que sa mère ne marque du sceau de la nécessité. Lorsque Jacques découvre le plaisir et la gratuité, les masques tombent. Jacques Laurent ne garde pas un bon souvenir de son enfance. « Les enfants ne m’intéressaient pas. Je n’aimais pas les enfants ; j’avais horreur d’en être un. » Jamais ne s’est autant ennuyé. Heureusement, Amoureux des mots, Jacques se mettrait rapidement à l’écriture

Les Laurent Cély sont à l’image de la société française qui se raccrochant à quelques certitudes, préfèrent se bander les yeux que de réagir pour enrayer son déclin et prévenir des périls grandissants. Fois pour toutes, le monde figé. Les seules évolutions acceptées sont celles de la mode et des innovations techniques. « L’histoire était finie mais le progrès continuait. » Des silhouettes féminines rencontrées dans son enfance lui ouvrent un motif supplémentaire de révolte. La morale bourgeoise l’exaspère par le la voie des adultes dont l’hypocrisie l’accable.

Si l’amour est une chose, la sensualité en est une autre. décidé à franchir le pas Jacques économie sur l’argent de poche donnée par sa grand-mère et s’offre un corps adulte rue de Provence. Il a 16 ans. Une prostituée le prend l’affection et l’initie chez elle aux choses de l’amour. En classe, Laurent est un cancre. Le lycée ne l’intéresse pas. Si brillant en composition française, le reste le laisse de marbre.

Le 6 février 34, une manifestation des ligues des anciens combattants tourne à l’émeute, le sang coule « ce qu’on avait appris, ce qu’on avait montré, s’effilochait : de respectables bourgeois décorés donnaient des coups de canne dans les vitrines et les gens que je croyais destinés à arrêter les voleurs, à canaliser les voitures ou à vous indiquer votre chemin donnaient des coups de matraque ou tiraient des coups de revolver dans les rues. »  Jacques Laurent se tourne vers l’Action Française qui lui donne l’opportunité de publier ses premiers articles. »C’est parce que j’entrai à l’Action française que j’échappais au fascisme ».

http://www.babelio.com/auteur/Jacques-Laurent/10777/videos?pageN=1

D’un seul coup l’histoire s’est remise en marche. Elle ne s’était en fait jamais arrêtée. Largement sensibilisés à la question politique, son oncle n’est autre que gène de l’oncle, qui iront spectaculairement avec l’action française au lendemain du 6 février. Avec les plus décidés des ligueurs, il se lance dans l’action armée violente et créer le CS à air, plus connu sous le nom de la cagoule.

À la fin de l’année scolaire Laurent doit quitter Condorcet pour ne pas redoubler une seconde fois. Il subit à cette époque ,tout en étant nationaliste, l’influence de Marx. Ne craignant pas le paradoxe, il est déjà dans la mouvance de l’action française lorsqu’il prend ses habitudes dans la librairie communiste de la rue Lafayette. Partagé entre sa fascination nouvelle pour Marx et son nationalisme persistant, Laurent va être tiré de ce dilemme par le revirement du parti communiste qui bascule du jour au lendemain du pacifisme au militarisme antifasciste. Écoeuré par cette docilité totale aux directives de Moscou, Laurent est libéré de la séduction marxiste. Il se rapproche des jeunesses socialistes, mais la séduction fasciste et forte.

De Banville, il passe à Maurras. Jacques Laurent prend alors sa carte à l’ action française « Je n’adhérais pas un parti, je cédais à la civilisation ». Il trouve une ouverture et une diversité unique dans le monde politique d’alors, il n’y puise que ce qui l’intéresse. Il tient sa liberté d’action et de penser.

Les années légères 34 44

Laurent s’inscrit en philosophie à la Sorbonne en 38. Passionné de politique et de joutes intellectuelles, il participe pleinement à la vie d’esprit de son temps.

La crise économique persistante, la médiocrité du régime et la classe politique, les tensions sociales exacerbées faisaient craindre à beaucoup un scénario à l’espagnol. Les réactions intellectuelles s’esquissent pourtant. Des jeunes gens réfléchissaient au système politique à mettre en place lorsque la république parlementaire s’écroulerait enfin. Plus qu’une époque de péril, la fin des années 30 était celle de tous les possibles. Les non-conformistes des années 30 s’épanouissaient au sein des revues Esprit, combat, ordre nouveau, l’homme nouveau etc.

Son temps se partage alors entre réunions politiques, comité de rédaction, amphi, café, heureuse fortune. Il partage alors les faveurs d’une étudiante trotskiste bisexuelle avec la jeune concierge de son immeuble.

Alors que les Français découvrent les congés payés, la semaine de 40 heures, les usines d’armement du Reich tournent à plein régime. Est signé le pacte de non-agression avec l’Union soviétique, organise avec elle quatrième partage de la Pologne. La guerre est déclarée.

Laurent est mobilisé. Il se rend à sa convocation. « Nous vaincrons parce que ceux nous somment les plus forts » proclamait le gouvernement. Courageuses mais surclassées, nos armées se délient et reculent. 10 millions de civils fuient sur les routes de l’exode. Après cinq semaines de combats, le maréchal Pétain doit demander l’armistice. Certitudes et illusions s’effondrent. Un puissant jacques verse des larmes de rage et de désespoir. Bientôt il est incorporé dans l’armée d’armistice où étrenne son ennui devant une ligne de démarcation. C’est alors qu’il commence la rédaction de ces corps tranquilles.

À l’automne 41 Laurent manque de mourir, il est hospitalisé pour enfler non à la gorge. Pour les médecins il est condamné. Laurent refuse l’onction mais demande des obsèques catholiques. On lui rétorque qu’il n’aura pas de service religieux s’il n’accepte pas au préalable de communier. Il insiste. Réponse ferme, Laurent écume de rage. Il a une crise d’une violence inouïe, d’une telle intensité que le flegme en crève. Le miraculé n’en sera nul gré au seigneur ; Laurent sera toujours d’un athéisme brutal.

Démobilisé en mars 42, il accepte un poste à Vichy au bureau d’études du secrétariat général de l’information. Observatoire privilégié de la vie politique du moment, son office et peu contraignant. Il se lie bientôt avec l’une de ses subordonnés, Claude Martine, qui deviendra son épouse après la guerre.

On devine un jeune homme pétillant et réservé, attentionné, et, jouisseur mélancolique, rêveur et souverainement détaché de tout. Laurent défendra le régime de Vichy, devenu le paradigme du mal et de la trahison pour l’histoire officielle, jusqu’à sa mort. Il n’en a pas pour autant conçu une admiration débordante pour l’œuvre du Maréchal. Intrinsèquement germanophone, jamais Laurent ne consentira à serrer la main d’un allemand pendant l’occupation.

Il excédera toute sa vie ses historiens obnubilés par le sens de l’histoire ou la nécessité morale aux dépens de l’analyse et la compréhension des événements. Laurent observe de l’intérieur les contradictions de l’époque. Ainsi Eugène Deloncle bascula t-il de la collaboration à la résistance avant d’être abattu par la Gestapo.

Laurent publie un certain nombre d’articles sous l’occupation. Il est compilant 44 dans son premier ouvrage : compromis avec la colère. Y reviennent comme un leitmotiv l’appel du vrai français, le rejet des divisions qui perdent les peuples, le mépris du conservatisme et l’épineuse question de l’ordre. Il s’occupe de mépriser tout aussi bien les collaborateurs que les activistes de tous bords. Ces chroniques ne sont pas une invitation à rejoindre un parti. L’engagement militant répugne d’autant plus à Laurent que trop de crimes, de trahison et de retournements ont été accomplis en son nom.

En août 44, Jacques Laurent se voit confier une mission propre à l’enflammer. Il ne reste alors plus grand monde à Vichy, chacun cherchant à sauver sa mise avant l’écroulement du régime. La progression alliée l’esprit jugé de la libération complète du territoire à brève échéance.

Le maréchal craint, quant à lui, d’être enlevé d’un jour à l’autre par les Allemands. Laurent est chargé de prendre contact avec les maquis d’Auvergne, de leur demander s’ils accepteraient de protéger Maréchal, d’organiser sa passation de pouvoir au général De Gaulle. Les maquisards tergiversent, leur accord est sur le point d’être emporté quand la réponse de De Gaulle leur parvient. C’est un refus. Le général se veut ce représentant de la légitimité, quel qu’en soit le prix. Peu après le maréchal Pétain est enlevé par les Allemands, l’équipée de Jacques se révélait inutile.

Son rendez-vous manqué avec l’histoire, il ne reste plus alors en caisse engagée dans les FFI. Il rejoint peu après l’armée de Lattre de Tassigny, prend sa revanche sur la guerre manquée de 40, se voit confier une mitrailleuse. De retour à Paris, il est reconnu, arrêté, incarcéré. Il a des contacts qui pourraient intercéder, mais porte au plus haut point ce qu’il a appelé l’honneur juridique. Rester fidèle à sa parole, ne pas abuser de sa position pour en tirer un avantage personnel. Il croupit ainsi de longues semaines dans les geôles de l’épuration. Il n’est pas le seul. Au nom de l’article 75 du code pénal, les condamnations pour trahison pleuvent.

Débuts d’Hussardie 45 52

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Jacques Laurent se morfond dans sa prison. Il songea faire fortune en développant la publicité sur les rouleaux de papier hygiénique.

Aucune charge n’ayant pu être retenu contre lui, il est libéré au début de l’année 46. Converti à la littérature de gare pour survivre, Laurent multiplie les pseudonymes.

Bientôt les salves de l’épuration se taisent. Les amis dispersés se retrouvent. Une nouvelle revue paraît sur la scène littéraire : la table ronde, elle rassemble des écrivains « divers par l’âge, les opinions, les convictions, croyances ou doute religieux ou philosophique. « 

Laurent apparaît dès le deuxième numéro de la table ronde en février 48. Il compte bientôt parmi les collaborateurs attitrés de la revue. François Mauriac, que Laurent a rencontré en 46, donne son patronage et se pose en maître entouré de jeunes admirateurs. À la vérité, il joue à s’encanailler et les délicieux frissons de l’insolence ne tarderont pas à l’effaroucher.

Laurent se fait remarquer par sa liberté d’esprit, son sens de la provocation. Son article « Pour une stèle au docteur Petiot », fait polémique. Laurent lance un appel qui résonnera pendant toute la décennie, il appelle les intellectuels à la démilitantisation. La charge est insolente, le ton provocateur, le propos blasphématoire : Jean-Paul Sartre a proclamé la nécessité absolue de l’engagement, la littérature doit servir la révolution.

Un soir il mène une conversation à bâtons rompus avec son ami éditeur Charles Frémanger. Ce dernier veux faire un coup, il veut s’inspirer des best-sellers américains comme Autant en emporte le vent pour vendre à foison. Au courant de la prodigieuse créativité et de l’unicité du talent de son ami Jacques, il lui propose de préparer ce best-seller. L’enjeu est de taille, Laurent accepte et décide de placer son histoire dans la tourmente révolutionnaire.

Il se trouve un pseudonyme : Cecil Saint-Laurent, un titre : Caroline chérie. Fini par se prendre au jeu, par s’enthousiasmer pour son nouveau personnage drapé dans les délices du roman historique. Caroline est une jeune fille légère étourdie, charmante et inconsciente, capricieuse égoïste,. Elle traverse les offres de la révolution, sauve sa tête et sa réputation au gré d’aventures galantes. Quand les hommes s’entre-tuent pour des raisons politiques, Caroline songea la vie et à ses plaisirs.

Les débuts du best-seller sont plutôt décevants. Il faut un mois pour réussir avant le premier exemplaire. Un distributeur indélicat profite du peu d’expérience de frémanger pour emporter quelques milliers d’exemplaires du livre sans les payer. Il parvint il parviendra en revanche heureusement à les écouler. Le bouche-à-oreille fait son effet. Les ventes se multiplient, Cécile Saint-Laurent devient riche. Il fait la couverture des magazines, enthousiasme des myriades de lecteurs, 7 millions d’exemplaires seront vendu à travers le monde. Financièrement libre il peut désormais se consacrer entièrement aux corps tranquilles.
 Les corps tranquilles sont publiés en 48 par Charles Frémanger qui escompte un succès de librairie. Conscient d’avoir créé une œuvre unique en son genre, Jack en attente une reconnaissance littéraire Il n’en sera rien : les critiques délaissent, le public le boudent. Cela restera une blessure pour Jacques qui les considéra toujours comme son œuvre majeure, se persuadant que le flux de ses prochains romans était dans ce livre. On n’y retrouve tous les thèmes chers à l’auteur. La légèreté, le désengagement, l’amour, le poids du hasard, la nonchalance.

L’occupation littéraire commençait à peser lourdement. Elle condamnait les jeunes romanciers à l’engagement révolutionnaire. La littérature se prenait au sérieux. C’est alors que Jacques Laurent médit un attentat contre Jean-Paul. En février 51, le collaborateur impénitent la table ronde y livrait le plus brillante article : Paul et Jean-Paul. L’auteur révèle un compagnonnage inattendu entre Jean-Paul Sartre et le plus ridicule, le plus oublié des auteurs réactionnaires de la fin XIXe siècle : Paul Bourget.

D’un jeu de citations choisies, Laurent tire un dialogue entre les deux hommes ou leurs convergences de vue est confondante. L’attaque était cocasse et brillante. Un jeune homme inconnu affublait le dieu des lettres contemporaines d’une paire de favori, le renvoyait à son alter ego bourgeois de la Belle Époque. La pensée sartrienne est ramenée à une imposture. Inattendu, la charge vient du double du populaire libertin Cecil Saint-Laurent. Emoustillant le Tout-Paris, dans le même temps Sartre garde le silence. « C’est pour cette raison que je suis devenu polémiste, parce que j’avais envie de me battre, contre l’hystérie notamment. »

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En proie à ses succès, Sa grande affaire est alors de collectionner les conquêtes ; cela n’empêche pas d’épouser Claude Martine le 10 décembre 49. Plus tard il donnera une définition au mariage : « la première formalité du divorce ». Millionnaire courtisé à 35 ans, on le voit circuler en Bentley avec son chauffeur, il a horreur de conduire lui-même et « cela impressionne les producteurs de cinéma. »

Cependant derrière les ors et les succès, Laurent reste lucide et garde un détachement aristocratique à toutes choses. Il est passé de la plus extrême pauvreté à l’opulence sans sourciller. Pour l’instant ses amis craignent que son talent ne reste au fond des verres de cristal qu’il sirote sans fin.

On pouffait à chaque tour du virtuose et à chaque détour du parallèle. L’ironie au service de l’analyse, quel morceau voltairien de littérature comparée !

Comparer Jean-Paul à Paul, Sartre à Bourget ; rapprocher la littérature engagée de l’un de la littérature d’idées de l’autre, Les Chemins de la liberté du Disciple, c’était d’une ingéniosité meurtrière.

Les lettres démobilisées (53 63)

la table ronde avait permis aux lettres de respirer. C’était encore insuffisant. Il manquait une revue littéraire dégagée de tout préjugé. Le 1er janvier 53, Jacques Laurent publie le premier numéro de la Parisienne.

Il s’agit d’une revue entièrement libre ou les qualités seules des rédacteurs sont prises en compte à l’exclusion de leur couleur politique ou du sujet défendu.

Quand il crée La Parisienne, ce journal où Boris Vian côtoie Paul Morand, c’est pour prêcher la légèreté, le talent et l’éclectisme, mais s’opposer au roman engagé et sectaire de Sartre, c’était se faire traiter de fasciste dans une époque sans nuances. 

L’accueil n’est pas unanimement emprunt d’optimisme. Un petit incident oppose Laurent à Roger Nimier. Fidèle à sa ligne de conduite, Laurent se passe de l’article de Roger tout en le regrettant : « j’aimais j’admirais Roger alors que je n’avais guère d’élan pour l’écrivain visé le principe même de la revue était en cause, force me fut, avec chagrin, rage, de renoncer à publier les pages de Nimier. »

Désengagée en littérature, elle se permet de soulever des questions ou des débats politiques. À la question croyez-vous que le dialogue soit possible et utile entre gens de gauches gens de droite ? Laurent répond par l’affirmative tout en déplorant que le drame de la pensée de gauche, c’est qu’elle n’est plus une pensée, elle est un verdict.

Le petit canard, second roman de Jacques Laurent est évidemment dégagé. Histoire politique la plus proche y fait pourtant éruption avec la guerre, l’occupation puis l’épuration. Le héros vénère une jeune lycéenne. Elle se fait adorer beaucoup plus charnellement par un polonais de passage. Notre héros l’apprend, s’engage par dépit dans la LVF, et finit fusillé en 45. Les critiques sautent sur l’aubaine :Aller au collabo, c’est la politique, on le savait bien. Le désengagement n’est que la couverture du fascisme latent des hussards. Laurent répond doucement que c’est l’histoire d’un enfant amoureux qui finit mal.

Lancé en fanfare, la parisienne périclite bientôt. Il continue à diriger la revue arts jusqu’en 59. Avant même de faire d’art la référence en matière de cinéma, Laurent avait eu affaire à l’écran noir. L’adaptation de la mort à boire passer inaperçu, il n’en va pas de même de Caroline chérie, sortie en salle en 1950. Les dialogues sont de Jean Anouilh, Caroline est incarnée par Martine Carol, qui se révèle ainsi au grand public. Martine Carole devient du jour au lendemain la nouvelle égérie du cinéma français et le film rencontre un considérable succès populaire. Laurent poursuit sur sa lancée en adaptant un caprice de Caroline en 52, le premier film français en technicolor, puis le fils de Caroline chérie en 54 ou Brigitte Bardot évince Martine Carole dans le rôle principal. Le fils de Caroline chérie est d’ailleurs attaqué par Monseigneur Gerlier.

Malgré cette profusion, le cinéma n’est pas un domaine où Laurent excelle. de tous ses films ils ne reste pas grand-chose. Ils ont distrait leur époque, consacré Martine Carol, apporté de l’argent à Laurent .. son œuvre cinématographique éclair marque surtout le caractère de ce touche-à-tout brillant et impénitent. Le risque est celui de là dispersion.

Depuis les corps tranquilles, Jacques Laurent n’a publié qu’un roman le petit canard. Cecil Saint-Laurent n’est-il pas en train de tuer Laurent ? L’argent et le succès ne sont-ils pas la tête ? Ses films commerciaux ne sont-ils pas une perte de temps ? L’aventure de la parisienne valait–elle le coût ? En somme Laurent déçoit.

En tout cas il traverse la période la plus faste de son existence. L’argent coule à flots. Et l’alcool. Et les femmes. Il est partout, mène de multiples chantiers de front. Il a souvent deux ou trois dîners le soir, prend un plat dans chaque maison et disparaît. Claude Martine accepte ses infidélités à répétition. Le mariage ne lui empoisonne pas l’existence par car il ne la prend pas au sérieux. Il se mariera d’ailleurs quatre fois, dont deux fois avec la même femme, et jamais il ne renoncera à sa liberté et à son interprétation libertine. Entre 63 et 65, Cecil Saint-Laurent publie les quatre tomes d’une fresque sur la Grande guerre : Hortense 14-18.

La liquidation de l’Indochine s’était déroulée dans l’indifférence, voire au soulagement général en 54. Les événements d’Algérie sont autrement marquants. 1 million de pieds noirs vivent en Algérie. Il ne s’agit pas d’une colonie mais de trois départements français. En 57 Jacques Laurent se rend en Algérie pour quelques mois. Il veut voir et comprend les événements sur place.

La partie s’emballera. Les colons accrochés à leur terre, quelques militaires prêts à tout plutôt qu’à trahir leur serment, se retrouve dans l’OAS. Réaction épidermique et désespérée. La terreur répond à la terreur. Certaines liaisons de Laurent ne sont pour le moins pas bien vu de tous. Laurent est recherché. Prévenu, il s’arrange être introuvable et narguer le régime en une de Paris Match tranquillement attablé à St Tropez.

Même s’il est favorable à l’Algérie française, le terrorisme le révulse. Il tient plus de l’intellectuel pourchassé pour ses opinions que du terroriste. Claude Martin tenait d’ailleurs pour miraculeux qu’un homme aussi maladroit à qui elle prête l’inaptitude au monde pour trait distinctif puisse mener pareil exil.

Décidément le cœur de Laurent n’est plus au désengagement mais à l’amertume. Et surtout à la colère. Il va lui donner libre cours et s’affirmer comme le grand polémiste de son époque.

Le polémiste 64-71

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Jacques Laurent s’était fait le chantre du désengagement littéraire Le roman devait le libérer du carcan des thèses sociales politiques. L’écrivain n’est pas pour autant contraint au silence. Témoin privilégié, disposant d’une certaine audience, il peut intervenir dans les débats de son temps. Laurent ne s’en prive pas, maîtrisant à merveille l’art noble de la polémique. Il est une cible privilégiée, bête noire, l’homme qui a noyé la réconciliation des Français dans son épuration, liquida l’Algérie de manière dramatique : De Gaulle. Laurent publie Mauriac sous De Gaulle ce qui lui vaut une condamnation pour offense au chef de l’État. L’as des mythes et mensonges familiers dans la France s’abreuvent à la source gaulliste sur la défaite et l’accession du pouvoir de Pétain, Laurent retrouve sa vocation d’historien dans un ouvrage sans concession sur l’année 40.

On le voit encore tempêter contre la bêtise occidentale à propos de la guerre du Vietnam et donner des conseils désabusés aux étudiants de mai 68. Jacques Laurent est présent sur tous les fronts de son époque.

En 64, Jacques Laurent et Jean Aurel sortent un film, la bataille de France, qui s’achève sur la le désastre de juin 40. Mauriac lui reproche de ne pas évoquer l’appel du 18 juin, pour Laurent l’appel du Général est un en événement transformé en mythe après coup. Sur ces faits, Mauriac publie son autobiographie de De Gaulle davantage hagiographique que réellement critique. Approximation historique et louange disproportionnée s’entrelacent. De Gaulle serait l’homme des catastrophes, l’appel au rebut, la guerre exalte, les crises le révèlent.

Les 8 et 9 octobre 1965, Jacques Laurent comparaissait pour offense au chef de l’État. Malgré les témoignages favorables de François Mitterrand et de maitre Tixier Vignancourt de Bernard Frank à François Sagan, Jacques Laurent sera condamné à 6000 Fr. d’amende. Il s’agissait de la 308ème poursuite du chef d’offense au président de la république depuis 1958. Le mythe gaullien subsiste et plonge ses racines au temps de la débâcle de l’armistice. Le mythe étouffe, écrase l’histoire.

Lettre ouverte aux étudiants est publié en 69, commence par décerner quelques louanges aux étudiants qui ont su ébranler l’édifice gaulliste. Faire chanceler le général, c’est déjà quelque chose. Le faire sous le coup de l’émotion plus que de la raison c’est encore assez sympathique ; pourtant le bilan est rude. D’une révolution sans projet est sortie en renforcement du pouvoir gaulliste. Le péché originel selon Laurent est d’avoir rôle remis en cause globalement la société de consommation « à laquelle vous n’aviez pas les moyens de substituer un autre équilibre ».

La subversion sexuelle initiée est elle-même ratée. L’érotisme est une tension, un jeu libre. Systématisée tout tombe à plat. Quelque pucelage perdu par un beau printemps, ce n’est pas une révolution. Finalement, Laurent pardonne mal aux étudiants de mai leur confusion des causes, leurs faiblesses intellectuelles.

Les bêtises 71-83

Les grandes causes – Algérie, Vietnam – sont perdues. De la jeunesse dont on pouvait espérer tant, il n’est sorti qu’une agitation grégaire, des poncifs marxisants. Peut-être Laurent sent il que la cause de la civilisation est elle-même perdue et qu’il ne reste que les lettres où un esprit libre puisse encore respirer.

Passablement écœuré, il repose la plume du polémiste et rentre en littérature avec la publication des bêtises. Elle lui ouvre les portes du Goncourt et le ramène au niveau de nos plus grands auteurs. Ils sentent que le conseil de Chardonne de ne plus écrire de romans pendant 10 ans ait influencée toute la littérature désengagée. Michel Dèon quitte le roman après la carotte et le bâton pour revenir triomphalement avec les poneys sauvages une décennie après. Blondin était un familier des longs silence éthyliques, Jacques Laurent s’était tu depuis le petit canard en 54. Après le coup de maître des bêtises, il se consacre à nouveau à ces essais, à quelques pastiches et à son histoire égoïste, Jacques Laurent est désormais un auteur bien installé reconnu. Cécile perd un peu ses marques.

Grâce au Goncourt, Jacques Laurent est enfin connu du grand public. Les ventes des Bêtises s’envolent. Mais tout le monde n’aime pas Laurent. Le fisc d’abord, qui se précipite chez son éditeur pour bloquer son compte, une heure après le résultat. Jacques ayant accumulé des arriérés d’impôts, le trésor public puis à la source et rafle tout. Peu importe à Laurent, en 75 il entreprend voyage autour du monde. À son retour il publie son autobiographie intellectuelle, histoire égoïste.

En 66, Cecil Saint-Laurent avait publié un petit livre documenté : l’histoire imprévue des dessous féminins. Il remonte à l’Antiquité, compare les systèmes vestimentaires ouverts les heureux peuples latins aux vêtements fermés des barbares nordiques, liberté sensuelle et l’invention de l’amour. La différenciation sexuelle par l’habit suit de près les progrès de la civilisation.

En 79 Jacques Laurent reprend cette étude de manière plus approfondie. Il en tire un essai : le nu vêtu et dévêtu. Il évoque le goût du changement et des masques qui fait le charme de l’habit, qui crée et emporte les modes.

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Laurent tient le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 80. Jacques Laurent n’a plus grand-chose à dire et s’éteint discrètement, Jacques Laurent peut alors se consacrer à son œuvre romanesque.

Lorsque Michel Déon avait été élu à l’Académie française en 78, Laurent s’était exclamé avec hauteur : en tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à l’académie. » Moins d’une décennie plus tard, Laurent pose sa candidature. Élu au premier tour devant Jacqueline de Romilly, il s’offre la joie de refuser la même année la Légion d’honneur. Le vieux rebelle reste un solide grognard.

Malgré ces succès, Laurent n’est pas heureux et sa terrible lucidité entretient sa mélancolie. Elle ira désormais en s’accentuant, jusqu’à l’engloutir. En 96 il avait confié dans un entretien : « je suis très sensible à l’humeur et je peut être quelquefois d’une humeur triste pendant très longtemps.

Je peux passer quelquefois une année entière dans la tristesse. C’est peut-être une forme de dépression, mais je crois que la dépression est une réponse normale à notre condition terrestre et, ce qui est étonnant, c’est que tout le monde ne soit pas en état de dépression.

Finalement, un dépressif est simplement quelqu’un qui voit les choses comme elles sont. C’est qu’on a beaucoup d’embêtement dans la vie et on sait bien que cette vie se terminera par la mort. Celui qui n’est pas dépressif, c’est celui qui ne croit pas cela, souvent par bêtise. Je crois que la lucidité et l’intelligence vont de paire avec la dépression. »

Les dernières années de Laurent sont pénibles, lui qui la redoutait tant est perclus de maladie. Il doit supporter une présence médicale de plus en plus pesante, composer avec une douleur continue. Soigné à la cortisone, il grossit et ne supporte plus son propre aspect. Élisabeth malade est condamnée. Il faut envisager l’ultime séparation il songe à la vie qui lui a fait mener, pour lui le remords est lié au temps qui est irréversible.

L’académie, la dernière famille d’un homme dorénavant voué à une terrible solitude. Peu après la mort d’Élisabeth, Laurent publie son dernier ouvrage, un petit livre glaçant : Ja et la fin de tout.

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Un roman désespéré, désespérant. Le nihilisme latent de Laurent tombe comme un couperet à chaque page. « Je ne sais pas si je parviendrai se survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar. »

Après ces mots là, il ne reste plus grand-chose à dire. Ne possédant plus rien, il se détache doucement du monde. `

À la veille d’un nouveau siècle qui ne voulait pas voir, Jacques Laurent est mort de désespoir.

Quand fut annoncée la nouvelle de la mort de Jacques Laurent le 29 décembre 2000, il fut peu question des causes de sa disparition. Sa réputation non usurpée d’écrivain alcoolo-tabagique lui constituait un alibi suffisant.

Mais ses fidèles lecteurs devinaient qu’il aurait du mal à rester dans le monde sous la lune après le départ de sa femme, emportée par la maladie trois mois avant ; sa déchirante Lettre d’amour à l’aimée disparue, publiée par Le Figaro (19 octobre 2000) ne s’achevait-elle pas par ces mots : « Je ne sais si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar ».

C’est peu dire que son départ l’avait plongé dans une profonde mélancolie. Son premier cercle d’intimes savait qu’il choisirait la mort volontaire. Ce n’était qu’une question de mois, puis de semaines, de jours enfin. Le mot ne fut pourtant guère imprimé lorsque les journaux annoncèrent sa mort, et si discrètement évoqué quelques temps plus tard à l’occasion de son éloge par Frédéric Vitoux qui lui succédait à son fauteuil à l’Académie française. Comme si le suicide, à l’égard du sida, était trop honteux pour être précisé.

 http://www.ina.fr/video/PHD99226229

On sait depuis Cocteau que les écrivains traversent un purgatoire après leur mort. Certains des restes, S’abiment, d’autres disparaissent à jamais, certains reviennent un jour en télévision. Jacques Laurent est aujourd’hui bien oublié. Quittera-t-il son purgatoire ?

Du bout de la plume, il a infligé des blessures saignantes qui ne sont pas toutes refermées. Ces choses se paient.

Jacques Laurent fréquentait peu ses pairs de l’aéroport page des lettres. Il a pourfendu toute sa vie la critique universitaire. Ce n’est pas la meilleure façon de rester dans les mémoires.

Après un grand écrivain ne fait pas forcément de très grands livres estime pour sa part Michel Déon.

Il est vrai que l’œuvre de Laurent est inégale. Avec les corps tranquilles il a livré un roman neuf dans sa manière, riche de 1000 joyaux. Un roman porteur, prometteur mais peut-être pas pleinement achevé, trop ambitieux. Les meilleures pages de Cecil Saint-Laurent rejoignent Dumas, mais d’autres confient nos romans regards. Laurent n’a jamais écrit le très grand livre dont il était capable. L’explosion chatoyant décor tranquille et peut-être arrivé trop tôt il n’a pas cherché à plaire, mais à se plaire on regrette son membre de naïveté, Roger déplorait son absence de lyrisme.

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Christophe Mercier dit en avoir eu la confirmation sans appel à un signe : ils se promenaient un soir sur le boulevard Saint-Germain, après leur vrai dernier verre chez Lipp, lorsque Jacques Laurent lui demanda d’aller jusqu’à La Hune pour y acheter Le Vicomte de Bragelonne afin d’y affronter ce que ce passionné d’Alexandre Dumas refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria.

Il la lût enfin et décida alors de prendre congé de ce monde. Pour les moyens, il s’en remit à son ami ; mais Christophe Mercier refusa de demander les médicaments idoines aux médecins de sa famille, comme il refusa de lui procurer un exemplaire de l’introuvable Suicide, mode d’emploi.

Un armurier ayant refusé de lui vendre une arme à feu, l’auteur des Corps tranquilles demanda alors lui-même à un aérostier de l’emmener en montgolfière dans le but de se jeter, mais là encore, il essuya un refus : l’infinie tristesse reflétée par son masque ne laissait aucun doute sur les intentions du petit homme dévasté par la perte.

« Jacques voulait qu’on sache qu’il n’était pas mort dans son lit comme un Académicien cacochyme. Il voulait qu’on sache qu’il avait choisi de mourir, et quand. Je m’étais toujours promis de mettre un jour sur le papier le synopsis de cet ultime roman qu’il a vécu, et n’a pu écrire. Voilà qui est fait »

Sur une œuvre comptant au bas mot une centaine d’ouvrages, il n’y en a que deux ou trois disponibles, encore faut-il les chercher avec obstination dans les plus grandes librairies de France. Absent des programmes scolaires, recalé à l’université, non réédité en livre de poche, témoignent d’une écriture où se mélangent un goût vif et jamais démenti pour la liberté et un amour immodéré pour les femmes et pour la France, dans une alchimie qui évoque le style et l’attitude de la Fronde.

Jacques Laurent fut de toutes les frondes : élevé à la critique par l’Action française, il en garda toute sa vie une méfiance du romantisme et du gouvernement de la République. Quoique de passage à Vichy, en compagnie de son ami François Mitterrand, il devait à Maurras et à Bainville une germanophobie prudentielle qui lui évita les chimères de la collaboration.

Mais, comme Blondin et Nimier, il sut remettre à sa place les prétentions à l’héroïsme d’un peuple qui avait acclamé d’une égale ferveur, à quelques jours d’intervalle, les figures tutélaires de Pétain et de De Gaulle. Le Petit Canard proposait qu’une histoire d’amour a toujours plus de poids qu’un engagement idéologique. Tout cela parut léger. Le ton devint pourtant grave quand il fallut défendre les soldats de l’OAS, polémique quand Mauriac fut tancé pour son allégeance au général et Sartre qu’il mis en parallèle avec les bonnes œuvres de Paul Bourget. On le fustigea alors d’être partisan après lui avoir fait le reproche d’être dégagé.

A vrai dire, les idéologues ne comprirent rien à cette vie qui était une histoire d’amour singulière avec la France. Peut être n’y a t’il pas grand chose à comprendre, si ce n’est l’allégresse de pouvoir suivre sa voix, nonobstant ce qu’il en coutera. La liberté a l’état pur.

http://www.causeur.fr/cecil-saint-laurent-et-la-revolution-sexuelle,18300