Maurice Sachs

-1957678916.jpg

Vaurien misérable ou archange maléfique, Maurice Sachs laisse sur une époque troublée un témoignage irremplaçable. Plus qu’un maudit, Sachs, demi-mondain, kleptomane, ivrogne, apostat, indic, traitre et escroc, est devenu synonyme d’abomination. Se pencher sur son existence, c’est aller de surprise en dégout. Notable du désastre, Sachs est l’homme de toutes les contradictions : amoureux des deux sexes, juif et collabo, jouisseur et mystique, il est malgré la litanie d’abjections dont il s’est rendu coupable, une crapule presque attachante. Peut-être parce que sans génie, mais avec franchise et obstination, il s’est laissé chuté, divertir, trompé et pervertir plus intensément qu’un autre. Sachs n’a pu trouver pour salut qu’un naufrage.

Sous l’effervescence picaresque d’une vie d’amoralisme absolu court quelque chose de tragique, et donc de terriblement humain qui mérite qu’on s’y penche. Anti-héros absolu, trop fêlé, mesquin, et opportuniste pour être récupéré par quiconque, ses écrits devraient être voués à l’oubli et aux mises à l’index. Néanmoins il continue d’intriguer. Sa légende s’étant établie sur les ruines d’une œuvre sincèrement légère et assez peu lisible, constatons que ce caméléon désarmant a tout de même réussi un sacré coup: devenir une figure inaliénable de la littérature, peu à peu élevée au rang de mythe.

Dʼaventure en mésaventures, Maurice Sachs a connu une existence complexe. Abandonné par son père à six ans, puis par sa mère à dix-sept ans, il devient tour à tour séminariste, galeriste, conférencier aux USA et même protestant, pour marier une jeune femme dont il divorce rapidement. Il revient en Europe au bras d’un homme. Gide l’introduit chez Gallimard, où il vole des Pléiade ; dérobe des gouaches à Max Jacob, fréquente les bordels homosexuels, écrit sans rarement parvenir à être édité. Après la débâcle de 1940, Sachs se livre au marché noir, mais bientôt compromis et à bout de ressources, il sʼemploie au service de la Gestapo, à laquelle il balance les autres trafiquants.En novembre 1943, il est arrêté et emprisonné par la Gestapo, fatiguée de ses imprudences et de ses faux rapports. Selon la version officielle, Sachs a été abattu le 13 avril 1945 par un SS sur la route de Hambourg à Kiel; à bout de forces, il retardait un convoi de prisonniers. Mais beaucoup prétendent l’avoir vu vivant après cette date. A Hambourg ou Paris, en Asie ou en Egypte. La légende pouvait commencer.

Ouvert à toutes les expérimentations morales et intellectuelles de son époque, son itinéraire met à nu tous les dysfonctionnements d’une société qui avança sans trop frémir vers sa destruction. Peu de temps avant son exécution, il écrira de sa cellule sa propre notice biographique:“ Moraliste sceptique, et pessimiste de bonne humeur, sa philosophie consiste à reconnaître que l’homme est généralement impuissant à se conduire suivant ses principes, à réaliser ses ambitions et à vivre selon ses vœux, mais qu’il peut faire bon ménage avec le hasard. ”

https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=d1348119-83a9-4e25-833d-2b1c3b69454a

790619.jpg

Voilà comment Sachs résumera sa vie :

« Maurice Sachs est né à Paris en 1906. Sa famille tenait d’un côté à la bourgeoisie du négoce, de l’autre aux lettres et à la musique. Son grand-père qui avait été l’un des soutiens de Jaurès et de Briand, et l’un des douze fondateurs de L’Humanité, était l’ami intime d’Anatole France. Sa grand-mère avait épousé Jacques Bizet, fils du compositeur de Carmen et de madame Bizet-Strauss dont le salon était célèbre, qui protégeait Marcel Proust et dont les saillies d’esprit ont servi à tracer le portrait de la duchesse de Guermantes. Sachs pénètre dans le milieu des arts ; il rencontre Jean Cocteau, s’affide aux jeunes qui l’entourent, monte pour la première fois sur la scène à l’époque des Soirées de Paris du comte de Beaumont. Mais ces milieux sont travaillés par d’autres pensées que celles de la poésie. L’influence de Jacques Maritain s’y fait sentir, Sachs se lie d’amitié avec le philosophe néo-thomiste, s’exalte et entre au séminaire des Carmes, bien sincèrement persuadé de sa vocation pastorale. Mais le service militaire verse une eau froide sur cette fièvre religieuse. Il quitte le séminaire, et se jette dans les folies. Passe en Amérique, s’y débrouille au mieux, y reste quatre ans et revient en France. André Gide l’y protège.

Il commence à publier et sa vie, dès lors, aurait pu prendre un tour plus sérieux si Sachs n’avait eu un caractère indisciplinable, et si la guerre, enfin, qui rompt les résolutions les meilleures, n’était venue à la traverser. Sachs, contraint par des revers de famille, de gagner sa vie dès l’âge de dix-sept ans, et ne sachant rien faire, s’est livré, sans calcul et sans prudence, à cette grande Aventure amorale qui tente ceux qui se sentent propres à tous les états, et ne peuvent se consacrer à aucun. Il s’est abandonné à cette existence d’intrigues et d’enthousiasmes, de farces et de malheurs, d’expédients et de plaisirs, qui l’a porté de pays en pays et de métier en métier. Journaliste, comédien, religieux, fonctionnaire, commis chevalier d’industrie, marchand, critique, agent secret, ouvrier d’usine, conférencier célèbre aux Etats-Unis, puis mendiant obscur, il s’enivrait d’alcools et de rêve avec Nietzsche dans une poche et Casanova dans l’autre. Homme des villes et des campagnes, reçu dans bien des salons, adulé dans bien des milieux, renié par bien d’autres, Sachs a beaucoup vu et beaucoup vécu : mais ce qu’il sait, il l’a payé son prix. La passion des lettres lui est venue très tôt ; il les a cultivées sans cesse malgré les vicissitudes extraordinaires. Mais sa singulière existence explique le mélange de traits intéressants et d’articles inégaux ou hâtifs qu’offrent les écrits de sa jeunesse (…).

29163250132_8e850ac6da_z.jpg

“Ma vie n’a été qu’une longue complicité avec des coupables. J’ai toujours été du côté des parias de ma famille et je me suis dès l’enfance senti le plus coupable de tous, car à leurs fautes capitales (dont je ne savais rien, mais dont je sentais le poids) venaient s’ajouter les miennes dont je ne connaissais que trop le détail.”

“Les Juifs, peuple élu. Élu pour la malédiction.”

« On ne trahit que ceux qu’on aime »

 » Je suis un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils.  »

« On estime davantage ses juges que ses avocats, car on juge ses avocats par cela même qu’ils nous défendent »

« J’ai grand peur que ce que j’écris soit trop intelligent pour les lecteurs médiocres et pas assez intelligent pour plaire aux esprits supérieurs. »

« En ce qui concerne son espèce, l’homme n’est fait que pour l’amour et la haine. L’indifférence est un acquis des sociétés. »

« Il est impossible de gouverner la France. A-t-on idée d’une maison de commerce où le directeur et les membres du conseil d’administration ne s’occuperaient qu’à plaire aux employés ?

https://rief.revues.org/1171

Advertisements

Donnez votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s